compteur de visite site web

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Jean Grosjean

  • Récits de la Passion 11

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    89

    Procla : Quel courage !

    Pilate : Hérode n'aurait pas osé...

    Procla : Il n'a pas osé, il te l'a envoyé.

    Pilate : Est-ce que je n'ai pas voulu le libérer pour la Pâque ?

    Procla : Et tu n'as pas réussi.

    Pilate : Ils ont prôné Barabbas.

    Procla : Et tu as libéré Barabbas.

    Pilate : J'ai tenté d'apitoyer la foule.

    Procla : La foule est comme les chiens, il ne faut pas leur faire goûter le sang.

    Pilate : Quand je m'en lavais les mains, ils allaient reculer, mais les chefs invoquèrent César.

    Procla : Il fallait les y envoyer.

    Pilate : Et nous ?

    Procla : Tu te démettais.

    Pilate : Nous aurions suivi leur délinquant ?

    90

    Procla : Pourquoi pas ?

    Pilate : Il se serait fait lapider au premier coin de haie.

    Procla : L'empereur même n'est qu'un vagabond qui s'avance au hasard des événements jusqu'au jour où il tombe dans la trappe. Les lauriers ne sont qu'un paravent.

    Pilate : Certes.

    Procla : Pourquoi ne pas vivre ? pourquoi les faux rôles ?

    Pilate : Il m'a dit : Ce que tu peux t'est donné.

    Procla : Qu'en as-tu fait ?

    Pilate : Tais-toi. Je ne dois rien qu'à lui.

    Procla : Je t'en prie. Mais tu ne l'as pas relâché.

    Pilate : Il ne s'y prêtait guère.

    Procla : C'est tout ce qu'il a dit ?

    Pilate : Ceux qui me livrent à toi sont pires.

    Procla : Ça ne te blanchissait pas

    Pilate : Tais-toi. Tout s'est passé trop vite.

    Procla : Ah, sentinelle de l'empire.

    Pilate : On m'a pris à contretemps. Je n'aime pas cette fièvre des orientaux.

    Procla : Elle te séduisait.

    Pilate : Elle me tue. Lui du moins, il était l'homme des longs instants.

    Procla : Une sorte de Romain ?

    Pilate : Au contraire, un frémissement. Ses silences n'étaient pas muets. Il était face à une foule folle. Il n'avait que moi.

    91

    Procla : Je t'en prie.

    Pilate : Il n'y aura qu'à ma mort...

    Procla : N'est-ce pas aujourd'hui ?

    Pilate : Que veux-tu dire ?

    Procla : Ne me crois pas jalouse.

    Pilate : Je l'ai laissé.

    Procla : C'est ce que je voulais dire.

    Pilate : Je suis entré dans la nuit, dans la rumeur des grillons noirs. Ma vie n'est plus liée qu'à un mort.

    Procla : Je t'en prie.

    Pilate : Mais une lueur à la frange de l'âme ou du moins son reflet sur toi...

  • Récits de la Passion 10

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    82

    Malchos : Caïphe m'envoie. Vous savez comme il est pris par la fête.

    Pilate : Je sais. Mais toi qui veilles sur l'ordre...

    Malchos : Justement. Oh, pourquoi regardez-vous encore mon oreille ?

    Pilate : Est-ce que je m'occupe de ton oreille ?

    Malchos : Tout le monde regarde mon oreille.

    Pilate : Pas moi.

    Malchos : Il m'envoie vous dire que l'homme avait dit...

    Pilate : Au fait.

    Malchos : Qu'il revivrait le troisième jour.

    Pilate : Alors ?

    Malchos : Les siens vont enlever le corps et dire...

    Pilate s’impatientait mais il regardait cette oreille droite. Malchos perdait ses moyens.

    Pilate : Que me veut cette fois ton Caïphe ?

    Malchos : C'est moins lui que ses opposants, 83 les lettrés. Ils disent qu'une fois le corps enlevé du sépulcre, la foule criera à la résurrection. Caïphe est sérieux, il se moque des croyances, mais les lettrés ont toujours peur de la foule parce qu'ils voguent dans les mêmes bateaux qu'elle. Si les gens disaient que le mort s'est relevé du sépulcre les lettrés seraient démunis. Ils prônent des possibles, ils ne peuvent plus rien nier. Des ouvreurs de tombe un peu rusés ôteraient aux lettrés leur emprise. 

    Pilate : Te voilà subtil mais cela ne me concerne pas.

    Malchos : Il faudrait faire garder le tombeau.

    Pilate : Une légion suffirait-elle à maintenir un mort dans sa tombe ?

    Malchos : On ne demande pas une légion.

    Pilate : Ils ont des gardes. Est-ce que tu ne commandes plus ta troupe ? 

    Malchos : Mais a-t-on le droit ?

    Pilate : Faites comme vous l'entendez et ne me demandez rien.

    Malchos : Caïphe dit qu'un soulèvement...

    Pilate : Je m'en occuperais.

    Malchos prenait congé. Pilate le retint.

    Pilate : Comment vous y êtes-vous pris la nuit ?

    Malchos : On avait un indicateur.

    Pilate : Vous avez payé un disciple ?

    Malchos : Ce Judas ne tenait pas tellement 84 à s'enrichir, du moins pas ce jour-là. Plus qu'à la richesse il croyait aux riches, aux puissants, aux officiels.

    Pilate : Comment s'était-il fourvoyé chez un marginal ?

    Malchos : Les marginaux aussi l'étonnaient. Toutes les sortes de célébrités formaient pour lui l'ensemble du monde qui compte et il voulait y être admis.

    Pilate : Il ne faisait pas de différence entre l’Établissement et les rebelles ?

    Malchos : Leurs divergences lui échappaient ou elles le consternaient. A ses yeux la réussite était indivisible.

    Pilate : C'est toi qui a déniché cet agent ?

    Malchos ne répondit pas.

    Pilate : Tu fais le modeste ou le discret, comme d'habitude, mais avec moi tu ne risques rien.

    Malchos : Vous n'êtes pas toujours si curieux.

    Pilate : Cette affaire m'intéresse.

    Malchos : J'en ai trop dit.

    Pilate : D'homme à homme, parle moi de ton agent. Ce n'est pas toi qui m'intéresses. Comment ton agent a-t-il été disciple ?

    Malchos : Il avait trouvé en Jésus un échelon à gravir.

    Pilate : Il s'est cru malin de changer d'échelle en cours de montée ?

    85

    Malchos : Les rêves de ses condisciples le navraient, les condisciples gâchaient la carrière du maître, les condisciples ne s'intéressaient pas assez à la société que Dieu a faite. Pour Judas le messie ne pouvait être en contradiction avec des prêtres ni avec des scribes.  

    Pilate : Perspicace notre Malchos. Voilà sur quoi tu as joué

    Malchos ne répondit pas.

    Pilate : Ton Judas croyait faire tomber les malentendus entre son maître et les autres maîtres. Il rêvait d'un débat parlementaire où les intérêts inavouables se concilient sous le voile des phrases. Il suffit d'arracher les prophètes à leur province inculte. Voilà le grand dessein que tu as su deviner et utiliser. Mais tu en fais une tête ! 

    Malchos : Monsieur le gouverneur, s'il y a jamais, dans mon peuple, un prophète, personne de mon peuple n'ira se figurer qu'on puisse le concilier.

    Pilate regarda encore l'oreille de Malchos et dit : Ta race saura écouter. Un dieu lui touchera l'oreille.

    Malchos : Si j'osais me permettre une insolence...

    Pilate : Ne te prive pas, je n'ai pas tant de distractions.

    86

    Malchos : Je dirais que les Romains ont des têtes de sourds.

    Pilate regardait Malchos s'éloigner, vit passer Corneille et l'interpella : Tu n'as pas l'air gai.

    Corneille : Du sale travail.

    Pilate : Les condamnés ?

    Corneille : Et l'un était fils du dieu.

    Pilate : Comment cela ?

    Corneille : Sa douceur dans la douleur. Il disait : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ? Il n'a pas voulu de narcose. Il a dit : Mon père, est-ce qu'ils savent ? A la fin il a eu trop soif, on lui a tendu à bout de lance une éponge de vinaigre. Il pleurait sans presque geindre, mais quand son souffle s'est soustrait, ç'a été avec un grand cri, et le sol tremblait.

    Pilate parut regarder une araignée qui tissait son filet dans l'angle du mur, puis il se tourna vers Corneille.

    Corneille : Quand il portait son pilori dans la ruelle montante au milieu de la cohue, une femme lui a posé un linge sur la face. Quand elle a retiré le linge, elle avait l'air d'être la survivante d'un naufrage. Moi, j'ai regardé le visage défait, un visage qui empêcherait le temps de passer.

    Pilate : Tu crois ?

     

     

     

     

     

     

  • Récits de la Passion 08

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    39

       Il était plus de sept heures et le soleil prenait de la force. La réverbération  des terrasses devenait éclatante. Procla n'était plus dehors. Pilate descendit dans la demeure. Il contempla par la fenêtre l'ensoleillement d'un mur.

      Le calme de la chambre était profond. On croyait entendre l'écoulement de l'heure dans la clepsydre. Pilate eut l'impression que la durée servait de vestibule. Mais Pilate n'était pas prophète.

       Soudain il devina que le temps changeait. On aurait dit que le vent se levait le long d'un rivage. La rumeur se rapprocha. Pilate alla dans la salle des gardes. Il aperçut par une meurtrière oblique la poussière des piétinements.

       Il n'avait pas à aller au-devant d'une foule indigène. Il attendit d'être demandé pour paraître sous son portique qui dominait le 40 carrefour. Il resta même un instant dans l'ombre de l'encadrement de la porte pour jauger à l'aise, d'un coup d’œil exercé, à quel genre de monde il avait affaire aujourd'hui.

       Il regardait avant d'être vu, mais on supposait sa présence dans l'ombre et il se fit une sorte d'apaisement. Comédiens eux-mêmes, les Hébreux savaient les manies de l'occupant. Pilate s'attardait pourtant plus qu'à l'ordinaire. Il regardait le prisonnier. Il avait observé nombre de chenapans sournois ou bravaches, nombre de héros nerveux ou ahuris : les prisonniers ont quelque chose d'opaque dans les yeux, ils cachent qu'une part d'eux-mêmes est ailleurs. Or le prisonnier d'aujourd'hui semblait transparent. On voyait sa présence à travers son visage. Mais ses accusateurs avaient le regard glauque.

       Pilate n'apparut que lentement sous le portique. Une clameur le salua et aussitôt des voix crièrent : Nous amenons un aventurier. 

       Pilate ordonna d'entrer au prétoire. Les accusateurs confièrent le prévenu à deux légionnaires, car les Juifs ne pouvaient entrer chez un païen la veille de la fête, car les Juifs étaient devenus méticuleux sur les choses vérifiables, car les Juifs s'étaient mis à s'intéresser surtout à tout ce qui est publiquement vérifiable. Et ainsi les Juifs étaient devenus des 41 sortes de Romains mais en plus pointilleux, c'est-à-dire que les Juifs étaient devenus des modernes.

       Pilate d'abord surpris se tourna vers le centurion Corneille qui était de service et qui lui rappela le règlement des Juifs. Alors le prisonnier monta les marches et leva les yeux sur Pilate.

       C'était la première fois que Jésus se trouvait devant un représentant du pouvoir. Il n'avait rencontré jusque-là que des sous-ordres. Il avait facile avec sa tranquillité de neutraliser leurs prétentions, de susciter en eux la confusion ou la rancune et de s'en faire des disciples ou des ennemis. Mais maintenant il était devant l'homme qui décide. Pilate n'était pas un ergoteur comme les scribes ni un comploteur comme les pontifes. Jésus regarda Pilate. Il découvrait Pilate. 

       Pilate en fut tout de suite troublé. Mais le terrible avec Pilate c'est le délai qu'il y avait entre ce qu'il voyait et ce qu'il comprenait. Il était dressé à agir avec la rapidité de César mais son cœur avait gardé la lenteur des charrues.

       Remué ou non Pilate était tenu à la désinvolture. Il fit entrer le prévenu dans le prétoire et il resta dehors à demander de quoi il s'agissait comme s'il n'avait entendu parler de rien. 

    42 Pilate était un juge, il n'y avait pas d'entente préalable qui tienne. On lui répondit, non sans quelque insolence: S'il n'était pas nuisible on ne l'aurait pas amené.

          Pilate : Eh bien, dites.

          Eux : Il refuse l'impôt.

          Pilate : Vous ne pouvez pas en venir à bout ?

          Eux : On n'a pas le droit.

       Pilate haussa les épaules et entra au prétoire. Il demande au prévenu : Quelle est cette histoire d'impôt ?

       Silence de Jésus. Ce n'était pas à Pilate que Jésus allait se vanter de faire rendre à César ce qui est à César.

       Pilate ressorti. Les clameurs montaient de la rue. Parmi les griefs il entendit : Et il se croit roi.

          Pilate rentra interroger le prévenu : Serais-tu roi ?

       Jésus fut étonné. Pour la première fois il était devant l’œil gris d'un examinateur. Toute sa vie Jésus n'avait eu affaire qu'à des bienveillances ou à des malveillances, car les indifférents ne s'occupaient pas de lui. Mais maintenant un homme sans préjugé s'adressait à lui. Jésus ne pouvait le bouder, il répondit et par une question : Tu dis cela ou on te l'a dit ? 

          Pilate se redressa comme sous un coup de 43 fouet : Est-ce que je suis juif ? Ils t'ont livré. Qu'est-ce qu'ils ont ? 

          Jésus : Ils ne comprennent pas. Si j'étais le roi qu'ils disent, je ne serais pas tombé dans leurs mains.

          Pilate : Mais tu es roi ?

          Jésus : J'existe pour qu'on voie clair. Les cœurs ne s'y trompent pas.

       Pilate tout occupé de soi qu'il ait pu être ne se connaissait pas. Un arbre a beau se pencher sur son ombre, il ne la voit pas.

       Pilate était un Samnite, cette vieille race restée neuve. On en avait fait des Romains mais ils arrivaient en coup de vent au coin des rues et tournaient la tête des deux côtés aussi vite que le Janus Bifrons. Méfiants comme les laboureurs mais pourtant vite prêts  à quelque affaire qui se présenterait, ces patients savaient brigander.

       Eh bien, si la grand-mère de Pilate avait vu, ce matin-là, son garnement à Jérusalem, elle ne l'aurait pas reconnu dans ses hésitations. Il y avait un parti à prendre et Pilate balançait. Il avait pensé rendre dédaigneusement service à Caïphe, et non sans faire sentir son dédain ni sans faire payer son service, mais Jésus regardait Pilate et la face du monde était changée. 

       Pilate aurait été homme à grimper sur le 44 char qui passe, à brusquement faire alliance avec cet inconnu et à balayer les manigances de Caïphe. Jésus avait retourné des sages et des riches, des femmes et des fous, et même des morts. Pilate à son tour était gagné, mais peut-être pas tout à fait.

       Pilate devenait un disciple mais de l'espèce à retardement, comme Nicodème qui ne savait approcher Jésus que de nuit (un Jésus vivant ou mort); comme Lazare qui tout acquis n'en était pas moins resté à l'écart et il fallait sans cesse aller le repêcher, au besoin jusque dans la tombe, et même ressuscité il se cantonnait à son village quitte à déjeuner chez le voisin; comme le Gadarénien aussi, mais là c'était l'ordre de Jésus : Reste chez toi.

       Le regard de Jésus disait peut-être à Pilate : Reste à ton travail, reste à César. Or Pilate qui n'était gouverneur qu'en attendant mieux, Pilate qui ne croyait qu'à moitié à ce pouvoir qu'il était obligé de réaffirmer à tout bout de champ et parfois par des massacres, eh bien Pilate devenait perplexe.

       Jésus avait ôté les aveugles à leur nuit, les sourds à leur silence, les infirmes à leur fossé, les lépreux à leurs décombres. Mais il n'avait guère ôté le jeune riche à son avoir ni le grand prêtre à son savoir, et il n'ôtait guère mieux le gouverneur à son pouvoir.

    45 Jésus n'accorda pas à Pilate la vertu d'inadvertance. Pilate devait décider. Pilate sentit pour la première fois peut-être que décider était grave, que décider gravait de l'ineffaçable. Les hommes et les femmes qui ont du pouvoir ne sont pas prêts à cela. Ils tranchent parce qu'ils peuvent. Ou bien s'ils prennent le temps de regarder, ils ne voient que des catégories. Ainsi frappent-ils comme la foudre ou comme la peste.

       Jésus ne guérissait pas Pilate de son pouvoir, du moins pas tout de suite. Il le laissait s'y débattre. Il lui jetait seulement une bouée : Autre mon règne.

       Pilate a cru se trouver un instant entre gens de pouvoir, mais Jésus a tout de suite distingué entre le domaine des pouvoirs avec leurs gens, leurs bêtes et leurs machines et son domaine de lumière et de respiration.

       Pilate avala sa salive. On hurlait sous les fenêtres. L'impatience allait tourner à l'émeute. Pilate pouvait lancer la troupe sur la foule pour se donner le temps de voir. Ç’aurait été de bonne guerre : force professionnelle contre force viscérale. La discipline aurait arrêté le remous, l'armée aurait muselé la meute. Pilate regarda Jésus. Pilate lisait en Jésus un signe dissuasif à peine perceptible.

       Pilate était mal prêt à ce signe. Il sera voué 46 à une longue recherche. Il n'avait pas su quand il s'engageait dans la carrière quel dieu l'y guetterait. Pilate pensa : Les dieux sont du bataclan, mais il y en aura eu un, une fois, qui m'aura regardé au cours d'une ou deux phrases et de deux ou trois silences. On ne pouvait pas s'en douter et maintenant, il me faudrait le temps de me laisser envahir, mais les Juifs sont pressés.

       Pilate rêva un instant d'une roselière gagnée d'eau à perte de vue. Puis il sortit. Le tapage ne cessait pas. Il n'y avait pas de temps à perdre. Pilate lança : Je n'ai pas trouvé de grief.

       Les meneurs s'indignèrent : Il soulève le peuple. Est-ce que Rome ne comprend pas ?

       Pilate hochait la tête. Les meneurs se disaient : On croit rêver, tout n'était-il pas convenu ? Ils crièrent : Voilà un moment que cela dure, cela a commencé en Galilée.

    - En Galilée ? Bien, bien, dit Pilate. Et ses traits crispés se détendirent : la Galilée était le fief d'Hérode.

     

     

     

     

     

     

     

  • Méridienne

    Le maître abandonne la zone des régents. Il sait quelle est   l'espèce de dernier mot dont ils sont capables. Mais la marche montante sous le soleil montant a raison de ses forces. Toute l’eau  de son corps semble avoir été bue  quand il arrive au puits.

    Les disciples proposent d'aller chercher au bourg de quoi déjeuner.

     

    Ils disparaissent dans la poussière de leurs pas avec le brouhaha d'on ne sait quelle discussion. Un chêne immobile couvre de sa profonde ombre la torpeur du maître au centre d'un silence torride.

     

    Soudain arrive une femme. Elle va puiser, mais elle s'aperçoit du voyageur.

    Il lui dit : J'ai soif.

    Elle y reconnaît une phrase du livre, elle répond : Je vois quel est ton monde. Et tu t'abaisses à me parler ?

    Il lui dit : Tu te fies aux apparences, mais si tu faisais attention...

    Elle répond : Que viens-tu inventer ? Tu repasseras un autre jour. Crois-tu que je ne comprends pas quel fainéant tu es ? Les belles paroles n'ont rien à nous apprendre. Nous savons depuis longtemps ce que nous avons à faire.

    Il lui dit : Mais ça ne vous empêche pas de mourir chacun votre tour. Moi je vous empêcherais.

    Elle répond : Oh ! à ce compte...

    Il lui dit : Va chercher ton homme.

    Elle répond : Moi, avoir un homme ?

    Il lui dit : Ah oui, j'oubliais.

    Elle est saisie, elle répond : Tu as l'air d'en savoir long. Eh bien je voudrais ton avis. Nous avons notre  église sur la montagne et vous autres vous prétendez que l'église est en ville.

    Il lui dit : Vieille querelle, mais je vais te dire. Maintenant le ciel n'est plus ici ou là, il n'est qu'à chacun. Les cantiques ne font plus la fête. Rien ne tient devant la lumière que la transparence.

    Elle est dépassée, elle répond : Sans doute, mais quelqu'un viendra nous le dire.

    Il lui dit : Mais c'est moi.

    Alors elle ouvre de grands yeux. Elle ouvre aussi la bouche comme si elle allait parler. Mais les disciples reviennent. Ils ne disent rien non plus. Alors elle s'en va, et si vite qu'elle oublie sa cruche.

    Eux, ils ne demandent pas ce qu'il voulait ou ce qu'elle voulait. Ils n'ont rapporté que des galettes et des concombres car les indigènes sont sournois. Lui, la nourriture partagée, il n'y touche pas. A-t-il eu à manger en leur absence ?

    Il dit : Vous voulez savoir ? Vous pensez qu'il n'y a qu'à attendre ? Et si on n'avait plus le temps ?

    Or la femme est de retour avec des voisins. Alors le maître est tellement à l'aise avec ces étrangers que leur méfiance tombe. Ils l’invitent, ils l'emmènent. Ils le questionnent dans la rue où sèchent les bouses. Ils le font entrer dans une salle fraîche, s'asseoir devant une cruche suintante.

    Une aveugle l'écoute, tête penchée, un ruban dans les mains. Et voilà qu'elle lui parle d'une odeur, d’un  tintement. Mais il la détourne des féeries qu’elle se forge et il la livre à une ombre plus pure.

     

    Jean Grosjean - Les beaux jours - Ed Gallimard NRF, 1980  pp 10 - 13

     

  • Il l'a réveillé

    (67)

     

    Le camarade

     

     

    Le maître s'attarde dans un val à la nuit tombante, mais on lui apporte des nouvelles : Ton camarade ne va pas bien.

    Il lève les yeux avec un calme cruel sur l'horizon ou de noirs stratus s'étirent dans la rougeur du couchant. Il dit : Ce n'est pas grave.

    Jamais il n'aurait rien demandé à son camarade, et le camarade non plus ne l'aurait prié de rien. Ils s'étaient reconnus l'un l'autre comme un beau jour inattendu parmi ce doux murmure des feuilles sèches dont on brise les nervures dans les caniveaux de l'automne. Il leur a suffi d'échanger le (68) long regard d'une incertitude intrépide et d'un étonnement secret pour que tout le nocturne hiver survenu soit ensoleillé de leur silence. Car ce qu'ils se sont dit n'a été que l'imperceptible mélopée de leur voix posée sur de futiles prétextes. Que se seraient-ils juré ? Mais maintenant...

    Les jours passent lents, gris, humides, au fond du val ou le maître se met à ne plus se reconnaître. Il vient dire aux disciples : On a à faire là-bas.

    Eux, ils s'effraient, ils disent : On se fera tuer.

    Il y pense, puis il n'y pense plus, il dit : J'avais le camarade.

    Les autres se regardent, ils ne peuvent pas comprendre. Aucun n'a un camarade, ils n'ont tous que des amis et des ennemis. Mais ils suivent. Longue marche. Lents jours mornes d'un début de printemps. Des perce-neige se fanent sur la boue du dégel.

    On arrive au jardin du mort un (69) matin où s'attarde le décours diaphane de la lune. Des gens qui étalent leur deuil d'un air emprunté piétinent les saxifrages. Quelqu'un dit tout bas au maître : Si tu avais été là...

    Il entre dans la maison. Beaucoup de monde s'y presse. Le jour reste blafard aux fenêtres. Les papotages alternent avec des sanglots ostentatoires et parfois une brève parole tout haut. Quelqu'un lui dit encore : si tu avais été là...

    Il regarde chacun. Il a du mal à respirer. Il est pris de frissons. Il dit : où est la tombe ?

    On l'y emmène. Il murmure en chemin : J'avais un camarade.

    Et il pleure. Les talus gardent de minces plaques de neige. L'air est vif. Le maître frémit de nouveau et il dit :

    Ouvrez la tombe.

    On lui dit : Et l'odeur ?

    Il dit : Ouvrez.

    Il regarde le ciel un moment. Puis (70) il se penche sur la tombe. Et il dit : Viens, camarade.

    Alors le camarade, empêtré de son linceul, sort de la tombe. Le maître dit : Voyons, débarrassez les linges.

    Et il se recule de quelques pas. Il regarde le camarade qui monte vers Battenans avec des tâches de soleil sur l'épaule. La durée semble interminable.

    Arrivé au détour du chemin le camarade tourne la tête et regarde à son tour le maître avec une immense nostalgie. Certes il remonte à la vie, mais est-ce qu'il n'y remonte pas seul ?

    Le maître a le coeur un peu vide. Il sait que ce ne sera plus jamais comme avant. Il voudrait sourire mais ses yeux restent froids. Il reçoit comme un baume le regard du camarade, mais il ne peut plus rien. Il se détourne. Il n'y a plus que le ciel qui le voie et qui voie le camarade, plus que le ciel qui connaisse de part et d'autre leur respiration, (71) un ciel tendre et nacré ou voguent, tour à tour pâles et sombres, les nuages de ventôse.

     

    Jean Grosjean – Les Beaux jours – Gallimard NRF 1980 n° d’édition : 26713

  • grillade de poissons au bord du lac

    66. (...) La veille au soir Pierre était passé dire aux Zébédée : " Je reprends la pêche. " Thomas et Nathanaël, venus chez les Zébédée et bien qu'inexperts, s'étaient joints au groupe. Toute la nuit on avait jeté et ramené le lourd filet pour rien. Nathanaël n'en pouvait plus. Thomas s'exaspérait à relever le défi. Pierre, miné dans l'âme, se sentait réprouvé par le ciel. Seuls les Zébédée travaillaient comme à la manoeuvre. A l'aube la barque rentrait, mais quand un bourgeois matinal leur demanda cavalièrement des nouvelles tous répondirent par un grognement. 67. Or le bourgeois insistait : " Essayez sur votre droite." Pierre et Thomas qui étaient aux rames regrognèrent, mais les Zébédée qui tenaient le filet le jetèrent avec la désinvolture des coeurs comblés. Et voici qu'ils ne purent retirer leur filet tant il était plein. Les autres vinrent à l'aide. Jean dit à Pierre dans un murmure : " C'est lui." Pierre qui était nu et suant sortit donc de son enfer : il attrapa son sarrau, s'en fit un pagne qu'il se noua sur les reins et se jeta à l'eau pour aller à Jésus plus vite, tant pis pour la pêche, les camarades se débrouilleront.

    Jésus le renvoya tirer le filet avec les autres et s'occupa de ses braises. Le messie avait de la farine dans ses poches, il la délaya sur une pierre creuse et, les mains pleines de pâte, il attrapait au bord du feu des galets brûlants qui lui cuisaient des petites coupoles de pain dans les paumes.

    Les pêcheurs arrivaient. Ils tirèrent sur le rivage le filet qu'ils n'avaient pu remonter dans le bateau. " Apportez de vos poissons ", dit le messie et il en faisait griller. Jean compta les gros poissons du coup 68. de filet : un et deux : trois, et trois : six, et quatre dix (...)

    Une brume était montée des flots avec le jour et baignait le monde d'une vapeur rosâtre. Recrus de fatigue, les cinq disciples vinrent s'asseoir autour du feu et le messie leur servait à manger. On le reconnaissait bien et pourtant il avait un drôle d'air, comme s'il était quelqu'un d'autre. Mais personne n'osait lui poser de questions de peur de rompre le charme. (...)

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

     

  • Jean Grosjean : présentation

     

     

    Témoignage de J.M.G Le Clézio

    " Il est le passant, le passeur de notre siècle. Il le traverse tranquillement, sans faire de bruit, mais à grandes enjambées, d'une marche ferme et sûre, et non pas à la hâte, comme quelqu'un qui sait où il va, le regard aux aguets, les mains libres de bagages. Depuis le premier jour que j'ai commencé à marcher avec lui, il n'a pas changé sa façon de marcher, il n'a pas ralenti le pas. Alors, je me souviens, nous allions dans les rues voisines de la N.R.F., rue de Beaune, rue de l'Université, dans les soirées froides d'hiver, nous parlions d'autres temps, d'autres lieux, comme si ces rues et cette foule qui se hâtait n'avaient pas vraiment d'importance. Il a toujours la même veste noire, cet air à la fois emporté et nonchalant, cette étrangeté. Il est le poète de Terre du temps, d'Hypostases, de la Gloire. Aujourd'hui, je lis la Lueur des jours et je suis plongé dans le même temps. Je reprends le même souffle, je suis pris dans la même parole. Alors, il y a vingt ans, je me souviens de conversations où le temps justement n'existait plus, parce que lui et moi avions le même âge, malgré ce qu'il avait vécu, malgré ce qu'il savait, ce qui me dépassait. Et ce qu'il disait était aussi clair et aussi simple que les mots de ses poèmes. Aucun homme ne donne un tel accord entre ce qu'il est et ce qu'il écrit, aucun homme ne sait regarder le monde aujourd'hui avec un tel détachement et pourtant un tel empoignement amoureux. Aucun homme ne sait mieux que lui opposer le rire léger et le haussement d'épaules aux questions et aux jugements rendus sur la place publique.
      Il est un solitaire, et c'est la solitude qui lui donne cette assurance. Ce qu'il sait, il le dit, il ne le répète pas. À nous de le comprendre, de le rejoindre, mais pour cela nous devons passer par le creuset de la poésie, et non par la cuve où macère la prétendue culture. La poésie est la source pure, elle est l'eau de la vérité, et c'est cette eau que nous donne Jean Grosjean
    . [...]"

     
    J. M. G. Le Clézio, « Hommage à Jean Grosjean »,
    La NRF n° 479, décembre 1992

      Témoignage de Jean-Michel Maulpoix :

    Le poète Jean Grosjean est mort le lundi 10 avril, à Versailles où il vivait. Voilà bien des années que je ne l'avais pas revu, et cependant son nom reste affectueusement attaché à mes premiers pas dans le monde des Lettres. 

    En 1973, jeune normalien, n'ayant encore rien fait paraître, j'envoyai à La Nouvelle Revue Française que Jean Grosjean animait alors avec Marcel Arland et Dominique Aury, une petite étude consacrée à Francis Ponge. Elle ne fut pas publiée, mais je fus invité à me rendre aux éditions Gallimard, rue Sébastien Bottin, où l'on me proposa d'écrire des notes de lecture, puis des essais plus longs. 

    C'est en ces circonstances que je fis la connaissance de Jean Grosjean qu'il m'arriva souvent de raccompagner le mercredi soir à Versailles, dans ma petite 104 Peugeot rouge. Il me parlait longuement de Malraux à qui je consacrais ma maîtrise, de Clausewitz, de la Syrie, ou de la Franche-Comté dont nous étions tous deux originaires. 

    Curieusement, les questions strictement littéraires ne semblaient guère l'intéresser et il relativisait volontiers d'un sourire mon empressement à écrire ou à publier... 

    Il me reste encore en mémoire les cageots de pommes rapportés de province et empilés dans le vestibule de son appartement de la Rue Royale où tintait une horloge comtoise. 

    C'était le temps calme et juste de Jean Grosjean.

     

    Jean-Michel Maulpoix

     

     

     

       Jean Grosjean est né à Paris le 21 décembre 1912. Il a déjà lu la Bible et Claudel lorsqu'il entre en 1929 au séminaire de Saint-Sulpice. Devenu prêtre en 1939, il renoncera à son sacerdoce après la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle il rencontre en captivité André Malraux et Claude Gallimard qui encouragent sa vocation littéraire. Son premier recueil de poèmes, Terre du temps, paraît en 1946 dans la collection « Métamorphoses » chez Gallimard. Jean Grosjean et l'éditeur tisseront des liens privilégiés, puisque le premier, publiant la majeure partie de son œuvre rue Sébastien-Bottin, intègre après-guerre le comité de lecture. Il devient par ailleurs membre du comité de rédaction de La N.R.F. à partir de 1967, dont il est l'un des contributeurs réguliers depuis 1955.
      Dans ses poèmes publiés entre 1946 (Terre du temps) et 1954 (Fils de l'homme), les épisodes bibliques sont le support d'une scénographie du moi, face à Dieu, au monde et aux hommes. Jean Grosjean s'établit en 1956 dans l'Aube : les paysages de la campagne, comme ceux du Proche-Orient, où il a découvert le monde musulman en 1936-1937, marqueront désormais sa poésie. Dans Apocalypse (1962) et La Gloire (1969) s'approfondit la réflexion sur les rapports du Père et du Fils, l'Incarnation, la Passion, la Parole ; les recueils suivants interrogent la Présence dans ses manifestations les plus humbles, et dans un langage plus simple (La Lueur des jours, 1991 ; Nathanaël, 1996). Remarquable prosateur, Jean Grosjean écrit également des récits mettant en scène des personnages bibliques. Fin connaisseur des textes sacrés et des langues anciennes, il est enfin l'auteur de nombreuses traductions dont Les Prophètes (1955), les tragédies grecques d'Eschyle et Sophocle (1967), le Nouveau Testament (1971), le Coran (1979), ainsi que la Genèse (1987), préfacée par J. M. G. Le Clézio. Jean Grosjean crée avec ce dernier en 1990 « L'Aube des Peuples » une collection destinée à rassembler sous une même enseigne les grands textes de l'histoire de l'humanité.
      Jean Grosjean s'est éteint le 10 avril 2006, quelques mois après la parution d'un ultime recueil poétique, La Rumeur des cortèges.

      D'après la notice de D. Alexandre parue dans l'Anthologie de la poésie française du XVIIIe au XXe siècle en « Pléiade » (2000)

     Jean Grosjean par Jacques Réda :

     

    Comme nous disposons de peu de temps et qu’il faut en laisser le plus possible à la poésie, on voudra bien excuser la hâte de cet avant-propos.

    Je me dispenserai d’abord de décrire le poète, puisqu’il est assis en personne parmi nous. C’est pourtant plutôt vertical que je me le représente. Ainsi, d’ailleurs, depuis pas mal d’années, se matérialise-t-il, deux ou trois fois par mois, dans l’encadrement de ma porte ouverte en permanence. Puis il entre sans dire bonjour, mais avec un sourire, et déjà même presque en parlant ou en continuant de parler. Car l’intervalle écoulé depuis son dernier passage n’a pas produit de coupure, dans un échange par le langage qui n’a que faire des salamalecs. C’est un aspect de son dégagement vis-à-vis des contraintes inutiles et des conventions paralysantes, qu’elles soient sociales ou d’un ordre différent. Littéraires, par exemple (notamment dans un des sacerdoces qu’il exerça, de guider des auteurs bloqués, perplexes ou en déroute, apte plus qu’un autre à repérer le naturel d’une voix engluée dans l’appris), ou religieuses. « Qui peut, a-t-il écrit, se vanter d’être chrétien ou de ne pas l’être ? » Et voici le début de sa traduction de l’Évangile selon Jean : « D’abord il y avait le langage, et le langage était chez Dieu, et le langage était Dieu. » S’il n’oublie pas cette origine, il se peut donc que le langage en matière de religion soit suffisant. Deux hommes qui discutent (pour-quoi pas lui et moi, et peut-être on les entend rire – c’est souvent le cas), Dieu reste en quelque façon de la partie. À plus forte raison dans ce dialogue en suspens, ou différé, que suppose le langage poétique, lequel n’a dans son retrait d’autre premier interlocuteur que Dieu. Un Dieu à qui l’on ne saurait s’adresser par le truchement de formules figées, parce qu’il est lui-même mouvement sans repos, sans limite, et de la sorte fait obligation au poète de ne pas se montrer passif. Ainsi même dans des travaux relevant de l’exégèse, par son ressort et ses énoncés, l’œuvre de Jean Grosjean n’est-elle pas de nature plus théologienne (ésotériste encore moins) que la parole orageuse ou gracieuse et toujours neuve des vieux prophètes. Indépendante du poids des dogmes et de l’inertie des traditions, elle poursuit une présence d’une mobilité insaisissable ailleurs que dans le foisonnement de ses traces, empreintes non seulement dans les textes, mais dans toutes choses et phénomènes en route autour de nous. Le poète marche, il est toujours prêt à repartir, et la station debout que j’ai évoquée ne prend tout son sens que dans ce mouvement, qui s’accomplit vraiment sur de vrais chemins entre des constellations d’églantines et des buissons d’étoiles. À l’image de ce Dieu remuant dont il est dit qu’ « Il ne vivrait pas sans ce bond hors de soi dont l’élan fait l’espace » (ou peut-être projetant dans cette image de Dieu son propre besoin de renouvellement), le poète arpente dans son œuvre l’espace d’une liberté qui crée, sans détriment pour une profonde unité de langage et de signification : une même voix dans une singulière diversité de registres ; différentes vitesses contemplatives dans l’acuité du même regard et de tous les sens.

    Je pense aux poèmes en prose laconiques, presque parfois sténographiques, du tout premier livre (Terre du temps), où impatientée par les tergiversations de la syntaxe, l’énergie lyrique finit par planter isolément ses mots, et par les laisser derrière soi aux vibrations de leurs harmoniques. Je pense à d’autres poèmes en prose (quinze ans plus tard : ceux d’Austrasie), dont la phrase d’une égale densité, mais assouplie, s’enrichit de détails minutieux, voire précieux, bijoux ou miniatures sertisdans le manche d’un porte-plume – et toute l’étendue de la campagne chatoyante sous le ciel vous saute dans l’œil.

    Je pense encore aux amples laisses de prose compacte et translucide que, sans mortier, édifient les poèmes ou psaumes d’Élégies ou de La Gloire, fermement établis sous la charge de passion éperdue qui les meut. Distincte mais autre, non, la prose narrative des nombreux petits récits bibliques, tout en raccourcis dont, souvent, l’efficace provient de l’inspiration comme enfantine du jeu, d’une fraîcheur insolite dans la brusquerie d’un détour, d’un grain de malice sous le nez de la gravité qui, surprise, éternue de bon cœur – Dieu vous bénisse.

    On observe la même diversité dans la prosodie des vers, depuis les longues stances bien en rangs de dix ou douze par sections et compagnies du Livre du juste ; depuis les strophes d’Hiver plus variables en effectifs, d’une métrique toujours sourcilleuse, mais où des rythmes francs-tireurs perturbent la symétrie des alignements – jusqu’aux pièces de la Lueur des jours que, tout à l’heure, à l’exception de tout autre (c’est un choix du poète), nous écouterons. En moins abrupt ou péremptoire, la langue de ces poèmes rejoint la concision d’autres moments de l’itinéraire et, dans les motifs descriptifs, l’exactitude imaginative dont l’œuvre entière abonde en exemples magnifiques ou délicats, recourt plus volontiers au trait qui suggère et aux transparences de l’aquarelle. Surtout, la mesure obligée s’y prête au naturel d’un rythme avançant parfois comme dételé, ou ébauche la cadence d’une sorte de chanson mélancolique. Avec la simplicité forte et à l’occasion amère du constat, ces poèmes, dépouillés comme des peupliers dans un ciel venteux de fin d’automne, chantent le dénuement étonné de l’être devant le spectre de l’âge, qui vient soudain de s’asseoir au coin du bois.

     

    Ainsi, à chaque étape, la forme et le mouvement d’un même langage se sont-ils transformés à la fois pour répondre au sentiment changeant de la vie, et par un besoin renouvelé d’échapper à l’enfermement dans la bonne gestion littéraire d’un style. Si la poésie est un élan du langage qui se déprend de la fixité où la poésie aussi peut se complaire, et si un vrai poète est celui qui, à travers les métamorphoses non moins méditées qu’instinctives de ses dons, maintient le ton fondamental de son entretien avec la splendeur silencieuse du monde, du Dieu qui l’ont saisi, alors, Mesdames et Messieurs, félicitons-nous de cette rencontre, car nous aurons rarement meilleure opportunité de le vérifier.

    Pour conclure, et pour satisfaire les personnes qui, à bon droit, souhaitent disposer de quelques indications plus concrètes, je donnerai maintenant de Jean Grosjean une rapide notice biographique. Parfois littéralement, tous les éléments en sont empruntés à celle qui figure dans les dernières pages du volume la Gloire, quarante-cinquième de la collection Poésie aux éditions Gallimard, 1969.

     

     

  • Du côté du Cénacle

    36. Thomas qui n'était pas au cénacle tout à l'heure, approcha tardif, dense, livré au deuil mais non pas au désespoir. Haïr les illusions lui fortifiait le corps et lui réjouissait le coeur :  mieux valait un messie mort qu'un faux messie. Il était le seul apôtre à recueillir des denrées et des nouvelles sans souci de l'heure ni du lieu. On ne savait ce qu'il portait dans son sac. Il passa le long du maître immobile dont il prit la phosphorescence pour un lampadaire. Thomas dut frapper à la porte du rez-de-chaussée. Les camarades étaient-ils endormis ? Enfin ils déverrouillèrent la chambre et il en eut un qui descendit ôter les barres de la porte d'en bas. Thomas eut le temps de maugréer au risque d'indisposer les voisins que réveillaient ses tambourinades. Pierre lui dit, en ouvrant : " Doucement, mon vieux. 

    - Que faisiez-vous donc là-haut ? demanda Thomas.

    - Le maître vient de sortir.

    - Quoi ? 

    - Comme je te dis."

    Dans l'escalier Thomas entendit le brouhaha des autres. Quand il entra  au 37. cénacle on l'assaillit : "Jésus sort à l'instant. Tu aurais dû le croiser.

    - Vous avez eu vite fait de remettre les barres et les verrous."

    Ils ne surent que répondre. Thomas vit leur rêverie en débandade et haussa les épaules. Il avait jeté son sac dans un coin. Pierre y alla voir : c'étaient des pissenlits. " Tu n'as quand même pas été les chercher entre les pavés du Temple ?

    - Presque. En tout cas j'ai appris que les gardes se seraient endormis au sépulcre la nuit dernière et que le corps aurait été enlevé pendant leur sommeil. L'affaire va monter au gouverneur et, bien sûr, c'est nous qu'on accuse. Vous choisissez donc mal vos plaisanteries : quiconque vous entendrait irait témoigner que vous avez récupéré le cadavre."

    Jude montra le plat où Jésus avait laissé des arêtes. " Macabre", fit Thomas haussant à nouveau les épaules.

    Pendant ce temps-là Jésus avait regagné des terrains de banlieue qu'éclairait une lune encore pleine mais déjà dans son décours. Un carré de choux bleus qui 38. avaient passé l'hiver semblait les casques d'une cohorte terrée là pour guetter les pas du messie. Jésus restait mécontent. Il venait de cacher à des hommes, avec plus de patience qu'autrefois, l'ennui d'être avec eux, mais un sursaut d'âme... Il se retrouvait dans un dédale de jardins où il butait contre des arrosoirs oubliés.

    De basses traînées de nuées sombres rôdaient en débris sous la lune qui en argentait les rebords. Un vent humide titillait de vieux épouvantails. Jésus, en passant devant une baraque dont la porte était arrachée, y aperçut les lueurs métalliques des archanges. Il s'arrêta devant ces présences sans visage. Elles se mirent au garde-à-vous, Michel dans ses reflets de fer, Gabriel dans ses éclats de vif-argent, d'autres, derrière eux, solaires comme l'or ou brasilleux comme le cuivre. Leur luminescence emplissait la bicoque et filtrait à l'extérieur entre les planches. 

    Il les fit sortir et se ranger par bataillons. Dieu ! qu'il s'en était entassés dans cet étroit poste de garde. C'étaient les troupes de son Père, gardiennes et exécutrices des suprêmes intentions. Elles étaient 39. à la fois l'intelligence agile et les destins comminatoires. Elles demeuraient sans cesse dans la confidence d'un Dieu qui retenait ou lâchait à sa guise leur violence. Il les passa en revue, l'oeil sévère, le cheveu court, le coeur impavide. Il s'attarda en vain, avec parfois une ombre de malveillance, à suspecter ici où là un point de rouille : même l'ange de Gethsémani ne portait pas trace d'oxydation. (...)    

       

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

                                    

     

  • Les pèlerins d'Emmaus

    21. (...)

    " De quoi parlez-vous ? " Il n'avait plus la courtoisie de déguiser les questions dont il savait la réponse.

    Les deux voyageurs s'arrêtèrent outrés, outragés presque : "Tu es bien le seul passant du pays qui ne soit pas au courant.

    - Eh bien, dites. "

    Ils eurent honte. On reprit la route. Cléopas finit par répondre qu'il s'agissait 22. d'un Nazaréen qui était venu délivrer Israël et, comme d'habitude, Israël s'était défait de sa chance : " Nos chefs et nos prêtres ont éliminé celui qui usurpait trop bien leur rôle. Ca fait maintenant le troisième jour qu'il est mort et que le monde est retombé dans son ornière. De bonne heure ce matin les femmes sont venues dire qu'il était vivant  et deux de nos camarades sont allés vérifier que la tombe était vide, mais lui, bien sûr, ils ne l'ont pas vu."

    Jésus mesurait leur tristesse. Il aurait dû en effet dormir longtemps avec les dieux dans les principes, mais il n'avait pas su s'y résoudre. Il avait refusé toutes les lois et toutes les raisons, il n'avait accepté que le retour à la source. La mort était une piètre révolution, ses inconsciences pouvaient bien rester souterraines, mais pas cette première fois qu'on a vu, dans l'eau, les nuées du ciel passer sur le monde. Jésus n'avait pas été jusqu'au boutiste, c'était contre son gré qu'il était allé si loin dans la malchance, mais elle l'avait ramené à un matin et il était pris d'une grande douceur en même temps que d'une 23. fièvre mal contenue. Il était attentif à un grain de poussière dans l'air, à une ombre d'odeur qui passe, mais il ne supportait plus guère la lenteur de marche des hommes et leurs ruminations lourdes. Il retrouvait sa promptitude de la mer de Tibériade, la nuit où ses apôtres avaient ramé contre le vent et qu'il avait marché sur les vagues et que la barque qu'il avait touchée  avait instantanément été rendue au rivage d'en face à travers la tempête. Ainsi se mit-il à traverser les Ecritures ; car il n'y a pas tant de choses écrites qu'on le croit, les gros livres ne sont rien ni les oeuvres complètes, mais seuls quelques récits, leur tremblante lumière sur nous, Abraham qui, couché à l'entrée de sa tente, va sombrer dans la sieste en regardant un petit nuage blanc errer au-dessus des sables... " C'était aujourd'hui, dit Jésus. D'ailleurs Abraham n'a pas d'autre fils que ce Nazaréen dont vous parliez. Ceux qui se disent juifs ne le sont pas, ils mentent. 

    Cléopas était désarçonné. " Il nous suffirait, dit-il, que vienne l'heure de Dieu. 24.

    - N'est-elle pas venue déjà ?

    - Mais à venir encore.

    - A quoi bon supputer les époques ? Chaque jour est aujourd'hui.

    (...)

    Ils arrivèrent à Emmaüs. Les deux disciples n'allaient que là, mais le messie en marche ne s'arrête pas à un bourg. Les deux hommes eurent peur. Ils auraient voulu demeurer à Emmaüs sans rompre la conversation. Ils retinrent l'inconnu, ils lui dirent qu'il n'y avait plus d'avenir, que le soleil commençait à redescendre : "Le brin d'herbe rallonge déjà sa mince ombre sur le sol ; les jeunes feuilles des trembles vont frémir jusqu'à la nuit. "

    Le messie voulut bien être las. Pourquoi refuser la sombre paix d'une auberge ?  25. Il s'assit entre ses compagnons. Il se taisait. On entendit le patron grommeler dans la cour. On voyait aller et venir, dans la salle, deux servantes, à moins que ce ne fût la même dont différaient les profils. La table se chargea de godets : olives, feuilles de thym, tiges d'oignon. Le messie se taisait toujours. On apporta le pain. Le messie le prit, le partagea et pâlit : il savait qu'on ne mange que pour la mort. A ce trouble les deux hommes le reconnurent. Mais au moment qu'ils le reconnaissaient, il n'était plus là. Chacun d'eux ne voyait plus que l'autre et la déception de l'autre. Alors ils réglèrent le repas à peine entamé et ils retournèrent vers la ville d'où ils étaient venus. En chemin ils s'aperçurent de ce qu'ils étaient quand Jésus était avec eux et ils redécouvrirent leur propre coeur. (...)

     

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

       

     

  • Jésus marchait sous les étoiles

    7. Jésus marchait sous les étoiles. Il ne se réhabituait à vivre qu'avec précaution. Il ne fréquentait encore que des tombes et son passage en réveillait les hôtes. Si insignifiants qu'ils aient été, ils avaient eu son expérience de naufrage. Ils se levaient prêts à lui faire escorte, mais il les congédiait gentiment, les laissant empotés dans leur résurrection. Beaucoup par une vieille habitude ou pour retrouver leur veuve et leur orphelin voulurent aller en ville, mais les portes étaient fermées et ces revenants qui pouvaient traverser les murs ne l'osaient pas. Ils gardaient dans des replis d'âme le respect de la matière et piétinaient désoeuvrés le long du rempart.

    Jésus errait sous des constellations qui n'avaient jamais tourné si lentement. Il 8. se rappela la nuit où il avait supplié son Dieu entre les oliviers et où les Romains l'avaient mené, les mains liées, chez le pape juif, les astres étaient plus pressés de changer de position. C'était l'ancien monde sans instant et maintenant l'instant était énorme. Il l'avait su dès qu'il s'était assis dans le sépulcre pour délier ses bandelettes. L'angoisse disparue lui avait laissé l' âme démobilisée. Il n'était sorti des ténèbres que pour rencontrer la nuit. Il avait enjambé les corps endormis des gardes que les criailleries juives avaient obtenues d'un colonial pleutre, mais il était délivré des hâtes. Il sentait que vivre n'avait été qu'une aventure raisonnable auprès de la hardiesse de revivre. Merveilleusement mal sûr, il s'égarait à tâtons dans la campagne. A peine si, à la longue, ses regards illuminèrent par-dessous les bribes de nuées qui traînaient dans le ciel. (...)

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974