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Jean Marc Babut

  • Faites attention à ce que vous entendez (3/3)

    [77]

    Bien entendu, si Marc a rassemblé ici quatre déclarations de Jésus originairement éparses pour renforcer son appel à écouter, c'est qu'il y a quelque chose de particulièrement vital à saisir. Quoi donc ? Eh bien, évidemment, ce que Jésus nous apprend du monde nouveau de Dieu et de la nouvelle mentalité qui y règne. Mais qu'est-ce à dire ? Pour bien faire il faudrait examiner tout ce que, selon Marc, Jésus dit et tout ce qu'il fait

    Pour faire bref et nous limiter à un seul exemple, on pourrait dire ainsi que le nouvelle mentalité ne va pas sans un renoncement complet à toute domination (10, 42-45) : que ce soit de certains humains sur d'autres, ou des hommes sur les femmes, ou des forts sur les faibles, ou des riches sur les pauvres, ou des adultes sur les enfants, ou des pasteurs sur les laïcs, ou d'une prétendue race sur une autre, ou des savants sur les ignorants... la liste pourrait être longue. Partout où de telles dominations subsistent, le monde nouveau de Dieu n'est sûrement pas là. Cette nouvelle mentalité ne nous est pas plus naturelle qu'aux autres humains. Nous vivons dans un monde, en effet, où l'ambition la plus fréquente est de conquérir ou de conserver un pouvoir sur les autres, que ce soit dans les familles, dans les entreprises, à l'école, dans le monde politique ou les relations internationales. On sait bien où cela mène : c'est la source de tous les conflits. 

    Comment en sortir ? Le monde nouveau de Dieu n'est-il pas une utopie, un rêve trop beau pour être vrai ? A cette inquiétude Jésus répond par avance en deux phrases. Il évoque d'abord l'image de la lampe : la lampe allumée n'est pas destinée à être placée sous un seau ou sous un lit, mais sur un porte-lampe car elle est faite pour éclairer. 

    La seconde phrase est encore sous forme de dicton : Il n'y a rien de secret  qui ne doive être mis au jour. L'image de la lampe et le dicton se renforcent mutuellement, et le sens est clair : le message de salut proclamé par Jésus est une lampe allumée. De même que la lampe est faite pour éclairer, de même la lumière du monde nouveau de Dieu doit chasser la nuit dans laquelle notre vieux monde meurt et se perd. Le rayonnement du monde nouveau de Dieu est encore quelque chose de caché à la plupart, de confidentiel, de non évident.  

    [78] Mais vous auriez tort de vous faire du souci : la vérité finit toujours par éclater. 

    C'est cette certitude sereine de Jésus que j'aimerais vous laisser : Noël, c'est une bonne nouvelle de salut pour notre monde. Elle a commencé à se répandre, la lumière a commencé à briller. Elle est trop nouvelle, c'est-à-dire trop étrangère à nos mentalités naturelles pour être acceptée sans plus par la plupart des humains. Elle n'a été encore écoutée et reçue que par un petit nombre. Elle est donc encore pratiquement secrète, cachée, confidentielle, non évidente. Mais la lumière de Noël est faite pour éclairer. Et elle éclairera. Dès maintenant vous pouvez vous en réjouir. Fêter Noël, c'est aussi lui donner sa chance, c'est l'écouter.     

     

    Jean-Marc Babut - Actualité de Marc - Cerf 2002, coll. Lire la Bible

  • Faites attention à ce que vous entendez (2/3)

    [74] Nous voilà donc prévenus qu'il y a là, dans ce que dit Jésus, quelque chose qui vaut la peine d'écouter.

    En général, nous n'aimons pas écouter. Voyez ce qui se passe lors d'une discussion, ou même lors d'une interview de journaliste : on se coupe constamment la parole. Chacun veut placer - et faire prévaloir - son point de vue, sa vérité. On ne laisse pas l'autre s'exprimer, on le contredit avant qu'il ait terminé. Chacun se refuse d'entendre - et même de laisser entendre - ce que l'autre veut dire. En somme nous n'aimons pas ce qui ne vient pas de nous-mêmes, nous n'aimons pas et ne savons pas écouter, faire taire nos propres voix pour essayer aussi de saisir celle de l'autre.

    Si les humains sont si peu capables de s'écouter les uns les autres, on est en droit de se demander comment ils vont pouvoir écouter une voix autrement étrangère, je veux parler de celle de Dieu, que Jésus est venu essayer de nous faire entendre. Celui  qui n'écoute pas se condamne lui-même à tourner toujours dans le même cercle , comme un lion dans sa cage : on n'en sort pas, on se retrouve toujours seul avec soi-même, on est perdu.

    L'Evangile, le message proclamé par Jésus, c'est justement une autre voix qui cherche à se faire entendre  de nous ; une voix qui vient d'ailleurs que de nous-mêmes, qui nous apporte  quelque chose d'autre de différent, quelque chose de neuf : une voix qui apporte aux humains le salut.

    Voilà pourquoi Jésus dit à ceux qui sont autour de lui : Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! Faites attention à ce que vous entendez.

    Dans notre monde, envahi parce ce qu'on appelle les médias, on nous sollicite à longueur de publicité pour que nous achetions ceci ou que nous votions pour celui-là. Mille voix cherchent  à se faire entendre, employant les techniques les plus astucieuses pour forcer notre attention par toutes sortes d'images séduisantes ou de slogans accrocheurs. En nous disant Faites attention à ce que vous entendez , Jésus ne nous invite pas à ne rien manquer de tous ces messages qui nous parviennent, à écouter tout et n'importe quoi. Il nous appelle simplement  à prêter attention à la seule voix qui nous donne une chance de sortir de nous-mêmes et de découvrir enfin autre chose, une autre vie, un autre avenir. Il nous invite à saisir le salut. Faites attention à ce que vous entendez.

    Marc enchaîne aussitôt avec une autre parole de Jésus : La mesure dont vous vous servez servira de mesure pour vous signifie alors : " Tout ce que, en écoutant Jésus, vous saisissez du mystère du monde nouveau de Dieu, tout cela, Dieu vous le donne, pas moins." Et Jésus ajoute cette promesse : et Dieu y ajoutera encore. [76]. Ainsi plus nous écoutons et mieux  nous faisons passer dans notre vie ce que Jésus nous dit du monde nouveau de Dieu, mieux et davantage ce monde nouveau prend pied chez nous et y fait entrer sa rayonnante nouveauté. 

    Enfin cet appel pressant à écouter et cette promesse à ceux qui écoutent, Marc les couronne par une dernière sentence de Jésus : A celui qui a, il sera beaucoup donné ; et à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré. Cette dernière sentence de Jésus est formulée de manière assez générale et impersonnelle. Elle a toutes les apparences d'un dicton  populaire  comme on en trouve dans presque  toutes les langues. Il existe, par exemple, un dicton arabe qui dit à peu près : " Qui possède du lait reçoit du lait ; qui possède de l'eau reçoit de l'eau." Ce qui pourrait vouloir dire : on n'obtient jamais que ce qu'on possède déjà.  En français vous connaissez le "On ne prête qu'aux riches". La parole de Jésus a le même aspect de sagesse populaire : A celui qui a il sera donné ; et à celui qui n' a pas, même ce qu'il a lui sera retiré. Cette sentence, bien connue, ne manque pas de faire peur. Elle semble en effet légitimer une injustice qui choque et paraît même contredire tout ce que nous connaissons par ailleurs de Jésus. C'est vrai que, prise isolément, cette sentence est quelque peu révoltante. Pourtant même si Jésus l'a empruntée telle quelle à la sagesse populaire, il la cite toujours dans une situation bien précise et lui donne ainsi un sens nouveau. Pour Matthieu, par exemple, elle conclut la parabole  des talents. Elle devient alors un avertissement adressé aux disciples d'avoir à faire valoir le trésor que le Maître leur a confié. 

    Chez Marc, Jésus l'utilise pour conclure son appel à écouter. Et du coup elle perd ce qu'elle pouvait avoir de choquant ou de sévère. Elle devient bonne nouvelle : A celui qui a il sera donné. Autrement dit, celui ou celle qui aura accueilli le monde nouveau de Dieu en écoutant Jésus, recevra plus encore qu'il ne pouvait l'espérer ; il sera   comblé au-delà de toute attente. Par contraste les autres passent à côté de l'essentiel, ils perdent tout : tout ce qu'ils ont entendu mais non pas écouté, mais aussi tout ce qu'ils  avaient jusqu'alors et qui se révèle désormais sans valeur devant la grande nouveauté que Jésus apporte. Leur cas , Jésus l'avait déjà évoqué dans la parabole du Semeur, lorsqu'il parlait des grains de blé tombés le long du chemin, dans le terrain pierreux ou parmi les épines. Leur cas est même assez fréquent, et Jésus l'évoque sans plaisir : dans un certain nombre de cas la semence est perdue. Il n'empêche que, lorsqu'elle réussit, les résultats dépassent toutes les espérances.    

    A suivre....post suivant

     

    Jean-Marc Babut - Actualité de Marc - Cerf 2002, coll. Lire la Bible

  • Faites attention à ce que vous entendez (1/3)

    [73] Dans la vie trop remplie et donc trop agitée qu'on mène dans nos grandes cités modernes, c'est une bénédiction pour nous d'avoir ces quatre dimanches de l'Avent, que l'Eglise ancienne a proposé de mettre à part pour préparer Noël. Mais comment préparer Noël ? Comment vivre Noël ?

    De toutes les fêtes chrétiennes, en effet, Noël est la plus populaire, mais aussi la plus paganisée. Elle a cessé en quelque sorte d'appartenir aux Eglises. Tout le monde s'en est emparé. Ici, c'est une marque de piles électriques qui prétend avoir inventé le moyen de faire durer Noël deux fois plus longtemps - parce que ces piles, destinées aux jouets des enfants, durent deux fois plus longtemps, paraît-il. Deux fois plus longtemps que quoi ? On ne le dit pas. Là, les rues se garnissent de guirlandes illuminées pour attirer les clients dans les magasins. Il y a en effet des cadeaux à acheter, pour les offrir à ceux qu'on aime. Il y a un réveillon à préparer pour la soirée du 24 décembre. Bref, beaucoup de publicité et de bonnes affaires en perspective.

    Dans les paroisses aussi on s'active. On prépare la célébration destinée aux enfants. Peut-être aussi tel ou tel d'entre vous a-t-il prévu d'inviter ceux ou celles dont il sait qu'ils supporteront mal leur solitude...

    On ne va pas juger ici ces diverses façons de fêter Noël, même si certaines d'entre elles ont bien peu de rapport (...). Mais dans ce foisonnement où tout se mêle, le bon et le moins bon, on peut se demander ce qu'est vraiment Noël. Le meilleur moyen est de faire un retour aux sources. Et, pour nous protestants, la source, c'est la Bible.

    On aurait tort de penser que la Bible nous propose une manière unique et standard de comprendre ce que signifie pour notre monde la naissance de Jésus. J'ai même envie de dire que les évangiles ont chacun leur manière de présenter cet événement en apparence insignifiant et pourtant d'une aussi grande portée pour l'humanité. 

    [74] Pour Matthieu, par exemple, Noël c'est "Dieu avec nous", Dieu à nos côtés pour partager notre condition humaine. Pour Luc, me semble t-il, on pourrait dire que Noël est l'avènement discret d'un puissant sauveur pour tous les humains, et que cet avènement marque en conséquence un tournant décisif dans l'histoire de l'humanité. Jean, quant à lui, ne raconte rien de la naissance de Jésus. Mais pour lui, l'entrée de Jésus dans le monde, c'est le commencement d'une bonne nouvelle, d'un message de salut, selon les tout premiers mots de son évangile : Commencement du message de salut apporté par Jésus...

    Bien sûr, ces diverses façons de comprendre et d'annoncer l'événement de Noël ne se contredisent aucunement. Elles correspondent sans doute à des sensibilités différentes chez les évangélistes.

    Personnellement je suis sensible à la façon dont Marc essaie de nous faire saisir ce qu'est Noël : le commencement d'une bonne nouvelle, d'un message de salut.

    Une mauvaise nouvelle, c'est toujours difficile à recevoir - et donc aussi à transmettre : la mort d'un être cher, l'annonce d'une grave maladie dont vous êtes atteint, l'annonce d'un licenciement qui vous frappe... quelques mots suffisent, ce jour-là, à faire basculer toute une vie.

    Mais une bonne nouvelle, ça s'annonce avec plaisir, ça s'écoute avec joie, ça éclaire le visage et ça réchauffe le coeur. Une bonne nouvelle aussi, ça marque un tournant dans la vie. C'est pourquoi la Bonne Nouvelle que Jésus apporte doit être non seulement entendue , mais écoutée, c'est-à-dire bien enregistrée pour faire désormais partie de nous-mêmes et modifier notre vie en conséquence.

    Ecouter : c'est précisément le thème central de cette série de sentences énoncées par Jésus probablement en diverses circonstances et regroupées par Marc dans son chapitre sur les paraboles : Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! Et Marc d'appuyer cette première recommandation de Jésus, par une seconde : Faites attention à ce que vous entendez. Nous voilà donc prévenus qu'il y a là, dans ce que dit Jésus, quelque chose qui vaut la peine d'être entendu, quelque chose qui vaut la peine d'écouter

    En général, nous n'aimons pas écouter. Voyez ce qui se passe [75] lors d'une discussion, ou même lors d'une interview de journaliste : on se coupe constamment la parole. Chacun veut placer - et faire prévaloir - son point de vue, sa vérité. On ne laisse pas l'autre s'exprimer, on le contredit avant qu'il ait terminé. Chacun se refuse d'entendre - et même de laisser entendre - ce que l'autre veut dire. En somme nous n'aimons pas ce qui ne vient pas de nous-mêmes, nous n'aimons pas et ne savons pas écouter, faire taire nos propres voix pour essayer de saisir celle de l'autre.

    Si les humains sont si peu capables de s'écouter les uns les autres, on est en droit de se demander comment ils vont pouvoir écouter une voix autrement étrangère, je veux parler de celle de Dieu, que Jésus est venu essayer de nous faire entendre. Celui qui n'écoute pas se condamne lui-même à tourner toujours dans le même cercle, comme un lion dans sa cage : on n'en sort pas, on se retrouve toujours seul avec soi-même, on est perdu.

    L'Evangile, le message proclamé par Jésus, c'est justement une autre voix qui cherche à se faire entendre de nous ; une voix qui vient d'ailleurs que de nous-mêmes, qui nous apporte quelque chose d'autre, quelque chose de différent, quelque chose de neuf : une voix qui apporte aux humains le salut.

    Voilà pourquoi Jésus dit à ceux qui sont autour de lui : Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! Faites attention à ce que vous entendez.  (...)

                                                                                    A suivre post suivant

    Jean-Marc Babut - Actualité de Marc - Cerf 2002, coll. Lire la Bible

    Note : je vous recommande de vous procurer ce livre de J.M Babut qui nous offre un commentaire exceptionnel de l' évangile de Marc. De tels livres sont rares car l'auteur nous accompagne dans une lecture renouvelée de l'Evangile. C'est un pédagogue profond qui ne nous écrase pas (contrairement à beaucoup d'auteurs, hélas) par des considérations scientifiques, exégétiques et finalement imbuvables. 

     

     

     

  • Scandale chez Lévi

    [33]  cf. évangile selon Marc, chapitre 2, versets 13 à 17 (Mc 2, 13-17)

    En sortant donc de Capharnaüm pour se rendre sur la rive du lac, Jésus passe devant l'octroi où se tient Lévi. Lévi est un employé chargé de percevoir, pour le fisc du roi Hérode Antipas, les taxes sur les marchandises qui passent la frontière voisine. Le système douanier d'alors n'était pas minutieusement réglementé comme celui d'aujourd'hui. Une sorte de "fermier général", comme on disait en France sous le règne de Louis XIV, avait acheté au roi Hérode le droit de percevoir les taxes, et il déléguait à des subalternes comme Lévi le soin de récupérer le capital engagé, avec une marge correspondant au service rendu. 

    Etait-ce parce qu'ils cédaient à une pression exercée par l'employeur ou à la tentation de profiter d'une position de force, toujours est-il que Lévi et ses collègues avaient la triste réputation de s'enrichir indûment. Ils en étaient alors d'autant plus détestés et méprisés. 

    De plus, manipulant de l'argent qui passe de main en main, de l'argent païen, ils étaient classés dans la catégorie des "impurs", c'est-à-dire des gens qui n'ont pas accès à Dieu, des gens par conséquent, avec qui on ne fraie pas, des gens qu'on laisse en marge, qu'on ne salue pas et qu'on n'inviterait sûrement pas à sa table. 

     (...)

    En passant devant l'octroi, Jésus voit Lévi. Il ne se contente pas d'enregistrer sa présence, il le voit. On peut imaginer que Jésus arrête un instant son regard sur Lévi, peut-être même que  leurs regards se croisent. Et Jésus saisit tout de suite sa condition de paria. Alors chose impensable pour Lévi et scandaleuse   pour les témoins bien-pensants de la scène, Jésus lui adresse la parole. Mieux, il l'appelle, lui [34] Lévi le méprisé et le rejeté, lui le "pauvre type", lui le "sale type". Il l'appelle à entrer dans le groupe des disciples, de ces gens qui accompagnent Jésus et partagent son existence errante, pour découvrir sous sa direction les mystères du Règne de Dieu.

    Jésus va même jusqu'à se laisser inviter chez Lévi, en compagnie d'autres gens du même acabit.

    (...)

    Les gens sérieux, "respectables" comme dit la traduction en français courant, lui en font pourtant le reproche : on ne se commet pas, protestent-ils, avec des gens qui se placent ouvertement en marge de la volonté de Dieu, des gens qui n'observent pas les règles élémentaires du pur et de l'impur, des gens qui ignorent délibérément la loi de Dieu. Bien pire : en acceptant de frayer avec eux, on se rend soi-même impur, on se situe donc volontairement dans le camp des adversaires de Dieu, dans le camp des "pécheurs", comme on disait.

    Des pécheurs : le grand mot est lâché. (...) Ainsi pour ces pharisiens qui s'appliquent à observer scrupuleusement les commandements divins, la loi de Dieu est devenue un moyen de juger : un moyen de se juger soi-même en règle (ou non) avec Dieu, mais aussi un moyen de juger les autres et de condamner ceux qui n'ont pas fait le même choix. s'arrogeant ainsi au nom de la loi divine le droit de juger les autres, ils se mettent à la place de Dieu, le seul juge. Ils sont si bien persuadés d'être en règle avec lui, d'être des justes, qu'ils ne peuvent s'imaginer que Dieu ait un autre point de vue que le leur. (...)

    [35] Une fois de plus Jésus surprend tout le monde par la position qu'il prend. Lui ne juge pas, il vient guérir et guérir en particulier les dégâts causés par les pharisiens et leurs émules de tous les âges et de toutes les civilisations. Au lieu de condamner et d'exclure, il appelle. A Lévi il fait cet honneur inouï de l'inviter à venir avec lui.

    Vous le remarquerez, pour prendre le contre-pied des pharisiens, Jésus ne passe pas dans le camp opposé, il ne prend pas le parti des collecteurs de taxes et des "pécheurs". Il ne leur donne pas raison contre les pharisiens. (...) Si les uns ont tort, les autres n'ont pas forcément raison. Pour Jésus (...) la solution ne consiste pas à prendre le parti opposé à ceux qu'il conteste. Jésus n'est jamais contre, il est avec. (...) Là où nous autres humains avons construit des murs infranchissables, Jésus ouvre des portes, une porte, la porte du Règne de Dieu.

    Suis-moi, dit-il ainsi à Lévi, le laissé-pour-compte. Cet appel est aussi simple et bref que chargé d'avenir pour celui qui l'entend. C'est le même appel auquel ont déjà répondu Simon et André, puis Jacques et Jean....

    Suivre Jésus, c'est d'abord devenir son élève, en étant là pour écouter ce qu'il dit et voir ce qu'il fait. Je pense que tout lecteur assidu de l'évangile est quelqu'un qui commence à suivre Jésus. Mais suivre Jésus, c'est aussi l'accompagner sur la route surprenante et imprévue du Règne de Dieu et partager avec lui non seulement les aléas de son existence, mais les  risques de son choix. C'est s'exposer, en particulier, à être rejeté - et peut-être condamné - comme lui par ceux qui n'admettent pas d'autre choix que celui qu'ils ont fait eux-mêmes ; par tous ceux qui détiennent une vérité et qui en font la vérité ; par tous ceux qui découpent l'humanité en deux camps, le leur et celui des méchants ; par tous ceux qui ne supportent pas d'être mis en cause, même par la troisième voie, celle du Règne de Dieu que Jésus vient suivre lui-même et proposer à tous. (...)

    [36] Il se leva, raconte l'évangile, et le suivit. Jusqu'alors Lévi était assis, immobile à la place qu'il avait choisie ou que les circonstances lui avait imposée, peu importe, assis en tout cas dans une situation où les autres le tenaient enfermé. Et puis Jésus est passé, et Lévi s'est levé. (...)

    Jean-Marc Babut - Actualité de Marc - Edition du Cerf, 2002, coll. lire la Bible

  • L'évangile de Marc (1) : écouter la parole

    [7] Dans les pages qui suivent on trouvera le texte d'une soixantaine de prédications consacrées à l'évangile selon Marc. (...) Parmi les soixante-dix livres canoniques disponibles, il convenait, a-t-il semblé, de commencer par ce qui est, pour les chrétiens, [8] le commencement, à savoir Jésus et son message. Marc est l'évangile le plus ancien, le plus court et apparemment le plus simple. C'est lui d'autre part qui a servi de référence à ses deux voisins. D'une certaine manière donc il se suffit à lui-même. Contrairement ensuite aux épîtres qui procèdent par argumentation, Marc présente son message sous la forme d'un récit, ce qui offre l'avantage incomparable d'inciter le lecteur ou l'auditeur à entrer personnellement dans l'histoire racontée, à s'identifier aux personnages et à s'approprier plus naturellement le message. (...)

    (...) Ecouter est sans doute une des choses qui nous est la plus difficile. Quiconque prétend écouter doit être averti qu'il risque d'être lui-même le premier fournisseur de parasites dans la communication qu'il veut établir avec le texte : on aime en effet ce qui vient confirmer les convictions qu'on cultive, on aime ce qui vient nous donner raison ou qui va dans le sens de ce qu'on croit savoir déjà, on aime ce qui nous paraît répondre aux questions qu'on se pose ou qui nous assaillent. Ce qu'on pourrait appeler notre contexte personnel du moment nous oriente avant que nous nous en rendions compte vers telle attente, telle sensibilité, tel intérêt pour tel aspect du texte et nous voilera probablement aussi tel autre aspect qui ne correspond pas à nos préoccupations présentes ou se trouve même en contradiction avec nos convictions. Bref, notre "contexte personnel" nous prédispose à une lecture inconsciemment orientée vers nous-mêmes. Dans de telles conditions on risque fort de n'entendre en fin de compte que sa propre voix. On se condamne alors à ne pouvoir sortir du cercle vicieux  dans lequel on est enfermé avec soi-même. 

    Seulement écouter est tout autre chose. Ecouter, c'est être attentif à une voix autre que la mienne et, quand il s'agit de la Bible, autre aussi que les voix étrangères qui résonnent chaque jour à mes oreilles et sollicitent mon adhésion. Ecouter Marc réclame donc en premier lieu que j'impose silence à ce que je crois savoir de lui, silence aussi à mes propres assurances, afin de me rendre entièrement disponible à cette autre voix qui ne vient pas de moi et qui me dit autre chose que ce que je pense, autre chose aussi que ce qu'on a toujours dit, autre chose, peut-être, que ce que j'aimerais entendre. [9] Se rendre ainsi disponible au sens du texte exige donc discipline, voire ascèse, et méthode. Surtout si on est déjà quelque peu familier avec la Bible, il faudra toujours à nouveau s'interdire de savoir par avance ce que le texte veut dire.  (...)

    [10] (...) la distance est considérable entre le monde où vivait Jésus, et même celui où vivait Marc d'une part, et d'autre part l'Occident déjà vieux de deux millénaires dans lequel nous avons appris à parler et à penser. (...) Mais la mentalité humaine a-t-elle autant changé en deux mille ans ? Il y a tout lieu de penser que non. (...)

    Jean-Marc Babut - Actualité de Marc - Ed. Cerf, coll. Lire la Bible, 2002