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Semaine Sainte

  • Récits de la Passion 11

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    89

    Procla : Quel courage !

    Pilate : Hérode n'aurait pas osé...

    Procla : Il n'a pas osé, il te l'a envoyé.

    Pilate : Est-ce que je n'ai pas voulu le libérer pour la Pâque ?

    Procla : Et tu n'as pas réussi.

    Pilate : Ils ont prôné Barabbas.

    Procla : Et tu as libéré Barabbas.

    Pilate : J'ai tenté d'apitoyer la foule.

    Procla : La foule est comme les chiens, il ne faut pas leur faire goûter le sang.

    Pilate : Quand je m'en lavais les mains, ils allaient reculer, mais les chefs invoquèrent César.

    Procla : Il fallait les y envoyer.

    Pilate : Et nous ?

    Procla : Tu te démettais.

    Pilate : Nous aurions suivi leur délinquant ?

    90

    Procla : Pourquoi pas ?

    Pilate : Il se serait fait lapider au premier coin de haie.

    Procla : L'empereur même n'est qu'un vagabond qui s'avance au hasard des événements jusqu'au jour où il tombe dans la trappe. Les lauriers ne sont qu'un paravent.

    Pilate : Certes.

    Procla : Pourquoi ne pas vivre ? pourquoi les faux rôles ?

    Pilate : Il m'a dit : Ce que tu peux t'est donné.

    Procla : Qu'en as-tu fait ?

    Pilate : Tais-toi. Je ne dois rien qu'à lui.

    Procla : Je t'en prie. Mais tu ne l'as pas relâché.

    Pilate : Il ne s'y prêtait guère.

    Procla : C'est tout ce qu'il a dit ?

    Pilate : Ceux qui me livrent à toi sont pires.

    Procla : Ça ne te blanchissait pas

    Pilate : Tais-toi. Tout s'est passé trop vite.

    Procla : Ah, sentinelle de l'empire.

    Pilate : On m'a pris à contretemps. Je n'aime pas cette fièvre des orientaux.

    Procla : Elle te séduisait.

    Pilate : Elle me tue. Lui du moins, il était l'homme des longs instants.

    Procla : Une sorte de Romain ?

    Pilate : Au contraire, un frémissement. Ses silences n'étaient pas muets. Il était face à une foule folle. Il n'avait que moi.

    91

    Procla : Je t'en prie.

    Pilate : Il n'y aura qu'à ma mort...

    Procla : N'est-ce pas aujourd'hui ?

    Pilate : Que veux-tu dire ?

    Procla : Ne me crois pas jalouse.

    Pilate : Je l'ai laissé.

    Procla : C'est ce que je voulais dire.

    Pilate : Je suis entré dans la nuit, dans la rumeur des grillons noirs. Ma vie n'est plus liée qu'à un mort.

    Procla : Je t'en prie.

    Pilate : Mais une lueur à la frange de l'âme ou du moins son reflet sur toi...

  • Récits de la Passion 10

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    82

    Malchos : Caïphe m'envoie. Vous savez comme il est pris par la fête.

    Pilate : Je sais. Mais toi qui veilles sur l'ordre...

    Malchos : Justement. Oh, pourquoi regardez-vous encore mon oreille ?

    Pilate : Est-ce que je m'occupe de ton oreille ?

    Malchos : Tout le monde regarde mon oreille.

    Pilate : Pas moi.

    Malchos : Il m'envoie vous dire que l'homme avait dit...

    Pilate : Au fait.

    Malchos : Qu'il revivrait le troisième jour.

    Pilate : Alors ?

    Malchos : Les siens vont enlever le corps et dire...

    Pilate s’impatientait mais il regardait cette oreille droite. Malchos perdait ses moyens.

    Pilate : Que me veut cette fois ton Caïphe ?

    Malchos : C'est moins lui que ses opposants, 83 les lettrés. Ils disent qu'une fois le corps enlevé du sépulcre, la foule criera à la résurrection. Caïphe est sérieux, il se moque des croyances, mais les lettrés ont toujours peur de la foule parce qu'ils voguent dans les mêmes bateaux qu'elle. Si les gens disaient que le mort s'est relevé du sépulcre les lettrés seraient démunis. Ils prônent des possibles, ils ne peuvent plus rien nier. Des ouvreurs de tombe un peu rusés ôteraient aux lettrés leur emprise. 

    Pilate : Te voilà subtil mais cela ne me concerne pas.

    Malchos : Il faudrait faire garder le tombeau.

    Pilate : Une légion suffirait-elle à maintenir un mort dans sa tombe ?

    Malchos : On ne demande pas une légion.

    Pilate : Ils ont des gardes. Est-ce que tu ne commandes plus ta troupe ? 

    Malchos : Mais a-t-on le droit ?

    Pilate : Faites comme vous l'entendez et ne me demandez rien.

    Malchos : Caïphe dit qu'un soulèvement...

    Pilate : Je m'en occuperais.

    Malchos prenait congé. Pilate le retint.

    Pilate : Comment vous y êtes-vous pris la nuit ?

    Malchos : On avait un indicateur.

    Pilate : Vous avez payé un disciple ?

    Malchos : Ce Judas ne tenait pas tellement 84 à s'enrichir, du moins pas ce jour-là. Plus qu'à la richesse il croyait aux riches, aux puissants, aux officiels.

    Pilate : Comment s'était-il fourvoyé chez un marginal ?

    Malchos : Les marginaux aussi l'étonnaient. Toutes les sortes de célébrités formaient pour lui l'ensemble du monde qui compte et il voulait y être admis.

    Pilate : Il ne faisait pas de différence entre l’Établissement et les rebelles ?

    Malchos : Leurs divergences lui échappaient ou elles le consternaient. A ses yeux la réussite était indivisible.

    Pilate : C'est toi qui a déniché cet agent ?

    Malchos ne répondit pas.

    Pilate : Tu fais le modeste ou le discret, comme d'habitude, mais avec moi tu ne risques rien.

    Malchos : Vous n'êtes pas toujours si curieux.

    Pilate : Cette affaire m'intéresse.

    Malchos : J'en ai trop dit.

    Pilate : D'homme à homme, parle moi de ton agent. Ce n'est pas toi qui m'intéresses. Comment ton agent a-t-il été disciple ?

    Malchos : Il avait trouvé en Jésus un échelon à gravir.

    Pilate : Il s'est cru malin de changer d'échelle en cours de montée ?

    85

    Malchos : Les rêves de ses condisciples le navraient, les condisciples gâchaient la carrière du maître, les condisciples ne s'intéressaient pas assez à la société que Dieu a faite. Pour Judas le messie ne pouvait être en contradiction avec des prêtres ni avec des scribes.  

    Pilate : Perspicace notre Malchos. Voilà sur quoi tu as joué

    Malchos ne répondit pas.

    Pilate : Ton Judas croyait faire tomber les malentendus entre son maître et les autres maîtres. Il rêvait d'un débat parlementaire où les intérêts inavouables se concilient sous le voile des phrases. Il suffit d'arracher les prophètes à leur province inculte. Voilà le grand dessein que tu as su deviner et utiliser. Mais tu en fais une tête ! 

    Malchos : Monsieur le gouverneur, s'il y a jamais, dans mon peuple, un prophète, personne de mon peuple n'ira se figurer qu'on puisse le concilier.

    Pilate regarda encore l'oreille de Malchos et dit : Ta race saura écouter. Un dieu lui touchera l'oreille.

    Malchos : Si j'osais me permettre une insolence...

    Pilate : Ne te prive pas, je n'ai pas tant de distractions.

    86

    Malchos : Je dirais que les Romains ont des têtes de sourds.

    Pilate regardait Malchos s'éloigner, vit passer Corneille et l'interpella : Tu n'as pas l'air gai.

    Corneille : Du sale travail.

    Pilate : Les condamnés ?

    Corneille : Et l'un était fils du dieu.

    Pilate : Comment cela ?

    Corneille : Sa douceur dans la douleur. Il disait : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ? Il n'a pas voulu de narcose. Il a dit : Mon père, est-ce qu'ils savent ? A la fin il a eu trop soif, on lui a tendu à bout de lance une éponge de vinaigre. Il pleurait sans presque geindre, mais quand son souffle s'est soustrait, ç'a été avec un grand cri, et le sol tremblait.

    Pilate parut regarder une araignée qui tissait son filet dans l'angle du mur, puis il se tourna vers Corneille.

    Corneille : Quand il portait son pilori dans la ruelle montante au milieu de la cohue, une femme lui a posé un linge sur la face. Quand elle a retiré le linge, elle avait l'air d'être la survivante d'un naufrage. Moi, j'ai regardé le visage défait, un visage qui empêcherait le temps de passer.

    Pilate : Tu crois ?

     

     

     

     

     

     

  • Récits de la Passion 09

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    76

       Pilate s'approcha de la fenêtre. Jamais jour  n'avait été aussi sombre. Le ciel où avaient couru de hautes brumes, le matin, était devenu uniformément gris comme les novembres celtes qui emprisonnent le cœur dans leur fosse. Mais, passé midi, le ciel prit une noirceur nocturne avec, au fond, les lueurs fuligineuses d'on ne sait quel orage.

    Pilate monta à la chambre haute comme un prophète de l'antiquité. Il vit les éclairs se succéder au ras des collines sous un ciel de poix. Le tonnerre rôdait au loin continûment comme un roulement de chars avec parfois un éclat bref, plus proche, comme un aboi de rage ou un essieu qui se brise, jusqu'à ce grand déchirement qu'on entendit du côté du temple vers les trois heures.

    Puis le jour morne comme si le monde était vide. Pilate ne représentait rien. Il redescendit à sa chambre d'en bas. Il s'étendit 77 sur le carrelage et il dormit comme du plomb, comme un mort, une heure ou deux.

    Quand il s'éveilla, il sortit sur le terre-plein. Un soldat au loin buccinait mélancoliquement. La ville semblait déserte comme une plage dont la marée se retire. Les ruissellements d'une brève averse s'évaporaient du pavement. Une tenture violette frissonna. Procla restait introuvable, mais sans doute valait-il autant ne pas voir son front buté et son regard atone. Toute la nuit les rues ne longeraient que des maisons.

    Procla parut. Ses yeux avaient la couleur d'un étang sous un ciel de tempête. Elle dit : Alors ?

    Il dit : Laisse-moi.

    Elle eut les yeux qui s'assombrirent comme la mer du Nord. Elle dit : Ce n'est pas ton jour ? Eh bien, si, c'est ton jour.

    Il dit : Laisse.

    Elle eut les yeux qui se creusèrent comme le flot dans l'ouragan. Elle dit : Tu n'as rien fait ?

    Il dit : Oui et non.

    Elle eut des yeux qui n'avaient plus de regard. Elle dit : Tu n'as rien empêché , tu n'as pas gouverné, je n'oublierai pas.

    Il crut qu'elle avait un sanglot. Elle eut des éclairs. Il dit avec lassitude : Attendez, madame.

    78 Et plus bas : Attends-moi.

    Alors elle eut les yeux pleins de larmes. Elle détourna la tête. Pilate qui ce jour-là s'était pour la première fois aperçu de la souffrance humaine, reconnut cette souffrance sur le visage de femme qui se détournait.

    Elle s'en allait et brusquement elle revint. Elle dit : Tu auras été gouverneur des Juifs.

    Il dit : Ne parle pas.

    Elle dit : Ç’aurait dû être une gloire.

    Il dit : Aucune gloire.

    Elle dit : Ils disent qu'ils sont Juifs mais il n'y avait qu'un Juif et tu l'as laissé perdre.

    Il dit : Je sais qu'ils mentent.

    Elle dit : Tu le savais ? et c'est tout ? Ils veulent abattre nos aigles mais leur cœur est plein d'idoles. Tu as vu un homme sans idole et sans avenir et tu l'as laissé...

    Pilate était parti.

  • Récits de la Passion 08

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    39

       Il était plus de sept heures et le soleil prenait de la force. La réverbération  des terrasses devenait éclatante. Procla n'était plus dehors. Pilate descendit dans la demeure. Il contempla par la fenêtre l'ensoleillement d'un mur.

      Le calme de la chambre était profond. On croyait entendre l'écoulement de l'heure dans la clepsydre. Pilate eut l'impression que la durée servait de vestibule. Mais Pilate n'était pas prophète.

       Soudain il devina que le temps changeait. On aurait dit que le vent se levait le long d'un rivage. La rumeur se rapprocha. Pilate alla dans la salle des gardes. Il aperçut par une meurtrière oblique la poussière des piétinements.

       Il n'avait pas à aller au-devant d'une foule indigène. Il attendit d'être demandé pour paraître sous son portique qui dominait le 40 carrefour. Il resta même un instant dans l'ombre de l'encadrement de la porte pour jauger à l'aise, d'un coup d’œil exercé, à quel genre de monde il avait affaire aujourd'hui.

       Il regardait avant d'être vu, mais on supposait sa présence dans l'ombre et il se fit une sorte d'apaisement. Comédiens eux-mêmes, les Hébreux savaient les manies de l'occupant. Pilate s'attardait pourtant plus qu'à l'ordinaire. Il regardait le prisonnier. Il avait observé nombre de chenapans sournois ou bravaches, nombre de héros nerveux ou ahuris : les prisonniers ont quelque chose d'opaque dans les yeux, ils cachent qu'une part d'eux-mêmes est ailleurs. Or le prisonnier d'aujourd'hui semblait transparent. On voyait sa présence à travers son visage. Mais ses accusateurs avaient le regard glauque.

       Pilate n'apparut que lentement sous le portique. Une clameur le salua et aussitôt des voix crièrent : Nous amenons un aventurier. 

       Pilate ordonna d'entrer au prétoire. Les accusateurs confièrent le prévenu à deux légionnaires, car les Juifs ne pouvaient entrer chez un païen la veille de la fête, car les Juifs étaient devenus méticuleux sur les choses vérifiables, car les Juifs s'étaient mis à s'intéresser surtout à tout ce qui est publiquement vérifiable. Et ainsi les Juifs étaient devenus des 41 sortes de Romains mais en plus pointilleux, c'est-à-dire que les Juifs étaient devenus des modernes.

       Pilate d'abord surpris se tourna vers le centurion Corneille qui était de service et qui lui rappela le règlement des Juifs. Alors le prisonnier monta les marches et leva les yeux sur Pilate.

       C'était la première fois que Jésus se trouvait devant un représentant du pouvoir. Il n'avait rencontré jusque-là que des sous-ordres. Il avait facile avec sa tranquillité de neutraliser leurs prétentions, de susciter en eux la confusion ou la rancune et de s'en faire des disciples ou des ennemis. Mais maintenant il était devant l'homme qui décide. Pilate n'était pas un ergoteur comme les scribes ni un comploteur comme les pontifes. Jésus regarda Pilate. Il découvrait Pilate. 

       Pilate en fut tout de suite troublé. Mais le terrible avec Pilate c'est le délai qu'il y avait entre ce qu'il voyait et ce qu'il comprenait. Il était dressé à agir avec la rapidité de César mais son cœur avait gardé la lenteur des charrues.

       Remué ou non Pilate était tenu à la désinvolture. Il fit entrer le prévenu dans le prétoire et il resta dehors à demander de quoi il s'agissait comme s'il n'avait entendu parler de rien. 

    42 Pilate était un juge, il n'y avait pas d'entente préalable qui tienne. On lui répondit, non sans quelque insolence: S'il n'était pas nuisible on ne l'aurait pas amené.

          Pilate : Eh bien, dites.

          Eux : Il refuse l'impôt.

          Pilate : Vous ne pouvez pas en venir à bout ?

          Eux : On n'a pas le droit.

       Pilate haussa les épaules et entra au prétoire. Il demande au prévenu : Quelle est cette histoire d'impôt ?

       Silence de Jésus. Ce n'était pas à Pilate que Jésus allait se vanter de faire rendre à César ce qui est à César.

       Pilate ressorti. Les clameurs montaient de la rue. Parmi les griefs il entendit : Et il se croit roi.

          Pilate rentra interroger le prévenu : Serais-tu roi ?

       Jésus fut étonné. Pour la première fois il était devant l’œil gris d'un examinateur. Toute sa vie Jésus n'avait eu affaire qu'à des bienveillances ou à des malveillances, car les indifférents ne s'occupaient pas de lui. Mais maintenant un homme sans préjugé s'adressait à lui. Jésus ne pouvait le bouder, il répondit et par une question : Tu dis cela ou on te l'a dit ? 

          Pilate se redressa comme sous un coup de 43 fouet : Est-ce que je suis juif ? Ils t'ont livré. Qu'est-ce qu'ils ont ? 

          Jésus : Ils ne comprennent pas. Si j'étais le roi qu'ils disent, je ne serais pas tombé dans leurs mains.

          Pilate : Mais tu es roi ?

          Jésus : J'existe pour qu'on voie clair. Les cœurs ne s'y trompent pas.

       Pilate tout occupé de soi qu'il ait pu être ne se connaissait pas. Un arbre a beau se pencher sur son ombre, il ne la voit pas.

       Pilate était un Samnite, cette vieille race restée neuve. On en avait fait des Romains mais ils arrivaient en coup de vent au coin des rues et tournaient la tête des deux côtés aussi vite que le Janus Bifrons. Méfiants comme les laboureurs mais pourtant vite prêts  à quelque affaire qui se présenterait, ces patients savaient brigander.

       Eh bien, si la grand-mère de Pilate avait vu, ce matin-là, son garnement à Jérusalem, elle ne l'aurait pas reconnu dans ses hésitations. Il y avait un parti à prendre et Pilate balançait. Il avait pensé rendre dédaigneusement service à Caïphe, et non sans faire sentir son dédain ni sans faire payer son service, mais Jésus regardait Pilate et la face du monde était changée. 

       Pilate aurait été homme à grimper sur le 44 char qui passe, à brusquement faire alliance avec cet inconnu et à balayer les manigances de Caïphe. Jésus avait retourné des sages et des riches, des femmes et des fous, et même des morts. Pilate à son tour était gagné, mais peut-être pas tout à fait.

       Pilate devenait un disciple mais de l'espèce à retardement, comme Nicodème qui ne savait approcher Jésus que de nuit (un Jésus vivant ou mort); comme Lazare qui tout acquis n'en était pas moins resté à l'écart et il fallait sans cesse aller le repêcher, au besoin jusque dans la tombe, et même ressuscité il se cantonnait à son village quitte à déjeuner chez le voisin; comme le Gadarénien aussi, mais là c'était l'ordre de Jésus : Reste chez toi.

       Le regard de Jésus disait peut-être à Pilate : Reste à ton travail, reste à César. Or Pilate qui n'était gouverneur qu'en attendant mieux, Pilate qui ne croyait qu'à moitié à ce pouvoir qu'il était obligé de réaffirmer à tout bout de champ et parfois par des massacres, eh bien Pilate devenait perplexe.

       Jésus avait ôté les aveugles à leur nuit, les sourds à leur silence, les infirmes à leur fossé, les lépreux à leurs décombres. Mais il n'avait guère ôté le jeune riche à son avoir ni le grand prêtre à son savoir, et il n'ôtait guère mieux le gouverneur à son pouvoir.

    45 Jésus n'accorda pas à Pilate la vertu d'inadvertance. Pilate devait décider. Pilate sentit pour la première fois peut-être que décider était grave, que décider gravait de l'ineffaçable. Les hommes et les femmes qui ont du pouvoir ne sont pas prêts à cela. Ils tranchent parce qu'ils peuvent. Ou bien s'ils prennent le temps de regarder, ils ne voient que des catégories. Ainsi frappent-ils comme la foudre ou comme la peste.

       Jésus ne guérissait pas Pilate de son pouvoir, du moins pas tout de suite. Il le laissait s'y débattre. Il lui jetait seulement une bouée : Autre mon règne.

       Pilate a cru se trouver un instant entre gens de pouvoir, mais Jésus a tout de suite distingué entre le domaine des pouvoirs avec leurs gens, leurs bêtes et leurs machines et son domaine de lumière et de respiration.

       Pilate avala sa salive. On hurlait sous les fenêtres. L'impatience allait tourner à l'émeute. Pilate pouvait lancer la troupe sur la foule pour se donner le temps de voir. Ç’aurait été de bonne guerre : force professionnelle contre force viscérale. La discipline aurait arrêté le remous, l'armée aurait muselé la meute. Pilate regarda Jésus. Pilate lisait en Jésus un signe dissuasif à peine perceptible.

       Pilate était mal prêt à ce signe. Il sera voué 46 à une longue recherche. Il n'avait pas su quand il s'engageait dans la carrière quel dieu l'y guetterait. Pilate pensa : Les dieux sont du bataclan, mais il y en aura eu un, une fois, qui m'aura regardé au cours d'une ou deux phrases et de deux ou trois silences. On ne pouvait pas s'en douter et maintenant, il me faudrait le temps de me laisser envahir, mais les Juifs sont pressés.

       Pilate rêva un instant d'une roselière gagnée d'eau à perte de vue. Puis il sortit. Le tapage ne cessait pas. Il n'y avait pas de temps à perdre. Pilate lança : Je n'ai pas trouvé de grief.

       Les meneurs s'indignèrent : Il soulève le peuple. Est-ce que Rome ne comprend pas ?

       Pilate hochait la tête. Les meneurs se disaient : On croit rêver, tout n'était-il pas convenu ? Ils crièrent : Voilà un moment que cela dure, cela a commencé en Galilée.

    - En Galilée ? Bien, bien, dit Pilate. Et ses traits crispés se détendirent : la Galilée était le fief d'Hérode.

     

     

     

     

     

     

     

  • Les récits de la Passion 07

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    117

    Mon enfant, tu ne sais pas encore ce que signifient ces mots : " Je me suis chargé de tes péchés." Tu penses avec horreur au mal cruel que tu as commis, soit récemment, soit il y a bien longtemps, envers telle personne, telle autre personne. Tu sais qu'elles ont souffert par toi et que réparer cette souffrance est maintenant impossible. Ecoute-moi. Je me suis substitué à ces victimes de ta cruauté égoïste. Ce n'est plus contre elles, c'est contre moi que se dresse ton offense. Je suis le nœud de la situation. Seul je la puis dénouer, parce que j'ai pris sur moi et le dommage causé et la cause du dommage, et parce qu'en moi résident l'expiation et le pardon. Quand il est trop tard pour réparer le mal à l'égard des victimes ou même si tu peux encore le réparer, projette sur moi, transpose en moi ton péché. Dépouille-toi de 118 tout lambeau de justice personnelle. Saisis, par la foi, la rédemption et le salut que je t'offre. Viens à moi n'attendant plus que ma miséricorde. Cesse de te demander : " Comment puis-je réparer ? " La réparation viendra  de ton union plus étroite avec moi. C'est par ta foi en moi, non par tes réparations, que tu seras justifié. Mais tu ne peux t'ouvrir à la foi vive, à la foi qui sauve, à ma grâce, à ma justice qui seule rend juste, si tu ne veux en accomplir les œuvres et en porter les fruits. C'est moi qui réparerai ; mais tu répareras par moi, avec moi, en moi. Pour réparer, commence par te jeter dans mes bras.

    Mon Sauveur, dis-moi encore comment tu te charges de mes péchés. 

    Oui, mon enfant, je veux te rendre plus attentif à ce mystérieux transfert. Je voudrais que plus d'hommes y soient attentifs. Beaucoup d'hommes éprouvent d'une manière très vive le brisement de cœur par lequel ils jettent  à mes pieds leurs péchés. Beaucoup d'hommes aussi sentent d'une manière très vive la paix et l'autorité qui accompagnent ma parole, lorsqu'elle annonce - lorsque mon Église annonce : " Tes péchés te sont remis." Mais il y en a moins qui sachent percevoir l'acte par lequel l'agneau de Dieu ôte le 119 péché et le prend sur lui-même. Je t'ai enseigné que je suis présent à ton péché, d'une présence à la fois condamnante et compatissante. j'implore alors ton regard, ton adhésion. Si tu me les donnes, le centre de l'acte se déplace. Ce n'est plus le péché qui se trouve au centre. Toutes les forces s'infléchissent. c'est moi qui, maintenant, occupe le centre. En cette seconde, tu es libéré. En cette seconde s'actualise ce qui s'est passé, lorsque, à Gethsémani et sur le Golgotha, j'ai assumé toi-même et ce péché. La crise n'est plus entre le péché et toi. Elle est entre toi et moi. De mon cœur, un rayon descend sur toi. Il t'attire, il te prend. Ton regard remonte jusqu'à moi. Tu laisses ton âme suivre le rayon...

  • Les récits de la Passion 06

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     


    Seigneur Jésus, le mystère de Judas m'oppresse. Ou plutôt (car je ne sais point quels furent les derniers sentiments) le mystère de tous les pécheurs qui meurent sans s'être tournés vers toi. Je sais que l'on ne peut effacer du livre ce que tu as dit de la séparation des brebis et des boucs et du feu qui ne s'éteint pas. Je sais que la possibilité d'un " non " éternellement dit à Dieu par certaines de ses créatures est une conséquence terrible, mais nécessaire, de la liberté qui nous a été donné. Je sais aussi que, de nul homme, nous n'avons la certitude qu'il a été rejeté pour toujours. Je sais tout cela. Et pourtant... Pourquoi ton Père a-t-il créé tel homme dont il prévoyait qu'il n'adhérerait pas à lui ? Maître, je mets devant toi ma question avec humilité, avec docilité. Enseigne-moi. 

    Mon enfant, je pourrais simplement te dire : cette question te dépasse ; attends avec confiance le jour où tu sauras, où tu verras. La pleine 112 lumière sur les mystères divins n'est pas donnée à ceux qui sont encore dans l'état de voie. 

    Cependant, je te dirai plus. Je ne t'accorderai pas de révélation personnelle. Je te rappellerai seulement ce que déjà tu sais ou tu devrais savoir.

    Je t'ai aidé à croire et un peu comprendre que le mystère de l'élection a lieu en moi. C'est en moi que sont acceptés ceux qui m'aiment. Ce dont je voudrais te persuader maintenant, c'est que c'est aussi en moi que le mystère de la réprobation reçoit sa solution et sa lumière.

    Tout homme a le droit d'entendre de moi cette parole : " Je suis ta justice ". Et tout homme a le droit de me dire, à moi, le juste : " Je suis ton péché ". J'ai communiqué ma justice aux pécheurs (s'ils l'acceptent), et j'ai porté le poids de la réprobation due aux péchés de tous. De même qu'il existe un lien entre tout élu et la justice que je lui ai acquise sur la croix, il existe aussi un lien entre tout pécheur non repentant et moi-même, en tant que, substitué à lui, j'ai assumé sur la croix son péché et sa condamnation.  Parce que je prenais la place du pécheur, même si celui-ci repoussait l'échange, il y eu un certain échange entre lui et moi. C'est dans le prolongement, dans les répercussions de cet échange que le mystère de la réprobation doit être médité par toi.

    113 Entends-moi bien, mon enfant. Je ne te dis pas que, sur la croix, j'ai sauvé ceux qui ne veulent pas assimiler - et dans toute leur vie - le salut que j'offrais. Je veux dire en ce moment une seule chose : c'est qu'un vrai contact a été établi entre moi-même et le pécheur non repentant. J'ai eu l'expérience suprême et totale de la condamnation. En moi, la sainteté absolue a été en contact avec tout péché, avec le péché de chaque pécheur.

    Quels ont été, quels sont les résultats de ce contact ? Mon enfant, je ne dirai, en ce moment, rien de plus précis. Je veux seulement t'ouvrir un horizon, sans te donner la possibilité de le mesurer. Crois de tout cœur chacune des paroles de mon évangile concernant le pécheur qui ne se repent pas. Ne te livre pas à des spéculations et à des discussions sur le nombre de ces pécheurs, sur la durée et le mode de leur réjection. Affirme ce que mes apôtres ont affirmé, ce que mon Église affirme. Ne dis rien de plus. 

    Mais sache bien, mon enfant, que tu ne connais pas encore les profondeurs de mon cour. Tu les sauras plus tard.

    114 Aie la crainte d'être rejeté, mon enfant. Défie-toi de ceux qui font peu de cas de la préoccupation du salut personnel. Je n'ai pas parlé ainsi. Mais n'oublie jamais que le bon berger laisse toutes ses brebis fidèles pour aller chercher et pour rapporter sur ses épaules la brebis égarée, fugitive.

    Qu'il te suffise d'être assuré d'une chose : c'est que je suis, c'est que ma personne est la réponse à ta question anxieuse au sujet du pécheur non repentant.

    Si ma personne est la réponse, tu dois entrevoir le sens de cette réponse, même obscurément. Ne te hâte pas de traduire la réponse en mots. Regarde, et approfondis en silence. La réponse ne peut être que conforme à ma personne. Contemple l'image du crucifié. Il est la réponse à tous les problèmes, - à ce problème. Dans la solution du problème qui t'angoisse, tu verras un jour resplendir ma sainteté et ma justice. Ma miséricorde et mon amour n'y resplendiront pas moins. La justice resplendira à travers la miséricorde. Ce ne pourra donc être qu'un mystère joyeux autant que glorieux. Le mystère même du pécheur non repentant révèlera mon amour pour les hommes, sans que le mal obtienne aucune 115 impunité ou complaisance. Mon apôtre vous a dit que je serai tout en tous. Je ne puis maintenant te dire comment cela se fera. C'est le secret divin. Crois seulement et espère.

    Maître, je te remercie pour la paix que me donnent tes paroles. Je ne cherche pas à aller plus loin que ce que tu me dis. Je ne vois pas encore le paysage, mais déjà j'entrevois la lumière dont il sera baigné. Cependant il m'arrive ceci. Plus je projette sur le péché du monde la lumière de ta personne, plus la conscience, le souvenir de mes propres péchés me sont lourds et désolants. Je crois au pardon demandé et reçu, je crois que tu combles l'abîme de l'indignité du pécheur. Mais tous ceux-là qui par moi ont souffert, auxquels j'ai fait du mal...

    A suivre...

     

  • Les récits de la passion 05

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    107

    Jésus annonce aux apôtres qu'un d'entre eux le livrera. Ils ne mettent pas en doute la parole du Maître. Ils ne s'écrient pas : " Seigneur,  c'est impossible !" Mais ils s'attristent et disent, l'un après l'autre : " Est-ce moi ?"

    L'expérience de mes propres chutes doit me rendre très humble. Je ne peux jamais exclure la possibilité d'une nouvelle offense. Je dois demander en tremblant : " Vais-je trahir encore ? Le prochain traître, est-ce moi ?"

    " Que me donnez-vous ? et je vous le livrerai..." La question de Judas aux prêtres, je la répète à Satan : " Quel plaisir me donnes-tu ? Si tu m'accordes ceci, et cela, je te le livrerai..." C'est peut-être en détournant les yeux que je murmure cette suggestion, c'est peut-être en me lavant les mains, - et ce n'est pas sans ressentir la piqûre  de l'aiguillon intérieur. Mais, pourtant, je le livrerai...

    108 Pauvre âme, tu me veux. Et tu veux aussi me livrer. C'est parce que tu veux autre chose que moi. Tu ne peux me vouloir vraiment, si tu ne me veux seul.

    " Et il livra Jésus à leur volonté ". La phrase que l'évangile dit de Pilate s'applique à moi, chaque fois que, pour ma part, je coopère avec l'esprit tentateur et chaque fois que je coopère au péché d'autrui.

    " C'est par un baiser que tu trahis le fils de l'homme ? " Le baiser par lequel Judas trahit son Maître, c'est chaque prière que j'ose faire sans avoir radicalement banni de mon cœur toute complaisance envers le mal.

    " Cet homme était aussi avec lui... Tu es aussi de ces gens-là". Cette pensée me mord jusqu'au sang, elle me transperce, lorsque dans mon péché même, je ne puis perdre le souvenir du temps où, comme Pierre, je suivais Jésus.

    Mon Sauveur, c'est à travers les blessures secrètes de mon âme, c'est à travers mes péchés que tu fraies ton chemin vers moi.

    Jésus, tu es présent à mon péché. Quand je pèche, tu es encore en moi, silencieux. Ta présence même condamne ce que je fais. Mais, en même temps, tu me comprends et tu comprends mon péché plus profondément que je me comprends 109 et le comprends. Car tu m'es plus intime que je le suis à moi-même. Tu ne m'es point un juge étranger. Tu t'identifies à celui qui, pécheur, est là devant toi. Et cependant, tu es, à ce moment, le contraire même de ce que je suis. Mais tu m'enveloppes d'une présence et d'une pitié insondables.

    C'est cette présence et cette pitié, Seigneur Jésus, qui font qu'au moment même où je pèche, dans l'acte même du péché, et sans que j'aie le courage d'interrompre cet acte, un cri peut encore jaillir de moi, un cri de dégoût, d'angoisse et d'horreur,- l'appel à toi, à ton nom : Jésus !

    Mon Sauveur, ta présence à mon péché est une grande grâce. Ta main est tendue pour me retirer de l'abîme. Mais, si je refoule cette grâce ultime, manifestée dans le péché même, que sera t-il de moi ?

    Tu ne prononces pas de sentence formelle. Ta personne même, Seigneur Jésus, est le jugement qui me condamne. Mais ta personne même est aussi proclamation et acte de grâce. Il n'y aurait point de parole de grâce, s'il n'y avait une parole de jugement.

    Mon passé ou mon présent coupables, si coupables soient-ils, appartiennent à l'ordre de la grâce, dans la mesure où tout destin humain se 110 rattache au plan de grâce voulu par Dieu. Mes dissonances personnelles demeurent encore des parties de l'universelle symphonie de grâce. Cette considération ne saurait cependant justifier la dissonance, car celle-ci, en un point donné, s'oppose à la grâce - et cela, c'est la mort. Mais l'opposition à la grâce, la dissonance, le péché sont encore potentiellement dans l'ordre de la grâce, tant que peuvent encore intervenir mon repentir et ton pardon. Oh, pour cela, sois béni, Seigneur !

    La réprobation est dans le Christ, comme l'élection. Uni au Christ, je suis accepté à cause du Bien-Aimé et dans le Bien-Aimé. Pécheur, je suis réprouvé en Jésus, puisque celui qui ne connaissait pas le péché a été fait péché pour nous. Un grand échange a été opéré sur le Golgotha entre le pécheur et son Dieu. C'est moi qui pèche, et c'est Jésus qui meurt. Le péché a été enfermé dans le cœur du Christ. Le Dieu-Homme devient lui-même le rejeté, le condamné. Il y a encore, pour la piété du croyant, beaucoup à explorer dans ce mystère (autant qu'un mystère divin peut être exploré). Maître, laisse-moi te parler de cela.  

     

  • Les récits de la Passion 04

    Textes tirés du livre du P. Xavier Léon-Dufour  - " Le pain de la vie" - Seuil 2005

     

    77 La parole sur la coupe

    En ayant pris une coupe et rendu grâces il la leur donna en disant : " Buvez-en tous car ceci est mon sang de l'alliance qui sera versé pour la multitude pour le pardon des péchés." (Mt)

    Dans une parole, de densité exceptionnelle, Jésus récapitule le sens et la portée de son existence. Il a annoncé sans 78 faiblir le règne de Dieu, au point d'être désormais affronté à une mort imminente ; il a constitué autour de lui un groupe de disciples fidèles. En cette heure dernière, il lui faut, avec les siens, situer le présent et l'avenir dans le dessein d'amour de Dieu. Deux mots vont résumer cela : alliance et sang versé

    D'abord, nous n'avons plus l'annonce simple du "règne" de Dieu, mais l'alliance, un mot qui évoque le long itinéraire d'Israël au cours de l'histoire et qui dit la présence de Dieu au peuple élu : préparé avec Noé (Gn 9, 8-17), promise à Abraham (Gn 15, 9-21 ; 17), réalisé au Sinaï (Ex 19-24 ; Jos 23,16), promise à David et à sa descendance (2 S 7, 5-16), souvent transgressée par le peuple infidèle, enfin promise "nouvelle" pour un jour à venir (Jr 31). Au terme de son existence, Jésus proclame que l'alliance avec Dieu est définitivement renouée, c'est-à-dire que la vie éternelle lui est déjà donnée et qu'il la communique à ses disciples en leur offrant la coupe à boire. Or, cette vie vient à travers la mort, tel avait été le message culminant qu'il leur avait été enseigné. 

    Et voici voici le second terme capital de la parole, le sang versé : Jésus va verser son sang, étant condamné à mort par ceux qui ont refusé son annonce ; pour maintenir celle-ci jusqu'au bout, il accepte la mort violente, il se livre totalement. Or cette mort devient salut non seulement pour lui, mais pour la multitude. On pense à ce que Jésus disait à ses disciples ; accepter de perdre son existence, c'est la sauvegarder. Ici, il faut éviter de renverser les données du problème. Jésus offre une révélation non pas sur la mort qu'il faudrait rechercher, mais sur la vie qui jaillit à travers la mort. Différence fondamentale car, à inverser les éléments, on aboutit à lier l'effet de la mort au seul salut du péché, à ce qu'on appelle la "réparation", alors que l'objectif est la vie pleine. 

    Avec la parole sur la coupe, c'est la notion même de sacrifice qui doit être révisée : l'eucharistie est essentiellement un "sacrifice de louange" par lequel les disciples du Christ glorifient Dieu d'avoir en Jésus fait triompher la vie sur la mort.

  • Les récits de la Passion 03

    Textes tirés du livre du P. Raymond E. Brown - " Lire les Évangiles pendant la Semaine sainte et à Pâques " - Cerf 2009

     

    15 Les causes de la mort de Jésus

    L'exacte responsabilité des autorités juives dans la mort de Jésus est une question compliquée. La tradition juive ancienne du Talmud de Babylone admet sans ambages la responsabilité juive dans la "pendaison" de Jésus, la veille de la pâque, "parce qu'il égarait Israël" (Sanhedrin 43a). Cependant des écrivains juifs modernes ont rejeté tout ou partie d'un implication juive dans la crucifixion. On avance fréquemment l'argument suivant : la procédure légale du Sanhédrin décrite dans les évangiles ne concorde pas avec la loi juive exposée dans la Michna et ne peut refléter la réalité. Mais la Michna, qui date des environs de 200 de notre ère, est la codification écrite de la loi orale des Pharisiens ; or au temps de Jésus, ce sont les prêtres sadducéens, et non les Pharisiens, qui avaient la haute main sur le Sanhédrin et ils rejetaient la loi orale, prétendant s'appuyer sur la seule loi écrite de l'Ancien Testament. Le procès de Jésus tel que le racontent les évangiles ne violent pas la lettre de la loi écrite. On ne peut donc pas si 16 facilement nier pour des raisons techniques toute responsabilité juive. En tout cas, cela nous remet en mémoire que si, durant son ministère, Jésus a été en discussion avec les Pharisiens, les Juifs qui ont le plus directement participé à sa condamnation à mort sont les prêtres, peut-être mis en colère par ses critiques prophétiques du Temple. 

    On peut fouiller plus avant, recherchant de quelle façon et jusqu'à quel point les prêtres et le Sanhédrin furent impliqués. Un distingué commentateur juif, Paul Winter, a voulu donner la priorité au récit lucanien (évangile de Luc) du procès de Jésus parce que, à la différence de Marc et de Matthieu, Luc  ne rapporte aucune convocation de témoins et aucune condamnation à mort de Jésus par des Juifs. Mais le fait que Luc ne rapporte pas de sentence de mort ne signifie nullement que, dans son esprit, les chefs juifs fussent dégagés de toute responsabilité dans la mort de Jésus, car ailleurs, il parle de leur rôle avec insistance (Ac 2,36 ; 4,10 ; 5,30 ; 7,52 ; 10,39 ; 13, 27-29). Cependant, à la différence du jugement en bonne et due forme par le Sanhédrin réuni dans la nuit, comme le rapportent Marc et Matthieu (ce dernier précisant que le Grand Prêtre était Caïphe), en Luc il n'y a que des questions informelles posées par le Sanhédrin dans la matinée. Quant à Jean, il ne rapporte aucune session du Sanhédrin après l'arrestation de Jésus, mais seulement un interrogatoire de police, dirigé par le Grand Prêtre Hanne (18,19-24).

    17 Confusion supplémentaire : Jean 18, 3.12 indique que, parmi ceux qui avaient arrêté Jésus, il y avait, outre des policiers juifs envoyés par le Grand Prêtre, des soldats romains avec leur tribun. Les soldats romains n'auraient pas pris part à cette action sans l'ordre ou au moins la permission du préfet ; ainsi donc, si l'information de Jean est exacte, Pilate devait savoir d'avance qu'on arrêtait Jésus et peut-être même l'avoir ordonné. 

    Il n'est pas impossible que Pilate ait entendu des rumeurs selon lesquelles Jésus serait le Messie (le roi oint de la maison de David, que beaucoup de Juifs attendaient) et qu'il ait aidé les autorités juives du Sanhédrin à l'arrêter, voulant qu'elles fassent une enquête sur lui. Certains, faisant partie de ces autorités, auraient déjà nourri des inquiétudes religieuses et de l'hostilité à l'égard de Jésus (craignant par exemple qu'il ne soit un faux prophète). Mais ils auraient pu expliquer qu'ils ne faisaient  qu'obéir aux ordres en remettant Jésus aux autorités romaines qui décideraient, parce que Jésus, interrogé, n'avait pas nié être le Messie. (Notez bien que je dis " n'avait pas nié " ; la réponse de Jésus à la question " es-tu le Messie ?" diffère d'un évangile à l'autre : " Je le suis ", en Marc ; " Tu le dis" en Matthieu ; " Si je vous le dis, vous ne me croirez pas" en Luc ; voir Jn 10, 24-25) De tout temps, les gens religieux ont obtenu ce qu'ils voulaient par l'intermédiaire des autorités séculières agissant pour leurs propres intérêts. 

    Il faut faire attention à de telles subtilités de peur que la lecture liturgique des récits de la Passion ne soit à l'origine d'accusations simplistes de culpabilité. Comme je le signalerai en étudiant les récits l'un après l'autre, Matthieu ("tout le peuple", 27,25) aussi bien que Jean ("les Juifs", tout du long) généralisent de façon hostile, de sorte que la participation à l'exécution de Jésus va au-delà même de l'ensemble des autorités juives. A partir de là, quelques théologiens chrétiens célèbres (Augustin, Jean Chrysostome, Thomas d'Aquin, Martin Luther) ont émis des déclarations sur le devoir des chrétiens de haïr ou de 18 châtier les Juifs parce qu'ils ont tué le Seigneur ! Les craintes modernes d'un antijudaïsme qui serait la conséquence des récits de la Passion ne sont donc pas sans fondement. Une des solutions proposées a été de retirer les passages "antisémites" des lectures liturgiques  de la Passion ; c'est une sorte de réaction à la "ne pas dire du mal, ne pas voir le mal, ne pas entendre le mal". Mais retirer les passages choquants est une façon de faire dangereuse qui permettra aux auditeurs de la version expurgée d'accepter sans réfléchir tout ce qui est dans la Bible. Les récits "améliorés" par excision perpétueront l'idée fausse que tout ce qu'on entend dans la Bible doit toujours être imité parce que c'est "révélé" par Dieu et que tout ce que fait ou pense un auteur sacré est garanti par l'inerrance. A mon avis, il vaut mieux continuer à lire les récits de la Passion entiers pendant la Semaine sainte, sans les soumettre aux coupures qui nous semblent bonnes, et faire suivre cette lecture d'une prédication qui explique avec force que semblable hostilité entre chrétiens et Juifs ne peut se poursuivre aujourd'hui, qu'elle est contraire à notre compréhension fondamentale du christianisme. Tôt ou tard, les chrétiens auront à affronter les limitations qu'imposent aux Ecritures les conditions dans lesquelles elles ont été écrites. Ils devront bien comprendre que certaines attitudes dont témoignent les Ecritures sont certainement explicables à leur époque mais ne peuvent être acceptables si on les adopte aujourd'hui. Ils doivent tenir compte du fait que Dieu a donné sa révélation dans des mots humains. Les chrétiens rassemblés qui écoutent la lecture de la Passion, pendant la Semaine sainte, n'en auront conscience que si on prend la peine de le leur préciser. Lire les passages  qui  ont une consonance antijuive 19  sans les commenter est irresponsable et détourne d'une juste compréhension de la mort de notre Seigneur.

    A suivre...

  • Les récits de la Passion 01

    Textes tirés du livre du P. Raymond E. Brown - " Lire les Évangiles pendant la Semaine sainte et à Pâques " - Cerf 2009

     

    11 Tous les ans, pendant la Semaine sainte, la liturgie de l'Eglise nous met en face de problèmes de critique biblique en faisant lire, dans un laps de temps très bref deux récits de la Passion : le dimanche des Rameaux, nous entendons la Passion selon saint Matthieu (année A) ou selon saint Marc (année B) ou selon saint Luc (année C), et le Vendredi Saint, nous entendons la Passion selon saint Jean. " Ceux qui ont des oreilles pour entendre " devraient remarquer que, quelle que soit l'année, les récits du dimanche des Rameaux et du Vendredi saint ne donnent pas la même image de la crucifixion de Jésus. Contenu et point de vue sont différents. Développons cette remarque.

    On a affirmé que la tradition évangélique s'était constituée " à rebours ", partant de la Résurrection pour aller vers la naissance de Jésus. Il est certain que les prédications chrétiennes anciennes faisaient surtout porter leur attention sur la crucifixion et la résurrection de Jésus. Ainsi les Actes des Apôtres répètent-ils : vous avez tué Jésus en le suspendant au bois, mais Dieu l'a relevé (2,32.36 ; 5, 30-31 ; 10, 39-40). Puis, à mesure que les chrétiens réfléchissaient sur la carrière du crucifié, des récits concernant son ministère se sont fait jour, et finalement, chez Matthieu et Luc, des récits sur sa naissance. 12 C'est ainsi qu'à partir d'un compte rendu de base de la crucifixion un évangile a pu se former assez vite.

    La mise en forme d'un tel compte rendu aurait été facilitée par l'ordre chronologique des événements. Il fallait que l'arrestation précède le jugement qui, à son tour, devait précéder la sentence et l'exécution. Il en résulte, dans nos évangiles canoniques, un récit construit, avec une intrigue, où l'on suit les actions et les réactions de Jésus, bien sûr, mais aussi de tout un ensemble de personnages comme Pierre, Judas et Pilate. L'effet du sort subi par Jésus sur différentes personnes est illustré avec vigueur et les contrastes font ressortir la tragédie. Jésus innocent mais condamné est mis en parallèle avec le révolutionnaire Barabbas, qui est libéré bien que coupable d'un crime politique semblable à celui dont on accuse Jésus. En parallèle aussi, les autorités juives moqueuses qui tournent en ridicule l'idée d'un Jésus Messie et un soldat romain qui le reconnaît comme Fils de Dieu. Rien d'étonnant à ce que la liturgie nous encourage à revivre la Passion en la faisant lire à haute voix, selon des rôles déterminés. Chaque récit de la Passion constitue une pièce dramatique. 

    Le récit johannique de la comparution devant Pilate donne presque des directives de jeu scénique, avec le chef des prêtres et " les Juifs " soigneusement situés hors du prétoire et Jésus tout seul à l'intérieur. Le va-et-vient de Pilate entre eux donne un caractère dramatique à quelqu'un qui cherche à prendre une position médiane, pour tenter de réconcilier ce qu'il considère comme des extrêmes, sans prendre parti pour aucun des deux.. Mais le sort en est 13 jeté et c'est Pilate, non pas tant Jésus, qui, en réalité, est mis en jugement, coincé qu'il est entre la lumière et les ténèbres, entre la vérité et le mensonge. Jésus le met au défi d'écouter la vérité (Jn 18,37) ; mais sa réponse cynique " Qu'est-ce que la vérité ? " est en réalité un choix du mensonge. Jean avertit le lecteur que personne ne peut éviter le jugement lorsqu'il se trouve face à Jésus. 

                    P. Raymond E. Brown

    A suivre...