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évangile

  • Faites attention à ce que vous entendez (1/3)

    [73] Dans la vie trop remplie et donc trop agitée qu'on mène dans nos grandes cités modernes, c'est une bénédiction pour nous d'avoir ces quatre dimanches de l'Avent, que l'Eglise ancienne a proposé de mettre à part pour préparer Noël. Mais comment préparer Noël ? Comment vivre Noël ?

    De toutes les fêtes chrétiennes, en effet, Noël est la plus populaire, mais aussi la plus paganisée. Elle a cessé en quelque sorte d'appartenir aux Eglises. Tout le monde s'en est emparé. Ici, c'est une marque de piles électriques qui prétend avoir inventé le moyen de faire durer Noël deux fois plus longtemps - parce que ces piles, destinées aux jouets des enfants, durent deux fois plus longtemps, paraît-il. Deux fois plus longtemps que quoi ? On ne le dit pas. Là, les rues se garnissent de guirlandes illuminées pour attirer les clients dans les magasins. Il y a en effet des cadeaux à acheter, pour les offrir à ceux qu'on aime. Il y a un réveillon à préparer pour la soirée du 24 décembre. Bref, beaucoup de publicité et de bonnes affaires en perspective.

    Dans les paroisses aussi on s'active. On prépare la célébration destinée aux enfants. Peut-être aussi tel ou tel d'entre vous a-t-il prévu d'inviter ceux ou celles dont il sait qu'ils supporteront mal leur solitude...

    On ne va pas juger ici ces diverses façons de fêter Noël, même si certaines d'entre elles ont bien peu de rapport (...). Mais dans ce foisonnement où tout se mêle, le bon et le moins bon, on peut se demander ce qu'est vraiment Noël. Le meilleur moyen est de faire un retour aux sources. Et, pour nous protestants, la source, c'est la Bible.

    On aurait tort de penser que la Bible nous propose une manière unique et standard de comprendre ce que signifie pour notre monde la naissance de Jésus. J'ai même envie de dire que les évangiles ont chacun leur manière de présenter cet événement en apparence insignifiant et pourtant d'une aussi grande portée pour l'humanité. 

    [74] Pour Matthieu, par exemple, Noël c'est "Dieu avec nous", Dieu à nos côtés pour partager notre condition humaine. Pour Luc, me semble t-il, on pourrait dire que Noël est l'avènement discret d'un puissant sauveur pour tous les humains, et que cet avènement marque en conséquence un tournant décisif dans l'histoire de l'humanité. Jean, quant à lui, ne raconte rien de la naissance de Jésus. Mais pour lui, l'entrée de Jésus dans le monde, c'est le commencement d'une bonne nouvelle, d'un message de salut, selon les tout premiers mots de son évangile : Commencement du message de salut apporté par Jésus...

    Bien sûr, ces diverses façons de comprendre et d'annoncer l'événement de Noël ne se contredisent aucunement. Elles correspondent sans doute à des sensibilités différentes chez les évangélistes.

    Personnellement je suis sensible à la façon dont Marc essaie de nous faire saisir ce qu'est Noël : le commencement d'une bonne nouvelle, d'un message de salut.

    Une mauvaise nouvelle, c'est toujours difficile à recevoir - et donc aussi à transmettre : la mort d'un être cher, l'annonce d'une grave maladie dont vous êtes atteint, l'annonce d'un licenciement qui vous frappe... quelques mots suffisent, ce jour-là, à faire basculer toute une vie.

    Mais une bonne nouvelle, ça s'annonce avec plaisir, ça s'écoute avec joie, ça éclaire le visage et ça réchauffe le coeur. Une bonne nouvelle aussi, ça marque un tournant dans la vie. C'est pourquoi la Bonne Nouvelle que Jésus apporte doit être non seulement entendue , mais écoutée, c'est-à-dire bien enregistrée pour faire désormais partie de nous-mêmes et modifier notre vie en conséquence.

    Ecouter : c'est précisément le thème central de cette série de sentences énoncées par Jésus probablement en diverses circonstances et regroupées par Marc dans son chapitre sur les paraboles : Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! Et Marc d'appuyer cette première recommandation de Jésus, par une seconde : Faites attention à ce que vous entendez. Nous voilà donc prévenus qu'il y a là, dans ce que dit Jésus, quelque chose qui vaut la peine d'être entendu, quelque chose qui vaut la peine d'écouter

    En général, nous n'aimons pas écouter. Voyez ce qui se passe [75] lors d'une discussion, ou même lors d'une interview de journaliste : on se coupe constamment la parole. Chacun veut placer - et faire prévaloir - son point de vue, sa vérité. On ne laisse pas l'autre s'exprimer, on le contredit avant qu'il ait terminé. Chacun se refuse d'entendre - et même de laisser entendre - ce que l'autre veut dire. En somme nous n'aimons pas ce qui ne vient pas de nous-mêmes, nous n'aimons pas et ne savons pas écouter, faire taire nos propres voix pour essayer de saisir celle de l'autre.

    Si les humains sont si peu capables de s'écouter les uns les autres, on est en droit de se demander comment ils vont pouvoir écouter une voix autrement étrangère, je veux parler de celle de Dieu, que Jésus est venu essayer de nous faire entendre. Celui qui n'écoute pas se condamne lui-même à tourner toujours dans le même cercle, comme un lion dans sa cage : on n'en sort pas, on se retrouve toujours seul avec soi-même, on est perdu.

    L'Evangile, le message proclamé par Jésus, c'est justement une autre voix qui cherche à se faire entendre de nous ; une voix qui vient d'ailleurs que de nous-mêmes, qui nous apporte quelque chose d'autre, quelque chose de différent, quelque chose de neuf : une voix qui apporte aux humains le salut.

    Voilà pourquoi Jésus dit à ceux qui sont autour de lui : Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! Faites attention à ce que vous entendez.  (...)

                                                                                    A suivre post suivant

    Jean-Marc Babut - Actualité de Marc - Cerf 2002, coll. Lire la Bible

    Note : je vous recommande de vous procurer ce livre de J.M Babut qui nous offre un commentaire exceptionnel de l' évangile de Marc. De tels livres sont rares car l'auteur nous accompagne dans une lecture renouvelée de l'Evangile. C'est un pédagogue profond qui ne nous écrase pas (contrairement à beaucoup d'auteurs, hélas) par des considérations scientifiques, exégétiques et finalement imbuvables. 

     

     

     

  • L'Evangile n'est pas fait pour dominer

    59. (...) Les débats d'opinion, au hasard des saisons de la pensée, détournent de cette vérité que la foi ne se défend pas, qu'elle a d'abord à pousser dans son être, en créant son espace... Comme si la terre entière devait être chrétienne ! Le paganisme est le fond naturel. Qui n'a senti sa virulence en lui-même ne saurait être réellement catholique. L'Evangile n'est pas fait pour dominer le monde : il met le monde en jugement avec l'épée de la parole. Le nouveau paganisme ne manque pas de santé. Il faut l'écouter. Il pourrait nous recentrer sur une rigueur. Il ne représente un péril extrême que pour un christianisme mou, fusionniste et confusionniste, tantôt bêlant d'égalitarisme ici, tantôt soucieux de son impérialisme là, opportuniste, globalement embarqué, malgré tant de prophètes baillonnés et tant de communautés marginalisées, dans les impostures démocratiques qu'il craint de dénoncer, et qui donne depuis quelques décennies, notamment par ses hommes politiques les plus en vue, au sourire usé par l'ambition et les compromis un spectacle dérisoire. 60. La contestation la plus fondamentale pourrait nous aider à retrouver une âme, un style. (...)

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

  • S'ils se réveillaient !

    Si les chrétiens se réveillaient, s'ils se réveillaient  tous avec cette pauvreté du coeur, quel courant d'air frais ce serait dans le monde ! Devant eux, les idoles seraient mises à bas de leur socle ! Etre chrétien, c'est être libre devant les puissances aussi bien matérielles qu'idéologiques, celles qui n'ont de cesse qu'elles se soient emparées de l'esprit de l'homme, de la conscience de l'homme. Pour ces raisons et pour beaucoup d'autres, parler de liberté, c'est parler de pauvreté. Mais on ne sait plus ce qu'est la pauvreté ! Et pourtant, comprendre la nature véritable de la pauvreté est décisif et essentiel, et toute l'intelligence de l'Evangile en dépend.

    (Pierre Ganne ajoute en note : d'une certaine façon, l'Evangile ne s'enseigne pas de façon abstraite. Un tel enseignement serait très dangereux. En même temps qu'il s'enseigne, il faut une formation du coeur, de la conscience, de l'intelligence, car il appelle à une responsabilité. Sinon, il demeurerait séduisant, certes, mais il deviendrait tout de même une idéologie.)

    Pierre Ganne - Etes-vous libre ? - Ed. Anne Sigier 1978 p. 76

  • avec nombre, poids et mesure

    (...) Certains, nous le savons bien, divisent l'Evangile de Jean en y distinguant des couches successives. C'est possible ; il est même possible que ce soient des disciples de Jean qui l'aient achevé, qui y aient mis la dernière main. Quant à la composition du livre, on ne saura jamais avec certitude comment elle a été réalisée, mais n'oublions jamais que l'Evangile de Jean ne nous est pas donné en premier lieu pour que nous cherchions comment il a été composé, mais pour qu'à travers lui nous découvrions d'une manière plus profonde le mystère de Jésus, Envoyé du Père.

     Or c'est toujours la finalité d'un message - et non la manière dont il a été composé - qui nous permet de comprendre pleinement ce message. D'autre part, ce n'est ni la connaissance de son origine, ni celle de sa composition qui nous permet de découvrir la finalité d'un écrit. Dès lors, comment pourrait-on prétendre - comme le font certains - qu'il ne faut surtout pas chercher un ordre dans l'Evangile de saint Jean puisqu'on peut y découvrir différentes couches ?

    Rappelons-nous toujours cette parole de l'Ecriture que saint Augustin et saint Thomas aimaient tellement et que tout théologien doit aimer beaucoup : " Tu as tout réglé avec nombre, poids et mesure " (Sg 11,20) Or, si l'évangile de Jean est le dernier moment de la Révélation, c'est donc, parmi les oeuvres de Dieu, l'une des plus grandes. La grande gloire de Jean au ciel, c'est bien sûr d'avoir aimé le Christ comme "le disciple bien-aimé" ; mais n'est-ce pas aussi d'avoir écrit son Evangile ? Il faut souvent le remercier de nous l'avoir donné. 

    Si toutes les oeuvres de Dieu "sont faites avec nombre (c'est-à-dire avec ordre), poids et mesure", l'Evangile de Jean, le dernier écrit de toute la Révélation, doit impliquer lui aussi un ordre, un poids et une mesure. Je suis persuadé que, quoi qu'on en dise parfois, l'Evangile de Jean n'implique aucun désordre, mais qu'il implique au contraire un ordre de sagesse, un poids d'amour, une mesure de sagesse. Evidemment, si on est trop cartésien, on risque d'être déçu, car on ne découvrira sûrement pas l'ordre de Descartes dans l'Evangile de Jean. Mais si on va plus loin en priant l'Esprit Saint, alors on découvrira progressivement l'ordre de la sagesse de Dieu dans cet ultime moment de la Révélation.

    M-D. Philippe - Suivre l'Agneau pp. 233-234 - ISBN : 2-35117-001-6

     

  • Luc et Jean

    Ce lien entre jean et Luc me rappelle toujours celui que Dieu a réalisé entre Moïse et Aaron (cf Ex.3) (...)

    N'y a-t-il  pas quelque chose de très semblable entre Jean et Luc ? Jean ne bégaie pas - mais il aime trop, ce qui est une autre manière de bégayer. Quand on aime beaucoup, on n'a pas envie d'écrire. On a envie que d'aimer. Jean prêchait, c'est sûr. Il avait l'Eglise d'Ephèse, qui avait été fondée par lui. Il prêchait, cela oui. Mais écrire, il n'en avait aucune envie. Et lorsqu'il rencontre Luc, Jean se croit déchargé. C'est merveilleux : Luc transmettra tout ce que Jean a à dire, tout ce que Marie a transmis à Jean. C'est pour cela, du reste, que l'Evangile de Luc est tellement proche de celui de Jean, et les bons exégètes sont attentifs à cette dépendance de Luc à l'égard de Jean. Je crois que c'est Jean qui a communiqué à Luc la plupart des choses que celui-ci nous dit. Regardons tout ce que saint luc nous raconte sur le début de Jésus : l'Annociation, la Visitation, Bethléem, la naissance, toute la vie cachée... qui est-ce qui a été témoin de la vie cachée ? Luc est un historien, il a une très bonne intelligence ; et il nous prévient, dans le Prologue de son Evangile, qu'il veut nous dire les choses depuis le commencement (cf Lc 1,2-3 et Ac 1,1). Il veut donc avoir des témoins. Or qui est-ce qui a été  témoin du point de départ ? Il n'y a qu'un seul témoin, c'est Marie. Et qui est-ce qui a reçu Marie ? C'est Jean. Il est donc facile de comprendre que Luc a beaucoup reçu de Jean. Je ne dis pas qu'il a tout reçu de lui, mais Jean est tout de même sa source principale. Du reste, si nous avions été à la place de Luc, intelligents comme Luc, nous aurions tous fait cela. Mettons-nous un instant à la place de Luc : Marie, sans doute, vit encore, elle est chez Jean ; Luc, lui, veut écrire un Evangile plus complet que celui de Marc et de Matthieu. Que va t-il donc faire ? Il va trouver la source, cela va de soi. (...) Le coeur de Marie...c'est une source. "Elle gardait dans son coeur" la parole de Dieu... (Lc 2,19.51)

    Marie-Dominique Philippe - Suivre l'Agneau (1) - Ed. St Paul 2005 - pp.51-52

  • J'ai renoncé au Dieu tout puissant

    J'ai renoncé au Dieu tout-puissant de ma foi sereine, mais c'est pour retrouver le Dieu partageant la passion de l' l'humanité, au sein de laquelle il reste le Vivant, celui en  qui je mets mon espérance. Dès maintenant, il m'invite à inscrire la vie là où est la mort, car telle est la destinée qu'il a promise à sa création : un avenir de vie quand toute mort sera détruite. Comme le révèle le mystère pascal, Dieu se tait parce qu'il me laisse la parole, parce qu'il me confie sa Parole : son silence, il nous revient de le rompre.

    Pourquoi Dieu, qui a ressuscité Jésus, a-t-il renoncé à intervenir pour faire cesser le mal ? La question est souvent posée en ces termes. Mais,  en définitive, sommes-nous certains que Dieu ait renoncé à intervenir ? Il n'intervient pas à la façon des puissants de ce monde, trop souvent guidés par leurs intérêts, parce que sa force est celle de l'amour. Peut-on affirmer qu'il n'intervient pas, quand on voit le centurion se convertir au pied de la Croix ? quand on contemple Jésus se faisant auprès du Père l'avocat de ses ennemis ? En exprimant cette prière : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font », Jésus dit sa foi et son espérance car il exprime sa certitude que le Père est capable d'intervenir, non pas en le faisant descendre de la croix, mais en transformant le cœur de ceux qui sont en train de le mettre à mort. En cet instant ultime de sa vie sur terre, Jésus affirme encore l'amour du Père pour tous les hommes, et il en est le témoin tragique en versant son sang pour la multitude.

    Cette méditation révèle combien est tenace l'image d'un Dieu fort, perçu comme celui qui dépanne. Par cette représentation, nous donnons à penser que Dieu est oisif quand il n'y a pas de secours à déclencher quelque part. Mais est-ce là le Dieu dont Jésus est venu témoigner? En le sommant d'agir, nous nous comportons comme si nous avions oublié qu'il est par excellence le Vivant qui de toute éternité et à chaque instant agit car il est le Créateur et le Sauveur.

    Autrement dit, notre véritable problème n'est pas tant de faire intervenir Dieu, que de nous ouvrir à son action, y compris au sein de notre liberté et à sa présence toujours offerte : dans les Écritures, dans le silence de la prière, auprès de tous ceux qui sont en quête de solidarité et de fraternité. Dieu a besoin de personnes pour rencontrer et soulager les démunis, à visage découvert. Encore faut-il qu'il y ait de par le monde des hommes et des femmes de bonne volonté pour l'accueillir en leur cœur.

    Ce n'est pas Dieu qui nous manque, c'est nous qui lui manquons. En nous donnant son Fils et son Esprit, il nous a tout donné : il s'est donné à nous. A nous de l'accueillir, en nous remettant entre ses mains, tout en tendant les nôtres à nos frères dans le besoin. Souvent d'ailleurs ces deux gestes se confondent, s'il est vrai que ce qui est fait au plus petit d'entre les siens, c'est à lui que nous le faisons  (Mt 25,40).

    Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf  1997, pp.139-141

     

  • Les évangiles ne sont pas des reportages

    Pour le dire de façon un peu abrupte : sauf en de très rares exceptions, les évangélistes s'intéressent peu aux sentiments personnels de Jésus. Leurs récits ne sont pas des reportages, tels qu'on peut en lire aujourd'hui dans les magazines, mais des oeuvres théologiques, destinées à édifier la foi des communautés, en leur présentant le dessein sauveur de Dieu, réalisé dans la vie, la mort et la résurrection du Christ.

    Les détails, apparemment croqués sur le vif, ont une signification théologique et sont destinés non à alimenter notre curiosité mais notre vie spirituelle. Quelques exemples suffisent à le montrer. - Quand les récits de la multiplication des pains précisent qu'il y a de l'herbe (Mc 6, 39 par.) voyons dans ce détail non le souvenir d'un témoin, mais une référence au psaume 22 (Le Seigneur est mon berger) où il est écrit : "Sur des prés d'herbe fraîche il me fait reposer". La mention de l'herbe verte selon saint Marc, propose une lecture messianique de l'épisode. - De même, quand Jean précise que les pains  sont d'orge , comprenons qu'il établit une relation entre cet épisode et la multiplication des pains réalisée par Elisée où, effectivement, il est question de pains d'orge (2 R 4,42)    - Donnons un dernier exemple, tiré cette fois des récits de la Passion. Lors de la comparution de Jésus devant Pilate, Jean écrit que Pilate fit asseoir Jésus sur le tribunal (Jn 19,13). C'est exactement le sens de la phrase grecque. Des traducteurs ont trouvé cela historiquement invraissemblable. On lit ainsi dans  la Traduction oecuménique de la Bible (TOB) : "Pilate le fit asseoir sur l'estrade" (le tribunal est changé en estrade, ou tribune selon d'autres). Soeur Jeanne d'Arc traduit de son côté : "Pilate s'assoit sur le tribunal" (on garde "tribunal" mais on change "faire asseoir" en s'asseoir). La Bible de Jérusalem a heureusement conservé le sens  du grec (Pilate le fit asseoir sur le tribunal). C'est historiquement invraisemblable, mais logiquement d'une grande vérité. Pour Jean, qui veut situer ses lecteurs à ce niveau , le véritable juge, au cours de ce procès, c'est Jésus  car il est le  Fils de l'homme (Mt 16, 27, etc) Voilà une lecture en profondeur dont Jean a le secret et qu'il exprime ici par un retournement de situation : la Passion de Jésus met en jugement le monde et ceux qui condamnent Jésus. (...)

    Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, pp. 76-77

  • l'évangile vécu

    Philippiens 2, 1-11

    (...) Faites-vous naturaliser dans l'Evangile.

    Comme le souligne Paul en chantant l'exaltation auprès du Père de celui qui s'est ainsi mis tranquillement à la dernière place (comme le dirait si bien Charles de Foucauld), c'est cette vie-là qui serait notre vraie vie, qui assurerait notre joie, qui comblerait notre soif d'accomplissement. Cette vie-là, et non pas celle que nous menons si souvent et où nous sommes, selon la description de l'apôtre, intrigants et vantards, assurés d'être supérieurs aux autres et décidés à le leur faire sentir, préoccupés de nous-mêmes plus que des autres, revendiquant d'être pareils à Dieu en prétendant nous passer de lui, et décider par nous-même du bien et du mal comme Adam sous la suggestion du serpent.

    Voudriez-vous donc avec moi jouer aux portraits ? Un jeu très sérieux, vous vous en doutez. Il consiste à se souvenir de toutes les personnes que nous avons rencontrées et qui, d'une manière qui ne nous avait pas toujours frappés sur le moment, réalisaient au moins partiellement le portrait du Christ humble et serviteur. Car cette race existe bel et bien parmi nous. Il y a de tels êtres. Ils ne se recrutent pas forcément parmi les pratiquants les plus assidus. (...)

    Voici par exemple ceux qui ne se vantent pas, mais qui font le travail, et il est bien fait. Dans toute famille, en toute communauté, il y en a. S'il n'y en avait pas, quel chaos ce serait ou quel foyer glacial ! Ils ne rechignent pas, ne se dérobent pas : ce qui doit être fait est fait. Au jour le jour, chaque chose à son moment. Ainsi fut, je pense, Marie à Nazareth, ainsi sont d'innombrables mères de famille, d'innombrables anonymes au dévouement inlassable, d'innombrables êtres qui sont occupés à servir les autres, sans même penser qu'ils pourraient au moins tirer gloire du titre de serviteur, aujourd'hui si fiévreusement recherché par l'opinion chrétienne. On ne songe même pas à les remercier parce qu'ils agissent avec une telle justesse que tout sous leurs mains semble aller de soi. (...)

    Evoquons aussi ceux qui ne proclament pas à tort ou à travers  les louanges de l'amour, mais qui aiment "en acte.... et véritablement".  Ils sont ainsi : ils aiment et ça rayonne d'eux. (...) Comme il y aurait encore à dire ! Par exemple à évoquer ceux  qui auraient bien des raisons de désespérer de la vie, ou de leur santé, ou de leur réussite, ou de leur conjoint, mais qui tiennent bon, nullement par résignation ou lâcheté, mais en sachant ce qu'ils font. Et encore  ceux qui auront peiné pour un certain résultat , et ce sont d'autres qui s'en attribuent la gloire. (...)

    J'ai rencontré de tels êtres. Pas très nombreux, mais ils m'ont toujours donné envie d'essayer de leur ressembler, et j'estime que ce sont eux qui sont la vraie gloire de l'homme. A la manière de Jésus.

     

    Albert-Marie Besnard - Du neuf et de l'ancien - Cerf 1979. pp 52 et sv.

  • Pêcheurs d'hommes

    Luc 5, 1-11

    "Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." L'image est saisissante. Pierre et ses compagnons comprennent confusément que leur existence va prendre un tournant radical. Que Jésus les invite à abandonner leur métier pour une mission d'un tout autre genre. " Pêcheurs d'hommes " : combien d'adolescents fervents n'a-t-on pas fait rêver sur cette fascinante définition de la vocation apostolique ?

    Mais combien d'esprits, aussi, n'ont-ils pas ressenti comme une gêne, comme un recul devant l'ambiguïté d'une telle expression ? " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras " : belle promotion pour un pêcheur. Mais qu'en pense le nouveau "poisson" ainsi désigné ? Si prendre veut dire aussi attraper, quels malentendus inquiétants peuvent se glisser dans la conscience que l'apôtre pourrait avoir de sa mission ? Craintes d'autant plus légitimes que la comparaison établie par Jésus n'a nullement vieilli avec les siècles...

    C'est bien connu, en effet, il y a aujourd'hui concurrence sévère sur tous les bancs de pêche. Chalutiers de toutes nations croisent au large de nos côtes. C'est à qui aura les moyens de prendre plus et de rapporter chez soi les plus riches cargaisons.

    Or, pour pêcher les hommes aussi, il y a une incroyable concurrence. Partout où des masses d'hommes dérivent entre deux eaux, abandonnés aux courants qui les portent et les déportent à l'aventure parce qu'ils ne savent plus où trouver le sens de leur vie, se sont installées d'innombrables entreprises de pêche.

    Sectes, gourous, idéologies arrivent avec leur attirail parfois très coloré. Tantôt, comme les pêcheurs napolitains, ils font miroiter leurs lumières dans la nuit en guise d'appâts ; tantôt, comme les terre-neuvas, ils jettent les chaluts d'une organisation internationale prospère. Certains admirent l'audace, le dévouement, la force de conviction de ces pêcheurs d'un nouveau genre. Des chrétiens vont jusqu'à se désoler que l'Eglise ne les imite plus assez, que sa flotte de pêche soit désuète et en partie naufragée, que ses filets n'aient plus les mailles aussi serrées qu'autrefois, au temps où, si vous me permettez d'évoquer ce vieil exemple célèbre, en un seul coup  de nasse, un Charlemagne ramenait au port du salut et de la chrétienté tout le peuple saxon...

    " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." La parole de Jésus peut-elle vraiment cautionner toutes les manières qu'a eues le christianisme de prendre les hommes et de les garder ? Comment faut-il l'entendre ? A coup sûr, sans la séparer de la manière même dont Jésus le premier à chercher à "prendre des hommes". Ceux qu'il a pris, il les a appelés mais sans les tromper. Il les a illuminés de sa Vérité mais sans les manipuler. Il les a réconfortés de son Esprit, mais sans leur faire violence. Comme ce serait magnifique si vous tous, qui m'écoutez, vous pouviez attester chacun pour votre part : oui, il en fut bien ainsi pour moi ; il m'a pris, mais pour ma plus haute joie ; il m'a pris et m'a rendu libre !

    (...)

    " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." Entrevoyez-vous maintenant le sens que Jésus donne à cette parole ? Nous n'échappons pas au besoin et à la nécessité d'être pris. Mais on peut être pris comme on le dit d'un prisonnier, et on peut être pris comme on le dit d'un amoureux. Jésus envoie Pierre et les autres disciples pour éveiller tous ceux qui souffrent de n'être pas encore des amoureux de la lumière et de la vérité, des amoureux de la vraie vie et du vrai partage (...) pris, c'est-à-dire éveillés, portés à un plus haut niveau de conscience en ce lieu même où leur liberté défendait farouchement ses droits. Pris, cependant ils demeurent libres ; le lieu de leur liberté ne se trouve pas aliéné mais illuminé !

    (...) Désormais, tu seras apôtre et témoin de ma personne, mais en respectant chez les autres ce qui a été respecté chez toi-même. Tu prendras des hommes en éveillant leur liberté et non en l'endormant. En les provoquant à ouvrir les yeux sur le véritable état de leur existence et celle de leurs frères, mais non en les conditionnant par des slogans, des fables, des pressions, des narcotiques ou des chantages.  

     

     

    Albert-Marie Besnard - Du neuf et de l'ancien - Ed. Cerf, 1979. pp. 15-18.20.22-23

     

     

  • Fascination du rêve

    D'où viennent ces rêves ? Quelle qualité, quelle consistance ont-ils ? Faut-il n'y voir que la sentimentalité propre à tous les frustrés de la terre ? De même que les midinettes, à travers les romans-photos qu'elles feuillettent dans le métro, imaginent l'amour idéal avec l'homme  riche et beau qu'elles ne rencontreront jamais, de même les peuples déchirés de conflits, soûlés de guerres, épuisés de querelles, se prennent à rêver la paix qui ne viendra peut-être jamais, jamais...

    Des observateurs fins psychologues ajouteront que de tels rêves constituent une utopie pernicieuse. Jamais le loup n'aimera l'agneau autrement que pour le manger, car c'est sa nature de loup. Jamais une société ne deviendra une cité harmonieuse dont ne cesse de parler la race des utopistes. Rêver à l'impossible, soupirer vers l'irréel, c'est très dangereux. Car les coeurs et les esprits, liquéfiés par l'émotion, ne voient plus alors les vrais problèmes, ne réagissent plus correctement. Se prendre à l'idylle de loups qui habitent avec les agneaux, c'est ne même plus avoir l'idée de veiller et de se battre pour qu'au moins un équilibre soit maintenu entre les loups et les agneaux, pour qu'au moins un droit protège les faibles et qu'une justice imparfaite mais ferme mette des bornes aux excès de l'injustice. 

    Jésus savait cela. Il ne laissera guère ses disciples succomber au rêve doux et amollissant de la paix paradisiaque. Il ne leur cachera pas la réalité qui les attend. Il leur annoncera en clair : ma venue n'apportera pas la paix mais des conflits (il le disait, bien sûr, en le regrettant) ; " je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups". Voilà peut-être le sens où s'accomplit la prophétie d'Isaïe ("le loup habitera avec l'agneau") : les artisans de paix, qui ont entendu la voix de Jésus, ne cherchent plus à partir pour un pays paradisiaque. Ils ne croient guère qu'ils réussiront à faire de leur pays un paradis. Mais une paix les habite, ils témoignent de la paix et ils oeuvrent pour la paix. Dès aujourd'hui. Par une énergie venue d'en haut.

    Albert-Marie BESNARD - Du neuf et de l'ancien - Ed. du Cerf, 1979. pp. 8-9

    http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/besnard-albert-marie/du-neuf-et-de-l-ancien,5420894.aspx

     

  • La question de Philippe

    Incorrigibles maladroits que nous sommes ! Toujours nous cherchons   "autour" : nous cherchons  la circonstance autour de Jésus qui va nous permettre de le comprendre, nous cherchons le signe au-dehors de lui qui va nous permettre de croire en lui, nous cherchons à le situer et à l'expliquer  par des repères extérieurs à lui. Certes, il y a un temps pour s'approcher, pour considérer les circonstances, les signes, les repères. Mais la foi commence lorsque le regard se détache de toutes ces choses autour et s'attache  à celui qui au centre, parle, et qui simplement est là, lui-même : "Croyez-m'en ! je suis dans le Père et le Père est en moi. Du moins, croyez-le à cause des oeuvres" (Jn 14,11) (...) c'est à sa seule parole que Jésus veut que nous suspendions notre foi, parce qu'il ne peut justement pas en être autrement s'il est vraiment Celui qu'il dit être.

    Voici qui explique de  façon suprême le décousu, la brièveté, la sobriété de l'Evangile : Jésus n'apporte jamais rien d'autre que lui-même. En furent déconcertés, irrités et égarés, ceux qui attendaient du Messie qu'il apporte d'abord quelque chose. Il n'apporte rien, il vient ! Cela se voit assez dans la nudité de Bethléem : toute la religion chrétienne est fondée sur cet événement qui déroute tout sentiment religieux et déboute toute autre religion. Jésus n'apporte rien que le mystère qu'il est, venant dans le monde. [le mystère n'est pas à entendre comme quelque chose d'incompréhensible, d'ésotérique mais comme quelque chose -ici la connaissance de Jésus-Christ - dont la profondeur est infinie, comme un océan sans rivage. Note de l'auteur de ce blog]

    Jésus révèle le Père, et seul il peut le révéler, non comme un messager qui ne serait que le porteur d'une nouvelle confiée par un autre et étrangère à lui, mais comme celui qui est à la fois le "teneur" du message, et sa teneur. Jésus nous révèle le Père, et seul il peut le révéler, non pas en nous l'expliquant du dehors, fort d'on ne sait quelle science théologique transcendante, mais en existant simplement et en plénitude de son existence de Fils, en respirant simplement et en plénitude  sa conscience d'être Fils. (...) C'est pourquoi, à la question de Philippe qui lui dit : " Montre-nous le Père, et cela nous suffit ", il répond : " Voilà si longtemps que je suis  avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? " Qui m'a vu a vu le Père " (Jn 14,8-9). Ne nous moquons pas de Philippe, car sa question est la nôtre...(...) Il y a une demi-méconnaissance du Christ qui fait partie de nos déficiences de croyants. Il y a une insensibilité à sa filiation divine qui nous empêche de connaître vraiment le Père : " Voilà si longtemps que je suis avec vous..."

    Albert-Marie Besnard - Un certain Jésus - Ed. du Cerf, 1968. pp 76-78

     

  • Annoncer la Bonne Nouvelle (1)

    Il est aisé de remarquer l'énorme distance culturelle qui nous sépare des contemporains de Jésus - leur univers religieux, social, économique et politique est si éloigné du nôtre que nous avons de la peine à comprendre ce langage où l'on parle de Royaume de Dieu et d'accomplissement des temps, de repentance et de rémission des péchés, d'Alliance Nouvelle et éternelle ou de culte en esprit et en vérité, de salut ou de nouvelle naissance. Mais plus on se rend familier de ce langage, plus on s'aperçoit que, sous la variété des thèmes et des concepts, un unique message, infiniment simple, est véhiculé, proclamé, expliqué. Ce message est celui-ci : Jésus est le Messie ou le Christ, c'est-à-dire celui qui a établi l'humanité dans une structure nouvelle de destin ; celui en qui se joue notre destin à tous, aussi bien notre destin le plus personnel que le destin collectif de l'humanité.

    Dans notre foi chrétienne, il y a donc cette certitude, reçue de Dieu, que l'humanité n'est pas une simple succession linéaire de générations, disparaissant les unes derrières les autres, dont la cohésion et la réussite dépendraient uniquement des liens de la chair et du sang, où des personnalités individuelles ou collégiales émergeraient selon des lois complexes mais purement socio-biologiques, pour en "conscientiser" le mouvement, ou même en infléchir l'aventure dans un sens ou dans un autre, et de toute manière vers un néant final. L'humanité est centrée, c'est-à-dire qu'elle à un centre, un " chef " au sens où saint Paul emploie le mot, et qui est précisément le Christ (cf. Eph 1)

    Saint Paul veut dire tout d'abord que le Christ récapitule en lui le destin de tous et de chacun, jouant ainsi le rôle de "nouvel Adam" (Rm 5,18 s. ; 2 Co. 5,14).

    La chance de l'humanité s'est jouée et définitivement gagnée dans le Christ, par sa victoire sur la haine, le péché, la mort. Ce faisant, il n'a pas confisqué le destin humain : il en a révélé les dimensions, l'horizon, l'enjeu. (...)

    Il est le point de passage obligé de tout homme vers l'accomplissement de son destin. Ce qu'a vécu Jésus fait partie intégrante de l'histoire personnelle de chacun d'entre nous, ou, si l'on préfère, de notre préhistoire, mais qui a marqué chaque homme à jamais. Cette solidarité est établie une fois pour toutes depuis que Jésus (...) est mort et ressuscité. Un jour, nous le croyons, " chacun le verra, même ceux qui l'ont transpercé " (Ap. 1,7)  

    Albert -Marie Besnard - Un certain Jésus - Ed. du Cerf, 1968

  • En la personne de Jésus

    Aucune valeur chrétienne, aucune vérité chrétienne n'est vécue ou proposée en soi, mais toujours en la personne de Jésus ; l'amour d'autrui n'atteint son épanouissement suprême qu' en la personne de Jésus ; la virginité consacrée ou l'indissolubilité du mariage ne sont défendues et vivables qu'en la personne de Jésus.

    Il s'agit donc de la connaître, cette personne. De se trouver sous le feu de son regard, sous le vent de sa parole. Sinon, comment peut-on être chrétien ? Mais prenons garde aussi que certains, sous couleur de n'avoir que Jésus à la bouche et dans leur dévotion, se créent un Jésus à leur convenance qui risque de n' être pas conforme à la réalité.

    Apprenons à lire et à méditer l'Evangile : que nous y aide cette force irremplaçable de l'imagination grâce à laquelle le détail concret nous parle, la scène s'anime, les paroles s'allument ; mais attention à ne pas céder à l'entraînement, à ne pas rajouter au document, à ne pas fabuler fantastiquement ou psychologiquement sur des voies sans issue. L'équilibre est délicat à tenir ; heureusement, c'est la foi, c'est l'Esprit Saint, qui le tient en nous, si nous demeurons soucieux de vérité. Toute la vérité sur l'humanité de Jésus, mais rien que la vérité : " Ce qu'on rajoute vient du Malin " (Mt. 5,37).

    Alors ayant appris à discerner les intentions et les genres propres des différents évangiles, nous aimerons leur sobriété qui en dit finalement si long.  

     

    Albert-Marie Besnard - Un certain Jésus - Ed. du Cerf, 1968 

  • Comme le paralytique

    L'Evangile est le livre de la vie du Seigneur. Il est fait pour devenir le livre de notre vie.

    Il n'est pas fait pour être compris, mais pour être abordé comme un seuil de mystère. Il n'est pas fait pour être lu, mais pour être reçu en nous.

    Chacune de ses paroles est esprit et vie. Agiles et libres, elles n'attendent que l'avidité de notre âme pour fuser en elle. Vivantes, elles sont elles-mêmes comme le levain initial qui attaquera notre pâte et la fera fermenter d'un mode de vie nouveau.

    Les paroles des livres humains se comprennent et se  soupèsent.

    Les paroles de l'Evangile sont subies et supportées. Nous assimilons les paroles des livres. Les paroles de l'Évangile nous pétrissent, nous modifient, nous assimilent pour ainsi dire à elles. Les paroles de l'Évangile sont miraculeuses. Elles  ne nous  transforment pas parce que nous ne leur demandons pas de nous transformer. Mais, dans chaque phrase  de Jésus, dans chacun de ses exemples demeure la vertu foudroyante qui guérissait, purifiait, ressuscitait. A la condition d'être, vis-à-vis de lui, comme le paralytique ou le centurion ; d'agir immédiatement en pleine obéissance.

    L'Évangile de Jésus a des passages presque totalement mystérieux. Nous ne savons pas comment les passer dans notre vie. Mais il en est d'autres qui sont impitoyablement limpides.

    C'est une fidélité candide à ce que nous comprenons qui nous conduira à comprendre ce qui reste mystérieux.

    Si nous sommes appelés à simplifier ce qui nous semble compliqué, nous ne sommes, en revanche, jamais appelés à compliquer ce qui est simple.


    Madeleine Delbrel - La joie de croire - Seuil 1968

     

  • Le Livre de la Vie

    Il faudrait avoir pris conscience de ces deux masses ténébreuses entre lesquelles notre vie s'insère : ténèbre insondable de Dieu et ténèbre de l'homme, pour se livrer éperdument à l'Evangile, pour le découvrir à travers le double néant de notre état de créature et de notre état de pécheur.

    Il faut avoir plongé dans la mort ambiante de ce qui fait notre amour d'homme : dévastations du temps, de l'universelle fragilité, des deuils, décomposition du temps, de toutes les valeurs, des groupes humains, de nous-mêmes.

    Il faut avoir, à l'autre pôle, tâté l'univers impénétrable de la sécurité de Dieu pour percevoir en soi une telle horreur du noir que la lumière évangélique nous devienne plus nécessaire que le pain.

    Alors seulement nous nous cramponnons à elle comme à une corde tendue au-dessus d'un double abîme.

    Il faut se savoir perdu pour vouloir être sauvé.

    Celui qui ne prend pas dans ses mains le mince livre de l'Evangile avec la résolution d'un homme qui n'a qu'une seule espérance, ne peut ni en déchiffrer ni en recevoir le message.

    Peu importe alors que ce bienheureux désespéré, pauvre de toute attente humaine, prenne ce livre sur le rayon d'une riche bibliothèque ou dans la poche de sa veste de besogneux, ou dans une sacoche d'étudiant; peu importe qu'il le saisisse dans une halte de sa vie ou dans une journée pareille aux autres; dans une église ou dans sa cuisine; en plein champ ou dans son bureau , il saisira le livre mais lui-même sera saisi par les paroles qui sont esprit. Elles pénétreront en lui comme le grain dans la terre, comme le levain dans la pâte, comme l'arbre dans l'air, et lui, s'il y consent, pourra devenir simplement comme une expression nouvelle de ces paroles.  

    Là est le grand mystère caché dans le livre de l'Evangile.

     

    M. Delbrel - "Nous autres gens des rues" Seuil, 1966 p. 72