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Albert Rouet

  • le signe premier du baptême

    (...) le signe premier du baptême tient dans le passage, à travers l'eau et la profession de foi, des ténèbres à l'illumination. Le fait était d'autant plus explicite que les petits groupes chrétiens vivaient au milieu de populations païennes.

    Dans un nouveau contexte où les chrétiens apparaissent majoritaires, les propos de saint Augustin prennent sens. En effet, Augustin et ses disciples "rééquilibrent" le baptême en insistant beaucoup plus sur le fait que le baptisé est purifié du péché originel. Le passage ne sera plus visible puisque socialement tout le monde est chrétien ; il devient intérieur, théologique, spirituel ou moral. Il se produit ainsi un déplacement d'accent. On a vécu pendant des siècles sur cette idée que, vivant en majorité chrétienne, en chrétienté, surtout chez nous, le baptême était le sacrement absolument indispensable pour être purifié du péché originel et pour échapper - on citait à tort, à mon avis, Augustin - à la massa damnata. Pour Augustin, il s'agissait d'échapper à l'indistinction, à ce qui n'a aucune signification, pour être identifié comme enfant du Père. Mais c'est devenu : " Il faut échapper aux tourments éternels en étant baptisé." L'Eglise, dès lors, n'était plus le sacrement du salut, elle était l'appartenance exclusive au salut. Apparaissent alors des phénomènes assez étranges, par exemple des enfants qui mouraient, qui ressuscitaient pour être baptisés et qui remouraient ! Avec, dans certaines églises, des autels consacrés au dépôt de ces petits corps, de ces petits cadavres, uniquement pour le baptême. On les appelait des "autels à répit", à rémission en fait. C'est une conception du baptême qui s'explique historiquement mais qui, en quelque sorte, rééquilibre autrement ce que l'Antiquité chrétienne avait posé en premier. Or aujourd'hui, nous sommes dans la même situation que celle des premiers temps, quand des adolescents, des jeunes, des adultes demandent le baptême. C'est vraiment ce passage-là qu'ils entendent faire. Il y a eu conjointement une autre évolution. Adhérer à la perspective de mourir sans baptême était impensable. Il y a d'ailleurs encore des parents qui disent : "Il faut le baptiser pour le cas où il lui arriverait quelque chose." On voit donc le baptême comme une protection, avouons-le, contre un certain nombre de maladies infantiles. C'est comme cela qu'il est encore perçu parfois.

    Mais il y a plus grave encore. On a eu une individualisation croissante des baptêmes qui sont devenus la fête familiale de la naissance de l'enfant, avec évidemment les contrefaçons : baptême républicain, baptême social, etc. (...) Nous sommes dans cette situation aujourd'hui où ce n'est pas le passage dans la vie du Christ qu'une sorte de protection, comme une médaille tutélaire, qui permettra à la famille de dire : "Nous avons tout fait." On évacue l'appartenance à l'Eglise. (...) Les familles font une fête privée, et la communauté qui devrait accueillir, se sent au contraire comme non autorisée à rentrer dans cette fête qui la concerne au premier chef. (...)

    Albert Rouet - j'aimerais vous dire - Bayard 2009, pp. 249-251

  • Exigence de l'Evangile

    (...) Que l'Église ait des exigences, je pense qu'il n y a pas d'autre solution pour rappeler la fidélité à l'Évangile. La question est de savoir quelles sont les exigences qu'on met en avant. J'aurais envie de dire qu'une première exigence, avant toute exigence, est d'essayer de comprendre l'autre. La rencontre entre le Christ et la Samaritaine est toujours longuement citée et mise en avant. Ce n'est pas pour rien que ce texte a tellement d'impact aujourd'hui. Justement, Jésus exige très peu de choses. En fait, le Christ conduit cette femme à être face à elle-même et à la fin elle est complètement retournée. Ce sont des exigences qui permettent de retrouver quel est le fond de l'Évangile. Ce ne sont pas des exigences qui parlent de l'application d'une règle, mais elles portent sur ce qui est plus profond que la règle.

    A mon avis, l'exemple qui mériterait d'être médité, est celui de la femme adultère (Jn 8,1-11). Reparlons du contexte: le temple avait été fini par Hérode - ce qu'on oublie de dire car on oublie toujours les conditions sociales, c'est la morale qui compte! - et six mille prêtres s' étaient retrouvés au chômage. Alors le petit fils d'Hérode, Agrippa, avait fait daller tout le côté du temple. Ce travail occupait les prêtres chômeurs, seuls habilités à travailler dans enceinte du Temple. Il engageait des travaux d'état pour enrayer le chômage. Donc quand Jésus se penche, il écrit sur de la pierre, pas sur de la poussière. Or utiliser l'expression : " écrire du doigt sur de la pierre ", renvoie aux tables de la Loi (Ex 31,18). Puis arrive l' apostrophe célèbre: « Que celui qui est sans péché jette la première pierre. » À nouveau, Jésus se penche et écrit sans l'expression « du doigt ». Cette tournure se retrouve un peu plus loin dans l'Exode (Ex 32,16). Jésus est en train de mimer le don de la Loi. Et à l'usage des pharisiens. Pourquoi dit-il à cette femme: « Va et ne pèche plus» ? Parce qu'il a trouve une autre relation, il a trouvé une relation de pardon. Il lui a rappelé la réalité relationnelle du pardon, ce que la Loi était incapable de faire. La Loi était juste bonne à lancer des coups de pierre, à lapider. Si Dieu avait traité son peuple comme les pharisiens veulent traiter la femme, ils ne seraient pas là aujourd'hui pour l'accuser. Donc la première exigence de l'Évangile est celle du pardon. On ne peut pas poser une exigence à quelqu'un qu'on n'a pas compris, on ne peut pas poser une exigence à quelqu'un à qui on n'a pas ouvert une porte. Sinon, vous apprenez à conduire à des gens qui n'auront jamais de voiture. Ce n'est pas la peine.

    Albert Rouet - J'aimerais vous dire - Bayard 2009, pp. 238-239 

  • Le respect des étrangers n'est pas accessoire

    Quand nous avons voulu aider les communautés chrétiennes à réfléchir au  problème de l'étranger,  d'abord nous nous sommes rendu compte de l'ignorance phénoménale des chrétiens devant la révélation biblique. Je pense surtout à ce qui est écrit dans le Lévitique sur le respect des étrangers « parce que tu as été toi-même étranger en Égypte ». La formule revient à tout moment. La loi médiatrice entre Dieu et les siens s'appuie sur le fait que ce peuple a été esclave, dans un pays étranger, livré au bon vouloir des sbires de Pharaon. Et Dieu dit: « Non, non, je ne te traiterai pas comme cela, je ne suis pas un Pharaon céleste. Je te donne une loi et cette loi - traiter l'  étranger comme moi je te traite - rappelle-toi que si tu ne l'appliques pas, tu vas te trouver dans la situation égyptienne. » D'un côté, il y a la médiation d'une loi  objective et égale pour tous, et de l'autre le despotisme d'un tyran.

    Mais le peuple chrétien ignore ce point, quand même important dans l'histoire d'Israël et de la Bible. Il croit à la Trinité, mais n'a pas vu ce que cette foi implique. Au fond, beaucoup de chrétiens sont fondamentalement déistes et accessoirement trinitaires. Cela en dit long sur sa formation, vingt siècles après, vous vous rendez compte? On n'a pas fait bouger profondément l'idée de Dieu. Or, ces points fondamentaux colorent l'image que les gens ont de l'Église: une Église unanimiste, uniforme et pyramidale. Quand on a de telles images parler de l'altérité devient particulièrement compliqué.

    Albert Rouet - J'aimerais vous dire - Bayard 2009, pp.195-196

  • Devant Pilate

    (...) À propos de cela, le silence du Christ devant Pilate est très "parlant". Pourquoi se tait-il ? Parce que c'est une tactique devant un juge ? Peut-être. Mais surtout parce que les accusations  sont tellement fausses, tellement basses, qu'il n'y a rien à dire. Devant un certain degré de calomnie, ce n'est même plus la peine de répondre. Il se tait parce que ce qu'il veut indiquer est au-delà des mots. S'il avait argumenté il aurait réduit la relation à son Père au niveau de la valeur des arguments qu'il utilisait pour en parler. Mais il avait accosté dans ces terres où il n'y a plus de mots et c'est précisément parce qu'il ne peut plus rien dire, qu'il se tait, donc qu'il dit la vérité. Vous imaginez Jésus faisant une plaidoirie devant Pilate ? Ça aurait été du toc, du kitch, elle aurait sonné faux. Ce n'est pas possible. S'il veut montrer qui il est, il ne peut que se taire, parce que ce qu' il a à évoquer, ce n' est pas « J'ai la  Vérité» - parole de toutes les tyrannies - mais « Je suis la Vérité ». Une vérité qui se livre, qui se met à hauteur d'homme, à la hauteur où l'homme se détruit, donc, sur la croix. Cette attitude ne se dit pas, elle se prend, parce que la dire, serait du théâtre. La faire en silence - seule expression possible de la vérité - résume sa propre vie. C' est très vrai, vous savez, les rares choses auxquelles on croit vraiment, on n' a que sa vie et sa mort pour les montrer. Pas de manière aussi ultime ou aussi tragique que le Christ, mais il arrive des moments où il faut savoir se taire. Je crois par exemple que devant des malades qui souffrent beaucoup, devant des drames humains, la seule vraie position, c' est le silence. Non pas un silence par absence, mais un silence par ouverture. « Tu ne pourras comprendre ce que j'ai à te dire que si tu mets tes pieds dans mes pas. »

    Albert Rouet - J'aimerais vous dire - Bayard 2009, pp. 134-135

  • critères bibliques de la vérité

    Dennis Gira :

    Que peut-on dire de la vérité en tant que chrétien? Est -ce que la Bible nous donne quelques critères pour voir plus clair dans ce domaine?

    Albert Rouet :

    Je pense qu'il faut que nous, chrétiens, restions extrêmement  prudents dans ce domaine. Le fait qu'il y ait quatre Évangiles nous permet de voir que, sur ce problème de la vérité, la Bible suit une tout autre approche, qui mérite aujourd'hui une grande attention. Il me semble que la Bible, sur la question de la vérité, avance trois propositions. Tout d'abord, la vérité biblique n'est pas abordée de manière philosophique, elle est abordée de manière existentielle, comme une histoire. Cette histoire est une  histoire qui ne boucle pas sur elle-même,  mais elle est l'histoire d'une promesse. Dieu qui a agi hier, agit aujourd'hui et va agir demain. Cette promesse de Dieu déroule donc un temps linéaire de telle manière qu'il ne peut pas contenir à lui seul toute la promesse. Ce qui veut dire conjointement deux choses: il y a bien une réalité qui se révèle, qui est bénéfique, mais en même temps cette  vérité reste voilée. Il se produit, dans certains livres de théologie, un véritable viol de la vérité parce qu'on la dénude, on veut l'exposer toute entière. Or, plus on l'expose tout entière, plus on l' objective. La Bible nous dit au contraire que plus Dieu se révèle plus Il se cache. Ce qu' Il révèle  c' est qu'il est plus grand que les mots, au-delà des mots, plus grand que les expressions. C' est donc  son mystère qu' Il révèle,  ce côté inépuisable du don qu' Il fait de lui-même. La conséquence en est que la vérité apparaît bonne: je t'ai sorti d' Egypte, je t'ai ramené d'exil, je suis allé te chercher sur les champs de bataille. C'est une vérité qui n'a pas peur de se salir les mains. Dieu est allé chercher l'humanité dans la violence, il est allé la chercher dans l'inceste, il est allé la chercher dans l'adultère, il est allé la chercher partout. C'est une vérité prodigieuse qui est jour la nuit et ombre le jour, c'est-à-dire une vérité capable de se donner sans se dévoiler. Et la révélation est aussi un voilement qui se renouvelle. Ce n'est pas simplement un retour à la vérité qui sort du puits. Cette première caractéristique manifeste donc un respect profond de la vérité, toujours présentée comme bénéfique, permettant de vivre. Hors de cela, vous assimilez la vérité à des choses pas toujours très utiles. Il y a beaucoup de vérités inutiles, de vérités qui ne font pas vivre. Dans la Bible, reste ce qui fait vivre. Donc la vérité doit montrer son caractère existentiel, créateur. C'est pour cela qu'il se présente toujours une espérance et un avenir qui s'ouvre.  

    Pour découvrir la deuxième proposition que la Bible nous dit sur la question de la vérité, il faut faire un peu d'hébreu! Dans cette langue, vérité et fidélité se disent avec le même mot emet, lequel vient d'un verbe qui veut dire « creuser les fondations », construire une maison, s'appuyer sur quelqu'un, donc faire confiance et croire. Cela donne également le mot arabe amouna (la sécurité, l'assurance), donc des termes de protection et qui montrent que celui qui parle, en l'occurrence Dieu, n'abandonnera pas l'homme. Il est extraordinaire de voir que la Bible nous montre un Dieu qui proteste, qui s'emporte mais qui est passionné de l'homme. À travers tout cela, un Dieu fidèle. (...)

    Albert Rouet - J'aimerais vous dire - Bayard 2009, pp.125-127

  • Pluralité des cultures

    (...) Ensuite, je crois qu'il faut qu'un jour ou l'autre, l'Occident mesure qu'il est victime d'un certain impérialisme culturel. Il n'y  a pas de raison universelle, il y a une rationalité liée à l'homme. Cette rationalité générale s' exprime dans des raisons propres à chaque grande culture. Tant que l'on confondra la rationalité, qui est le propre de l'humanité et de la conscience, avec l' expression rationnelle, on sera dans la logique d'un impérialisme occidental  accru aujourd'hui par les capacités techniques étendues à toute la terre. Une telle prétention, idéaliste en réalité, est grave: elle concourt à la destruction d'autres expressions, d'autres cultures. Or Babel se termine par une résurrection, c'est-à-dire par la pluralité des cultures et des langues.

     

    Albert Rouet - J'aimerais vous dire - Bayard 2009 pp. 79-80

  • la question et la découverte de Dieu

    (...) En ce qui concerne le questionnement, il est quand même révélateur que dans saint Matthieu par exemple, le Christ entend 75 questions de la part des gens et en pose 80 ! C'est tout à fait intéressant de voir ce fait. Le chiffre est considérable. Dans saint Luc, il pose et reçoit encore plus de questions. Cette attitude nous dit que la question est la base de la découverte de Dieu. La base de la relation à Dieu n'est pas d'abord l'affirmation mais cette question première qui court à travers tout saint Marc: « Quel est  celui qui fait cela? » (Mc 1,27). Si nous racontons à des enfants les choses qui bouclent sur elles-mêmes et qui ne suscitent aucune question, il n'y aura pas d'avenir. Comme le dit saint Paul, dès que nous quittons l'enfance, et il faut la quitter, nous devons aussi en quitter le mode de raisonnement (1 Co 13,11). La seule question intéressante devient celle-ci: est-ce que ce que je dis de Dieu donne envie de questionner? Parce que si ma parole ne donne pas envie de s'interroger d'une façon ou d'une autre - en changeant de vie, en se demandant ce qu'on fait de soi-même,  en se posant des questions existentielles - je n'ai pas vraiment parlé de Dieu mais seulement d'une image que je me fais de Dieu.

    Albert Rouet - J'aimerais vous dire - Bayard,2009 pp. 68-69