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l'aveugle que je suis

"Viens à Jésus avec ton cœur" : attention ! je ne parle pas de sentiments que l'on s'ingénie à éprouver, je n'invite pas à se faire un faux Jésus adorable à partir de nos désirs idéalistes ou de nos illusions délirantes. Viens à Jésus avec ton cœur : comme l'aveugle guéri s'en est approché, c'est-à-dire aie le courage de voir, de tout voir, de ne pas ciller devant la réalité, celle de toi-même et celle du monde, et celle de Dieu qui agit en toi-même et dans-le monde. Et ayant vu, aie le courage de vivre sans pécher contre la lumière.

C'est dur, d'oser voir. C'est une épreuve. C'est une épreuve de deux manières. D'abord parce qu'il faut soutenir la découverte de tout ce que nous aurions préféré ne jamais apprendre. Le  premier spectacle qu'a eu sous les yeux l'aveugle guéri, ce furent les hochements de tête des badauds, la lâcheté de ses parents, les trognes des notables qui grenouillaient à qui  mieux mieux pour étouffer la vérité. Spectacle effarant, digne sans doute du pinceau d'un Jérôme Bosch ou d'un Goya ! La bêtise, la méchanceté, l'incompréhension, l'injustice humaines ne se rencontrent pas sans douleur. Ou simplement, quand on a vingt ans, la complexité du monde, le désordre des choses, le malheur des êtres, l'absurdité de tant d'existences, l'inévidence du rôle qu'on peut jouer. Comment ne pas sombrer dans un pessimisme semblable à celui que notait dans son journal un auteur dramatique: « J'ouvrais les yeux le matin avec, c'est exact, un vrai plaisir de voir la lumière du jour : je me levais et, au bout de quelques minutes, comme un manteau de plomb, la lassitude écrasait mes épaules. Et derrière tout, cette pensée : je ne vis pas, la vie s'en va ; et, à l'intérieur de chaque  fruit, le noyau inévitable de l'angoisse, de l'idée de mort ... C'est comme si  je voyais, en plein jour, la nuit, la nuit mêlée au jour : le soleil noir de la mélancolie » (Ionesco, Journal en miettes, pp. 135-136)

Seuls les yeux du Ressuscité, de Celui qui a triomphé de toutes les ténèbres que les hommes accumulent sur eux-mêmes, peuvent nous donner  de voir non plus la nuit jusqu'en plein jour, « le soleil noir de la mélancolie », mais bien plutôt, comme le dit un psaume, « le jour jusqu'en pleine nuit » (Ps 139,12), « le soleil de justice », c'est-à-dire le bien à l'œuvre même au milieu du mal, la vie à l'œuvre au milieu de la mort, l'espérance à l'œuvre au milieu du chaos.

Après cette première épreuve, il faut en subir une seconde. Elle consiste à oser se voir soi-même. Ce que l'on a reconnu provoquer dans le monde tant d'affreuses injustices ou de pitoyables malheurs, il faut en déceler le virus actif dans notre propre cœur. Jésus reproche à ses adversaires de prétendre voir clair, alors que l'aveuglement les tient: c'est cela qui les perd. Quand on  accepte de voir les mécanismes de ses propres lâchetés, de ses propres vanités, de ses propres peurs, de ses défenses contre l'appel à l'amour véritable d'autrui, alors on découvre ses zones d'aveuglement et petit à petit on commence à leur échapper. Tel est bien le sens authentique de  la pénitence féconde.

Alors, déjà le cœur, le cœur vivant se nourrit  d'un sang neuf. Débarbouillé de ses mensonges, il  redevient disponible pour l'avenir, pour la rencontre, pour la communication, pour la joie. « Viens à Jésus avec ton cœur et il te donnera ses yeux. » Heureux celui qui, ayant commencé de voir toutes choses avec les yeux de Jésus, ne pèche plus jamais contre la lumière; il sera lui-même lumière pour les autres.

 

 Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 54-57

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