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bible

  • Héritier de la Bible (6)

    87

    (suite)

    Ou du moins elle peut naître. Elle consisterait, du côté des chrétiens, a ne plus situer le dialogue d'abord entre eux-mêmes, qui seraient l'un, et un partenaire extérieur, qui serait l'autre. Non seulement le mépris de l'autre est moins accepté aujourd'hui, mais les formules de respect et d'écoute de l'autre ne suffisent plus à résumer les devoirs. Si je les critique d'être si obvies, au point d'être devenues presque inaudibles malgré leur bien-fondé, c'est parce que l'autre est à reconnaître... en nous. Nous sommes l'un et l'autre, ce qui se traduit en ce cas précis par la reconnaissance, dont il faudra préciser les termes, d'un élément juif dans l' Eglise. On objectera, du côté chrétien, la formule très connue et peu étudiée de saint Paul : « ni juif ni grec ». Mais quand, dans l'Eglise, il reste en tout et pour tout... les Grecs, c'est que la formule n'a pas été appliquée. D'ailleurs saint Paul dit aussi et, ce qui est le plus fort, il dit au même endroit : « ni homme ni femme » (Ga 3,28) : 88 l'empressement vers le contenu imaginaire du texte ne  suffit donc pas. C'est le cas d'interpréter... Il reste les objections que le partenaire juif a maintes fois soulevées. Vouloir être l'un et l'autre, c'est bien ce qu'on nous reproche. Le sens de la formule, du moins son sens obvie (son faux sens), c'est que l'autre du dehors est devenu superflu. Il n'est pas difficile, éclairant l'histoire par ce reproche, de retourner contre la chrétienté tout ce que je disais plus haut : l'histoire fournit les charges. Le même peuple chrétien, qui admirait Notre Dame en effigie au milieu des patriarches, rois et prophètes d'Israël, supportait mal le peuple juif sous sa forme vivante, forme qui n'était pas celle d'un cercle entourant Jésus et sa mère, comme dans les vitraux. L'image la plus douce qu'il en traçait, nous la trouvons dans ces statuts de la synagogue, femme bien aussi belle que l'Église, mais la face détournée, privée de la vue par un voile sur les yeux. Les chrétiens habitaient donc ce livre de l'Ancien Testament. Ils en tiraient des joies et des lumières immenses, mais pouvaient-ils l'habiter à eux seuls ? C'était la question. L'image du voile, prise à  saint Paul, voulait dire que la synagogue ne voyait pas dans la Bible ce terme de l'histoire déjà commencée, révélée à l' Eglise seule. De là à dire que la synagogue ne voyait rien du tout, il n'y avait qu'un pas, vite franchi par le peuple mais aussi par des savants, dans les moments où ils cédaient au danger de l'éloquence. Pourtant la beauté du visage de ces statuts de la synagogue, comme celle de Reims, nous restitue le regard que portait sur elle maint docteur chrétien. C'est ainsi que les Victorins de Paris s'instruisaient grandement des livres de Rachi, 89 l'illustre exégète juif de Troyes en Champagne, comme une étude récente l'a montré.
    On a dit et redit que l'allégorie, type de lecture préférée des chrétiens de ces époques et de toute liturgie, était le moyen, pour l'Eglise, de voir ce qu'elle seule pouvait voir et d'expulser, pour ainsi dire, le peuple de chair et de sang hors du livre. Il n'est pas si facile de régler ainsi son compte à l'allégorie, qui a existé avant les chrétiens chez les juifs, mais c'est là une autre question. Ceci surtout me frappe : il y a quelque chose d'instable dans l'attitude des communautés chrétiennes envers l'Ancien Testament et ce n'est pas de cela qu'elles ont à rougir. Comme tout au long des changements racontés par la Bible elle-même, il ne s'agit pas d'incohérence, mais d'histoire. La valorisation symbolique intense de l'Ancien Testament accompagnée d'attitudes négatives envers l'Israël réel contemporain  de l' Eglise était une position qui ne pouvait pas se maintenir indéfiniment.

                                                                                              A suivre...

      

    Paul Beauchamp, Testament biblique, Ed. Bayard 2001. ISBN 2-227-47034-8

  • Héritier de la Bible (1)

    " Qu'est-ce qu'être un héritier de la Bible aujourd'hui ? "

    Invité à répondre à cette question comme "un" héritier, je comprends qu'il ne s'agit pas de faire valoir des droits, mais de faire entendre une voix parmi tant d'autres et à leur recherche. Ceci me rassure, mais sans faire taire toute crainte, ni toute perplexité. Crainte, parce que le titre d'héritier a quelque chose de pesant : sous le regard du père, il n'est que trop facile d'être à la fois un héritier légitime et un mauvais fils. Perplexité, aussi grave que la crainte : j'évoquais, à l'instant, le père et me voici devant un livre. Peut-on vraiment hériter de la Bible, comme si elle était un père... 72 ou une mère ? sans doute voulait-on (ou pensait-on) dire autre chose : les héritiers de la Bible sont tout simplement ceux qui l'ont reçue, à la manière des héritiers de la couronne, ou d'un bien. Interprétation qui paraît plus commode, mais ne l'est pas tellement, puisque la Bible, transmettant ou transmise, désigne un seul et unique Testament pour les juifs, deux pour les chrétiens. Etre un héritier de la Bible, c'est pour le chrétien, être deux héritiers de la Bible !

    L'intérêt de la question, posée en ces termes, vient précisément des difficultés qu'elle manifeste. Elles se font sentir en plein milieu de notre langage et ceci, pour reprendre le dernier mot de la question, "aujourd'hui". Que le mot "Bible" ait, dans le langage chrétien le plus spontané, deux sens, cela n'est pas nouveau : il désigne ou le premier Testament  ou les deux et très rarement - du moins dans l'usage français - le deuxième tout seul. Dans le langage de Maurice Barrès, par exemple, "retourner à la Bible" voulait dire, après la conversion forcée des juifs de Tolède à la foi chrétienne, leur retour à la foi juive. Devenus catholiques , ils n'avaient pu, selon lui, que quitter la Bible [Maurice Barrès, Greco ou le secret de Tolède, Plon, 1923, p. 93.]

    Aujourd'hui, le livre du premier Testament, prius Testamentum, est plus clairement présent aux consciences comme signe de ralliement et de contradiction. Signe de ralliement, pour les chrétiens qui le connaissent mieux et pressentent les conséquences décisives de ce changement pour leur rapport avec les juifs. Signe de contradiction, dans un nouveau contexte polémique où le terme "judéo-chrétien" désigne 73. l'assemblage de tout ce qu'on veut rejeter. D'où la tentation, pour les juifs et les chrétiens, de choisir une fausse stratégie : durcir un front commun et rigide, ne voyant que sous son aspect négatif le monde extérieur que nous appellerions indistinctement "païen", les croyants des autres religions, les incroyants, les athées.

    Hier comme aujourd'hui, la question dont nous traitons est parmi les plus difficiles et parmi les plus centrales qu'on puisse poser à un chrétien et elle est faite pour conduire loin, qu'on le veuille ou non. Pour ne pas perdre pied, je l'aborderai sous trois aspects successifs, facilement reconnaissables. Puisqu'il s'agit d'hériter de la Bible et que la Bible est un livre, je partirai de la fonction du livre comme tel dans un héritage. Ensuite, n'oubliant pas l'ambiguïté du mot "Bible", je dirai pourquoi et par quels liens les chrétiens tiennent au premier Testament. Enfin, j'en viendrai à ce mouvement décisif que le premier Testament imprime en eux et à ce qu'il peut amener de nouveau, aujourd'hui, dans leur relation avec les juifs. Telles sont les parties de mon exposé. Quant à son horizon, le voici : ce n'est pas une attitude négative qui doit, dans la défense ou dans l'attaque. La connaissance de notre relation judéo-chrétienne est précisément ce qui nous empêche de nous enfermer en elle. Elle nous ouvre à une réalité qui est triangulaire: juifs, chrétiens et les autres, dont il serait terrible de penser qu'ils sont ce que nous devons fuir. Nous n'acceptons pas les attitudes discriminatoires qui se rencontrent parfois, même dans le monde intellectuel : nous devons donc donner l'exemple du contraire. Si mon exposé se limite, en apparence, à la relation 74 qui s'établit entre deux points du triangle, c'est parce que cette relation est le secret de leur ouverture au troisième point. De chaque partie, des deux entre elles, on peut dire : " Nous ne nous connaissons pas assez nous-mêmes." Or ceci est la condition pour qu'il y ait parole entre tous.

                                                                    à suivre...

    Paul Beauchamp, Testament biblique, Bayard 2001. ISBN 2-227-47034-8

     

  • Prier les Psaumes (4) : toute la Sainte Ecriture

    83.

    (suite)

    Dans leur humaine et nue littéralité, les psaumes sont à la fois poésie et prière : prière sans doute, mais sous forme de poème. Leur force vitale cependant ne vient pas que de l'homme. Dieu lui-même se sert de la parole du psaume et la profère. Elle est inspirée non seulement par le souffle de vie d'un homme, fût-il un poète de génie, mais par le souffle de Dieu qui est Esprit créateur. L'expérience qu'il traduit et communique est finalement l'expérience que Dieu lui-même crée dans les coeurs qui l'écoutent et qui s'ouvrent devant Lui.

    Aussi, plus que toute parole, toute poésie humaines, la Parole de Dieu est-elle insondable et inépuisable. Celui qui tente de la saisir ne peut que la réduire à ce qu'il est capable d'en percevoir. Car la Parole de Dieu s'élève au-dessus de tout ce que l'homme peut en saisir dans l'aujourd'hui. Elle a sa vie propre et son histoire. Toute Parole de Dieu ne pourra être mesurée qu'à la plénitude des temps. Elle ne cesse jamais d'accompagner l'Amour de Dieu pour le monde et de L'accomplir toujours à nouveau. C'est pourquoi la signification de la Parole de Dieu ne peut être établie une fois pour toutes. Cette parole est pleine de vie et elle engendre la vie en celui qui l'écoute. Dans sa Parole, Dieu est constamment en train de créer. En chaque liturgie, Il construit son Eglise convoquée autour de la Parole. En chaque croyant qui Lui ouvre son coeur et son esprit, Il creuse un abîme insoupçonné de connaissance et d'amour.

    Dans ce processus les psaumes occupent une place à part. Dans les Écritures inspirées, Dieu adresse Sa Parole à l'homme. Dans les Psaumes, au contraire, Dieu met dans la bouche de l'homme la Parole que celui-ci Lui donnera en réponse. Mais ce ne sont jamais des paroles neuves ni étrangères. A y regarder de plus près, ce sont les paroles mêmes de la Bible, mais haussées au niveau de la poésie et de la prière. La Bible, par exemple, contient des livres historiques ; il y a de même des psaumes historiques ; 85 des livres de sagesse et des psaumes de sagesse ; des livres prophétiques et des psaumes prophétiques. On peut retrouver toute la Bible dans les psaumes, mais comme poésie et prière. Dans la parole des psaumes la Bible atteint un sommet de vivante actualité et de force créatrice. A l'abbé Philémon dont la Philocalie a conservé le Logos askètikos (1, 241-252), on demandait pourquoi il trouvait tant de saveur au livre des psaumes, plus qu'en tout autre texte de l'Ecriture. Il répondit : "Je peux vous assurer que Dieu a imprimé dans mon pauvre coeur la force des psaumes, comme il est arrivé au prophète David. Sans la douceur des psaumes je ne pourrais plus vivre, ni sans la contemplation sans limites que les psaumes renferment. Les psaumes en effet contiennent toute la Sainte Ecriture".

    Oui, les psaumes contiennent toute la Sainte Ecriture. Ils n'en sont pas seulement un résumé : ils sont une réponse vivante de l'homme à la Parole de Dieu. Une réponse qui ne vient pas de l'homme seulement, mais qui est suscitée dans son coeur par la Parole même de Dieu.

                                                                  A suivre...

     

     

     

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • cette belle science des approches

    (...) Qu'on l'admette ou non, l'union de l'homme avec Dieu, les conditions et les exigences de cette union constituent une science. Il faut donc consentir à se laisser enseigner quelques petites principes normatifs et intangibles relatifs à cette science. Il ne servirait de rien de vouloir tout inventer par soi-même. En outre, dans la vie spirituelle, comme dans le travail manuel ou le sport, posséder un peu de technique relève l'intérêt qu'on y porte et procure plus de sécurité. On ne peut aller à la recherche de Dieu par n'importe quels moyens, ni dans n'importe quelle direction. Or, il y a présentement une mésestime vis-à-vis de la spiritualité comme science, au profit de l'étude quasi exclusive de la Bible. Essayons de raisonner le cas.

    J'ai commencé à lire quotidiennement l'Ecriture sainte bien des années avant que cette pratique ne se répande. Durant vingt-cinq ans, je l'ai lue annuellement d'un bout à l'autre. J'ai reçu de cette lecture, cela va sans dire, des bienfaits, des encouragements et des connaissances, autant que j'en peux porter. Néanmoins, je suis arrivé  aux deux constations que voici : d'abord l'Ecriture sainte ne peut, à elle seule, fournir le léger support dont a besoin l'oraison non discursive. Ensuite, l'Ecriture sainte ne suffit pas pour nous instruire de tout ce qu'il est nécessaire de savoir touchant la vie intérieure. Bien des notions indispensables ne peuvent s'acquérir que par la théologie dogmatique et la doctrine des maîtres spirituels. Pour les décisions à prendre au cours d'une vie de prière, et pas seulement dans les débuts, notre esprit à besoin de principes clairement formulés, que d'autres esprits ont tirés de leur expérience et de leur réflexion. Précisément, les plus qualifiés parmi les amis de Dieu, aidés, sans aucun doute, par un charisme divin, nous ont laissés d'excellentes cartes routières, et d'utiles notices d'entretien pour les différents types de voitures. Faute de connaître ces notices et ces cartes, nous ne saurons jamais assez explicitement le voyage que Dieu veut nous faire faire, ni comment et par quels chemins le suivre. Aussi risquerions-nous bien des retards, des accidents de route, et surtout, le pire de tous : abandonner en plein parcours (...)

    (...) C'est pourquoi je vous souhaite de désirer ce beau savoir, cette belle science des approches de Dieu et de son amitié.  

     

    Père Jérôme, Écrits monastiques, Editions  du Sarment, 2002

  • Dieu ne peut être un Tout-Puissant

    (suite)

    29. (...) Alors, la question rebondit : Dieu ne nous a-t-il pas trahis ? Face à l'expérience du mal, et en particulier au cours de ce cruel XX ème siècle, on peut évoquer, et je viens de le faire, la réponse chrétienne ; elle ne peut être reçue que dans la foi, et c'est là que,B comme théologien, je reste forcément vigilant et critique. Finalement, pour répondre à la question presque blasphématoire, " Dieu nous a-t-il trahis ?", on répond par un autre blasphème, celui d'un Dieu crucifié.

    Mais n'est-ce pas là l'ultime ruse d'une apologétique qui veut innocenter Dieu devant l'injustifiable de la souffrance 30. innocente ? Je ne le crois pas. Je dirais plutôt que c'est l'honneur de la théologie moderne du XX ème siècle de montrer que, si Dieu existe, il ne peut être un Tout-Puissant, un potentat impassible et indifférent. La transcendance de Dieu, ce n'est pas celle de l'Etre absolu, c'est celle de l'amour. C'est le propre de l'amour de prendre la forme de l'extrême faiblesse. Les religions sous le signe du théisme renvoient l'homme à la toute-puissance de Dieu. La Bible, elle, renvoie l'homme à un Dieu faible et souffrant. Voilà la vérité, et le Dieu de la Bible est un Dieu différent  de celui des philosophes, mais aussi du Dieu d'une théologie traditionnelle qui était encore sous le signe du théisme.

    Cette méditation chrétienne sur le mystère de la kénose de Dieu, c'est-à-dire de l'auto-dépouillement de Dieu par amour, rejoint les intuitions les plus profondes de la pensée juive après Auschwitz, sur le retrait de Dieu, ce qui est autre chose que la trahison. Le philosophe juif Hans Jonas, à qui on doit  le grand livre Le Principe de responsabilité, a écrit aussi un essai intitulé Le Concept de Dieu après Auschwitz, où il écrit, à propos du drame de la Shoah : " Si Dieu n'est pas intervenu à Auschwitz, ce n'est pas parce qu'il ne voulait pas, mais parce qu'il ne pouvait pas." Il explique là-dessus, à partir de certains thèmes empruntés à la kabbale juive, que l'impuissance de Dieu est en quelque sorte une conséquence de l'acte créateur, celui-ci coïncidant avec un acte d'auto-dépouillement divin. En prenant le risque de créer une liberté finie, qui peut donc faire le mal, Dieu a renoncé  en même temps à la toute-puissance. C'est la grandeur de la liberté humaine : elle est ce par quoi l'homme ressemble le plus à Dieu, mais elle entraîne, d'une certaine manière, une auto-limitation de Dieu. Ou alors cette liberté n'est pas une liberté... 31 Je voudrais toutefois, suggérer que face à l'expérience du mal, c'est-à-dire de l'injustifiable, au-delà des tentatives d'explication, il y a tout de même des attitudes, des réponses existentielles qui sont très profondes, beaucoup plus profondes en tout cas que les réponses spéculatives d'une théodicée. J'en suggère trois.

                                                                             A suivre...

    Claude Greffé dans "La religion, les maux, les vices" - Conférences de l'Etoile présentées par Alain Houziaux - Presses de la Renaissance, Paris 1998 - ISBN 2-85616-708-X

     

     

  • Confiance dans la Parole

    Quand tout va mal, Dieu est accusé de silence et il est remplacé ;  quand tout va bien, il est oublié car on n'en a plus besoin. Dans les deux cas, on renonce à la Parole, ne lui laissant pas le temps de prendre racine, quitte à reprocher à Dieu, plus tard, de garder le silence. En réalité, les hommes ne l'écoutent plus:

    Ils m'abandonnent, moi, la source d'eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l'eau. [Jr 2, 13.]

    La Bible et notre propre histoire nous apprennent où peut mener un tel oubli de Dieu. Ayant perdu l'écoute de la Parole de l'Autre qui révèle le sens de toutes choses - et ce sens se situe en dehors de l'humanité qui n'est pas sa propre source -, beaucoup se centrent sur eux-mêmes  et entendent maîtriser la totalité de leur destinée. Ils lui vouent leur cœur, leur vie et leur pouvoir. Mettant tout au  service du profit et de leur propre bonheur personnel, ils n'hésitent pas à asservir leurs frères à leurs propres desseins, comme Adam et Ève voulant se situer par eux-mêmes à l'origine du bien et du mal, comme Caïn jaloux d'Abel et l'éliminant, comme Abraham lui-même, reniant son épouse et la laissant partir comme sa sœur dans la maison de Pharaon, comme nous si souvent et ceux qui nous entourent.

    Par la foi, celui qui entend et accepte l'appel de Dieu choisit de faire confiance à sa Parole sans autre garantie que l'engagement de celui qui la dit. Cette décision  est à prendre et à reprendre : avec lucidité car le croyant a ses faiblesses, et avec une confiance radicale car celui auquel il s'en remet l'a façonné avec amour. La voie que Dieu propose est difficile, exigeante, nous l'avons vu, mais le croyant a l' assurance que celui qui l'a appelé ne lui manquera pas. 

    Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, pp.30-31   

  • la création du monde

    L'approfondissement de l'idée de création est le fait d' exilés, dépouillés de tout et qui n'ont pas oublié leur origine lointaine. D'une multitude d'esclaves, Dieu a fait un peuple en les libérant d'Égypte, voilà pourquoi maintenant des « rescapés des nations» (Is 45, 20), il peut faire une colonne en marche pour un nouvel exode vers la terre les ancêtres. Le peuple vit avec la mémoire vive que de la mort et du chaos, Dieu peut « appeler à l'existence ce qui n'existe pas » (Rm 4, 17). Et pourquoi cela? Parce qu'il est le Dieu vivant souverainement libre: il n'a pas besoin de l'univers pour être Dieu, s'il crée c'est parce qu'il aime. 

    Quand ils écrivent le premier chapitre du livre de la Genèse, les rédacteurs sont habités par cette foi. Pour évoquer la création de l'univers, ils utilisent alors le verbe créer - en hébreu bara' - que le prophète de l'Exil avait utilisé pour annoncer le renouveau de son peuple. Ce verbe, traduit habituellement par créer, signifie littéralement faire du nouveau, de l'inattendu. A lui seul, il exprime la liberté du Créateur qui de rien peut faire du neuf, et cela « pour rien », si l'on peut dire, gratuitement. Il s'ensuit que notre monde ne détient pas en lui-même la clé de sa destinée ultime : les savants peuvent nous dire de mieux en mieux « comment il marche », mais ils se refusent à dire pourquoi et pour quoi il existe. On ne peut donc déchiffrer le sens de la création en la contemplant. Prétendre lire dans le monde les intentions secrètes de Dieu sur lui, ce serait lier nécessairement le Créateur à sa création, ce serait nier son altérité par rapport au monde et porter atteinte à sa transcendance. 

    Bernard Rey - La discrétion de Dieu - Cerf 1997, p.19   

  • Cheminer avec la Bible

    La Bible est un univers à plusieurs dimensions: le lecteur peut  y voir simplement un monument de la culture universelle. Il peut ensuite y découvrir un extraordinaire éventail de l'expérience humaine capable d'éclairer sa propre quête de sens. Il peut enfin être touché par la Parole et discerner une Présence. Selon les attentes et les convictions de chacun, c'est une fenêtre sur l'univers insondable de Dieu, mais aussi sur celui de l'humain, de sa culture, de son histoire individuelle et sociale. Chaque approche est légitime, la Bible ayant cessé d'être le monopole de l'Église. Du point de vue culturel, c'est un objet susceptible de multiples modes d'investigations littéraires, philosophiques et scientifiques. Du point de vue personnel, c'est un champ symbolique grâce auquel le lecteur peut relire sa propre existence. Expériences, personnages ou récits permettent à chacun de dialoguer avec lui-même par la médiation du texte et d'y percevoir comme en un miroir une révélation de son être inconnu. Le croyant, quant à lui, aborde l'Écriture comme une lettre que Dieu lui adresse, comme une invitation à entrer en communion avec lui. Lorsque cela advient, le temps fait comme un arrêt sur image, l' être intérieur surgit dans la lumière du pardon, la vie s'illumine dans la liberté du oui. École d'humanité, de réconciliation, de vie, la Parole agit différemment selon les lectures que nous en faisons.

    Pour le lecteur qui aborde le texte sacré comme une médiation de sa relation au Christ, un cheminement est nécessaire. L'accès au mystère proprement dit ne saurait être immédiat. Le passage de l'intelligence au cœur nécessite une progressivité. La raison d'être d'une méthode de lecture fondée sur les quatre sens de l'Écriture est donc avant tout d'ordre pédagogique. [...]

    La lectio divina correspond à ce travail d' appropriation de la Parole capable de transformer l'être tout à la fois charnel et spirituel et de l'unir à Dieu. La spiritualité de la "lecture divine"  est ainsi une sorte de propédeutique favorisant l'apprentissage de l'écoute jusqu'à ce que la Parole fasse jaillir en nous la prière. Elle nous achemine du plus extérieur au plus intérieur, de la simple compréhension à l'expérience de la relation à Dieu. Chaque sens de l'Écriture, ainsi abordé dans la foi, comporte cette dimension de rencontre que représente tout acte de parole. De ce point de vue, le sens littéral est puissance d'énonciation: « C'est moi, le Seigneur qui te le dis ! »; le sens allégorique renvoie à la - communication d' un message: « Écoute ce que je te dis! »; le sens moral correspond à un interpellation concernant la réalité que la Parole de Dieu nous fait découvrir: « Fais-le et tu vivras ! »; enfin le sens anagogique est cet confirmation de la promesse capable d'ouvrir le chemin de l'inconnu :  "Je suis avec toi " 

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 295-296

  • Mémorial de la Parole

    Best-seller toujours incontesté, la Bible est à la portée de tous au risque, le plus souvent, de n'être qu'un objet banalisé. Pourtant, elle demeure source de vie spirituelle pour beaucoup de croyants, œuvre d'intérêt culturel pour des incroyants et objet d'études de la part de nombreux savants au point que nul texte sacré de l'humanité n'a été et ne demeure soumis à tant d'examens critiques. Par-delà les vagues médiatiques qui remettent périodiquement en cause la crédibilité de la lecture chrétienne de ce livre, celui-ci résiste à tous les dépeçages auquel il se trouve soumis et ouvre au croyant le mieux informé des recherches modernes la perspective d' une Parole tout à la fois historique et divine: la Bible est la trace visible de la Parole de Dieu proférée et reçue dans notre histoire humaine ! Cette parole ne saurait être réduite à des écrits : elle est événement de salut et culmine dans l'annonce de la résurrection de Jésus de Nazareth.

    Tandis que les premières générations chrétiennes étaient dans l'attente de la venue en gloire du Seigneur ressuscité, l'Église se trouve confrontée durant les II e III e siècles à la réduction de la figure du Christ à celle d' un personnage céleste. Différents courants (gnose, marcionisme) affirment que c'est un être spirituel ayant d'un homme que l'apparence (docétisme). L'enracinement  la personne de Jésus dans l'histoire doit donc être rappelé, d'où importance accrue de la mémoire. La Bible, comme mémorial d'une Parole révélée dans l'histoire, acquiert alors un rôle de premier ordre. Ainsi, après une période où prédomine l'attente, le temps est venu de privilégier le souvenir en vue d'une transmission authentique de la foi. La religion nouvelle s'institutionnalise donc sur la base de cet événement éditorial majeur qui marquera plus que tout autre la culture européenne. Cette Bible chrétienne à deux volets, Ancien et Nouveau Testament, devient une médiation de la présence du Ressuscité à son Église et un lieu privilégié de l'expérience spirituelle pour les élites cultivées ayant accès à l'écrit. Outre l'aspect institutionnel évident concernant la nécessité pour toute religion d' avoir son corpus scripturaire, ce processus rejoint une exigence nouvelle de la vie spirituelle: en lien avec la célébration liturgique et sacramentelle de nature communautaire, la méditation solitaire de la Parole permet une approche plus personnelle de la communion avec le Ressuscité.

    Cette Parole est ainsi tout à la fois une réalité historique, théologique et spirituelle: réalité historique, la Bible comme monument culturel est étroitement liée à la naissance du christianisme; réalité théologique, la Bible comme Parole de Dieu manifeste le déploiement historique de la révélation; réalité spirituelle, la Bible comme Parole pour l'homme est chemin de la rencontre de Dieu dans le Christ. Le christianisme est ainsi fondamentalement une religion de la Parole sans être pour autant une religion du livre.

     

     

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 209-210