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Alexandre Schmemann

  • Monté aux cieux

    [85]

    Après avoir confessé la résurrection du Christ, le Symbole de la foi poursuit avec ces mots : " Qui est monté aux cieux et siège à la droite du Père".

    Qu'entendons-nous par l'ascension du Christ au ciel ? Il est particulièrement important de nous arrêter sur le sens de ce terme que les détracteurs de la foi commentent sans scrupule : selon eux, les chrétiens ont conservé une vision primitive d'un ciel pour ainsi dire "physique", en quelque sorte un lieu dans l'univers où siège Dieu.

    En réalité, cette approche n'a rien de commun avec la signification et la perception chrétienne du mot "ciel". Evidemment, le terme a été emprunté à la symbolique courante, répandue dans toutes les cultures, et en ce sens il faut l'analyser par analogie avec des mots tels que "haut" et "bas", "large" ou "étroit" etc. Car lorsque nous disons d'une action qu'elle est "basse" ou que nous parlons d'un "haut fait" , il est évident que l'on ne parle pas de situation [86] spatiale, mais qu'il s'agit d'une estimation morale et spirituelle de ces actions.

    Ainsi le mot "ciel", dans le langage de presque tous les peuples, avait en plus de son sens "naturel", une signification symbolique, spirituelle : il renvoyait à quelque chose de grand, de pur, d'illimité. Dans ses représentations originelles du monde et du cosmos l'homme prenait ce symbole à la lettre. La cosmologie primitive divisait l'univers en trois parties : le ciel, la terre, l'enfer. Tout naturellement, ce qui était sain, divin, élevé se trouvait au ciel, tandis que ce qui était mauvais, coupable, terrifiant se situait en enfer.

    Dans notre expérience physique du monde, le ciel est un "élément" splendide, lumineux, éthéré. Mais cette cosmologie n'a aucun rapport avec le christianisme, comme l'attestent les paroles de l'apôtre Paul qui appelle les chrétiens à "penser à ce qui est dans les cieux et non pas à ce qui est terrestre", ou encore comme dans cette exclamation de saint Jean Chrysostome : "que me vaut le ciel puisque je deviens moi-même ciel ?"

    Ainsi, toute tentative pour accuser les chrétiens de primitivisme ou de superstition naïve et anti-scientifique dans leur usage du mot "ciel" est une démarche non seulement inadéquate, mais malhonnête.

    Or ce mot, ce symbole, a, sans aucun doute une signification capitale dans la foi chrétienne. Il suffit de se reporter au récit de la Genèse. La Bible s'ouvre sur ces mots : "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre". Le ciel, pour les chrétiens, n'est pas un autre monde mais une réalité qui lui est inhérente : il est, en quelque sorte, sa dimension verticale, spirituelle. Le ciel représente la pureté, la grandeur : c'est ce que le christianisme appelle chez l'homme son esprit, son âme.

    Les incroyants, les matérialistes nient l'existence de toute réalité spirituelle ici-bas. Pour eux, tout s'explique en partant de la matière, de lois purement physiques, impersonnelles.

    Pour un croyant ce n'est pas la terre, la matière, qui permet de comprendre le ciel, mais inversement le ciel qui révèle la terre et ce qui est terrestre, et qui donne un sens à la vie. Selon la foi chrétienne, l'homme créé à "  l'image et à la ressemblance divine" est le réceptacle du ciel sur terre. Il a été doté de raison, possède une conscience : par conséquent, il a le pouvoir d'accéder à la connaissance et de discerner le bien. Il est pourvu d'un esprit, et a donc la possibilité de concevoir la beauté, la perfection. Mais l'homme dans sa liberté, peut se détacher de ce qui est[87] céleste en lui, et décider de vivre uniquement de ce qui est terrestre, ou pour parler en termes imagés, il peut abaisser son regard, diriger sa vision spirituelle et son coeur vers le bas. C'est cela que le christianisme appelle le péché, la chute.

    Le christianisme croit et affirme que le Christ est venu nous sauver précisément du péché, de cette chute, de cette rupture avec le ciel.

    Par sa venue dans le monde, par son "incarnation", le Christ nous a de nouveau révélé "le ciel sur la terre", une manière de vivre tournée vers le haut, vers Dieu, c'est-à-dire vers tout ce qui est pur, sublime, bon, vrai et beau, vers tout ce que l'homme avait rejeté dans sa volonté de réduire la vie aux seules réalités terrestres. Le Christ nous a fait découvrir le ciel, Il nous a indiqué que le sens de la vie doit être une élévation, une ascension, une force, une vérité. Il a rempli non seulement toute la terre de la perfection céleste, mais aussi l'enfer, pour reprendre la symbolique primitive.

    Le Christ est descendu sur terre. Il est descendu aussi dans la mort. Mais avec le Christ, en Lui, le ciel fut restitué à l'homme dans sa mort comme dans sa vie. Il lui fraya le chemin de la victoire sur tout ce qui est uniquement terrestre et qui devait s'achever  sur les ténèbres désespérantes de la mort. Ayant tout accompli, le Christ "est monté aux cieux". Cela signifie que dans le Christ l'homme est associé à la vérité céleste : il retourne vers Dieu, vers la connaissance de Dieu, vers l'unique et véritable vie éternelle. Chaque fois que nous affirmons dans le Symbole de la foi qu'   "Il est monté aux cieux" nous parlons non seulement du Christ mais aussi de nous-mêmes. Si nous croyons en Christ, si nous sommes avec Lui, alors nous aussi nous sommes au ciel, ou du moins, notre foi, notre esprit, notre amour sont dirigés vers le ciel, vers le Christ, vers Dieu. Nous percevons le ciel comme notre vie véritable et dès lors notre vie terrestre devient riche de sens, se remplit de joie car en Christ elle s'est élevée et s'est transformée en une ascension. 

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif - YMCA Press/F.X. de Guibert 2005.   

  • Le Christ est ressuscité

    [195]

    La nuit de Pâques, après avoir fait en procession le tour de l'église, nous nous arrêtons devant les portes fermées : c'est là le tout dernier instant de silence avant la grande explosion de joie pascale. A ce moment-là, surgit toujours, consciemment ou inconsciemment, au fond de nous-mêmes, cette question que se posèrent aussi, selon le récit évangélique, les femmes myrrhophores, lorsqu'elles arrivèrent de grand matin au tombeau, alors que le "soleil s'était à peine levé" : "Qui nous roulera la pierre du tombeau ?". Et nous nous demandons toujours : le miracle aura-t-il lieu encore une fois ? La nuit deviendra t-elle , de nouveau, plus lumineuse que le jour ? Serons-nous encore envahis par cette joie inexplicable et affranchie de tout événenement de ce monde, qui, durant toute cette célébration et les jours suivants, va résonner dans cet échange d'acclamations pascales : " Le Christ est ressuscité ! - En vérité, Il est ressuscité !"

    Cette minute arrive toujours... les portes s'ouvrent et nous pénétrons dans l'église baignée de lumière. Nous entrons dans ces mâtines pascales, débordantes d'allégresse. Mais dans notre âme demeure cette question : quel est le sens de tout cela ?  Que veut dire fêter Pâques en ce monde empli de  souffrance, de haine, de mesquinerie, de guerres ? Que signifie chanter : " Par la mort, Il a vaincu la mort " ? ou encore entendre ces paroles : " Il n'y a plus un seul mort dans les tombeaux", alors que la mort reste toujours, en dépit de toute la vaine agitation de ce monde, la seule certitude absolue sur la terre. Est-il possible que cette lumineuse nuit de Pâques, toute cette jubilation ne soient qu'une évasion éphémère du réel, un moment d'ivresse spirituelle, et que l'on retrouve ensuite, tôt ou tard, la grisaille de la vie, des réalités quotidiennes, avec toujours le même décompte des jours, des mois, des années qui filent inexorablement en se hâtant vers la mort et le néant ? Depuis longtemps on nous répète que la religion est leurre, opium, [196] invention pour aider l'homme dans sa pénible existence et qu'elle finit par se dissiper. Ne serait-il donc pas plus courageux, plus digne, pour lui, de renoncer à ce mirage, d'accepter la réalité simple et sensée ?

    Une première réponse approximative à toutes ces interrogations serait, probablement, la suivante : il n'est pas possible que tout cela ne soit qu'une simple invention ; ni qu'une telle foi, une telle joie lumineuse - depuis deux mille ans - ne soient qu'un délire, un mirage. Une telle illusion aurait-elle pu durer des siècles ? Cette réplique, certes, a du poids, mais n'est pas encore déterminante. Il faut avouer, en toute honnêteté, qu'il ne peut y avoir de réponse catégorique qui définisse ce qu'est la foi pascale, et qui puisse être énoncée sous la forme d'une démonstration scientifique. Chacun de nous ne peut, en l'espèce, que témoigner de l'expérience personnelle qu'il a lui-même vécue.  

    Lorsqu'on approfondit cette expérience réelle, on découvre soudain les fondements de tout l'édifice : on est ébloui par une lumière aveuglante qui véritablement fait fondre, comme la cire au feu, toutes les questions et les doutes. Quelle est donc cette expérience ? Je ne peux la décrire et la formuler que comme une rencontre avec le Christ vivant. Je crois en Christ, non pas, parce qu'il m'a été donné, une fois l'an, depuis ma tendre enfance, de participer à la célébration pascale, mais parce que ma propre foi est née d'une expérience du Christ vivant : c'est pourquoi Pâques peut exister, et, de même, cette incomparable nuit pascale peut enfin être remplie de lumière et de joie. C'est pour cette raison, aussi, que l'acclamation : "Le Christ est ressuscité ! En vérité Il est ressucité !" retentie avec autant de force.

    Quand et comment est née ma foi ? Je l'ignore et ne m'en souviens pas. Je sais seulement que chaque fois que j'ouvre l'Evangile, que je lis des versets sur le Christ, entends Ses propres paroles, Son enseignement, je répète intérieurement, avec tout mon être et tout mon coeur, ce que dirent  ces gardes envoyés par les pharisiens pour l'arrêter, et qui étaient revenus sans l'avoir fait : " Jamais homme n'a parlé comme cet homme". Ainsi, ce dont je suis convaincu, en premier lieu, c'est que l'enseignement du Christ est vivant et que rien au monde ne peut lui être comparé. Cet enseignement parle du Christ, de la vie éternelle, de la victoire sur la mort, de l'amour qui est plus fort que la mort : or je sais que, dans [197] cette vie où tout paraît si difficile, si triste, la seule chose qui ne trompe jamais, qui ne nous abandonne jamais, c'est ce sentiment profond que le Christ est avec nous, avec moi. " Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviendrai vers vous ". Il revient : on sent qu'Il se tient là, dans la prière, dans un frémissement de l'âme, dans cette joie incompréhensible et pourtant si vivante, dans cette présence mystérieuse mais tellement perceptible, à travers les offices et les sacrements. Cette expérience vivante, cette connaissance et cette évidence grandissent sans cesse : le Christ est là, Sa parole se réalise. "Je serai avec celui qui m'aime... et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure." Dans la joie, dans la peine, au milieu de la foule ou dans la solitude, nous avons la certitude  de sa présence, nous ressentons la force de Sa parole, la joie que nous procure la foi en Lui.

    C'est là, la seule réponse possible, la seule preuve. "Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui vit ? Pourquoi pleurez-vous sur la tombe du Seigneur immortel ?" (...) Car Pâques n'est pas la commémoration d'un événement passé, mais une rencontre réelle, dans la joie et le bonheur, avec Celui en qui notre coeur a reconnu depuis longtemps la vie et la lumière du monde.

    La nuit pascale témoigne que le Christ est vivant parmi nous et que nous vivons avec Lui. Elle est un appel à voir, dans le monde et dans notre existence, l'aube du jour mystérieux de Son Royaume [198] lumineux. "Aujourd'hui le printemps embaume, chante l'Eglise, et la nouvelle création est en liesse..." Elle exulte dans la foi, l'amour et l'espérance. "C'est le jour de la Résurrection, rayonnons en cette solennité, embrassons-nous les uns les autres, appelons-nous frères ! Pardonnons à ceux qui nous haïssent à cause de la résurrection, afin de pouvoir chanter : le Christ est ressuscité des morts ; par la mort Il a vaincu la mort ; à ceux qui sont dans les tombeaux Il a donné la vie !"

    Le Christ est ressuscité !

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif -  Ed. Oeil/ YMCA-PRESS, Paris 2005.

    Le père Alexandre Schmemann (1921-1983) fut un homme d'Eglise d'une envergure exceptionnelle, à la fois missionnaire, historien, théologien et prédicateur. formé à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris, il dirigea, à New-York, le Séminaire Saint-Vladimir. Né dans l'émigration, ayant vécu sa jeunesse en France, de culture russe autant que française, il n'a pas connu son pays d'origine, mais il lui est resté très attaché. Pendant trente ans, il n'a pas cesser d'adresser chaque semaine à l'intention  des auditeurs d'Union soviétique, par le canal de Radio Liberty, des prédications spirituelles et théologiques.

    "Cela faisait longtemps qu'avec un grand plaisir spirituel, j'écoutais les prédications du père Alexandre et je m'étonnais à quel point son art de prédicateur était authentique, actuel, élevé..." Alexandre Soljenitsyne

    Autre ouvrage publié du P. Alexandre Schmemann : "L' Eucharistie, sacrement du Royaume" Ed. Oeil/YMCA-PRESS 

     

  • Croire en Dieu : qu'est-ce à dire ? (3/3)

    [22] (...)  (suite du post précédent)

     

    Dans l'affirmation je crois en Dieu, nous avons discerné, avant tout, un don du ciel, même si ce ne fut qu'indistinctivement, comme par un "tâtonnement de l'âme". Ce n'est pas vraiment consciemment, par déduction ou par raisonnement, que j'arrive à la foi en Dieu, mais je la découvre tout simplement en moi, avec étonnement, joie et gratitude. C'est comme une présence mystérieuse, et en même temps parfaitement tangible, de Celui qui incarne totalement la paix, la joie, la sérénité, la lumière.

    Cette présence ne peut venir de moi-même, car cette joie, cette lumière et ce silence n'existent ni en moi, ni dans le monde qui m'entoure. D'où viennent-ils ? Je formule le mot qui exprime, nomme tout [24], et qui, détaché de cette expérience, de l'authenticité de cette présence n'a aucun sens : "Dieu". Je n'aurais pas pu prononcer ce mot incompréhensible, si je n'en avais pas l'expérience ; ce faisant, je libère, en quelque sorte, cette expérience, ce sentiment de sa subjectivité, de son côté éphémère, de son imprécision. Je désigne son contenu, et par là même j'accepte ce don  et je lui remets, dans un mouvement de retour, tout mon être. 

    Je crois en Dieu. Il apparaît alors que cette joie, que j'ai découverte tout au fond de mon âme, n'est pas uniquement mienne, n'est pas seulement mon expérience indicible, inexprimable, mais qu'elle me relie, d'une façon toute nouvelle, à autrui, à la vie, au monde ; elle devient comme une libération de la solitude à laquelle, dans une certaine mesure, sont condamnés tous les hommes. Car, si c'était une joie de trouver cette foi au fond de moi-même, dans ma conscience, il s'avère que la découverte de cette même foi, de cette même expérience chez les autres est une joie tout aussi grande. Et non pas uniquement dans cet instant, pour tous ceux qui m'entourent, pour mes semblables, mais aussi à travers le temps et l'espace. J'ouvre un livre ancien, écrit près de mille ans avant notre ère, dans un monde très différent du nôtre, et je lis :

    Seigneur, tu me sondes et me connais ; que je me lève ou m'assoie, tu le sais ;  Tu perces de loin mes pensées ; que je marche ou me couche, Tu le sens ; mes voies Te sont familières. La parole n'est pas encore sur ma langue, et déjà  Seigneur, Tu la sais tout entière. Derrière et devant, Tu m'enserres, Tu as mis sur moi Ta main. Prodige de savoir qui me dépasse, hauteur où je ne puis atteindre. Où irai-je loin de Ton esprit, où fuirai-je loin de Ta face ? Si j'escalade les cieux, Tu es là. Qu'au shéol je me couche, Te voici. Je prends les ailes de l'aurore, je me loge au plus loin de la mer, même là, Ta main me conduit, Ta droite me saisit.  Je dirai : - Que me couvre la ténèbre, que la lumière sur moi se fasse nuit. Mais la ténèbre n'est pas ténèbre devant Toi et la nuit comme le jour illumine. C'est Toi qui m'as formé les reins, qui m'a tissé au ventre de ma mère ; [25] Je te rends grâce pour tant de mystères : prodige que je suis, prodiges que Tes oeuvres... Que Tes pensées, ô Dieu, sont difficiles, incalculable en est la somme ! Je les compte, il en est plus que sable ; je m'éveille, je Te retrouve encore... Sonde-moi, O Dieu, connais mon coeur, scrute-moi, connais mon souci ; vois, que mon chemin ne soit fatal, conduis-moi sur le chemin d'éternité.

    C'est le psaume 139, une prière écrite il y a quelques milliers d'années. Mais en la lisant, chaque fois je m'étonne : mon Dieu, voilà exactement ce que j'éprouve et ressens ; c'est ma propre expérience ; c'est à mon sujet et de ma part que cela est dit ; même ces mots enfantins, ce défaut d'élocution qui tente d'exprimer ce qui est au-delà des mots, tout ceci m'appartient. Cela veut dire que la foi vit depuis des siècles et que des millions de personnes ont ressenti la même chose, le coeur rempli de joie quand, dans une surabondance de foi, jaillissent ces paroles étonnantes : " mais la ténèbre n'est pas ténèbre devant Toi et la nuit comme le jour illumine..." Dans cette clarté, je vois le monde d'une façon nouvelle. Malgré toute son obscurité profonde, il lui pour moi dans sa lumière originelle et je clame : "prodiges que Tes oeuvres..." Je me vois, me reconnais réellement d'une manière nouvelle ; bien que pécheur, faible, craintif et asservi, je répète les paroles du psaume : "Je te rends grâce pour tant de mystères : prodige que je suis..." Je suis doté d'une mystérieuse science intérieure, et je suis capable de reconnaître ce qui est sublime, merveilleux, glorieux. Je peux désirer une conduite et une vie élevée ; je peux distinguer entre une voie dangereuse et la voie éternelle.

    La foi, enfin, m'apprend que tout, en ce monde, parle de Dieu. Le manifeste, s'illumine par Lui : le matin radieux et les ténèbres de la nuit, le bonheur et la joie, de même que la souffrance  et le chagrin. Si beaucoup ne le voient pas, c'est parce que moi-même, et des croyants semblables à moi, sommes de trop faibles témoins de cette foi : depuis l'enfance, nous entourons l'homme de petitesse, de mensonge ; nous lui suggérons de ne pas rechercher, ni désirer ce qui est profond, mais de se contenter d'un bonheur mesquin et illusoire, d'un succès médiocre et fallacieux ; nous rivons son attention à des choses vaines, futiles. Alors son intuition [26] mystérieuse de la lumière et de l'amour est étouffée par les ténèbres gluantes de l'incrédulité et du scepticisme, tandis que le monde s'emplit d'égoïsme, de malveillance, de haine. Mais même dans ces ténèbres, dans cette chute terrible et cette trahison, Dieu ne nous abandonne pas. Et tous ces propos que je viens d'énoncer seraient impuissants et vains, si, en confessant ma foi en Dieu, j'omettais, en conclusion, de confesser aussi ma foi en cet Homme unique Dieu venu en ce monde, pour y régénérer et sauver chacun d'entre nous.

    Je crois en Dieu, mais Dieu - dans toute la plénitude de la joie que nous apporte le don de Sa présence en nous - se révèle en Christ.

     

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif - Ed YMCA-Press - F.X de Guibert  - Paris 2005 - ISBN : 2-85065-xxx-x & 2-7554-0032-3

  • Croire en Dieu : qu'est-ce à dire ? (2)

    [21]

    "Dieu, personne ne L'a jamais vu". Cela n'a pas été dit par un athée, ou par un croyant hésitant dans sa foi, ni par quelqu'un qui vaque à ses affaires sans avoir le temps de s'intéresser à des sujets élevés. Cela a été dit par l'apôtre Paul, dont la foi embrase, à travers les siècles, toute personne qui prend en mains le texte de ses épîtres.

    "Dieu, personne ne L'a jamais vu". Mais que signifie alors cette foi séculaire ? Quelle est sa visée ? Que met-on dans ce mot le plus mystérieux de tous les mots créés par l'homme et le plus incompréhensible d'un point de vue logique ? Jusqu'à présent, je n'ai parlé que des deux premiers mots de cette affirmation Je crois en Dieu. Du je, par lequel elle commence et de la foi que ce je confesse. Je disais que la foi est avant tout une abnégation de sa propre personne, qui n'est possible que si l'homme sait pourquoi et reconnaît ce à quoi il s'offre, à l'instar de ce qui se passe lorsque l'amour s'enflamme dans son coeur, au moment où paraît la personne aimée. Mais voilà, l'être aimé, nous le voyons, en le voyant, nous ne reconnaissons, et en le reconnaissant, nous l'aimons; Tandis que Dieu "personne ne L'a jamais vu ". Cela veut-il dire que nous Le sentons ?

    C'est précisément à ce stade, au moment où nous devons exprimer l'essentiel, donc l'inexprimable, que se révèlent la pauvreté, l'insuffisance des mots. Il est absolument évident que les termes "sentiments, ressentir" peuvent traduire tellement d'humeurs, d'états d'âme différents, qu'à partir de là nous ne pouvons pas bâtir la foi, ni la déduire. Il s'agit bien d'un "sentiment", mais d'un sentiment profondément différent de tous les autres, et qui leur est totalement étranger. Car au sujet des sentiments on peut dire ce qu'on dit souvent des goûts : "Ils ne se discutent pas" ! Une chose plaît à l'un, une autre à d'autres. L'un sent d'une certaine façon, tandis qu'un autre sent différemment. Si notre foi n'est qu'un de ces sentiments éphémères, si elle ne dépend que de nos émotions passagères, alors effectivement on ne peut pas en discuter. Ceux qui luttent contre la foi, veulent la réduire justement à un "sentiment", à une émotion subjective. Les uns disent qu'ils croient dans le mystérieux chiffre 13 qui porte malheur, d'autres en des formules magiques, des incantations ou [22] bien en l'eau bénite, etc. Il s'ensuit que, derrière cette foi, il n'y a aucune connaissance solide (car "Dieu, personne ne L'a jamais vu"), ni même aucun sentiment cohérent, car les sentiments sont fondés sur des dispositions émotionnelles d'un individu donné. Pour cette raison, je le répète, le terme sentiment est insuffisant, ou bien il doit alors être précisé, purifié de tout ce qui, en lui, est étranger à la foi en tant que telle.

    En quoi consiste la particularité absolument unique de ce sentiment que nous appelons la foi ? C'est évidemment dans le fait qu'elle est une réponse, et toute réponse suppose la présence de celui à qui on répond et atteste en même temps aussi cette présence. La foi est une réponse, non seulement de l'âme, mais de l'homme dans sa totalité, de tout son être, qui soudain a entendu, perçu quelque chose, et qui se livre entièrement à cet élan qu'il a ressenti.

    Dans le langage chrétien on peut exprimer cela ainsi : "la foi vient de Dieu", c'est-à-dire de Son appel, de Son initiative. Elle est toujours une réponse à Dieu, don de soi à Celui qui se donne Lui-même. Comme le formule de façon admirable Pascal, "Dieu nous dit : tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas déjà trouvé".  C'est parce que la foi est une réponse, un mouvement en retour, qu'elle reste aussi une recherche, une soif, une aspiration. Je cherche  en moi-même, dans mon expérience, dans mes sentiments, une réponse à la question : pourquoi je crois ? Et je ne la trouve pas.

    Que représente Dieu pour moi ? Est-ce une explication du monde, de la vie ? Non, car pour moi, il est évident que premièrement, ce n'est pas grâce à ces explications que je crois en Lui, et deuxièmement, ma foi en Dieu n'explique justement d'une façon rationnelle tous les mystères, toutes les énigmes du monde. Il m'est arrivé plus d'une foi de me retrouver près du lit d'un enfant mourant dans d'atroces douleurs. Pouvais-je, alors, expliquer quoi que ce soit à ceux qui m'entouraient, démontrer, justifier comme on dit, religieusement, cette souffrance et cette mort ? Non, je pouvais seulement dire : Dieu est là, Dieu existe, et confesser, à travers les douloureuses questions terrestres, toute l'infinitude de cette présence. Non la foi n'est pas le fruit de la nécessité d'une explication. Mais d'où vient-elle alors ? De la peur des souffrances d'outre-tombe, de la crainte d'une élimination totale, d'un besoin [23] égoïste, farouchement enraciné en moi, de ne pas disparaître. Non, car les raisonnements philosophiques les plus savants au sujet de l'au-delà me paraissent un balbutiement d'enfant.

    Que puis-je donc savoir sur tout cela ? Que puis-je dire aux autres ? Ce n'est pas parce que je désire une vie au-delà de la mort, une certaine éternité, que je crois en Dieu ; mais je crois en la vie éternelle, parce que je crois en Dieu. Alors, à la question qui prime sur toutes les autres : pourquoi je crois ? Je ne peux répondre qu'une seule chose : c'est parce que Dieu m'a donné cette foi, et me la donne constamment. Il me l'a donnée justement comme un don, comme un présent : c'est ce qu'attestent la joie et la paix, totalement affranchies des événements de ce monde et de cette vie, que je ressens en moi. Je n'en fais, hélas,  pas toujours l'expérience, voire rarement ; parfois, dans ces moments où le mot Dieu cesse d'être un mot, pour devenir un lieu où coulent des torrents de lumière, d'amour, de beauté, où coule la vie même.

    " Joie et paix dans l'Esprit Saint" , disait l'apôtre Pierre, et il n'existe pas d'autres mots, car lorsqu'on croit et que l'on vit de cette foi on n'a plus besoin de mots : ils deviennent presque impossibles à formuler... Mais alors on est en droit de me poser la question : pourquoi certains croient-ils, alors que d'autres ne croient pas ? Y a-t-il une sélection, des élus ? Pourquoi y a-t-il ceux qui ont cru et qui ont perdu la foi ? ce sont des questions vraiment importantes, fondamentales.

                                                             à suivre...

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif - Ed YMCA-Press - F.X de Guibert  - Paris 2005 - ISBN : 2-85065-xxx-x & 2-7554-0032-3

     

     

  • Croire en Dieu : qu'est-ce à dire ? (1)

    [18] (...)

    Je crois en Dieu... Mais, qu'est-ce que la foi ? Si l'on se demande ce que signifient ces mots, si l'on envisage de l'extérieur, pour ainsi dire, cette affirmation - Je crois en Dieu - elle devient énigmatique, alors que nous avions auparavant l'impression de la comprendre.

    Il est évident que la foi est autre chose que la connaissance, du moins que la connaissance au sens usuel du terme. Si je dis Je crois en Dieu, ou en d'autres termes, je sais que Dieu existe, ce savoir n'est en rien comparable au fait de savoir que dans ma chambre il y a une table ou bien que dehors il pleut. Cette dernière connaissance, que nous appelons objective, ne dépend pas de moi, elle pénètre dans ma conscience en dehors de ma volonté, de mon libre choix. Elle est réellement objective, et moi, comme individu, comme personne, je ne peux que l'accepter et la faire  mienne. Mais lorsque je dis Je crois en Dieu, cette affirmation exige un choix, une décision ; autrement dit, elle suppose une participation très personnelle de tout mon être. Mais dès lors que cette participation personnelle, que ce choix disparaissent, ma foi devient morte : elle est pratiquement inexistante. Or nous sommes loin de toujours croire véritablement ; c'est pourquoi nous ne pouvons pas [19] transformer notre foi en un élément objectif, toujours égal à lui-même, qui serait une partie intégrante de nos convictions ou de notre vision du monde. 

    Beaucoup de personnes s'adressent à Dieu dans la peur, le malheur, la souffrance, mais dès l'instant où ces difficultés disparaissent, elles retournent à une vie qui n'a plus rien à voir avec la foi, comme si Dieu n'existait pas. Plus nombreux, encore, sont ceux qui ne croient pas tant à Dieu mais qui ont foi en la religion aussi bizarre que cela puisse paraître. Ces personnes se sentent bien à l'église. La plupart d'entre elles sont habituées, depuis leur enfance, à cette sacralité de l'église, des rites religieux. Là, tout est beau, bon, profond, mystérieux : ce n'est pas comme dans le monde quotidien, laid et méchant. Et elles s'accrochent à cette religiosité sans jamais y réfléchir en profondeur. Mais tout cela n'a presque rien à voir avec la vie réelle. La religiosité apporte des émotions bonnes, pures, elle aide à vivre. Or là encore, la religion et la vie forment deux univers cloisonnés. Enfin, il y a une troisième catégorie de personnes. Ce sont celles qui considèrent que la religion est nécessaire à la société humaine, à la nation, à la famille, aux enfants, aux malades, pour affermir l'honnêteté et la morale ; celles qui, en d'autres termes, la réduisent à son utilité. Je me souviens, lorsque j'étais jeune prêtre, des mères s'adressaient à moi pour que je les aide, par la confession, à éradiquer chez leurs enfants tel ou tel mauvais penchant : " Dîtes à mon enfant que Dieu voit tout, alors il va avoir peur et ne fera plus telle ou telle chose..." C'est une religion qui aide, qui console, où le sacré, le sublime procurent un certain plaisir. C'est la religion "utile". Notons qu'il y a là une part de vérité. Mais réduite à cela, la religion n'est pas cette foi dont parlait l'apôtre Paul [les exégètes n'accordent pas la paternité de l'épitre aux Hébreux à l'apôtre Paul, note du rédacteur de ce blog] , à l'aube du christianisme : "La foi est la garantie de ce qu'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas " (He 11,1).

    Essayons de réfléchir à ces paroles étranges : " la garantie de ce qu'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas". Expressions étranges, car chacune renferme, en apparence, une contradiction. En effet, si je suis en train d'attendre quelque chose, "d' espérer", c'est justement parce que cela n'est pas encore réalisé, sinon il n'y a plus rien à attendre. Quant à l'invisible, c'est-à-dire à ce qui ne peut être vérifié, comment pourrait-il être vu, reconnu, devenir en moi une certitude, pour ainsi dire une preuve, une [20] réalité, un bien que je possède ? Pourtant, c'est justement par ces paradoxes apparents que l'apôtre Paul définit la foi. On remarque d'abord que le mot Dieu est absent de cette définition. Il apparaîtra dans les versets suivants de son épître. Mais à ce stade, il parle de la foi comme d'un état particulier propre à l'homme, comme d'un don qu'il possède.

    De quel don est-il question ? On peut dire qu'il s'agit d'une aspiration, d'une attirance, de l'attente d'une chose désirée, du pressentiment d'une autre chose pour laquelle il vaut la peine de vivre.  Il est curieux de voir que Jean-paul Sartre, philosophe athée, définit l'homme d'une façon presque identique : " L'homme est une passion inutile". Il définit cette passion, cette aspiration comme "inutiles" car, d'après sa conviction, elles sont illusoires puisqu'il n'y a aucun objet, vers quoi l'homme peut tendre. Il n'a rien à espérer, ni rien à attendre. Or ce qui est important, c'est que Sartre décèle aussi en l'homme une attente, une soif. Ainsi, la foi, pour en revenir à l'apôtre Paul, est une connaissance, une rencontre avec ce que l'homme attend, sans qu'il le sache toujours lui-même ; une aspiration et une soif qui déterminent sa vie. Sans cette soif, sans cette attente, il ne pourrait y avoir de rencontre. Si l'objet de cette soif n'existait pas, il n'y aurait pas non plus en l'homme, cette attente. Dans cette rencontre, l'invisible devient certitude, c'est-à-dire possession aussi du réel.

    Tout cela veut dire que, dans l'expérience chrétienne de la foi, cette dernière n'est pas simplement le fruit, la manifestation d'une connaissance, la déduction d'un raisonnement ou de vérifications ; ce n'est pas le résultat d'un calcul mental et, en même temps, ce n'est pas seulement une émotion religieuse, qui peut être présente un instant, puis disparaître dans la minute suivante. La foi est essentiellement une rencontre, la rencontre réelle de quelque chose de très profond en nous avec ce vers quoi est dirigée l'attente inhérente à tout être, même si l'homme n'en est pas conscient. C'est saint Augustin qui a le mieux exprimé ce qu'était cette rencontre, cette "garantie de ce que l'on espère" et la "preuve des réalités qu'on ne voit pas". "C'est pour Toi-même que Tu nous as créés, Seigneur, et notre coeur ne pourra se calmer en nous tant qu'il ne T'aura pas trouvé." Cela nous conduit au troisième mot, le plus mystérieux de notre confession de foi : Je crois en Dieu ; cela nous amène au mot Dieu.

                                                                   A suivre...

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif - Ed YMCA-Press - F.X de Guibert  - Paris 2005 - ISBN : 2-85065-xxx-x & 2-7554-0032-3