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  • des balises pour la prière

    De façon très globale, essayons déjà de caractériser la prière qui sera l'œuvre de la foi (foi entendue non au sens du contenu, mais de l'attitude de l'âme et de sa rectitude). Il me semble qu'on peut situer une prière qui chemine dans l'axe de la foi par rapport à deux fossés dans lesquels la prière peut faire naufrage.

    Le premier fossé, c'est de considérer la prière comme une sorte de tribut payé à la divinité sans véritable engagement du cœur. C'est une tentation permanente de la prière pour quelqu'un qui a reconnu qu'il dépendait de Dieu, pas simplement d'un Dieu, mais même du Dieu vrai. Pour celui-là, il est évident que la prière s'impose sous une forme ou sous une autre, qu'il faut bien qu'il reconnaisse que Dieu est son Dieu par certains actes, gestes, rites, cultes, et cela peut très vite tourner à l'obligation pesante (...) 

    Là, encore, on trouverait des exemples dans l'histoire d'Israël: voyez les paroles des prophètes contre le culte ritualiste d'un Temple où l'on allait parce qu'il fallait bien payer à Dieu ce tribut, le cœur n'y était pas.

    L'autre fossé, c'est la prière conçue comme défoulement aveugle d'un certain désir. C'est une prière ici qui est passionnée, trop humaine. S'y manifeste l'agressivité à l'égard d'autrui, ou l'auto-satisfaction, ou au contraire un masochisme d'auto-accusation. On se passionne pour se reconnaître coupable devant Dieu mais d'une façon exagérée, dans une espèce de traumatisme de culpabilité qui n'est pas sain. Ou bien, au contraire, à l'autre extrémité de ce désir on quête la jouissance de Dieu, une espèce d'érotisme spirituel qui se ferait jour dans certaines formes de prière et de recherches de prière. Ce que S. Jean de la Croix appelait d'un mot très juste, pour les commençants dans la vie de l'oraison : la tentation de gourmandise spirituelle.

    Eh bien, la foi est une victoire incessante pour éviter autant le volontarisme ascétique que l'érotisme spirituel. Trois traits me semblent caractériser l'attitude de foi qui doit animer une prière chrétienne :

    1. Une attention au désir de l'Autre "divin"  (...) La foi, c'est Dieu qui nous cherche (...)

    2. L'accomplissement de notre être essentiel. Dans la prière, notre être le plus profond (...) achève sa naissance. (...)

    3. L'accueil d'autrui, une mise en disponibilité à l'égard d'autrui (...) La prière la plus silencieuse, même la plus retirée, la plus érémitique, a cette dimension (...)

    A-M. Besnard - Vers Toi, j'ai crié - Cerf 1979, pp. 112-114

  • rien ne peut survenir d'ailleurs

    L'homme moderne s'est habitué peu à peu à ne voir le monde que comme une totalité fermée. Bien sûr il le constate et le conçoit ouvert à son évolution interne, qui est prodigieuse et incessante, mais, acquis aux évidences communes de la pensée athée (matérialiste, nietzschéenne, etc.) et familiarisé avec la vision scientifique de l'univers, il estime avoir démystifié l'existence de tout «outre-monde», «arrière-monde», «autre monde».

    L'incapacité de concevoir une transcendance qui ne succombe pas aux critiques, aux ironies ou aux démasquages de la raison le paralyse dans le moment même où il voudrait faire appel au Dieu qui est ancestralement, pour l'homme qui prie, « dans son sanctuaire  céleste », le Dieu par-dessus tout, le Dieu qui écoute et peut survenir d'un quelque part autre que le monde. Se tourner vers Dieu est ressenti instinctivement comme une attitude suspecte: ou bien, en effet, c'est se tourner vers l'Etranger absolu, mais qu'avons-nous à faire avec lui ou lui avec nous? Le seul fait de le penser tel nous aliène en nous faisant devenir objet abdiquant notre liberté sous la dépendance de sa subjectivité conjecturale et tout imaginaire ! Sa forme dans notre esprit n'est qu'un fantasme pathologique. Ou bien il n'est qu'un prête-nom et un travesti pour un faisceau de réalités ou de forces intérieures à notre monde, et l'invoquer n'est qu'une manière détournée, celle des faibles, pour tenter de nous approprier notre propre bien.

    Ces dispositions mentales ne dissuadent pas seulement de prier, mais déjà de croire. Cependant c'est dans la tentative de la prière qu'elles manifestent de la manière la plus aiguë leurs propriétés inhibantes. En effet, le mouvement même de la prière, lequel est décentrement de soi et abandon à un Autre, exige dans son son premier instant une attitude qui est vécue inévitablement comme naïveté, ou, si l'on préfère, comme simplicité. La mentalité moderne fait sourdement honte à l'esprit humain de cette naïveté et jette sur elle  une suspicion a priori. Chacun a introjecté cette honte au-dedans de soi comme inhérente à sa dignité même,à la façon d'une nouvelle éthique. Tout se passe comme si la raison moderne imposait une certaine  « tenue » mentale, et l'attitude de prière est estimée  aussi incompatible avec elle que le vice avec la vertu. Entrer en prière supposera désormais qu'on ait surmonté ce nouveau conformisme mental, tout en échappant à ce qu'il y a de pénétrant et de juste dans la critique de la raison moderne concernant nos représentations de la transcendance divine. Reconquérir une nouvelle « naïveté » (c'est-à-dire une nouvelle liberté jaillissante) qui, loin d'être une régression par rapport à l'attitude critique, en serait un dépassement: tel doit être l'effort de l'orant moderne.

    A-M Besnard - vers Toi, j'ai crié - Cerf 1979, pp. 56-57

  • prier en ce monde

    La prière la plus élémentaire, la plus universelle, celle qui hante les religions d'un bout à l'autre, y compris la religion d'Israël, n'est jamais que la modulation indéfiniment variée du thème unique: Ah! Seigneur, sauve-moi ! (sauve ma vie, sauve mon âme). Cela nous paraît grossier et indigne d'un homme évolué. N 'oublions pas que c'est dans cette prière-là que Jésus lui- même s'est trouvé entraîné à Gethsémani; et n'oublions pas que sous les vêtements somptueux, voire sous les travestis subtils de notre culture supérieure, la psychologie des profondeurs nous ramène nous aussi, et quoique nous voudrions nous flatter d'y échapper, à ce drame fondamental. S'il en est ainsi, on comprend que la poussée actuelle vers une prière  renouvelée soit à mettre en rapport étroit avec ce drame assez universel et radical que j'appellerai : la détresse du moi chez l'homme moderne. S'il est vrai que la prière est le cri d'un sujet désirant, en quête d'aboutissement dans son désir et d'accomplissement de sa subjectivité, comment ne pas se demander est, qui est au juste ce sujet qui prie quand il y a prière ? Un homme prie: qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce qui s'exprime là? Qui prie quel Dieu et en vertu de quoi ? Autrefois la réponse pouvait sembler aisée. Qui prie ? mais, vous le voyez bien: un tel, militant de ceci, de cela; un tel, membre de ce tiers-ordre qui s'est  engagé à prier comme ceci ou comme cela; monsieur le curé, à qui l'Église a solennellement confié sa prière objective, fonctionnalisée, obligatoire.

    Aujourd'hui la réponse n'est plus si simple, et je dis qu'elle ne peut être apportée si l'on ne prend pas conscience de la détresse du moi chez l'homme moderne. Qu 'est-ce que je veux dire par là?

    Je veux dire que l'homme, en tant que moi, que sujet individuel éprouve une peine croissante à savoir qui il est, à garder son identité et déjà à la connaître. Et que  cette question n'est pas un de ces irritants problèmes  secondaires qui viennent se greffer sur le développement de l'humanité et qui font perdre un temps précieux qu'il vaudrait mieux consacrer à des problèmes plus sérieux. Cette question est l'une des plus importantes que l'humanité ait à porter et à éclairer dans les générations à venir. Je ne peux ici que très succinctement rappeler les composantes de ce problème, au risque d'être outrageusement schématique.

    En gros: la société occidentale s'est édifiée sur le mythe et l'idéologie du plein développement de ce que nous nous glorifions d'appeler la personne: la conquête politique des droits civiques, l'idéologie démocratique, les valeurs culturelles dominantes, les motivations du progrès de la science et de la technique - tout en principe a été finalisé par l'épanouissement maximum du maximum de sujets personnels.

    Or la personnalité qui s'est ainsi développée semble, chez chacun, avoir été beaucoup moins la fameuse personne libre, responsable et heureuse, qu'un moi à la fois exacerbé et aliéné. Un moi dont on flatte tous  les besoins, pour lequel même on crée toutes sortes de besoins nouveaux, et qu'en même temps on soumet à les frustrations de plus en plus douloureuses. Bruno  Bettelheim écrit: «L'homme moderne souffre de son incapacité à faire un choix, qu'il croit inévitable, entre la liberté et l'individualisme d'une part, le confort matériel de la technologie moderne et la sécurité d'une société de masse collective d'autre part. A mes yeux, c'est le véritable conflit de notre temps! » (B. Bettelheim, Le coeur conscient. R. Laffont, p. 59) L'illustration à la fois réelle et symbolique de cette situation pourrait être donnée par ce que nous appelons l'érotisme ambiant: les sens de l'individu sont éveillés, surexcités; et, en même temps, sont ôtées à la plupart les possibilités réelles d'accomplir dans une relation heureuse leur sexualité. Le même Bruno Bettelheim ecrit encore: « ... une époque qui offre tant de possibilités d'échapper à l'identité personnelle en raison du confort et des distractions qu'elle propose, exige un renforcement proportionnel du sentiment d'identité. Une époque qui incite l'homme à laisser la machine pourvoir à ce qui est essentiel à son existence exige, plus qu'une autre société, que l'homme discerne clairement ce qui est essentiel et ce qui est contingent, notion dont il n'avait pas besoin lorsque le superflu était rare.» (B. Bettelheim, Le coeur conscient, ibid p. 117)

    De telles contradictions dans la civilisation mènent l'homme à la détresse  (...) 

    Les sciences humaines, en effet, tendent à jeter un doute mortel sur la valeur et la consistance de notre moi personnel. Par exemple, « la psychanalyse représente, comme le rappelle P. Ricœur commentant Freud, la troisième et probablement la plus cruelle des humiliations infligées au narcissisme. Après l'humiliation cosmologique que Copernic lui-même  infligea, ce fut l'humiliation biologique, issue de l'œuvre de Darwin. Et maintenant, voici la psychanalyse qui lui révèle que " l'Ego n'est pas maître en sa propre demeure "; l'homme qui savait déjà qu'il n'est ni le seigneur du cosmos, ni le seigneur des vivants, découvre qu'il n'est même pas le seigneur de sa psychè » (P. Ricoeur - De l'interprétation, Essai sur Freud, Ed du Seuil, p.414

    Ou encore l'ethnologie structuraliste amène l'un de ses plus illustres représentants à remarquer : « ... j'existe. Non point, certes, comme individu ; car qui suis-je, sous ce rapport, sinon l'enjeu à chaque instant remis en cause de la lutte entre une autre société, formée de quelques milliards de cellules nerveuses abritées sous la termitière du crâne, et mon corps, qui lui sert de robot ? Ni la psychologie, ni la métaphysique, ni l'art ne peuvent me servir de refuge, mythes désormais passibles, aussi par l'intérieur, d'une sociologie d'un nouveau genre qui naîtra un jour et ne leur sera pas plus bienveillante que l'autre. Le moi n'est pas seulement haïssable: il n'a plus de place entre un nous et un rien.» (C. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Plon, pp. 374-375)

    Les sociologues nous montrent que le nous n'a pas beaucoup plus de fondement ultime et justifié, mais il a en a plus que le moi, qui ne vit que pris et nourri par les mailles de son réseau. Et la sourde conscience d' habiter une planète qui comporte désormais des milliards d'individus en accroissement constant et rapide contribue à humilier un moi déjà apeuré par les effets sur sa vie quotidienne, pourtant encore très timides, des nécessaires structurations collectives. L'homme  (est-il tenté de rêver dans ses cauchemars) est-il autre  chose qu'une molécule un peu plus perfectionnée que les autres? Le rassemblement momentané, sous l'organisation d'un cerveau et d'un psychisme particuliers, mais point très remarquables, de quelques données biologiques éphémères ?  

    Je ne crois pas que ces questions soient des épouvantails rhétoriques qui n'effraient que quelques esprits romantiques. De façon indicible peut-être et confuse, mais réelle, c'est le «sens» (si l'on ose dire !) qui transpire de notre culture ambiante, et c'est cela que respirent l'homme de la rue, et davantage d'abord la jeunesse, laquelle est infiniment plus vulnérable et plus sensible, étant encore neuve, à la modification des climats culturels.

    Cette compréhension de l'homme par lui-même qui l'amène à critiquer sérieusement ce qu'il appelait jusqu'ici son moi, nous le vivons en Occident comme  une descente vers l'absurde. Or l'absurde est intolérable.

    Il me semble que c'est ici très précisément que joue la rencontre singulière entre notre Occident et l'Orient asiatique; que le moi ne soit qu'un agrégat momentané d'éléments physiques, psychiques, historiques, c'est le fond de la pensée asiatique. Depuis des millénaires, l 'Orient vit avec la conviction que le moi est impermanent et n'est qu'illusion ou non-être. Or cette conviction, il la vit non comme le comble de l'absurdité et de l' inacceptable mais comme le principe même d'une libération et d'une sérénité.

    Je crois que c'est cela qui frappe l'Occidental, qui d' une part veut se réaliser, qui d'autre part apprend à longueur de science que le moi n'est rien, et qui enfin veut pourtant trouver une issue. Il découvre justement  une civilisation qui a fait de la renonciation au moi la condition de la réalisation véritable: comment ne se sentirait-il pas mû, par une logique irrésistible, à explorer de tels chemins? Même s'il ne se doute pas, au point de départ, de ce que cela peut lui coûter. (...)

    Par sa participation au destin historique de l'humalité dont il est, le croyant éprouve en lui la réalité de la détresse dont nous parlions. Il porte les questions qui en découlent et il chemine aussi sur certaines pistes d'exploration. Mais il lui est advenu quelque chose d'inaliénable: croire, pour lui, signifie qu'il donne réponse en partenaire personnel à un Dieu personnel. Certes, la démystification du moi qu'opère le monde moderne l'amène à ne pas croire trop vite avoir compris ce qu'est une personne. Le croyant ne sait peut-être pas, a priori, ce qu'est une personne ni s'il est une personne: mais il le découvre par l'acte même par lequel Dieu le rejoint et lui redit en quelque sorte, sur le mode adoptif, ce que le Christ a entendu au sortir du baptême dans le Jourdain: «Tu es mon Fils bien-aimé.»  

    A-M Besnard - Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, pp. 36-43.49-50

  • Parce qu'ils n'ont pas rencontrée Dieu vivant

    Le malheur des religions en général, et du christianisme en particulier, a été de se réduire chez un trop grand nombre à un pur système de représentations socio-mentales. Un Dieu Créateur, un Dieu Amour en trois Personnes distinctes et unes, un Dieu qui se livre aux hommes en la personne du Verbe fait chair et qui ramène dans une unité de type absolument original, par et dans le corps glorifié de Jésus, la totalité de sa création matérielle et spirituelle, et tout le reste enfin n'ont plus constitué qu'un ciel d'idées générales ou singulières, dont beaucoup se disent aujourd'hui que c'est un décor bien vieillot, bien compliqué et bien inutile. C'est que le langage de leur foi est devenu un livre scellé, rien moins qu'une expérience même balbutiante. C'est qu'ils ont perdu le secret, qui est inséparablement celui de la révélation du Dieu vivant et  celui de leur propre destin.

    Ceux qui ne savent pas le secret

    Se moqueront de toi

    Et tu en seras tout attristé;

    Mais ne perds pas courage,

    Pêcheur de perles, ô mon âme !

     

    Le secret ? Oh! certes pas un ésotérisme plein de chiffres et de formules bien gardées. Mais l'accès à un Cœur, au Foyer divin: « Tout m'a été remis par mon Père et nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, comme nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 27).

    (...)

    Cependant à ceux des chrétiens qui, ne sachant plus ce qu'ils croient ni ce qu'ils cherchent, s'en vont de-ci de-là prêts à tous les exotismes et à tous les syncrétismes, j'entends comme une voix s'écrier: Qu'allez-vous donc voir  en Orient ? Des connaisseurs de secrets ? Mais les secrets se découvrent maintenant dans les laboratoires des savants. Alors, des hommes dotés de pouvoirs merveilleux ? Mais ceux qui ont les pouvoirs les plus merveilleux marchent désormais sur la lune. Qu'allez-vous donc voir ? Des sages ? Oui, en vérité, et plus que des sages : des pêcheurs de perles qui ont plongé plus profond vers le fond de bien des choses que beaucoup de ceux parmi vous qui se sont prétendus sages. Et pourtant, sachez-le bien, « le moindre dans le Royaume des cieux est plus grand » qu'eux tous (cf. Mt 11, 11).

    Or cette parole du Seigneur ainsi paraphrasée ne peut pas signifier à mes yeux le sot contentement de celui qui se croit possesseur et maître de la vérité ou à qui l'on garantit qu'il a gagné le gros lot. C'est une énigme profonde, profonde, dont le sens n'apparaîtra qu'à celui qui se fera tout à la fois « petit enfant » (au sens du Christ) et pêcheur de perles dans les fonds, somme toute si peu explorés, de l'Évangile.

    A-M Besnard - Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, pp. 19-20.22-23

  • Notre Dieu est un Dieu qui vient

    Caractéristiques sont les expressions par lesquelles tente de se dire l'expérience du croyant. Dieu parle. Ce n'est pas n'importe quelle parole, mais une parole en langage d'homme et intelligible à l'homme, le saisissant dans son destin, l'interpellant dans sa personnalité et dans sa liberté. Par elle l'homme se sent rejoint d'une manière unique, atteint « au cœur ». Il confesse que « Dieu était ici et je ne le  savais pas » (Gn 28, 16). Le croyant n'a justement plus d'abord à s'interroger sur la distance et le lieu d'où lui parvient la voix de Dieu, car il la découvre « tout près de lui, sur ses lèvres et dans son cœur » (cf. Dt 30, 14 ; Rm 10, 8).

    Et pourtant il ne s'y trompe pas, cette voix résonne chez lui, elle n'est pas de lui. La foi se définit comme le don inexplicable et gratuit qui lui permet d' identifier Celui qu'il est en train de rencontrer. Quelque chose en lui sait désormais, même si toutes ses facultés n'en sont pas encore convaincues, qu'il n'y a pas  erreur : « Celui qui te parle, c'est Lui » (cf. Jn 9,37). Le Dieu biblique se révèle Dieu dans l'acte imprévisible par lequel il abolit tout un système de distances (et donc toute une problématique religieuse, toute une piété psycho-cosmique) et se manifeste comme Celui-qui-vient, comme Celui qui est advenu à l'homme.

    Lorsqu'il est là, il se dit de façon suprême dans le Nom qui signifie « Je suis », mais ce Je-suis n'est pas l'identité d'un Etranger, car cela laisse entendre aussi Je-suis-avec-vous. D'ailleurs le Christ lui-même le confirme: il serait indigne de l'homme d'adorer un Dieu dont la voix lui serait étrangère, car même les brebis fuient les étrangers « parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers » (Jn 10, 5). Ainsi le Dieu vivant prend-il toujours les devants : lorsqu'il vient, il  ne parle pas avec complaisance des Ailleurs mystérieux ni des Autres mondes d'où il serait censé arriver, mais nous le trouvons toujours là où l'homme est appelé à être et où il ne se trouve pas encore. Chacun le rencontrant découvre avec stupeur qu'il est plus  intimement de son propre pays que lui-même : n'est-ce pas la constatation qui se dégage des rencontres de Jésus dans l'Évangile ? Seul un Dieu qui se dévoile tel peut être Dieu: voilà notre conviction chrétienne. 

    Evidemment l'homme pose des questions: le croyant a constamment envie de demander: «Maître, quand es-tu arrivé ici ? » (Jn 6, 25), ou comment es-tu venu ? ou comment cela peut-il se faire ? Celui qui vient ne perd jamais de temps à répondre en personne et de manière révélée à de telles questions, il les élude toujours. Non qu'elles soient absurdes : la théologie pourra s'employer à y faire correspondre des explications convenables, mais elles ne constituent plus des préalables de la relation avec Dieu puisque justement par sa « venue », Dieu les a en quelque sorte court-circuitées. La vraie réponse du Dieu advenant, c'est simplement sa manifestation: « C'est bien Moi » (Lc 24, 39), accompagnée des signes auxquels il se laisse reconnaître. 

    Tel est le porche chrétien de la prière : non plus, pour « se mettre en présence de Dieu », arpenter en esprit les abîmes supposés des transcendances inconnaissables et imaginer l'Extra-monde où siégerait le  Dieu semblable à rien, mais plus humblement considérer l'une ou l'autre des traces du Dieu advenu, tressaillir et reconnaître, dans le tréfonds vivant d'une foi sans cesse donnée à neuf, la vérité de cette venue « C'est moi » - « Oui, Seigneur, je crois que c'est Toi, que Tu es, que ton Esprit me donne de t'invoquer par ton vrai Nom, que Tu t'es ouvert à moi pour que je m'ouvre à Toi », pénétrer alors plus avant dans l'amitié « christomorphe» de ce Moi miséricordieux et trinitaire.  

    A-M. Besnard - Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, pp.65-68

  • J'ai renoncé au Dieu tout puissant

    J'ai renoncé au Dieu tout-puissant de ma foi sereine, mais c'est pour retrouver le Dieu partageant la passion de l' l'humanité, au sein de laquelle il reste le Vivant, celui en  qui je mets mon espérance. Dès maintenant, il m'invite à inscrire la vie là où est la mort, car telle est la destinée qu'il a promise à sa création : un avenir de vie quand toute mort sera détruite. Comme le révèle le mystère pascal, Dieu se tait parce qu'il me laisse la parole, parce qu'il me confie sa Parole : son silence, il nous revient de le rompre.

    Pourquoi Dieu, qui a ressuscité Jésus, a-t-il renoncé à intervenir pour faire cesser le mal ? La question est souvent posée en ces termes. Mais,  en définitive, sommes-nous certains que Dieu ait renoncé à intervenir ? Il n'intervient pas à la façon des puissants de ce monde, trop souvent guidés par leurs intérêts, parce que sa force est celle de l'amour. Peut-on affirmer qu'il n'intervient pas, quand on voit le centurion se convertir au pied de la Croix ? quand on contemple Jésus se faisant auprès du Père l'avocat de ses ennemis ? En exprimant cette prière : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font », Jésus dit sa foi et son espérance car il exprime sa certitude que le Père est capable d'intervenir, non pas en le faisant descendre de la croix, mais en transformant le cœur de ceux qui sont en train de le mettre à mort. En cet instant ultime de sa vie sur terre, Jésus affirme encore l'amour du Père pour tous les hommes, et il en est le témoin tragique en versant son sang pour la multitude.

    Cette méditation révèle combien est tenace l'image d'un Dieu fort, perçu comme celui qui dépanne. Par cette représentation, nous donnons à penser que Dieu est oisif quand il n'y a pas de secours à déclencher quelque part. Mais est-ce là le Dieu dont Jésus est venu témoigner? En le sommant d'agir, nous nous comportons comme si nous avions oublié qu'il est par excellence le Vivant qui de toute éternité et à chaque instant agit car il est le Créateur et le Sauveur.

    Autrement dit, notre véritable problème n'est pas tant de faire intervenir Dieu, que de nous ouvrir à son action, y compris au sein de notre liberté et à sa présence toujours offerte : dans les Écritures, dans le silence de la prière, auprès de tous ceux qui sont en quête de solidarité et de fraternité. Dieu a besoin de personnes pour rencontrer et soulager les démunis, à visage découvert. Encore faut-il qu'il y ait de par le monde des hommes et des femmes de bonne volonté pour l'accueillir en leur cœur.

    Ce n'est pas Dieu qui nous manque, c'est nous qui lui manquons. En nous donnant son Fils et son Esprit, il nous a tout donné : il s'est donné à nous. A nous de l'accueillir, en nous remettant entre ses mains, tout en tendant les nôtres à nos frères dans le besoin. Souvent d'ailleurs ces deux gestes se confondent, s'il est vrai que ce qui est fait au plus petit d'entre les siens, c'est à lui que nous le faisons  (Mt 25,40).

    Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf  1997, pp.139-141

     

  • la fragilité au coeur de Noël

    (...) Cette fragilité est au cœur de Noël, au cœur de toutes nos vies parce que, en chacune, il y a le mal à l'œuvre et nous devons le regarder en vérité.

    Devant tout enfant, nous éprouvons une tendresse ineffable dont nous parle Saint Luc. Nous espérons pour son avenir et nous sommes pris par la joie et la paix parce qu'un avenir est là, parce qu'un avenir se dessine. Nous savons que le terme de cet avenir est déjà donné et qu'il est inscrit au cœur même de cet être.

    C'est un mystère de tendresse, oui, de tendresse infinie mais aussi un mystère de puissance. Il y a quelque chose d'extraordinaire :  Dieu vient à nous dans la faiblesse. Dieu vient à nous dans cet enfant couché dans une mangeoire et emmailloté. C'est le Seigneur Dieu que nous adorons, le Seigneur qui a fait le ciel et la terre. Dieu vient à nous, non pas comme nous le souhaiterions tous, c'est-à-dire en triomphant magnifiquement de toutes les difficultés, en nous protégeant de la souffrance et en nous évitant la mort mais au contraire, il vient pour les assumer en les prenant sur lui. C'est cela le mystère de Noël, un mystère de rencontre avec la faiblesse et la puissance. Dieu est à l' œuvre et vous vous souvenez de ce que l'Ange du Seigneur dit  aux bergers: «Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple: aujourd'hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, il est le Seigneur ».  

    «Ne craignez pas, je vous annonce une bonne nouvelle ! » Pour combien d'entre vous Noël est-il la bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui éclate dans les cœurs, la bonne nouvelle qui chasse toutes les autres nouvelles, la bonne nouvelle qui fait que toutes les actualités de ce monde ne paraissent rien même si elles sont tragiques, même si elles sont atroces? Nous interrogeons-nous, nous tous bien pensants, que disons-nous pour que Noël soit la bonne nouvelle ? Dans le monde occidental ou dans les autres continents, des hommes méprisent la vie, des hommes béatifient l'avortement, des hommes nient la mort, la refusent sottement alors qu'il faudrait sauver la vie, la faire respecter à tout prix pour qu'elle triomphe. Le Seigneur nous dit: « Je vous annonce une grande joie » parce que toute vie est respectée, toute vie est merveilleuse, toute vie a des possibilités étonnantes. Croyons-nous que la vie est merveilleuse ? Au coeur même de la souffrance, au cœur de l'anéantissement, il peut y avoir la joie, la joie de Dieu. (...) 

    Sommes-nous des hommes décidés à jouer notre vie pour Dieu, à la jouer pour de bon, à devenir des êtres pour qui Dieu existe, pour qui Dieu est un être non pas imaginaire comme tant d'hommes le pensent, mais un être qui  est Dieu, le seul qui compte, le seul  qui engage nos vies, le seul à travers qui tout passe?

    Est-ce que nous aimons Dieu? L'aimons-nous comme nous chérissons un être très proche, plus encore, davantage que tout être? Je vous pose cette question car elle est centrale dans nos vies. En cette fête de Noël, le Seigneur n'a pas à nous poser d'autre question que celle posée à Pierre au soir de sa vie: «Pierre m'aimes-tu?» Chacun entend dans sa conscience cette parole: «Pierre m' aimes-tu plus que ceux-ci? », es-tu décidé à jouer ta vie sur ma vie, es-tu décidé à t'engager avec moi, es-tu décidé à connaître la mort et la résurrection ? Car enfin, ce que le Seigneur nous propose c'est d'entrer dans la vie: «Je suis venu pour qu' ils aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance ». L'atrocité de la souffrance et l'atrocité de la mort sont là: le Seigneur ne les nie pas puisqu'il les traversera mais il passera en triomphant de la fragilité humaine, de la faiblesse humaine, en les enveloppant d'amour car au fond, il n'y a de vérité et de vie que dans l'amour. C'est l'amour seul qui compte.

    Avez-vous lu certains récits russes d'hommes qui ont traversé la souffrance? L'un d'entre eux raconte comment il a triomphé de tous les esclavages, il a brisé toutes les contraintes établies contre lui et il s'écrie qu'il est seul mais qu'un homme seul peut tout briser à condition d'aimer. C'est ce que le Seigneur nous demande: briser les liens qui sont à briser mais resserrer les liens d'amour entre les hommes qui les construisent.

    Le Seigneur nous demande d'avoir au cœur la joie d'être sauvés. Etes-vous persuadés d'être sauvés, êtes-vous sauvés en espérance, comme dit saint Paul ? Croyez-vous vraiment au tréfonds de votre être que vous avez besoin d'être sauvés par le Seigneur, je dirais arrachés, comme on arrache une proie aux serres de l'aigle, du mal, de la souffrance et de la mort?  Y croyons-nous vraiment?  Sommes-nous assez fous ensemble pour croire à  cette vérité et pour nous la donner réciproquement ? Nous devons incarner cette phrase du Seigneur: « aimons-nous les uns les autres ». Ce ne sont pas des mots et Lucien, le "Voltaire" de l'Antiquité, disait des anciens: «On leur a fourré dans le crâne qu'ils sont frères ». Oui, c'est cela, on  nous a fourré dans le crâne que nous sommes frères. Nous vivons cette folie de croire à la folie de l'amour de Dieu.

    En cette fête de Noël, je vous demande une chose: croire au bonheur, croire à la plénitude du bonheur, à la plénitude de la vérité du bonheur, de la joie triomphale du bonheur. C'est une véritable joie qui est dans notre cœur devant ce petit enfant si fragile et cependant tout-puissant. Il triomphera, après sa mort, dans la résurrection. Voilà ce que nous confessons après avoir entendu les paroles de Paul: « Il s'est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien». Sommes-nous ardents à faire le bien, ardents à tout lâcher pour le Christ comme Paul regarde toutes choses derrière lui comme des ordures, de la balayure pour gagner le Christ ? Nous sommes des êtres extraordinaires ! Les chrétiens, s'ils savaient ce qu'ils sont et s'ils savaient vivre, transformeraient le monde par leur témoignage de vie. Ils transformeraient le monde car ils seraient ce que le Seigneur leur demande d'être. Le Seigneur n'a pas promis une transformation magique mais il a promis un monde de justice et de paix : « Gloire à Dieu, au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qui l'aiment ». Un triomphe de l'amour! Vous savez combien l'amour est humble, pauvre parce qu'il se met aux pieds de ses frères. (...)

    Marie-Joseph Le Guillou - La puissance de l'amour de Dieu dans sa Parole - Ed. Parole et Silence, 2007 pp. 29-32

  • connaître vraiment Jésus Christ

    Changer sa vie, ce n'est pas changer de peau ni échapper par impossible aux conditionnements de notre personnalité. Être libéré de la culpabilité, ce n'est pas être déchargé de nos responsabités ni de porter les conséquences de nos actes. Etre libéré de la peur de la mort, ce n'est pas être épargné par toutes les formes de souffrance et d' angoisse. Être confirmé dans la dignité d'une créature en laquelle s'accomplit tout l'univers matériel, ce n'est pas avoir licence d'un orgueil prométhéen ni dispense d'une soumission humble et besogneuse aux lois de la réalité.

    Connaître vraiment Jésus-Christ, c'est laisser le choc en retour de sa prise de distance réagir profondément sur nous. C'est accepter de croire qu'il nous a tant aimés qu'après être mort pour nous, il ait préféré échapper à nos prises sensibles. C'est accepter de croire qu'il est pour nous vie, réponse et lumière, et qu'il nous laisse pourtant patauger dans nos ornières, prier sans succès apparent, chercher sans consolation soudaine et facile. Nous disons vouloir qu'il règne sur le monde, mais la satisfaction que nous attendons de ce triomphe terrestre et la complaisance que l'Église en a parfois tirée lorsqu'elle a cru à certains moments que c'était arrivé sont trop suspects pour que Jésus ne prenne ses distances et ne laisse l'histoire dérouter notre rêve. Nous voulons convaincre les hommes qu'avec lui ils seront tout à fait heureux, qu'ils n'auront plus ni névroses, ni souffrances, ni tristesses, mais ça ressemble trop aux pensées humaines de S. Pierre devant la Passion pour que Jésus ne nous crie: taisez-vous, vous trahissez mon message. (...)

    La distance qu'il prend, c'est par rapport à notre cœur mesquin et grossier ; mais pour celui qui a purifié son cœur selon le conseil des Béatitudes, il s'agit de tout autre chose. La distance se transmue en proximité. « Celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et Je l'aimerai et me manifesterai à lui » (Jn 14, 21). « Vous comprendrez alors que je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous » (Jn 14,11) « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps » (Mt 28,20). Ne peuvent comprendre cela que ceux qui le vivent, par la grâce de l' Esprit. Ma mission est ici de m'exclamer  : ce devrait être nous tous, car tous nous avons reçu l'Esprit. Mais nous ne pouvons vivre ces choses qu'après avoir compris et accepté le jeu dramatique que Jésus est venu jouer chez les hommes et dans notre propre vie. Qu'après avoir accepté d'être touchés par lui en plein coeur de nos passions mal vécues, et de nous être battus avec sa Parole jusqu'à avoir enfin compris qu'il fallait nous faire pauvres pour accueillir son règne, courageux dans la souffrance pour le suivre dans sa Passion, humbles devant la vie et devant les autres pour être glorifiés avec lui.

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 82-84

  • l'aveugle que je suis

    "Viens à Jésus avec ton cœur" : attention ! je ne parle pas de sentiments que l'on s'ingénie à éprouver, je n'invite pas à se faire un faux Jésus adorable à partir de nos désirs idéalistes ou de nos illusions délirantes. Viens à Jésus avec ton cœur : comme l'aveugle guéri s'en est approché, c'est-à-dire aie le courage de voir, de tout voir, de ne pas ciller devant la réalité, celle de toi-même et celle du monde, et celle de Dieu qui agit en toi-même et dans-le monde. Et ayant vu, aie le courage de vivre sans pécher contre la lumière.

    C'est dur, d'oser voir. C'est une épreuve. C'est une épreuve de deux manières. D'abord parce qu'il faut soutenir la découverte de tout ce que nous aurions préféré ne jamais apprendre. Le  premier spectacle qu'a eu sous les yeux l'aveugle guéri, ce furent les hochements de tête des badauds, la lâcheté de ses parents, les trognes des notables qui grenouillaient à qui  mieux mieux pour étouffer la vérité. Spectacle effarant, digne sans doute du pinceau d'un Jérôme Bosch ou d'un Goya ! La bêtise, la méchanceté, l'incompréhension, l'injustice humaines ne se rencontrent pas sans douleur. Ou simplement, quand on a vingt ans, la complexité du monde, le désordre des choses, le malheur des êtres, l'absurdité de tant d'existences, l'inévidence du rôle qu'on peut jouer. Comment ne pas sombrer dans un pessimisme semblable à celui que notait dans son journal un auteur dramatique: « J'ouvrais les yeux le matin avec, c'est exact, un vrai plaisir de voir la lumière du jour : je me levais et, au bout de quelques minutes, comme un manteau de plomb, la lassitude écrasait mes épaules. Et derrière tout, cette pensée : je ne vis pas, la vie s'en va ; et, à l'intérieur de chaque  fruit, le noyau inévitable de l'angoisse, de l'idée de mort ... C'est comme si  je voyais, en plein jour, la nuit, la nuit mêlée au jour : le soleil noir de la mélancolie » (Ionesco, Journal en miettes, pp. 135-136)

    Seuls les yeux du Ressuscité, de Celui qui a triomphé de toutes les ténèbres que les hommes accumulent sur eux-mêmes, peuvent nous donner  de voir non plus la nuit jusqu'en plein jour, « le soleil noir de la mélancolie », mais bien plutôt, comme le dit un psaume, « le jour jusqu'en pleine nuit » (Ps 139,12), « le soleil de justice », c'est-à-dire le bien à l'œuvre même au milieu du mal, la vie à l'œuvre au milieu de la mort, l'espérance à l'œuvre au milieu du chaos.

    Après cette première épreuve, il faut en subir une seconde. Elle consiste à oser se voir soi-même. Ce que l'on a reconnu provoquer dans le monde tant d'affreuses injustices ou de pitoyables malheurs, il faut en déceler le virus actif dans notre propre cœur. Jésus reproche à ses adversaires de prétendre voir clair, alors que l'aveuglement les tient: c'est cela qui les perd. Quand on  accepte de voir les mécanismes de ses propres lâchetés, de ses propres vanités, de ses propres peurs, de ses défenses contre l'appel à l'amour véritable d'autrui, alors on découvre ses zones d'aveuglement et petit à petit on commence à leur échapper. Tel est bien le sens authentique de  la pénitence féconde.

    Alors, déjà le cœur, le cœur vivant se nourrit  d'un sang neuf. Débarbouillé de ses mensonges, il  redevient disponible pour l'avenir, pour la rencontre, pour la communication, pour la joie. « Viens à Jésus avec ton cœur et il te donnera ses yeux. » Heureux celui qui, ayant commencé de voir toutes choses avec les yeux de Jésus, ne pèche plus jamais contre la lumière; il sera lui-même lumière pour les autres.

     

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 54-57

  • Souffle de vie

    Quel langage serait à la hauteur de ces choses, quelles paroles assez formidables pourraient nous faire saisir intuitivement la réalité infinie de cette Décision et de cette Action divines que nous appelons la Résurrection de Jésus ? De même qu'aucun œil humain n'est apte à regarder directement le centre d'une déflagration atomique, aucun regard, aucune pensée, aucun mot humains ne peuvent embrasser le mystère du Christ ressuscitant. Et nous savons que nous sommes loin du compte lorsque nous nous  contentons d'affirmer que l'histoire de Jésus s'est continuée après la Croix, que son corps s'est relevé du tombeau, que sa présence s'est faite sensible à ceux qui ont cru en lui et qu'il demeure agissant parmi nous, et tant d'autres balbutiements, d'ailleurs fort justes, par lesquels nous essayons de dire aux autres ce qui fait la substance de notre foi. (...)

    Pourtant je veux encore aller plus loin. Je veux descendre plus profond avec vous dans notre expérience chrétienne. Paul nous dit que l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en nous (Rm 8, 11). L'Esprit, le Souffle ! C'est par l'Esprit, c'est par le Souffie de Dieu que Jésus s'est relevé de la mort, et c'est ce même Esprit que nous avons reçu. C'est pourquoi, lorsque nous sommes obligés de convenir que l'événement proprement dit de la nuit de Pâques échappe à notre saisie, nous n'avons pas encore tout dit. (...)

    L'explosion initiale de l'événement de Pâques nous échappe sans doute, mais je dirai que nous avons été saisis par le souffle de l'explosion. Saisis, enveloppés, pénétrés par ce souffle. Par ce souffle, Jésus a été conduit de la mort à la vie, de ce monde à son Père, de la nuit du tombeau au grand jour de la gloire, et c'est ce Souffle, ce même Souffle, qui nous anime, qui cherche à nous entraîner, nous aussi ...

    Hélas, hélas, nous lui opposons tant de résistance, d'inattention, d'incrédulité ... Nous sommes si souvent enfermés par nos mentalités, par nos idées, par nos égoïsmes comme dans les scaphandres des marches sur la lune : aucun souffle du dehors n'est sensible à l'homme claquemuré dans un scaphandre! (...)

    Nous ne sommes pas faits pour la mort ni pour l'absurde. Nous sommes faits pour le Royaume  que Jésus n'a cessé d'annoncer et dont il nous a ouvert l'accès par sa Croix et sa Résurrection. "Et du lieu où je vais, vous connaissez le chemin ", disait-il tranquillement à ses discIples (Jn 14,4). 

     

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 59-64

  • Je te donnerai mes yeux

    Autour de Jésus une société s'agite. Elle a ses foules de braves gens, ses paysans, ses pêcheurs, ses artisans. Elle a ses leaders, ses notables, ses intellectuels, ses politiciens. Elle a aussi ses pauvres, ses marginaux, ses malades, ses infirmes. Tel était l'aveugle mendiant dont nous parle l'évangile (Jn 9, 1-41). Posté chaque jour au même endroit, figure familière aux gens de Jérusalem, il complétait le pittoresque des rues (s'il y avait eu des touristes à l'époque, sa photo aurait sans doute agrémenté toutes les collections). Bref, il ne gênait personne. Il n'existait réellement pour personne et même plus pour ses parents. Sauf, soudain, pour Jésus. De cet aveugle, il  fait un homme voyant clair. De ce mendiant, il va faire un disciple ardent et rayonnant de lumière. De cet inexistant, il va faire le provocateur d'une affaire qui n'est pas conclue puisqu'elle continue  à se débattre en chacun de nous, en chacune de nos sociétés. En plein Jérusalem, il lui ouvre les yeux. Il en refait un homme qui vient à peine de naître et qui s'avance avec la droiture d'un premier homme, avec la simplicité foudroyante d'un  enfant. Il atteste ce qui est, ce qu'il sait. Rien de plus, rien de moins. «Il y a une chose que je sais: j'étais aveugle et maintenant je vois.» Quoi de plus innocent, quoi de plus modeste et, pour tout dire, quoi de plus insignifiant au regard des  grands enjeux d'une société ? Mais là où règne l'aveuglement, avec ses acolytes obligés qui s'appellent mensonge, hypocrisie, intimidation, mauvaise foi, la moindre vérité un peu insolite devient gênante, il faut la faire taire. Les astucieux chefs de la synagogue s'y emploient. Ils gagnent la première manche. Avez-vous remarqué cela? toujours la mauvaise foi gagne la première manche. Ils la gagneront aussi sur Jésus quand ils réussiront à le faire crucifier.

    Mais ils ne pourront fermer les yeux à celui qui vient de les ouvrir. Ils ne pourront éteindre la lumière que ces yeux commencent à contempler, à rayonner, à répandre. Comme le dit si bellement un auteur, « la lumière invente les yeux » (Joseph Delteil). Parce que Dieu est Lumière, il a inventé les yeux de Jésus pour regarder notre monde comme personne avant lui n'avait pu le regarder, jusqu'au tréfonds de notre être, dans une vérité et une intensité qui sont à la fois inexorables pour le mensonge et miséricordieuses pour la faiblesse. Et parce que Jésus est la lumière du monde, il a inventé des yeux pour ce mendiant aveugle. Et lors de notre baptême, il nous a inventé des yeux pour commencer à regarder le monde, à nous regarder les uns les autres, à regarder Dieu son Père comme lui-même les regarde.

    Écoutez ce proverbe arabe, et qu'il vous serve de fil conducteur pour sortir du labyrinthe de l'obscurité et du mensonge: « Viens à moi avec  ton cœur et je te donnerai mes yeux ».  

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 51-53

  • La soif de Jésus et la nôtre

    Nous crions que nous avons soif; nous nous pressons autour de toutes sortes de puits avec nos cruches pour recueillir un peu d'eau pour nous désaltérer. Or Jésus est là, il nous rencontre, et à notre cri il répond: moi aussi, j'ai soif. Il est venu parmi nous comme quelqu'un qui, lui aussi, connaît la soif. Nous sommes assoiffés de justice, disons-nous, mais ce Jésus l'a été plus que tous : «Je suis venu jeter un feu sur terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé » (Lc 12, 49). Nous sommes affamés de communion et de fraternité, mais ce Jésus n'a vecu que pour rassembler dans l'unité d'un même amour tous les hommes qui sont enfants de Dieu dispersés. Nous avons soif de divin, soif de la vraie vie, mais ce Jésus a laissé échapper la soif qui le dévorait: «Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de toi avant que fût le monde» (Jn 17, 5).

    Seulement, entre la soif de Jésus et la nôtre, quel abîme! Comme les Samaritains se contentaient d'un culte mélangé, nous nous contenterions si facilement de boire une eau boueuse. Nous nous contentons si vite des «à peu près» et les semblants de la justice, de l'amour, de l'adoration. Nous avons soif de justice, mais nous pensons que d'améliorer quelque peu le sort des plus malheureux, cela suffira. Nous  avons soif de communion fraternelle, mais pour les uns quelques relations polies au sein d'une Église très individualiste suffisent amplement, et pour les autres, un peu de chaleur collective dans une  bonne ambiance trompe trop aisément la soif. Nous avons soif de dépasser la banalité de notre vie superficielle, soif d'absolu, disons-nous, mais les succédanés modernes du sacré, les horoscopes et les fantasmagories de l'irrationnel suffisent amplement à beaucoup, tandis que les autres se consolent dans de vagues sentiments d'infini par la drogue, le naturisme ou la religiosité exotique.

    Jésus a soif avec nous, parmi nous, mais autrement que nous. La seule justice accomplie sera pour lui celle qui pourra s'appeler véritablement Royaume de Dieu: et tant que ce Règne ne sera pas advenu, il y aura pour lui travail et labeur: « Mon Père travaille toujours, et moi aussi je travaille» (Jn 5, 17). La seule fraternité solide sera celle qui sera scellée dans l'amour de l'unique Père des hommes, et pour cela il livre sa propre vie et, comme signe de ce don, il nous laisse le sacrement du pain et du vin que nous célébrons en mémoire de lui. La seule adoration digne de l'homme et digne de Dieu est celle qui se réalise  «en esprit et en vérité», dit-il à la Samaritaine, et seul son Esprit peut l'inspirer dans le cœur et l'exprimer dans le culte.  

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 44-46

  • Le Seigneur est-il au milieu de nous ?

    "Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?"  Après le fulgurant passage de la mer Rouge, après la solennelle présence de Dieu sur le Sinaï, Israël n'aurait-il pas eu des raisons de s'imaginer que son chemin vers la Terre promise dût être un chemin triomphal, un pèlerinage joyeux et facile? Je pense à un psaume qui chante: «0 Dieu, quand tu sortis à la face de ton peuple, quand tu foulas le désert, la terre trembla ... Tu répandis,  Dieu, une pluie de largesses ... Tu ouvris aux captifs la porte du bonheur» (Ps 68). Ainsi chantent les liturgies, ainsi les poètes inspirés transforment-ils en épopée magnifique le dur et douloureux Exode. Mais sur le chemin, les choses sont moins simples et moins glorieuses. La terre ne tremble pas du tout, elle est coupante aux pieds de qui trébuche sur ses cailloux; les pluies de largesses sont séparées par d'énormes temps de sécheresse; la porte du bonheur à peine entrouverte semble se refermer sur une nuit épaisse, et l'on se demande si l'entrebâillement qu'on en a vu n'est pas une illusion. «Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?» «Es-tu celui qui doit venir, demandera-t-on à Jésus, ou bien pas? Ses paroles sont-elles vraiment dignes d'une absolue créance, ou bien pas? L'Esprit s'occupe t-il vraiment de son Église, ou bien pas?

    Laissez, laissez la tentation épuiser toutes ses variations. A quoi servirait-il de vouloir en étouffer la voix s'il est vrai que sa morsure vous a atteint? Il est nécessaire de passer par l'épreuve, d'entendre ces murmures qu'on nous souffle, que nous nous soufflons à nous-même. Oui, nous avons soif et nous nous demandons si vraiment Jésus-Christ est capable d'étancher cette soif. Nous avons soif de plus de justice dans le monde, et nous nous demandons si l'Evangile est vraiment capable de nous en inspirer la réalisation. Nous avons soif de communion et de fraternité, et nous nous demandons si l'Église rassemblée visiblement au nom du Christ, et si les sacrements du Christ, sont vraiment capables de les instaurer à la mesure de notre soif. Nous avons soif d'un élargissement de notre conscience à la mesure des dimensions infinies du monde, et nous nous demandons si le Dieu chrétien est encore assez grand pour être vraiment notre Dieu. Nous avons soif de devenir profondément nous-même, d'échapper aux insupportables perturbations psychiques qui empoisonnent notre existence, nous avons soif de la vraie paix et de la vraie vie, et nous nous demandons si les promesses du Christ ont vraiment été tenues. «Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?»  

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 42-44

  • Par Lui nous sommes libérés

    Depuis qu'Adam s'est laissé basculer du maurais côté, nous portons tous une propension invétérée à l'imiter. Devenir centre: se faire servir et se faire mousser, se faire passer le premier et se faire grandir dans l'opinion des autres, se faire apporter le plaisir et les gestes du bonheur. Parfois ça réussit fort bien. Quand Paul nous dit que cette attitude fait entrer la mort dans le monde (Rm 5,12-19), ne l'entendons pas comme certains prédicateurs d'antan qui voulaient à tout prix nous persuader qu'il y avait une relation directe entre nos péchés et nos malheurs, nos fautes et nos angoisses, notre égoïsme et nos épreuves. On peut être un ancien bourreau d'Hitler et s'être fait ensuite une petite vie fort prospère.  Dans le livre de l'Apocalypse, on lit cette interpellation: tu passes pour vivant, et tu es mort ! La mort dont parle  Paul peut se terrer comme un virus si profond dans la moelle de l'être que celui qu'elle tient n'en sait encore rien.

    Les bourreaux du P. Kolbe ne savaient pas qu'ils étaient déjà morts, eux qui ne souffraient ni de la faim ni du froid ni de la torture. Le P. Kolbe, parce qu'il avait basculé du côté de l'amour à l'imitation de Jésus, se savait vivant et, dans son bunker d'Auschwitz, pouvait chanter jusqu'à son dernier souffle...

    Voici que j'ai parlé de Jésus: oui, nos regards peuvent maintenant se fixer sur lui. Nous comprenons l'enjeu des tentations qu'il a voulu subir. Tout Fils de Dieu qu'il était, il a voulu passer par l'itinéraire intégral des fils d'Adam! Il a voulu passer par ce carrefour du choix d'une volonté humaine libre. Là où Adam a fait basculer l'humanité du côté néfaste, Jésus en sa propre personne la fait basculer de l'autre côté. Sa vie humaine qui atteint sa pleine maturité, la parole dont il se sait porteur, ce corps qui est celui « du plus beau des enfants des hommes », cette connaissance du cœur d'autrui, ce pouvoir de tendresse et de guérison, tout ce qu'il est, tout ce qu'il porte en lui comme homme de trente ans - il le met inconditionnellement au service de la volonté de son Père: pas à son propre service. Que Satan l'entende une fois pour toutes: il ne ramènera pas à lui seul, à la mesure d'un destin terrestre autonome, ce qu'il a reçu de son Père pour la libération de ses frères les hommes.

    Ainsi opère-t-il un renversement décisif. Paul désignera Jésus comme «le nouvel Adam» car son choix personnel retentit en chacun d'entre nous. Par lui nous sommes libérés, si nous le voulons, de la malédiction qui nous pousse incoerciblement à tout récupérer pour nous faire centre de notre propre vie, qui nous pousse à utiliser nos amis pour nos intérêts, à aimer pour notre plaisir, à ne nous battre que pour ce qui nous profite, à ignorer les causes justes pour lesquelles il faudrait laisser de ses biens ou de sa peau ... Mais la liste serait longue de ces innombrables tentations qui nous guettent au long des journées. A chacun d'être lucide sur celles qui le guettent, lui particulièrement. Elles sont toujours des variations de celles qu'a connues Jésus, mais pour chacun d'entre nous Satan sait trouver la nuance propre, la séduction  perfide. Or l'important est de nous dire, dès aujourd'hui ce que Jésus  dira à ses apôtres à l'approche de la Passion: "Courage, car j'ai vaincu le monde" (Jn 16,33).

    Oui, courage: vous pouvez vaincre ! Courage : vous pouvez balbutier dès à présent le véritable amour ! 

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 38-40

  • Cela s'appelle l'Aurore

    Dans Electre, de Jean Giraudoux, une femme demande: «Comment cela s'appelle-t-il quand le jour s'élève dans le froid, que tout paraît gâché, saccagé, mais que pourtant l'air se respire?» Électre la renvoie au mendiant, car ce sont les pauvres qui savent ces choses-là, et le mendiant lui répond: «Cela porte un très beau nom, femme. Cela s'appelle l'aurore.» Nous appelons Jésus le Christ. Nous aurions pu l'appeler l'Aurore. C'est d'ailleurs ce que fait le vieux Zacharie, d'après saint Luc, lorsqu'il l'appelle «Soleil levant, venu d'en haut, fruit de la tendresse de notre Dieu» (Luc 1, 78). Car il est venu, il vient toujours lorsque le froid commence de transir l'humanité, et que tout paraît gâché, saccagé. Et apparemment sa présence même n'apporte pas de transformations notables ni subites dans cet état de fait. Ici c'est l'hôpital, la maladie. Là c'est la vieillesse, la solitude. Ailleurs c'est la hargne, la dispute. Ailleurs encore, c'est la révolte, l'accablement. Ou la somnolence des repus, l'indifférence des préservés. Matins blafards de Noël où ceux qui ont mal ont plus mal. .. Mais pourtant là où Jésus vient de naître, o surprise, l'air se respire.

    Les poitrines sont moins oppressées. Un filet de brise revigore. La tremblante espérance s'ébroue de nouveau. Il se remet à faire bon croire à la vie. S'obliger de croire à la vie parce que l'air est plus vif et que soudain l'on respire mieux. Il fait bon penser que Dieu lui-même s'est mis en demeure d'avoir une enfance. Et qu'il n'est donc pas idiot d'escompter qu'il va nous comprendre de plus près et nous faire un avenir. 

    Il fait bon alors sourire à celui qui s'éveille aussi de sa nuit à côté de nous. Oui, camarade, il fait froid, tout paraît gâché, saccagé, mais tu sens, n'est-ce pas, tu sens comme moi que pourtant, ô surprise, l'air se respire? Des promesses nous sont faites. Aidons-nous à ne pas les gaspiller. Aidons-nous à nous débarrasser les uns les autres de ce qui empêche l'amour et la lumière de circuler! Nous étions lassés, résignés, mais avec cet air nouveau qui se respire bien, pourquoi ne tenterions-nous pas d'échapper enfin à nos mauvais démons? de nous rendre le service mutuel d'aimer la vie, de la choisir meilleure, de la vouloir moins inhumaine pour tous nos frères?

    L'air se respire. Un air plus léger, plus transparent. Il gonfle nos poumons. D'où descend-il? Il ne descend pas, il monte de cet Enfant au milieu de nous. C'est son souffle qui, instant après instant, prend possession de notre espace, et qu'il nous donne à respirer. C'est son Esprit qui, déjà, à dose infinitésimale, se communique et nous vivifie par le dedans.

    L'Évangile nous met en face du seul vrai drame: «Il est venu chez les siens et les siens le l'ont pas reçu» (Jn 1, 11). C'est un fait, nous n'aimons pas les étrangers ni les intrus. Il faut de chaudes recommandations pour que nous les accueillions autrement que comme de la main d'œuvre. Leurs mains, en effet, peuvent nous être utiles. Leur cœur, peu nous en chaut! Nous en ignorons les élans, les besoins, les souffrances. S'obliger à la joie de Noël quand rien humainement n'est pour la joie, cela n'a finalement de sens que parce que c'est s'obliger à battre à l'unisson d'un cœur autre. Mais c'est découvrir que ce cœur autre n'est pas le cœur d'un étranger ni d'un intrus. C'est le cœur pour lequel nous sommes faits; il est nôtre et nous sommes siens. Qui l'accueille accueille sa propre vérité. Qui l'accueille est accueilli par Dieu même. Qui l'accueille ne peut pas ne pas commencer d'accueillir tout cœur humain qui vient à lui.

    S'obliger à la joie de Noël, pour les prisonniers que nous sommes de nos égoïsmes et de nos sécheresses, c'est commencer d'abattre les murailles, d'arracher les poteaux-frontière, de franchir les murs des langues et des incompréhensions.

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979, pp.19-22 

  • Qui est Jésus ? (1)

    Jésus s'oppose aux divers systèmes sociaux qui, à son époque, faisaient des exclus. Comme Dieu rempli de compassion pour son peuple opprimé en Égypte - J'ai vu la misère de mon peuple, dit-il à Moïse dans le Buisson-, il se solidarise avec tous les pauvres: il se rend proche des malades, fait leur place aux enfants à qui l'on ne donne pas la parole ou qu'on rabroue, attire l'attention sur le geste de la veuve indigente qui donne de son nécessaire. Dans les Béatitudes, il fait même des pauvres les premiers bénéficiaires du Royaume de Dieu. Bien plus, il s'identifie à eux: toute action en faveur de celui qui est nu, affamé, isolé, rejeté, rejoint directement le Fils de l'homme, comme l'affirme la parabole du Jugement dernier (Mt 25, 31-46).

    Cela ne veut pas dire que Jésus limite ses solidarités à la seule catégorie sociale de ceux que nous appellerions aujourd'hui les défavorisés.Il fut reçu à la table de personnes influentes, compta parmi elles des sympathisants - pensons à Nicodème -, et fut enterré dans le tombeau d 'un homme riche devenu son ami, Joseph d'Arimathie. Loin de méprlser les riches, Jésus entend s'adresser aussi à eux pour en faire ses disciples (voir Mc 10, 17-23). Il sait aussi se montrer attentif à l'égard de ceux dont la vie se pervertit dans l'injustice du fait de l'argent, comme les publicains qui exploitaient souvent les gens en percevant les impôts (pensons à Zachée, Lc 19). Bref, Jésus refuse toute exclusion, y compris celle de l'hérésie, comme en témoignent ses rapports avec les Samaritains, car il reconlaît en tout homme un égal et un frère, puisqu'il est né du même Dieu Père.

    L'ouverture de Jésus à tous ne l'empêche pas de prendre parti et d'une façon telle que cela inquiète les dirigeants qui redoutent son influence et le tiennent pour dangereux. Jésus ne préconise donc pas un universalisme douceâtre qui laisse tout faire ou conduit à la résignation devant l'état des choses. Prenant le parti des petits, il dénonce les systèmes qui oppriment, y compris celui d'une application rigoureuse et systématique de la Loi de Dieu. Jésus ne méprise pas cette Loi ; il en suit les prescriptions, participe aux célébrations du sabbat, fréquente le Temple, etc. Parce qu'il s'adresse à des communautés où vivent de nombreux judéo-chrétiens, Matthieu met particulièrement en valeur le respect de Jésus pour la sainte Torah. Ce que Jésus rejette c'est une pratique de la Loi qui refuse à certaines personnes toute possibilité d'entrer en relation avec Dieu dans le cadre de la vie religieuse d'Israël. En effet, certains légistes de l'époque accordent tellement d'importance à la pureté rituelle que beaucoup de personnes se trouvent exlues de la vie du peuple de Dieu ; du fait même de leurs occupations les plus quotidiennes, elles se trouvent en effet en contact avec des populations paiennes, ce qui les rend religieusement impures si bien que les rigoristes les considèrent comme des "pécheurs" . Certains pharisiens se scandalisent de ce que Jésus mange avec ces gens, - ainsi après l'appel de Lévi, un publicain -, parce qu'ils estiment que ses fréquentations qui rendent impur manifestent de façon trop voyante une solidarité qui les choque.

    La Loi est pour l'homme, non l'homme pour la Loi, et Jésus dénonce l'emprise d'un système religieux qui, dans certaines de ses déformations, peut faire oublier à qui il est ' lestiné. C'est le cas dans l'épisode des vendeurs chassés du Temple (Mc 11, 15-19 et par.), c'est aussi l'un des messages de la parabole du bon Samaritain : dans la crainte de devenir impurs, les desservants du sanctuaire s'écartent du blessé, laissé pour mort au bord de la route (Lc 10, 1 30-32).

    Bernar Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, pp.54-56

  • Est-il le Messie promis ?

    Le Dieu dont Jésus témoigne n'est plus menaçant. Jean annonçait un Dieu qui punit, Jésus, lui, manifeste un Dieu de compassion et de miséricorde. La différence est telle que dans sa prison le Baptiste s'interroge : Jésus est-il vraiment celui que Dieu a promis? est-il l'Attendu? On perçoit à cette interrogation combien Jésus bouleverse les idées reçues. Il se veut le témoin non d'un Dieu qui exige, mais d'un Dieu qui propose ; non d'un Dieu lointain, accessible par le truchement de médiations complexes, telles la Loi ou les coûteux sacrifices du temple de Jérusalem, mais d'un Dieu qui s'invite; non d'un Dieu qui condamne, mais d'un Dieu qui fait grâce, d'un Dieu qui aime et protège toute vie sortie de ses mains. Nous le voyons, dès le début des évangiles tout est dit du Dieu, révélé par Jésus, son Fils. Il apparaît discrètement  au milieu des pécheurs, puis se met en route pour les trouver et les sauver. C'est cette même discrétion que nous allons observer dans son action, où se manifeste la puissance divine, mais sans contrainte. Cette discrétion ne nous présente pas un Dieu faible; tout le paradoxe est là : Dieu se manifeste dans la faiblesse, mais il reste un Dieu fort. Sa force n'est pas celle prônée par les pharisiens, les sadducéens, les esséniens, les violents, ni même par Jean-Baptiste. Il s'agit bien d'un règne qui vient, mais autrement qu'on l'imagine. S'il est un Dieu qui pardonne, il se manifeste au milieu d'un groupe de pécheurs qui se convertissent. S'il est bien le Maître qui accomplit toute justice, c'est comme disciple qu'il entre en scène.

    Au reste, si Jésus n'avait pas manifesté un Dieu fort, il n'aurait pas fait peur aux puissants et l'on n'aurait pas cherché à l'éliminer. Il n'est donc pas nécessaire de faire un tri dans les évangiles pour parler de la discrétion de Dieu. D'un bout à l'autre c'est bien le même Dieu qui se révèle. Sa discrétion n'invite pas à la résignatlon ou a une douceur mièvre. Elle désoriente pour nous fait découvrir que la force de Dieu est autre que ce que nous pensons, et se manifeste ailleurs que là où nous l'attendons. 

    Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, pp. 52-53

  • Les évangiles ne sont pas des reportages

    Pour le dire de façon un peu abrupte : sauf en de très rares exceptions, les évangélistes s'intéressent peu aux sentiments personnels de Jésus. Leurs récits ne sont pas des reportages, tels qu'on peut en lire aujourd'hui dans les magazines, mais des oeuvres théologiques, destinées à édifier la foi des communautés, en leur présentant le dessein sauveur de Dieu, réalisé dans la vie, la mort et la résurrection du Christ.

    Les détails, apparemment croqués sur le vif, ont une signification théologique et sont destinés non à alimenter notre curiosité mais notre vie spirituelle. Quelques exemples suffisent à le montrer. - Quand les récits de la multiplication des pains précisent qu'il y a de l'herbe (Mc 6, 39 par.) voyons dans ce détail non le souvenir d'un témoin, mais une référence au psaume 22 (Le Seigneur est mon berger) où il est écrit : "Sur des prés d'herbe fraîche il me fait reposer". La mention de l'herbe verte selon saint Marc, propose une lecture messianique de l'épisode. - De même, quand Jean précise que les pains  sont d'orge , comprenons qu'il établit une relation entre cet épisode et la multiplication des pains réalisée par Elisée où, effectivement, il est question de pains d'orge (2 R 4,42)    - Donnons un dernier exemple, tiré cette fois des récits de la Passion. Lors de la comparution de Jésus devant Pilate, Jean écrit que Pilate fit asseoir Jésus sur le tribunal (Jn 19,13). C'est exactement le sens de la phrase grecque. Des traducteurs ont trouvé cela historiquement invraissemblable. On lit ainsi dans  la Traduction oecuménique de la Bible (TOB) : "Pilate le fit asseoir sur l'estrade" (le tribunal est changé en estrade, ou tribune selon d'autres). Soeur Jeanne d'Arc traduit de son côté : "Pilate s'assoit sur le tribunal" (on garde "tribunal" mais on change "faire asseoir" en s'asseoir). La Bible de Jérusalem a heureusement conservé le sens  du grec (Pilate le fit asseoir sur le tribunal). C'est historiquement invraisemblable, mais logiquement d'une grande vérité. Pour Jean, qui veut situer ses lecteurs à ce niveau , le véritable juge, au cours de ce procès, c'est Jésus  car il est le  Fils de l'homme (Mt 16, 27, etc) Voilà une lecture en profondeur dont Jean a le secret et qu'il exprime ici par un retournement de situation : la Passion de Jésus met en jugement le monde et ceux qui condamnent Jésus. (...)

    Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, pp. 76-77

  • Sens du miracle

    " Va, ta foi t'a sauvé."

    Cette phrase est étonnante à un double titre. Jésus ne dit pas: Ta foi t'a guéri, mais Ta foi t'a sauvé, ce qui montre bien que la santé du corps est le signe d'un relèvement de la personne tout entière. En atteignant les corps, Jésus rejoint les cœurs. Il ne s'agit pas seulement de l'intervenlion d'un guérisseur plein de compassion, mais de l'action du Sauveur qui rétablit la personne non seulement dans son intégrité physique mais dans sa relation aux siens et à Dieu. C' est pourquoi une telle action ne peut se faire sans la libre décision de celui qui en est le bénéficiaire. D'une façon étonnante, l'expression « Ta foi t'a sauvé» présente aussi l'homme guéri comme l'auteur de son salut. Jésus s'efface, il attribue la guérison non à lui-même mais à celui qui a cru, car il discerne dans ce qui vient de se passer l'action de son Père partageant sa force à celui qui croit. On retrouve ici l'effet, si je peux dire, de la discrétion de Dieu. Elle nous situe dans une perspective d'alliance: elle appelle et suscite la foi qui permet au croyant d'entrer en relation et en communion avec Dieu, et Dieu lui partage sa vie et le rend participant de sa force.

    Tel est l'un des messages des miracles évangéliques. Les circonstances rendent parfois très difficile l'acceptation de ce message car, si la foi peut beaucoup, il lui est parfois aussi beaucoup demandé.

     Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, p.68   

  • Il est né parmi nous

    Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? demandent les mages venus d'Orient. Quand le Fils éternel du Père vient vivre avec nous, on ne peut pas dire qu'il force les portes : sur notre terre, sa première condition est celle d'un petit émigré dont on ne veut pas à la maison ; Il est venu chez les siens et les siens ne l'ont pas reçu. Si nous avions dû mettre en scène l'incarnation d'un Dieu qui parle aux hommes, nous l'aurions sans doute située au temple ou dans un palais royal, comme l'imaginaient les mages venus d'Orient. Les Évangiles nous le présentent à Bethléem, loin de ces fastes, dès le début mis à l' écart dans un abri de bergers. Pourquoi cela ?

    Si le Fils de Dieu était apparu dans la gloire d'un sanctuaire, nous aurions sans doute cru qu'il était d'abord venu pour les prêtres et tout ce qui touche de près ou de loin au monde religieux, comme certains le pensent encore. S'il  avait parlé du haut d'un trône royal, il aurait laissé croire  qu'il venait pour les grands de ce monde - et Dieu sait  qu'au long de l'histoire beaucoup d'entre eux ont prétendu asseoir sur lui leur puissance. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Dieu s'est manifesté dans la vie de gens très ordinaires et pauvres, déplacées par décret, comme tant de familles côtoyées de nos jours. Il a même définitivement lié son visage à celui d'un nouveau-né, couché dans une mangeoire, et les textes précisent sans ambages : Voilà le signe qui vous est donné. Oui, tel est le lieu où Dieu se d onne à reconnaître. C'est un comble, du jamais vu !

    Par là, Dieu annonce clairement et de façon indiscutable que sa Parole devenue chair est destinée à tout homme et que son amour ne connaît aucune frontière. Comprenons-le : le Très-Haut se révèle au plus bas, car il ne veut exclure  personne. Pour n'être récupéré ni par le clergé, ni par les princes, ni par quelque caste que ce soit, il s'identifie aux plus petits. Et pour être absolument sûr qu'on ne trouve pas plus petit que lui, il devient le « Très-Bas » (Christian Bobin), et se place au-dessous de l'échelle humaine,  puisqu'il choisit comme gîte la mangeoire d'un animal. De cette façon, il est assuré de pouvoir rejoindre tout le monde, jusqu'au plus démuni d'entre les démunis, jusqu'au plus désemparé. Le Créateur qui, avec amour, a façonné l'homme et la femme à son image, nous donne en 1 Jésus un sauveur qui se tient au plus proche de ceux dont la condition est fragile, sous-humaine, de ceux dont la vie risque de se perdre.

    Ainsi quiconque, quelles que soient son histoire, sa situation, ses déchirures, est assuré que Dieu veut non seulement lui parler mais se faire proche et partager son existence. Le signe de Dieu à Bethléem est un enfant emmailloté et couché dans une mangeoire (Lc 2, 12). Jésus se manifeste dans la pauvreté, les mains vides, il est emmailloté comme un cadeau offert, parce qu'il n'a rien d'autre à donner que lui-même. Mais en lui est la vie, écrit saint Jean (1, 4). De la sorte, par lui et en lui, la vie même de Dieu pénètre l'histoire humaine, l'histoire de chacun: Le Verbe était la vraie lumière qui en venant dans le monde illumine tout homme (Jn 1, 9)

     Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, pp.41-43