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P. Lev Gillet

  • L'amour sans limites

    Textes tirés du livre " Amour sans limites " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1971

     

    16

    Mon enfant, tu as vu le Buisson qui brûle sans se consumer. Tu as reconnu l'Amour qui est un feu dévorant et qui te veut tout entier. La " grande vision " du Buisson Ardent peut t'aider à me donner un nom en quelque sorte nouveau ; il n'abolit pas celui ou ceux dont tu t'es surtout servi jusqu'à présent, et, pourtant comme un éclair dans la nuit, il peut, de sa vive lumière, renouveler tout le paysage.

    Souvent tu m'as appelé d'un nom qui n'était pas le mien. Ou, plutôt, ce nom éternel était bien le mien, mais il n'exprimait pas avec clarté ce que la vie divine manifeste de plus intense, ni il ne traduisait ce que j'aurais voulu te révéler de moi-même au moment de ta prière, - cet aspect particulier de mon être sous lequel tu aurais alors dû t'adresser à moi.

    Vous m'appelez Dieu. Ce nom traditionnel a été adoré et béni par des âmes innombrables.

    17 A ces âmes il a donné, il ne cesse de donner émotion et force. Insensé est celui qui voudrait le déprécier. Impie celui qui voudrait l'éliminer. Adore-moi comme ton Dieu. Vénère ce nom qui me désigne.

    Tu ne manqueras pas à cette vénération en observant que, pour ce qui est du langage, ce même nom n'a pas de contenu évidemment certain. Il manque de précision. Celles qu'on lui a données plus tard n'étaient pas nécessairement liées au mot. Mot si vaste, susceptible d'une extension telle qu'il peut parfois, et par suite de l'humaine faiblesse, sembler en quelque sorte vide...

    Et puis un usage mécanique, routinier, a souvent été fait de mon nom. Beaucoup ont gardé la formule. Ils ne savent plus lui donner un sens.

    Vous dites : Dieu, mon Dieu, Toi qui es Dieu, Seigneur Dieu. Et, à la source ancienne, dans le vocable consacré, vous pouvez assurément puiser des forces nouvelles. Mais, à essayer de particulariser mon nom selon l'instant ou le besoin présent, vous pourriez trouver un stimulant réel. 

    Vous pourriez alors vous tourner vers celui de mes aspects que la circonstance donnée vous révèle. 18 Vous me diriez alors, selon les cas : Toi qui es Beauté, ou : Toi qui es Vérité, ou : Toi qui es ma Pureté, ou : Toi qui est ma Lumière, ou : Toi qui es ma Force. Vous pourriez dire : Toi qui es Amour.

    Cette dernière expression rapprocherait plus étroitement de mon Cœur votre langage. Vous pourriez me dire : Seigneur Amour. Ou, plus simplement encore : Amour.

    Et c'est ici que je placerai devant votre réflexion, devant votre piété, un terme qui pourrait, si vous le vouliez, devenir le soleil, le soleil sans soir, de votre vie. Mes bien-aimés, je suis l'Amour sans limites.

    Amour sans limites... Je suis au-delà, au-dessus de tous les noms. Mais justement le qualificatif "sans limites " exprime que ma Personne et mon Amour échappent à toutes les catégories auxquelles est habituée la pensée humaine. Je suis l'Amour suprême, l'Amour universel, l'Amour absolu, l'Amour infini.

    Si, en ce moment, j'insiste plutôt sur les mots " sans limites ", c'est pour évoquer à votre esprit  l'image visuelle des barrières renversées. C'est pour faire lever devant vous la perception d'un " illimité ", d'un Amour qui, comme un vent violent, comme un ouragan, vient briser 19 tous les obstacles. Je suis l'Amour que rien ne peut arrêter, que rien ne peut contenir, que rien ne peut retenir.

    L'ennemi à vaincre n'est pas la mort. C'est la négation que l'homme peut opposer à mon Amour. Mais rien ne peut détruire ou diminuer l'intention et l'action d'amour du Dieu fort. 

    Mes aimés, je ne vous apprends ici rien de nouveau. Je ne vous apporte pas une définition ou une doctrine. Je ne fais que redire ce qui a été dit dès le commencement. J'indique une vois d'accès. Mais toutes les voies sont bonnes qui mènent jusqu'à moi.

  • Cette grande vision

    Textes tirés du livre " Amour sans limites " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1971

     

    13

    Le feu jaillit du buisson qui brûle, sans que pourtant la flamme anéantisse le buisson. 

    Approche-toi du Buisson Ardent, mon enfant, et considère la grande vision et pourquoi le buisson brûle et n'est point consumé.

    Le feu qui brûle le buisson sans le consumer est un feu qui ne se nourrit d'aucun apport étranger. Par lui-même il subsiste. Et de lui-même il se propage, à l'infini.

    Ce feu ne détruit pas le bois du buisson. Il purifie le bois. Il fait disparaître ce qui, dans le buisson, est seulement ronce ou épine. Mais il ne déforme pas. Il respecte les structures originelles, lors même que s'évanouissent les excroissances. Il renouvelle sans tuer. Il rend feu le bois lui-même, et ce feu dure.

    Sans doute, selon l'interprétation la plus simple, la plus élémentaire, tu peux voir dans le Buisson Ardent l'expression d'une protection 14 divine qui, à travers toutes les brûlures et toutes les douleurs, maintient l'existence. Tu peux y voir, mon enfant, l'affirmation d'une Pitié suprême, d'une Miséricorde préservatrice. Tu peux y voir aussi le signe d'une Purification divine douloureuse, mais qui libère.

    Le Buisson Ardent a cependant un sens plus profond. Il apporte une Révélation relative à ton Dieu, à ton Seigneur lui-même.

    Le Buisson Ardent est une expression de la nature divine. Dans la flamme du buisson, tu peux entrevoir ce que je suis. Ton Seigneur, le Seigneur Amour, n'est-il pas un feu dévorant ?

    Comme la flamme du Buisson, je suis l'Amour qui se donne sans jamais s'épuiser. Je suis la générosité qui ne connaît aucune mesure. On ne peut dire à mon Amour : jusque-là et non plus loin.

    Je suis l'Amour qui toujours tend à incorporer et assimiler tous les éléments humains qu'il rencontre (et à l'origine desquels il est). Pas plus que le feu ne détruit le bois du buisson, je ne détruis les hommes que j'ai créés. Je veux seulement faire disparaître ce qui, dans un homme, contredit l'essence de l'Amour.

    Je prends et je fais mien. Je transforme et je transfigure. Je vivifie. Je transpose sur un autre plan, sur un plan plus haut.

    15 Celui qui aime s'unit à ceux qu'il aime. Je m'unis à vous, mes bien-aimés. Et cependant il ne peut y avoir de confusion entre moi, qui suis l'Amour, et vous, qui avez l'Amour.

    Oh, vois-tu maintenant la grande vision ? Vois-tu la flamme que personne n'allume, mais qui jaillit de mon Cœur même, la flamme qui est moi ? Vois-tu l'incendie divin s'étendre sur le monde ? L'univers entier est le Buisson Ardent.

     

  • Une création nouvelle

    Textes tirés du livre " Amour sans limites " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1971

     

    12

    Mon enfant, n'attends pas une Révélation nouvelle. Je ne te parlerai que des choses qui vous ont été dites dès le commencement.

    Ce qui pourrait être nouveau, ce serait une attention spéciale donnée à certains aspects de la vérité éternelle.

    Le temps viendra où l'approfondissement de l'Amour fera un appel irrésistible à la piété de beaucoup d'hommes.

    Ils découvriront l'Amour, le Seigneur-Amour, l'Amour universel et sans limites. Ce ne sera pas un message nouveau, une autre Révélation. Mais ceux qui s'ouvriront à cette vision en y mettant tout leur cœur m'aideront à former les cieux nouveaux et la terre nouvelle auxquels je ne cesse de travailler. 

    Et ainsi la découverte de l'Amour, la réception en nous de l'Amour infini sera une création nouvelle. L'Amour veut, à chaque instant, créer parmi vous plus d'amour.

  • Mais moi je te connais

    Textes tirés du livre " Amour sans limites " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1971

     

    9

    Mon enfant, tu n'as pas connu ce que tu es. Tu ne te connais pas encore. Je veux dire : tu ne t'es pas vraiment connu comme l'objet de mon Amour. Et, par suite, tu n'as pas connu ce que tu es en moi et tout le possible qui es en toi. 

    Éveille-toi de ce sommeil et des songes mauvais. Tu ne vois de toi-même, à certaines heures de vérité, que les échecs et les défaites, les chutes, les souillures, peut-être les crimes. Mais tout cela, ce n'est pas toi. Ce n'est pas ton vrai " moi ", ton " moi " le plus profond.

    Sous tout cela, derrière tout cela, sous ton péché, derrière toutes les transgressions et tous les manques, moi, je te vois.

    Je te vois et je t'aime. C'est toi-même que j'aime. Ce n'est pas le mal que tu fais, ce mal qu'on ne doit ni ignorer, ni nier, ni atténuer (le noir est-il blanc ?). Mais, au-dessous, à une 10 profondeur plus grande, je vois autre chose, et qui vit encore.

    Les masques que tu portes, les déguisements que tu revêts peuvent bien te dissimuler aux yeux des autres et même à tes propres yeux. Mais ils ne peuvent te cacher de moi. Je te poursuis là même où personne ne t'a jamais poursuivi.

    Ce regard, ton regard, qui n'est plus limpide, et ta cupidité fiévreuse, haletante, de ce qui te semble intense, et tous les spasmes précaires, et ta dureté et avarice de cœur, tout cela, je le sépare de toi. Je le coupe de toi. Loin de toi je le rejette.

    Écoute. Personne ne te comprend vraiment. Mais moi je te comprends. Je pourrais dire de toi des choses si grandes, si belles ! De toi je pourrais les dire : non de ce " toi " que la puissance des ténèbres a si souvent égaré, mais du toi tel que je désirais qu'il fût, du " toi " qui demeure en moi pensée et intention d'amour, du " toi " qui pourrait encore être visiblement.

    Deviens visiblement ce que tu es dans ma pensée. Sois l'ultime réalité de toi-même. Rends actives les puissances que j'ai mises en toi. 

    Il n'est, en aucun homme et aucune femme, aucune possibilité de beauté intérieure et de 11 bonté qui ne soient en toi aussi. Il n'est aucun don divin auquel tu ne puisses aspirer. Car tu les recevras tous ensemble si tu aimes avec moi et en moi.

    Quoi que tu aies pu faire dans ton passé, je romps tes liens. Et si je romps tes liens, qui t'empêche de te lever et de marcher ?

     

     

  • A toi, qui que tu sois...

    Textes tirés du livre " Amour sans limites " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1971

     

    7

    Qui que tu sois, quel que tu sois, dit le Seigneur Amour, sur toi ma main en ce moment se pose.

    Ce geste veut te dire que je t'aime et que je t'appelle.

    Jamais je n'ai cessé de t'aimer, de te parler, de t'appeler. C'était parfois dans le silence et la solitude. Parfois là où d'autres étaient réunis en mon nom.

    Cet appel, souvent tu ne l'as pas entendu, parce que tu n'écoutais pas. Souvent aussi tu le percevais, mais d'une manière vague et confuse. Parfois tu étais tout près de me donner la réponse qui accepte. Parfois tu m'as donné cette réponse, mais sans conséquence durable. Tu t'attachais à l'émotion de m'entendre. Tu reculais devant la décision.

    Jamais encore tu ne t'es mis définitivement, d'une manière totale et exclusive, aux écoutes de l'Amour.

    8 Voici que maintenant encore, je viens à toi. Je veux te parler encore. Je te veux tout entier. Je le répète, l'Amour te veut d'une manière totale et exclusive.

    Je te parlerai en secret, en confidence, intimement. Je mets ma bouche tout près de ton oreille. Écoute ce que mes lèvres vont te dire à voix basse, ce qu'elles veulent murmurer pour toi.

    Je suis l'Amour ton Seigneur. Veux-tu entrer dans la vie de l'Amour ?

    Il ne s'agit pas d'une atmosphère de tendresse attiédie. Il s'agit d'entrer dans l'incandescence de l' Amour.

    Là est la vraie conversion, la conversion à l'Amour incandescent.

    Veux-tu devenir autre que celui que tu as été, que celui que tu es ? Veux-tu être celui qui est pour les autres et d'abord pour cet Autre et avec cet Autre par lequel chaque être a l'existence ? Veux-tu être le frère universel, le frère de l'univers ?

    Écoute ce que mon Amour voudrait te dire.

     

     

  • Retour aux sources

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    177

    Matin de Pâques. Les femmes qui, à l'aube, se rendent au sépulcre, portant des aromates, se disent entre elles : " Qui nous roulera la pierre ? " Car une pierre, qui est " très grande ", obstrue l'entrée du tombeau. Selon tout calcul humain, il est improbable que les femmes puissent atteindre le corps du Seigneur.

    Souvent Jésus semble emprisonné dans mon âme et réduit à l'impuissance, comme il l'était dans le sépulcre avant la Résurrection. La lourde pierre de mon péché le maintient en cet état. Combien de fois j'ai désiré voir Jésus se lever en moi, dans sa lumière et dans sa force ! Combien de fois j'ai essayé de rouler la pierre, - mais en vain ! Le poids du péché, le poids de l'habitude étaient trop forts. Je me disais, presque sans espoir : " Qui me roulera la pierre ? "

    Les femmes, néanmoins, sont en route vers le tombeau. Leur démarche est un pur acte de foi. Cette foi 178 - cette folie - aura sa récompense. Je dois, moi aussi, persister dans la folle espérance que la pierre sera enlevée.

    Mais les femmes allant au tombeau n'ont pas les mains vides. Elles portent des aromates achetées pour l'embaumement du corps de Jésus. Si je désire que la pierre soit ôtée de mon âme, je dois - au moins comme un signe, un gage de ma bonne volonté - apporter quelque chose. Ce sera peut-être très peu, mais ce doit être quelque chose qui me coûte, quelque chose qui soit de la nature d'un sacrifice.

    Et voici : les femmes trouvent que la pierre, à l'entrée du sépulcre, a été ôtée d'une manière qu'elles ne prévoyaient pas. " Il y eut un grand tremblement de terre ; un ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la " pierre ". Pour ôter la pierre, il ne faut rien moins qu'un cataclysme. Il n'eût pas suffi d'une poussée, d'un rajustement partiel. De même, la pierre qui semble immobiliser et paralyser Jésus dans mon âme ne peut être enlevée que par un tremblement de terre, c'est-à-dire par une violente catastrophe intérieure, par un changement radical et total. Il faut qu'une secousse fulgurante m'ébranle. Jésus ne ressuscite en moi que si celui que j'étais cesse d'être, faisant place à l'homme nouveau.

    179

    Non une retouche, une mise au point, mais une mort et une naissance.

    L'ange fait dire aux disciples que Jésus ressuscité les attend en Galilée. Jésus lui-même renouvelle cet ordre : " Allez dire à mes frères de se rendre en Galilée ; c'est là qu'ils me verront ". Pourquoi ce retour en Galilée ? Jésus veut-il soustraire ses disciples à l'hostilité des Juifs ? Veut-il, après les anxiétés du temps de la Passion, leur assurer des jours de recueillement et de calme ? Peut-être. Mais il y a, semble-t-il, une raison plus profonde.

    C'est en Galilée que les disciples avaient rencontré Jésus. C'est là qu'ils avaient entendu l'appel et commencé à suivre le Sauveur. Le souvenir de ces jours devait garder dans leur âme une fraîcheur de printemps. Après les infidélités de la dernière semaine, Jésus voudrait replonger ses disciples dans cette fraîcheur et cette ferveur premières. Il voudrait renouveler en eux  l'émotion, la décision de la première rencontre. Dans l'atmosphère galiléenne ranimée par lui, il complètera sa révélation. 

    Il y a une Galilée dans la vie de chacun de nous - ou, du moins, dans la vie de ceux d'entre nous qui, un jour, ont rencontré le Sauveur et l'ont aimé. Cette Galilée, c'est, dans mon existence, 180 le temps où je suis devenu conscient que Jésus me regardait et m'appelait par mon nom. Depuis lors, bien des années ont pu s'écouler. Ces années ont pu être chargées de péchés sans nombre. Il peut sembler que j'aie oublié Jésus-Christ. Cependant, qui a, une fois, rencontré Jésus ne peut l'oublier. Jésus m'invite à revenir dans la Galilée de mon âme, à faire revivre en moi l'intimité et la ferveur des premiers jours. Là, de nouveau, je le verrai.

    Seigneur, je voudrais revenir en Galilée. Mais te retrouverai-je ? Comment puis-je réchauffer mon âme devenue si froide ? Le souvenir de notre Galilée suffira-t-il à recréer l'émotion de notre première rencontre ?

    " Il vous précède en Galilée..." Mon enfant, tu n'auras pas à évoquer péniblement ma présence. Je serai fidèle au rendez-vous que je te donne. Je ferai plus que t'attendre dans cette Galilée du souvenir. Voici que je t'y précède, je t'y conduis. Lorsque ton cœur se sera, de nouveau, fixé en Galilée, celui qui te guide se fera reconnaître de toi. Et il te parlera...  

     

  • Récits de la Passion 09

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    76

       Pilate s'approcha de la fenêtre. Jamais jour  n'avait été aussi sombre. Le ciel où avaient couru de hautes brumes, le matin, était devenu uniformément gris comme les novembres celtes qui emprisonnent le cœur dans leur fosse. Mais, passé midi, le ciel prit une noirceur nocturne avec, au fond, les lueurs fuligineuses d'on ne sait quel orage.

    Pilate monta à la chambre haute comme un prophète de l'antiquité. Il vit les éclairs se succéder au ras des collines sous un ciel de poix. Le tonnerre rôdait au loin continûment comme un roulement de chars avec parfois un éclat bref, plus proche, comme un aboi de rage ou un essieu qui se brise, jusqu'à ce grand déchirement qu'on entendit du côté du temple vers les trois heures.

    Puis le jour morne comme si le monde était vide. Pilate ne représentait rien. Il redescendit à sa chambre d'en bas. Il s'étendit 77 sur le carrelage et il dormit comme du plomb, comme un mort, une heure ou deux.

    Quand il s'éveilla, il sortit sur le terre-plein. Un soldat au loin buccinait mélancoliquement. La ville semblait déserte comme une plage dont la marée se retire. Les ruissellements d'une brève averse s'évaporaient du pavement. Une tenture violette frissonna. Procla restait introuvable, mais sans doute valait-il autant ne pas voir son front buté et son regard atone. Toute la nuit les rues ne longeraient que des maisons.

    Procla parut. Ses yeux avaient la couleur d'un étang sous un ciel de tempête. Elle dit : Alors ?

    Il dit : Laisse-moi.

    Elle eut les yeux qui s'assombrirent comme la mer du Nord. Elle dit : Ce n'est pas ton jour ? Eh bien, si, c'est ton jour.

    Il dit : Laisse.

    Elle eut les yeux qui se creusèrent comme le flot dans l'ouragan. Elle dit : Tu n'as rien fait ?

    Il dit : Oui et non.

    Elle eut des yeux qui n'avaient plus de regard. Elle dit : Tu n'as rien empêché , tu n'as pas gouverné, je n'oublierai pas.

    Il crut qu'elle avait un sanglot. Elle eut des éclairs. Il dit avec lassitude : Attendez, madame.

    78 Et plus bas : Attends-moi.

    Alors elle eut les yeux pleins de larmes. Elle détourna la tête. Pilate qui ce jour-là s'était pour la première fois aperçu de la souffrance humaine, reconnut cette souffrance sur le visage de femme qui se détournait.

    Elle s'en allait et brusquement elle revint. Elle dit : Tu auras été gouverneur des Juifs.

    Il dit : Ne parle pas.

    Elle dit : Ç’aurait dû être une gloire.

    Il dit : Aucune gloire.

    Elle dit : Ils disent qu'ils sont Juifs mais il n'y avait qu'un Juif et tu l'as laissé perdre.

    Il dit : Je sais qu'ils mentent.

    Elle dit : Tu le savais ? et c'est tout ? Ils veulent abattre nos aigles mais leur cœur est plein d'idoles. Tu as vu un homme sans idole et sans avenir et tu l'as laissé...

    Pilate était parti.

  • Les récits de la Passion 07

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    117

    Mon enfant, tu ne sais pas encore ce que signifient ces mots : " Je me suis chargé de tes péchés." Tu penses avec horreur au mal cruel que tu as commis, soit récemment, soit il y a bien longtemps, envers telle personne, telle autre personne. Tu sais qu'elles ont souffert par toi et que réparer cette souffrance est maintenant impossible. Ecoute-moi. Je me suis substitué à ces victimes de ta cruauté égoïste. Ce n'est plus contre elles, c'est contre moi que se dresse ton offense. Je suis le nœud de la situation. Seul je la puis dénouer, parce que j'ai pris sur moi et le dommage causé et la cause du dommage, et parce qu'en moi résident l'expiation et le pardon. Quand il est trop tard pour réparer le mal à l'égard des victimes ou même si tu peux encore le réparer, projette sur moi, transpose en moi ton péché. Dépouille-toi de 118 tout lambeau de justice personnelle. Saisis, par la foi, la rédemption et le salut que je t'offre. Viens à moi n'attendant plus que ma miséricorde. Cesse de te demander : " Comment puis-je réparer ? " La réparation viendra  de ton union plus étroite avec moi. C'est par ta foi en moi, non par tes réparations, que tu seras justifié. Mais tu ne peux t'ouvrir à la foi vive, à la foi qui sauve, à ma grâce, à ma justice qui seule rend juste, si tu ne veux en accomplir les œuvres et en porter les fruits. C'est moi qui réparerai ; mais tu répareras par moi, avec moi, en moi. Pour réparer, commence par te jeter dans mes bras.

    Mon Sauveur, dis-moi encore comment tu te charges de mes péchés. 

    Oui, mon enfant, je veux te rendre plus attentif à ce mystérieux transfert. Je voudrais que plus d'hommes y soient attentifs. Beaucoup d'hommes éprouvent d'une manière très vive le brisement de cœur par lequel ils jettent  à mes pieds leurs péchés. Beaucoup d'hommes aussi sentent d'une manière très vive la paix et l'autorité qui accompagnent ma parole, lorsqu'elle annonce - lorsque mon Église annonce : " Tes péchés te sont remis." Mais il y en a moins qui sachent percevoir l'acte par lequel l'agneau de Dieu ôte le 119 péché et le prend sur lui-même. Je t'ai enseigné que je suis présent à ton péché, d'une présence à la fois condamnante et compatissante. j'implore alors ton regard, ton adhésion. Si tu me les donnes, le centre de l'acte se déplace. Ce n'est plus le péché qui se trouve au centre. Toutes les forces s'infléchissent. c'est moi qui, maintenant, occupe le centre. En cette seconde, tu es libéré. En cette seconde s'actualise ce qui s'est passé, lorsque, à Gethsémani et sur le Golgotha, j'ai assumé toi-même et ce péché. La crise n'est plus entre le péché et toi. Elle est entre toi et moi. De mon cœur, un rayon descend sur toi. Il t'attire, il te prend. Ton regard remonte jusqu'à moi. Tu laisses ton âme suivre le rayon...

  • Les récits de la Passion 06

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     


    Seigneur Jésus, le mystère de Judas m'oppresse. Ou plutôt (car je ne sais point quels furent les derniers sentiments) le mystère de tous les pécheurs qui meurent sans s'être tournés vers toi. Je sais que l'on ne peut effacer du livre ce que tu as dit de la séparation des brebis et des boucs et du feu qui ne s'éteint pas. Je sais que la possibilité d'un " non " éternellement dit à Dieu par certaines de ses créatures est une conséquence terrible, mais nécessaire, de la liberté qui nous a été donné. Je sais aussi que, de nul homme, nous n'avons la certitude qu'il a été rejeté pour toujours. Je sais tout cela. Et pourtant... Pourquoi ton Père a-t-il créé tel homme dont il prévoyait qu'il n'adhérerait pas à lui ? Maître, je mets devant toi ma question avec humilité, avec docilité. Enseigne-moi. 

    Mon enfant, je pourrais simplement te dire : cette question te dépasse ; attends avec confiance le jour où tu sauras, où tu verras. La pleine 112 lumière sur les mystères divins n'est pas donnée à ceux qui sont encore dans l'état de voie. 

    Cependant, je te dirai plus. Je ne t'accorderai pas de révélation personnelle. Je te rappellerai seulement ce que déjà tu sais ou tu devrais savoir.

    Je t'ai aidé à croire et un peu comprendre que le mystère de l'élection a lieu en moi. C'est en moi que sont acceptés ceux qui m'aiment. Ce dont je voudrais te persuader maintenant, c'est que c'est aussi en moi que le mystère de la réprobation reçoit sa solution et sa lumière.

    Tout homme a le droit d'entendre de moi cette parole : " Je suis ta justice ". Et tout homme a le droit de me dire, à moi, le juste : " Je suis ton péché ". J'ai communiqué ma justice aux pécheurs (s'ils l'acceptent), et j'ai porté le poids de la réprobation due aux péchés de tous. De même qu'il existe un lien entre tout élu et la justice que je lui ai acquise sur la croix, il existe aussi un lien entre tout pécheur non repentant et moi-même, en tant que, substitué à lui, j'ai assumé sur la croix son péché et sa condamnation.  Parce que je prenais la place du pécheur, même si celui-ci repoussait l'échange, il y eu un certain échange entre lui et moi. C'est dans le prolongement, dans les répercussions de cet échange que le mystère de la réprobation doit être médité par toi.

    113 Entends-moi bien, mon enfant. Je ne te dis pas que, sur la croix, j'ai sauvé ceux qui ne veulent pas assimiler - et dans toute leur vie - le salut que j'offrais. Je veux dire en ce moment une seule chose : c'est qu'un vrai contact a été établi entre moi-même et le pécheur non repentant. J'ai eu l'expérience suprême et totale de la condamnation. En moi, la sainteté absolue a été en contact avec tout péché, avec le péché de chaque pécheur.

    Quels ont été, quels sont les résultats de ce contact ? Mon enfant, je ne dirai, en ce moment, rien de plus précis. Je veux seulement t'ouvrir un horizon, sans te donner la possibilité de le mesurer. Crois de tout cœur chacune des paroles de mon évangile concernant le pécheur qui ne se repent pas. Ne te livre pas à des spéculations et à des discussions sur le nombre de ces pécheurs, sur la durée et le mode de leur réjection. Affirme ce que mes apôtres ont affirmé, ce que mon Église affirme. Ne dis rien de plus. 

    Mais sache bien, mon enfant, que tu ne connais pas encore les profondeurs de mon cour. Tu les sauras plus tard.

    114 Aie la crainte d'être rejeté, mon enfant. Défie-toi de ceux qui font peu de cas de la préoccupation du salut personnel. Je n'ai pas parlé ainsi. Mais n'oublie jamais que le bon berger laisse toutes ses brebis fidèles pour aller chercher et pour rapporter sur ses épaules la brebis égarée, fugitive.

    Qu'il te suffise d'être assuré d'une chose : c'est que je suis, c'est que ma personne est la réponse à ta question anxieuse au sujet du pécheur non repentant.

    Si ma personne est la réponse, tu dois entrevoir le sens de cette réponse, même obscurément. Ne te hâte pas de traduire la réponse en mots. Regarde, et approfondis en silence. La réponse ne peut être que conforme à ma personne. Contemple l'image du crucifié. Il est la réponse à tous les problèmes, - à ce problème. Dans la solution du problème qui t'angoisse, tu verras un jour resplendir ma sainteté et ma justice. Ma miséricorde et mon amour n'y resplendiront pas moins. La justice resplendira à travers la miséricorde. Ce ne pourra donc être qu'un mystère joyeux autant que glorieux. Le mystère même du pécheur non repentant révèlera mon amour pour les hommes, sans que le mal obtienne aucune 115 impunité ou complaisance. Mon apôtre vous a dit que je serai tout en tous. Je ne puis maintenant te dire comment cela se fera. C'est le secret divin. Crois seulement et espère.

    Maître, je te remercie pour la paix que me donnent tes paroles. Je ne cherche pas à aller plus loin que ce que tu me dis. Je ne vois pas encore le paysage, mais déjà j'entrevois la lumière dont il sera baigné. Cependant il m'arrive ceci. Plus je projette sur le péché du monde la lumière de ta personne, plus la conscience, le souvenir de mes propres péchés me sont lourds et désolants. Je crois au pardon demandé et reçu, je crois que tu combles l'abîme de l'indignité du pécheur. Mais tous ceux-là qui par moi ont souffert, auxquels j'ai fait du mal...

    A suivre...

     

  • Les récits de la passion 05

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    107

    Jésus annonce aux apôtres qu'un d'entre eux le livrera. Ils ne mettent pas en doute la parole du Maître. Ils ne s'écrient pas : " Seigneur,  c'est impossible !" Mais ils s'attristent et disent, l'un après l'autre : " Est-ce moi ?"

    L'expérience de mes propres chutes doit me rendre très humble. Je ne peux jamais exclure la possibilité d'une nouvelle offense. Je dois demander en tremblant : " Vais-je trahir encore ? Le prochain traître, est-ce moi ?"

    " Que me donnez-vous ? et je vous le livrerai..." La question de Judas aux prêtres, je la répète à Satan : " Quel plaisir me donnes-tu ? Si tu m'accordes ceci, et cela, je te le livrerai..." C'est peut-être en détournant les yeux que je murmure cette suggestion, c'est peut-être en me lavant les mains, - et ce n'est pas sans ressentir la piqûre  de l'aiguillon intérieur. Mais, pourtant, je le livrerai...

    108 Pauvre âme, tu me veux. Et tu veux aussi me livrer. C'est parce que tu veux autre chose que moi. Tu ne peux me vouloir vraiment, si tu ne me veux seul.

    " Et il livra Jésus à leur volonté ". La phrase que l'évangile dit de Pilate s'applique à moi, chaque fois que, pour ma part, je coopère avec l'esprit tentateur et chaque fois que je coopère au péché d'autrui.

    " C'est par un baiser que tu trahis le fils de l'homme ? " Le baiser par lequel Judas trahit son Maître, c'est chaque prière que j'ose faire sans avoir radicalement banni de mon cœur toute complaisance envers le mal.

    " Cet homme était aussi avec lui... Tu es aussi de ces gens-là". Cette pensée me mord jusqu'au sang, elle me transperce, lorsque dans mon péché même, je ne puis perdre le souvenir du temps où, comme Pierre, je suivais Jésus.

    Mon Sauveur, c'est à travers les blessures secrètes de mon âme, c'est à travers mes péchés que tu fraies ton chemin vers moi.

    Jésus, tu es présent à mon péché. Quand je pèche, tu es encore en moi, silencieux. Ta présence même condamne ce que je fais. Mais, en même temps, tu me comprends et tu comprends mon péché plus profondément que je me comprends 109 et le comprends. Car tu m'es plus intime que je le suis à moi-même. Tu ne m'es point un juge étranger. Tu t'identifies à celui qui, pécheur, est là devant toi. Et cependant, tu es, à ce moment, le contraire même de ce que je suis. Mais tu m'enveloppes d'une présence et d'une pitié insondables.

    C'est cette présence et cette pitié, Seigneur Jésus, qui font qu'au moment même où je pèche, dans l'acte même du péché, et sans que j'aie le courage d'interrompre cet acte, un cri peut encore jaillir de moi, un cri de dégoût, d'angoisse et d'horreur,- l'appel à toi, à ton nom : Jésus !

    Mon Sauveur, ta présence à mon péché est une grande grâce. Ta main est tendue pour me retirer de l'abîme. Mais, si je refoule cette grâce ultime, manifestée dans le péché même, que sera t-il de moi ?

    Tu ne prononces pas de sentence formelle. Ta personne même, Seigneur Jésus, est le jugement qui me condamne. Mais ta personne même est aussi proclamation et acte de grâce. Il n'y aurait point de parole de grâce, s'il n'y avait une parole de jugement.

    Mon passé ou mon présent coupables, si coupables soient-ils, appartiennent à l'ordre de la grâce, dans la mesure où tout destin humain se 110 rattache au plan de grâce voulu par Dieu. Mes dissonances personnelles demeurent encore des parties de l'universelle symphonie de grâce. Cette considération ne saurait cependant justifier la dissonance, car celle-ci, en un point donné, s'oppose à la grâce - et cela, c'est la mort. Mais l'opposition à la grâce, la dissonance, le péché sont encore potentiellement dans l'ordre de la grâce, tant que peuvent encore intervenir mon repentir et ton pardon. Oh, pour cela, sois béni, Seigneur !

    La réprobation est dans le Christ, comme l'élection. Uni au Christ, je suis accepté à cause du Bien-Aimé et dans le Bien-Aimé. Pécheur, je suis réprouvé en Jésus, puisque celui qui ne connaissait pas le péché a été fait péché pour nous. Un grand échange a été opéré sur le Golgotha entre le pécheur et son Dieu. C'est moi qui pèche, et c'est Jésus qui meurt. Le péché a été enfermé dans le cœur du Christ. Le Dieu-Homme devient lui-même le rejeté, le condamné. Il y a encore, pour la piété du croyant, beaucoup à explorer dans ce mystère (autant qu'un mystère divin peut être exploré). Maître, laisse-moi te parler de cela.