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André Manaranche

  • La Foi est-elle une morale ? (1)

    [90]

    La foi est-elle une morale ? Cette question surgit en nous à la vue d'un double phénomène :

    a) D'abord ce que nous avons provisoirement appelé l'ère "post-chrétienne". Pendant vingt siècles, dans une bonne partie du monde, la diffusion de l' Evangile et l'implantation de l'Eglise ont fini par imprégner la conscience humaine, jusqu'à l'accoutumer à des réactions dont on peut dire, pour certaines d'entre elles du moins (goût de la liberté, sens de l'homme), qu'elles sont entrées dans les moeurs ; ce, nonobstant les nombreux accrocs que l'on peut consatater, y compris dans l'Eglise; Or, ainsi que nous l'avons dit, cette éducation morale s'avère ne pas correspondre à une éducation théologale ; bien plus : la réussite éthique de l'évangélisation semble tourner parfois en obstacle à l'Evangile, c'est-à-dire à la conversion effective. Un fleuve puissant a déposé de bienfaisantes alluvions pendant deux millénaires, et voilà que le cours de ses eaux s'en trouve détourné.

    b) Ensuite, l'aveu d'un moralisme, qui sévit jusqu'à l'intérieur de l'Eglise. Il est clair que nous reprochons vivement aux éducateurs qui nous ont précédés d'avoir, en guise de christianisme, enseigné une pure morale, affreusement individuelle de surcroît, avec le culte pharisien de la bonne conscience. Un culte plus une morale étriquée, c'est cette religion stérile que Gaudium et spes (43 § 1) stigmatise chez certains fidèles... Depuis, nous avons réagi vivement ; mais les plus lucides savent bien que le coup de barre bénéfique donné en direction du social, loin de liquider le moralisme en question, l'a simplement fait changer de terrain et d'échelle : l'altruisme ne suffit pas à rendre l'homme théologal. Et le regain d'affection pour l'Ecriture laisse entier le problème de son utilisation : que demande-t-on au texte ? La conversion au Royaume à vie perdue, ou bien la solution immédiate du cas de conscience, à moins que ce ne soit la bénédiction de la solution déjà adoptée ? La généralisation de l'homélie, alliée au désir très légitime de coller au réel, fait de cette question un tourment hebdomadaire pour le prêtre : peut-on demander à l'Evangile du prêt-à-porter moral ? S'y trouve t-il une éthique sociale, opposable aux autres projets humains, en particulier une "politique" ? ... Toutes choses qui appellent une clarification.

    1. Le christianisme n'est pas d'abord une morale

    Cela, pour plusiers raisons :

    A) La Parole de Dieu interpelle l'homme non pas au simple niveau de son agir, mais au plus profond de son "coeur", véritable enjeu du Royaume.

    Même si elle déclenche un "Que nous faut-il faire ?" (Lc 3,10) qui inverse la pente d'une vie pécheresse, la prédication exige avant tout une prise de position envers Jésus-Christ lui-même (Mt 16,15). Il en résulte non pas tant des devoirs particuliers qu'une disponibilité inconditionnelle à se laisser mener par un Autre (Jn 21,18), parce qu'il a aimé le premier (1 Jn 4,19) et s'est livré pour nous (Gal 2,10). Pour cette raison, le croyant se trouve d'abord comme Paul sur le chemin de Damas, immobilisé dans l'écoute   de son Seigneur, avant d'être propulsé sur les chemins du service. Il y a, à la racine de l'attitude chrétienne, une situation silencieusement auditive, en présence d'un Evénement sur l'échéance duquel nul n'a de prise, et qui atteint l'homme dans le sanctuaire même de sa liberté. La chose  est claire pour les apôtres, dont la foi, nous l'avons vu, demeure normative pour toute l'Eglise : le Christ ne leur présente pas d'abord une profession bien définie, avec des activités prospectivement établies et moralement réglées : il leur demande de Le suivre, de marcher avec Lui. Ce faisant, il réclame pour Lui ce qui est le propre de Dieu lui-même : émettre une Parole seigneuriale qui peut exiger de l'homme la remise de cette chose unique : sa vie. Il faudra assurer la permanence de cet événement.

    B) La foi intime bien une obéissance, mais celle-ci n'est pas d'abord d'ordre moral. [92]

    L'obéir qui découle de l'ouïr ne se confond pas avec aucun des préceptes particuliers de notre vie chrétienne : il en transcende la série. C'est pour ne l'avoir pas aperçu que bien dres croyants posent incessamment le faux problème bien connu : " est-ce qu'on s'engage pour Dieu, ou bien pour les autres ?"  Comme si "la foi qui opère par la charité" (Gal 5,6) faisait nombre avec nos motivations morales ; comme si l'amour de Dieu et l'amour du prochain se juxtaposaient et se limitaient mutuellement, au point de nous forcer à choisir entre eux deux. Non : la charité est une plénitude englobante (Rom 13, 8-10). D'ailleurs, à y regarder de plus près, on s'aperçoit que l'obéissance de la foi est moins l'asservissement à une loi que la liberté envers toute loi : le croyant accepte la coulée brûlante de l'Esprit au creux de son coeur (Rom 5,5) , et c'est cette brûlure qui va provoquer en lui l'exigence, bien au-delà de toutes les codifications étriquées. On n'a jamais fini d'aimer. Il serait désastreux de s'éprendre de l'Evangile en l'interprétant comme un Ancien Testament, comme si le Christ, au lieu de nous libérer de la loi, en avait refondu une nouvelle édition revue et corrigée.

    C) Le chrétien se caractérise par la vie dans l'Esprit, non par la vie morale.

    La différence est de taille. La vie morale s'interroge sur le bien et le mal. La vie spirituelle, considérant le précepte comme une simple limite par en-bas, comme une cote d'alerte signalant un danger dans l'amour, comme un seuil au-delà duquel la charité se trouve certainement entamée, s'avance bien au-dessus de ce "minimum vital", qui est plutôt une frontière de mort. Elle progresse dès lors dans une région où n'existe pas de viabilité, et où elle doit, parmi les multiples possibilités de bien faire, se tracer le chemin rigoureusement inédit où il plaît à Dieu de la voir marcher en sa présence. Deux vies, deux esprits : la morale veut "bien faire" ; la vie spirituelle cherche à "plaire à Dieu" (Rom 12,1 sv), ce qui est précisément le sacerdoce baptismal. [93]

    Une comparaison peut aider à comprendre : pour faire une pièce musicale, une fugue par exemple, il faut commencer par étudier un traité de composition, et choisir une tonalité ; pourtant, en ré majeur, et en respectant l'art de la fugue, je puis imaginer des milliers de possibilités ; le chef-d'oeuvre relève, par-delà toute technique et toute correction, de l'inspiration personnelle survenant à un moment donné et par laquelle on se laisse prendre. C'est très exactement cela, la vie spirituelle : non pas contre la morale, mais au-delà. Comme l'a écrit magnifiquement le père G. Duvoisin : " La consécration de soi-même à l'oeuvre du Royaum est... une démission de soi ; elle exprime le passage qui s'accomplit d'une vie à dominante morale à une vie spirituelle : on n'est pas seulement soucieux de bien agir et d'être dévoué à la tâche, dans une action dont on demeure finalement le maître, mais on reçoit cette action du Seigneur, par son Esprit, dans son Eglise, à travers les hommes et les événements intérieurs et extérieurs : comme à la fois ce qui nous configure davantage au Verbe incarné, et nous met plus totalement et efficacement au service de l'Eglise." Tout y est. 

                                                                A suivre...

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui -Seuil, 1968  

  • La symbolique du mal (3) : la connivence existentielle

    156. C'est un fait que la théologie s'est surtout attachée à recenser les dégâts causés par le péché originel dans les individus pris à part, quitte à les relier les uns aux autres par le seul moyen de la génération, c'est-à-dire par le canal d'une transmission biologique. Aujourd'hui, à la suite de certains Pères grecs, nous sommes plus portés à souligner la solidarité humaine : non pas en recourant à l'unité généaolgique (fort improbable, on le sait), mais en indiquant la "connivence existentielle" qui soude les hommes entre eux et conditionne l'exercice de leur liberté. Qu'est-ce à dire au juste ? Nous avons un moyen christologique de le savoir, ou au moins 157. d'en approcher. Nous savons en effet, par la Révélation qui tombe de la croix, que le règne de la disgrâce est l'antithèse du Royaume de grâce. Or, ce Royaume de grâce est une communion dans laquelle le frère est pour son frère un intermédiaire de salut ; car tel est le dessein de Dieu, qui nous offre son amitié par le témoignage de l'autre. Dès lors, la solidarité pécheresse de l'humanité, qui a nom adam, peut être comprise comme un monde mortel, où la communion avec Dieu ne parvient plus par le moyen prévu : la communion fraternelle. Car tout homme, en choisissant délibérément le péché, refuse du même coup d'être pour son prochain un intermédiaire de grâce. C'est le contraire exact de la communauté apostolique, où chaque frère est pour l'autre un vivant évangile. Une telle analogie n'est pas sans mérite; elle réintroduit en effet la réciprocité des consciences, langage si parlant pour nos contemporains.

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968

     

  • La symbolique du mal (2) : péché originel et pastorale

    2°) Du cas abusivement privilégié de l'enfant à l'expérience de l'adulte :

    155. Il est clair que la théologie du péché originel se trouve fortement handicapée par son blocage sur un cas-limite : celui de l'enfant non baptisé, en qui l'on croit rencontrer le type même de la tare "naturelle", puisqu'il est encore incapable d'un péché personnel. On en déduit donc, consciemment ou non, que l'absence coupable de la grâce sanctifiante est une circonstance purement objective, à laquelle l'engagement postérieur de la liberté n'apporte rien de décisif. De là découle, en pastorale, l'injonction de faire baptiser les nouveaux-nés le plus tôt possible : coutume dont le poids se fait, de nos jours, lourdement sentir, parce qu'elle compromet souvent l'évangélisation plus qu'elle ne la favorise...

    Aujourd'hui, nous n'acceptons plus de voir dans l'enfant non baptisé le cas privilégié du péché originel. Nous pensons que la réalisation plénière de ce que signifie Adam ne se trouve que chez les adultes, c'est-à-dire chez celui qui ratifie et accomplit, par l'engagement de sa liberté pécheresse, la situation de disgrâce qui règne historiquement sur le monde.

    Pour la même raison, nous n'acceptons plus de voir dans l'enfant baptisé le cas privilégié de la vie de grâce. Nous pensons que la réalité plénière de ce que signifie le baptême ne se trouve que chez l'adulte, c'est-à-dire chez celui qui accueille, par une adhésion complète et libre, l'offre de salut proclamée par Jésus-Christ... Bref, nous estimons que le lieu de la doctrine du péché originel doit être la liberté d'un homme véritable, qui doit prendre position par rapport à ses pré-dispositions, en choisissant de mourir pour ressusciter. Le personnalisme exige ce déplacement d'accent.

                                                     à suivre...

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968

  • La symbolique du mal (1) : est-ce que les serpents marchaient ?

    154. C'est malheureusement, sous sa déformation augustinienne que la théologie de Paul a fini par se généraliser dans l'Eglise occidentale. La scolastique, bien connue pour sa manie de questionner jusqu'au bout, en a tiré les conséquences les plus baroques ( ce qui nous rend service, d'ailleurs, indirectement), cependant qu'elle aggravait la situation par son chosisme et son statisme. Le concile de Trente n'a pas pu raisonner autrement que dans ce cadre ; et, même s'il ne l'a pas expressément canonisé, il a contribué à l'affermir : la polémique luthérienne n'était pas pour arranger les choses, d'ailleurs...

    Aujourd'hui, sous la poussée de la critique - nous en avons parlé au commencement - la problématique s'avère toute différente. Nous pouvons la caractériser par un quadruple déplacement d'accent :

    1) De l'individualité supposée d'Adam à la personne de Jésus-Christ :

    Nous avons appris désormais, grâce à une meilleure exégèse, et surtout grâce à une interprétation de la symbolique du mal, à dé-mytho-logiser le récit de la Genèse, c'est-à-dire à ne pas bâtir un raisonnement (logos) sur une représentation (mythos). Nous laissons derrière nous, avec beaucoup d'humour, ces questions invraissemblables qui nous accaparaient jusqu'à présent, et qui interrogeaient sur la situation antérieure au péché d'Adam : " Est-ce que Adam était mortel avant sa faute ? Est-ce que les serpents marchaient ou volaient, avant que le péché d'Adam ne les ait condamnés à ramper ? Les panthères mangeaient-elles de la paille avant la chute ? Les ronces n'ont-elles apparu sur terre que depuis la 155. transgression ?, etc." Dorénavant, nous apprécions le péché, l'adam, en contemplant Jésus-Christ, et non pas en inventoriant un hypothétique "avant la faute". Nous christologisons le péché originel, comme toute réalité; seul le Sauveur le révèle, le juge et le détruit : il nous le livre pardonné, nous délivrant ainsi de toute culpabilité morbide. Hors de lui, nous ne pouvons pas comprendre ; nous risquons même de sombrer dans la désespérance.

                                                                     à suivre...

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968

     

     

  • Aujourd'hui et le Siècle à venir

    111. (...) Certes, le Royaume de Dieu se présente comme l'horizon désormais assuré, comme l'avenir indubitable du monde. Mais il n'y a là pourtant aucune idéologie, c'est-à-dire la projection illusoire d'un futur supposé, d'un futur désiré, dont nous tenterions de déduire l'actualité présente. Le christianisme n'annule pas l'histoire au nom d'un "sens de l'histoire", c'est-à-dire au nom d'un combat gagné d'avance, ou du moins cru tel. En effet, si le Ressuscité proclame sa victoire décisive, et nous envoie la publier aux quatre coins de l'univers, c'est pour nous annoncer la réussite du Dessein du Père, non pour nous décourager d'entreprendre quoi 112. que ce soit, comme si tout dorénavant était réglé sans nous au niveau de l'histoire humaine. (...) Que le Royaume vienne ne veut pas dire que le chrétien ait en poche un modèle préfabriqué de société qui le dispenserait de chercher, au ras du sol et en tâtonnant, comme le reste des hommes.

    La connaissance du Sens de toutes choses, à ce niveau, ne lui procure aucune avance sur les autres, ne lui livre aucune clé, aucune grille. Il n'est pas déchargé du fardeau que constitue le risque de toute décision historique, et de son échec éventuel. La foi n'est pas une machine qui pousserait devant elle le convoi de l'histoire, avec, à son tableau de bord, un opérateur rassuré, qui disposerait du plan du réseau. Et certes, quelque chose lui est promis, et Quelqu'un l'attend, par-delà la mort ; mais c'est un stimulant, non un tranquilisant, car il faut préparer "la matière du Royaume des cieux " et réaliser déjà "quelque ébauche du siècle à venir " (Gaudium et Spes 38.1 ; 39,2). Et s'il possède, dans la charité, " la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde " (ibid 48.1), il doit donner en pâture à ce feu, pour l'alimenter, des décisions laborieuses et des travaux difficiles, qui lui interdisent  tout triomphalisme.

    En revanche, le christianisme, parce qu'il n'est pas une idéologie, a mission de rappeler à toute idéologie que l'histoire humaine n'est pas capable de se donner à elle-même sa clé de voûte ; elle ne totalisera qu'au Retour du Christ, c'est-à-dire en se supprimant comme histoire. Même si les plus attentifs au monde sont certains de discerner, au coeur de la Matière, l'appel mystérieux d'un Oméga transfigurant, il n'empêche qu'il faut " soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du Règne du Christ " (Gaudium et Spes 39.2) Ce n'est pas la somme des cités justes qui constituera la Jérusalem céleste. La tentation de l'idéologie, c'est de se muer, sous la poussée même de sa ferveur, en une sorte de foi séculière, qui se présente comme un sens plénier, et se croit capable d'exiger de l'homme une obéissance inconditionnelle.

    A l'encontre de cette prétention, le christianisme entend bien juger, de façon permanente, ces pseudo-religions et ces 113. prophétismes tronqués, pour les soumettre à la radicalité même de son évangile.

    Il se veut plus révolutionnaire que la révolution, laquelle s'enlise rapidement dans sa victoire, et se dégrade  sans peine en tyrannie établie.

    Il se veut plus pacifique que toute non-violence parce qu'il désarme l'agressivité en son centre le plus profond.

    Il se veut plus universel que toutes ces coalitions, même à échelle largement internationale, car il n'exclut personne de l'offre du salut.

    Il se veut plus novateur que toutes ces rénovations au souffle court, et rappelle à tous les positivismes, ceux de l'insurrection comme ceux de l'ordre, que le Règne de Dieu n'est le fruit d'aucun déterminisme. Il entend pouvoir apprécier, à son niveau, les entreprises humaines, y compris les plus apparemment inéluctables, leur interdisant de se décerner une totale innocence (et encore moins une sacralisation ), car elles ne peuvent pas ne pas tremper dans le péché du monde.

    Ce faisant, il se présente comme l'unique Evangile, seul capable de réclamer une véritable foi, au sens le plus rigoureux du mot.

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968

  • Nul n'est plus élu qu'un autre

    110. (...) Aucune ségrégation humaine ne tient plus, dès lors que je dois considérer en quiconque " ce frère pour qui le Christ est mort " ( 1 Co 8,11). Ainsi, nul n'est plus élu qu'un autre, et aucun n'est exclu du Royaume. La frontière du bon et du mauvais ne passe pas entre des groupes, mais au plein centre du coeur de chacun ; nul ne doit partir en guerre contre son prochain mais il est invité à tourner contre son propre péché le glaive impitoyable de la Parole de Dieu, à se faire violence à lui-même. Et certes, la vie politique et la vie économique appellent inévitablement des affrontements et des luttes, même entre chrétiens, car le Christ n'a pas encore achevé de rassembler son propre Corps dans la parfaite unité. Ces combats, il ne faut pas hésiter à les entreprendre, encore qu'ils ne se mènent pas de n'importe quelle façon ; mais nous ne devons jamais transformer l'autre - individu ou collectivité - en Bête d'Apocalypse ; nous ne devons pas nous livrer avec lui à une guerre sainte, dont l'enjeu serait son anéantissement, sa descente aux enfers. Faute de quoi nous changerions 111. de foi, de Rédempteur, de salut, d'Eglise. En des temps où la clarté était rare, Madeleine Delbrel écrivait très justement : " L'amour du Christ est universel. Tout amour des uns qui nous ôte de l'amour des autres n'est pas amour du Christ. " Et plus récemment, le Concile apporte son autorité, en déclarant, à propos de la tâche sacerdotale : " En bâtissant la communauté des chrétiens, les prêtres ne sont jamais au service d'une idéologie ou d'une faction humaine ". (P.O. 6) Il n'y a donc d'immaculée conception d'aucune collectivité humaine...."

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968 

  • Jésus Serviteur

    95. (...) Sans doute faut-il s'élever contre cet abus, qui consiste à réduire le christianisme au message de la Résurrection (et certes !), en escamotant la vie terrestre du Sauveur comme insignifiante, voire comme problématique. La lumière de Pâques n'estompe pas le reste de l'Evangile, mais l'éclaire et le met en valeur ; elle fait apparaître, dans ce Ressuscité, obéissant à en mourir, Quelqu'un qui a vécu toute son existence comme un service : service du Père dans le service des hommes (Mc 10,45), indissolublement. En d'autres termes, le Christ prêché comme Seigneur, et proposé comme tel à notre foi, n'est pas un autre que le Jésus prêchant le règne de Dieu, et s'y soumettant lui-même jusqu'au bout de ses forces. Et si la Nazaréen a été fait Christ et Seigneur ( Ac 2, 36), c'est justement pour avoir réalisé lui-même le contenu de sa prédication, pour avoir 96 satisfait de façon exhaustive et exemplaire aux exigences absolues du règne de Dieu, tournées contre sa propre vie. " C'est à cause de cela qu'il a été exalté " (Ph 2,9)

    La Résurrection est bien la glorification du serviteur, et la foi s'adresse à la totalité du mystère de Jésus-Christ. C'est vainement qu'on opposerait à une ethique pré-pascale un kérygme post-pascal : la prédication primitive s'insurge contre cette disjonction du croire et du faire, parce que, pour elle, le Seigneur proclamé n'est autre que le serviteur exalté.

    Dès lors, la vie chrétienne, loin de juxtaposer une doctrine et des oeuvres, communique ce dynamisme profond, où le théologal et le moral s'unifient dans le service. Hors de là, il n'y a qu'abstraction et que faux problème. L'expérience spirituelle, et elle seule, peut nous faire comprendre cela.  L'unité ne se décrète pas : elle se vit. Tant que nous ressentons un écartèlement, voire une opposition, entre la foi et les tâches humaines, ou entre les deux volets de l'unique commandement d'aimer, nous manifestons par le fait même une insuffisance de profondeur et de radicalité dans notre don à Jésus-Christ. Le Seigneur  n'a jamais été tiraillé entre deux fidélités antagonistes ; il ne nous a pas aimés comme l'antithèse de son Père. S'il est entré en agonie, c'est à cause du péché.

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968

  • dans un certain humus

    87. Si la Révélation de l'Amour divin nous atteint au plein coeur d'un drame historique, c'est pour nous apprendre en définitive notre structure. La Croix fait découvrir la Création : le même Dieu qui nous pardonne nous a déjà donné ; le Rédempteur ne fait pas alliance avec la créature d'un autre Dieu : " Le même Dieu est à la fois Créateur et Sauveur " (Gaudium et spes, 41.2). Le péché n'est donc pas la seule articulation entre le Seigneur et nous, même si l'aveu est le point de départ de la foi. L'économie du salut s'épanouit en anthropologie, d'un même et unique mouvement. Et la Révélation, pour s'être opérée progressivement dans l'Histoire, nous manifeste un Amour total dès l'origine, Dieu s'étant pleinement engagé dès la création. Si nous n'étions pas déjà suscités par sa Parole créatrice, nous ne pourrions pas saisir sa Parole de pardon. Le Père n'a d'ailleurs pas deux Paroles.

    Si Dieu est rencontré comme l'Epoux, il est aussi reconnu comme notre Père : l'Ecriture  utilise les deux symboles. Il n'est donc pas seulement l'Amour que l'on choisit, mais aussi l'Amour que l'on ne choisit pas, l'Amour dont on se découvre pétri. Nous ne sommes pas branchés sur lui par une rencontre purement fortuite, mais par notre contingence même, à la racine de notre existence. Nos questions " religieuses " proviennent de là : " Tu 88. nous as faits pour toi, et notre coeur ne connaît  aucun répit jusqu'à ce qu'il trouve son repos en Toi (cf. Gaudium et spes, 21.7)

    Si la foi chrétienne est nécessairement un acte libre, elle n'est pas l'assentiment à une vocation facultative, mais la découverte de notre destinée plénière, du seul humanisme qui ne soit pas tronqué (ibid., n° 19.1) Par ailleurs, si un christianisme sociologique est indigne de ce nom, il est clair que la foi ne trouve de racines solides et n'opère sa croissance que dans un certain humus : les missionnaires le savent bien. L'Eglise n'est pas un pur baptisme, c'est-à-dire une congrégation d'adultes, orphelins et célibataires, partant à zéro individuellement au passage d'une pentecôte problématique.

    Enfin, si la Christ instaure le culte spirituel, à célébrer avec les tâches humaines quotidiennes, il n'est cependant pas venu nous dire que les processus de ce monde, biologiques, politiques et économiques, menaient d'eux-mêmes au Royaume. Il accrédite son Eglise comme le signe obligé de son Salut, non, certes, en marge de l'humanité, mais avec une tâche spécifique et irréductible. Il a confié à ses apôtres le soin de transsubstantier un pain qui n'est que " la matière du Royaume des cieux "  (ibid 38.1). S'il a vraiment aboli la catégorie du sacré (ce qui cristallise en marge du profane), c'est pour lui substituer celle du sacrement (ce qui permet au monde de faire sa Pâque) : notion qui fait défaut à la théologie protestante. Enfin s'il a uni indissolublement les deux premiers commandements , amour de Dieu, et amour du prochain, il n'a certes pas englouti  le premier dans le second. Il se manifeste dans le frère à aider, sans pour autant s'y dissoudre ; la foi oeuvre par la charité, mais ne s'y résorbe pas.

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968 

     

  • la libre initiative du Père

    85. Il est exact que le christianisme n'est pas le fruit d'un effort humain, qu'il n'est pas une " religion " au sens où Marx dit que "c'est l'homme qui fait la religion " : il est le résultat d'une libre initiative du Père, qui veut entrer en communion avec nous, ainsi que le rappelle la constitution Dei Verbum, n° 2.

    Il est vrai, du même coup, que le lieu privilégié de la manifestation de notre Dieu, ce n'est pas d'abord le cosmos (comme dans les religions naturalistes), ni même la conscience (comme dans les piétismes), mais bien l'histoire humaine, où se manifeste à nous le Fils unique devenu chair. La foi est l'accueil de cet événement;

    Il est vrai, par conséquent, que le lien instauré entre le Père et chacun de nous n'est pas un sentiment inné de sujétion à une Grandeur, mais une Alliance, c'est-à-dire un amour rencontré et accueilli, une prédilection impossible à déduire ; l'homme religieux éprouve une déférence pour la puissance qu'il soupçonne, le chrétien se reconnaît choisi par une Tendresse insoupçonnée.

    Il est vrai encore que la foi authentique est un acte libre, personnellement consenti, une réponse consciente à une vocation perçue, et non une pure intégration de fait à une religion "sociologique" ; une adhésion plus qu'une adhérence. Vatican II se félicite d'ailleurs de ce que la société nouvelle "exige une adhésion 86. de plus en plus personnelle et active à la foi" (Gaudium et spes n° 7.3). 

    Il est vrai, enfin, que le Christ instaure la critique de la religion, qu'il dépasse la scission du sacré et du profane, qu'il établit le culte en esprit et en vérité, c'est-à-dire le sacerdoce spirituel que le croyant offre lui-même en tous temps et en tous lieux, par l'éxecution amoureuse de ses moindres gestes quotidiens. La constitution Lumen Gentium vient aussi de le rappeler (n° 10 et 34). Il est vrai que le Christ  ne vient pas créer un homme religieux : il se présente comme l'Homme tout court, dans sa vocation intégrale (Gaudium et spes, n° 11.1 ; 57.1) ; qui le suit ne devient pas un autre homme, mais plus véritablement homme (ibid., n° 41.1)

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968 

     

  • Adorateurs de Baal (2)

    65. Apparemment, c'est toujours de la "religion", et tout semble sauf. On prie ( "Seigneur, aidez-nous à...") On cite l'Evangile tant et plus ("n'est-ce pas ce que dit Luc ?...) Mais la prière est une incantation faite à un potentiel. Et l'Ecriture n'est plus qu'un réservoir de citations, dans lequel on puise à l'occasion, pour justifier des positions économiques ou politiques prises à l'avance, et pour lesquelles on cherche simplement une caution sacrée.

    A la limite, le mystère de Jésus-Christ n'est plus que la simple allégorie de nos engagements, lesquels lui confisquent tout rôle salvifique ; et notre incarnation périme la sienne. Il y a comme un transfert, une substitution de foi; déchristification ou dé-yahvisation : cela revient au même, d'un Testament à l'autre : l'homme prend la direction des événements, s'adjuge le salut du monde, et convie "Dieu"  à se faire le laquais de ses prouesses. Bref, le monde à l'envers.

    Dans le même temps, il y a gros à parier que la divinité, ainsi annexée, retombe dans le particularisme : le baal est le serviteur d'un clan, qui s'estime plus messianique qu'un autre, et le compromet dans son combat. C'est un " Gott mit uns ", le totem d'une idéologie, le garant d'une guerre "juste". La divinité se trouve ainsi très localisée : elle est de tel côté, de tel parti, de telle race, de telle classe ; et des exégètes patentés se font fort de montrer que, dans le déroulement des événements, "Dieu est ici" ou "Dieu est là" ; que "là est le péché" et "là est la grâce" ; que "Dieu le veut"...

    Et l'on songe nécessairement à la parole de Jésus : " Alors, si l'on vous dit : Tenez, voici le Christ, ou bien : Le voilà, surtout, n'en croyez rien " (Mt 24,23). Car, ce "Dieu" qu'on croit  surprendre en flagrant délit d'apparition, et dont on guette maladivement les moindres théophanies, risque bien de n'être qu'un faux messie de plus.  Harvey Cox a bien raison, dans sa Cité séculière, de montrer que Jésus mène jusqu'au bout la lutte contre  les baalim, commencée dans l'Ancien Testament.  Son Ascension vers le Père réalise, en effet, une totale dé-spatialisation de la divinité. Il ne faudrait pas régresser en-deçà : dans une civilisation qui se caractérise par une grande mobilité, le moment serait mal choisi !... Mais ne soyons pas injustes : cette "baalisation " de la foi, dont nous décrivons les effets chez certains hommes d'action, l'homme de prière n'en est pas à l'abri. Il peut aussi réduire son " Dieu" à n'être 66. que le chevalier servant de sa petite perfection personnelle, le fournisseur de ses états d'âme. Tant il est vrai que la divinité s'annexe aussi bien à une oisiveté qu'à une besogne. Et il s'en faut que toute oraison soit une véritable expérience de Yahvé !  (...)

    Qu'on entende bien : le Sinaï, où se fait l'expérience de Yahvé, ce n'est pas un endroit où il faudrait se rendre (encore qu'une  démarche, qu'un déplacement, puissent être d'un grand secours) ; ce  n'est pas non plus un moment (encore que la prière de contemplation soit le temps privilégié de cette découverte). Le Sinaï, c'est avant tout une manière de rencontrer Dieu, non pas comme la déduction de notre intelligence, non pas comme l'appoint moral de notre activité, mais tel qu'en lui-même, comme le fondement de toutes choses : comme la totale et imprévisible gratuité  qui s'est manifestée un jour en Jésus-Christ, et appelle notre émerveillement.

    Faute de quoi, la foi risque de se dégrader, dans une inflation verbale qui ne recouvre plus aucune expérience profonde. La présence divine est décrétée : elle n'est plus vécue. Des déclarations répétées peuvent masquer une absence. 

     

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968 

  • Adorateurs de Baal (1)

    63. A l'époque d'Elie, Israël se trouve depuis longtemps en Canaan et il s'est adapté à la civilisation de ce pays; il a appris l'agriculture et l'élevage sédentaire du gros bétail. Après une longue période de nomadisation, cette existence lui fait l'effet d'une gigantesque mutation, pour prendre le langage de Gaudium et Spes (n° 4-10). et voilà que sa foi vacille tout à coup, passant par une crise grave, par un "malaise", dirions-nous. Car le monde où il vit présentement lui semble totalement étranger à Yahvé : totalement sécularisé, selon notre langage actuel. Yahvé "n'est pas de ce pays" (pour reprendre les paroles d'un beau negro spiritual) : il est d'ailleurs du Sinaï, de "là-bas" (...) Et même si la distance ne le gêne pas, puisqu'il pourrait 64. intervenir en un clin d'oeil (Jg 5,4), il ne semble pas appartenir à l'univers familier, à la vie quotidienne. 

    Sur place, la foi paraît inadaptée aux circonstances, impropre aux besoins journaliers, inapte à résoudre les problèmes  de l'actualité "dans le monde de ce temps". Le Yavhisme est "désincarné", il n'est pas "dans la vie", il ne sert à rien, il est inutilisable. Yahvé pour quoi faire ? ...

    Les soucis des hommes n'ont rien à voir avec la religion que tonitruent les prophètes, et qui consiste avant tout dans le respect de l'Alliance. A cent lieues de cette préoccupation théologale, les gens, parce qu'ils veulent vivre et réussir, s'absorbent dans les tâches de l'heure : ils désirent avant tout que la pluie vienne en son temps, que les champs produisent, que les troupeaux se multiplient. Mais, pour tout cela, peut-on encore compter sur Yahvé.

    Le souvenir d'une très ancienne libération, racontée par les aïeux dans les soirées de prière, qu'en a-t-on à faire présentement ? Comment Yahvé supporterait-il la comparaison avec les divinités païennes d'alentour, autrement efficaces ? La fécondité de la terre et des troupeaux n'est-elle pas une "valeur" digne d'attention, et que la foi risque de minimiser, dans la stérilité d'une expérience hasardeuse 

    C'est alors que se présentent, séduisants, les baalim locaux : divinité des sources, des bosquets et des collines, procédés brevetés efficaces, d'où les anciens habitants tenaient leur supériorité technique et culturelle; ne faut-il pas s'adapter à ces pratiques, comme on s'est adapté à l'ensemencement et aux lois de la culture ? Yahvé n'est-il pas dépassé ? Et l'on se livre au paganisme avec frénésie...

    Baal, qu'est-ce au juste ? Essentiellement  une réduction de la divinité à une rôle énergétique. Dieu n'est plus la toute première option de la conscience : il n'intervient qu'en second, de biais (de façon "oblique", dirait saint Ignace). Il est précédé par un choix plus absolu que lui, et qui s'adjuge l'acte de foi, l'adoration. Il n'est plus le Seigneur, mais une énergie mise en exploitation, à des fins de fécondité (nous dirions : d'efficacité). On ne le sert plus ; on s'en sert, et sur commande. Il ne précède plus : on l'attelle (c'est la seule chance de survivre qu'on lui donne). Il n'a plus droit au portail royal ("Levez-vous, portes éternelles ; qu'il entre le roi de gloire !") : on le prie de passer par la porte réservée aux fournisseurs, de prendre l'escalier de service.

    A suivre

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968

     

  • à main forte et à bras étendu

    61. Yahvé, c'est celui qui se révèle d'une façon non pas étrangère, 62. mais étrange, selon son absolue liberté. Il n'est pas lié à un lieu plus qu'à un autre, parce qu'il se révèle sur une montagne située en dehors du chemin des hommes, et qu'on atteint seulement au terme d'un laborieux détour, après un total dépaysement.

    Il n'est pas lié à un instant plus qu'à un autre, parce que, sur cette montagne, il se permet de tarder (Ex 32,1), signifiant par là qu'il se manifeste quand il veut, et que nul ne peut lui intimer des sommations pour le faire descendre à sa guise.

    Il n'est pas lié à une figure plus qu'à une autre, et récuse catégoriquement toutes celles que l'homme tenterait de lui donner, même pour lui faire fête (Ex 32,5); car personne ne peut avoir prise sur lui. Tout cela, le diacre Etienne l'a fort bien compris après la Pentecôte (Ac 7, 35-50). Bref, Yahvé se révèle dans des phénomènes de rupture, au-delà même du prodigieux, dans un souffle imperceptible (1 R 19, 11-12).

    Le prier, c'est accepter la privation de toute image, même sacrée : ce n'est pas pour rien que l'Evangile lie la prière avec le jeûne, et la retraite avec la tentation. Car Yahvé est éprouvant : le Christ, au désert, l'a lui-même expérimenté.  

    Yahvé, c'est au rebours d'Elohim [Elohim, mot pluriel, correspond à ce que nous nommerions aujourd'hui la divinité], celui qui ne demande ni culte ni sanctuaire. Au Sinaï, lui seul fait quelque chose, à quoi le croyant acquiesce, dans cet abandon total que la Bible nous dépeint de deux manières : se déchausser devant le Buisson (Ex 4,5), se voiler le visage dans la brise qui passe (1 Ro 19,13). Aucune liturgie, aucune pierre dressée, aucune dédicace ; l'homme ne touche à rien, en ce lieu qui ne lui appartient pas, situé qu'il est sous la nuée. Il croit à la présence, et se laisse chérir par ce Dieu qui "aime le premier " (1 Jn 4,19) (...)

    Yahvé (...) c'est un nom propre, personnalisé, donc une confidence amicale (Ex 33,11). Et ce nom, chose remarquable, c'est un verbe, un verbe non pas auxiliaire mais actif : " Je suis ", c'est-à-dire : "Je te suis présent, intensément." 

    Yahvé, ce n'est pas d'abord le créateur (cette notion viendra bien plus tard) : c'est le rédempteur attentif : " J'ai vu la détresse de mon peuple... j'ai entendu son cri... je suis descendu pour le faire sortir d'Egypte " (Ex 3, 7-10) Le Dieu d'Israël se révèle 63. donc comme une puissante philanthropie, qui va mettre en branle toute une histoire libératrice. Il ne se livre pas comme un concept métaphysique ( "l'étant" ), dont il suffirait d'admettre que "ça existe", mais comme le Seigneur des événements, comme l'intervention efficace " à main forte et à bras étendu ". Il ne s'offre pas comme un déisme oisif, mais comme une tendresse agissante.

    Yahvé, c'est celui qui envoie en mission, qui propulse énergiquement Moïse (si réticent !) vers Pharaon, et Elie vers Jéhu, pour leur faire exécuter une oeuvre précise et combien difficile, au milieu de l'hostilité générale. L'apostolat plante ses racines dans une expérience de ce type ; la mission est mystique. C'est fort de cette révélation si intime et si dense que l'envoyé affronte l'opposition, quitte, s'il succombe un temps au découragement, à revenir comme Elie, se blottir à nouveau au creux du rocher, pour vérifier la présence, ré-entendre l'amour et recevoir une nouvelle impulsion missionnaire. Il redescend alors de la montagne le visage rayonnant à son insu (Ex 34,29) ; et Paul a bien compris  que le ministre de l'Evangile, pour avoir contemplé Dieu sur la face  de Jésus-Christ, est encore plus étincelant que Moïse ( 2 Co 3, 7-8). 

    Telle est l'expérience originelle d'Israël, qui imprègne toute son histoire, et dont Jésus sera la perfection achevée, lui dont le nom signifie " Yahvé sauve" (Mt 1,21)

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968  

  • la malédiction nous procure la bénédiction

    57. La foi pascale n'est pas la simple constatation d'un fait (tombeau vide et apparitions) : elle est la saisie d'un sens que, jusque là, on était "empêché de reconnaître " (Lc 24,16). Car, pour les coeurs indisposés, "quand bien même un mort ressusciterait, ils ne croiraient pas " (Lc 16,31). Ce sens, c'est la logique totale du Mystère du Christ, son mouvement, cette courbe parabolique qui part du Père en passant au creux de l'abjection ( Jn 13, 1-4). C'est le fameux " il fallait " qui court  tout l'Evangile de Luc (13,33 ; 17,25 ; 22,37 ; 24, 7.26.44), et que Marie elle-même, un temps, ne comprit pas tout de suite (Lc 2, 49-50). Pâques n'est pas l'heureux épilogue d'une histoire absurde qu'il faudrait  désormais oublier. La "spiritualité pascale" n'est pas l'escamotage  du Vendredi Saint : Jésus lui-même n'a rien de plus pressé que de montrer à Thomas scandalisé les cicatrices de ses membres percés  (Jn 20, 27), c'est-à-dire l'objet du scandale. Avoir une tête de ressuscité, c'est comprendre la Passion dans le Dessein de Dieu ; c'est saisir que l'obstacle est précisément le levier , et que la malédiction nous procure la bénédiction (Ga 3, 13-14). Bref, avec Jean, que le Crucifié est un Glorifié d'où coule la vie. 

     André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968

  • impitoyable démythisation

    54. Au coeur de la rencontre, pas de découvertes chiffrables : mais la Personne singulière de Jésus-Christ : " Nous avons trouvé le Messie " (Jn 1,41) Le croyant tombe désormais sous sa Seigneurie rayonnante, sous son emprise : " J'ai été empoigné par le Christ Jésus " (Phil 3,12). Le christianisme est plus une compagnie qu'une vérité ; et la fréquentation fidèle de Jésus confère à cette amitié une densité toujours croissante. "Je sais en qui j'ai cru", s'écrie Paul après des années de service apostolique ( 2 Tm 1,12) Cela ne supprime certes pas les difficultés, les nuits, la sensibilité à l'incroyance des autres ; cela n'évacue même  pas l'impression de croire à quelque chose d'énorme, de dur à avaler. Mais la possibilité de fuir, que le Christ suggère lui-même ("Voulez-vous partir vous aussi ?"), paraît insensée : " Seigneur, à qui irions nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle " (Jn 6, 67-68)

    Parce qu'elle est indissolublement une vocation dans une conversion, la foi apostolique s'ordonne non à musarder avec un Dieu oisif, mais à servir avec le Serviteur de Yahvé. Le croyant est un être actif (mais pas un activiste), qui emploie tout son amour à satisfaire - fût-ce à grands frais - la volonté d'un Père qui travaille avec son Fils ( Jn 5,17). Ce qui unit à Dieu, ce n'est, de soi, ni la prière, ni l'action, ni la passion : c'est l'exécution empressée du bon plaisir divin, perçu jour après jour au moyen du discernement spirituel, sans que l'on puisse jamais être en possession d'une programmation préétablie et définitive. Il y a, dans l'engagement de suivre le Christ, comme une sorte de blanc-seing, qui ne tolère aucune clause limitative. Le pivot de la foi apostolique, ce n'est ni l'oraison, ni le zèle : l'intériorité et l'extériorité cachent autant de pièges ; elles peuvent, l'une comme l'autre, servir de prétexte à l'assouvissement  d'un besoin égoïste, à une dérobade face à la Volonté du Père. C'est plutôt l'abnégation de qui consent, d'entrée de jeu, à recevoir sa vie d'un Autre, et refuse d'anticiper le choix : " Un Autre te nouera ta ceinture, et te mènera où tu ne voudrais pas " (Jn 21,18).

    55. Là encore se produit une impitoyable démythisation, bien plus rigoureuse que la critique intellectuelle à froid, parce qu'elle nous arrache des illusions qui tiennent à notre chair. Toute conversion s'est effectuée dans une certaine fermentation, dans un bouillonnement de pulsions généreuses, ce qui appelle une clarification progressive. Comme les apôtres, nous suivons moins Jésus-Christ que nos idées sur Jésus-Christ, et le Seigneur s'attaque, chaleureusement, aux articles organiques" qui viennent dénaturer notre acte de foi. Dans l'Evangile, il ne cesse de bousculer l'incrédulité de ses compagnons, qui s'accrochent à des représentations inexactes du Royaume, complices de leurs intentions impures. Il en est de même pour chacun de nous.  

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968 

  • Le cyclone de la Pentecôte

    51. Il ne s'agit pas de régresser vingt siècles en arrière, en désertant la problématique de notre temps, pour retrouver une sorte de pureté première qui monopoliserait tout l'Esprit-Saint. L'histoire de l'Eglise n'est pas celle d'une lente dégradation de la foi. Le cyclone de la Pentecôte, en propulsant au-dehors les apôtres timorés, a balayé le mythe d'un âge d'or du christianisme ; le Cénacle n'est pas un paradis perdu.

    Reste que l'expérience des Douze, consignée dans l'Ecriture, sert de référence aux siècles postérieurs. Aussi notre foi contemporaine, dont nous savons les manifestations si vivantes, doit-elle sans cesse se confronter à la conscience que les compagnons de Jésus  ont eue du Royaume de Dieu, de sa logique interne, de ses méthodes et de sa fin. En effet, le Christ qui grandit dans notre monde ne peut différer du Christ que révèle l'Ecriture. Si le déchiffrage que nous faisons actuellement du Dessein paternel ne correspondait plus à la Révélation apostolique, si cette dernière semblait comme dépassée par nos capacités présentes d'interprétation, ce serait le signe navrant que nous aurions changé de foi en cours de route, même à travers la continuité d'une même formulation. 

    Mais en quoi consiste, au juste, l'expérience des Douze ? Lorsqu'il fut question de remplacer Judas, le critère donné par Pierre fut le suivant : " Il faut donc que, de ces hommes qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, en commençant au baptême de Jean jusqu'au jour où il nous fut enlevé, il y en ait un qui devienne avec nous témoin de sa résurrection" (Ac 1, 21-22). Bien sûr, une telle définition correspond à une expérience intransmissible, même aux évêques ; et Paul lui-même  dut justifier, pour ceux qui se réclamaient de Céphas ( 1 Co 1,12), sa qualité d'apôtre et la valeur de son "évangile" personnel : " Ne [52] suis-je pas apôtre ? N'ai-je donc pas vu Jésus, Notre-Seigneur ? "(1 Co 9,1). Pourtant, quel que soit notre appel, nous devons entrer dans cet itinéraire spirituel, qui va de l'apparition de Jésus-Christ jusqu'à sa disparition. 

    Ce cheminement que nous restitue après coup la rédaction évangélique, dans une lumière postérieure aux événements, nous pouvons en baliser ainsi les étapes : 1°) la foi constituée ; 2°) la foi engagée ; 3°) la foi scandalisée ; 4°) la foi confirmée ; 5°) la foi professée.

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968

     

  • une rencontre, une demande, une offre

    Pourquoi faut-il que nous, qui brandissons en morale sociale la fameuse "dignité de la personne" , nous succombions parfois, à l'intérieur de l'Eglise, à un collectivisme exagéré ? La référence à la personne ne serait-elle qu'un argument à usage externe ? Il n'y a de foi véritable que chez un homme capable de se dire tout bouleversé : " Il M'a aimé et il s'est livré pour MOi " (Ga 2,20)

    L'Alliance n'est pas une convention collective, par laquelle le Père aurait consenti à aimer ceux qui entreraient dans les clauses d'un certain accord, et se trouverait ainsi aimer un chacun "par conséquent", comme la simple application d'une Tendresse en vrac décidée au sommet. La vie chrétienne ne se joue pas avec des mots d'amour passe-partout, ni avec des péchés tarifés au barème pénitentiel : elle est une aventure strictement inimitable, une histoire non pareille.

    Au fondement de cette aventure, il y a une rencontre : " Jésus passait ", [46] une demande instante : " Maître, où demeures-tu ? ", et une offre acceptée : " Venez voir" ( Jn 1, 35-39). Il y a dès lors une expérience continue, qui n'hésite pas à se formuler comme un contact véritable : " Nos mains ont touché le Verbe de vie " ( 1 Jn 1,1). Sentiment douteux auquel on s'abandonne délicieusement ? Certes pas. Mais difficile apprentissage de la conversion, c'est-à-dire de la livraison inconditionnelle de notre vie - l'unique bien que nous possédions - pour que le Christ l'investisse ; le consentement à ce qu'il devienne le véritable Sujet de notre propre  biographie : " Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ  qui vit en moi " (Ga 2,20).  Avec toutes les péripéties qui jalonnent l'histoire d'un amour. Comment le fait de parler de "foi implicite", ou de "christianisme sans le savoir" ne serait-il pas l'aveu consternant d'une totale inexpérience de Dieu  ?

    C'est dans cette aventure que les mystères chrétiens, au lieu de demeurer les articles glacés d'un Credo, deviennent des réalités vivantes. Croix, Création, Trinité : ces mots seront toujours de l'archéologie, de la spéculation ou de l'algèbre pour qui n'expérimente pas sa communion particulière avec la Passion, pour qui n'éprouve pas la contingence de toute créature dans une mise en disponibilité sans réticence, pour qui ne reçoit pas son existence comme une vocation signifiée par le Père au Fils, et à lui-même par l'Esprit.

    Aucun activisme se suppléera à cette expérience dont il atteste souvent la dangereuse raréfaction.

     

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968  

  • une expérience communautaire et personnelle

    44. Il y a, au fondement de toute foi, un Evénement, une Initiative du Père : quelque chose qui n'est pas au pouvoir de l'homme, ni de son effort moral, ni des déductions de son intelligence. Une rencontre, comme dans tout amour, mais provoquée par ce Dieu qui "nous aime le premier" (1Jn 4,19). C'est ce mystère qui est déconcertant, pour nous d'abord, et encore plus pour les autres, parce qu'il ne nous permet guère qu'une seule attitude : la prière ; et qu'une seule prière : " Viens en aide à mon manque de foi " (Mc 9,14). Car ce don est hors de nos prises. C'est notre plus grande pauvreté : être contraints de recevoir l'Unique Nécessaire. Aucune statistique ne contournera cette réalité ; aucune méthode n'en viendra à bout.

    L'Eglise, ce n'est pas d'abord cette "affaire" montée il y a deux mille ans par Jésus, et qui, depuis, bon an mal an, par les procédés les plus opportuns, aurait réussi à se maintenir dans la concurence, voire à prospérer, du moins jusqu'à l'apparition de cette redoutable société de l'athéisme, qui obligerait désormais à jouer plus serré, voire à tenter des "fusions" avec les entreprises religieuses parallèles. C'est une communauté qui est à elle-même une véritable expérience, une manière de Révélation.

    D'abord parce que sa coagulation présente, par-delà toutes les raisons psychologiques et sociologiques, n'est due en définitive qu'à l'amour fidèle de Jésus-Christ. A la question : "Pourquoi sommes-nous rassemblés, nous, si divers et si divergents dans notre unité ?", une seule réponse, que nous chantons le Jeudi Saint : "C'est l'amour du Christ qui nous fait un." L'Eglise nous est un "signe", à nous chrétiens en tout premier lieu, et pas seulement au reste de l'humanité. Elle atteste très concrètement la présence permanente et active de Jésus Ressuscité, qui nous réunit dans son Esprit.

    Ensuite, parce que, dans la communauté, chacun contemple dans l'autre une évangélisation réussie, ou en voie de réussir. 45 Chacun est  pour l'autre une Parole de Dieu obéie, une démonstration convaincante de l'attraction exercée par la Croix aujourd'hui comme toujours (Jn 12,32). De frère à frère, nous nous manifestons cette séduction qu'opère encore la sequela Christi, le compagnonnage avec le Seigneur. L'Eglise est apostolique d'abord parce que ses fils s'évangélisent mutuellement, en se renvoyant le témoignage de leur propre fidélité ; parce qu'ils sont l'un pour l'autre un sujet d'émerveillement. Paul ne s'extasiait-il pas devant la ferveur   des Thessaloniciens (Th 1,2-10), preuve vivante de la puissance de son Evangile ? Ne faisait-il pas oraison sur la foi de ses fidèles ? 

    Encore faut-il que l'Eglise soit autre chose qu'un amalgame d'habitués, dont le seul lien serait la peur de changer ; autre chose aussi qu'une juxtaposition fortuite de brasseurs d'affaires "apostoliques", venant pomper, à la station-service dominicale, le carburant de leur activisme. Encore faut-il que mon frère ne soit pas pour moi une pure main-d'oeuvre "apostolique", l'homme à tout faire que je trie et que j'aiguille de mon dispatching sacerdotal, sans tenir compte de son mystère personnel, pour des raisons de productivité. 

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968