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André Louf

  • Prier les psaumes (7) : de l'esprit à l'Esprit

    90. La manière de prier les psaumes est donc révélatrice de l'état de notre coeur. Le psaume est vraiment le baromètre de notre vie dans l'Esprit et de notre prière. Le psaume et le coeur sont en effet, chacun à leur manière propre, un lieu de prière, un sol d'où elle surgit. Le psaume ne peut être prié qu'avec le coeur (cf. Eph 5,19). Le coeur, en retour, est fécondé pour la prière et nourri par le psaume. Celui-ci est à la fois fruit de la prière et semence d'une prière nouvelle.

    Peut-être nous rendons-nous compte à présent du tragique malentendu qui grandit entre les psaumes et le chrétien moderne en quête de prière. Prier la Parole de Dieu suppose toute une anthropologie. Car la prière est anthropologie vécue, existentielle : un homme y est progressivement investi par l'Esprit, dans son corps et dans son coeur, et ainsi transformé de l'esprit à l'Esprit, à l'image de Dieu en Jésus-Christ. Si nous n'approchons les psaumes qu'avec l'idée de leur emprunter une certaine expérience religieuse - de préférence selon des normes courantes - nous ne donnons aucune chance à la vie et à la force propres du psaume.

    Il faut s'exposer au dynamisme du psaume avec tout son être d'homme, pour se livrer ainsi à son pneuma. Ce pneuma est en premier lieu le pneuma du poète qui, en homme, a composé le psaume. L'esprit de l'homme connaît ce qui vit dans le coeur de l'homme. Il pénètre jusqu'au dernier fond de toute expérience humaine. C'est pourquoi le psaume n'épargne pas non plus le péché en nous. Il met tout à nu : délaissement, angoisse, rancune, vengeance.

    Ce faisant, le psaume nous aide à rejoindre notre réalité humaine. Il le fait dans un but précis : nous 91. sauver, à ce niveau de péché, par l'Esprit de Dieu. Car le pneuma du psaume est aussi Pneuma divin, et les mots humains ne sont là que pour s'offrir à l'inspiration de la Parole de Dieu. Ainsi le psaume nous transporte-t-il du même coup à la dernière profondeur du coeur de Dieu. Dieu, il nous Le découvre en Jésus : amour, miséricorde, toute-puissance, victoire. Tout cela suppose, selon le mot de Paul, "que nous priions les psaumes avec notre coeur, remplis de l'Esprit" (Eph 5,18-19)  Attentifs pour écouter, patients pour accueillir, murmurant sans cesse les psaumes avec amour, assimilés par eux, vibrant à l'unisson de l'esprit du psalmiste et de l'Esprit même de Dieu. Pour l'homme d'aujourd'hui, à la formation scientifique, il est assez difficile de se familiariser avec cette technique spirituelle - ou technique dans l'Esprit. Il est habitué à se tenir en dehors du texte et à l'utiliser comme objet de discussion ou d'examen. Mais il est encore bien plus difficile d'accepter la réalité spirituelle qui dans le psaume se dessine pour chacun de nous personnellement :   le psaume apprend d'abord le caractère relatif de nos sentiments humains, avec lequel nous avons de la peine à nous réconcilier ; ensuite il nous révèle les hautes exigences de l'Esprit qui nous pressent constamment. Pourtant un pneuma ne va pas sans l'autre. Le pneuma de l'homme appelle le Pneuma de Dieu.  L'état de l'homme pécheur appelle la purification par l'Esprit de Dieu. Le pneuma humain du poète aspire à être assumé dans le Pneuma de Dieu. Ainsi, dans le psaume, un dialogue incessant se prolonge de l' esprit à l'Esprit, et une tension féconde s'établit à laquelle la révélation s'alimente toujours à nouveau. Ce dialogue s'inscrit dans le coeur en prière qui, tout à l'écoute, se livre à cette tension. Il est ainsi révélé à notre esprit 92. combien grand était le péché, et combien plus grand,  indiciblement, est l'Amour de Dieu en Jésus-Christ. L'Esprit de Dieu en chaque psaume témoigne à notre esprit qu'Il a été répandu par Dieu dans notre coeur (Rm 5,5), que nous sommes en réalité enfants de Dieu (Rm 8,16) et que Dieu est Amour (1 Jn 4,8)

     

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • Prier les Psaumes (6) : Jésus priait les psaumes

    88. (suite)

    Prier un psaume ne peut se faire que dans l'Esprit. Aussi la signification de chaque psaume dépend-elle de l' Esprit dans lequel il est lu ou prié. Comme toute parole de Dieu, chaque psaume a sa vie propre. Il commence comme une petite semence, il germe, il grandit et s'épanouit. En soi, son avenir est illimité. Dans l'Ancien Testament, le psaume ne chantait qu'une ébauche du Royaume de Dieu. Avec les mots du même psaume, Jésus parle du Royaume déjà présent dans sa personne. Et l'Esprit Saint l'utilise encore aujourd'hui dans l'Eglise pour soutenir son attente. La Parole ne sera épuisée que lorsque Dieu sera tout en tous.

    Le psaume est ainsi en relation étroite avec l'histoire du Salut, depuis le premier Adam, dans la venue de Jésus, second Adam, jusqu'à son retour à la fin des temps. Parce que la Parole est inspirée par le Pneuma de Dieu, elle peut, en cours de route, signifier toujours mieux la réalité croissante du Peuple de Dieu. Au rythme de l'Esprit, chaque Parole grandit corrélativement 89 à l'histoire du salut qui progresse. 

    Cela s'est fait pour la première fois, une "fois"  décisive et définitive, lorsque Jésus priait les psaumes. Le  même processus se prolonge chaque jour dans le croyant qui accueille en lui la Parole  et la chante à nouveau par le moyen du psaume. Pour celui qui ne vit pas, ou ne vit que trop peu de Jésus et de l'Esprit, le psaume est mort et appartient à l'Ancien Testament. Celui-là ne peut pénétrer au-delà de la lettre, grossière et humaine. Mais pour celui qui vit de l'Esprit communiqué par Jésus, le psaume est lui aussi vivant. Avec celui qui grandit dans ce même Esprit, le psaume grandit lui aussi. Pour celui-là des perspectives  toujours nouvelles montent à l'horizon de la Parole. Les limites se distendent  et craquent. Jésus et son Royaume sont déjà près de lui.  

    Il ne faut donc pas craindre de s'habituer jamais aux psaumes. Ils ne peuvent susciter aucun ennui, à condition que l'on grandisse au rythme de leur dynamisme interne, avec l'Esprit qui les inspire et les garde vivants. Cela suppose qu'on s'ouvre de plus en plus à l'Esprit et qu'on se livre à Lui. De même que l'homme extérieur en nous diminue de jour en jour, tandis que l'homme intérieur grandit, ainsi la lettre du psaume s'efface pour nous, comme une écorce devenue superflue, tandis que sa teneur en Pneuma, sa force spirituelle est toujours plus clairement ressentie. Ces deux développements sont corrélatifs. L'un dépend de l'autre  et réagit sur l'autre. Celui qui vit selon la chair et en qui les oeuvres de la chair tuent l'Esprit, ne retrouve dans le psaume que la chair et demeure enfermé dans la lettre de sa parole humaine. Celui qui vit dans l'Esprit, retrouve aussi l'Esprit dans les psaumes, sans contrainte ni effort, loin de l'acrobatie artificielle de certaines applications subtiles.

                                                                              A suivre...

     

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • Prier les psaumes (5) : un chant nouveau

    85

    (...)

    Le chapitre précédent décrit le circuit de la Parole tel qu'il s'accomplit entre Dieu et le coeur de l'homme à l'écoute. La place de choix du psaume, dans cette " course glorieuse", est immédiatement évidente. Le psaume en effet surgit au moment même où le coeur du croyant à l'écoute, ayant capté la Parole de Dieu, l'exprime de nouveau sous forme de prière. Ce processus ne se déroule pas au niveau de l'intelligence, mais au niveau beaucoup plus profond du coeur, là où le centre de notre personnalité 86 écoute et s'approche de Dieu.

    "Dans le coeur" la Parole est écoutée, reçue et assimilée. Là aussi elle renaîtra en psaume et en prière. De la parole, priée dans le coeur de l'homme, le psaume procède. La parole du psaume est une Parole de Dieu, à l'origine elle est déjà chargée de l'Esprit de Dieu et comme telle envoyée à l'homme. Elle est écoutée et accueillie par l'esprit de l'homme pour s'accomplir et s'enrichir en dialogue, de l'esprit à l'Esprit, dans une nouvelle expérience de foi. Ainsi peut-elle, à travers le coeur de l'homme, se réexprimer et finalement revenir à  Dieu en chant de louange et d'action de grâce. Le psaume est donc plus qu'ailleurs dans la Bible, à la fois Parole de Dieu et parole de l'homme, surabondance de la Parole et surabondance du coeur : une demeure d'amour où l'Esprit de Dieu et l'esprit de l'homme sont très proches l'un de l'autre. Le point de contact entre les deux est la prière intérieure, dialogue réciproque entre Dieu et l'homme, liturgie silencieuse qui se célèbre sans cesse en tout coeur humain. Les formules principales de cette liturgie se trouvent dans les psaumes.

    Dans l'Ancien Testament ce processus a produit le psautier. Il a trouvé son achèvement en Jésus-Christ, Parole de Dieu faite homme, pierre angulaire des deux testaments et de la Bible. Des psaumes, Jésus a fait sa propre prière. Dans sa mort et dans sa résurrection, bientôt dans son retour, les psaumes atteignent leur signification la plus profonde. Jusqu'à Jésus, ils n'étaient qu'un résumé de l'Ancien Testament. En Jésus, ils sont changés d'eau en vin, ils passent de la lettre à l'esprit. Depuis Jésus, eux aussi chantent la bonne nouvelle, de l'évangile à l'apocalypse. Le Seigneur ressuscité est pour toujours l'unique psalmiste, sans cesse vivant et intercédant, 87 là-haut devant la face de son Père, ici-bas en toute liturgie que célèbre son Eglise. 

    Dans le Seigneur Jésus, la parole de l'homme est toujours Parole de Dieu. Ce que Jésus prêche coïncide avec ce qu'Il chante ; ce qu'il accomplit, avec ce qu'Il prie. Il est lui-même, par excellence, la Parole vivante, et, pour la même raison, Il est le psaume qu'on a jamais fini de réciter et de prier. Tous les sentiments humains qui affleurent dans le psaume ont donc déjà trouvé en Jésus leur achèvement. La tristesse ne va plus jamais sans la joie, le péché et le repentir ont déjà obtenu le pardon, le désespoir est le premier pas vers la confiance , la haine est l'envers d'un grand amour, éros désigne la force irrésistible d'agapè, la mort annonce déjà la vie. Ce qui ne veut pas dire que le côté  profondément humain de ces sentiments soit refoulé ou nié. Au contraire. Ils vont s'approfondissant et se font plus authentiques. L'esprit les dégage du chaos de la lettre et de la chair. En Jésus ils ont retrouvé le ressort le plus puissant de leur dynamisme. Ils y coïncident avec la Parole de Dieu, leur propre parole créatrice. Désormais ils ne parlent plus que de la venue du royaume de Dieu, de la puissance admirable et des signes qui l'accompagnent. L'Esprit dans lequel Jésus a prié les psaumes et les a recréés est répandu sur chaque baptisé. Celui-ci peut maintenant, dans le même Esprit et comme Jésus, s'approprier le psaume  et le chanter à nouveau. Pour lui aussi, les mots anciens se font vivants et s'accomplissent. La Parole se déploie en de nouvelles dimensions. De toutes parts, dans l'Esprit, elle s'approfondit et s'élargit. Elle se met à vibrer  de toutes ses harmoniques. Aussi  est-elle nécessairement parole poétique bien qu'elle dépasse toute poésie créée. Car elle n'est pas mesurée seulement 88 au pneuma, au souffle de vie d'un homme limité, mais au Pneuma de Dieu lui-même qui suscite et soulève toute vie et qui conduit partout l'histoire du salut à son achèvement.

    Aussi n'est-il plus possible de lire et encore moins de prier le psaume selon la lettre. Le prier selon la lettre serait, au sens le plus strict du mot, une contradiction dans les termes. Un psaume ne peut être psaume - et non un document qui relève de l'archéologie - que dans la mesure où il vit, c'est-à-dire dans la mesure où l'Esprit dans notre coeur le prie de nouveau.

                                                         A suivre...

     

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • Prier les Psaumes (4) : toute la Sainte Ecriture

    83.

    (suite)

    Dans leur humaine et nue littéralité, les psaumes sont à la fois poésie et prière : prière sans doute, mais sous forme de poème. Leur force vitale cependant ne vient pas que de l'homme. Dieu lui-même se sert de la parole du psaume et la profère. Elle est inspirée non seulement par le souffle de vie d'un homme, fût-il un poète de génie, mais par le souffle de Dieu qui est Esprit créateur. L'expérience qu'il traduit et communique est finalement l'expérience que Dieu lui-même crée dans les coeurs qui l'écoutent et qui s'ouvrent devant Lui.

    Aussi, plus que toute parole, toute poésie humaines, la Parole de Dieu est-elle insondable et inépuisable. Celui qui tente de la saisir ne peut que la réduire à ce qu'il est capable d'en percevoir. Car la Parole de Dieu s'élève au-dessus de tout ce que l'homme peut en saisir dans l'aujourd'hui. Elle a sa vie propre et son histoire. Toute Parole de Dieu ne pourra être mesurée qu'à la plénitude des temps. Elle ne cesse jamais d'accompagner l'Amour de Dieu pour le monde et de L'accomplir toujours à nouveau. C'est pourquoi la signification de la Parole de Dieu ne peut être établie une fois pour toutes. Cette parole est pleine de vie et elle engendre la vie en celui qui l'écoute. Dans sa Parole, Dieu est constamment en train de créer. En chaque liturgie, Il construit son Eglise convoquée autour de la Parole. En chaque croyant qui Lui ouvre son coeur et son esprit, Il creuse un abîme insoupçonné de connaissance et d'amour.

    Dans ce processus les psaumes occupent une place à part. Dans les Ecritures inspirées, Dieu adresse Sa Parole à l'homme. Dans les Psaumes, au contraire, Dieu met dans la bouche de l'homme la Parole que celui-ci Lui donnera en réponse. Mais ce ne sont jamais des paroles neuves ni étrangères. A y regarder de plus près, ce sont les paroles mêmes de la Bible, mais haussées au niveau de la poésie et de la prière. La Bible, par exemple, contient des livres historiques ; il y a de même des psaumes historiques ; 85 des livres de sagesse et des psaumes de sagesse ; des livres prophétiques et des psaumes prophétiques. On peut retrouver toute la Bible dans les psaumes, mais comme poésie et prière. Dans la parole des psaumes la Bible atteint un sommet de vivante actualité et de force créatrice. A l'abbé Philémon dont la Philocalie a conservé le Logos askètikos (1, 241-252), on demandait pourquoi il trouvait tant de saveur au livre des psaumes, plus qu'en tout autre texte de l'Ecriture. Il répondit : "Je peux vous assurer que Dieu a imprimé dans mon pauvre coeur la force des psaumes, comme il est arrivé au prophète David. Sans la douceur des psaumes je ne pourrais plus vivre, ni sans la contemplation sans limites que les psaumes renferment. Les psaumes en effet contiennent toute la Sainte Ecriture".

    Oui, les psaumes contiennent toute la Sainte Ecriture. Ils n'en sont pas seulement un résumé : ils sont une réponse vivante de l'homme à la Parole de Dieu. Une réponse qui ne vient pas de l'homme seulement, mais qui est suscitée dans son coeur par la Parole même de Dieu.

                                                                  A suivre...

     

     

     

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • Prier les psaumes (3) : une parole d'hommes

    82.

    (suite)

    La parole du psaume a mûri en premier lieu dans un coeur d'homme et elle est née sur des lèvres humaines. Les sentiments qu'elle éveille ne nous sont pas étrangers, même s'il arrive que le langage imagé où elle s'exprime ne soit pas immédiatement intelligible. C'est tout de même l'homme qui s'y révèle, comme en toute poésie, l'homme au-delà des races, des frontières, des époques, l'homme éternel qui sommeille dans notre coeur et que nous ne laissons monter à notre conscience que progressivement, et encore seulement en partie.

    Ici réside pour une part la force mystérieuse de la parole poétique des psaumes, qui saisit tout homme avec tant d'impétuosité. Elle ne s'adresse pas seulement, en nous, à l'homme devenu conscient ; au plan de l'inconscient, elle peut remuer les terres encore inexplorées de sa personnalité plus profonde, au point où il s'exprime librement mais encore inconsciemment, face aux autres hommes et face à Dieu. Pour autant, nous n'acceptons pas tout ce que le psaume ébranle en nous et éveille à la vie. Le psalmiste est un homme blessé par le péché et qui clame sa souffrance et son désespoir devant Dieu. Il crie son angoisse, sa désespérance, sa colère, sa haine, et n'éprouve visiblement aucune envie de dissimuler ces sentiments. Le lecteur, vingt siècles plus tard, n'est généralement pas conscient que son coeur abrite encore toutes ces passions. Plus il s'identifie aux normes courantes du groupe où il vit - surtout si ces normes sont évangéliques - plus il éprouve de difficulté à se reconnaître  dans ces sentiments païens. Plus rarement il a confessé son péché devant Dieu, plus insupportables sont ces mots trop humains qui brûlent ses lèvres.

    [83]

    Le malaise que le lecteur moderne éprouve en priant certains psaumes se situe en partie à ce niveau. Chaque génération a ses tabous propres, qui se déplacent régulièrement. L'irritation avec laquelle l'homme moyen réagit à tel ou tel thème de prière dans les psaumes, elle aussi se déplace.

    La question se pose de savoir si le procédé qui consiste à refouler tous ces sentiments, et par conséquent à en biffer l'expression dans les psaumes, est psychologiquement sain. La dynamique interne qui s'exprime dans les psaumes par ces sentiments ne doit peut-être pas se perdre. Ne peut-on mieux l'orienter et même s'en servir au profit d'une croissance saine de l'homme et de son développement positif ? Bien sûr, ces sentiments révèlent d'abord le pécheur que chacun reconnaît en soi et avec lequel il doit se réconcilier. Mais cette réconciliation une fois obtenue entre l'homme et lui-même, entre l'homme aussi et Dieu, la dynamique de ces sentiments ne peut-elle être infléchie et orientée vers le bien ? Si oui, les antiques paroles des psaumes, qui jadis exprimaient des sentiments par trop primitifs, peuvent évoluer avec l'homme et acquérir un sens nouveau et plénier. D'ailleurs ce que le poète humain chante dans le psaume n'est pas le dernier mot de celui-ci, car le souffle de vie qui inspire ses paroles lui vient finalement d'ailleurs et de plus grand que lui.  

                                                                                      A suivre...

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • Prier les psaumes ? (2) une Parole vivante

    81 (suite) Dans la plupart des cas cependant, cette profondeur cachée a peu d'importance. Pour plus de clarté, il est même souhaitable que les tonalités inconscientes du mot vibrent le moins possible. Mais dans d'autres cas c'est le contraire qui s'impose. Le mot doit retrouver sa pleine richesse. Il ne remplit son rôle, on voudrait dire sa vocation, qu'en surprenant l'auditeur avec toutes ses nuances possibles, conscientes et inconscientes. Celui-ci doit être investi de fond en comble par le mot, se laisser toucher et interpeller à tous les niveaux de son être humain. C'est le cas par excellence dans la poésie. En poésie, chaque mot atteint la plénitude de sa force vitale. Il est chargé, à en éclater, du souffle d'une expérience humaine dont il rend témoignage et qu'il transmet. Il ne s'agit nullement d'interpréter et de peser des concepts. Le mot prégnant de vie est en effet capable de susciter une vie nouvelle en quiconque lui prête une silencieuse docilité.

    Le poète est un vrai faiseur, au sens étymologique du mot, un créateur. Il se tient tout près du Créateur. Dieu a créé par sa Parole. Chaque poète, en donnant à chaque mot humain sa pleine vigueur, est appelé à achever la création de Dieu dans les choses dont il parle, ou dans les hommes pour qui il parle. Parce que toute parole d'homme a quelque chose à faire avec la parole créatrice, tout poème est proche de la prière. Toute parole est ainsi appelée à devenir prière. "Je voudrais aimer si profondément les mots que chacun me devînt une prière" (Pierre Emmanuel). Le dernier fruit, le fruit le plus mûr d'une parole, loin au-delà de tout poème, c'est finalement une prière.

                                                                                   A suivre...

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • Prier les psaumes ? (1) une réponse à la Parole

    79. Le processus décrit dans le chapitre précédent, et qui se déroule entre le coeur et la Parole, a depuis longtemps porté ses fruits dans les psaumes. Dans ce chapitre-ci, une étude à part sur l'origine et sur la prière des psaumes en fournira la meilleure illustration.

    Ce sera aussi la réponse devenue difficile de nos jours : comment, aujourd'hui encore, prier les psaumes ?

    Depuis l'Eglise primitive, les psaumes occupent dans la prière des croyants une place privilégiée, que cette prière soit liturgique ou privée. Cette prédilection pour les psaumes est passée, sans problème, du judaïsme au christianisme et a traversé de nombreux siècles. Même dans le bréviaire renouvelé, les psaumes occupent toujours une place importante. Mais ce privilège n'est plus incontesté. Beaucoup éprouvent des difficultés à prier les psaumes. Si fortement même que certains y voient le problème le plus grave de l'office actuel.

    On peut parler à coup sûr d'une crise : elle était devenue inévitable depuis que nous avons de la peine à sentir la force spirituelle contenue dans les mots des psaumes. Tant que nous récitions les psaumes 80. en latin, la difficulté n'était pas immédiatement évidente. Derrière le rideau de la langue morte , bien des choses pouvait se cacher.

    Avec l'irruption de la langue vivante, le rideau a été levé et le psaume soudain réveillé. Du moins en partie, dans la rudesse assez brutale de sa parole humaine. Le psaume nous a été restitué à neuf, et cette nouveauté inattendue a offusqué. La langue frappe si peu, les images rendent un son étrange ou surranné, les sentiments sont si frustres et si grossiers. De l'Eglise, il n'est pas question ; de l'Esprit, si peu ; et pas du tout de Jésus et de sa résurrection. Pour se familiariser de nouveau avec la prière des psaumes , il ne suffit pas d'adapter les mots, images et langage, aux normes d'aujourd'hui. Cette adaptation est certes très souhaitable, mais on en reste à un arrangement superficiel, à une retouche de l'aspect extérieur de la Parole. On reste toujours accroché au "vêtement de la lettre", au risque de laisser échapper le souffle de vie de la Parole, son pneuma. On travaille sur le brou, tandis que l'amande reste hors d'atteinte.

    Toute parole humaine est une parole vivante. Le mot le plus humble, proféré par un homme, naît d'une expérience vitale, et demeure inspiré par le souffle de vie de celui qui l'a prononcé. Aussi est-il élastique et souple. Le même mot peut exprimer des nuances diverses et nous interpeller à plusieurs niveaux. Dans le langage ordinaire et surtout dans le langage scientifique, chaque mot évoque une seule signification, précise et bien circonscrite. Mais en soi, de par sa nature, chaque mot est insondable. Il  81 possède une profondeur qui ne peut être que progressivement explorée et communiquée.

                                                                        A suivre...

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8