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L'Eglise et l'Islam (3)

Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

152 (suite)

Le second texte s'intitule "Controverse entre un musulman et un chrétien". Il ne s'agit pas d'une véritable controverse, mais d'un petit manuel à l'usage des chrétiens, leur permettant de répondre victorieusement à l'argumentation musulmane. Deux points sont principalement abordés, la question du libre arbitre et la question christologique. Les musulmans n'étaient pas au clair à l'époque (et, selon maints spécialistes, ne le sont toujours pas aujourd'hui) sur le rapport entre le déterminisme absolu et la liberté de l'homme, l'un et l'autre pouvant se référer au Coran. Jean met le doigt sur la contradiction entre la prédestination absolue et la justice divine : si l'homme n'est pas responsable , il n'est pas coupable et ne peut donc être puni : preuve que le Coran n'est pas un livre révélé [ne vient pas de Dieu, n'a aucune origine divine]

Pour le chrétien, continue le Damascène, les choses créées ont leur consistance et leur loi. Une fois l'homme créé, il engendre un autre homme conformément à sa nature. Pour le musulman, il n'y a pas de loi naturelle. A chaque instant de la croissance de l'homme, un acte créateur de Dieu est nécessaire, le même acte créateur qui a formé le premier homme. A la notion de loi naturelle, le musulman substitue celle d'une "habitude" de Dieu. Il a ainsi l'habitude de faire se lever le soleil. Le miracle, qui serait par exemple la nuit en plein jour, n'est qu'un simple "changement d'habitude" de la part de Dieu. La capacité de l'homme à procréer est pour le Damascène un fondement de la liberté de l'homme.

Le Christ est-il Dieu ? Le Coran appelle le Christ "Esprit et Verbe de Dieu". Alors de deux choses l'une : si le Verbe est créé, 153, Dieu, avant sa création, était-il sans Esprit et sans Verbe ? Si, au contraire, le Verbe est incréé, alors le Christ est Dieu. Le musulman désarçonné garde le silence. Un peu plus tard, il aurait répondu, car l'islam avait trouvé la parade, que le Verbe de Dieu n'est pas une personne, mais un livre éternel, le Coran. Mais Jean Damascène insiste déjà sur la distinction qu'il convient d'opérer dans les Écritures entre inspiration et révélation, et sur la nécessité d'interpréter  allégoriquement les anthropomorphismes qui s'y trouvent. Enfin, Jean répond aux contestations musulmanes du mode d'union de l'humain et du divin dans la personne du Christ, lesquelles prenaient appui sur les disputes intra-chrétiennes.

Il valait la peine de s'attarder un peu sur ce premier témoin qu'est le Damascène. Il fondait une tradition, qui fut suivie par la majorité des chrétiens curieux de l'islam : Pierre le Vénérable, Ricoldo da Monte Croche, et j'ajouterai Raymond Lulle dans son Livre du gentil et des trois sages. Le Damascène connaît l'islam et ne commet pas d'erreurs notables à ce sujet. Devant l'islam sommairement  exposé, il pose les affirmations du dogme chrétien. Il ne s'agit pas d'une véritable discussion, d'un "dialogue", dans lequel le chrétien s'ouvrirait à l'autre religion. Il se contente d'exposer apodictiquement la sienne, et de rejeter l'islam, non pas tant parce qu'il le juge "inférieur", mais parce qu'il n'est pas vrai et ne peut l'être puisqu'il ne reçoit pas les dogmes chrétiens fondamentaux. L'attitude du Damascène est franchement méprisante : il juge l'islam comme un tissu d'absurdités et écarte d'un revers de main vainqueur ses pitoyables arguments. La controverse se termine sur ces mots : "Le musulman fort surpris et déconcerté, n'ayant plus rien à répliquer au chrétien, se retira à court d'objections." Il se comporte comme un chrétien cultivé du XIXe siècle  devant la Révélation de Joseph Smith et les débuts des mormons. Raymond Lulle, lui, du moins au moment où il écrit son livre (1275), car il ne faut pas oublier qu'il mourut des pierres lancées sur lui par les musulmans, est plein de zèle missionnaire. Mais son livre subtil n'est pas autre chose que l'exposition de son système propre d'explication du christianisme. On n'y aperçoit pas la moindre "ouverture", bien qu'il décerne au docteur musulman, comme au docteur juif, un grand degré de 154 sagesse et que le ton soit d'un remarquable irénisme. Le ton seulement, car on doute que Lulle, si plein de son système et si intimement chrétien, soit entré même superficiellement dans l'esprit de l'islam. Son islam, il l'a rêvé à partir de sa foi chrétienne.

Dans le genre du rejet pur et simple, on peut citer la Somme contre les gentils (I,6) où saint Thomas d'Aquin résume, avec sa densité et sa clarté coutumières, la polémique anti-musulmane de son temps, peut-être de tous les temps : "Mahomet a séduit les peuples par ses promesses de voluptés charnelles au désir desquelles pousse la concupiscence de la chair. Lâchant la bride à la volupté, il a donné des commandements conformes à ses promesses, auxquels les hommes charnels peuvent obéir facilement. En fait de vérités, il n'en a avancé que de faciles à comprendre par n'importe quel esprit médiocrement ouvert. Par contre, il a entremêlé les vérités de son enseignement de beaucoup de fables et de doctrines les plus fausses. Il n'a pas apporté de preuves surnaturelles, les seules à témoigner comme il convient en faveur de l'inspiration divine, à savoir quand une œuvre visible qui ne peut être que l’œuvre de Dieu prouve que le docteur de vérité est invisiblement inspiré. Il a prétendu au contraire qu'il était envoyé dans la puissance des armes, preuves qui ne font point défaut aux brigands et aux tyrans. D'ailleurs, ceux qui dès le début crurent en lui ne furent point des sages instruits des sciences divines et humaines, mais des hommes sauvages, habitants des déserts, complètement ignorants de toute science de Dieu, dont le grand nombre l'aida, par la violence des armes, à imposer sa loi à d'autres peuples. Aucune prophétie divine ne témoigne en sa faveur : bien au contraire, il déforme les enseignements de l'Ancien et du Nouveau Testament  par des récits légendaires, comme c'est évident  pour qui étudie sa loi. Aussi bien, par une mesure pleine d'astuces, il interdit à ses disciples de lire les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament qui pourraient le convaincre de fausseté. C'est donc chose évidente que ceux qui ajoutent foi à sa parole croient à la légère."

 

A suivre...

 

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