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Adorateurs de Baal (2)

65. Apparemment, c'est toujours de la "religion", et tout semble sauf. On prie ( "Seigneur, aidez-nous à...") On cite l'Evangile tant et plus ("n'est-ce pas ce que dit Luc ?...) Mais la prière est une incantation faite à un potentiel. Et l'Ecriture n'est plus qu'un réservoir de citations, dans lequel on puise à l'occasion, pour justifier des positions économiques ou politiques prises à l'avance, et pour lesquelles on cherche simplement une caution sacrée.

A la limite, le mystère de Jésus-Christ n'est plus que la simple allégorie de nos engagements, lesquels lui confisquent tout rôle salvifique ; et notre incarnation périme la sienne. Il y a comme un transfert, une substitution de foi; déchristification ou dé-yahvisation : cela revient au même, d'un Testament à l'autre : l'homme prend la direction des événements, s'adjuge le salut du monde, et convie "Dieu"  à se faire le laquais de ses prouesses. Bref, le monde à l'envers.

Dans le même temps, il y a gros à parier que la divinité, ainsi annexée, retombe dans le particularisme : le baal est le serviteur d'un clan, qui s'estime plus messianique qu'un autre, et le compromet dans son combat. C'est un " Gott mit uns ", le totem d'une idéologie, le garant d'une guerre "juste". La divinité se trouve ainsi très localisée : elle est de tel côté, de tel parti, de telle race, de telle classe ; et des exégètes patentés se font fort de montrer que, dans le déroulement des événements, "Dieu est ici" ou "Dieu est là" ; que "là est le péché" et "là est la grâce" ; que "Dieu le veut"...

Et l'on songe nécessairement à la parole de Jésus : " Alors, si l'on vous dit : Tenez, voici le Christ, ou bien : Le voilà, surtout, n'en croyez rien " (Mt 24,23). Car, ce "Dieu" qu'on croit  surprendre en flagrant délit d'apparition, et dont on guette maladivement les moindres théophanies, risque bien de n'être qu'un faux messie de plus.  Harvey Cox a bien raison, dans sa Cité séculière, de montrer que Jésus mène jusqu'au bout la lutte contre  les baalim, commencée dans l'Ancien Testament.  Son Ascension vers le Père réalise, en effet, une totale dé-spatialisation de la divinité. Il ne faudrait pas régresser en-deçà : dans une civilisation qui se caractérise par une grande mobilité, le moment serait mal choisi !... Mais ne soyons pas injustes : cette "baalisation " de la foi, dont nous décrivons les effets chez certains hommes d'action, l'homme de prière n'en est pas à l'abri. Il peut aussi réduire son " Dieu" à n'être 66. que le chevalier servant de sa petite perfection personnelle, le fournisseur de ses états d'âme. Tant il est vrai que la divinité s'annexe aussi bien à une oisiveté qu'à une besogne. Et il s'en faut que toute oraison soit une véritable expérience de Yahvé !  (...)

Qu'on entende bien : le Sinaï, où se fait l'expérience de Yahvé, ce n'est pas un endroit où il faudrait se rendre (encore qu'une  démarche, qu'un déplacement, puissent être d'un grand secours) ; ce  n'est pas non plus un moment (encore que la prière de contemplation soit le temps privilégié de cette découverte). Le Sinaï, c'est avant tout une manière de rencontrer Dieu, non pas comme la déduction de notre intelligence, non pas comme l'appoint moral de notre activité, mais tel qu'en lui-même, comme le fondement de toutes choses : comme la totale et imprévisible gratuité  qui s'est manifestée un jour en Jésus-Christ, et appelle notre émerveillement.

Faute de quoi, la foi risque de se dégrader, dans une inflation verbale qui ne recouvre plus aucune expérience profonde. La présence divine est décrétée : elle n'est plus vécue. Des déclarations répétées peuvent masquer une absence. 

 

André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968 

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