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Joseph Moingt

  • La rumeur de Jésus

    [23] Toute l’affaire de Jésus - et la religion chrétienne de cette fin du XXe siècle en est la suite - a commencé par une rumeur [24] qui voltigeait autour de lui, mélange d'interrogation, de suspicion et de confiance, et qui prit consistance et ampleur surtout quand elle fut relancée par l'annonce de ceux qui croyaient en lui. C'est par cette rumeur que Jésus est entré dans l'histoire, la vraie : celle qu'on raconte avant de l'écrire et qu'on ne cesse de raconter de vive voix longtemps après qu'elle a été écrite. Les grandes affaires qui passionnent l'opinion publique et qui sont retenues par les livres d'histoire sont souvent liées à des procès, surtout à des procès politiques. Le procès par lequel se termina la carrière messianique de Jésus n'eût pas fait grand bruit hors du lieu et du temps où il se déroula - les archives de l'Empire romain n'en ont pas gardé trace - s'il n'avait été très tôt suivi d'une étrange rumeur : " Celui qu'ils ont condamné et mis à mort, Dieu l'a rendu à la vie " (voir Ac 2, 23-24 ; 3, 13-15 ; etc.). Rumeur suscitée par une annonce que les chrétiens appellent "révélation" - mais, en ses tout premiers commencements, qu'est-ce qui distingue l'une de l'autre ? Nouvelle qui peut paraître à beaucoup aujourd'hui incroyable sinon dépourvue de sens, et qui l'était déjà quand elle commençait à se répandre, car elle ne prend sens que pour celui qui accepte de l'intégrer à son propre destin. Colportée d'abord de bouche à oreille, puis débattue en public, rejetée par les uns avec incrédulité, accueillie par d'autres avec espoir, elle ne cessa de s'affermir et de s'amplifier ; avant la fin du siècle où naquit Jésus, elle avait fait le tour du bassin méditerranéen. L'affaire de Jésus devenait une affaire d'Etat, elle changeait le cours de l'histoire, et l'histoire n'a cessé jusqu'à aujourd'hui de se nourrir de la rumeur de Jésus et de l'entretenir. Jusqu'aujourd'hui ? (...) Il est de fait que dans nos pays, à partir desquels l'annonce de Jésus s'est répandue en d'autres pays, le bruit des cloches a cessé depuis longtemps d'éveiller celui de foules en marche. La rumeur de Jésus serait-elle en passe de s’essouffler, [25] de quitter les places publiques et de disparaître dans le murmure pieux de petites communautés en prière, pour se réveiller de temps à autre dans le brouhaha médiatique, sans lendemain, de rassemblements folkloriques ? S'il devait en être ainsi, l'affaire de Jésus serait-elle en voie de réintégrer les archives des temps passés - affaire classée ? Car Jésus ne peut demeurer vivant dans notre histoire qu'à la manière dont il y est entré, poussé en avant par la rumeur de ceux qui le suivent. 

    Celui qui écrit aujourd'hui sur Jésus ne peut ignorer cette interrogation. Il ne peut se résigner ni à retracer savamment son histoire ni à discourir doctement de la foi des siècles chrétiens, comme si cela pouvait suffire à réveiller la vieille rumeur ; il ne peut pas se désintéresser de l'écho que son récit ou son discours est susceptible de rencontrer, alors que tout ce qui a été écrit jadis sur Jésus l'a été afin que tous croient en lui (Jn 20,31). Les motifs qu'on a eus de parler de lui et de croire en lui restent à jamais partie intégrante de son histoire, et l'intérêt qu'on peut avoir de la raconter à nouveau n'est pas isolable du souci qu'elle soit encore croyable.

    Joseph MOINGT - L'homme qui venait de Dieu - Cerf 1993

     

  • Avant d'être compassionnel l'amour est juste

    [217] Quand je dis "l' Esprit de l'Evangile", je ne mets pas de côté l'Ancien Testament, où les notions d'amour et de justice tiennent une si grande place. L'amour tend à l'égalité. Je crois que déjà Aristote le disait. Il est évident que l'amour implique la justice, car il la fait intervenir là où il y a des inégalités flagrantes  auxquelles on ne porte pas remède. Si l'on dit par exemple que des jeunes n'ont pas les moyens d'accéder au travail, à l'instruction, l'amour incite à le dénoncer. Il faut empêcher ou réparer l'injustice avant de donner aux pauvres, aux oeuvres, aux ONG, etc. L'amour débusque les injustices. Avant d'être compassionnel, l'amour est juste. Et la justice appelle l'égalité.

    L'Esprit de l'Evangile me paraît très bien défini par les trois mots bien connus : liberté, égalité, fraternité. Liberté de l'homme vis-à-vis de la société, vis-à-vis du pouvoir, ce qui condamne tous les régimes fascisants. Egalité, égalité des chances mais aussi égalité d'accès aux biens de la nature nécessaires à la vie, et aux biens de la culture nécessaires à la promotion de l'individu ; égalité des sexes dans les droits juridiques et politiques, dans l'accès aux postes dirigeants, dans la rétribution du travail. Tout cela dans un esprit de fraternité qui lui-même doit influencer la manière de commander, de servir et de vivre en société (...) [218]

    Caritas, amor ou dilectio, eros ou agapè comme vous le préférerez, car je n'entre guère dans cette querelle de terminologie. Mais oui, oui, la charité, comme amour fraternel. Et c'est pourquoi la fraternité qui vient en troisième position  dans la devise républicaine montre comment cette trilogie doit rester ouverte : la liberté n'a pas d'autre  limite que de toujours traiter autrui comme une fin, jamais comme un moyen, et de respecter le bien commun ; l'égalité est toujours à l'affût des discriminations à combattre et des injustices à réparer ; la fraternité ne connaît pas d'exclusivisme dans la définition du prochain ni de mesure dans les services à rendre à ceux qui en ont le plus besoin. On n'a jamais atteint la limite où l'autre sera devenu mon frère.

     

    Joseph Moingt - Croire quand même - Ed. TempsPrésent 2007

  • péché originel, péché universel

    [131] Le péché originel, quelles que soient les discussions qu'on peut faire sur son origine et les définitions qu'on peut en donner, c'est un péché universel, mais qui entraîne à un mauvais universel, au règne de l'individualisme et du particularisme, par opposition à celui dont nous parlions  voici quelques instants en citant saint Paul, à la croissance de la personne qui s'agrandit aux dimensions totales de l'humanité. Ce qui apparaît comme le péché originel, c'est tout ce qui renferme l'homme sur lui-même, le replonge dans son passé, le rabat vers une jouissance immédiate, lui  donne de se contenter de son petit bonheur quotidien. C'est une force d'inertie qui l'empêche de grandir et d'évoluer, de s'ouvrir à l'appel des autres ; c'est aussi l'envie, la jalousie du bonheur de l'autre, le mauvais désir de lui enlever son bien. Ce désir peut lui donner la force mauvaise de combattre l'autre, de le voler, de le réduire en servitude. Et cette force peut s'emparer de tout un clan, de tout un pays, de toute une société, lui donner le vertige de dominer d'autres peuples, voire le monde entier, l'ivresse de verser le sans de ses semblables. On parle d'un péché "originel", parce qu'on le trouve partout à l'oeuvre, partout rampant et renaissant, dans le plus lointain passé des peuples comme au début de toute vie individuelle. 

    Des philosophes l'ont défini comme le mal fondamental ou radical, comme la "sécession" ou "division des consciences". C'est le fait que les hommes ne parviennent pas à dire un vrai "nous" dans lequel  tous les "je" d'alentour pourraient s'épanouir et s'exprimer harmonieusement. Ou bien le moi s'agrandit à un nous exclusif : nous, les Français par opposition aux Allemands ; nous, les gens de notre classe, pour se distinguer des petites gens. Ou bien le nous abolit le je : la famille qui empêche l'émancipation des enfants, la société tyrannique qui ne tolère pas de différences. Dans le dogme catholique, le péché originel est ce qui empêche l'humanité créée à l'image du Dieu unique, de parvenir à l'unité, et l'individu, destiné à devenir fils de Dieu, de revêtir sa pleine dignité de personne humaine. Le "monde présent" auquel il ne faut pas "se conformer", selon Paul, c'est ce mal qui nous ronge [133] du dedans depuis notre naissance - pas un mal inguérissable, une malédiction, une fatalité qui nous poursuit - et nous pénètre aussi bien du dehors, de partout, en vertu des liens de solidarité qui nous lient aux hommes de tous les temps et de tous les lieux. (...)

    Il nous faut lire le péché du "premier homme" comme le fait saint Paul qui lui oppose tout de suite la figure du Christ (Lettre aux Romains, chap.5). La croyance au péché originel n'est pas propre au christianisme, on trouve quelque mythe analogue dans la plupart des récits de création ; ce mythe exprime la conscience des hommes d'être victimes d'un mal dont ils sont aussi coupables et qui est la rançon de leur grandeur. Mais le christianisme leur donne l'espérance  et l'assurance d'échapper finalement à ce mal, car, tous solidaires en "Adam", ils le sont également dans le Christ, et ils partageront sa victoire sur la mort s'ils communient à sa lutte contre tout ce qui opprime et enlaidit l'humanité.

    De quel soutien nous est Jésus aujourd'hui dans un monde qui idolâtre la consommation, l'appât du gain quel est l'avantage d'envisager la vie à sa suite comme un [134] combat où il y aura fatalement des gagnants et des perdants ? Il est un soutien, parce qu'il montre que la résurrection est sortie de sa mort et qu'il en sera pour nous comme pour lui. (...)     

    Joseph Moingt - Croire quand même - Ed. TempsPrésent 2007

    site de l'éditeur : www.temps-present.fr

     

  • notre vocation

     

    [126] (...) son orientation fondamentale [l'orientation du christianisme] qui incarne le commandement de l'amour de Dieu dans l'amour du prochain. Un prochain qui est n'importe qui. Ce n'est pas mon frère, ce n'est pas ma famille, ce n'est pas quelqu'un de ma race, ni le croyant de ma religion, ce n'est pas l'homme de ma culture. C'est n'importe qui que je rencontre et qui est dans le besoin. Avant tout l'homme dans le besoin ! C'est ça pour moi qui est caractéristique de l'esprit évangélique. Même quand on vise Dieu, on le vise à travers la communauté humaine qui est en voie de se façonner dans l'universalité. Dieu n'est pas au bout simplement de mon Eglise : Dieu est au bout de l'histoire.

    Et c'est là que le chrétien prend conscience de sa vocation qui est d'aider l'humanité à réaliser, à accomplir ses fins transcendantes. L'Eglise n'a pas sa fin en elle-même. Alors déjà elle doit renoncer à être le lieu du salut de tous les [127] hommes, car elle n'a pas dénoncé son ancienne formule " Hors de l'Eglise pas de salut". Pratiquement, aujourd'hui, elle est bien forcée d'admettre que des gens se sauvent en dehors d'elle, des gens qui ne veulent pas entendre parler d'elle. Elle ne peut pas le refuser et dire qu'ils sont damnés, sous peine de porter condamnation contre elle-même en reconnaissant qu'elle n'est pas vraiment universelle, ou qu'elle est en défaut de catholicité.

    L'Eglise doit prendre conscience de sa vocation à l'universalité, pas comme elle l'a fait dans le passé, quand elle prétendait enfermer en elle tout ce qui peut être sauvé. Dans son état actuel, où elle s'éprouve désertée ou rejetée par tant de gens, elle peut se sentir abandonnée de Dieu. Mais comme le Christ. Il n'est guère de chrétiens aujourd'hui qui n'éprouvent ce sentiment d'abandon. Situation assurément inconfortable, comme une pérégrination à travers des pays étrangers, une errance, mot remis en vogue à la suite de Vatican II : tout chrétien se reconnaît comme un "araméen errant". Il y a un sens humaniste profond là-dedans, universaliste ; c'est là où je dis : tout homme est mon frère.

     

    Joseph Moingt - Croire quand même, libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme.  Editions Tempsprésent  coll Semeurs d'Avenir 2010.

     

     

     

     


     


  • la foi nous ouvre une route infinie

    [111] La foi est l'acte de marcher, d'aller de l'avant, sans s'arrêter ni regarder en arrière, acte de se laisser aspirer par un terme infini dont nous ne savons rien sinon qu'il est notre raison d'exister. Ce n'est pas remettre notre vie dans la main des dieux, c'est la prendre en charge et lui assigner un but, mais un but infini dont on éprouve que c'est lui qui nous a mis et nous maintient en route. Ce qui différencie la foi chrétienne de la croyance primitive et de toute autre croyance religieuse, c'est que le chrétien vise Dieu à travers un homme de notre histoire, Jésus : et c'est ce qui l'empêche de s'alinéner hors du monde et du temps. C'est aussi ce qui soumet la foi à l'épreuve de la vérité historique.

     

    Joseph Moingt - Croire quand même, libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme.  Editions Tempsprésent  coll Semeurs d'Avenir 2010.

     

  • vraie et fausse tradition

    [62] Dans l'institution catholique, le Magistère romain tend à réduire toute diversité et prétend être le seul interprète de la tradition, ce qui laisse peu d'initiative à l'ensemble de la hiérarchie et rend très difficile de faire bouger les choses. La tradition est fixée par l'autorité suprême, qui se réserve également le droit de fixer le sens de l'Ecriture, en sorte que le pouvoir n'a plus d'autre régulation que la succession de ses propres décisions éclairées par la lumière de l'autorité divine. Alors que normalement, c'est-à-dire ainsi que cela se passait aux premiers siècles, l'Ecriture représente l'autorité souveraine de la foi, telle qu'elle est interprétée par la prédication continue et universelle des pasteurs de l'Eglise, solidairement successeurs du collège des Apôtres. Le Pontife romain n'intervient normalement, au sommet de la chaîne, à son titre de gardien de l'unité de l'Eglise et de garant de la continuité de sa tradition, que pour trancher les différends qui surgissent entre les Eglises dont la communion constitue l'Eglise universelle, et il le fait, en s'entourant normalement du concours de l'ensemble des évêques dont il est solidaire, en éclairant le différend qui vient de surgir à la lumière de la tradition venue jusqu'à ce jour, en telle manière qu'il [63] accepte d'être lui-même jugé par la tradition dont il juge les contrariétés et les développements.

    La tradition, en effet, n'est rien d'inerte et d'immuable, elle n'est pas un document d'archive, elle ne s'arrête jamais, car elle est vivante, elle est la foi au Christ, proclamée par les Apôtres, à jamais consignée dans les Ecritures, perpétuellement éclairée par l'Esprit Saint qui guide les croyants vers la vérité plénière. Pour ce motif, elle n'est la propriété de personne, elle ne fait pas autorité séparément des Ecritures dont elle dit le sens, elle n'est pas la seule voix de l'autorité ecclésiastique, car elle exprime aussi la foi dont vivent les fidèles. La tradition de l'Eglise inclut le sens de la foi des fidèles (sensus fidei ou fidelium), dont Vatican II, en dernier lieu, a reconnu la valeur et la vérité ; ce sens de la foi qui est le sentiment, l'assentiment, la pensée, l'intelligence, le jugement des fidèles, donc aussi bien des laïcs, sur le plus essentiel de la foi, parce qu'ils sont tous éclairés par l'Esprit Saint, directement car il habite en tous également, en même temps qu'indirectement par l'enseignement autorisé des évêques. Il se produit donc normalement une circulation de la foi entre Ecriture, fidèles, évêques et pape, qui constitue ce que nous apelons la tradition. (...)

    Joseph Moingt - Croire quand même, libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme.  Editions Tempsprésent  coll Semeurs d'Avenir 2010.

  • analyse sur la crise

    [50] (...) Disons qu'il y a eu une crise générale de la civilisation, sans donner au mot "crise" un sens péjoratif, mais en ce sens qu'il s'est produit une désagrégation de ces éléments constitutifs de toute civilisation que sont la religion et l'Etat, l'éthique et le droit, la tradition et la société, le savoir et la technique, et d'autres encore sans doute. Une civilisation est l'intégration harmonieuse de ces divers composants ; mais, quand l'un évolue, l'ensemble se désarticule, et il faut chercher à les repositionner les uns par rapport aux autres, ou attendre qu'un nouvel équilibre se dessine. Il est difficile de diagnostiquer une crise et de discerner le moyen d'en sortir dans le temps, généralement très long, où elle se produit. Les historiens ont repéré au XII ème et VI ème siècles avant notre ère deux crises majeures de civilisation dans les migrations de populations et les bouleversements des empires qui ont affecté les pays du bassin méditerranéen ; l'avènement du christianisme et son élévation au rang de religion officielle de l'Empire romain ont été une autre crise décisive pour la formation de l'Europe ; à la fin du Moyen Age la tradition, qui était le socle de la culture, se fissure et il en émerge le sujet, avide de se libérer de toute contrainte et de se créer par lui-même. De notre temps, c'est la religion qui s'effondre, elle cesse de fonder l'autorité en quelque domaine que ce soit, elle perd le pouvoir de régenter   les lois de l'Etat, les moeurs de la société, les critères et les objectifs du savoir. Malgré les effervescences religieuses que nous avons signalées (les mouvements charismatiques, l'évangélisme), le phénomène paraît général dans le christianisme. [51] La mondialisation y aidant, il semble aussi gagner les autres religions quand elles viennent au contact des sociétés et des cultures sécularisées, malgré  les fondamentalismes auxquels nous avons fait allusion et qui sont largement le contrecoup des chocs qu'elles subissent. On peut en présager un retrait général et définitif de la religion des postes-clefs qu'elle occupait dans l'histoire des civilisations depuis les temps archaïques jusqu'à nos jours. (...) Retrait ne signifie pas disparition, pas plus que la religion ne s'identifie à la foi. Elle en est l'incarnation dans une société, dont elle subit les influences comme les avatars. C'est principalement par son clergé  et ses ordres religieux que l'Eglise exerce son autorité sur la société, par l'intermédiaire  d'organisations et de mouvements de piété, d'apostolat, d'enseignement, de services sociaux, et d'autres. Le tarissement des vocations sacerdotales (d'aucuns préfèrent dire "presbytérales", mais le mot est moins usité) et religieuses atténue considérablement le pouvoir de l'Eglise d'agir sur la société. Il est, réciproquement , le signe que la société n'éprouve plus le besoin  de perpétuer le modèle religieux selon lequel elle fonctionnait dans le passé. Car il serait naïf de penser que les "vocations" venaient uniquement  d'un attrait  intérieur de la grâce, elles provenaient également  des pressions reçues de la famille et des éducateurs, des soutiens et des encouragements venus de l'environnement social, de la considération vouée aux "personnes consacrées" et, il ne faudrait pas l'oublier, des avantages économiques, de la "situation" que les enfants de familles nombreuses et pauvres trouvaient en entrant "dans [53] les ordres". Ainsi voit-on des évêques aller chercher des prêtres et des religieuses dans des pays pauvres, là où des patrons d'industrie recrutaient de la main-d'oeuvre à certaines époques.

                                                                                          A suivre...

    Joseph Moingt - Croire quand même, libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme.  Editions Tempsprésent  coll Semeurs d'Avenir 2010.

     

     

  • foi et révélation

    (...) (21) Prenons la phrase dans laquelle Levinas résumait la Bible : " Tu te dois à autrui " ! A mon avis, c'est là une pensée tout à fait chrétienne, quoique formulée par un juif. Mais c'est très fort cela, n'est-ce pas ? Et l'homme que nous avons connu, c'est celui qui est hanté par cette parole-là : tu te dois à l'autre ! Pourquoi irais-je me soucier du pauvre, du SDF ? Pourquoi ?

    Cette idée d'une altérité qui est à la fois dans la dignité de l'autre et dans le fait que je me sens appelé à un avenir autre : c'est cela la foi ! Et, finalement, quel est le soutien de la foi ? La révélation, oui... Mais peut-être aussi le sentiment très fort de l'obligation que j'ai de chercher à sauver le monde, à sauver l'idée de l'homme, en cherchant à sauver ma foi. Je pense que c'est quelque chose comme cela... Avec un passage à l'universel, déjà annoncé par les prophètes. C'est étonnant de voir comment nous revivons le drame de l'Israël ancien, qui avait inventé sa révélation !

    "Inventer", c'est un mot qu'il faudrait repenser autrement ! Mais enfin, quand les historiens nous apprennent que les récits des cinq livres bibliques appelés le Pentateuque ont été composés très tardivement, après le retour d'exil du peuple de Juda, sur la base de légendes, de souvenirs et de traditions, dans le but de doter ce peuple d'une histoire qu'il n'avait pas, on n'a plus aucune preuve qu'Abraham et Moïse aient jamais existé. Alors, la révélation de Dieu à Abraham et à Moïse; comment nous, chrétiens, pouvons-nous y croire ? Nous y croyons parce que Jésus l'a repensée - ce qui pose d'ailleurs un problème pour nous - mais enfin elle est liée à sa propre révélation, elle est la mémoire de Jésus. Comment le théologien peut-il sauver autrement l'idée de révélation ? En disant que c'est cette idée qui a forgé l'identité du peuple juif ? Je ne sais pas. Mais moi chrétien, je ne peux pas me reposer simplement sur (22) une révélation qui aurait été faite à un autre peuple auquel je n'appartiens pas. Le livre de Shlomo Sand sur L'invention du peuple juif va poser des questions à un certain nombre de juifs qui se considèrent comme membres du peuple de Dieu. Si c'est la mémoire d'Abraham qui fait l'unité de ce peuple, pour nous chrétiens, c'est la mémoire de Jésus, je pense qui nous permet de recevoir la tradition d'Israël comme révélation, c'est-à-dire comme cheminement de la Parole de Dieu vers les Nations. Mais pourquoi ne pas voir cette Parole - cet appel  à l'humanisation de l'homme - cheminer aussi à travers les cultes rendus à Dieu depuis le commencement de l'humanité ?

    Joseph Moingt - Croire quand même - TempsPrésent , 2010