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Alain Besançon

  • L'Eglise et l'Islam (5)

    Je vous propose la suite du texte d'Alain Besançon, extrait de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

    158

    Nicolas de Cues ou la recherche du point sublime

    Dans les paysages montagnards, les guides touristiques signalent le point d'où le panorama se découvre dans sa plus grande ampleur et dans sa splendeur la plus vertigineuse : c'est le " point sublime ".

    C'est celui qu'a recherché Nicolas de Cues. " A mon retour de Grèce, écrit-il à la fin de la Docte Ignorance, sur mer, et sans doute par un don du père des lumières, de qui vient tout don excellent, j'ai été amené à embrasser des choses incompréhensibles d'une façon incompréhensible dans la docte ignorance, en dépassant ce que les hommes peuvent savoir des vérités incorruptibles [...] Mais dans sa profondeur, tout l'effort de l'esprit humain doit se porter là, afin de s'élever à cette simplicité où coïncident les contradictoires. " Il a donc eu une intuition mystique dont il cherche à rendre compte rationnellement, en s'appuyant sur Proclus et la mystique néo-platonicienne. Un contemporain, maître en théologie et recteur de Heidelberg, Nicolas Wenck, accusa le Cusain de nier le principe de 159 contradiction posé par Aristote comme le principe régulateur de toute la philosophie (note de l'auteur : voir l'introduction et le commentaire de François Bertin à Trois traités sur la docte ignorance et la coïncidence des opposés, Paris, Ed. du Cerf 1991)

    Par sa doctrine de la "coïncidence des opposés ", le Cusain, selon Wenck, se soustrait d'avance à la critique, puisque un argument ne peut être rejeté par un autre et qu'aucune déduction logique ne peut plus être  opposée validement à une affirmation quelconque. Si, porté au "maximum", le centre du cercle coïncide avec la circonférence, pourquoi tout ne coïnciderait pas avec Dieu en tant que maximum absolu auquel rien ne s'oppose ? Nicolas de Cues se défendit de cette accusation de panthéisme en distinguant le plan de la raison discursive d'avec la vision "supramentale" qui seule autorise une connaissance immédiate, synthétique et donne l'intuition de la coïncidence des opposés. Le centre et la circonférence ne coïncident pas dans la vision rationnelle, mais seulement à travers un "passage à la limite ", une " transsomption ", un transport mystique, quoique d'une mystique rationalisée. C'est pourquoi Nicolas invoque l'autorité du Pseudo-Denys et reproche à son adversaire " d'avoir craint d'entrer dans la ténèbre qui consiste dans l'admission des contradictoires".

    Il faut avouer que nous sommes tout près du sublime kantien. Avec, toutefois, une différence essentielle : la raison n'est pas débordée et au sein de la "ténèbre", Nicolas transporte avec lui un savoir reçu. L'ignorance reste docte. Un peu de théologie affirmative subsiste (précairement, il est vrai) à côté de la théologie négative. Il continue de distinguer, au sein de la coïncidence des opposés, le divin de l'humain, les trois Personnes dans l'Un divin, les deux natures dans le Christ, la droite doctrine des hérésies. Il ne se laisse pas tout à fait enivrer par son symbolisme mathématique et passe la limite avec un bagage. Dans le sublime l'âme sait à l'avance que ce qu'elle intuitionne est hors de portée. Ce vide, ce rien final qui l'émeut, est paradoxalement plus orgueilleux que l'humble "presque rien" de la docte ignorance.

    La " Paix de la foi " (De pace fidei) fut donc écrit l'année de la chute de Constantinople et en pleine offensive turque 160 dans les Balkans. Les chances d'une action concertée de l'Europe étaient minces et le Cusain prône une politique de simple résistance. Dans une lettre à Jean de Ségovie (1454), il écrit en effet : " Si nous choisissons d'attaquer par une invasion en armes, nous devons craindre, en usant de l'épée, de périr par l'épée. Ainsi donc, seule la défensive est sans péril pour le chrétien."

    L'ouvrage commence par une vision. Le "voyant" (qui est Nicolas) comprend qu'on peut "facilement trouver un certain accord " entre les bons esprits de diverses religions et ainsi établir une " paix perpétuelle en matière de religion ". Il est transporté en un "haut lieu d'intellection". Un ange (plus exactement une "puissance") supplie le Roi du Ciel de montrer sa "face" de telle sorte que tous sachent  "qu'il n'est qu'une religion unique dans la diversité des rites". Les hommes désirent la vie éternelle, laquelle n'est autre que la vérité que cherche l'intellect, et cette vérité qui nourrit l'intellect c'est le Verbe. Le Verbe fait chair prend alors la parole et confirme : " Comme la vérité est une et qu'il n'y a pas de libre intelligence qui puisse manquer de la saisir, toute la diversité des religions sera ramenée à une seule foi orthodoxe." C'est donc par voie de déduction abstraite, de raisonnement théologique irréfutable que le Cusain pense forcer la conviction des hommes d'une autre foi. Il pense fonder rationnellement - en passant, selon les principes de la Docte Ignorance, par la considération de l'infini - la Trinité à partir de l'Un divin, l'Incarnation et tous les mystères jusqu'aux sacrements. A partir de l' infini divin, il croit à une identité fondamentale de toutes les religions qui n'ont qu'à être "expliquées", c'est-à-dire développées, pour révéler la "Ur-Religion" et les "Ur-Dogmen" sous-jacents. 

    Le Roi du Ciel convoque à Jérusalem une sorte de concile où sont représentées toutes les nations et les religions de la terre. A savoir : un Grec (l'orthodoxie schismatique), un Italien, un Arabe (l'islam), un Indien (le polythéisme), un Chaldéen, un Juif, un Scythe, un Français, 161 un Persan (l'islam, derechef, sans qu'il soit fait mention de son chiisme éventuel ; la Perse ne devint officiellement chiite qu'en 1502), un Syrien, un Espagnol, un Turc, un Allemand, un Tartare (le paganisme dans sa plus grande simplicité), un Arménien (sans allusion au monophysisme), un Bohémien, un Anglais. Les premiers ont pour interlocuteur le Verbe lui-même qui les convainc de la Trinité dans l'Unité divine : les suivants sont entretenus par Pierre, sur la réalité de l'Incarnation, la divinité du Christ, l'union hypostatique des deux natures. Paul explique aux derniers la justification d'Abraham par la foi, l'authenticité des commandements, la valeur des sacrements.

    La teneur et la validité de l'exposition théologique de Nicolas n'est pas dans mon sujet. En bref, l'argument part de la reconnaissance dans toutes les religions, soit explicitement, soit implicitement, de l'existence de Dieu, souverain et présent dans toute la diversité des cultes. Honorer Dieu, c'est honorer la cause première, la cause parfaite qui doit nécessairement être Une, Égale à elle-même et en parfait lien d'amour avec cet Égal. Puisque tous les hommes, consciemment ou non, posent Dieu, ils posent nécessairement l'Un, l’Égal et le Lien, autrement dit la Trinité sainte. L'homme qui est fini aspire à l'infini et dans Jésus Christ le fini et l'infini se rencontrent, l'humanité et la divinité sans confusion ni séparation. Par des raisonnements du même type, qui doivent beaucoup, selon Nicolas, à Richard de Saint-Victor, et sans doute tout autant à Proclus, on prouve, contre le Coran, mais d'accord avec Avicenne (du moins selon le Cusain), la nature spirituelle du Paradis, la supériorité de la foi sur les œuvres, la vraie signification du baptême et de l’Eucharistie. 

    Bien que le propos de Nicolas vise une concordance cachée de toutes les religions avec le dogme chrétien, c'est, comme l'époque l'exige, l'islam qui se trouve au centre de la cible. C'est pourquoi, quand le "Verbe" déclare : " Vous êtes d'accord sur la religion du Dieu unique, que vous présupposez tous, du fait même que vous faites profession d'être des amis de la sagesse", cette confession initiale de l'Unicité divine recueille aussitôt l'approbation du musulman. Cette entrée de matière est faite pour lui.

    D'autres titres recommandent l'islam à la considération du Cusain. En effet, le musulman confesse que Jésus est 162 la Sagesse, puisqu'il est le Verbe de Dieu. C'est en effet l'expression employée par le Coran. Toutefois, le musulman ne peut reconnaître que Dieu ait un fils, "car le fils serait un autre Dieu que le Père" et l'islam ne tolère pas que l'Unique ait des "associés". Il ne reconnaît pas non plus  la divinité de l'homme Jésus. Mais le fait que Jésus occupe parmi les prophètes un rang aussi éminent est compté à mérite. "Paul" souligne : " Tu as entendu, dit-il au Tartare, que non seulement les Chrétiens  mais les Arabes confessent que le Christ est le plus élevé de tous ceux qui furent ou qui seront en ce siècle ou dans l'autre, et qu'il est la face de toutes les nations." De même, si les musulmans nient que le Christ ait été "crucifié par les juifs", il semble que "ce soit par respect pour le Christ qu'ils parlent ainsi, car pour eux des hommes comme les juifs n'avaient aucun pouvoir sur le Christ". 

    Le mode déductif de son exposé scolastique à partir de l'axiome du Dieu unique était le seul que Nicolas pouvait envisager dès l'instant  qu'il s'adressait à des musulmans qui ne reconnaissent pas l'autorité de la Bible. Cet exposé abstrait et strictement rationnel pouvait plaire, espérait-il, à des sages musulmans nourris de la meilleure philosophie comme celle d'Avicenne. Mais cela le condamne à abandonner le plan de l'histoire du Salut tel justement qu'il se compose et se contemple à travers les deux Testaments. Il se trouve ainsi prisonnier de l'anhistorisme musulman avec pour seule arme la philosophie, ou seulement sa philosophie particulière. Si irréprochable que soit sa théologie, il l'a vidée de toute substance, l'a désincarnée au point de la réduire à un système   et de perdre de vue l'abime qui sépare la conversion au Dieu vivant de l'adhésion à un schéma théologique. La "ténèbre" où celui-ci conduit risque de ressembler à la nuit dont parle Hegel, "où toutes les vaches sont grises".

    Comme on pouvait s'y attendre, cette déviation du sens chrétien au contact de l'islam amène à une distanciation avec Israël. Que pour eux Jésus-Christ soit Verbe de Dieu, qu'il soit "ressuscité des morts" (ce qui est faux puisque l'islam affirme qu'il n'a pas été crucifié), "qu'il ait créé des oiseaux avec de la boue et fait beaucoup d'autres miracles" donne aux musulmans une proximité de la vraie doctrine dont les juifs sont plus éloignés. Le Persan dit : " Il sera plus difficile 163 d'amener les juifs que les autres à cette croyance puisqu'en ce qui concerne le Christ, ils n'admettent rien expressément". Et "saint Pierre" répond : "Ils ont dans leurs Livres saints tout ce qui concerne le Christ ; mais, suivant le sens littéral, ils ne veulent pas comprendre. Cette résistance des juifs n'empêchera pas l'accord. Car ils sont en petit nombre et ne pourront troubler par les armes le monde entier."

     

    Nous avons cité trois témoins d'importance : un saint, un empereur, un cardinal de l’Église romaine. Le premier décrit sans chercher à convertir, mais plutôt à empêcher la conversion rapide des chrétiens de Syrie. Le deuxième et le troisième sont animés d'un espoir missionnaire. Manuel a affaire à un musulman en chair et en os : il doit se défendre et expliquer sa religion. Le Cusain propose une matrice de pensée logique, si indubitable qu'elle doit conduire, non pas exactement à la conversion, mais à la prise de conscience que sous toute religion et principalement sous l'islam gît la présupposition du dogme chrétien. Les deux derniers échouent et leur échec les conduit, tout comme saint Jean Damascène, à monologuer et à exposer apodictiquement la religion chrétienne. Or, si impeccable que soit cet exposé, il conduit à une sorte d'excentration du christianisme comme si, par l'effort pour se rapprocher et se faire comprendre de l'islam, il subissait une discrète et inconsciente déformation. Il faut donc nous demander pourquoi et tâcher de comprendre sinon l'islam, du moins ce qui, du point de vue chrétien et pour le christianisme, est en lui une source de malentendu.

     

  • L'Eglise et l'Islam (4)

    Je vous propose la suite du texte d'Alain Besançon, extrait de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

    155

    Manuel II Paléologue ou les trois lois

    L'empereur ayant dû s'avouer vassal du sultan, Manuel, son fils, fut contraint de passer deux hivers à Ancyre avec un corps expéditionnaire byzantin auprès de l'armée de Bajazet, en 1390 et 1391. Il eut au moins ce réconfort de loger chez un homme de savoir, très considéré dans son peuple, lettré, et qui voulut s'enquérir de la foi chrétienne. Ce sont donc des entretiens qui eurent bien lieu, que Manuel, devenu empereur, entreprit de consigner. Cet ouvrage est en grande partie inédit, mais Théodore Khoury a procuré une édition savante et commentée de la Controverse n° 7. Elle se déroule de la façon suivante :

    Manuel commence : il s'agit d'établir un ordre de précellence entre les lois de Moïse, de Jésus, de Mahomet. La loi de Moïse a une origine divine, prouvée par les miracles qui ont accompagné et suivi sa promulgation. La loi de Mahomet est moins bonne. Par exemple , le djihad selon lequel les hommes ont le choix entre la conversion, la mort ou l'esclavage est manifestement contraire à la volonté divine qui ne se plaît pas dans le sang et qui veut amener les hommes à la foi par la persuasion et non par la violence. La loi de Mahomet ne vaut pas la loi de Moïse, laquelle est de beaucoup inférieure à la Loi du Christ.

    A quoi le musulman répond que la Loi du Christ est en effet belle et bonne et meilleure que celle de Moïse. Mais elle est trop dure, trop lourde, trop élevée et donc impraticable par les hommes. C'est pécher par excès que de devoir aimer ses ennemis, rechercher la pauvreté, supporter la virginité, contraire à la raison et à notre nature d'êtres corporels. Dieu ne peut créer l'être humain mâle et femelle, lui avoir prescrit de se multiplier et promulguer une loi contraire propre à faire disparaître le genre humain. La Loi de Mahomet tient la voie moyenne entre les déficiences de la loi mosaïque et les excès de celle du Christ. Or le milieu, 156 la modération est synonyme de vertu. Donc si la Loi de Moïse est bonne, celle du Christ, meilleure, celle de Mahomet est tout en haut de l'édifice et le couronne.

    A cela Manuel répond classiquement : il faut distinguer les préceptes imposés à tous les hommes et les conseils adressés aux plus parfaits. Les serviteurs sages et fidèles aux préceptes obtiendront leur récompense, qui est d'ailleurs de pure grâce. Les parfaits, par la pratique des conseils, aspirent à la filiation. Comment le musulman peut-il affirmer que les Lois de Moïse et du Christ sont d'origine divine donc bonnes, et en même temps, à cause de leurs déficiences, qu'elles sont mauvaises ? 

    Comme le musulman observe qu'on n'est toujours pas au clair sur la précellence des trois Lois, l'empereur lui assène son argument fondamental : " Ta Loi s'oppose indubitablement à la nôtre et se rapproche de celle de Moïse." " Les articles de l'ancienne Loi que le Sauveur a pour ainsi dire abrogés en les transformant de fort épais et corporels en plus divins et en spirituels, Mahomet, lui, les a retenus." " Il est facile de constater qu'il fait donc revivre à sa guise les prescriptions de l'ancienne Loi qui avaient pour ainsi dire vieilli", comme l'abstention de consommer de la viande de porc, la permission d'épouser plusieurs femmes, de les répudier. Bref, "la Loi plus récente suit totalement la plus vieille". En outre, non seulement Mahomet a pillé la Loi de Moïse, mais il l'a corrompue, faisant comme les voleurs de chevaux qui tondent le poil, retouchent les oreilles et leur fabriquent un faux signalement. Mahomet a dérobé aux deux Lois qui l'ont précédé, les a liées ensemble et composé quelque chose de "bigarré et de désordonné". " Si le Sauveur, en ajoutant à l'Ancienne Loi, comme à une peinture, les couleurs qu'il fallait, lui a accordé la perfection, que diras-tu de celui qui essaye de les effacer et de gâter la beauté du tableau ?"

    Manuel II a voulu manifestement un dialogue véritable et a saisi avec joie l'ouverture que lui proposait le sage musulman. Il espérait le convertir. Las ! c'est bientôt la désillusion. D'abord il ne peut employer l'argument scripturaire, puisque le musulman ne reconnaît pas la valeur des documents antérieurs au Coran. Ensuite celui-ci a foi dans la mission de Mahomet tandis que Manuel considère ouvertement le prophète comme un imposteur. Puisque  dans 157 cette controverse il s'agit de morale, les interlocuteurs ne peuvent s'entendre : l'islam ignore le péché originel. Le croyant musulman ne cherche pas à imiter la perfection divine, absolument hors d'atteinte. Mais puisque Dieu a condescendu à donner une Loi, la perfection consiste à l'imiter  formellement et exactement, à se réjouir des " facilitations de la religion " et de l'absence de rigueur accordée par cette Loi. La foi suffit à sauver et à faire entrer le croyant au paradis, lequel est l'idéal de la vie agréable telle qu'on peut l'imaginer ici-bas.

    Si bien que le dialogue est un dialogue de sourds et se réduit finalement au monologue du Basileus. Manuel connaît les discours anti-musulmans de son grand-père Cantacuzène et le traité de Ricoldo da Monte Croce. Il expose la foi chrétienne conformément à la bonne orthodoxie. Sur l'Ancienne Loi, il ne s'écarte pas de l'enseignement paulinien : Moïse a légiféré pour un peuple qui avait besoin de la dure pédagogie de cette Loi. Le Christ n'est pas venu pour l'abolir mais pour l'accomplir. Il se garde donc de parler de cette Loi dans les termes méprisants qu'emploie le musulman.

    Cependant il a accepté de poser le problème sur le terrain offert par le musulman. Il a cédé inconsciemment sur le point  que les trois Lois peuvent être disposées sur le même plan intemporel et synoptique. Il oblitère ainsi la continuité organique du christianisme avec Israël, qui passe moins par la notion de Loi que par la notion d'Alliance, le christianisme n'étant pas autre chose que l’extension aux Nations des privilèges et des bénédictions contenues  dans l'Alliance de Moïse, dont la première est d'ailleurs la Thora et dont "l'accomplissement" est apporté par le Messie issu de David qui scelle avec son peuple une "Nouvelle Alliance". L'islam ignore l'Alliance. Il n'y a donc que des Lois, apportés par Moïse qui est musulman, par Jésus qui est musulman [!!], lois déformées par la falsification des Écritures opérée par les juifs et les chrétiens, et rétablies dans leur perfection définitive et leur authenticité par Mahomet, le plus grand et le dernier prophète. Le musulman est habilité à comparer les trois Lois, à mesurer les avantages de chacune, à trouver plus douce et plus adaptée à la condition humaine la loi du Coran. Le chrétien, en le suivant sur ce terrain, ne peut faire qu'il ne fasse subir à sa foi une discrète 158 déformation. Cette déformation passe par le spiritualisme platonicien familier à Byzance : la loi juive est matérielle, la loi chrétienne spirituelle, ce qui porte toujours avec soi une nuance marcionite. Si bien que son argument le plus fort contre l'islam est qu'il revient à la Loi des juifs.

    Cette impasse où s'est fourvoyé Manuel II n'a cessé depuis d'être fréquentée et particulièrement à l'époque moderne. On s'y engage chaque fois qu'on met sur le même plan juifs, chrétiens et musulmans. Alors la comparaison tourne au détriment des juifs et à l'avantage de l'islam, qui comme le christianisme est universel, qui honore Jésus et la Vierge, et dont certaines dispositions semblent en progrès littéral sur la Thora. Chaque fois que l'on prononce une formule comme " les trois monothéismes ", ou " les trois religions du Livre ", on fait en direction de l'islam un pas de plus, pas que Manuel s'était pourtant refusé de faire mais qui était dans la logique de son trébuchement initial.

     

    A suivre....

    prochain post : Nicolas de Cues ou la recherche du point sublime

     

     

     

  • L'Eglise et l'Islam (3)

    Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

    152 (suite)

    Le second texte s'intitule "Controverse entre un musulman et un chrétien". Il ne s'agit pas d'une véritable controverse, mais d'un petit manuel à l'usage des chrétiens, leur permettant de répondre victorieusement à l'argumentation musulmane. Deux points sont principalement abordés, la question du libre arbitre et la question christologique. Les musulmans n'étaient pas au clair à l'époque (et, selon maints spécialistes, ne le sont toujours pas aujourd'hui) sur le rapport entre le déterminisme absolu et la liberté de l'homme, l'un et l'autre pouvant se référer au Coran. Jean met le doigt sur la contradiction entre la prédestination absolue et la justice divine : si l'homme n'est pas responsable , il n'est pas coupable et ne peut donc être puni : preuve que le Coran n'est pas un livre révélé [ne vient pas de Dieu, n'a aucune origine divine]

    Pour le chrétien, continue le Damascène, les choses créées ont leur consistance et leur loi. Une fois l'homme créé, il engendre un autre homme conformément à sa nature. Pour le musulman, il n'y a pas de loi naturelle. A chaque instant de la croissance de l'homme, un acte créateur de Dieu est nécessaire, le même acte créateur qui a formé le premier homme. A la notion de loi naturelle, le musulman substitue celle d'une "habitude" de Dieu. Il a ainsi l'habitude de faire se lever le soleil. Le miracle, qui serait par exemple la nuit en plein jour, n'est qu'un simple "changement d'habitude" de la part de Dieu. La capacité de l'homme à procréer est pour le Damascène un fondement de la liberté de l'homme.

    Le Christ est-il Dieu ? Le Coran appelle le Christ "Esprit et Verbe de Dieu". Alors de deux choses l'une : si le Verbe est créé, 153, Dieu, avant sa création, était-il sans Esprit et sans Verbe ? Si, au contraire, le Verbe est incréé, alors le Christ est Dieu. Le musulman désarçonné garde le silence. Un peu plus tard, il aurait répondu, car l'islam avait trouvé la parade, que le Verbe de Dieu n'est pas une personne, mais un livre éternel, le Coran. Mais Jean Damascène insiste déjà sur la distinction qu'il convient d'opérer dans les Écritures entre inspiration et révélation, et sur la nécessité d'interpréter  allégoriquement les anthropomorphismes qui s'y trouvent. Enfin, Jean répond aux contestations musulmanes du mode d'union de l'humain et du divin dans la personne du Christ, lesquelles prenaient appui sur les disputes intra-chrétiennes.

    Il valait la peine de s'attarder un peu sur ce premier témoin qu'est le Damascène. Il fondait une tradition, qui fut suivie par la majorité des chrétiens curieux de l'islam : Pierre le Vénérable, Ricoldo da Monte Croche, et j'ajouterai Raymond Lulle dans son Livre du gentil et des trois sages. Le Damascène connaît l'islam et ne commet pas d'erreurs notables à ce sujet. Devant l'islam sommairement  exposé, il pose les affirmations du dogme chrétien. Il ne s'agit pas d'une véritable discussion, d'un "dialogue", dans lequel le chrétien s'ouvrirait à l'autre religion. Il se contente d'exposer apodictiquement la sienne, et de rejeter l'islam, non pas tant parce qu'il le juge "inférieur", mais parce qu'il n'est pas vrai et ne peut l'être puisqu'il ne reçoit pas les dogmes chrétiens fondamentaux. L'attitude du Damascène est franchement méprisante : il juge l'islam comme un tissu d'absurdités et écarte d'un revers de main vainqueur ses pitoyables arguments. La controverse se termine sur ces mots : "Le musulman fort surpris et déconcerté, n'ayant plus rien à répliquer au chrétien, se retira à court d'objections." Il se comporte comme un chrétien cultivé du XIXe siècle  devant la Révélation de Joseph Smith et les débuts des mormons. Raymond Lulle, lui, du moins au moment où il écrit son livre (1275), car il ne faut pas oublier qu'il mourut des pierres lancées sur lui par les musulmans, est plein de zèle missionnaire. Mais son livre subtil n'est pas autre chose que l'exposition de son système propre d'explication du christianisme. On n'y aperçoit pas la moindre "ouverture", bien qu'il décerne au docteur musulman, comme au docteur juif, un grand degré de 154 sagesse et que le ton soit d'un remarquable irénisme. Le ton seulement, car on doute que Lulle, si plein de son système et si intimement chrétien, soit entré même superficiellement dans l'esprit de l'islam. Son islam, il l'a rêvé à partir de sa foi chrétienne.

    Dans le genre du rejet pur et simple, on peut citer la Somme contre les gentils (I,6) où saint Thomas d'Aquin résume, avec sa densité et sa clarté coutumières, la polémique anti-musulmane de son temps, peut-être de tous les temps : "Mahomet a séduit les peuples par ses promesses de voluptés charnelles au désir desquelles pousse la concupiscence de la chair. Lâchant la bride à la volupté, il a donné des commandements conformes à ses promesses, auxquels les hommes charnels peuvent obéir facilement. En fait de vérités, il n'en a avancé que de faciles à comprendre par n'importe quel esprit médiocrement ouvert. Par contre, il a entremêlé les vérités de son enseignement de beaucoup de fables et de doctrines les plus fausses. Il n'a pas apporté de preuves surnaturelles, les seules à témoigner comme il convient en faveur de l'inspiration divine, à savoir quand une œuvre visible qui ne peut être que l’œuvre de Dieu prouve que le docteur de vérité est invisiblement inspiré. Il a prétendu au contraire qu'il était envoyé dans la puissance des armes, preuves qui ne font point défaut aux brigands et aux tyrans. D'ailleurs, ceux qui dès le début crurent en lui ne furent point des sages instruits des sciences divines et humaines, mais des hommes sauvages, habitants des déserts, complètement ignorants de toute science de Dieu, dont le grand nombre l'aida, par la violence des armes, à imposer sa loi à d'autres peuples. Aucune prophétie divine ne témoigne en sa faveur : bien au contraire, il déforme les enseignements de l'Ancien et du Nouveau Testament  par des récits légendaires, comme c'est évident  pour qui étudie sa loi. Aussi bien, par une mesure pleine d'astuces, il interdit à ses disciples de lire les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament qui pourraient le convaincre de fausseté. C'est donc chose évidente que ceux qui ajoutent foi à sa parole croient à la légère."

     

    A suivre...

     

  • L'Eglise et l'Islam (2)

    Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

    149

    Je distinguerai trois approches types, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas d'autres, soit intermédiaires, soit combinant deux ou trois de ces approches. La première, celle du refus pur et simple de l'Islam, ou plus précisément du constat d'incompatibilité théologique, est exemplifiée par saint Jean Damascène qui écrit en territoire syrien tout récemment occupé par les armées du Prophète La deuxième, que j'appellerai celle des "trois lois" est illustrée excellemment par Manuel II Paléologue, prince porphyrogénète puis empereur, pendant un temps semi-otage des Ottomans, à la fin du XIVe siècle. Pour la troisième, que j'appellerai " la recherche du point sublime", je ferai appel à Nicolas de Cues, qui écrit l'année même de la chute de Constantinople, en 1453. Ces trois "voies" me paraissent les plus importantes et se prolongent jusqu'à l'époque moderne.

    A ma connaissance, cet effort d'intelligence  d'une religion autre ne se retrouve pas symétriquement du côté musulman. Il y a un fond de curiosité "hérodotienne" propre à l'Europe.  L'Islam s'est imposé assertoriquement le plus souvent (mais pas toujours : par exemple en Indonésie, le plus grand pays musulman) par la pression militaire, fiscale, sociale. Je ne vois pas qu'il se soit donné la peine de "penser" le christianisme. On peut plaider qu'il n'en a pas été si différemment de l'expansion chrétienne. Cependant quelques chrétiens ont voulu s'enquérir, das un but de 150 conversion ou simplement de savoir désintéressé, de l'autre foi. C'est d'eux que je voudrais parler.

    1ère approche : saint Jean Damascène ou l'incompatibilité

    Dix ans après la victoire définitive de l'empereur byzantin Héraclius sur l'Empire perse, après une guerre de  cent ans qui avait ruiné les deux empires, la Syrie tomba aux mains d'un conquérant nouveau, Omar, successeur de Mahomet (636).

    A cette date, l’Église chrétienne de la région était partagée en trois factions. La première gardait l'orthodoxie de Byzance, c'est-à-dire qu'elle avait reconnu la définition chalcédonienne du problème christologique et qu'elle avait également rejeté le monothélisme proposé par l'empereur. Cette église "melkite" est de langue et de culture grecques. La deuxième, qui se veut l’héritière de l'école d'Alexandrie, a été condamnée à Chalcédoine sous le nom de "monophysite". Sévèrement réprimée, elle a reconstitué sa hiérarchie et, sous le nom de jacobite, elle domine dans les tribus arabes du nord de la Syrie. Elle fit bon accueil au conquérant et plus tard son patriarche pourra s'écrier : "Le Dieu des vengeances nous délivra par les Ismaélites du joug des Romains" (i.e des Byzantins). Elle se diffuse en langue syriaque chez les Arabes du désert de Syrie et ordonne à leur intention des prêtres nomades illettrés. La troisième, qui se réclame de l'école d'Antioche, condamnée à Éphèse sous le nom de "nestorienne", s'est réfugiée en Perse et se répand  depuis le Bas-Irak jusqu'au centre de l'Arabie. Ainsi, au moment où s'installent le vainqueur, les chrétiens sont divisés en trois Églises qui se haïssent, se méprisent et entre lesquelles se répartissent les Arabes christianisés. 

    151

    Subjugués, les chrétiens bénéficient avec les juifs du statut que saint Sophrone a négocié pour eux lors de la prise de Jérusalem. Dhimmis, ils gardent leur vie et leurs biens, moyennant un certain nombre de discriminations civiles et fiscales. La hiérarchie melkite s'enfuit en territoire byzantin. Les deux autres Églises, particulièrement  les tribus arabes christianisées, furent plus accommodantes, parce  qu'elles eurent tendance à regarder l'islam comme une nouvelle variante du christianisme, une de plus. De leur côté, les conquérants n'avaient pas encore de politique et de doctrine religieuses fermes. A Damas, ils découvrirent une technique de réflexion théologique dont ils n'avaient pas l'idée à Médine ou à La Mecque. Dans quelle mesure la prédestination s'accorde-t-elle avec le libre arbitre ? La parole de Dieu, consignée dans le Coran, est-elle créée ou incréée ? Sur la dispute chrétienne se greffe ainsi le Kalam, c'est-à-dire la "science religieuse" musulmane. 

    Jean Mansour, dit Damascène, naquit dans une famille de hauts fonctionnaires de l'administration fiscale byzantine. De culture grecque,  fort attachée à l'orthodoxie chalcédonienne, sa famille avait cependant joué un rôle important lors de la reddition de Damas. Cela explique que le grand-père de Jean fut promu responsable de l'administration fiscale de tout l'Empire arabe, et que son père lui succéda dans cet office. Jean, lui, fut chargé de collecter les impôts dus par les chrétiens dans la province de Damas. La situation de ces derniers empira rapidement. Ils furent peu à peu chassés de l'administration, ce qui entraîna la  conversion de beaucoup. En 723, Yazid II interdit les images. Jean, renonçant aux honneurs, prit le chemin du monastère Saint-Sabas où il mourut en 754. 

    Le Damascène n'a écrit sur l'islam qu'une vingtaine de pages. Mais elles sont précieuses parce qu'il est un témoin de la première heure et que, ayant servi le nouveau pouvoir, il l'a vu de près. 

    Son premier texte constitue un chapitre de son Livre des hérésies, et l'islam figure comme "l'hérésie 100". Cela suggère que le Damascène considère l'islam au même titre  que le monophysisme, le messalianisme, ou le nestorianisme, comme intérieur à la religion chrétienne. En fait, on sent une hésitation, car il l'appelle en même temps la " religion des ismaélites" 152, ce qui suppose une extériorité. Sa description est purement sarcastique. Mahomet est un "faux prophète" qui égare les peuples et annonce l'Antéchrist. Il a lu "par hasard" la Bible et il écrit sous l'influence d'un "moine arien". Les  doctrines de Mahomet sont risibles. Son Jésus n'est pas mort sur la croix et il  a dénoncé la Trinité. Sa révélation est  "sans témoins" et de plus il l'a reçue dans son sommeil. Il mutile Dieu en lui déniant le Fils et l'Esprit. Les prescriptions coraniques concernant la femme sont honteuses, comme l'est l'histoire de Zaynab, cette femme que Mahomet a ôtée à Zayd, l'un de ses compagnons. L'histoire de la "chamelle de Dieu" est ridicule. Finalement Jean renonce à décrire toutes ces absurdités.   

    A suivre...

     

     

  • L'Eglise et l'Islam (01)

    Je vous propose les réflexions d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche). A titre de rappel ce site n'est pas là pour que je vous livre ma réflexion personnelle, mais pour éclairer votre réflexion et la mienne à la lumière du travail de personnes qualifiées en théologie, en exégèse, en histoire etc...c'est peut-être la marque propre de "Traversées christiques", à savoir mettre en valeur le travail (de l'ombre) de personnes compétentes qui ont quelque chose à nous dire. Merci à eux.

     

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    Bien que cela aille de soi, il est peut-être utile de déclarer une fois pour toutes qu'il n'est pas dans mes intentions de porter sur l'Islam le moindre jugement de valeur. Une religion qui s'est étendue sur une vaste portion de la terre, dont les adeptes sont en train de devenir plus nombreux que les chrétiens (toutes confessions réunies) ; une civilisation cohérente ; un art imposant : tout cela échappe évidemment au jugement global. 

    En s'étendant, l'islam au cours des âges a recouvert de vastes territoires peuplés de chrétiens. Ceux-ci se sont convertis ou bien ont bénéficié d'un statut juridiquement défini, celui de dhimmi. Il en est résulté que sous domination musulmane, le nombre de chrétiens a constamment diminué, soit que les conversions fussent faciles et rapides, soit que le statut de dhimmi enkystât les noyaux chrétiens de plus en plus réduits par l'émigration, la pression sociale et le prosélytisme. Du côté chrétien, la situation a été longtemps symétrique et le rapport des forces  a quelquefois conduit à l'élimination de l'islam, ainsi en Espagne ou à Malte.  La reconquête  des Balkans, l'expansion des empires russes, français, anglais, hollandais ont mis de vastes populations musulmanes sous le joug d’États plus ou moins sécularisés, mais de tradition chrétienne, encore que fort diverse, et considérés comme chrétiens par les musulmans. Sous cette domination, qui a duré souvent plus d'un siècle, les populations 146 musulmanes ne sont pas devenues chrétiennes et les femmes ne se sont mariées qu'avec des musulmans. Il n'y a eu ni conversion ni mixité.

    Depuis un demi-siècle, trois faits ont modifié la situation. L'islam ne subit plus nulle part la domination européenne. L'élimination progressive des minorités européennes (tenues par les musulmans pour chrétiennes) est en cours d'achèvement. Au Moyen-Orient, les observateurs prévoient l'extinction des vieilles chrétientés locales (maronites, coptes, arméniennes, syriaques...) et des villes , immémorialement bariolées, Istanbul, Alexandrie, n'abritent plus de chrétiens européens en nombre significatif. Enfin des millions de musulmans se sont installés en Europe occidentale. En France, on évalue leur nombre entre trois et cinq millions. Le chiffre n'est pas facile à établir, parce que notre République  étant fondée sur des principes laïques, l'administration n'est pas autorisée à procéder (comme cela est pourtant possible aux États-Unis et en  Allemagne, également laïques) à un recensement religieux. En France, d'autres motifs s'y opposent. Bornons-nous  à constater le fait : on ne peut discriminer sous peine d'être accusé de "racisme" entre les différents immigrants, tous désignés comme "étrangers" bien que dans son ensemble la population française de souche sache très bien que parmi ces derniers il y en a de plus étrangers que d'autres et qu'entre un Maghrébin et un Portugais, le premier est senti comme moins proche du seul fait qu'il soit musulman. Le tabou du "racisme" est d'autant plus périlleux qu'il ne s'agit pas de race mais de religion que notre laïcisme de principe nous empêche de prendre  en compte. Ainsi, ledit tabou risque de faire naître ce racisme qu'il est supposé conjurer. Laissons ici ces généralités historiques  qu'il n'est pas dans mon intention de détailler. Mon but est simplement de rechercher quelles ont été les attitudes des chrétiens en tant que tels vers l'Islam.

    Depuis quatorze siècles  qu'ils vivent à son contact, dominés ou dominants, les chrétiens l'ont en général senti comme aussi étrangers à eux que s'ils étaient séparés par des mers. La curiosité réciproque a été faible. On déplore cette ignorance  mutuelle, qui pourtant s'est établie presque dès le début  avec la force d'une séparation constitutionnelle, plus forte que celle qui séparait les chrétiens du paganisme 147 gréco-romain, alors que les deux communautés, chrétiennes et musulmane, faisaient profession d'adorer le même Dieu. Aujourd'hui, il semble en aller tout différemment. Il y a quelques années, l'archevêque de Marseille , rapporte t-on,  envisageait sérieusement   de donner aux musulmans de sa ville, pour en faire une mosquée, l'église basse de Notre-Dame-de-la-Garde. Entrons dans une librairie catholique : nous y voyons des livres aux titres éloquents : J'ai rencontré l'Islam ; Deux fidélités, une espérance ; L'islam, découverte et rencontre ;   etc. Nous examinerons plus loin cette littérature. Elle fournit sur l'Islam des informations précieuses  ; elle affiche aussi une attitude de bienveillance, de révérence, d'irénisme et de bénignité qui va quelquefois jusqu'à donner le soupçon d'un œcuménisme " sans  frontière", comme on dit, facile, et, à l'occasion , fallacieux.

    Il vaut donc la peine de regarder en arrière, jusque dans les débuts de la "disputation" chrétienne avec l'islam. Ensuite nous jetterons un coup d’œil sur la disputation contemporaine.

     

     A suivre...