compteur de visite site web

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

liberté

  • On demande des pécheurs 17

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [117]

    Une lumière qui fait mal (l'examen de conscience)

    A une dame qui, tout heureuse d'avoir réussi à approcher le Curé d'Ars, lui disait : " Oh, mon Père, comme c'est bon de vous voir enfin ! Je ne me connais si peu, j'ai tant besoin, tant envie de me connaître et l'on m'a tellement vanté votre clairvoyance ! " Le Curé d' Ars répondit : " Oh, madame, que vous êtes heureuse de peu vous connaître ! Si vous en connaissiez seulement la moitié, vous ne pourriez plus du tout vous supporter. "

    C'est vrai, il est pénible d'examiner sa conscience, de se découvrir faible, de mettre en lumière ses penchants intérieurs et ses tentations. Il est inévitable que notre examen de conscience soit pénible car nous le faisons presque toujours en partant de nous-même. En regardant seulement et toujours comment les choses partent de nous ; nous oublions l'autre grand point de départ, le plus important : cet appel positif de Dieu, cette image de Dieu en nous telle que l’Évangile nous la propose dans le regard du Christ. 118 Hélas ! ce n'est même pas cela : nous réduisons cet appel de Dieu à n'être qu'une règle, à n'être qu'un commandement, en oubliant que Dieu avait donné ses commandements à son peuple après lui avoir dit : " Souviens-toi toujours que je t'ai fait sortir de la terre de l'esclavage, que je suis venu pour te rendre libre." 

    C'était pour rendre le peuple libre, pour le sauver, que les commandements étaient donnés ; or, de ces commandements, nous avons fait non pas le moyen d'une libération, mais une clôture. Comme ce berger, avare à sa manière, qui, chaque jour, déplace le fil de la clôture électrique ; il en résulte que les bêtes broutent le long du fil, et en dessous. Elles ne font plus que courir le long de la clôture, le long des commandements.

    Il en va ainsi de notre " morale-limite ". On a oublié que l'important était que l'herbe soit bonne et que le temps soit beau. Nous, nous ne regardons que la clôture, et nous n'écoutons plus l'appel. Comment donc l'entendre ?

    Deux clefs pour cet examen de conscience

       1. L'appel du Christ. Quels sont, tout d'abord, les grands appels du Christ, quel est ce portrait, ce visage que le Christ nous propose dans l’Évangile ? Rappelons-nous ces phrases de l’Évangile décisives : " Soyez miséricordieux, comme mon Père est miséricordieux. - Pardonnez comme votre Père pardonne. - Que votre oui soit oui, que votre non soit non. - C'est dans la patience que vous sauverez votre âme. - Soyez doux et humbles de cœur. " Et les Béatitudes : " Bienheureux quand vous combattrez pour la justice. - Bienheureux quand vous aurez le courage de la douceur. - Bienheureux 119 quand vous ferez passer la souffrance de votre prochain, si elle est plus grande que la vôtre, avant la vôtre. - Bienheureux quand vous ferez la paix. - Bienheureux quand vous aurez un cœur pur."  Voilà notre examen de conscience, voilà le visage du Christ, l'image de Dieu en nous, son appel. Et dans cet appel, tout est positif.

       2. Responsabilité ou culpabilité. La deuxième clef de notre examen de conscience, elle aussi positive, porte sur nos responsabilités. Nous avons fait de la confession le sacrement de la culpabilité (il est vrai que nous avons à nous défaire d'un héritage janséniste lourd de plusieurs siècles). Nous en avons fait le sacrement de la négation, alors que c'est celui de la vie, de la responsabilité, de la liberté, de la restauration positive d'une amitié. Quand pourrons-nous savoir que nous sommes coupables ? C'est à peu près impossible à juger exactement ; Dieu seul le sait, et nous n'avons pas besoin de le savoir. Mais notre responsabilité est positive, nous pouvons la connaître, l'évaluer beaucoup plus réellement, beaucoup plus facilement : pensons à nos grandes responsabilités par rapport à notre travail, à notre famille, par rapport au prochain, à la vieillesse de nos parents qui vivent près de nous, par rapport à l'éducation des enfants et des êtres qui nous sont confiés et des orientations de leur vie ; nos responsabilités par rapport aux structures dans lesquelles nous vivons. Et que dire de la désaffection du chrétien à l'égard de tout ce qui est du domaine politique ? Une information, un vote sont graves ; comme toute participation à la vie des autres, à celle du prochain. Au nom de quel droit nous désintéresser  des déterminations qui sont prises dans nos communautés, quelles qu'elles soient ? 

    D'ailleurs, comme nous nous accusons peu du péché d'omission ! Pourtant, on pèche souvent plus, non 120 en agissant mal, mais en manquant de vie, en manquant de vitalité.

    Voilà donc les deux clefs de l'examen de conscience. Ces grands appels de l’Évangile qui sont notre feuille de route, le dessein de ce que Dieu attend de nous : d'une part notre vérité positive, et d'autre part toutes nos responsabilités d'homme.

    (...)

    Il y a une hiérarchie à établir dans nos fautes. On ne l'apprend que peu à peu, justement par la confession. Apprendre à donner de l'importance à ce qui en a, mettre des degrés dans nos absences, nos paresses, nos maladies. Il est vrai, par exemple, que le péché contre la chasteté 121 est grave, mais n'est-ce pas plus grave de pécher contre la justice ou de s'enfermer dans l'indifférence à l'égard de notre voisin ou de notre frère ? Il est grave de se mettre en colère contre son frère et de se laisser aller à son tempérament impulsif, mais n'est-ce pas plus grave de ne rien entreprendre, de se donner de bonnes raisons pour ne rien faire pour notre frère qui est dans le besoin ? Prendre quelque chose qui ne nous appartient pas est grave, mais n'est-ce pas plus grave de tolérer (finalement cela devient une habitude) une injustice généralisée et pesante, paralysante pour des pays ou des individus, et de l'admettre sous prétexte qu'il n'y a pas moyen de faire autrement ?

    S'accuser de ses péchés d'ailleurs, ne veut pas seulement dire décrire ses états d'âme , mais d'abord nommer les choses. Ce n'est pas en face de nous que nous devons nous agenouiller, mais c'est en face de Dieu, de quelqu'un qui nous attend, qui nous aime et qui nous aide à faire la lumière sur nous. (...)

    (...)

    184 ... nous dirions volontiers de la confession qu'elle est pour nous le test absolu de la foi, le point de non-retour en face de la confiance en Dieu, acquise par le partage du sang, sang de nos péchés et sang du Fils de Dieu. C'est ce que nous formulerions de façon banale en disant que l'un des signes décisifs de santé et de sérieux de la foi est d'accepter de se confesser à n'importe quel prêtre..., même à celui qui nous connaît.

    C'est en effet prendre Dieu au mot et nous prendre nous-même à l'espérance décisive du salut et de la vérité. Certes, chacun de nous sait combien cela peut être difficile. Mais doit-on en vouloir à ce cadeau-piège de Dieu, qui nous oblige nous-même et oblige le prêtre à se dépasser et à rejoindre l'image éternelle que Dieu à de nous ?

                                      P. Bernard Bro, o.p

     

     

  • On demande des pécheurs 07

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [58]

    Le sens du péché n'est pas naturel

    (...) Le sens du péché, contrairement, à ce que nous pensons, n'est pas naturel. De même que l'amitié n'est pas facile (les amitiés de collège qui nous paraissent simples et, pour ainsi dire, éternelles, qu'en reste-t-il parfois, parvenus à l'âge adulte ?)

    Il en est un peu de même pour le sens du péché : on penserait volontiers qu'après avoir éprouvé cette mauvaise conscience du "péché", elle s'est peu à peu usée, [59] affadie, et qu'un jour on s'en est débarrassé. Mais a-t-on vraiment eu cette conscience, ou, plus exactement, n'a-t-on pas développé simplement en nous une loi, un règlement ? Et le péché se réduit alors à n'être qu'une transgression, un manquement à la loi ; la loi n'ayant plus de sens, la conscience du péché disparaît du même coup.

    Or, ce qui définit le péché est beaucoup plus profond, nous l'avons vu plus haut, ce n'est pas seulement une loi, un règlement, mais une lumière. C'est en face de la lumière que je me reconnais pécheur, lumière qui me fait découvrir le meilleur, le vrai, l'accomplissement de ce que je peux et dois faire. Or cette lumière est désirable puisqu'elle est liée  à mon bonheur, à mon achèvement. Elle devient bien la " règle " de ma conduite, mais dans un tout autre sens : c'est en effet  elle qui me permet de pressentir quelle serait l'unité réelle de ma vie, c'est elle qui me donne  le pouvoir d'établir une hiérarchie entre tous mes désirs.

    Ainsi, pécher ne consiste pas d'abord à " sortir "  d'un règlement, mais plus profondément à ne pas vouloir entrer dans cette " loi ", à ne pas vouloir chercher cette lumière, du fait que je me laisse solliciter par d'autres lueurs. Je garde le terrible privilège de la liberté humaine, le pouvoir de dire non à la sollicitation du meilleur, et donc du vrai.

    Ajoutons, et nous y reviendrons, que cette lumière n'est pas naturellement à notre portée, si Quelqu'un ne nous la redonne chaque jour : le Christ. Si le péché se réduit à n'être qu'une transgression, bien sûr, nous en perdons le sens. Mais il est une trahison, et c'est tout autre chose. Or les ennemis ne trahissent pas, il n'y a que les amis qui puissent trahir. Imaginons la femme adultère de l’Évangile, en face [60] du Christ. Il lui pardonne tout, il la rétablit en pleine confiance, il la protège contre elle-même et contre les autres. Supposons que cette femme s'en retourne en riant du Christ, revenant à sa faute : voilà une trahison, voilà le péché. (...)

    [61]

    On recommence toujours

    Nous recommençons toujours, alors à quoi bon ? Pourquoi nous présenter régulièrement au confessionnal, telle cette vieille dame du film, qui s'entend répondre : " Alors, mon enfant, ce sera comme la dernière quinzaine ? " Un peu comme un épicier qui dirait : " Ce sera tout pour madame..." Pourquoi une confession de consommation ?

    C'est vrai, nous recommençons. Je recommence tous les hivers à avoir de la sinusite ou à ressentir des rhumatismes. Certes, ce ne sera jamais la même sinusite , ni les mêmes rhumatismes ; de même que je ne recommence pas les mêmes actes, mais c'est bien aux mêmes penchants que je suis soumis. Et voici que la confession va nous aider à admettre la première condition de vérité de notre vie, et à l'admettre comme une chance et non comme un esclavage, à savoir que nous sommes dans un régime de vie où les [62] choses se répètent. Le refuser, c'est refuser de vivre. C'est vrai qu'il est parfois pesant de recommencer le planning de son travail, de refaire mille gestes quotidiens, de subir la répétition des mêmes répétitions. Et nous n'avons pas envie de nous l'entendre dire.

    Loin de nous faire sortir de cet état, la confession nous y maintient. Si nous sommes vrais, elle ne nous gratifie pas d'une bonne conscience factice, au contraire, elle nous introduit dans le dénuement et nous apprend notre pauvreté. Mais elle nous livre  en même temps la chance de notre vie : une présence et une fidélité indéfectibles en face de cette répétition et de cette lassitude, celle du Christ.

    En nous confessant, nous acceptons de mener notre vie comme une action à deux, dont l'un des partenaires, le Christ, n'est pas soumis au changement, à la fragilité, à la fatigue, à la brisure du temps. Avec lui, notre existence a enfin de quoi échapper à l'univers cassé de la répétition.

    Nous imaginons spontanément que la confession est tournée vers le passé, et qu'il s'agit d'abord de nous débarrasser d'un malaise et de blanchir un passé. Mais la confession est là aussi pour nous faire prendre vigueur en face de l'avenir, elle est surtout le sacrement de l'avenir, de la responsabilité, de la possibilité de refaire l'unité de sa vie. Nous venons prendre un peu de force - celle du Christ - pour, éventuellement, un peu moins recommencer. " C'est par la constance que vous sauverez vos âmes"

    Toujours recommencer, cela signifie-t-il ne faire aucun progrès ? Car nous envisageons volontiers notre vie [63] et le progrès à la façon des architectes et des entrepreneurs : d'abord les fondations, puis le rez-de-chaussée, les étages et enfin le toit. Ainsi le baptême ou la conversion seraient les fondations établies de manière définitive, et une fois posées, il n'y aurait plus qu'à s'occuper d'autre chose. Or la confession nous propose une progression dont l'essentiel est de recommencer toujours la même chose : renouveler périodiquement l'aveu des mêmes péchés.

    Le progrès à la manière de l'architecte est-il concevable dans la vie que Dieu nous propose de partager avec lui ? S'il s'agit de recommencer toujours la même chose, comment pouvons-nous donc parler de progrès ? Eh bien, oui, c'est peut-être la confession qui va  nous obliger à changer radicalement d'idée sur le progrès de notre vie. En effet, un jour on commence à pressentir que tout est réclamé du chrétien, immédiatement, et que la vie chrétienne ne consiste pas en une succession de progrès quantitatifs, qu'il ne s'agit pas d'accomplir une série de devoirs, l'un après l'autre, et dont on pourrait ensuite se croire déchargés, mais bien de les accomplir tous de mieux en mieux. On comprend alors que Dieu nous propose et nous demande un seul mouvement, celui qui consiste à se  jeter en lui " en toute confiance" "par le chemin de la foi au christ ". Une fois qu'on a découvert ce qu'est ce mouvement de conversion, de mort et d'amour, on peut dire que l'on tient tout. C'est seulement une disposition très simple : " aimer ", une attitude d'âme qui entraîne " automatiquement ", si l'on peut dire, les dispositions connexes : mettre sa confiance en Dieu, s'occuper des autres, être patient, etc.

    Nous voudrions bien nous convertir en entier pour toujours, comme on quitte une pièce pour rentrer dans une autre, et qu'il n'y ait plus aucun moyen de revenir sur notre état antérieur. C'est un peu ainsi que nous [64] verrions le mariage, la vie religieuse, à la manière d'une consécration irréversible - et elle est bien ainsi dans l'invisible. Mais cet état de don, de disponibilité totale, irrévocable, est celui des bienheureux [les "bienheureux" désignent les défunts qui sont "au ciel"] et non celui des hommes qui doivent toujours recommencer, répéter, ainsi qu'un plongeur qui s'exerce indéfiniment et renouvelle le même geste pour qu'il devienne enfin naturel et non pour acquérir on ne sait quelle perfection artificielle. 

    Pour le paralysé qui réapprend à marcher, les premiers pas seront plus volontaires, compliqués et laborieux que la démarche simple et naturelle  à laquelle il parviendra à force de répétitions. Voyez les enfants handicapés : ils savent bien quelle confiance, quelle patience leur sont nécessaire pour parvenir , à force de séances de rééducation, à se servir de nouveau, du membre qui a été atteint. Eux savent bien que recommencer toujours peut avoir un sens, que leur effort, jour après jour, fait tout changer.

    Et l'on demandera alors : une fois que l'on s'est remis à Dieu, que reste t-il à faire ? Eh bien, il faut recommencer puisque nous ne sommes pas des anges, et qu'en nous [65] remettant à Dieu une fois, nous ne pouvons pas avoir la lucidité, la profondeur  et le dépouillement nécessaires pour qu'il ne soit plus besoin d'y revenir.  Il n'y a  jamais rien d'autre à faire  que ce qu'on a déjà fait : la lumière  a fait irruption dans les ténèbres, il faut que toujours aussi brusquement, mais de mieux en mieux,  et de façon de plus en plus définitive, la même lumière éclaire les mêmes ténèbres. La confession est ce moyen indispensable de répétition et de rééducation.

    Cependant, il faut bien reconnaître - et accepter - que les échecs, les difficultés sur lesquels nous butons de façon habituelle n'en serons pas, dans la pratique, résolus pour autant. Il nous sera toujours difficile, et même souvent presque impossible, de supporter telle personne, de résister à telle tentation, ou de ménager chaque jour dans notre temps un moment pour la prière.

    C'est pour un tout autre progrès que nous vivons : celui de ce moment, toujours le même, qui nous a fait passer de la mort à la vie, mais qui ne nous a pas fait encore suffisamment passer de la même mort à la même vie. La sainteté n'est rien d'autre que ce passage  qui s'accomplit de soi en un clin d’œil, qui est déjà accompli pour nous mais qui, à cause  de la nature humaine, ne l'est pas encore assez. Hélas ! nous ne sommes ni François d'Assise, ni Charles de Foucault, ni saint  Augustin.

    A suivre...

                                           Père Bernard Bro, o.p    

     

     

  • Avant d'être compassionnel l'amour est juste

    [217] Quand je dis "l' Esprit de l'Evangile", je ne mets pas de côté l'Ancien Testament, où les notions d'amour et de justice tiennent une si grande place. L'amour tend à l'égalité. Je crois que déjà Aristote le disait. Il est évident que l'amour implique la justice, car il la fait intervenir là où il y a des inégalités flagrantes  auxquelles on ne porte pas remède. Si l'on dit par exemple que des jeunes n'ont pas les moyens d'accéder au travail, à l'instruction, l'amour incite à le dénoncer. Il faut empêcher ou réparer l'injustice avant de donner aux pauvres, aux oeuvres, aux ONG, etc. L'amour débusque les injustices. Avant d'être compassionnel, l'amour est juste. Et la justice appelle l'égalité.

    L'Esprit de l'Evangile me paraît très bien défini par les trois mots bien connus : liberté, égalité, fraternité. Liberté de l'homme vis-à-vis de la société, vis-à-vis du pouvoir, ce qui condamne tous les régimes fascisants. Egalité, égalité des chances mais aussi égalité d'accès aux biens de la nature nécessaires à la vie, et aux biens de la culture nécessaires à la promotion de l'individu ; égalité des sexes dans les droits juridiques et politiques, dans l'accès aux postes dirigeants, dans la rétribution du travail. Tout cela dans un esprit de fraternité qui lui-même doit influencer la manière de commander, de servir et de vivre en société (...) [218]

    Caritas, amor ou dilectio, eros ou agapè comme vous le préférerez, car je n'entre guère dans cette querelle de terminologie. Mais oui, oui, la charité, comme amour fraternel. Et c'est pourquoi la fraternité qui vient en troisième position  dans la devise républicaine montre comment cette trilogie doit rester ouverte : la liberté n'a pas d'autre  limite que de toujours traiter autrui comme une fin, jamais comme un moyen, et de respecter le bien commun ; l'égalité est toujours à l'affût des discriminations à combattre et des injustices à réparer ; la fraternité ne connaît pas d'exclusivisme dans la définition du prochain ni de mesure dans les services à rendre à ceux qui en ont le plus besoin. On n'a jamais atteint la limite où l'autre sera devenu mon frère.

     

    Joseph Moingt - Croire quand même - Ed. TempsPrésent 2007

  • Chemin vers Pâque (19)

    [17]

    Pâque veut dire passage, passage par la mort, par le seuil de la mort. Il y a trois pâques dans l'histoire : la pâque des Hébreux ; la pâque du Christ que nous méditons en ce moment et notre pâque à nous.

    La pâque des Hébreux

    Dans la catéchèse courante, on raconte aux enfants des tas de petites histoires, mais on les laisse ignorer le livre de l'Exode, cela est scandaleux. Or il est extrêmement facile, me semble t-il, d'en rendre accessible l'essentiel à de jeunes enfants.

    Voilà donc des Hébreux qui sont une minorité opprimée en Egypte. Ils travaillent sous le fouet, avec un maigre salaire, leur portion d'oignons - les fameux oignons que l'on voit encore pendre de nos jours dans les petites baraques, comme en France on vend des marrons en hiver. Les Arabes qui n'ont pas d'argent achètent quelques sous, quelques centimes d'oignons. Un jour, le pharaon décida d'augmenter les cadences. Dans le monde moderne, tout le monde sait ce qu'est l'augmentation des cadences. (...) Augmentation des cadences [18], c'est-à-dire plus de travail sans augmentation de salaire. Le pharaon décida que les Hébreux transporteraient non seulement les briques pour la construction des maisons, mais qu'il leur faudrait aussi trouver de la paille et la transporter. On fabriquait les maisons avec des agglomérés de brique, de paille et de terre sèche. Oppression, donc.

    Moïse interrogea Yahvé en lui disant : " C'est intolérable. Ton peuple est opprimé." Et Yahvé répondit : " Oui, tu as raison, c'est intolérable. Je ne veux pas que mon peuple soit un peuple d'esclaves. J'ai entendu la clameur qui monte de mon peuple, le cri des opprimés..." C'est  l'esclavage. Alors Yahvé dit : " Tu vas prendre la tête de la colonne et tu vas les faire passer - pâque, c'est-à-dire passage - dans la terre que j'ai promise à tes Pères, la terre de Canaan et qui est la terre de la liberté. Je veux que mon peuple soit un peuple libre. " L'Evangile ne peut pas  être entendu par un peuple qui n'est pas libre, ce n'est pas possible. 

    Poussons un peu plus loin si nous voulons pouvoir dialoguer avec nos contemporains. Qu'est-ce que c'est que la liberté d'un peuple ? C'est toujours deux choses : l'indépendance politique et la prospérité économique. Quand l'une des deux manque, le peuple n'est pas un peuple libre. Or la terre de Canaan sera une terre d'indépendance politique et Dieu interviendra toutes les fois que l'indépendance politique sera menacée par les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens... Prospérité économique : c'est la terre où coulent le lait et le miel (Cf. Ex 3,8) dit la Bible.

    Oui, mais entre l'Egypte de l'esclavage et la Palestine de la liberté s'étend un désert, immense, le désert du Sinaï, et ce désert doit être franchi. Tel est le désert, impossible de le contourner (...) Pas de métro, pas d'avion. Il faut traverser le désert. Quarante ans. Un chiffre symbolique évidemment, c'est-à-dire un temps très long. Nous retrouvons ce chiffre symbolique avec les quarante jours du carême, les quarante jours de Jésus au désert au commencement de sa vie publique... C'est la reprise des quarante ans, c'est-à-dire du temps très long de la traversée du désert.

    [19] Plus les Hébreux avancent dans le désert, plus ils ont le sentiment d'aller vers la mort. Ils tombent d'ailleurs comme des mouches. Une véritable retraite de Russie où ils sont affrontés non pas à la neige, mais au soleil et à la calcination. Ils ont faim et il faut le miracle de la manne. Ils ont soif et il faut que Moïse fasse jaillir l'eau du rocher avec sa baguette. Il y a le miracle des cailles. Et leur tentation c'est de regretter leurs oignons, comme le grain de blé qu'on enfonce en terre regrette son petit bonheur de quatre sous dans son grenier, et comme la chenille commence par regretter sa vie de chenille et la petite fille sa vie d'enfant.

    Alors, c'est la révolte. Ils veulent revenir en arrière. Claudel a transposé cela dans son Livre de Christophe Colomb. Lorsqu'au milieu de l'océan il n'y a plus à manger, plus rien à boire, etc., les soldats de Christophe Colomb se révoltent  et veulent revenir en arrière et ne pas découvrir le Nouveau Monde, qui est le symbole de la vraie vie.

    On ne peut pas court-circuiter le désert. On ne peut pas échapper à la mort comme seuil de la vraie vie. C'est le thème du désert, qui est fondamental dans la vie. (...)

    C'est la première pâque de l'histoire, le premier passage de la vie présente à la vie divine.  

    Francois Varillon - La Pâque de Jésus - Bayard Editions 1999

  • Chemin vers Pâques (1)

    [14]

    L'homme est incapable de se sauver par ses propres forces : c'est peut-être la vérité la plus importante que nous enseigne sur l'homme la Révélation chrétienne. Rien de tel, certes, pour se convaincre de cette nécessité que de faire l'expérience douloureuse de sa propre faiblesse, faiblesse physique devant la maladie et aux approches de la mort, faiblesse psychique sous le poids de la dépression ou de l'obsession, faiblesse morale ou spirituelle en face de la violence de la tentation et du péché (cf Rm 7,18-19) ; sans parler de l'expérience non moins douloureuse du désarroi et de l'angoisse qui étreignent tant d'hommes autour de nous.

    Rien de tel : mais à condition que cette expérience soit éclairée par la foi ; elle ne ferait, autrement, que nous enfoncer dans les ténèbres du fatalisme et du désespoir.

    Or la lumière de la foi nous enseigne que l'incapacité de l'homme par rapport au salut est double ; mais elle révèlera aussi qu'aux deux aspects, aux deux dimensions de cette incapacité , répondront et remédieront les deux aspects, les deux dimensions du salut auquel Dieu l'appelle.

    L'incapacité de l'homme par rapport au salut tient en premier lieu à sa "nature" profonde, ou si l'on veut à sa [15] vocation : l'homme n'est qu'une créature, et pourtant, par nature et par vocation, il est fait pour être divinisé, il est appelé à devenir Dieu. S'il en est bien ainsi - et c'est ce qu'il faudra montrer d'abord - il est bien évident qu'il ne peut pas par lui-même atteindre ce pour quoi il est fait, ce à quoi il est appelé. Seul, assurément, Dieu peut diviniser un être qui n'est pas Dieu par nature. 

    L'incapacité de l'homme par rapport au salut vient en second lieu de la "condition" dans laquelle il se trouve en ce monde : l'homme est dans une condition consécutive au péché, une condition d'opacité voire de refus par rapport à Dieu, et qui l'entraîne irrésistiblement vers la mort et la perdition. De l'esclavage du péché - dont il nous faudra ensuite mesurer la violence - seul Dieu peut, gratuitement, libérer un être qui n'est enclin, de lui même, qu'à s'enfoncer toujours davantage dans sa propre déchéance. 

    Que l'on considère donc le salut selon sa face de divinisation ou selon sa face de sauvetage du péché et de la mort, il ne peut jamais être que l'oeuvre de Dieu, le don absolument gratuit de Dieu. 

    Et, d'un côté comme de l'autre, l'homme apparaît comme un être fait, certes pour le salut, c'est-à-dire pour la vie, la liberté, le bonheur, et finalement la divinisation, mais radicalement incapable d'y atteindre par lui-même. 

    Dieu l'a créé ainsi. Dieu, en le créant, par son acte créateur même, l'appelait au salut, le sachant pourtant absolument impuissant à "faire son salut" par lui-même. C'était faire de l'homme un "être à sauver" (Cf. Saint Irénée - Adv.haer.,III,22,3) ; c'était même d'avance - car Dieu ne peut renier sa sagesse ni son amour - s'engager à faire Lui-même les frais du salut de l'homme, et à le lui offrir gratuitement. 

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • L'au-delà : projection d'un désir ? Karl Jaspers (3)

     60  La philosophie de Karl Jaspers tourne également autour de 61 l'homme, de sa liberté existentielle, de son être-soi dans la communication avec autrui. C'est un fait de portée considérable que l'homme soit exposé sans cesse à des crises profondes et tombe inéluctablement dans des situations où il touche à des limites : " situations-limites" - le fameux mot clé de la philosophie de Jaspers dans l'expérience angoissante du caractère inévitable du combat, de la souffrance, de la faute, dans l'expérience du destin immuable, dans la mort d'un être cher ou dans la pensée de sa propre mort. Partout ici-bas menacent l'échec, la désespérance, le désespoir nihiliste. Peut-on y échapper ? Seulement en acceptant cette situation, en y consentant sans réserve, en acquiesçant même à la mort.

    Un saut hors du désespoir, vers l' être-soi et vers la liberté, doit être fait. Un saut qui n'est possible que si l'homme se reconnaît comme doté par autrui, tout comme il peut faire l' expérience qu'il ne s'est pas créé lui-même et doit son existence à autrui.

    C'est en effet dans la plus extrême situation d'échec qu'il devient possible pour l'homme de faire l'expérience fondamentale de cette "transcendance" qui ne s'identifie pas au monde, et sans laquelle l'existence humaine, au vrai sens du mot existence, ne serait pas possible. Si les hommes peuvent traverser des situations limites, s'ils peuvent tenir sans broncher, même dans la mort, ce n'est pas par eux-mêmes, mais grâce à un "secours", différent de tout secours venant de ce monde, et que seule peut connaître d'expérience la foi philosophique ; oui, une foi ; mais selon Jaspers une foi sans révélation, une foi pour laquelle une seule chose est certaine, c'est qu'il y a une transcendance, sans qu'on puisse dire ce qu'elle est. Ainsi, selon Jaspers, la dureté de l'existence ne peut être contournée, mais c'est en elle qu'on peut justement appréhender la transcendance.

    C'est pourquoi il s'oppose à toute tentative visant à donner valeur absolue à la réalité, fût-ce à la vie et à la mort : si l'on donne valeur absolue à la vie indépendamment de la mort, on perd de vue la transcendance, pour ne plus voir qu'une existence qu'on imagine prolongée jusqu'à l'infini. Si l'on donne valeur absolue à la mort, la transcendance est occultée, parce qu'il ne reste que l'anéantissement. Mais si vie et mort sont identiques - ce qui n'a aucun sens pour notre esprit, de sorte que, dans l'effort pour penser cela, s'accomplit le passage à la transcendance -, la mort 62 n'est pas ce qui est visible dans la matière morte (celle qui n'est pas encore vivante, ou celle qui ne l'est plus comme dans le cadavre) ; la vie n'est pas ce que laisse voir la vie indépendante de la mort, ni la mort indépendante de la vie. Dans la transcendance, la mort est accomplissement de l' être en tant qu'il est vie unie à la mort."

    Que peut-on tirer de la comparaison de ces trois positions philosophiques ? - Ici encore il ne s'agit que d'un bilan provisoire.

     

                                                                                               A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? Ed du Seuil , 1985 ISBN 978-2-02-008604-2

     

     

     

     

     

     

  • Qui me voit

    " Qui me voit voit le Père " ( Jn 14,9). Qui me voit en croix voit le Père qui lui dit, dans sa Parole, qu'il n'a aucun dessein de domination sur lui. C'est même le seul dessein dont on peut être sûr. Il est tout de même libérateur de penser que notre existence repose sur une relation pure de toute domination, sur une relation qui n'a aucun projet de domination sur nous. Est-ce la caractéristique des relations que nouent entre eux les chrétiens ? C'est à eux de le dire. Mais si c'était vraiment le cas, cela se saurait. Hélàs ! je crois que nous en sommes encore à une vision esclavagiste des relations humaines et des relations que nous avons avec le Créateur. Si nous en libérions notre coeur, tout pourrait commencer différemment. 

    (...)

    Si nous nous mettons à aimer Dieu, nous ne pourrons pas lui faire l'injure de l'accueillir, lui absolument aimable, et, en même temps, d'avoir avec les autres des relations qui nient cette puissance démunie de toute domination. Nous ne pouvons pas faire à Dieu l'injure de rêver avec lui de cette relation pure de toute domination, et de vivre une relation pleine de domination avec les autres. "Ayez les mêmes sentiments que le Christ Jésus". (...)

    (...), il ne s'agit cependant pas de tomber dans le culte de l'impuissance. Il ne faudrait pas que des chrétiens plus ou moins masochistes s'orientent dans cette direction-là. Il s'agit plutôt de découvrir la puissance capable de faire éclore la liberté, parce que c'est cela la création. (...)

    Pierre Ganne - Etes-vous libre ? - Anne Sigier , 2008 pp. 119-121    

  • quand la vérité devient répressive

    (...) il nous faut éviter ce divorce catastrophique du couple vérité-liberté. Et cela  nous concerne personnellement. La vérité de l'homme ne peut se trouver que dans une relation de liberté avec les autres et avec Dieu, une relation de liberté où se révèle la vérité. C'est la définition même de la foi évangélique : "La vérité vous rendra libres." On peut aussi dire : " La liberté vous rendra vrais, vraiment hommes."

    Dans notre monde, le divorce entre la vérité et la liberté est poussé très loin. Et quand il s'installe dans le coeur d'un homme, celui-ci est complètement déshumanisé. Alors la vérité devient répressive. Le concile de Vatican II a justement fait réfléchir et a favorisé l'élaboration de textes sur la liberté de conscience. Des résistances, il y en a eu ! Elles venaient d'une conception de la vérité conçue indépendamment de la liberté et sous des formes naïves qui ont subsisté pendant longtemps dans l'Eglise. Le pape Jean-Paul I er disait qu'il avait été, au départ, un peu réticent et presque scandalisé par certains textes conciliaires parce qu'il vivait de cette conception  très répandue selon laquelle la vérité a tous les droits, tandis que l'erreur n'a pas de droits. Elle n'a pas le droit de s'exprimer puisqu'elle est l'erreur !

    Mais la vérité et l'erreur ne sont pas sujets de droits, ce sont la femme et l'homme qui sont sujets de droits. Dire que la vérité a tous les droits ne veut rien dire. La vérité n'est pas un sujet juridique ni même un sujet à quelque titre que ce soit. Le sujet, c'est l'homme. C'est dans le coeur de l'homme que la vérité se concrétise et se déploie, grâce à la liberté, et c'est la liberté qui rend vrai. Sinon, tous nos beaux discours aboutissent à des conclusions totalitaires.... (pp 56-57)

    P. Ganne - Etes-vous libre ?  - Ed Anne Sigier 2008 - ISBN 978-2-89129-556-7

     

  • notre adhésion à l'Eglise

    (...) Notre adhésion de foi à l'Eglise peut comporter des parasites, des virus, qui l'infectent. Nous formons alors une Eglise d'irresponsables, une masse de chrétiens irresponsables, la responsabilité étant réservée à certains membres de l'Eglise, regroupés au sein du clergé. Ce système-là, le clérical, est celui de tous les totalitarismes (car il y a aussi des cléricalismes politiques). Comment sortir de cette situation ? Ce n'est pas en l'inversant simplement, comme font certains laïcs qui jouent au curé et qui ne sortent pas du cléricalisme en entretenant un ressentiment contre le clergé.

    Cet infantilisme peut parasiter un immense groupe comme celui que forme l'Eglise. Les déperditions sont alors terribles. Il faudrait faire l'histoire de l'irresponsabilité organisée dans l'Eglise - des historiens et des sociologues l'ont déjà d'ailleurs tentée. Nous demandons souvent à l'Eglise de nous décharger de nos responsabilités, justement. Nous lui demandons des réponses toutes faites qui nous tireraient automatiquement de l'angoise existentielle. Or, l'angoise d'exister peut-être positive si j'y réponds par moi-même, ce qui ne veut pas dire par moi seul.

    (...)

    Il peut y avoir une adhésion à l'Eglise pour participer à une puissance collective. Il n'est pas douteux que dans le passé, les Eglises ont été des puissances du monde, des puissances culturelles et des puissances politiques, directement ou indirectement. Le contraire aurait été étonnant. Du fait de son existence dans le monde, un groupe énorme a nécessairement une influence politique et culturelle. La question se pose : "Que fait-on de cette puissance ? La considère t-on comme l'essentiel ? Ne fonde-t-on pas son espérance sur cette puissance ?" - ce qu'il ne faut jamais faire car c'est de l'idolâtrie.

    Or, beaucoup de chrétiens, dans leur inconscient, adhéraient à l'Eglise parce qu'ils avaient la satisfaction de participer à un groupe puissant et qu'ils interprétaient cette puissance comme une puissance politique, ou comme une puissance culturelle, ce qui fait plus "distingué" que le politique, mais ne vaut guère mieux dans la mesure où il s'agit de domination. (...)

    La "chrétienté" aussi possède le pouvoir de créer l'illusion. Quand un groupe chrétien est assez considérable, assez massif dans une région ou un pays (comme c'est arrivé dans les siècles passés où presque tout le monde était chrétien, ceux qui ne l'étaient pas faisant parfois semblant de l'être pour avoir la paix), on se dit, implicitement : "Voilà, l'avenir de la foi est assurée !" Tous les gestes sont chrétiens dans les églises, dans les familles, dans les relations...Or, il s'agit dans les faits d'une illusion de chrétienté, une illusion assoupissante qui nous fait oublier que l'éducation de la foi est une éducation de la liberté, dans le rapport à Dieu et aux autres, et qu'une éducation de la liberté ne peut se faire par le seul conditionnement. (pp. 50-53)

    Pierre Ganne - " Etes-vous libre ?" Ed. Anne Sigier 2008 - ISBN 978- 2 - 89129 - 556 - 7

     

  • Autonomie et liberté

    (...) ce qui est très frappant, c'est que à la source de tout l'athéisme contemporain, c'est la confusion entre le Créateur et le Père qui est cause des oppositions si violentes à l'égard de Dieu. Pensons à Feuerbach, qui a joué un rôle décisif dans la genèse de l'athéisme contemporain ; pour lui, Dieu n'est qu'une projection des nostalgies humaines, de notre soif d'infini. La confusion radicale de Feuerbach consiste à confondre l'intentionnalité infinie de notre vie spirituelle et l'infini ontologique. Par le fait même, si nous sommes créés par Dieu, il n'y a pas d'autonomie possible, il ne peut pas y avoir de liberté. Feuerbach confond l'être et la vie, et en les confondant il voit une contradiction entre la dépendance dans l'être et l'autonomie du vivant, la liberté de l'esprit.

    La créature, comme créature, est dépendante de Dieu (c'est évident). Le vivant, comme vivant, est autonome, et l'homme libre, comme homme libre, a son autonomie. Feuerbach confond l'être et la vie (comme le fait toute pensée idéaliste) ; et après lui tous les autres ont répété cette confusion jusqu'à Sartre.

    Si on fait cette confusion, le Créateur devient insupportable, c'est clair. Or nous avons, au niveau humain, l'expérience de l'autonomie de notre vie, de l'autonomie de notre liberté, mais nous n'avons pas l'expérience de notre dépendance à l'égard du Créateur. C'est seulement dans la foi que nous adhérons à cette dépendance. dans la foi, en effet, nous reconnaissons que nous sommes une créature de Dieu ; mais au niveau philosophique, au niveau humain, nous n'avons pas l'expérience de notre dépendance à l'égard de Dieu - tout en ayant, encore une fois, celle de notre autonomie au niveau vital. C'est pourquoi on oppose les deux et la confusion se fait très facilement, et au nom de l'autonomie vitale on refuse la dépendance à l'égard d'un Dieu créateur.

     

     

    Marie-Dominique Philippe - Suivre l'Agneau t.2 -Ed. St Paul 1999. pp 239-240

    ISBN : 2 85049 781 9

    Les ouvrages ainsi que les conférences  de Marie-Dominique Philippe sont disponibles à Notre-Dame de Rimont (71390 Fley. Site internet : www.stjean.com)

  • chemin de pardon (2)

    La réalité du pardon est centrale dans la foi chrétienne, car elle constitue l'expérience la plus radicale du caractère absolument asymétrique de notre relation à Dieu. Non seulement Dieu est notre créateur, mais lui seul peut faire de notre réponse à son amour  l'accomplissement de notre liberté. Le sentiment de notre impuissance fait partie du chemin de la foi et nous confronte à la gratuité de la fidélité divine. Cette expérience par excellence du salut en Jésus Christ peut, comme toute chose, être pervertie lorsqu' une gestion tout humaine de notre sentiment de culpabilité prend le pas sur la rencontre du Tout Autre. Cette libération intérieure qu'est la réception effective du pardon n'est certes pas programmable et ne saurait être instrumentalisée comme moyen de salut. La confession du péché, lorsqu'elle résulte plus de l'attention à notre sentiment de culpabilité que de l'écoute de la Parole, loin d' être libératrice dramatise notre responsabilité sans permettre une véritable dessaisie de soi dans la confiance en Dieu. La foi cesse alors d' être un chemin de vie si l'attention portée à la réalité du péché centre le croyant sur la dimension négative de son existence. Cela survient lorsque l'exercice scrupuleux du devoir religieux d'introspection prévaut sur cet appel intérieur de la Grâce que traduit une authentique contrition.

    La confession du péché devrait être en tout état de cause un véritable décentrement de soi, une ouverture sans condition à la lumière et à l'amour de Dieu. Elle doit dépasser le stade de l'examen de conscience pour devenir cette audacieuse intrusion dans l'abîme de la miséricorde par-delà tout sentiment de misère ou de culpabilité. La véritable confession du péché est confession de la foi, confiance radicale, saut sans garantie dans l'Infini de l'amour. Le sentiment de culpabilité, comme réalité aussi bien morale que psychologique, fait place alors à la reconnaissance libératrice du péché: la vérité de notre être devant Dieu, au regard de sa sainteté infinie, est que nous ne sommes que péché. Le scandale d'une telle affirmation n'est autre que le scandale de la Croix sur laquelle Dieu s'est fait péché pour nous (cf. 2 Co 5,21). La miséricorde de Dieu que Jésus révèle est à la mesure de l'infinie distance qui nous sépare de sa sainteté. Non seulement le Père ne retient contre nous aucune dette, mais il s'identifie en son Fils à notre perdition pour nous unir à lui. S'ouvrir sans limites à son pardon, c'est laisser ce dynamisme de l'amour divin nous conduire peu à peu à la suite de Jésus dans la liberté des enfants de Dieu.  

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008 pp.100-101

  • Pêcheurs d'hommes

    Luc 5, 1-11

    "Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." L'image est saisissante. Pierre et ses compagnons comprennent confusément que leur existence va prendre un tournant radical. Que Jésus les invite à abandonner leur métier pour une mission d'un tout autre genre. " Pêcheurs d'hommes " : combien d'adolescents fervents n'a-t-on pas fait rêver sur cette fascinante définition de la vocation apostolique ?

    Mais combien d'esprits, aussi, n'ont-ils pas ressenti comme une gêne, comme un recul devant l'ambiguïté d'une telle expression ? " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras " : belle promotion pour un pêcheur. Mais qu'en pense le nouveau "poisson" ainsi désigné ? Si prendre veut dire aussi attraper, quels malentendus inquiétants peuvent se glisser dans la conscience que l'apôtre pourrait avoir de sa mission ? Craintes d'autant plus légitimes que la comparaison établie par Jésus n'a nullement vieilli avec les siècles...

    C'est bien connu, en effet, il y a aujourd'hui concurrence sévère sur tous les bancs de pêche. Chalutiers de toutes nations croisent au large de nos côtes. C'est à qui aura les moyens de prendre plus et de rapporter chez soi les plus riches cargaisons.

    Or, pour pêcher les hommes aussi, il y a une incroyable concurrence. Partout où des masses d'hommes dérivent entre deux eaux, abandonnés aux courants qui les portent et les déportent à l'aventure parce qu'ils ne savent plus où trouver le sens de leur vie, se sont installées d'innombrables entreprises de pêche.

    Sectes, gourous, idéologies arrivent avec leur attirail parfois très coloré. Tantôt, comme les pêcheurs napolitains, ils font miroiter leurs lumières dans la nuit en guise d'appâts ; tantôt, comme les terre-neuvas, ils jettent les chaluts d'une organisation internationale prospère. Certains admirent l'audace, le dévouement, la force de conviction de ces pêcheurs d'un nouveau genre. Des chrétiens vont jusqu'à se désoler que l'Eglise ne les imite plus assez, que sa flotte de pêche soit désuète et en partie naufragée, que ses filets n'aient plus les mailles aussi serrées qu'autrefois, au temps où, si vous me permettez d'évoquer ce vieil exemple célèbre, en un seul coup  de nasse, un Charlemagne ramenait au port du salut et de la chrétienté tout le peuple saxon...

    " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." La parole de Jésus peut-elle vraiment cautionner toutes les manières qu'a eues le christianisme de prendre les hommes et de les garder ? Comment faut-il l'entendre ? A coup sûr, sans la séparer de la manière même dont Jésus le premier à chercher à "prendre des hommes". Ceux qu'il a pris, il les a appelés mais sans les tromper. Il les a illuminés de sa Vérité mais sans les manipuler. Il les a réconfortés de son Esprit, mais sans leur faire violence. Comme ce serait magnifique si vous tous, qui m'écoutez, vous pouviez attester chacun pour votre part : oui, il en fut bien ainsi pour moi ; il m'a pris, mais pour ma plus haute joie ; il m'a pris et m'a rendu libre !

    (...)

    " Désormais, ce sont des hommes que tu prendras." Entrevoyez-vous maintenant le sens que Jésus donne à cette parole ? Nous n'échappons pas au besoin et à la nécessité d'être pris. Mais on peut être pris comme on le dit d'un prisonnier, et on peut être pris comme on le dit d'un amoureux. Jésus envoie Pierre et les autres disciples pour éveiller tous ceux qui souffrent de n'être pas encore des amoureux de la lumière et de la vérité, des amoureux de la vraie vie et du vrai partage (...) pris, c'est-à-dire éveillés, portés à un plus haut niveau de conscience en ce lieu même où leur liberté défendait farouchement ses droits. Pris, cependant ils demeurent libres ; le lieu de leur liberté ne se trouve pas aliéné mais illuminé !

    (...) Désormais, tu seras apôtre et témoin de ma personne, mais en respectant chez les autres ce qui a été respecté chez toi-même. Tu prendras des hommes en éveillant leur liberté et non en l'endormant. En les provoquant à ouvrir les yeux sur le véritable état de leur existence et celle de leurs frères, mais non en les conditionnant par des slogans, des fables, des pressions, des narcotiques ou des chantages.  

     

     

    Albert-Marie Besnard - Du neuf et de l'ancien - Ed. Cerf, 1979. pp. 15-18.20.22-23