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A. Grün

  • le serpent, la pomme et la chute

    Quelle est l' origine du mal dans le monde ? Comment l'expliquer ?

    Nous rencontrons le mal quotidiennement en regardant le monde. La télévision nous montre des actes de terrorisme; nous y voyons meurtres, tyrannie et injustice.

    Mais il n'y a pas seulement le mal qui saute aux yeux et qui soit le fait de Hitler, Staline, Mao ou Pol Pot. Il existe aussi le mal dans sa banalité, au cœur du quotidien. Le mal existe dans les entreprises où l' on harcèle des hommes qui s'en trouvent épuisés psychiquement. Dans le voisinage, on ridiculise des hommes et on les catalogue; on trouve, chez des jeunes gens, la fascination du mal et leur fixation sur lui.

    Le phénomène du satanisme se ranime précisément en même temps et il se manifeste, par exemple, dans des formes avilissantes, agressives, fortement sexualisées et brutales d'une musique rock satanique. Quand des jeunes gens ne trouvent aucun sens à leur vie, ils voient souvent dans l'identification avec le mal l'unique issue. Parfois, ils désespèrent du bien. Ils s'identifient avec le mal, pour affirmer leur force et leur valeur. Mais avec le temps, une telle identification les rend malades. Cependant, il ne faut pas que nous considérions seulement le satanisme. C'est toute la société qui souffre de cette fascination du négatif. Les médias nous parlent essentiellement plus du mal que du bien. Manifestement, on s'intéresse davantage à ce qui détruit les repères de l'humain qu' à ce qui est riche de valeur et d'humanité.

    D' où vient le mal qui nous nargue de tant de manières ? La Bible tente de nous expliquer de façon imagée, avec l'histoire de la chute originelle, comment le mal vient dans le monde. Dieu a créé le monde bon. Pourquoi le mal existe-t-il ? La Bible nous parle du serpent qui séduit l'homme. Mais c'est une image qui ne répond pas à notre ultime question. Pourquoi et d'où vient le serpent ? Est-il envoyé par Dieu ? 

     Le mal demeure un mystère. Nous pouvons nous livrer à des réflexions rationnelles qui nous expliquent le mal. Mais finalement, nous ne pouvons pas le saisir. Selon une explication, l'homme est libre et il peut abuser de sa liberté. Avançons une autre explication: l'homme ne peut supporter de ne pas être comme Dieu. Il n'a pas voulu accepter d' être dépendant de Dieu. C'est une vexation narcissique de ne pas être lui-même Dieu. En conséquence, le mal vient dans le monde, parce que l'homme s'est pris pour Dieu ou pour une idole.

    La psychologie tente de donner une autre explication. Pour elle, le mal résulte d'une évolution manquée et d'un traitement déficient des blessures de la petite enfance. Le mal surgit, quand les besoins instinctifs, en réaction à des frustrations excessives, prennent des formes qui menacent la vie commune. Un enfant blessé transmet à d'autres ses blessures. Qui ne travaille pas sur ses blessures, réagit sur autrui.

    Parfois le mal est la haine du père, qui se retourne contre n'importe qui. Il peut être si destructeur qu'il cause la perte de tout un peuple, comme on l'a vu dans l'histoire de bien des tyrans.

    Toutes ces explications nous laissent pressentir quelque chose du mystère du mal. Mais il demeure rationnellement insoluble.

     

    Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp. 92-94

  • Le chemin spirituel

    Depuis toujours, les êtres humains ont compris leur vie comme un chemin. Ce n'est pas seulement un chemin qui mène vers une plus grande maturité. Ils ont entrevu leur vie comme un chemin qui se dirige vers un but, qui est Dieu lui-même. C'est le chemin spirituel. On entend, par là, le chemin d'intériorisation qui nous permet de nous laisser combler de plus en plus le cœur par l'esprit de Dieu, en vue d'être transformé. C'est un chemin qui nous mène à toujours plus de transparence à l'Esprit de Jésus-Christ. Il emprunte l'itinéraire de l'attention, du silence, de la contemplation, de la prière et de l'ascèse. Tels sont les moyens concrets qui nous font progresser.

    La tradition chrétienne en comprend de nombreux et tous s'emploient à nous mener vers le même but : ouverture à Dieu et transformation par l'Esprit divin. Les uns avancent sur une voie balisée d' actes liturgiques ; d' autres suivent le chemin du silence et de la solitude, d'autres  encore le chemin de l'amour du prochain, d'autres enfin celui de l'ascèse et d'une radicale discipline indivilelle. Dans toutes ces démarches, l'important est que je ne tourne pas en rond autour de moi et de ma progression, mais que je m'achemine vers Dieu, comme étant la réalité toujours plus intense, et que je m'ouvre à son indicible amour. Il est important que cette voie soit fructueuse pour le monde et qu'elle me conduise vers les hommes.

    De quelque manière, tout homme suit un chemin spirituel, car chacun fait, en avançant dans la vie, des découvertes spirituelles. Le danger est de se prendre pour supérieur à son prochain et de le faire savoir: « Vous ne vous rendez pas compte ! Votre vie est superficielle. Moi, je suis engagé sur la voie intérieure. C'est fou ce que je peux vivre ! » Quand on entend de la sorte son cheminement spirituel, on n'a rien compris de l'itinéraire proposé par Jésus. Jésus nous dit dans la parabole du serviteur inutile: "Quand vous aurez fait ce que vous deviez faire, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles; nous n'avons fait que ce que nous devions faire" » (Lc l 7 , 10). 

    Il faut que le chemin spirituel passe par la vie quotidienne. Il consiste à faire tout bonnement ce qui s'impose à moi, ce que je dois faire à l'instant, ce qui répond à moi et à ma nature, ce que je dois faire à l'égard d' autrui et de Dieu. La tradition chinoise ne dit rien d'autre: « Le Tao, la voie intérieure, est l'ordinaire. » Si je cherche sur mon chemin spirituel à m'élever au-dessus d'autrui, je ne suis pas rempli de l'Esprit de Jésus, mais de celui de l'orgueil. Je me rengorge de mes idées spirituelles et manifeste une totale incompréension du chemin tel que Jésus l'entend. Dans sa Règle, saint Benoît nous appelle, nous les moines, à une spiritualité très quotidienne. Selon Benoît, la spiritualité se décide, non pas dans des pieux sentiments, mais dans ma disponibilité au travail, à la vie concrète, à l'emploi du temps et à la prière commune.

    Il faut que la spiritualité soit concrète. Elle se révèle dans l'organisation de la vie quotidienne à travers des rituels bénéfiques. Elle se manifeste dans un rapport affectueux avec ses semblables, dans la disponibilité à offrir son aide à qui a besoin de moi et dans le travail conçu pour le service des humains et non pour celui de ma propre image.

    Selon saint Benoît, c'est toujours à son labeur quotidien que l'on voit si un homme mène une vie spirituelle, à sa manière de traiter les réalités terrestres, à sa façon de rencontrer son semblable, d'organiser son temps, et non pas au soin qu'il prend de lui-même. On voit clairement si, en toutes ses  occupations, il est question de lui ou en définitive de Dieu. Selon Benoît, le but de toute spiritualité est « la glorification de Dieu en toute chose ». Et il recourt à ce principe dans sa Règle précisément dans le chapitre très pratique sur les artisans. A la façon dont ils travaillent et dont ils gèrent les produits de leur labeur, se manifeste s'ils se laissent guider par l'âpreté au gain et l'envie, ou alors s'il y va pour eux de la glorification de Dieu.

    Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.182-184

  • Briser nos images

    Face à la réalité, comment affirmer que Dieu est amour ?

    Nous ne devons pas comprendre de façon trop naïve l'affirmation selon laquelle Dieu est Amour, comme s'il devait disposer avec amour chacun des événements de l'existence. Quand un enfant est victime d'un accident de la circulation qui l'arrache à la vie, une telle conception se discrédite d'elle-même. Mais la question s'impose : le monde est-il chargé d' une énergie négative et mauvaise ? Ou bien devons-nous croire malgré tout que le fondement ultime de l'existence est l'amour ? C'est selon la nature de notre décision à ce sujet que se manifestera notre vision sur nous-mêmes et sur le monde.

    L'affirmation centrale de la Bible est que Dieu est amour. En ressentant en nous l'amour, nous avons compris quelque chose de Dieu et nous y participons. Et c'est cela qui nous permet d'endurer la vie dans le monde où subsistent tant de réalités incompréhensibles et difficilement acceptables.

    Mais, en même temps, la cruelle réalité du monde nous contraint souvent à rejeter une conception simpliste du " Bon Dieu ". Le mal et l'horreur du monde démasquent ces images comme de simples projections de nos désirs.  Toutefois, il nous faut persister à croire que Dieu est juste et qu'il est l'amour. Mais le mystère demeure sur la façon dont nous pouvons concilier les aspects effrayants de la réalité de Dieu, son amour et sa miséricorde. Il nous faut, au cours de cette expérience que nous faisons du mal, briser nos images sur Dieu, parfois par trop candides et optimistes afin de Le chercher dans l'obscurité, lui qui, en dépit de toutes les ténèbres, est la lumière qui éclaire la nuit de notre coeur.

    Quand j'observe la cruauté du monde, il m'est difficile d'affirmer que Dieu veut ce qu'il y a de meilleur pour nous. Il me faut commencer par intérioriser cette absence d'explication, avant de m'interroger sur le caractère non compréhensible de Dieu qui continue, malgré tout, de me soutenir, alors que le sol s'est dérobé sous mes pieds, et qui m'accorde l'espérance dans une situation désespérée. Dieu n'est pas la réponse automatique face au mal. Mais au coeur de la souffrance, je pressens Dieu qui, en Jésus-Christ, a assumé la souffrance, au point de devenir lui-même un Dieu souffrant.

    Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.166-167

  • Le Dieu caché

    Je ne peux répondre à la question de savoir pourquoi Dieu se cache. Je ne peux m'élever au-dessus de Dieu pour scruter ses pensées. Je me contente d'en faire le constat : Dieu est souvent caché. Mais en creusant davantage, je puis tenter de comprendre son secret et m'efforcer de trouver une réponse. Peut-être que l'on pourrait proposer un essai de réponse qui irait dans ce sens : Dieu se cache, afin qu'il ne nous vienne pas à l'esprit de l'annexer, de le posséder et d'avoir de lui une connaissance totale. Dieu se cache pour nous montrer qu'il est le Tout Autre et qu'il est le Dieu sur qui je n'ai pas de prise et qu'il nous faut le chercher sans cesse. Saint Benoît demande au moine de chercher Dieu sa vie durant, car lui non plus n'a pas trouvé Dieu une fois pour toutes. Il lui faut sans cesse poursuivre la quête du Dieu  caché. Parfois, Dieu se montre pour nous stimuler dans notre recherche. Mais ensuite, il se cache de nouveau, afin d'intensifier notre quête et que nous l'effectuions de tout notre coeur.

    Sur ce sujet, il y a une histoire hassidique merveilleuse. Elie Wiesel, qui en sa propre chair a subi cette absence de Dieu à Auschwitz, nous la rapporte dans un de ses ouvrages. Un jeune garçon vient trouver le rabbi Baruch, son grand-père, pour se plaindre de son ami : " Nous avons joué à cache-cache; je me suis caché et c'était à son tour de me chercher. Mais je m'étais si bien caché qu'il n'a pu me trouver. Alors il a renoncé et il a cessé de me chercher. Ce n'est pas loyal." Rabbi Baruch lui répondit : " Il en va ainsi avec Dieu. Imagine-toi sa douleur. Il s'est caché et les hommes ne le cherchent pas. Comprends-tu cela ? Dieu se cache et l'homme ne le cherche même pas !"

    Jésus lui-même déclare que le royaume de Dieu s'implante en restant caché. Il est comme le grain de moutarde qui devient un grand arbe (cf Mt 13,31). Jésus nous invite à prier Dieu dans le secret : " Quand tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père dans le secret et ton Père qui voit dans le secret te le rendra." (Mt 6,6) Dieu réside dans le secret. C'est la raison pour laquelle notre prière doit se faire dans le secret. Jésus sait le danger qu'en priant, nous nous élevions au-dessus des autres et que nous voulions en tirer avantage aux yeux d'autrui. Quand nous cherchons Dieu dans le secret, une telle attitude protège notre quête de Dieu. Nous pénétrons au fond de nous-mêmes, dans notre sphère secrète. C'est là que nous pouvons atteindre Dieu qui se cache  pour se refuser aux hommes qui voudraient avoir une prise sur lui.

    De son côté, Martin Buber  raconte une histoire sur le secret de Dieu. C'est l'histoire d'un juif pieux qui vient trouver son rabbi et qui lui demande ce que le croyant doit faire, quand Dieu cache son visage. Le  rabbi lui répond : "Si l'on sait qu'il y a un secret, alors il n'y a plus de secret." (...)

    Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.152-154

     

  • Dieu est Dieu (2)

    Je peux faire l'expérience de Dieu avant tout dans le monde et d'abord par mes sens. Dans la beauté du monde, je puis contempler la beauté par excellence, qui est Dieu lui-même. Dans une parole humaine, je peux entendre sa parole et dans la musique pressentir l'inaudible. Dans le vin, je peux goûter la douce saveur de Dieu. Dans le parfum de l'encens, je peux sentir un peu de son mystère et encore, dans la fleur, il m'est possible de savourer la tendresse divine. Mais je n'ai sur lui aucune emprise directe. Les sens renvoient au-delà d'eux-mêmes à ce qui revêt  un caractère non sensible, non visible et non audible. Quand je contemple le ciel étoilé, s'élève en moi un peu de sa beauté et de sa grandeur.

    L'histoire, elle aussi, est un lieu de l'expérience de Dieu. Je peux retenir dans l'histoire mondiale quelques événements dont la foi peut dire : Dieu s'y est manifesté. Ce sont d'abord la naissance de son Fils, son ministère terrestre en Palestine, sa mort et sa résurrection. Il y a également des expériences  historiques de libération que je peux interpréter comme une expérience de Dieu, comme ce fut le cas, dans le passé récent, de la chute du mur de Berlin sans que soit versée une goutte de sang. Dans ma propre histoire, je peux énumérer suffisamment d'exemples personnels à propos desquels je puis dire que j'ai senti la présence de Dieu, sa protection, sa sollicitude et son amour. Quelque chose de lumineux m'a touché, que je ne puis qualifier autrement que de divin.

    L'expérience de Dieu ne présuppose pas toujours l'expérience d'un monde heureux. Car nous ne faisons pas l'expérience de Dieu uniquement dans le bien. Précisément, que de fois, c'est dans des événements graves que nous avons vécus, quand nous avons été touchés par la maladie ou que quelqu'un nous a fait du mal, nous avons ressenti alors la protection de Dieu qui nous arrache au mal et qui, au coeur de ce mal, nous offre un pressentiment de sa paix, laquelle va bien au-delà d'une simple prospérité matérielle.

    Mais c'est tout aussi important que Dieu se manifeste à moi intérieurement. Augustin, célèbre Père de l'Eglise, a écrit que Dieu était plus intérieur à nous-mêmes que nous ne le sommes. Quand nous entrons en nous, nous pouvons donc le pressentir. Mais Dieu en nous échappe à toute prise. On ne peut disposer de lui et, pourtant, il est bien en nous. Et dans cet espace de silence où aucune pensée humaine ne pénètre, il demeure. Parfois, nous pouvons le ressentir. Alors nous sommes en pleine unité personnelle. Et, à cet instant, nous nous oublions. Nous n'avons pas à épiloguer sur cette expérience; nous nous contentons d'être présents. Et dans cette présence à nous-mêmes, nous sommes en lui et lui, en nous.   

    Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.150-151

  • Dieu est Dieu (1)

    Dieu est partout. Il est là où nous le laissons pénétrer notre coeur. Nous ne devons pas nous le représenter comme un esprit qui erre ici et là de manière invisible et émerge partout. C'est plutôt le fondement qui pénètre tout, l'esprit qui spiritualise tout, l'énergie qui fuse et l'amour qui opère en tout. Il soutient le monde et le pénètre. Il est en dehors de moi et en même temps dans mon coeur. Il est également dans le monde et au-dessus du monde. Parfois, il faut que je me retire du monde pour le percevoir dans le silence. Mais quand je suis assez attentif, je puis le percevoir partout. L'évangile apocryphe de Thomas, un texte gnostique du II ème siècle, nous transmet une parole de Jésus qui dit : "Je suis la lumière qui est au-dessus de tout. Je suis la Totalité, qui émane de moi et qui me revient. Fendez un morceau de bois - je suis là. Ramassez une pierre et vous m'y trouverez."

    Il ne nous est pas possible de considérer Dieu seulement comme une image parmi d'autres. Nous pouvons le connaître comme celui qui est en tout et au-dessus de tout, le Tout Autre, qui subitement nous regarde à travers une image, qui s'adresse à nous dans une parole, qui resplendit en nous au cours d'une rencontre  et se manifeste au sein de sa création. C'est seulement sous forme d'antithèses que nous pouvons penser la présence de Dieu. Il est en moi et en dehors de moi. Il est le créateur qui soutient le monde. Et il est la force qui pénètre tout. Il est celui qui m'accompagne et il est le Dieu lointain et indicible. Il est l'insaisissable devant qui je me prosterne et que j'adore. Il est celui qui m'entoure de son amour et dont la présence salvatrice me protège. Il est celui qui me lance des défis et qui m'envoie sur la route ; il est celui qui me soutient et qui me fait le don d'une patrie. Il est le Tout Autre et il est pourtant en moi. Là où je suis pleinement moi-même, je suis aussi en rapport avec Dieu, qui me conduit à ma véritable personnalité.

    (à suivre...)

    Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.149-150

     

  • mystère du mal

    Dans les années 1970, le spécialiste de l'Ancien Testament, de nationalité helvétique, Herbert Haag, a publié un livre dont le titre était Liquidation du diable. A son encontre, le philosophe athée Ernst Bloch a réagi en reprochant à l'auteur sa naïveté. Selon lui, nous n'avons pas besoin de croire au diable : il est tout simplement une réalité. En l'occurence, Bloch parle de la réalité, non de la personne du diable. Il renvoie à l'existence effective et au caractère abyssal du mal. Le mal ne se réduit pas à une poignée de quelques mauvaises pensées. C'est le dévastateur par excellence et, souvent, il apparaît à l'homme comme une puissance qui prend possession de lui.

    La seule façon correcte de parler de l'homme est de prendre en compte le mal. Sans doute y a-t-il des personnes qui parlent  constamment du diable, par crainte de l'avoir dans leur âme. Elles font pour ainsi dire une fixation sur lui, parce qu'elles ont refoulé le mal et se croient obligées de le projeter en permanence sur tout ce qu'elles perçoivent.

    Le christianisme n'annonce pas la fin du mal, mais sa maîtrise. Sur la croix, le mal dans le monde s'est éclaté. La crucifixion de Jésus a résulté du mal : d'un côté, de la part de ceux qui se sont installés dans leur piété, tout en se fermant à toute bonne nouvelle ; de l'autre, de la part des puissants, qui ont été lâches, au mépris du droit et de la justice, avec le seul souci de leur profit personnel, et enfin de la part de la soldatesque qui a donné libre cours à sa méchanceté à l'encontre d'un être sans défense.

    Mais la croix nous livre en même temps ce message : là où le mal du monde a abondé, l'amour de Dieu en a triomphé. Jésus a vaincu le mal en pardonnant aussi à ses bourreaux et en s'en remettant aux bras aimants de son Père. La croix affronte donc la réalité du mal, mais elle nous annonce en même temps qu'il ne dispose plus de la puissance ultime.

    Pourtant, tant que nous vivrons, nous serons confrontés au mal. Voici le message du christianisme : l'homme a cessé d'être livré inconditionnellement au mal. Il est en mesure de lutter contre le mal et de le transformer. L'amour est plus fort que le mal. Telle est la tâche de toute véritable humanisation : développer en soi le bien et ravir au mal sa puissance.

    Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009, pp. 97-98

     

  • Rien ne peut m'écarter du but

    Dans les huit béatitudes, Jésus nous a indiqué huit voies qui nous permettent d'accéder au bonheur. Il promet le bonheur à ceux qui pleurent, à ceux qui souffrent la persécution, aux pauvres et à ceux qui doivent subir l'injustice. Le chemin qui conduit au véritable bonheur n'élude donc pas les expériences négatives de notre vie. Au contraire, sur le mont des Béatitudes, Jésus considère notre existence telle qu'elle est, en nous montrant un chemin grâce auquel nous pouvons, dans la réalité de notre monde, bien souvent lourd de menaces, trouver malgré tout le bonheur. Je voudrais relever deux béatitudes qui illustrent cette affirmation.

    Dans la deuxième Béatitude, Jésus promet le vrai bonheur à ceux qui pleurent. Notre vie n'est pas que succès et bonheur extérieur. Nous perdons des êtres chers. Et nous ratons pas mal d'occasions. Celui qui, dans sa vie, ne déplore pas ces expériences de pertes se condamne à une paralysie intérieure. Seul éprouve une joie véritable celui qui accepte l'affliction. Refouler tous ses sentiments négatifs, c'est aussi se couper de la joie.

    Cela vaut pour la relation vis-à-vis de nous-mêmes, qui est d'une grande importance dans le chemin qui conduit au bonheur. Celui qui reconnaît ses déficiences et ses faiblesses en les déplorant éprouve alors le soutien de Dieu. Il lui vient en aide, de façon qu'à travers ses déficiences, il entre en rapport avec sa nature propre. Ce que je n'arrive pas à vivre est suscité par le fait que je le déplore. alors cela m'advient par une entrée, de façon tout à fait neuve.

    Grégoire de Nysse, mystique grec du IV ème siècle, nous indique, pour sa part, un autre chemin. Il interprète la Béatitude de Jésus sur ceux qui souffrent pour la justice, par comparaison avec les compétitions sportives. Quand je fais la course avec d'autres concurrents, ils cherchent à me dépasser, ce qui me poussent à atteindre plus vite le but. Selon Grégoire de Nysse, le secret de la vie se trouve dans le fait qu'en définitive, ne puisse pas me nuire ce qui est menaçant et mauvais, donc la maladie, la misère, la mort, la haine et l'hostilité provenant de l'extérieur, à la condition que je les comprenne à la lumière des Béatitudes. Même une maladie peut m'inciter à accourir vers Dieu qui est notre véritable but. Egalement, la persécution de la part des malveillants ne peut m'écarter du véritable bonheur qui nous attend au terme de notre course. Ce n'est plus une consolation pour plus tard. Au contraire, cette Béatitude nous indique un chemin qui nous montre comment, dans la réalité d'un monde de menaces et de persécutions, il nous est possible de trouver, malgré tout, notre bonheur. Qui parle de bonheur n'évoque pas un plaisir ou une joie superficielle. Ce n'est pas un bonheur de pacotille ou éphémère, qui se limiterait à nous griser nous-mêmes et à exclure tout ce qui est négatif dans le monde, mais un bonheur qui s'avère possible dans la réalité telle qu'elle se présente.

    Anselm Grün - Réponses aux grandes question de la vie - DDB 2009, pp.25-27

  • Selon Luc

    Luc est dans le Nouveau Testament l'évangéliste qui évoque Jésus sur fond de la philosophie grecque. Il veut nous présenter Jésus comme un homme qui connaît la culture grecque et qui nous initie au véritable art de vivre. Pour Luc, Jésus est archegos tes zoes, un guide pour la vie ou celui qui initie, qui enseigne l'art de la vie réussie.

    Jésus, par sa parole, montre aux hommes comment ils peuvent vivre en harmonie avec leur être. Il se sert surtout  de paraboles pour démasquer certaines attitudes fausses, pour nous déciller les yeux et nous faire comprendre qu'une vie réussie dépend de la place que nous accordons à Dieu , notre Père miséricordieux. Jésus est lui-même un modèle de vie réussie dont l'aspect le plus important est la prière.

    Aucun évangéliste n'a autant présenté Jésus en prière. Jésus est transfiguré par la prière. Quand il prie lors du baptême, le ciel s'entrouve. La prière est le moment où Jésus sent le plus la présence et la proximité de son Père et où il se libère de toutes les attentes purement humaines. Il est complètement relié à son être, il sent qui il est vraiment et qu'il est chez  chez lui, dans la maison de son Père. La prière est pour lui le chemin qui mène à la  vie saine. Cela ne signifie pas seulement que la prière a des effets thérapeutiques, comme les scientifiques l'ont prouvé. Cela prouve surtout que nous parvenons, par la prière à notre vérité, que nous sommes prêts à présenter nos blessures à Dieu , afin que l'Esprit les guérisse grâce à l'amour de Dieu.

    (...)

    Luc est l'évangéliste de l'année liturgique. Par sept fois nous lisons le mot "aujourd'hui" La guérison apportée par Jésus en son temps nous concerne "aujourd'hui", si nous célébrons, lors des fêtes, les mystères de sa vie. L'année liturgique replace dans nos vies d'aujourd'hui le salut apporté par Jésus il y a deux mille ans. C.G Jung reconnaît à l'année liturgique des effets thérapeutiques. Ces fêtes font du bien à l'âme humaine, les thèmes les plus importants du devenir humain y sont représentés et célébrés...

    Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator 2008, pp. 171-173

     

  • Les héritiers de la terre

    Pour le judaïsme biblique "hériter de la terre" était une expression répandue. Elle concernait les petits paysans et les femiers qui devaient posséder la terre qu'ils travaillaient. Mais cette parole faisait allusion à un monde tout autre, celui de Dieu, dans lequel les critères sont inversés, un monde où "les premiers seront les derniers et les derniers les premiers".

    Si, dans notre monde, les doux ne possèdent souvent rien et n'héritent d'aucune terre, ils vivent pourtant dans un tout autre monde où seules comptent les lois divines, qui remettent en question tous nos repères. C'est le pays de l'amour et de la bonté où il est plus agréable de vivre que dans un monde où nous n'attachons de l'importance qu'aux possessions matérielles et au succès. Même si certains pensent que les doux n'hériteront de rien sur cette terre, je crois cependant que la terre leur appartiendra. S'ils restent doux dans leurs relations avec les autres, ils remodèleront le monde. Leur douceur s'épanouira dans le champ du monde et portera un jour des fruits même si ce champ est parsemé de pierres.

    Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator 2008 pp.76-77

  • pari sur la miséricorde

    Jésus n'exige pas que nous nous sacrifions sur l'autel de notre rigorisme ou de notre perfectionnisme. Trop nombreux sont ceux qui pensent plaire à Dieu parce qu'ils s'infligent des souffrances. Mais Dieu nous accorde sa grâce sans nous demander aucun sacrifice, car il est bon et miséricordieux envers nous. Lorsque nous acceptons avec reconnaissance la grâce qu'il nous donne, nous réagissons spontanément par la miséricorde envers nous-mêmes et envers les autres. Le sacrifice est une violence exercée contre nous, il mène à l'autodestruction et pourtant certains cherchent ainsi à infléchir Dieu. Il existe en effet, profondément ancrée en nous, la peur que Dieu ne nous veuille pas que du bien. C'est la vision pessimiste que nous avons de nous-mêmes qui génère cette angoisse, car, en fait, nous ne nous voulons pas que du bien, nous ne nous acceptons pas tels que nous sommes ; nous nous jugeons et voulons correspondre à un personnage qui n'a rien à voir avec nous. Contre ce pessimisme et cette représentation sévère de Dieu, Jésus parie sur la miséricorde.

    Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator 2008, p. 98

  • Le royaume des cieux

    Les Béatitudes sont des paroles d'espoir pour les êtres qui ont le sentiment de ne pouvoir rien présenter à Dieu : ils ne suivent, en effet, aucun chemin spirituel, ils ne connaissent pas l'art du lâcher-prise ou du non-attachement, ils souffrent, ils se sentent pauvres et impuissants, vides et opprimés. Dans leur pauvreté et leur souffrance, ils entendent Jésus leur dire qu'ils connaîtront la présence de Dieu et que rien ne pourra leur retirer leur dignité.

    Cela transforme leur détresse, ils ne se sentent plus seuls, ils sont portés et pris au sérieux. Ils ne se sont pas exercés à la pauvreté en esprit. La vie leur a tout arraché, non seulement les possessions matérielles mais aussi le sentiment de leur propre dignité. Et maintenant, alors qu'ils sont comme  dénudés, ils peuvent entendre cette parole d'espoir qui leur souffle qu'ils ne sont pas loin du royaume de Dieu, que Dieu se tourne tout particulièrement vers eux. Cela leur rend leur dignité et ils retrouvent l'espoir de pouvoir à nouveau réussir leur vie.

    Quel est ce bonheur qui croît au long des huit béatitudes ? Jésus le définit concrètement dans la phrase qui suit la première béatitude : "Car le royaume des cieux est à eux"  

    Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator, 2008. pp. 44-45

  • Chemin des béatitudes

    La béatitude, réservée aux dieux de l'Olympe et traduite par le mot grec makarios, n'est pas un phénomène purement grec. Dans la Bible du peuple d'Israël, l'individu est aussi confronté à la béatitude. Le premier psaume en est la preuve, puisqu'il commence ainsi : " Heureux l'homme qui ne suit pas le conseil des impies, ni dans la voix des pécheurs ne s'arrête, ni au siège des railleurs ne s'assied, mais se plaît dans la loi du Seigneur, mais murmure sa loi jour et nuit !" (Psaume 1, 1-2) " Heureux qui observe le droit, qui pratique en tout temps la justice !" (Psaume 106,3) "Heureux l'homme qui craint le Seigneur, et se plait fort à ses préceptes !" (Psaume 112,1) "Heureux, impeccables en leur voie, ceux qui marchent dans la loi du Seigneur !" (Psaume 119,1). C'est surtout le psaume 119 qui déclare heureux ceux qui éprouvent de la joie à l'écoute des commandements de Dieu. Martin Buber était très soucieux de traduire au plus près les Psaumes et il évoque ainsi les béatitudes se trouvant au début des Psaumes : " Le mot qui ouvre le psaume est à traduire par oh, la félicité, ou bien oh le bonheur. Le psalmiste s'écrie oh, le bonheur de l'homme" (...) Ce n'est ni un souhait ni une promesse, il ne s'agit pas de savoir si l'homme mérite le bonheur ou s'il a le droit d'être heureux, que ce soit sur terre ou dans une vie future, c'est au contraire un appel joyeux et une constatation enthousiaste : comme cet homme est heureux ! (...)

    Le psalmiste veut très certainement dire : Attention, ici l'existence recèle un bonheur secret, qui compense le malheur et qui finit par l'emporter. Vous ne le voyez pas, mais c'est le véritable et même le seul véritable bonheur. "

    Si nous lisons les Béatitudes en tenant compte des propositions de Buber, nous comprendrons que Jésus ne promet pas seulement le bonheur à celui qui franchit ces huit étapes du chemin, mais il proclame également : "Heureux celui qui a une âme de pauvre, qui est doux, miséricordieux et qui a le coeur pur." L'homme qui se trouve dans cet état d'esprit est déjà heureux. Le bonheur n'est pas une conséquence de notre comportement, il est l'expression de ce comportement. Agir ainsi, c'est déjà connaître le bonheur véritable, être en harmonie avec soi-même et ressentir la plénitude de la vie.

    Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator, 2008. pp. 25-27

  • les guérisons dans l'Evangile

    Quand Jésus parle de la foi, il entend par-là une insondable confiance en Dieu. " Ta foi t'a sauvé ", cela veut dire : parce que, dans ta détresse, tu t'es tourné vers moi, parce que tu m'as fait confiance , tu es guéri.

    Dans les récits de guérison, la Bible rend compte de personnes qui ont fait l'expérience de la guérison dans leur rencontre avec Jésus. Manifestement, Jésus rayonnait la confiance, si bien que les gens trouvaient le courage d'aller vers lui avec leurs maladies.

    Si nous lisons aujourd'hui ces récits de guérison, ce n'est pas pour apprendre des détails intéressants sur la vie de Jésus, mais c'est pour être guéris nous-mêmes, dans notre rencontre avec lui. Toutes les maladies guéries par Jésus sont de nature psychosomatique. Elles expliquent ce qui est latent en nous.

    Nous sommes aveugles et fermons les yeux devant les choses désagréables.

    Nous sommes paralysés - nous n'osons pas sortir de nous-mêmes et aller vers les autres.

    Nous sommes sourds - nous ne voulons rien entendre quand cela ne nous convient pas ; nous n'avons aucun sens des demi-tons et des harmoniques dans ce que les autres veulent vraiment nous dire.

    Nous sommes muets, incapables de communiquer vraiment ; nous ne trouvons pas les mots qui unissent et qui dispensent la vie.

    Nous sommes lépreux - nous n'arrivons pas à nous accepter nous-mêmes, nous nous sentons rejetés, isolés, et nous n'osons pas aller vers les autres.

     Nous sommes possédés - obsédés par des idées fixes, dominés par des pensées confuses qui nous poussent à nous faire du mal.

    Nous sommes morts - nous sommes des être rigidifiés, froids, sans impulsion intérieure, désespérés.

    Si nous comprenons la signification psychologique de ces différentes maladies, nous nous retrouverons dans ces récits avec nos plaies et nos blessures, avec nos peurs et nos complexes et nous ferons l'expérience de la rencontre de Jésus.

     

    Anselm Grün - Croire en Dieu, croire en soi - Médiaspaul 2004, pp 19-20

  • Jugement dernier

    Ce qui est caractéristique dans l'éthique chrétienne, c'est le lien de notre comportement à la personne de Jésus-Christ. Nous devons aimer l'autre parce qu'en lui, nous voyons un frère et une soeur de Jésus. Et nous devons l'aimer parce qu'en lui-même, nous rencontrons le Christ.

    C'est ce que Jésus a manifesté clairement surtout dans l'évangile de Matthieu. Au jugement dernier, le roi dira aux hommes qui sont à sa droite : " J'ai eu faim, vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, vous m'avez donné à boire; j'étais un étranger [et sans toit] et vous m'avez accueilli; nu et vous m'avez vêtu ; [...] j'étais en prison et vous êtes venu me voir " (Mt 25,35 s.)

    D'une part, l'amour est illimité. Non seulement on doit aimer les chrétiens mais tout homme - fidèle ou non - coreligionnaire ou pas. D'autre part, l'amour du prochain est lié à la personne de Jésus. En tout être humain, nous rencontrons le Christ lui-même, mais particulièrement les méprisés, les pauvres. Depuis longtemps ce texte a enthousiasmé les lecteurs, le philosophe Emmanuel Kant aussi bien que les athées et les théologiens de la libération. Dans le dialogue interreligieux, ce texte a aussi pris beaucoup d'importance. L'amour exigé par Jésus vaut pour tous les humains, qu'ils soient chrétiens ou non. Et inversement, témoigner de l'amour envers les hommes, c'est non seulement accomplir le commandement de Jésus, mais c'est rencontrer Jésus-Christ dans d'autres hommes même s'ils n'ont pas encore entendu parler de lui. (...)

    Même si ce texte de l'évangile de Matthieu comporte de nombreux parallèles dans les Ecrits apocalyptiques du judaïsme contemporain, une identification directe du Juge de la fin des temps avec les plus pauvres de ce monde n'existe pas dans le milieu du Nouveau Testament. Il est seulement typique de la Bonne Nouvelle de Jésus.  (...)

    Ce n'est pas l'appartenance à Israël (ou à l'Eglise) qui est déterminant pour le règne de Dieu, " mais le comportement juste envers les affamés, les rejetés, ceux qui sont nus, malades et prisonniers " (Gerhard Lohfink) 

    Ensemble, il nous faut maintenir cette attention à l'égard des hommes pour qui l'Etat ne peut rien faire. (...)

    Pourtant, comment puis-je mettre en pratique de façon concrète cet amour des ennemis ? N'en suis-je pas accablé de façon désespérante ?  Comment est-ce que je dois aimer celui qui me harcèle dans l'entreprise, qui trame sans cesse des intrigues contre moi et m'attaque directement ? (...)

    C'est vrai, l'amour des ennemis est un défi lancé en permanence pour que nous prenions sur nous-mêmes de modifier notre attitude dans l'esprit de Jésus.

    Anselm Grün - La foi des chrétiens - Desclée de B.  2008 pp 109 et sv

  • Les conceptions du salut (2)

    Il nous faut d'abord constater que la culpabilité et le péché accablent l'homme. Les bouddhistes, eux aussi, se sentent coupables quand ils ne prennent pas au sérieux leur existence et quand ils ne parviennent pas à vivre selon leur véritable nature. Et aujourd'hui bien des hommes souffrent de se condamner eux-mêmes par le seul fait qu'ils ne vivent pas vraiment en fonction de leurs représentations. Ils se condamnent eux-mêmes quand ils ne respectent pas leurs propres normes intérieures en se laissant guider par leur concupiscence.

    Dans le bouddhisme, la rédemption est avant tout l'affranchissement de toute concupiscence. (...) Mais comment les hommes se traitent-ils eux-mêmes quand ils sont dépendants de leur concupiscence ? (...) Beaucoup se sentent eux-mêmes intolérables. Nous ne devons pas faire retomber la faute sur le christianisme. Au contraire, ce sentiment de culpabilité est inhérent à toute existence humaine. Et c'est bien une bonne nouvelle libératrice de ne pas être contraint d'avoir à "racheter" ce sentiment de culpabilité ; mais nous pouvons croire au fait que nous sommes accueillis par Dieu sans condition avec  nos désillusions , notre médiocrité et notre lâcheté, notre duplicité et notre mensonge. (...) Cet amour qui triomphe du péché et qui l'enlève se manifeste de façon la plus visible sur la croix. (...)

    Si sur la croix Jésus pardonne même à ses bourreaux, c'est qu'il n'existe en moi aucune faute qui ne puisse être pardonnée. Ainsi la croix nous affranchit de tout reproche individuel et de toute accusation de soi. C'est un aspect essentiel de la Rédemption.   

    Anselm Grün - La foi des chrétiens - Desclée de B, 2008

  • Les conceptions du Salut (1)

    Beaucoup voient la quintessence du christianisme dans la rédemption des hommes par Jésus-Christ. Ils qualifient le christianisme de religion de salut.

    Pourtant dans les autres religions, le thème du salut existe aussi fondamentalement. En Israël, Dieu est celui qui libère son peuple de la détresse et de l'oppression. Egalement dans le bouddhisme, il est question de salut, mais ce n'est pas Dieu qui libère. Qui suit le chemin proposé par Bouddha, échappe à la condamnation des renaissances. A la mort, il parvient au nirvana et sur terre, il atteint déjà la libération de sa concupiscence. Il est libéré de la dépendance du faux semblant du monde en accédant à la conscience. Le véritable salut réside dans la libération de son propre Moi et dans la voie qui mène à la pureté de l'Etre. Les traditions bouddhistes et hindouistes entendent le salut comme un "arrachement aux projets de vie erronés qui travestissent la perception de la réalité". (Jürgen Werbick)

    De ce point de vue, voici la réponse des chrétiens. Pour nous, la rédemption nous arrache aux complexités de ce monde : "L'Esprit de Jésus-Christ nous libère des projets de vie funestes en entraînant les croyants dans l'avènement du Règne de Dieu et en les incitant à se vouer à ce qui est l'essentiel, à savoir l'amour - et en lui à Dieu - et en les invitant à témoigner en faveur de la confiance divine par leur engagement au service de la justice". (Jürgen Werbick)  Cette vision chrétienne du rachat ne vise pas seulement à sortir du monde, mais en même temps à transformer activement ce monde, tout en conservant sa liberté intérieure vis-à-vis des structures de pouvoir de ce monde. (...)

    On ne se limite pas à qualifier Jésus de maître qui nous indiquerait le chemin qui mène à la réussite de notre vie, nous arrachant ainsi à l'ignorance et à l'inconscience. Au contraire, ce rachat s'effectue par la démarche historique de Jésus ; mais on ne doit pas le figer en le réduisant à la mort de la croix ; des siècles durant, cette doctrine du salut chrétien a eu l'inconvénient d'être unilatérale. Ce n'est pas seulement la mort de Jésus qui nous rachète, c'est toute sa vie et son ministère qui sont rédempteurs. (...) le rachat par Jésus-Christ (...) c'est un événement historique qui, d'après la tradition du Nouveau Testament, culmine dans la mort de Jésus sur la Croix et dans sa résurrection.

    Anselm Grün - La foi des chrétiens - Desclée de B. 2008. p.93 et sv

  • Le temps favorable

    Le christianisme a ceci de commun avec le judaïsme : pour l'un et l'autre, Dieu agit dans l'histoire. Israël n'a jamais cessé de croire en l'intervention de Dieu dans l'histoire. Et chaque shabbat, Israël se souvenait de la plus grande action historique réalisée par Dieu envers son peuple : la sortie d'Egypte. (...) L'Egypte était devenue le symbole de la servitude et de la dépendance, de l'aliénation et de l'oppression, d'une vie non authentique. (...)

    Tout comme le judaïsme, le christianisme est une religion historique : Dieu se manifeste dans l'histoire. L'incarnation a eu lieu en un temps déterminé et dans un lieu précis. (...)

    Bouddha n'annonce aucune action de Dieu qui soit historique, mais l'essence toujours identique de l'être humain et de sa situation. L'homme selon Bouddha, est depuis les origines, soumis à la douleur par le fait qu'il est mû par la concupiscence. L'homme doit s'affranchir de la souffrance en y renonçant et en pénétrant les apparences du monde. Une telle vérité a une valeur intemporelle. L'histoire avec ses hauts et ses bas n'intéresse pas Bouddha. (...)

    Il [le christianisme]  repose sur une histoire concrète qui s'est déroulée voilà deux mille ans. C'est avant tout l'évangéliste Luc qui souligne cet événement historique. Il indique avec exactitude le moment où Jésus s'est manifesté et il le fait à la manière d'un historien grec : " L'an quinze  du principat de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d'Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d'Abilène (Lc 3,1)."

    Cette action historique de Dieu en Jésus-Christ  est le fondement du christianisme. Et comme les juifs, les chrétiens, eux aussi, se remémorent sans cesse l'action de Jésus. (...)

    L'évangéliste Luc décrit l'action de Jésus-Christ comme une "année de salut" : c'est comme une année au cours de laquelle agit le salut des hommes. Et cette année de salut est rendue présente aussi parmi nous aujourd'hui. (...) En célébrant année après année l'année du salut où Jésus a apporté aux pauvres  une bonne nouvelle, où il a guéri les coeurs brisés, relevé les captifs et les accablés, les réprouvés et les opprimés en vue de les libérer, notre histoire en est transformée (cf. Lc 4, 18 s.). Le salut accompli autrefois pénètre de plus en plus notre propre histoire. (...)

    Partageant la conception grecque relative au temps, la Bible ne nous en parle pas comme du chronos, le temps toujours identique et cyclique, qui dévore ses enfants, selon la description du mythe grec. Elle préfère parler du kairos, le temps véritable, le temps de la grâce, le temps favorable. Tel est le temps que Dieu lui-même accorde à l'homme pour le rencontrer et le guérir. Kairos ne signifie pas le temps toujours identique, mais le temps de la grâce qui peut transformer toujours davantage notre temps historique. Dans la conception biblique, le temps a toujours une histoire et cette histoire est toujours en cours. Il comporte une évolution interne. le but en est l'accomplissement du monde. Notre vie est orientée vers l'avenir. (...)

    Le Christ viendra à la fin des temps. L'histoire n'est pas toujours le retour de ce qui est ancien. Au contraire, nous attendons Jésus-Christ dans la gloire. (...)

    Je suis séduit par la manière dont Jésus, pour répondre à la question de la résurrection, se réfère à la manifestation de Dieu dans le Buisson ardent (cf. Lc 20, 37 s.). C'est là que Dieu a dit à Moïse : " je suis le Dieu de ton Père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob" (Ex 3,6). Pour moi voici ce que cela signifie : Dieu est le Dieu de ma vie personnelle, le Dieu de mon père et celui de ma mère, le Dieu de mes grands-pères et celui de mes grands-mères. Le Dieu que je rencontre a déjà rencontré mes ancêtres et son désir est de me guérir et de me transformer en profondeur.

    Anselm Grün - La foi des chrétiens - Ed. Desclée de Brouwer, 2008 p. 79 et sv

     

     

  • resurgir du tombeau

    Luc nous montre aussi pour aujourd'hui une voie qui nous indique comment nous situer par rapport aux autres religions et comment reprendre positivement leurs idées sans réduire le message chrétien. La spécificité chrétienne qui dépasse l'image  du monde de la philosophie et de la religion grecque c'est, pour Luc, la résurrection de Jésus.

    Mais de quelle manière nous est-il possible d'annoncer aujourd'hui la résurrection de Jésus pour faire bien comprendre l'essence du christianisme ?

    Commençons par la Bonne Nouvelle de notre propre résurrection. Nous ne sommes pas empêtrés dans une série interminable de réincarnations, mais à notre mort, nous mourrons dans la gloire de Dieu. Le Christ lui-même nous attend, lui qui nous a adressé au bon larron cette parole de réconfort : " Aujourd'hui même, tu seras avec moi dans le Paradis" (Lc 23,43). Notre vie a un but. La résurrection est davantage que l'immortalité de l'âme telle que l'a défendue le philosophe grec Platon. Nous serons accueillis corps et âme dans la gloire de Dieu, même si ce corps sera voué à la corruption, pour être ensuite transformé en un corps céleste, comme l'a exprimé Paul dans la Première lettre aux Corinthiens : " On est semé corps psychique, on ressuscite corps spirituel " (1 Co 15, 44)

    Quant au message de la résurrection de Jésus, elle revêt encore un autre aspect. Elle est la promesse que rien dans notre vie ne peut nous séparer de Dieu. Il n'existe aucun échec qui débouche sur un recommencement, aucune obscurité qui ne puisse être illuminée, aucun désespoir qui ne puisse se muer en confiance , aucun raidissement qui n'appelle une nouvelle vitalité. Mort et résurrection se présentent à nous comme l'affirmation selon laquelle Dieu transformera tout en nous et que même ce qui est mort en nous suscite en nous une vie nouvelle. Paul a exprimé en des paroles admirables ce mystère de la mort et de la résurrection de Jésus : " Oui, j'en ai l'assurance, ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni présent, ni avenir, ni puissances, ni hauteur, ni profondeur, ni aucune créature ne pourront nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur." (Rm 8, 38 s.) Dès cette vie, nous pouvons sans cesse ressurgir du tombeau de notre peur, du tombeau de notre pitié individuelle, de notre obscurité et de notre désespoir."

    Anselm Grün - La foi des chrétiens - Ed. Desclée de Brouwer, 2008 p. 60-61 

  • Il s'est approché de nous

    A mon sens, l'incarnation de Dieu est une révolution de la vision humaine sur Dieu. Il n'est pas seulement un personnage lointain ; il s'est manifesté en Jésus. Il est devenu visible ; on peut le connaître ; il s'est lié à l'homme ; il me rencontre "les yeux dans les yeux". Il m'est possible de le connaître dans le visage d'un homme. Dieu est descendu sur cette terre pour sauver la totalité de la terre. (...)

    En Jésus, Dieu est entré dans l'histoire humaine - ainsi que bien sûr dans l'histoire du mal. Il a connu la souffrance humaine dans son corps. Il a appris ce qu'était la souffrance.

    Telle est la vision révolutionnaire sur Dieu qui nous distingue des images divines des autres religions. Dieu n'est pas le personnage lointain inaccessible qui - selon la description qu'en font les Grecs - est insensible à la souffrance. Au contraire, il s'est fait homme et il a assumé lui-même toute souffrance humaine.

    Précisément, ce fut pour Dietrich Bonhoeffer l'essence du christianisme : " Les chrétiens sont avec Dieu dans sa passion." Voilà ce qui distingue les chrétiens des païens : "Ne pouvez-vous pas veiller une heure avec moi ?" demande Jésus à Gethsémani. C'est l'inversion de tout ce que l'homme religieux attend de Dieu. L'être humain est appelé à souffrir la souffrance de Dieu pour le monde sans Dieu."

    Depuis son incarnation, Dieu nous rencontre dans chaque visage humain. Il nous rencontre précisément dans les démunis et les pauvres. Cela est aussi une révolution de l'image de Dieu ; il ne s'est pas retranché quelque part dans le ciel : il s'est approché de nous. Et Dieu n'est pas insensible, mais c'est quelqu'un qui est entré dans notre humanité et qui a éprouvé dans son propre corps tous les sentiments humains.

    (...)

    L'expérience chrétienne de Dieu a toujours un aspect sensible et corporel. Cela nous différencie, nous les chrétiens, des autres religions (...)

     

    Anselm Grün - La foi des chrétiens - Desclée de Brouwer 2008