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justice

  • On demande des pécheurs 15

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [100]

    L'arbre tombe du côté où il penche

    (...) Il reste que nous avons besoin de savoir si nous avons vraiment choisi la miséricorde. Quel sera donc le signe concret, qui ne peut pas nous tromper, capable de 101 nous apaiser parce qu'il est plus qu'un signe, parce qu'il est la preuve  que la réalité est déjà là, que nous avons opté définitivement pour Dieu et pour le salut

    Le Christ ne nous a donné qu'une seule réponse : " Bienheureux ceux qui font miséricorde, car ils recevront miséricorde." " Bienheureux les miséricordieux." C'est parce qu'il a appris la compassion que le jeune fils comprend la miséricorde de son père, c'est parce qu'il aime qu'il peut comprendre  les raisons de l'amour. Ce n'est pas de l'ordre de l'idée seulement, mais d'une harmonie, d'un pressentiment, d'une connivence qui ne s'acquiert qu'en acceptant d'être blessé. On apprend la pitié que pas ses propres blessures. On ne peut donc aimer la miséricorde, et par conséquent la choisir, que  si on a avec elle cette affinité, cette connaturalité qui fait qu'on est soi-même miséricordieux. C'est pourquoi Notre Seigneur insiste : " De la mesure  dont vous mesurerez, on mesurera pour vous en retour " (Luc 6,38). Pour se servir de cette mesure-là, il faut être imprégné de miséricorde. " Je leur donnerai un seul cœur et je  mettrai en eux un esprit nouveau ; j'extirperai de leurs corps le cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair, afin qu'ils marchent selon mes lois et qu'ils observent mes coutumes et qu'ils les mettent en pratique." (Ezéchiel 11, 19-20). Si la foi est "comptée comme justice", si elle sauve, ce n'est pas qu'elle dispense d'être bon (comme on a pu le faire dire à Luther), mais c'est parce qu'elle ne peut naître que de la bonté la plus fondamentale qui puisse jaillir d'un cœur humain, celle qui consiste à pressentir la tendresse de Dieu, parce qu'on est déjà investi de cette tendresse, de cette grâce. (...)

     102 Nous avons bien à choisir : être jugés ou bien être liquéfiés, " contrits " par la miséricorde qui nous mènera  103 bien plus loin que nous ne le pensons. On n'en finit jamais d'aimer, on n'en finit jamais de désarmer, et surtout de ne plus s'appuyer que sur cette miséricorde. Si nous sommes miséricordieux, Dieu à son tour, nous donnera sa miséricorde. L'enfer, c'est peut-être de chercher encore la justice.

    On ne croit pas à l'enfer à cause de la bonté de Dieu. Pourtant, si l'enfer n'existe pas, cela veut dire que Dieu ne nous prend pas au sérieux, qu'il ne nous laisse pas cette possibilité de faire un choix. (...) Celui qui ne veut pas de la miséricorde, ni de l'amour, celui qui veut de la justice aura sa justice et il risque  alors de demeurer seul et d'être confondu. Nous commençons à choisir la miséricorde tout de suite, dès maintenant, en face de nous-même et en face des autres, avant de le faire  en face de Dieu. L'arbre tombe du côté où il penche. Dieu nous respectera : si nous voulons être seul, il nous laissera seul.

    Sachons pressentir cette attente du cœur de Dieu partout présent dans l’Évangile et l'écouter : " Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas la miséricorde, ils vont vers elle par la grande route où ils rencontrent la justice, c'est-à-dire qu'ils risquent leur perdition. Ne jugez pas, 104 et vous ne serez pas jugés. Si vous êtes jugés, vous êtes perdus. Votre seule chance c'est de ne pas être jugés, et je n'ai pas envie de vous juger. Si je vous juge, je suis obligé de vous juger selon la justice. Et selon la vérité, qui donc subsistera ? Si iniquitates observaveris, Domine, quis sustinebit ? Vous obstiner à croire que vous pouvez avoir affaire, si peu que ce soit, à la justice, c'est précisément une illusion de votre cœur de pierre, qui ne comprend pas qu'en face d'une douceur comme la mienne, avec votre dureté vous êtes déjà condamnés. Ma Sagesse clame au long des rues : efforcez-vous d'entrer par la porte étroite ; elle n'est pas difficile à franchir, mais à trouver. Cette voie est douce et délectable. Mon joug est doux et mon fardeau léger. Mais peu nombreux sont ceux qui l'acceptent. Leurs œuvres étaient mauvaises, ils ont préféré les ténèbres à la lumière. Si vous connaissez que vos œuvres sont mauvaises, vous trouverez la miséricorde. Elle vous dépasse, c'est cela même qui vous sauve. Si le cœur de Dieu était comme le vôtre, vous seriez perdus. Découvrez cela et vous êtes sauvés ! " 

    Mais il ne suffit pas de penser tout cela, il faut y croire... Et nous savons que seuls sont bienheureux ceux qui font miséricorde, parce qu'ils trouveront miséricorde. Alors il n'y a plus peur à avoir d'être jugé : puisque c'est à nous de choisir. 

                     P. Bernard Bro, o.p

    A suivre....

     

  • On demande des pécheurs 14

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [97]

    Justice et miséricorde

    (...) Bien sûr, nous sommes " pour " la miséricorde, elle nous arrange et nous sommes alors portés à penser que la miséricorde est pour nous, quitte à croire que la justice est un peu pour les autres. La miséricorde paraissant entrer dans notre jeu, nous croyons la choisir, alors que nous cherchons simplement à en profiter, à l'exploiter. C'est là qu'est le malentendu : la miséricorde de Dieu est douce, certes, et beaucoup plus douce que nous ne le croyons, mais elle ne fait pas notre jeu comme nous l'imaginons.

    Que veut dire exactement la miséricorde ? Cela veut 98 dire : un cœur qui se penche sur la misère ; être miséricordieux, c'est tenir la misère, le mal de l'autre parce qu'on l'aime, comme si c'était le sien. D'une part, cela suppose qu'on a reconnu vraiment sa misère, qu'on a accepté d'être entamé par elle ; et il ne s'agit pas du tout d'une simple faiblesse, d'une espèce de bonasserie ou d'une indulgence facile ; non, il s'agit de reconnaître la misère dans sa vérité. D'autre part, cela suppose qu'on accepte - non parce qu'on y est obligé ou forcé, mais parce que l'amour la crée - une proximité, une affinité, une compréhension telle que l'on ne peut plus échapper à cette misère. 

    Les esprits forts pourront toujours accuser ceux qui fondent leur vie sur la miséricorde d'être des victimes de leur faiblesse, de tricher avec la dureté de l'existence, de s'évader du vrai combat, de se détourner du quotidien, en un mot : de s'aliéner.

    Certes, on pourra toujours accuser quelqu'un qui fait confiance à un amour, de se rendre esclave de celui à qui il a remis sa confiance. Mais il ne se détourne pas pour autant de la réalité.

    Ce serait oublier l'incroyable rigueur de l'amour quand il s'agit de Dieu. C'est un amour qui commence toujours par faire la lumière, et une lumière de plus en plus absolue. C'est le contraire de l'esclavage. Le Christ renvoie les hommes à leur liberté, à la reconnaissance de la vérité, à la dignité d'être source, porteur, créateur de leur destin.

    Le Christ n'est pas plus venu remplacer les boulangers de Palestine, qu'il ne vient dans notre vie servir de bouche-trou à nos insuffisances. Il est le seul dont l'amour n'est accaparant que dans la mesure où il nous rend libre, pleinement libre. S'il nous recrée, c'est qu'il veut que nous voulions notre bien, sans jamais nous 99 enchaîner à une affectivité qui serait dévorante.

    Si l'on aime pas la miséricorde pour elle-même, indépendamment de ses bénéfices, on découvre ce paradoxe affolant qu'on est incapable de la choisir , même pour être sauvé. Car, si on veut la miséricorde " pour être sauvé ", c'est encore de la justice qu'on réclame. On exige encore une certaine justice, oh ! bien sûr, au nom de la miséricorde ! Mais on voudrait s'en tirer sans avoir besoin d'aimer, sans avoir besoin d'approuver cette dépendance par rapport à l'amour de Dieu. Choisir la miséricorde, c'est ce complaire dans le fait que tout dépend du bon plaisir de Dieu.

    On peut comprendre ici que ce choix de la miséricorde, avec tout ce qu'il implique en profondeur et dont nous venons de parler, est l'âme de cette attitude foncièrement justificatrice, c'est-à-dire qui sauve par elle-même, attitude dont nous parle l' Écriture, et qui s'appelle la foi, la confiance en celui qui nous aime. On est sauvé parce qu'on croit volontiers aux promesses de Dieu, parce qu'on les aime en elles-mêmes, parce qu'on est déjà harmonisé, en affinité, aimanté par la source de ces promesses qui est l'amour. Seul l'amour croit à l'amour.

    Prenons un exemple : un père a deux fils : l'un bon, l'autre méchant. L'expérience est, hélas ! fréquente entre 100 enfants, entre frères et sœurs, par exemple au moment d'un héritage, où certains sont, pour ainsi dire, spontanément accordés à un regard bon, et où d'autres sont toujours plus ou moins crispés ou durs. Or l'expérience nous montre bien que, des deux fils, le méchant s'est comme rendu incapable d'entendre le langage de la bonté parce qu'il n'a plus d'affinité a priori avec elle. Il ne peut comprendre la bonté de son père, il ne peut plus la " choisir " car, à ses yeux, cette bonté n'est que faiblesse ou sottise. Dans la parabole du prodigue, le père est obligé d'expliquer au fils aîné : " Si tu m'avais compris..." ; or, justement il ne peut plus comprendre.

    C'est le tragique de notre vie : nous pouvons nous rendre capables ou non de choisir. Et pour choisir la miséricorde, il nous faut désarmer constamment, croire et attendre l'impossible de l'autre, refuser de notre jugement, de notre idée qu'ils soient les seules mesures de la réalité. Il faut nous obliger à nouveau, en face de chaque être, à admettre que nous n'avons pas forcément raison.

    Voilà ce que veut dire la miséricorde, ce que veut dire aimer ; c'est avoir un cœur qui accepte  d'être " liquéfier ", comme disait le curé d'Ars, un cœur qui se refuse à juger, et qui désarme inlassablement.

    A suivre...

              P. Bernard Bro, o.p

     

     

  • Avant d'être compassionnel l'amour est juste

    [217] Quand je dis "l' Esprit de l'Evangile", je ne mets pas de côté l'Ancien Testament, où les notions d'amour et de justice tiennent une si grande place. L'amour tend à l'égalité. Je crois que déjà Aristote le disait. Il est évident que l'amour implique la justice, car il la fait intervenir là où il y a des inégalités flagrantes  auxquelles on ne porte pas remède. Si l'on dit par exemple que des jeunes n'ont pas les moyens d'accéder au travail, à l'instruction, l'amour incite à le dénoncer. Il faut empêcher ou réparer l'injustice avant de donner aux pauvres, aux oeuvres, aux ONG, etc. L'amour débusque les injustices. Avant d'être compassionnel, l'amour est juste. Et la justice appelle l'égalité.

    L'Esprit de l'Evangile me paraît très bien défini par les trois mots bien connus : liberté, égalité, fraternité. Liberté de l'homme vis-à-vis de la société, vis-à-vis du pouvoir, ce qui condamne tous les régimes fascisants. Egalité, égalité des chances mais aussi égalité d'accès aux biens de la nature nécessaires à la vie, et aux biens de la culture nécessaires à la promotion de l'individu ; égalité des sexes dans les droits juridiques et politiques, dans l'accès aux postes dirigeants, dans la rétribution du travail. Tout cela dans un esprit de fraternité qui lui-même doit influencer la manière de commander, de servir et de vivre en société (...) [218]

    Caritas, amor ou dilectio, eros ou agapè comme vous le préférerez, car je n'entre guère dans cette querelle de terminologie. Mais oui, oui, la charité, comme amour fraternel. Et c'est pourquoi la fraternité qui vient en troisième position  dans la devise républicaine montre comment cette trilogie doit rester ouverte : la liberté n'a pas d'autre  limite que de toujours traiter autrui comme une fin, jamais comme un moyen, et de respecter le bien commun ; l'égalité est toujours à l'affût des discriminations à combattre et des injustices à réparer ; la fraternité ne connaît pas d'exclusivisme dans la définition du prochain ni de mesure dans les services à rendre à ceux qui en ont le plus besoin. On n'a jamais atteint la limite où l'autre sera devenu mon frère.

     

    Joseph Moingt - Croire quand même - Ed. TempsPrésent 2007

  • Le Seigneur est-il au milieu de nous ?

    "Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?"  Après le fulgurant passage de la mer Rouge, après la solennelle présence de Dieu sur le Sinaï, Israël n'aurait-il pas eu des raisons de s'imaginer que son chemin vers la Terre promise dût être un chemin triomphal, un pèlerinage joyeux et facile? Je pense à un psaume qui chante: «0 Dieu, quand tu sortis à la face de ton peuple, quand tu foulas le désert, la terre trembla ... Tu répandis,  Dieu, une pluie de largesses ... Tu ouvris aux captifs la porte du bonheur» (Ps 68). Ainsi chantent les liturgies, ainsi les poètes inspirés transforment-ils en épopée magnifique le dur et douloureux Exode. Mais sur le chemin, les choses sont moins simples et moins glorieuses. La terre ne tremble pas du tout, elle est coupante aux pieds de qui trébuche sur ses cailloux; les pluies de largesses sont séparées par d'énormes temps de sécheresse; la porte du bonheur à peine entrouverte semble se refermer sur une nuit épaisse, et l'on se demande si l'entrebâillement qu'on en a vu n'est pas une illusion. «Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?» «Es-tu celui qui doit venir, demandera-t-on à Jésus, ou bien pas? Ses paroles sont-elles vraiment dignes d'une absolue créance, ou bien pas? L'Esprit s'occupe t-il vraiment de son Église, ou bien pas?

    Laissez, laissez la tentation épuiser toutes ses variations. A quoi servirait-il de vouloir en étouffer la voix s'il est vrai que sa morsure vous a atteint? Il est nécessaire de passer par l'épreuve, d'entendre ces murmures qu'on nous souffle, que nous nous soufflons à nous-même. Oui, nous avons soif et nous nous demandons si vraiment Jésus-Christ est capable d'étancher cette soif. Nous avons soif de plus de justice dans le monde, et nous nous demandons si l’Évangile est vraiment capable de nous en inspirer la réalisation. Nous avons soif de communion et de fraternité, et nous nous demandons si l'Église rassemblée visiblement au nom du Christ, et si les sacrements du Christ, sont vraiment capables de les instaurer à la mesure de notre soif. Nous avons soif d'un élargissement de notre conscience à la mesure des dimensions infinies du monde, et nous nous demandons si le Dieu chrétien est encore assez grand pour être vraiment notre Dieu. Nous avons soif de devenir profondément nous-même, d'échapper aux insupportables perturbations psychiques qui empoisonnent notre existence, nous avons soif de la vraie paix et de la vraie vie, et nous nous demandons si les promesses du Christ ont vraiment été tenues. «Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?»  

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 42-44

  • Fascination du rêve

    D'où viennent ces rêves ? Quelle qualité, quelle consistance ont-ils ? Faut-il n'y voir que la sentimentalité propre à tous les frustrés de la terre ? De même que les midinettes, à travers les romans-photos qu'elles feuillettent dans le métro, imaginent l'amour idéal avec l'homme  riche et beau qu'elles ne rencontreront jamais, de même les peuples déchirés de conflits, soûlés de guerres, épuisés de querelles, se prennent à rêver la paix qui ne viendra peut-être jamais, jamais...

    Des observateurs fins psychologues ajouteront que de tels rêves constituent une utopie pernicieuse. Jamais le loup n'aimera l'agneau autrement que pour le manger, car c'est sa nature de loup. Jamais une société ne deviendra une cité harmonieuse dont ne cesse de parler la race des utopistes. Rêver à l'impossible, soupirer vers l'irréel, c'est très dangereux. Car les cœurs et les esprits, liquéfiés par l'émotion, ne voient plus alors les vrais problèmes, ne réagissent plus correctement. Se prendre à l'idylle de loups qui habitent avec les agneaux, c'est ne même plus avoir l'idée de veiller et de se battre pour qu'au moins un équilibre soit maintenu entre les loups et les agneaux, pour qu'au moins un droit protège les faibles et qu'une justice imparfaite mais ferme mette des bornes aux excès de l'injustice. 

    Jésus savait cela. Il ne laissera guère ses disciples succomber au rêve doux et amollissant de la paix paradisiaque. Il ne leur cachera pas la réalité qui les attend. Il leur annoncera en clair : ma venue n'apportera pas la paix mais des conflits (il le disait, bien sûr, en le regrettant) ; " je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups". Voilà peut-être le sens où s'accomplit la prophétie d'Isaïe ("le loup habitera avec l'agneau") : les artisans de paix, qui ont entendu la voix de Jésus, ne cherchent plus à partir pour un pays paradisiaque. Ils ne croient guère qu'ils réussiront à faire de leur pays un paradis. Mais une paix les habite, ils témoignent de la paix et ils œuvrent pour la paix. Dès aujourd'hui. Par une énergie venue d'en haut.

    Albert-Marie BESNARD - Du neuf et de l'ancien - Ed. du Cerf, 1979. pp. 8-9