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A.M Besnard

  • sens de la liturgie

    Je vous invite à croire, avec toute l'Eglise, que les fêtes liturgiques ne sont pas simplement des changements de programmes cérémoniels pour nous éviter de nous ennuyer en célébrant toujours les mêmes choses, et pour mettre à l'affiche tantôt la joie de l'enfance, tantôt la pénitence du Carême et tantôt l'allégresse de Pâques. Ce sont des "mystères", comme disaient les anciens, c'est-à-dire que s'y accomplit effectivement quelque chose de ce qui est célébré.

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 p. 85

  • la prière trinitaire

    Je vais essayer (...) de vous dire en quelques mots quels sont les critères d'une prière vécue au nom de Jésus, c'est-à-dire à l'imitation et à la suite de la sienne. Les points de discernement précédents s'appliqueraient à toute prière, même non chrétienne, qui chercherait à être vraie. Que pourrions-nous ajouter pour une prière qui se met dans la coulée du mystère trinitaire ?

    Prenons simplement les trois pôles de ce mystère: le Père, le Fils et l'Esprit.

    1. Notre prière chrétienne est une prière qui gravite autour du pôle qu'est le Père, source absolue, auquel tout vivant doit « la vie, le mouvement et l'être», comme le dit S. Paul. La prière s'avère ici, pour nous, être vraiment le lieu du Réel. Dieu est «Je suis» et le Père en tant que Père nous conduit toujours vers le maximum de réalité, cette réalité qu'il fait exister lui-même. Par conséquent, ta prière sera le lieu de l'accueil intégral de ce «réel». Autrement dit, l'espace de la prière doit ne rien exclure. Tout peut exister dans cet espace, être évoqué, que ce soit la vue de nos erreurs ou de nos péchés, l'impasse du moment ou la souffrance ou l'impuissance ou le mal, à l'œuvre dans le monde: dès l'instant que c'est réel, cela peut être là, dans la prière.

    Un critère s'ensuit: c'est la capacité de faire face. Voilà, me semble-t-il, comment on peut juger de la prière de quelqu'un: cette prière lui permet-elle de faire face à la réalité qui s'impose à lui ? y compris à la croix qui intervient dans son existence?

    La prière comme lieu du réel est aussi le lieu de la vérification de ce réel. Comment suis-je intégré dans cette réalité qu'il m'est donné de vivre? Comment est-ce que j'y joue ma partition? Voici donc un autre critère de la prière: la capacité d'affiner notre ajustement dans le quotidien. Autrement dit, lorsque quelqu'un  sort de la prière est-il plus capable d'avoir des réponses adéquates dans sa vie? Non pas que cela soit exigible en un instant, nous savons bien que c'est très lent, mais avance-t-on ou non dans ce sens?

    En outre, en relation avec le Père comme Source, un des lieux du réel pour nous est celui où nous reconnaissions que tout vient de Lui, où nous pouvons rattacher notre vie, notre action, à son action à Lui, à sa volonté sur nous, même dans l'obscurité de la manière dont elles s'accomplissent. D'où un nouveau critère de la prière qui est la capacité de bénir, de vivre ce que la  Bible appelle l'acte de bénédiction, à propos de ce que l'on vit, de la réalité au sein de laquelle il nous est donné d'exister. C'est un des apports très positifs du Renouveau charismatique: apprendre à bénir Dieu  pour toutes choses. Une force de paix se dégage de cette bénédiction.

    2. Voyons maintenant la prière en tant que reproduisant celle du Fils, Serviteur de Yahveh. La prière ici est vue comme le lieu où l'on passe par le retournement pascal. Je vous renvoie aux versets du chapitre 12 de S. Jean (27 ss.), où Jésus s'interroge devant sa Passion:

    Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je? Père, sauve-moi de cette heure? Mais c'est précisément pour cette heure que Je suis venu. Père, glorifie ton Nom.

    Jésus opère une sorte de retournement, «Père, sauve-moi de cette heure», c'est pratiquement la prière des psaumes, c'est le cri du psalmiste aux abois. Jésus va transformer la prière par un abandon encore plus total au Père:

    Père, glorifie ton Nom! Non pas ma volonté, mais la tienne,

    cela étant vécu dans la perception que cette volonté divine, si elle est épousée, aimée, désirée, est aussi libératrice pour les autres.

    Cela donne comme critère d'une telle prière les traits de l'humilité, de l'abnégation, d'une offrande de soi pour que le salut advienne à nos frères. Ce qui exclut du domaine de la prière tout ce qui serait de l'ordre des querelles pour des prééminences, des convoitises, pour des pouvoirs ou des charismes (comme Paul essaie  de le faire comprendre aux Corinthiens) ou des traits de suffisance ou d'arrogance. Chaque fois que des gens, dans leur prière, manifestent ces traits-là, on peut dire qu'ils prient d'une prière qui n'est pas encore passée par le creuset de la prière du Fils à Gethsémani et dans le mystère pascal. Ils célèbrent peut-être Dieu, ils sont peut-être pleins de bons sentiments, ils ont découvert l'univers spirituel mais, en fait, ils sont encore d'avant le mystère pascal.

    3. La prière enfin est accomplie dans l'Esprit, c'est-à-dire qu'elle est disponible a ce Souffle de vie qui circule dans le monde et dans l'Église, et qu'elle est ouverte à la communion. Cela donne comme critères d'une prière vraiment chrétienne: une capacité de louange; une capacité d'intercession active, de prendre vraiment en charge autrui dans la prière, en particulier «le souci de toutes les Églises»; l'acquiescement au service «me voici, envoie-moi». Une prière dans l'Esprit doit aboutir à cela; constamment, l'envoi, la mission est là au cœur de la prière, parce que c'est le même Esprit qui anime et habite et insuffle notre prière et qui, en même temps, ne cesse d'envoyer les disciples pour l'accomplissement de l'Évangile et du salut. A quoi j'ajouterai ce qui convient au Souffle, c'est-à-dire une espèce de magnanimité dans la prière, rien d'étriqué mais une large respiration!

    A-M. Besnard - Vers Toi, j'ai crié - Cerf 1979, pp. 125-129

  • Echapper à quelque chose

    Prier, c'est échapper à quelque chose, c'est chercher à échapper à quelque chose. Toute la question va être de savoir à quoi on cherche à échapper quand on se met en prière. Dans les psaumes, Dieu est souvent présenté comme un Refuge ou comme un Rocher: « Vers toi, mon Rocher, je cours, vers toi ma Citadelle imprenable » Ce vocabulaire du refuge n'a pas bonne presse. Je voudrais d'abord le réhabiliter, pour avoir précisément le droit de critiquer ensuite la manière dont on va chercher «refuge». A ceux qui vous font facilement reproche d'aller chercher «refuge», on a envie de dire: N'avez-vous jamais, à un moment de votre vie, eu besoin de trouver un  refuge ? En haute montagne il y a des « refuges », et les alpinistes savent bien les utiliser pour ne pas mourir de froid au milieu de leur ascension ; mais évidemment aussi celui qui monterait au refuge pour s'y claquemurer sans plus vouloir en sortir ni faire l'ascension de la cime, celui-là ne serait pas un alpiniste.

    Ce n'est pas l'existence du «refuge» qui pose question, c'est l'usage que l'on en fait. Que Dieu soit notre refuge, pourquoi pas, mais est-ce un «refuge» du genre «terrier» pour se terrer, ou bien un «refuge» du genre «désert» ou «montagne», au sens biblique de ces mots? Un sociologue décrivant les jeunes  d'aujourd'hui les voit se créer des «niches» où ils fuient une société dans laquelle ils ne se sentent pas à l'aise et où ils cherchent à se réchauffer entre eux. La prière, pour certains, fait partie de ces «niches», pour d'autres ce sera la drogue, pour d'autres, la musique pop ou simplement du «Whisky» avec les camarades. Telle est l'alternative: la prière sera-t-elle une «niche» écologique ou bien sera-t-elle ce qu'elle fut pour Jésus quand il s'en allait vers le désert ou vers la montagne? Lui aussi essayait d'échapper à quelque chose: lisez les textes et prenez garde à quoi (par exemple: Mc 1,35, 39 ; Jn 6, 15). Voilà, je crois, la question qui est posée à notre désir.

    Qu'il y ait en nous désir et besoin d'échapper a certaines choses, c'est normal et légitime. Mais la question est de savoir à quoi nous voulons échapper. Si c'est aux exigences inéluctables de notre vie, aux confrontations inévitables avec la souffrance, à certains conflits, à certaines difficultés, n'est-ce pas vouloir échapper à la Volonté de Dieu? Comment donc cela pourrait-il être une prière, quel que soit le jeu auquel nous avons l'impression de nous adonner, en criant: «Seigneur, Seigneur ...»?

    Mais si nous voulons échapper à ce qui nous empêche d'être justement dans la pleine réalité, si nous voulons par exemple échapper à l'emprisonnement possible de notre action par nos conceptions trop étroites, si nous voulons échapper à l'affadissement de notre âme soumise au conformisme et à la banalisation qui règnent dans notre milieu, alors c'est autre chose! Il est normal de vouloir échapper à ces risques de dégénérescence en allant, non pas vers le trou d'un terrier, mais vers ces grands horizons du désert ou de la montagne bibliques où nous pourrons respirer de nouveau à la  hauteur de Dieu.

    Telle est la question qu'il faut poser à notre désir. En fin de journée, en déchargeant son fardeau devant le Seigneur, se demander : Qu'est-ce que je viens chercher maintenant? De quoi veux-je à tout prix me débarrasser? Ou, au contraire, qu'est-ce que je veux à  tout prix rejoindre? Il y a des jours ou, honnêtement, vous devrez avouer que vous voulez vous débarrasser de ce qui fait votre vie, votre prière sera alors de vous ressaisir pour obtenir du Seigneur la force de porter le fardeau. Ou, au contraire, vous voulez vous débarrasser de toute la part d'inauthenticité qui a pesé sur vos épaules pendant la journée, à cause des circonstances et votre prière cherchera à rejoindre la vraie souffrance des gens ou les vrais drames du monde ou la vraie Parole de Dieu.

    A-M. Besnard - Vers Toi, j'ai crié - Cerf 1979, pp. 117-118

  • des balises pour la prière

    De façon très globale, essayons déjà de caractériser la prière qui sera l'œuvre de la foi (foi entendue non au sens du contenu, mais de l'attitude de l'âme et de sa rectitude). Il me semble qu'on peut situer une prière qui chemine dans l'axe de la foi par rapport à deux fossés dans lesquels la prière peut faire naufrage.

    Le premier fossé, c'est de considérer la prière comme une sorte de tribut payé à la divinité sans véritable engagement du cœur. C'est une tentation permanente de la prière pour quelqu'un qui a reconnu qu'il dépendait de Dieu, pas simplement d'un Dieu, mais même du Dieu vrai. Pour celui-là, il est évident que la prière s'impose sous une forme ou sous une autre, qu'il faut bien qu'il reconnaisse que Dieu est son Dieu par certains actes, gestes, rites, cultes, et cela peut très vite tourner à l'obligation pesante (...) 

    Là, encore, on trouverait des exemples dans l'histoire d'Israël: voyez les paroles des prophètes contre le culte ritualiste d'un Temple où l'on allait parce qu'il fallait bien payer à Dieu ce tribut, le cœur n'y était pas.

    L'autre fossé, c'est la prière conçue comme défoulement aveugle d'un certain désir. C'est une prière ici qui est passionnée, trop humaine. S'y manifeste l'agressivité à l'égard d'autrui, ou l'auto-satisfaction, ou au contraire un masochisme d'auto-accusation. On se passionne pour se reconnaître coupable devant Dieu mais d'une façon exagérée, dans une espèce de traumatisme de culpabilité qui n'est pas sain. Ou bien, au contraire, à l'autre extrémité de ce désir on quête la jouissance de Dieu, une espèce d'érotisme spirituel qui se ferait jour dans certaines formes de prière et de recherches de prière. Ce que S. Jean de la Croix appelait d'un mot très juste, pour les commençants dans la vie de l'oraison : la tentation de gourmandise spirituelle.

    Eh bien, la foi est une victoire incessante pour éviter autant le volontarisme ascétique que l'érotisme spirituel. Trois traits me semblent caractériser l'attitude de foi qui doit animer une prière chrétienne :

    1. Une attention au désir de l'Autre "divin"  (...) La foi, c'est Dieu qui nous cherche (...)

    2. L'accomplissement de notre être essentiel. Dans la prière, notre être le plus profond (...) achève sa naissance. (...)

    3. L'accueil d'autrui, une mise en disponibilité à l'égard d'autrui (...) La prière la plus silencieuse, même la plus retirée, la plus érémitique, a cette dimension (...)

    A-M. Besnard - Vers Toi, j'ai crié - Cerf 1979, pp. 112-114

  • rien ne peut survenir d'ailleurs

    L'homme moderne s'est habitué peu à peu à ne voir le monde que comme une totalité fermée. Bien sûr il le constate et le conçoit ouvert à son évolution interne, qui est prodigieuse et incessante, mais, acquis aux évidences communes de la pensée athée (matérialiste, nietzschéenne, etc.) et familiarisé avec la vision scientifique de l'univers, il estime avoir démystifié l'existence de tout «outre-monde», «arrière-monde», «autre monde».

    L'incapacité de concevoir une transcendance qui ne succombe pas aux critiques, aux ironies ou aux démasquages de la raison le paralyse dans le moment même où il voudrait faire appel au Dieu qui est ancestralement, pour l'homme qui prie, « dans son sanctuaire  céleste », le Dieu par-dessus tout, le Dieu qui écoute et peut survenir d'un quelque part autre que le monde. Se tourner vers Dieu est ressenti instinctivement comme une attitude suspecte: ou bien, en effet, c'est se tourner vers l'Etranger absolu, mais qu'avons-nous à faire avec lui ou lui avec nous? Le seul fait de le penser tel nous aliène en nous faisant devenir objet abdiquant notre liberté sous la dépendance de sa subjectivité conjecturale et tout imaginaire ! Sa forme dans notre esprit n'est qu'un fantasme pathologique. Ou bien il n'est qu'un prête-nom et un travesti pour un faisceau de réalités ou de forces intérieures à notre monde, et l'invoquer n'est qu'une manière détournée, celle des faibles, pour tenter de nous approprier notre propre bien.

    Ces dispositions mentales ne dissuadent pas seulement de prier, mais déjà de croire. Cependant c'est dans la tentative de la prière qu'elles manifestent de la manière la plus aiguë leurs propriétés inhibantes. En effet, le mouvement même de la prière, lequel est décentrement de soi et abandon à un Autre, exige dans son son premier instant une attitude qui est vécue inévitablement comme naïveté, ou, si l'on préfère, comme simplicité. La mentalité moderne fait sourdement honte à l'esprit humain de cette naïveté et jette sur elle  une suspicion a priori. Chacun a introjecté cette honte au-dedans de soi comme inhérente à sa dignité même,à la façon d'une nouvelle éthique. Tout se passe comme si la raison moderne imposait une certaine  « tenue » mentale, et l'attitude de prière est estimée  aussi incompatible avec elle que le vice avec la vertu. Entrer en prière supposera désormais qu'on ait surmonté ce nouveau conformisme mental, tout en échappant à ce qu'il y a de pénétrant et de juste dans la critique de la raison moderne concernant nos représentations de la transcendance divine. Reconquérir une nouvelle « naïveté » (c'est-à-dire une nouvelle liberté jaillissante) qui, loin d'être une régression par rapport à l'attitude critique, en serait un dépassement: tel doit être l'effort de l'orant moderne.

    A-M Besnard - vers Toi, j'ai crié - Cerf 1979, pp. 56-57

  • prier en ce monde

    La prière la plus élémentaire, la plus universelle, celle qui hante les religions d'un bout à l'autre, y compris la religion d'Israël, n'est jamais que la modulation indéfiniment variée du thème unique: Ah! Seigneur, sauve-moi ! (sauve ma vie, sauve mon âme). Cela nous paraît grossier et indigne d'un homme évolué. N 'oublions pas que c'est dans cette prière-là que Jésus lui- même s'est trouvé entraîné à Gethsémani; et n'oublions pas que sous les vêtements somptueux, voire sous les travestis subtils de notre culture supérieure, la psychologie des profondeurs nous ramène nous aussi, et quoique nous voudrions nous flatter d'y échapper, à ce drame fondamental. S'il en est ainsi, on comprend que la poussée actuelle vers une prière  renouvelée soit à mettre en rapport étroit avec ce drame assez universel et radical que j'appellerai : la détresse du moi chez l'homme moderne. S'il est vrai que la prière est le cri d'un sujet désirant, en quête d'aboutissement dans son désir et d'accomplissement de sa subjectivité, comment ne pas se demander est, qui est au juste ce sujet qui prie quand il y a prière ? Un homme prie: qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce qui s'exprime là? Qui prie quel Dieu et en vertu de quoi ? Autrefois la réponse pouvait sembler aisée. Qui prie ? mais, vous le voyez bien: un tel, militant de ceci, de cela; un tel, membre de ce tiers-ordre qui s'est  engagé à prier comme ceci ou comme cela; monsieur le curé, à qui l'Église a solennellement confié sa prière objective, fonctionnalisée, obligatoire.

    Aujourd'hui la réponse n'est plus si simple, et je dis qu'elle ne peut être apportée si l'on ne prend pas conscience de la détresse du moi chez l'homme moderne. Qu 'est-ce que je veux dire par là?

    Je veux dire que l'homme, en tant que moi, que sujet individuel éprouve une peine croissante à savoir qui il est, à garder son identité et déjà à la connaître. Et que  cette question n'est pas un de ces irritants problèmes  secondaires qui viennent se greffer sur le développement de l'humanité et qui font perdre un temps précieux qu'il vaudrait mieux consacrer à des problèmes plus sérieux. Cette question est l'une des plus importantes que l'humanité ait à porter et à éclairer dans les générations à venir. Je ne peux ici que très succinctement rappeler les composantes de ce problème, au risque d'être outrageusement schématique.

    En gros: la société occidentale s'est édifiée sur le mythe et l'idéologie du plein développement de ce que nous nous glorifions d'appeler la personne: la conquête politique des droits civiques, l'idéologie démocratique, les valeurs culturelles dominantes, les motivations du progrès de la science et de la technique - tout en principe a été finalisé par l'épanouissement maximum du maximum de sujets personnels.

    Or la personnalité qui s'est ainsi développée semble, chez chacun, avoir été beaucoup moins la fameuse personne libre, responsable et heureuse, qu'un moi à la fois exacerbé et aliéné. Un moi dont on flatte tous  les besoins, pour lequel même on crée toutes sortes de besoins nouveaux, et qu'en même temps on soumet à les frustrations de plus en plus douloureuses. Bruno  Bettelheim écrit: «L'homme moderne souffre de son incapacité à faire un choix, qu'il croit inévitable, entre la liberté et l'individualisme d'une part, le confort matériel de la technologie moderne et la sécurité d'une société de masse collective d'autre part. A mes yeux, c'est le véritable conflit de notre temps! » (B. Bettelheim, Le coeur conscient. R. Laffont, p. 59) L'illustration à la fois réelle et symbolique de cette situation pourrait être donnée par ce que nous appelons l'érotisme ambiant: les sens de l'individu sont éveillés, surexcités; et, en même temps, sont ôtées à la plupart les possibilités réelles d'accomplir dans une relation heureuse leur sexualité. Le même Bruno Bettelheim ecrit encore: « ... une époque qui offre tant de possibilités d'échapper à l'identité personnelle en raison du confort et des distractions qu'elle propose, exige un renforcement proportionnel du sentiment d'identité. Une époque qui incite l'homme à laisser la machine pourvoir à ce qui est essentiel à son existence exige, plus qu'une autre société, que l'homme discerne clairement ce qui est essentiel et ce qui est contingent, notion dont il n'avait pas besoin lorsque le superflu était rare.» (B. Bettelheim, Le coeur conscient, ibid p. 117)

    De telles contradictions dans la civilisation mènent l'homme à la détresse  (...) 

    Les sciences humaines, en effet, tendent à jeter un doute mortel sur la valeur et la consistance de notre moi personnel. Par exemple, « la psychanalyse représente, comme le rappelle P. Ricœur commentant Freud, la troisième et probablement la plus cruelle des humiliations infligées au narcissisme. Après l'humiliation cosmologique que Copernic lui-même  infligea, ce fut l'humiliation biologique, issue de l'œuvre de Darwin. Et maintenant, voici la psychanalyse qui lui révèle que " l'Ego n'est pas maître en sa propre demeure "; l'homme qui savait déjà qu'il n'est ni le seigneur du cosmos, ni le seigneur des vivants, découvre qu'il n'est même pas le seigneur de sa psychè » (P. Ricoeur - De l'interprétation, Essai sur Freud, Ed du Seuil, p.414

    Ou encore l'ethnologie structuraliste amène l'un de ses plus illustres représentants à remarquer : « ... j'existe. Non point, certes, comme individu ; car qui suis-je, sous ce rapport, sinon l'enjeu à chaque instant remis en cause de la lutte entre une autre société, formée de quelques milliards de cellules nerveuses abritées sous la termitière du crâne, et mon corps, qui lui sert de robot ? Ni la psychologie, ni la métaphysique, ni l'art ne peuvent me servir de refuge, mythes désormais passibles, aussi par l'intérieur, d'une sociologie d'un nouveau genre qui naîtra un jour et ne leur sera pas plus bienveillante que l'autre. Le moi n'est pas seulement haïssable: il n'a plus de place entre un nous et un rien.» (C. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Plon, pp. 374-375)

    Les sociologues nous montrent que le nous n'a pas beaucoup plus de fondement ultime et justifié, mais il a en a plus que le moi, qui ne vit que pris et nourri par les mailles de son réseau. Et la sourde conscience d' habiter une planète qui comporte désormais des milliards d'individus en accroissement constant et rapide contribue à humilier un moi déjà apeuré par les effets sur sa vie quotidienne, pourtant encore très timides, des nécessaires structurations collectives. L'homme  (est-il tenté de rêver dans ses cauchemars) est-il autre  chose qu'une molécule un peu plus perfectionnée que les autres? Le rassemblement momentané, sous l'organisation d'un cerveau et d'un psychisme particuliers, mais point très remarquables, de quelques données biologiques éphémères ?  

    Je ne crois pas que ces questions soient des épouvantails rhétoriques qui n'effraient que quelques esprits romantiques. De façon indicible peut-être et confuse, mais réelle, c'est le «sens» (si l'on ose dire !) qui transpire de notre culture ambiante, et c'est cela que respirent l'homme de la rue, et davantage d'abord la jeunesse, laquelle est infiniment plus vulnérable et plus sensible, étant encore neuve, à la modification des climats culturels.

    Cette compréhension de l'homme par lui-même qui l'amène à critiquer sérieusement ce qu'il appelait jusqu'ici son moi, nous le vivons en Occident comme  une descente vers l'absurde. Or l'absurde est intolérable.

    Il me semble que c'est ici très précisément que joue la rencontre singulière entre notre Occident et l'Orient asiatique; que le moi ne soit qu'un agrégat momentané d'éléments physiques, psychiques, historiques, c'est le fond de la pensée asiatique. Depuis des millénaires, l 'Orient vit avec la conviction que le moi est impermanent et n'est qu'illusion ou non-être. Or cette conviction, il la vit non comme le comble de l'absurdité et de l' inacceptable mais comme le principe même d'une libération et d'une sérénité.

    Je crois que c'est cela qui frappe l'Occidental, qui d' une part veut se réaliser, qui d'autre part apprend à longueur de science que le moi n'est rien, et qui enfin veut pourtant trouver une issue. Il découvre justement  une civilisation qui a fait de la renonciation au moi la condition de la réalisation véritable: comment ne se sentirait-il pas mû, par une logique irrésistible, à explorer de tels chemins? Même s'il ne se doute pas, au point de départ, de ce que cela peut lui coûter. (...)

    Par sa participation au destin historique de l'humalité dont il est, le croyant éprouve en lui la réalité de la détresse dont nous parlions. Il porte les questions qui en découlent et il chemine aussi sur certaines pistes d'exploration. Mais il lui est advenu quelque chose d'inaliénable: croire, pour lui, signifie qu'il donne réponse en partenaire personnel à un Dieu personnel. Certes, la démystification du moi qu'opère le monde moderne l'amène à ne pas croire trop vite avoir compris ce qu'est une personne. Le croyant ne sait peut-être pas, a priori, ce qu'est une personne ni s'il est une personne: mais il le découvre par l'acte même par lequel Dieu le rejoint et lui redit en quelque sorte, sur le mode adoptif, ce que le Christ a entendu au sortir du baptême dans le Jourdain: «Tu es mon Fils bien-aimé.»  

    A-M Besnard - Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, pp. 36-43.49-50

  • Parce qu'ils n'ont pas rencontrée Dieu vivant

    Le malheur des religions en général, et du christianisme en particulier, a été de se réduire chez un trop grand nombre à un pur système de représentations socio-mentales. Un Dieu Créateur, un Dieu Amour en trois Personnes distinctes et unes, un Dieu qui se livre aux hommes en la personne du Verbe fait chair et qui ramène dans une unité de type absolument original, par et dans le corps glorifié de Jésus, la totalité de sa création matérielle et spirituelle, et tout le reste enfin n'ont plus constitué qu'un ciel d'idées générales ou singulières, dont beaucoup se disent aujourd'hui que c'est un décor bien vieillot, bien compliqué et bien inutile. C'est que le langage de leur foi est devenu un livre scellé, rien moins qu'une expérience même balbutiante. C'est qu'ils ont perdu le secret, qui est inséparablement celui de la révélation du Dieu vivant et  celui de leur propre destin.

    Ceux qui ne savent pas le secret

    Se moqueront de toi

    Et tu en seras tout attristé;

    Mais ne perds pas courage,

    Pêcheur de perles, ô mon âme !

     

    Le secret ? Oh! certes pas un ésotérisme plein de chiffres et de formules bien gardées. Mais l'accès à un Cœur, au Foyer divin: « Tout m'a été remis par mon Père et nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, comme nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 27).

    (...)

    Cependant à ceux des chrétiens qui, ne sachant plus ce qu'ils croient ni ce qu'ils cherchent, s'en vont de-ci de-là prêts à tous les exotismes et à tous les syncrétismes, j'entends comme une voix s'écrier: Qu'allez-vous donc voir  en Orient ? Des connaisseurs de secrets ? Mais les secrets se découvrent maintenant dans les laboratoires des savants. Alors, des hommes dotés de pouvoirs merveilleux ? Mais ceux qui ont les pouvoirs les plus merveilleux marchent désormais sur la lune. Qu'allez-vous donc voir ? Des sages ? Oui, en vérité, et plus que des sages : des pêcheurs de perles qui ont plongé plus profond vers le fond de bien des choses que beaucoup de ceux parmi vous qui se sont prétendus sages. Et pourtant, sachez-le bien, « le moindre dans le Royaume des cieux est plus grand » qu'eux tous (cf. Mt 11, 11).

    Or cette parole du Seigneur ainsi paraphrasée ne peut pas signifier à mes yeux le sot contentement de celui qui se croit possesseur et maître de la vérité ou à qui l'on garantit qu'il a gagné le gros lot. C'est une énigme profonde, profonde, dont le sens n'apparaîtra qu'à celui qui se fera tout à la fois « petit enfant » (au sens du Christ) et pêcheur de perles dans les fonds, somme toute si peu explorés, de l'Évangile.

    A-M Besnard - Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, pp. 19-20.22-23

  • Notre Dieu est un Dieu qui vient

    Caractéristiques sont les expressions par lesquelles tente de se dire l'expérience du croyant. Dieu parle. Ce n'est pas n'importe quelle parole, mais une parole en langage d'homme et intelligible à l'homme, le saisissant dans son destin, l'interpellant dans sa personnalité et dans sa liberté. Par elle l'homme se sent rejoint d'une manière unique, atteint « au cœur ». Il confesse que « Dieu était ici et je ne le  savais pas » (Gn 28, 16). Le croyant n'a justement plus d'abord à s'interroger sur la distance et le lieu d'où lui parvient la voix de Dieu, car il la découvre « tout près de lui, sur ses lèvres et dans son cœur » (cf. Dt 30, 14 ; Rm 10, 8).

    Et pourtant il ne s'y trompe pas, cette voix résonne chez lui, elle n'est pas de lui. La foi se définit comme le don inexplicable et gratuit qui lui permet d' identifier Celui qu'il est en train de rencontrer. Quelque chose en lui sait désormais, même si toutes ses facultés n'en sont pas encore convaincues, qu'il n'y a pas  erreur : « Celui qui te parle, c'est Lui » (cf. Jn 9,37). Le Dieu biblique se révèle Dieu dans l'acte imprévisible par lequel il abolit tout un système de distances (et donc toute une problématique religieuse, toute une piété psycho-cosmique) et se manifeste comme Celui-qui-vient, comme Celui qui est advenu à l'homme.

    Lorsqu'il est là, il se dit de façon suprême dans le Nom qui signifie « Je suis », mais ce Je-suis n'est pas l'identité d'un Etranger, car cela laisse entendre aussi Je-suis-avec-vous. D'ailleurs le Christ lui-même le confirme: il serait indigne de l'homme d'adorer un Dieu dont la voix lui serait étrangère, car même les brebis fuient les étrangers « parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers » (Jn 10, 5). Ainsi le Dieu vivant prend-il toujours les devants : lorsqu'il vient, il  ne parle pas avec complaisance des Ailleurs mystérieux ni des Autres mondes d'où il serait censé arriver, mais nous le trouvons toujours là où l'homme est appelé à être et où il ne se trouve pas encore. Chacun le rencontrant découvre avec stupeur qu'il est plus  intimement de son propre pays que lui-même : n'est-ce pas la constatation qui se dégage des rencontres de Jésus dans l'Évangile ? Seul un Dieu qui se dévoile tel peut être Dieu: voilà notre conviction chrétienne. 

    Evidemment l'homme pose des questions: le croyant a constamment envie de demander: «Maître, quand es-tu arrivé ici ? » (Jn 6, 25), ou comment es-tu venu ? ou comment cela peut-il se faire ? Celui qui vient ne perd jamais de temps à répondre en personne et de manière révélée à de telles questions, il les élude toujours. Non qu'elles soient absurdes : la théologie pourra s'employer à y faire correspondre des explications convenables, mais elles ne constituent plus des préalables de la relation avec Dieu puisque justement par sa « venue », Dieu les a en quelque sorte court-circuitées. La vraie réponse du Dieu advenant, c'est simplement sa manifestation: « C'est bien Moi » (Lc 24, 39), accompagnée des signes auxquels il se laisse reconnaître. 

    Tel est le porche chrétien de la prière : non plus, pour « se mettre en présence de Dieu », arpenter en esprit les abîmes supposés des transcendances inconnaissables et imaginer l'Extra-monde où siégerait le  Dieu semblable à rien, mais plus humblement considérer l'une ou l'autre des traces du Dieu advenu, tressaillir et reconnaître, dans le tréfonds vivant d'une foi sans cesse donnée à neuf, la vérité de cette venue « C'est moi » - « Oui, Seigneur, je crois que c'est Toi, que Tu es, que ton Esprit me donne de t'invoquer par ton vrai Nom, que Tu t'es ouvert à moi pour que je m'ouvre à Toi », pénétrer alors plus avant dans l'amitié « christomorphe» de ce Moi miséricordieux et trinitaire.  

    A-M. Besnard - Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, pp.65-68

  • connaître vraiment Jésus Christ

    Changer sa vie, ce n'est pas changer de peau ni échapper par impossible aux conditionnements de notre personnalité. Être libéré de la culpabilité, ce n'est pas être déchargé de nos responsabités ni de porter les conséquences de nos actes. Etre libéré de la peur de la mort, ce n'est pas être épargné par toutes les formes de souffrance et d' angoisse. Être confirmé dans la dignité d'une créature en laquelle s'accomplit tout l'univers matériel, ce n'est pas avoir licence d'un orgueil prométhéen ni dispense d'une soumission humble et besogneuse aux lois de la réalité.

    Connaître vraiment Jésus-Christ, c'est laisser le choc en retour de sa prise de distance réagir profondément sur nous. C'est accepter de croire qu'il nous a tant aimés qu'après être mort pour nous, il ait préféré échapper à nos prises sensibles. C'est accepter de croire qu'il est pour nous vie, réponse et lumière, et qu'il nous laisse pourtant patauger dans nos ornières, prier sans succès apparent, chercher sans consolation soudaine et facile. Nous disons vouloir qu'il règne sur le monde, mais la satisfaction que nous attendons de ce triomphe terrestre et la complaisance que l'Église en a parfois tirée lorsqu'elle a cru à certains moments que c'était arrivé sont trop suspects pour que Jésus ne prenne ses distances et ne laisse l'histoire dérouter notre rêve. Nous voulons convaincre les hommes qu'avec lui ils seront tout à fait heureux, qu'ils n'auront plus ni névroses, ni souffrances, ni tristesses, mais ça ressemble trop aux pensées humaines de S. Pierre devant la Passion pour que Jésus ne nous crie: taisez-vous, vous trahissez mon message. (...)

    La distance qu'il prend, c'est par rapport à notre cœur mesquin et grossier ; mais pour celui qui a purifié son cœur selon le conseil des Béatitudes, il s'agit de tout autre chose. La distance se transmue en proximité. « Celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et Je l'aimerai et me manifesterai à lui » (Jn 14, 21). « Vous comprendrez alors que je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous » (Jn 14,11) « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps » (Mt 28,20). Ne peuvent comprendre cela que ceux qui le vivent, par la grâce de l' Esprit. Ma mission est ici de m'exclamer  : ce devrait être nous tous, car tous nous avons reçu l'Esprit. Mais nous ne pouvons vivre ces choses qu'après avoir compris et accepté le jeu dramatique que Jésus est venu jouer chez les hommes et dans notre propre vie. Qu'après avoir accepté d'être touchés par lui en plein coeur de nos passions mal vécues, et de nous être battus avec sa Parole jusqu'à avoir enfin compris qu'il fallait nous faire pauvres pour accueillir son règne, courageux dans la souffrance pour le suivre dans sa Passion, humbles devant la vie et devant les autres pour être glorifiés avec lui.

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 82-84

  • l'aveugle que je suis

    "Viens à Jésus avec ton cœur" : attention ! je ne parle pas de sentiments que l'on s'ingénie à éprouver, je n'invite pas à se faire un faux Jésus adorable à partir de nos désirs idéalistes ou de nos illusions délirantes. Viens à Jésus avec ton cœur : comme l'aveugle guéri s'en est approché, c'est-à-dire aie le courage de voir, de tout voir, de ne pas ciller devant la réalité, celle de toi-même et celle du monde, et celle de Dieu qui agit en toi-même et dans-le monde. Et ayant vu, aie le courage de vivre sans pécher contre la lumière.

    C'est dur, d'oser voir. C'est une épreuve. C'est une épreuve de deux manières. D'abord parce qu'il faut soutenir la découverte de tout ce que nous aurions préféré ne jamais apprendre. Le  premier spectacle qu'a eu sous les yeux l'aveugle guéri, ce furent les hochements de tête des badauds, la lâcheté de ses parents, les trognes des notables qui grenouillaient à qui  mieux mieux pour étouffer la vérité. Spectacle effarant, digne sans doute du pinceau d'un Jérôme Bosch ou d'un Goya ! La bêtise, la méchanceté, l'incompréhension, l'injustice humaines ne se rencontrent pas sans douleur. Ou simplement, quand on a vingt ans, la complexité du monde, le désordre des choses, le malheur des êtres, l'absurdité de tant d'existences, l'inévidence du rôle qu'on peut jouer. Comment ne pas sombrer dans un pessimisme semblable à celui que notait dans son journal un auteur dramatique: « J'ouvrais les yeux le matin avec, c'est exact, un vrai plaisir de voir la lumière du jour : je me levais et, au bout de quelques minutes, comme un manteau de plomb, la lassitude écrasait mes épaules. Et derrière tout, cette pensée : je ne vis pas, la vie s'en va ; et, à l'intérieur de chaque  fruit, le noyau inévitable de l'angoisse, de l'idée de mort ... C'est comme si  je voyais, en plein jour, la nuit, la nuit mêlée au jour : le soleil noir de la mélancolie » (Ionesco, Journal en miettes, pp. 135-136)

    Seuls les yeux du Ressuscité, de Celui qui a triomphé de toutes les ténèbres que les hommes accumulent sur eux-mêmes, peuvent nous donner  de voir non plus la nuit jusqu'en plein jour, « le soleil noir de la mélancolie », mais bien plutôt, comme le dit un psaume, « le jour jusqu'en pleine nuit » (Ps 139,12), « le soleil de justice », c'est-à-dire le bien à l'œuvre même au milieu du mal, la vie à l'œuvre au milieu de la mort, l'espérance à l'œuvre au milieu du chaos.

    Après cette première épreuve, il faut en subir une seconde. Elle consiste à oser se voir soi-même. Ce que l'on a reconnu provoquer dans le monde tant d'affreuses injustices ou de pitoyables malheurs, il faut en déceler le virus actif dans notre propre cœur. Jésus reproche à ses adversaires de prétendre voir clair, alors que l'aveuglement les tient: c'est cela qui les perd. Quand on  accepte de voir les mécanismes de ses propres lâchetés, de ses propres vanités, de ses propres peurs, de ses défenses contre l'appel à l'amour véritable d'autrui, alors on découvre ses zones d'aveuglement et petit à petit on commence à leur échapper. Tel est bien le sens authentique de  la pénitence féconde.

    Alors, déjà le cœur, le cœur vivant se nourrit  d'un sang neuf. Débarbouillé de ses mensonges, il  redevient disponible pour l'avenir, pour la rencontre, pour la communication, pour la joie. « Viens à Jésus avec ton cœur et il te donnera ses yeux. » Heureux celui qui, ayant commencé de voir toutes choses avec les yeux de Jésus, ne pèche plus jamais contre la lumière; il sera lui-même lumière pour les autres.

     

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 54-57

  • Souffle de vie

    Quel langage serait à la hauteur de ces choses, quelles paroles assez formidables pourraient nous faire saisir intuitivement la réalité infinie de cette Décision et de cette Action divines que nous appelons la Résurrection de Jésus ? De même qu'aucun œil humain n'est apte à regarder directement le centre d'une déflagration atomique, aucun regard, aucune pensée, aucun mot humains ne peuvent embrasser le mystère du Christ ressuscitant. Et nous savons que nous sommes loin du compte lorsque nous nous  contentons d'affirmer que l'histoire de Jésus s'est continuée après la Croix, que son corps s'est relevé du tombeau, que sa présence s'est faite sensible à ceux qui ont cru en lui et qu'il demeure agissant parmi nous, et tant d'autres balbutiements, d'ailleurs fort justes, par lesquels nous essayons de dire aux autres ce qui fait la substance de notre foi. (...)

    Pourtant je veux encore aller plus loin. Je veux descendre plus profond avec vous dans notre expérience chrétienne. Paul nous dit que l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en nous (Rm 8, 11). L'Esprit, le Souffle ! C'est par l'Esprit, c'est par le Souffie de Dieu que Jésus s'est relevé de la mort, et c'est ce même Esprit que nous avons reçu. C'est pourquoi, lorsque nous sommes obligés de convenir que l'événement proprement dit de la nuit de Pâques échappe à notre saisie, nous n'avons pas encore tout dit. (...)

    L'explosion initiale de l'événement de Pâques nous échappe sans doute, mais je dirai que nous avons été saisis par le souffle de l'explosion. Saisis, enveloppés, pénétrés par ce souffle. Par ce souffle, Jésus a été conduit de la mort à la vie, de ce monde à son Père, de la nuit du tombeau au grand jour de la gloire, et c'est ce Souffle, ce même Souffle, qui nous anime, qui cherche à nous entraîner, nous aussi ...

    Hélas, hélas, nous lui opposons tant de résistance, d'inattention, d'incrédulité ... Nous sommes si souvent enfermés par nos mentalités, par nos idées, par nos égoïsmes comme dans les scaphandres des marches sur la lune : aucun souffle du dehors n'est sensible à l'homme claquemuré dans un scaphandre! (...)

    Nous ne sommes pas faits pour la mort ni pour l'absurde. Nous sommes faits pour le Royaume  que Jésus n'a cessé d'annoncer et dont il nous a ouvert l'accès par sa Croix et sa Résurrection. "Et du lieu où je vais, vous connaissez le chemin ", disait-il tranquillement à ses discIples (Jn 14,4). 

     

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 59-64

  • Je te donnerai mes yeux

    Autour de Jésus une société s'agite. Elle a ses foules de braves gens, ses paysans, ses pêcheurs, ses artisans. Elle a ses leaders, ses notables, ses intellectuels, ses politiciens. Elle a aussi ses pauvres, ses marginaux, ses malades, ses infirmes. Tel était l'aveugle mendiant dont nous parle l'évangile (Jn 9, 1-41). Posté chaque jour au même endroit, figure familière aux gens de Jérusalem, il complétait le pittoresque des rues (s'il y avait eu des touristes à l'époque, sa photo aurait sans doute agrémenté toutes les collections). Bref, il ne gênait personne. Il n'existait réellement pour personne et même plus pour ses parents. Sauf, soudain, pour Jésus. De cet aveugle, il  fait un homme voyant clair. De ce mendiant, il va faire un disciple ardent et rayonnant de lumière. De cet inexistant, il va faire le provocateur d'une affaire qui n'est pas conclue puisqu'elle continue  à se débattre en chacun de nous, en chacune de nos sociétés. En plein Jérusalem, il lui ouvre les yeux. Il en refait un homme qui vient à peine de naître et qui s'avance avec la droiture d'un premier homme, avec la simplicité foudroyante d'un  enfant. Il atteste ce qui est, ce qu'il sait. Rien de plus, rien de moins. «Il y a une chose que je sais: j'étais aveugle et maintenant je vois.» Quoi de plus innocent, quoi de plus modeste et, pour tout dire, quoi de plus insignifiant au regard des  grands enjeux d'une société ? Mais là où règne l'aveuglement, avec ses acolytes obligés qui s'appellent mensonge, hypocrisie, intimidation, mauvaise foi, la moindre vérité un peu insolite devient gênante, il faut la faire taire. Les astucieux chefs de la synagogue s'y emploient. Ils gagnent la première manche. Avez-vous remarqué cela? toujours la mauvaise foi gagne la première manche. Ils la gagneront aussi sur Jésus quand ils réussiront à le faire crucifier.

    Mais ils ne pourront fermer les yeux à celui qui vient de les ouvrir. Ils ne pourront éteindre la lumière que ces yeux commencent à contempler, à rayonner, à répandre. Comme le dit si bellement un auteur, « la lumière invente les yeux » (Joseph Delteil). Parce que Dieu est Lumière, il a inventé les yeux de Jésus pour regarder notre monde comme personne avant lui n'avait pu le regarder, jusqu'au tréfonds de notre être, dans une vérité et une intensité qui sont à la fois inexorables pour le mensonge et miséricordieuses pour la faiblesse. Et parce que Jésus est la lumière du monde, il a inventé des yeux pour ce mendiant aveugle. Et lors de notre baptême, il nous a inventé des yeux pour commencer à regarder le monde, à nous regarder les uns les autres, à regarder Dieu son Père comme lui-même les regarde.

    Écoutez ce proverbe arabe, et qu'il vous serve de fil conducteur pour sortir du labyrinthe de l'obscurité et du mensonge: « Viens à moi avec  ton cœur et je te donnerai mes yeux ».  

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 51-53

  • La soif de Jésus et la nôtre

    Nous crions que nous avons soif; nous nous pressons autour de toutes sortes de puits avec nos cruches pour recueillir un peu d'eau pour nous désaltérer. Or Jésus est là, il nous rencontre, et à notre cri il répond: moi aussi, j'ai soif. Il est venu parmi nous comme quelqu'un qui, lui aussi, connaît la soif. Nous sommes assoiffés de justice, disons-nous, mais ce Jésus l'a été plus que tous : «Je suis venu jeter un feu sur terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé » (Lc 12, 49). Nous sommes affamés de communion et de fraternité, mais ce Jésus n'a vecu que pour rassembler dans l'unité d'un même amour tous les hommes qui sont enfants de Dieu dispersés. Nous avons soif de divin, soif de la vraie vie, mais ce Jésus a laissé échapper la soif qui le dévorait: «Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de toi avant que fût le monde» (Jn 17, 5).

    Seulement, entre la soif de Jésus et la nôtre, quel abîme! Comme les Samaritains se contentaient d'un culte mélangé, nous nous contenterions si facilement de boire une eau boueuse. Nous nous contentons si vite des «à peu près» et les semblants de la justice, de l'amour, de l'adoration. Nous avons soif de justice, mais nous pensons que d'améliorer quelque peu le sort des plus malheureux, cela suffira. Nous  avons soif de communion fraternelle, mais pour les uns quelques relations polies au sein d'une Église très individualiste suffisent amplement, et pour les autres, un peu de chaleur collective dans une  bonne ambiance trompe trop aisément la soif. Nous avons soif de dépasser la banalité de notre vie superficielle, soif d'absolu, disons-nous, mais les succédanés modernes du sacré, les horoscopes et les fantasmagories de l'irrationnel suffisent amplement à beaucoup, tandis que les autres se consolent dans de vagues sentiments d'infini par la drogue, le naturisme ou la religiosité exotique.

    Jésus a soif avec nous, parmi nous, mais autrement que nous. La seule justice accomplie sera pour lui celle qui pourra s'appeler véritablement Royaume de Dieu: et tant que ce Règne ne sera pas advenu, il y aura pour lui travail et labeur: « Mon Père travaille toujours, et moi aussi je travaille» (Jn 5, 17). La seule fraternité solide sera celle qui sera scellée dans l'amour de l'unique Père des hommes, et pour cela il livre sa propre vie et, comme signe de ce don, il nous laisse le sacrement du pain et du vin que nous célébrons en mémoire de lui. La seule adoration digne de l'homme et digne de Dieu est celle qui se réalise  «en esprit et en vérité», dit-il à la Samaritaine, et seul son Esprit peut l'inspirer dans le cœur et l'exprimer dans le culte.  

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 44-46

  • Le Seigneur est-il au milieu de nous ?

    "Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?"  Après le fulgurant passage de la mer Rouge, après la solennelle présence de Dieu sur le Sinaï, Israël n'aurait-il pas eu des raisons de s'imaginer que son chemin vers la Terre promise dût être un chemin triomphal, un pèlerinage joyeux et facile? Je pense à un psaume qui chante: «0 Dieu, quand tu sortis à la face de ton peuple, quand tu foulas le désert, la terre trembla ... Tu répandis,  Dieu, une pluie de largesses ... Tu ouvris aux captifs la porte du bonheur» (Ps 68). Ainsi chantent les liturgies, ainsi les poètes inspirés transforment-ils en épopée magnifique le dur et douloureux Exode. Mais sur le chemin, les choses sont moins simples et moins glorieuses. La terre ne tremble pas du tout, elle est coupante aux pieds de qui trébuche sur ses cailloux; les pluies de largesses sont séparées par d'énormes temps de sécheresse; la porte du bonheur à peine entrouverte semble se refermer sur une nuit épaisse, et l'on se demande si l'entrebâillement qu'on en a vu n'est pas une illusion. «Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?» «Es-tu celui qui doit venir, demandera-t-on à Jésus, ou bien pas? Ses paroles sont-elles vraiment dignes d'une absolue créance, ou bien pas? L'Esprit s'occupe t-il vraiment de son Église, ou bien pas?

    Laissez, laissez la tentation épuiser toutes ses variations. A quoi servirait-il de vouloir en étouffer la voix s'il est vrai que sa morsure vous a atteint? Il est nécessaire de passer par l'épreuve, d'entendre ces murmures qu'on nous souffle, que nous nous soufflons à nous-même. Oui, nous avons soif et nous nous demandons si vraiment Jésus-Christ est capable d'étancher cette soif. Nous avons soif de plus de justice dans le monde, et nous nous demandons si l'Evangile est vraiment capable de nous en inspirer la réalisation. Nous avons soif de communion et de fraternité, et nous nous demandons si l'Église rassemblée visiblement au nom du Christ, et si les sacrements du Christ, sont vraiment capables de les instaurer à la mesure de notre soif. Nous avons soif d'un élargissement de notre conscience à la mesure des dimensions infinies du monde, et nous nous demandons si le Dieu chrétien est encore assez grand pour être vraiment notre Dieu. Nous avons soif de devenir profondément nous-même, d'échapper aux insupportables perturbations psychiques qui empoisonnent notre existence, nous avons soif de la vraie paix et de la vraie vie, et nous nous demandons si les promesses du Christ ont vraiment été tenues. «Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien pas?»  

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 42-44

  • Par Lui nous sommes libérés

    Depuis qu'Adam s'est laissé basculer du maurais côté, nous portons tous une propension invétérée à l'imiter. Devenir centre: se faire servir et se faire mousser, se faire passer le premier et se faire grandir dans l'opinion des autres, se faire apporter le plaisir et les gestes du bonheur. Parfois ça réussit fort bien. Quand Paul nous dit que cette attitude fait entrer la mort dans le monde (Rm 5,12-19), ne l'entendons pas comme certains prédicateurs d'antan qui voulaient à tout prix nous persuader qu'il y avait une relation directe entre nos péchés et nos malheurs, nos fautes et nos angoisses, notre égoïsme et nos épreuves. On peut être un ancien bourreau d'Hitler et s'être fait ensuite une petite vie fort prospère.  Dans le livre de l'Apocalypse, on lit cette interpellation: tu passes pour vivant, et tu es mort ! La mort dont parle  Paul peut se terrer comme un virus si profond dans la moelle de l'être que celui qu'elle tient n'en sait encore rien.

    Les bourreaux du P. Kolbe ne savaient pas qu'ils étaient déjà morts, eux qui ne souffraient ni de la faim ni du froid ni de la torture. Le P. Kolbe, parce qu'il avait basculé du côté de l'amour à l'imitation de Jésus, se savait vivant et, dans son bunker d'Auschwitz, pouvait chanter jusqu'à son dernier souffle...

    Voici que j'ai parlé de Jésus: oui, nos regards peuvent maintenant se fixer sur lui. Nous comprenons l'enjeu des tentations qu'il a voulu subir. Tout Fils de Dieu qu'il était, il a voulu passer par l'itinéraire intégral des fils d'Adam! Il a voulu passer par ce carrefour du choix d'une volonté humaine libre. Là où Adam a fait basculer l'humanité du côté néfaste, Jésus en sa propre personne la fait basculer de l'autre côté. Sa vie humaine qui atteint sa pleine maturité, la parole dont il se sait porteur, ce corps qui est celui « du plus beau des enfants des hommes », cette connaissance du cœur d'autrui, ce pouvoir de tendresse et de guérison, tout ce qu'il est, tout ce qu'il porte en lui comme homme de trente ans - il le met inconditionnellement au service de la volonté de son Père: pas à son propre service. Que Satan l'entende une fois pour toutes: il ne ramènera pas à lui seul, à la mesure d'un destin terrestre autonome, ce qu'il a reçu de son Père pour la libération de ses frères les hommes.

    Ainsi opère-t-il un renversement décisif. Paul désignera Jésus comme «le nouvel Adam» car son choix personnel retentit en chacun d'entre nous. Par lui nous sommes libérés, si nous le voulons, de la malédiction qui nous pousse incoerciblement à tout récupérer pour nous faire centre de notre propre vie, qui nous pousse à utiliser nos amis pour nos intérêts, à aimer pour notre plaisir, à ne nous battre que pour ce qui nous profite, à ignorer les causes justes pour lesquelles il faudrait laisser de ses biens ou de sa peau ... Mais la liste serait longue de ces innombrables tentations qui nous guettent au long des journées. A chacun d'être lucide sur celles qui le guettent, lui particulièrement. Elles sont toujours des variations de celles qu'a connues Jésus, mais pour chacun d'entre nous Satan sait trouver la nuance propre, la séduction  perfide. Or l'important est de nous dire, dès aujourd'hui ce que Jésus  dira à ses apôtres à l'approche de la Passion: "Courage, car j'ai vaincu le monde" (Jn 16,33).

    Oui, courage: vous pouvez vaincre ! Courage : vous pouvez balbutier dès à présent le véritable amour ! 

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 38-40

  • Cela s'appelle l'Aurore

    Dans Electre, de Jean Giraudoux, une femme demande: «Comment cela s'appelle-t-il quand le jour s'élève dans le froid, que tout paraît gâché, saccagé, mais que pourtant l'air se respire?» Électre la renvoie au mendiant, car ce sont les pauvres qui savent ces choses-là, et le mendiant lui répond: «Cela porte un très beau nom, femme. Cela s'appelle l'aurore.» Nous appelons Jésus le Christ. Nous aurions pu l'appeler l'Aurore. C'est d'ailleurs ce que fait le vieux Zacharie, d'après saint Luc, lorsqu'il l'appelle «Soleil levant, venu d'en haut, fruit de la tendresse de notre Dieu» (Luc 1, 78). Car il est venu, il vient toujours lorsque le froid commence de transir l'humanité, et que tout paraît gâché, saccagé. Et apparemment sa présence même n'apporte pas de transformations notables ni subites dans cet état de fait. Ici c'est l'hôpital, la maladie. Là c'est la vieillesse, la solitude. Ailleurs c'est la hargne, la dispute. Ailleurs encore, c'est la révolte, l'accablement. Ou la somnolence des repus, l'indifférence des préservés. Matins blafards de Noël où ceux qui ont mal ont plus mal. .. Mais pourtant là où Jésus vient de naître, o surprise, l'air se respire.

    Les poitrines sont moins oppressées. Un filet de brise revigore. La tremblante espérance s'ébroue de nouveau. Il se remet à faire bon croire à la vie. S'obliger de croire à la vie parce que l'air est plus vif et que soudain l'on respire mieux. Il fait bon penser que Dieu lui-même s'est mis en demeure d'avoir une enfance. Et qu'il n'est donc pas idiot d'escompter qu'il va nous comprendre de plus près et nous faire un avenir. 

    Il fait bon alors sourire à celui qui s'éveille aussi de sa nuit à côté de nous. Oui, camarade, il fait froid, tout paraît gâché, saccagé, mais tu sens, n'est-ce pas, tu sens comme moi que pourtant, ô surprise, l'air se respire? Des promesses nous sont faites. Aidons-nous à ne pas les gaspiller. Aidons-nous à nous débarrasser les uns les autres de ce qui empêche l'amour et la lumière de circuler! Nous étions lassés, résignés, mais avec cet air nouveau qui se respire bien, pourquoi ne tenterions-nous pas d'échapper enfin à nos mauvais démons? de nous rendre le service mutuel d'aimer la vie, de la choisir meilleure, de la vouloir moins inhumaine pour tous nos frères?

    L'air se respire. Un air plus léger, plus transparent. Il gonfle nos poumons. D'où descend-il? Il ne descend pas, il monte de cet Enfant au milieu de nous. C'est son souffle qui, instant après instant, prend possession de notre espace, et qu'il nous donne à respirer. C'est son Esprit qui, déjà, à dose infinitésimale, se communique et nous vivifie par le dedans.

    L'Évangile nous met en face du seul vrai drame: «Il est venu chez les siens et les siens le l'ont pas reçu» (Jn 1, 11). C'est un fait, nous n'aimons pas les étrangers ni les intrus. Il faut de chaudes recommandations pour que nous les accueillions autrement que comme de la main d'œuvre. Leurs mains, en effet, peuvent nous être utiles. Leur cœur, peu nous en chaut! Nous en ignorons les élans, les besoins, les souffrances. S'obliger à la joie de Noël quand rien humainement n'est pour la joie, cela n'a finalement de sens que parce que c'est s'obliger à battre à l'unisson d'un cœur autre. Mais c'est découvrir que ce cœur autre n'est pas le cœur d'un étranger ni d'un intrus. C'est le cœur pour lequel nous sommes faits; il est nôtre et nous sommes siens. Qui l'accueille accueille sa propre vérité. Qui l'accueille est accueilli par Dieu même. Qui l'accueille ne peut pas ne pas commencer d'accueillir tout cœur humain qui vient à lui.

    S'obliger à la joie de Noël, pour les prisonniers que nous sommes de nos égoïsmes et de nos sécheresses, c'est commencer d'abattre les murailles, d'arracher les poteaux-frontière, de franchir les murs des langues et des incompréhensions.

    Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979, pp.19-22 

  • vers toi j'ai crié (2)

    On ne peut minimiser le choc qu'a représenté la prise de conscience de la position exacte de l'humanité dans le cosmos. Nombre d'intelligences parmi les plus averties et les plus réfléchies en demeurent impressionnées. Nos contemporains vivent encore avec force de l'évidence que formulait ainsi Auguste Comte : "Tout le système théologique est fondé sur la supposition que la terre est faite pour l'homme et l'univers entier pour la terre : ôtez cette racine et toutes les doctrines surnaturelles s'écroulent."

    La révolution copernicienne est éprouvée comme entraînant l'effondrement de la conception d'une providence choyant l'humanité dans le lieu central de l'univers. L'exploration contemporaine de l'univers n'a fait qu'accroître ce vertige : celui d'une biosphère cosmiquement infirme, développée sur une planète de rien du tout autour d'un petit soleil dans la banlieue d'une galaxie très moyenne située n'importe où parmi des milliards de galaxies...

    L'humanité s'y trouve seule, sans autre recours que ses propres ressources. Ce qui l'eût jadis épouvantée ne l'embarrasse plus. Elle prend le parti , pas tellement angoissé, de s'accomoder de sa position ; la connaissance qu'elle prend de l'univers, la maîtrise des espaces qu'elle acquiert lui offrent de grisantes compensations. Elle récupère ainsi la conscience d'être centre du monde, non pas dans l'absolu ni du point de vue d'un Dieu transcendant, mais dans l'existentiel et du point de vue de sa propre conscience puisqu'aucune autre conscience ne lui apporte ici contestation et ne l'oblige  à se situer autrement.

    [Le théologien] Urs von Balthasar, analysant cette "époque anthropologique" qui est la nôtre, estime que la responsabilité ainsi dévoilée à l'homme moderne "est si lourde, mais elle est aussi pensé de telle sorte qu'il ne peut la porter seul. Mais comme il ne peut plus la partager avec la nature, il ne lui reste rien d' autre à faire que de la partager avec le Créateur". Ainsi l'homme moderne est-il prédestiné à redevenir un homme de prière.  Pour l'heure, cette prédestination ne lui est, en tout cas, pas évidente, et ce qu'il tente, c'est bien de porter seule sa responsabilité. Non plus d'une manière prométhéenne : trop de besoins crient, trop de drames sont en suspens, trop de problèmes graves demeurent irrésolus ! Mais les recours s'appellent exclusivement : développement économique, progrès de la science, mise au point des techniques, organisation des sociétés, révolutions, etc.

    Aux prises avec ces besognes terrestres qui absorbent totalement leurs ouvriers, pris dans le réseau serré des solidarités innombrables, comment l'individu concevrait-il une providence ?  Il est d'autant plus dissuadé de s'affirmer en relation particulière avec Dieu par la prière que, pour actualiser cette relation, il devrait franchir d'abord l'épreuve de sa singularité, et donc de sa propre solitude, et que c'est l'une des choses qu'inconsciemment il fuit le plus : ne sachant en effet comment se situer en dernier ressort, il ne peut l'assumer. C'est auprès de son semblable qu'il va quêter la consolation d'une présence, d'une parole, d'une opinion d'autrui, qui lui confère cette certitude objective de sa valeur (fût-elle relative et infime) que nul ne peut se donner à soi-même. Une "invocation"informelle et multiforme du semblable s'est substituée chez beaucoup à l'invocation du Dieu refuge et force, telle qu'on la rencontre par exemple dans les psaumes.

    Albert-Marie Besnard- Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979. pp. 58-61

  • vers toi j'ai crié (1)

    L'homme moderne s'est habitué peu à peu à ne voir le monde que comme une totalité fermée. Bien sûr il le constate et le conçoit ouvert à son évolution interne, qui est prodigieuse et incessante, mais, acquis aux évidences communes de la pensée athée (matérialiste, nietzschéenne, etc.) et familiarisé avec la vision scientifique de l'univers, il estime avoir démystifié l'existence de tout "outre-monde", "arrière-monde", "autre monde".

    L'incapacité de concevoir une transcendance qui ne succombe pas aux critiques, aux ironies ou aux démasquages de la raison le paralyse dans le moment même où il voudrait faire appel au Dieu qui est ancestralement, pour l'homme qui prie, "dans son sanctuaire céleste", le Dieu par-dessus tout, le Dieu qui écoute et peut survenir d'un quelque part autre que le monde.

    Se tourner vers Dieu est ressenti instinctivement comme une attitude suspecte : ou bien, en effet, c'est se tourner vers l'Etranger absolu, mais qu'avons-nous à faire avec lui ou lui avec nous ? Le seul fait de le penser  tel nous aliène en nous faisant devenir objet abdiquant notre liberté sous la dépendance de sa subjectivité conjecturale et tout imaginaire ! sa forme dans notre esprit  n'est qu'un fantasme pathologique. Ou bien il n'est qu'un prête-nom et un travesti pour un faisceau de réalités ou de forces intérieures à notre monde, et l'invoquer n'est qu'une manière détournée, celle des faibles, pour tenter de nous approprier notre propre bien.

    Ces dispositions mentales ne dissuadent pas seulement de prier, mais déjà de croire. Cependant c'est dans la tentative de la prière qu'elles manifestent de la manière la plus aiguë leurs propriétés inhibantes. En effet, le mouvement même de la prière, lequel est décentrement de soi et abandon à un Autre, exige dans son premier instant une attitude qui est vécue inévitablement comme naïveté et jette sur elle une suspicion a priori. Chacun a introjecté cette honte au-dedans de soi comme inhérente à sa dignité même, à la façon d'une nouvelle éthique. Tout se passe comme si la raison moderne imposait une certaine "tenue" mentale, et l'attitude de prière est estimée aussi incompatible avec elle que le vice avec la vertu. 

    Entrer en prière supposera désormais qu'on ait surmonté ce nouveau conformisme mental, tout en échappant à ce qu'il y a de pénétrant et de juste  dans la critique de la raison moderne concernant nos représentations de la transcendance divine. Reconquérir une nouvelle "naîveté" (c'est-à-dire une nouvelle liberté jaillissante) qui, loin d'être une régression par rapport à l'attitude critique, en serait un dépassement : tel doit être l'effort de l'orant moderne. 

    Albert-Marie Besnard - vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, P. 56-57  

  • l'évangile vécu

    Philippiens 2, 1-11

    (...) Faites-vous naturaliser dans l'Evangile.

    Comme le souligne Paul en chantant l'exaltation auprès du Père de celui qui s'est ainsi mis tranquillement à la dernière place (comme le dirait si bien Charles de Foucauld), c'est cette vie-là qui serait notre vraie vie, qui assurerait notre joie, qui comblerait notre soif d'accomplissement. Cette vie-là, et non pas celle que nous menons si souvent et où nous sommes, selon la description de l'apôtre, intrigants et vantards, assurés d'être supérieurs aux autres et décidés à le leur faire sentir, préoccupés de nous-mêmes plus que des autres, revendiquant d'être pareils à Dieu en prétendant nous passer de lui, et décider par nous-même du bien et du mal comme Adam sous la suggestion du serpent.

    Voudriez-vous donc avec moi jouer aux portraits ? Un jeu très sérieux, vous vous en doutez. Il consiste à se souvenir de toutes les personnes que nous avons rencontrées et qui, d'une manière qui ne nous avait pas toujours frappés sur le moment, réalisaient au moins partiellement le portrait du Christ humble et serviteur. Car cette race existe bel et bien parmi nous. Il y a de tels êtres. Ils ne se recrutent pas forcément parmi les pratiquants les plus assidus. (...)

    Voici par exemple ceux qui ne se vantent pas, mais qui font le travail, et il est bien fait. Dans toute famille, en toute communauté, il y en a. S'il n'y en avait pas, quel chaos ce serait ou quel foyer glacial ! Ils ne rechignent pas, ne se dérobent pas : ce qui doit être fait est fait. Au jour le jour, chaque chose à son moment. Ainsi fut, je pense, Marie à Nazareth, ainsi sont d'innombrables mères de famille, d'innombrables anonymes au dévouement inlassable, d'innombrables êtres qui sont occupés à servir les autres, sans même penser qu'ils pourraient au moins tirer gloire du titre de serviteur, aujourd'hui si fiévreusement recherché par l'opinion chrétienne. On ne songe même pas à les remercier parce qu'ils agissent avec une telle justesse que tout sous leurs mains semble aller de soi. (...)

    Evoquons aussi ceux qui ne proclament pas à tort ou à travers  les louanges de l'amour, mais qui aiment "en acte.... et véritablement".  Ils sont ainsi : ils aiment et ça rayonne d'eux. (...) Comme il y aurait encore à dire ! Par exemple à évoquer ceux  qui auraient bien des raisons de désespérer de la vie, ou de leur santé, ou de leur réussite, ou de leur conjoint, mais qui tiennent bon, nullement par résignation ou lâcheté, mais en sachant ce qu'ils font. Et encore  ceux qui auront peiné pour un certain résultat , et ce sont d'autres qui s'en attribuent la gloire. (...)

    J'ai rencontré de tels êtres. Pas très nombreux, mais ils m'ont toujours donné envie d'essayer de leur ressembler, et j'estime que ce sont eux qui sont la vraie gloire de l'homme. A la manière de Jésus.

     

    Albert-Marie Besnard - Du neuf et de l'ancien - Cerf 1979. pp 52 et sv.

  • Pêcheurs d'hommes

    Luc 5, 1-11

    "Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." L'image est saisissante. Pierre et ses compagnons comprennent confusément que leur existence va prendre un tournant radical. Que Jésus les invite à abandonner leur métier pour une mission d'un tout autre genre. " Pêcheurs d'hommes " : combien d'adolescents fervents n'a-t-on pas fait rêver sur cette fascinante définition de la vocation apostolique ?

    Mais combien d'esprits, aussi, n'ont-ils pas ressenti comme une gêne, comme un recul devant l'ambiguïté d'une telle expression ? " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras " : belle promotion pour un pêcheur. Mais qu'en pense le nouveau "poisson" ainsi désigné ? Si prendre veut dire aussi attraper, quels malentendus inquiétants peuvent se glisser dans la conscience que l'apôtre pourrait avoir de sa mission ? Craintes d'autant plus légitimes que la comparaison établie par Jésus n'a nullement vieilli avec les siècles...

    C'est bien connu, en effet, il y a aujourd'hui concurrence sévère sur tous les bancs de pêche. Chalutiers de toutes nations croisent au large de nos côtes. C'est à qui aura les moyens de prendre plus et de rapporter chez soi les plus riches cargaisons.

    Or, pour pêcher les hommes aussi, il y a une incroyable concurrence. Partout où des masses d'hommes dérivent entre deux eaux, abandonnés aux courants qui les portent et les déportent à l'aventure parce qu'ils ne savent plus où trouver le sens de leur vie, se sont installées d'innombrables entreprises de pêche.

    Sectes, gourous, idéologies arrivent avec leur attirail parfois très coloré. Tantôt, comme les pêcheurs napolitains, ils font miroiter leurs lumières dans la nuit en guise d'appâts ; tantôt, comme les terre-neuvas, ils jettent les chaluts d'une organisation internationale prospère. Certains admirent l'audace, le dévouement, la force de conviction de ces pêcheurs d'un nouveau genre. Des chrétiens vont jusqu'à se désoler que l'Eglise ne les imite plus assez, que sa flotte de pêche soit désuète et en partie naufragée, que ses filets n'aient plus les mailles aussi serrées qu'autrefois, au temps où, si vous me permettez d'évoquer ce vieil exemple célèbre, en un seul coup  de nasse, un Charlemagne ramenait au port du salut et de la chrétienté tout le peuple saxon...

    " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." La parole de Jésus peut-elle vraiment cautionner toutes les manières qu'a eues le christianisme de prendre les hommes et de les garder ? Comment faut-il l'entendre ? A coup sûr, sans la séparer de la manière même dont Jésus le premier à chercher à "prendre des hommes". Ceux qu'il a pris, il les a appelés mais sans les tromper. Il les a illuminés de sa Vérité mais sans les manipuler. Il les a réconfortés de son Esprit, mais sans leur faire violence. Comme ce serait magnifique si vous tous, qui m'écoutez, vous pouviez attester chacun pour votre part : oui, il en fut bien ainsi pour moi ; il m'a pris, mais pour ma plus haute joie ; il m'a pris et m'a rendu libre !

    (...)

    " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." Entrevoyez-vous maintenant le sens que Jésus donne à cette parole ? Nous n'échappons pas au besoin et à la nécessité d'être pris. Mais on peut être pris comme on le dit d'un prisonnier, et on peut être pris comme on le dit d'un amoureux. Jésus envoie Pierre et les autres disciples pour éveiller tous ceux qui souffrent de n'être pas encore des amoureux de la lumière et de la vérité, des amoureux de la vraie vie et du vrai partage (...) pris, c'est-à-dire éveillés, portés à un plus haut niveau de conscience en ce lieu même où leur liberté défendait farouchement ses droits. Pris, cependant ils demeurent libres ; le lieu de leur liberté ne se trouve pas aliéné mais illuminé !

    (...) Désormais, tu seras apôtre et témoin de ma personne, mais en respectant chez les autres ce qui a été respecté chez toi-même. Tu prendras des hommes en éveillant leur liberté et non en l'endormant. En les provoquant à ouvrir les yeux sur le véritable état de leur existence et celle de leurs frères, mais non en les conditionnant par des slogans, des fables, des pressions, des narcotiques ou des chantages.  

     

     

    Albert-Marie Besnard - Du neuf et de l'ancien - Ed. Cerf, 1979. pp. 15-18.20.22-23