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O. Rousseau

  • Cheminer avec la Bible

    La Bible est un univers à plusieurs dimensions: le lecteur peut  y voir simplement un monument de la culture universelle. Il peut ensuite y découvrir un extraordinaire éventail de l'expérience humaine capable d'éclairer sa propre quête de sens. Il peut enfin être touché par la Parole et discerner une Présence. Selon les attentes et les convictions de chacun, c'est une fenêtre sur l'univers insondable de Dieu, mais aussi sur celui de l'humain, de sa culture, de son histoire individuelle et sociale. Chaque approche est légitime, la Bible ayant cessé d'être le monopole de l'Église. Du point de vue culturel, c'est un objet susceptible de multiples modes d'investigations littéraires, philosophiques et scientifiques. Du point de vue personnel, c'est un champ symbolique grâce auquel le lecteur peut relire sa propre existence. Expériences, personnages ou récits permettent à chacun de dialoguer avec lui-même par la médiation du texte et d'y percevoir comme en un miroir une révélation de son être inconnu. Le croyant, quant à lui, aborde l'Écriture comme une lettre que Dieu lui adresse, comme une invitation à entrer en communion avec lui. Lorsque cela advient, le temps fait comme un arrêt sur image, l' être intérieur surgit dans la lumière du pardon, la vie s'illumine dans la liberté du oui. École d'humanité, de réconciliation, de vie, la Parole agit différemment selon les lectures que nous en faisons.

    Pour le lecteur qui aborde le texte sacré comme une médiation de sa relation au Christ, un cheminement est nécessaire. L'accès au mystère proprement dit ne saurait être immédiat. Le passage de l'intelligence au cœur nécessite une progressivité. La raison d'être d'une méthode de lecture fondée sur les quatre sens de l'Écriture est donc avant tout d'ordre pédagogique. [...]

    La lectio divina correspond à ce travail d' appropriation de la Parole capable de transformer l'être tout à la fois charnel et spirituel et de l'unir à Dieu. La spiritualité de la "lecture divine"  est ainsi une sorte de propédeutique favorisant l'apprentissage de l'écoute jusqu'à ce que la Parole fasse jaillir en nous la prière. Elle nous achemine du plus extérieur au plus intérieur, de la simple compréhension à l'expérience de la relation à Dieu. Chaque sens de l'Écriture, ainsi abordé dans la foi, comporte cette dimension de rencontre que représente tout acte de parole. De ce point de vue, le sens littéral est puissance d'énonciation: « C'est moi, le Seigneur qui te le dis ! »; le sens allégorique renvoie à la - communication d' un message: « Écoute ce que je te dis! »; le sens moral correspond à un interpellation concernant la réalité que la Parole de Dieu nous fait découvrir: « Fais-le et tu vivras ! »; enfin le sens anagogique est cet confirmation de la promesse capable d'ouvrir le chemin de l'inconnu :  "Je suis avec toi " 

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 295-296

  • souillure, culpabilité et péché

    La capacité à se réconcilier avec autrui dépend de la réconciliation avec soi-même. Pour situer la nature de celle-ci, il est utile de rappeler la distinction faite par Ricoeur entre souillure, péché et culpabilité dans l'expérience du mal (cf. Paul Ricoeur - Le conflit des interprétations - Seuil, 1969. p. 486). Le sentiment de la souillure est le plus archaïque. Il est lié à la crainte d'avoir enfreint un interdit et d' être justiciable de la vengeance d'une puissance sacrée. Il s'exprime dans la symbolique du pur et de l'impur et requiert donc une purification afin que l'être amoindri soit restauré dans sa dignité. Celle-ci a été atteinte par l'irruption d'un mal extérieur reconnu présent au-dedans de soi. La gestion de la souillure est donc, avant tout, d'ordre rituel afin que l'extériorité du mal ne vienne plus submerger l'intérieur de l'homme. Dépassant l'identification faite par les religions anciennes entre le mal et la souillure, la Bible a introduit pour sa part la notion de péché,  définissant l'action mauvaise comme étant un acte accompli devant Dieu. Ce mal n'est plus d'abord une réalité extérieure devenue intérieure, mais un écart entre le comportement effectif et les exigences de l'alliance avec Dieu. Le péché est un acte objectif qui entraîne la rupture de la relation avec le Créateur. Il provoque la colère divine et constitue à ce titre une menace d' anéantissement. Enfin, la naissance du sentiment de culpabilité constitue une nouvelle étape dans l'interprétation du mal. Elle est liée initialement au développement de la conscience subjective du péché. Cet affinement du jugement personnel dans la responsabilité à l'égard du mal peut finalement se détacher de la notion de péché elle-même. La perception d'une action accomplie "devant Dieu" cède la place au sentiment d'être, à ses propres yeux,  coupable de cet acte. À l'image de l'écart propre à la notion de péché se substitue alors celle d'un poids pesant sur la conscience, une conscience qui se juge elle-même selon les critères de la raison.  Aujourd'hui, chacun de ces aspects de l'expérience du mal peuvent se compénétrer à des degrés divers.

    Le sentiment d'être pécheur relève de l'expérience religieuse, tandis que le sentiment de culpabilité peut s'interpréter du seul point de vue psychologique. Se reconnaître pécheur et se sentir coupable ne sont pas des actes équivalents, même s'ils peuvent être vécus dans le cadre d'une même situation. Le sentiment de culpabilité est une réalité universelle, que connaît tout être humain et dont les ressorts profonds sont inconscients. Il s'éprouve cependant consciemment en relation plus ou moins explicite avec des fautes objectives, mais ni la faute, ni le sentiment éprouvé subjectivement ne sont suffisants pour parler de péché. Ce terme est en effet une réalité  de foi qui suppose la conscience d' avoir blessé l'amour de Dieu. Concrètement, cela signifie que la confession des péchés n'est pas une auto accusation, mais un aveu fait à Dieu. Dans le premier cas, le sujet reste en présence de lui-même et de sa déception au regard de ce qu'il souhaiterait être. Dans le second, il prend conscience de son égarement en accueillant  l'amour de Dieu. La culpabilité est source de crainte lorsqu'il y a violation d'un interdit, ou de honte s'il s'agit d'une perte de l'estime de soi au regard d'un idéal.

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, PP. 289-290

  • Creuser profond la Parole

    L'incarnation du Verbe engage toute la vie de Jésus et s'achève sur la Croix, Dieu glorifiant sa Parole par sa résurrection d'entre les morts. D'une certaine manière, il en va de même pour tout auditeur de la Parole. Celle-ci prend chair dans sa propre vie dans la mesure où elle lui donne sens et l'oriente vers sa fin ultime. Elle le fait tout à la fois en confirmant l'humain dans sa dignité de créature et en l'appelant à une relation filiale avec Dieu. Ainsi la condition humaine prend-elle sens comme Parole de Dieu dans le Christ. La Bonne Nouvelle est un appel à entendre cette Parole d'élection que Dieu adresse à chacun(e) comme à un enfant unique et bien-aimé.

    Mais accueillir une telle parole, c'est entrer dans une relation de foi singulière face à laquelle l'être humain ne peut que ressentir plus profondément sa misère : " Eloigne-toi de moi Seigneur, car je suis un homme pécheur " (Lc 5, 8b). Si certains en reçoivent la grâce, ce ne peut être en vertu de mérites particuliers, mais en vue d'une mission. Le chrétien est apôtre s'il a fait  l'expérience de sa propre impuissance au regard de l'Amour. Il peut alors témoigner de la gratuité divine et aider les autres à découvrir leur liberté filiale dans le Christ. Plus le croyant sera descendu profondément dans ses propres ténèbres intérieures, plus il aura conscience du caractère absolument gratuit de son élection.

    L'écoute de la Parole à ce niveau de  profondeur suppose tôt ou tard l'expérience d'un jugement, la mise en lumière du péché, pour devenir en vérité source de salut et recréation dans le Christ. Jean de la Croix, docteur mystique de la nuit, a situé au coeur de l'expérience spirituelle la traversée du négatif. Nous le rejoignons ici sur l'autre rive, là où la Parole a transformé en lumière le mal de la vie. Dans le commentaire de son poème, "la Vive Flamme d'Amour", il décrit cette Parole devenue feu d'amour filial. Comme dans l'évangile johannique, cette expérience est l'oeuvre conjointe du Christ et de l'Esprit.

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 273-274

  • Mémorial de la Parole

    Best-seller toujours incontesté, la Bible est à la portée de tous au risque, le plus souvent, de n'être qu'un objet banalisé. Pourtant, elle demeure source de vie spirituelle pour beaucoup de croyants, œuvre d'intérêt culturel pour des incroyants et objet d'études de la part de nombreux savants au point que nul texte sacré de l'humanité n'a été et ne demeure soumis à tant d'examens critiques. Par-delà les vagues médiatiques qui remettent périodiquement en cause la crédibilité de la lecture chrétienne de ce livre, celui-ci résiste à tous les dépeçages auquel il se trouve soumis et ouvre au croyant le mieux informé des recherches modernes la perspective d' une Parole tout à la fois historique et divine: la Bible est la trace visible de la Parole de Dieu proférée et reçue dans notre histoire humaine ! Cette parole ne saurait être réduite à des écrits : elle est événement de salut et culmine dans l'annonce de la résurrection de Jésus de Nazareth.

    Tandis que les premières générations chrétiennes étaient dans l'attente de la venue en gloire du Seigneur ressuscité, l'Église se trouve confrontée durant les II e III e siècles à la réduction de la figure du Christ à celle d' un personnage céleste. Différents courants (gnose, marcionisme) affirment que c'est un être spirituel ayant d'un homme que l'apparence (docétisme). L'enracinement  la personne de Jésus dans l'histoire doit donc être rappelé, d'où importance accrue de la mémoire. La Bible, comme mémorial d'une Parole révélée dans l'histoire, acquiert alors un rôle de premier ordre. Ainsi, après une période où prédomine l'attente, le temps est venu de privilégier le souvenir en vue d'une transmission authentique de la foi. La religion nouvelle s'institutionnalise donc sur la base de cet événement éditorial majeur qui marquera plus que tout autre la culture européenne. Cette Bible chrétienne à deux volets, Ancien et Nouveau Testament, devient une médiation de la présence du Ressuscité à son Église et un lieu privilégié de l'expérience spirituelle pour les élites cultivées ayant accès à l'écrit. Outre l'aspect institutionnel évident concernant la nécessité pour toute religion d' avoir son corpus scripturaire, ce processus rejoint une exigence nouvelle de la vie spirituelle: en lien avec la célébration liturgique et sacramentelle de nature communautaire, la méditation solitaire de la Parole permet une approche plus personnelle de la communion avec le Ressuscité.

    Cette Parole est ainsi tout à la fois une réalité historique, théologique et spirituelle: réalité historique, la Bible comme monument culturel est étroitement liée à la naissance du christianisme; réalité théologique, la Bible comme Parole de Dieu manifeste le déploiement historique de la révélation; réalité spirituelle, la Bible comme Parole pour l'homme est chemin de la rencontre de Dieu dans le Christ. Le christianisme est ainsi fondamentalement une religion de la Parole sans être pour autant une religion du livre.

     

     

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 209-210

  • Demeurer dans la rencontre (2)

    Qui a l'initiative d'une telle rencontre? Est-ce la conséquence d'une décision personnelle ou bien d'une exigence que Dieu nous fait percevoir? Faisons-nous oraison par motif de sagesse, pour trouver un équilibre de vie, pour nous dégager des passions et du stress de l'existence ou bien en raison d'une exigence d'amour et  de fidélité qui découle de notre rencontre avec le Christ? Dans le premier cas, l'accent sera mis sur la discipline, voire l'hygiène de vie. Dans le second cas, il portera sur l'obéissance à la Parole.

    La première démarche est de type sapientiel. Elle s'appuie sur le désir d'une vie humainement épanouie (éros). L'accomplissement  de soi inclut la dimension spirituelle et la relation à Dieu. Cette aspiration n'est pas en soi typiquement chrétienne et se fonde sur le désir naturel à tout être d'exister conformément à ce qu'il est. Beaucoup de gens se tournent pour cela vers les sagesses orientales, donnant ainsi la première place à l'initiative humaine. Une société qui valorise l'autonomie des individus encourage cette recherche très personnelle de son propre chemin spirituel. Le chrétien cherche aussi un épanouissement personnel, mais touché par l'amour prévenant de Dieu, il voit dans l'amitié du Christ un condition essentielle quant à la réussite de sa vie humaine.

    La deuxième démarche est de type prophétique. Elle repose sur une expérience de salut en Jésus Christ. Elle procède d'un appel, d'une rencontre décisive. La foi en Jésus Sauveur nous fait prendre conscience de notre état de perdition: sans le Christ, la vie n'a plus de sens. L'oraison est alors une exigence, une soif, une quête de Dieu. Elle nous garde sous le jugement de sa Parole, dans la dynamique de son appel, sous la motion de son Esprit. Elle est exigence de conversion, d' écoute, de disponibilité à recevoir du Christ la vie de Dieu et à en rendre témoignage. Il ne s'agit pas ici de générosité humaine, mais d'ouverture à une énergie d'amour qui nous traverse en nous gardant dans la pauvreté du cœur. Il ne suffit pas d' être présent, mais encore de l'être avec ce cœur de pauvre qui ne s'appuie jamais sur ses propres acquis. Aussi, l'oraison proprement chrétienne ne s'apprend-elle pas. Nous pourrions même dire que notre détachement à l'égard de tout progrès est un bon signe d'avancement spirituel. Le but de l'oraison n'est pas de croître, mais de décroître. Il n'est pas d'exalter la grandeur de notre dignité humaine, mais de perdre sa vie entre les mains de celui-là seul qui la sauve. Il n'est pas de se glorifier, mais de découvrir l'absolue gratuité de l'amour qui a pour nom miséricorde: « Quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s' abaisse sera élevé» (Lc 14,11). Faire oraison, c'est littéralement se convertir à Dieu de sorte que " je vive, mais non plus moi, sinon  le Christ en moi» (Ga 2,20a).

     

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, p. 199

  • Demeurer dans la rencontre (1)

    La prière est un chemin privilégié pour demeurer avec le Christ, l'écouter et le rencontrer ici et maintenant comme la Parole que Dieu nous adresse. Écouter, ce n'est pas, en effet, faire mémoire d'un personnage du passé, mais rencontrer l'Emmanuel, « Dieu avec nous ». L'écouter, ce n'est pas se projeter non plus dans un avenir imaginaire, espérer une perfection future, mais croire en lui et en la réalité actuelle de son amour pour nous.

    Du point de vue du salut, il n'y a plus d'histoire : les derniers temps sont advenus. Dieu est là. Faire oraison, c'est s'ouvrir à l'actualité de cette présence. Mais quelle exigence, quelle immersion dans la limite du temps condensé ainsi en ce moment présent ! Pourtant cette porte étroite donne sur la Vie (cf. Mt 7, 13 s). La prière, comme enfouissement dans le moment présent, est relation à Dieu et perception de la Vie éternelle. Mais l'intensité de ce présent est telle, qu'elle exige de notre part un engagement sans cesse renouvelé. Face à un si grand mystère, nous serons toujours des débutants, comme ces enfants qui seuls ont accès au Royaume (cf. Mt 18,3 s). L'oraison choisie comme un infatigable commencement nous situe dans une attitude de conversion, de disponibilité à la Parole. Dieu ne parle qu'aujourd'hui au sens où sa Parole est relation à des vivants dans l'aujourd'hui de leur liberté. D'une certaine manière, tout le temps de l'oraison se passe à commencer, car nous ne sommes maîtres ni de notre capacité à demeurer présents à Dieu, ni de sa libre initiative. Etre présent, c'est demeurer disponible à Quelqu'un.

    S'il ne dépend pas de nous de pouvoir y parvenir, notre engagement est malgré tout essentiel. Il se traduit par la ferme décision de vivre dans la foi une véritable rencontre. Prier nécessite une conscience suffisante et de soi-même et de Dieu. La présence à soi-même implique la conscience de notre existence corporelle, mais aussi celle de notre condition pécheresse. L'examen de conscience nous place sous le jugement de la Parole qui dénonce toute glorification de soi. L'humble reconnaissance du péché témoigne de l'ouverture à la gratuité de la Présence: « Oui, réfléchissez, et comprenez, en l'approchant, à qui vous allez parler, ou à qui vous êtes en train de parler. Nous pourrions vivre mille existences sans concevoir les égards que mérite ce Seigneur devant qui tremblent les anges. Il commande à tout. Il peut tout. Sa volonté agit" (Thérèse d'Avila). L'oraison est une rencontre entre le croyant et Dieu. La prière n' a pas lieu si l'un des deux manque au rendez-vous et nous devinons sans peine lequel est concerné par ce risque. La présence à Dieu peut paraître médiocre et parfois inexistante, mais ce qui compte est la détermination du croyant à la vivre. « L'oraison mentale c'est entendre ces vérités. » (Thérèse d'Avila) (...) 

     

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 197-198

  • Accueillir une présence qui nous précède

    Selon Pascal, la supériorité de l'être humain sur toute autre créature tient à cette conscience qu'il a de sa misère. La grandeur de l'homme est de pouvoir éprouver l'angoisse et il ne doit donc en aucun cas chercher à nier cette réalité par le divertissement : « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Cet humour, marqué au coin d'un pessimisme janséniste, est en fait un acte de foi en l'homme capable de courage intérieur. Celui-ci consiste à permettre le surgissement en soi-même d'une puissance de vie plus certaine que la mort, le péché ou la perdition. Il ne s'agit pas, en effet, de combattre l'angoisse par des raisonnements, ni de la fuir dans des actions extérieures, mais d'accueillir comme des enfants une Présence qui nous précède, car le Royaume de Dieu est à celles et ceux qui leur ressemblent (cf. Mc 10,14). La persévérance dans la prière au sein de la nuit donne de découvrir cette gratuité de l'existence, dont l'issue ultime ne dépend pas de l'homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait grâce (cf. Rm 9,16). Elle sauve de l'angoisse, non par la lumière de la raison ou un acte de la volonté, mais par la relation fondée sur la Parole. Mais il faut bien du temps et parfois bien des épreuves pour laisser naître en soi cet enfant du Royaume. Le chemin de cette naissance nous est inconnu, car le jaillissement originel de la vie nous échappe. Il nous appartient cependant d'assumer dans la lucidité de la foi l'irruption inattendue de la menace. Quelque chose peut venir là de Dieu qui n' advient pas ailleurs. La liberté consiste à pouvoir se risquer dans un tel acte de foi. 

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 162-163

  • nouvelle création

    Si la condition humaine terrestre réside dans son lien intrinsèque au corps et à la mort, la condition du chrétien est de fonder sur cette caducité elle-même une confiance radicale en Dieu. Liée à ce corps mortel, sa foi en une vie future est une foi en Dieu confessé comme Créateur et comme Père. Abandonnant la vision matérialiste d'une création qui serait de l'ordre de la fabrication ou de la production, nous retrouvons le sens proprement théologique de ce terme: la création exprime la relation de la créature à Dieu.

    C'est une réalité de foi qui suppose la reconnaissance du Créateur. Il n'y a donc pas pour l'incroyant de création au sens propre, mais un cosmos provisoirement habité. Si la création n'est effective que pour une créature en relation avec Dieu, la vie éternelle elle-même n'est pas autre chose qu'une relation vivante entre des enfants et leur Père d' adoption. Dès lors que le croyant expérimente le caractère filial de sa relation à Dieu, il est entré dans la vie éternelle. Son existence est vécue de manière cachée en Christ dans la foi, l'espérance et la charité. Le principe de continuité de sa vie ne réside pas en lui-même, mais en cet amour dont Dieu l'aime en Jésus Christ.

    Les modalités du passage de cette condition présente à notre condition  future relèvent de la spéculation et non plus de la foi. La question de l'entre-temps, depuis la vie terrestre jusqu'à la vie éternelle, ne nous occupera donc pas ici, ce qui ne signifie pas qu'une réflexion sur ce sujet soit illégitime. Il faut, de plus, renoncer à toute représentation de la nouvelle création. Ce qui importe ici à notre propos est l'attitude de foi vive par laquelle nous accueillons l'amour dont nous sommes éternellement aimés entre notre humanité corporelle et glorieuse. De même que Dieu créa toutes choses par sa Parole, la résurrection est recréation par la Parole, audition par un être libre de son nom d'éternité inscrit comme sur un caillou blanc, figure d'incorruptibilité. Mieux que sur les tables de la Loi, Dieu gravera sa Parole en notre corps de gloire, elle qui détermine notre identité véritable et cachée depuis toujours dans son cœur de Père (cf. Ap 2,17).

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 152-153

  • trois groupes d'hommes

    Pour vivre une conversion sincère et accueillir la réalité paradoxale du Règne, la Parole doit être reçue intégralement de sorte que nous nous reconnaissions humblement en chacun des trois types d'auditeurs présents autour de Jésus. Nous commencerons par le plus extérieur des trois cercles ainsi constitués autour  du Maître pour finir par le plus intérieur.

    Le groupe le plus éloigné est celui des nantis, des repus, des satisfaits (cf. Lc 6,24-26). Ils n'entendent rien, car ils sont trop pleins d'eux-mêmes. Jésus doit crier leur malheur pour tenter de vaincre leur surdité faite de vanité et d'autosuffisance. Ils n'entendent pas, car ils sont trop occupés à noyer la réalité de ce malheur dans l'orgueil de la vie. Nous sommes pour une part de ces satisfaits de l'existence, aveugles à la misère qui nous affecte. Tous nos efforts pour ne pas la voir se trahissent à travers tant d'incohérence dans notre réponse de foi: le besoin de nous faire valoir là où nous professons l'humilité, l'esprit de rivalité en lieu et place de l'esprit de service, la propension à juger et à condamner autrui qui étouffe en nous la compassion du Christ.

    Le groupe intermédiaire est celui des malheureux proprement dits (cf. Lc 6,17-19). Ils sont nombreux dans cette foule, venus dans  l'espoir d'être miraculeusement délivrés de leur mal. Pourtant ils sont loin aussi de la Parole, non pas qu'ils soient sourds à la souffrance qu'ils portent  mais parce que celle-ci les enferme en eux-mêmes. Ils ne voient que leur malheur et n'ont pas réussi à établir une relation avec Jésus qui ouvrirait leur cœur à une autre dimension. Ne nous arrive-il pas ainsi de nous replier sur nous-mêmes dans la perception d'une limite qui nous fait souffrir, demeurant seuls avec la conscience de notre faiblesse ? Isolés dans la foule anonyme, centrés sur notre misère, nous ne croisons pas le regard de Jésus et entendons encore moins sa Parole: « Heureux, vous les pauvres ! »

    Le groupe le plus proche est composé de ceux que Jésus peut regarder un à un personnellement, connaissant certainement le nom de chacun, car ils se sont mis à sa suite. Ils ont placé en lui leur confiance. Et que voit Jésus? Des gens en difficulté ! Il semblerait que le groupe des disciples ne soit composé que de pauvres, d' affamés, d' affligés ou d' exclus à cause de son nom, tandis que les riches se trouvent perdus dans la foule. Le disciple n'est ni imbu de lui-même, ni replié sur sa misère. Il a simplement placé sa vie sous le regard de Jésus, prêt à se laisser enseigner et conduire. Nous sommes dans cette attitude de disciple, lorsque débarrassés de nos certitudes, de nos fausses sécurités, conscients du caractère relatif de nos richesses humaines, nous laissons la Parole nous atteindre en notre vulnérabilité. Or, cette parole brise sans concession le miroir de nos faux-semblants et pourtant, loin de nous enfoncer dans la tristesse, elle s'avère libératrice. À travers un abîme que nous n'avons jamais fini de sonder, naît un bonheur incompréhensible appelé à devenir plénier dans le Royaume de Dieu. En révélant notre vulnérabilité, cette Parole donne non seulement de la reconnaître, mais d'y consentir comme à la dimension la plus précieuse de notre être. En laissant le Christ éclairer ainsi jusque dans ses profondeurs notre soif de bonheur, nous découvrons comment Dieu vient nous rejoindre jusque-là. La Parole divine réalise alors ce qu'elle dit et transforme notre cœur insensible en un cœur de chair, libre de lui-même parce que réconcilié avec sa pauvreté et fraternel à la souffrance d' autrui: « Heureux vous les pauvres ... » Cela ne s'explique pas, comme ne s'explique pas cet amour du Christ qui assume toute notre humanité sans rien laisser se perdre de ce qu'il est venu chercher (cf. Lc 15,4-7). Cela ne s'explique pas, mais cela se reçoit dans la foi en la Parole proclamée par Jésus au début de son ministère (cf. Lc 4,16-22): dès à présent, le Règne de Dieu est à l' œuvre puisque la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres, la vue rendue aux aveugles, la liberté aux captifs. 

     

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008 pp.102-103

  • chemin de pardon (2)

    La réalité du pardon est centrale dans la foi chrétienne, car elle constitue l'expérience la plus radicale du caractère absolument asymétrique de notre relation à Dieu. Non seulement Dieu est notre créateur, mais lui seul peut faire de notre réponse à son amour  l'accomplissement de notre liberté. Le sentiment de notre impuissance fait partie du chemin de la foi et nous confronte à la gratuité de la fidélité divine. Cette expérience par excellence du salut en Jésus Christ peut, comme toute chose, être pervertie lorsqu' une gestion tout humaine de notre sentiment de culpabilité prend le pas sur la rencontre du Tout Autre. Cette libération intérieure qu'est la réception effective du pardon n'est certes pas programmable et ne saurait être instrumentalisée comme moyen de salut. La confession du péché, lorsqu'elle résulte plus de l'attention à notre sentiment de culpabilité que de l'écoute de la Parole, loin d' être libératrice dramatise notre responsabilité sans permettre une véritable dessaisie de soi dans la confiance en Dieu. La foi cesse alors d' être un chemin de vie si l'attention portée à la réalité du péché centre le croyant sur la dimension négative de son existence. Cela survient lorsque l'exercice scrupuleux du devoir religieux d'introspection prévaut sur cet appel intérieur de la Grâce que traduit une authentique contrition.

    La confession du péché devrait être en tout état de cause un véritable décentrement de soi, une ouverture sans condition à la lumière et à l'amour de Dieu. Elle doit dépasser le stade de l'examen de conscience pour devenir cette audacieuse intrusion dans l'abîme de la miséricorde par-delà tout sentiment de misère ou de culpabilité. La véritable confession du péché est confession de la foi, confiance radicale, saut sans garantie dans l'Infini de l'amour. Le sentiment de culpabilité, comme réalité aussi bien morale que psychologique, fait place alors à la reconnaissance libératrice du péché: la vérité de notre être devant Dieu, au regard de sa sainteté infinie, est que nous ne sommes que péché. Le scandale d'une telle affirmation n'est autre que le scandale de la Croix sur laquelle Dieu s'est fait péché pour nous (cf. 2 Co 5,21). La miséricorde de Dieu que Jésus révèle est à la mesure de l'infinie distance qui nous sépare de sa sainteté. Non seulement le Père ne retient contre nous aucune dette, mais il s'identifie en son Fils à notre perdition pour nous unir à lui. S'ouvrir sans limites à son pardon, c'est laisser ce dynamisme de l'amour divin nous conduire peu à peu à la suite de Jésus dans la liberté des enfants de Dieu.  

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008 pp.100-101

  • chemin de pardon (1)

    (...) Cette conscience du pardon de Dieu apparaît tout particulièrement dans l'étrange récit de la guérison du paralytique au début le l'évangile selon saint Marc (cf. Mc 2, 1-12). Un homme, porté sur une civière, est introduit auprès de Jésus par le toit à l'intérieur d'une maison bondée. Cet épisode donne lieu à une déclaration de celui-ci sur le pardon des péchés qui provoque intérieurement l'accusation de blasphème de la part des pharisiens. Cette même accusation sera reprise par le grand prêtre au moment du procès lorsque Jésus se présentera comme le Juge véritable, « le Fils de l'Homme siégeant à la droite du Tout-Puissant » (Mc 14,64). Représentons-nous un peu la scène: Jésus se trouve à Capharnaüm dans la maison de Pierre où s'entasse une foule compacte. Le moment est solennel: il annonce la Parole. Voilà quatre hommes portant un paralytique qui percent le toit en torchis d'un trou suffisamment large pour faire descendre un brancard. Nous pouvons imaginer le temps que cela a pris, la quantité de poussière et de matériaux reçue par les auditeurs de Jésus et sans doute par Jésus lui-même, le mouvement de cette foule qui se voit contrainte de réceptionner l'infirme et de lui faire une place. Durant tout ce temps, Jésus est interrompu dans sa proclamation de la Parole. Il voit cependant dans cette véritable intrusion le signe d'une confiance admirable. Il déclare alors à l'infirme: « Tes péchés sont pardonnés. » Ce n'était pas vraiment ce que celui-ci attendait, mais Jésus ne s'en soucie pas. Il lit dans la pensée de ses adversaires l'accusation de blasphème et justifie alors son acte en guérissant l'infirme par sa seule parole: « Lève-toi; prends ton brancard et rentre chez toi. »

    Jésus ne proclamera un tel pardon des péchés qu'une seule autre fois dans les évangiles. Saint Luc rapporte en effet un épisode dont le contexte est à nouveau celui d'une intrusion provocante (cf. Lc 7,36-50). Un pharisien offre dans sa maison un repas à Jésus, voici qu'entre une prostituée. Elle se tient derrière le Maître et arrose ses pieds de ses pleurs. Elle les essuie avec ses cheveux, les couvre de baisers, puis les inonde d'un parfum précieux. Jésus, pour d'autres motifs que dans l'épisode précédent, a dû avoir quelques difficultés à poursuivre la conversation avec son hôte. Là aussi, il discerne les pensées secrètes de ce dernier: « Si cet homme était prophète, il saurait que cette femme est une pécheresse ! » Après un habile dialogue avec celui-ci pour justifier son acte, il fait à la femme cette déclaration qui étonne les témoins: « Tes péchés sont pardonnés ! » Les bénéficiaires d'un pardon explicite de la part le Jésus sont donc à deux reprises des personnes qui ont osé une intrusion spectaculaire auprès de lui.

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008 pp.99-100

     

  • chemin de prière

    S' il est vrai que la prière est un lieu essentiel pour la vie filiale et l' expérience du Règne, nous pouvons être étonnés de constater que Jésus  n'en ait pas fait une priorité dans la formation de ses disciples. Ils étaient pourtant loin de vivre comme lui une communion constante avec Dieu. En dehors de la participation à l'office de la synagogue, nous ne voyons pas souvent Jésus demander à ses disciples de prier. En saint Marc, la seule mention de  la prière concerne son lien avec la foi dans la prière de demande (cf. Mc 11, 24). Matthieu articule un enseignement sur la prière avec la mention du jeûne et de l'aumône (cf. Mt 6,1-18). Luc montre souvent Jésus en prière, mais celui-ci ne prend pas l'initiative de former ses disciples en ce sens. Il faut attendre que ceux-ci en fassent la demande: ils veulent que Jésus leur enseigne à prier comme Jean le Baptiste le fit pour ses propres disciples (cf. Lc 11, 1-4). Il ne s'était donc pas préoccupé de le faire auparavant ! Pourquoi cela, si ce n'est que, par sa seule présence, Jésus conduit ses disciples à Dieu. Ne pourrait-on pas dire que Jésus vit une communion si totale avec Dieu qu'il suffit aux disciples d'être avec lui pour vivre dans cette même communion?

    Il en va de même pour nous. En demeurant comme les disciples avec le Christ tout au long de nos journées, non pas en pensant constamment à lui, mais en vivant de son Esprit, nous discernons avec lui la présence agissante de Dieu dans les événements et les personnes. À l'école de son humilité, nous pouvons nous émerveiller et rendre grâce en toutes choses, l'humilité véritable étant en effet cette attitude de louange par laquelle nous reconnaissons que la vie est un don à recevoir en toutes circonstances. La Bonne Nouvelle (cf. Mc 1, 15) est l'annonce de l'initiative de Dieu nous rejoignant dans le Christ sans attendre que nous ayons parcouru le monde pour le trouver. Sa vie en nous, c'est notre foi. Celle-ci est décision, acte de la liberté, expérience intérieure, communion à la louange du Christ et ouverture au monde dans la vigilance du cœur: « Plus que sur toute chose, veille sur ton cœur, c'est de lui que jaillit la vie » (Pr 4,23).

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008 p. 93

  • décentrement de soi

    La foi identifiée à un acte de liberté privilégie l'attitude intérieure sur l'adhésion extérieure. Jésus, à la suite des prophètes, a opposé la droiture de conscience et la pureté d'intention à l'hypocrisie d'une religion ritualiste. La Parole que Dieu nous adresse en son Fils appelle à croire tout simplement en l'amour dont elle témoigne, un amour efficace, capable de recréer l'humain jusqu'à le rendre digne de Dieu pour la vie éternelle. Cet amour divin, décentré de lui-même, se donne à chacun(e) d'une manière unique. Il est descendu au plus profond de la perdition pour ouvrir à la lumière le plus ténébreux. D'une parole, il relève sans le briser le roseau froissé et, de son souffle, il éveille la mèche qui faiblit (cf. Is 42,3). Croire, c'est alors prier, être présent à quelqu'un, écouter, accueillir. C'est offrir sa vie à celui qui en est le sens, la justification et le fondement ultime.

    Il ne faudrait pas déduire de cela que la qualité de l'acte de foi se mesure à la ferveur sensible de la prière. Il se vit au contraire à travers tous les états de la conscience, des plus heureux aux plus sombres en passant par cette banale aridité que la fidélité appelle à traverser humblement. Il n'est pas synonyme par exemple de certitude paisible, car l'angoisse du doute n'empêche pas de le poser. La décision de croire peut en effet passer par des heures plus difficiles lorsque l'épreuve fait basculer la vie dans le non-sens. Croire, c'est alors parfois perséverer sans but dans l'ouverture du coeur. Et pourtant, la prière comme acte de foi met réellement en relation avec Dieu tel qu'il est en lui-même, par-delà les modalités de sa présence et de son action. Elle est communion avec lui dans la foi quelle qu'en soit l'expérience sensible. Elle est relation d'amitié, dialogue, jeu incessant de la liberté, du désir et de l'intelligence. Elle est parfois silencieux abandon du cœur à la Parole qui l'habite.

    Certes, nous espérons connaître cette douce dilatation intérieure, cette libération de la source des larmes, cette paix incompréhensible et donnée. Nous aspirons à ce sentiment de plénitude qui surgit parfois dans la joie d'exister, la certitude d'être. Cependant, nous ne devons jamais nous attacher à quelque forme d'expérience, car la foi, en tant que relation à l'Autre, est décentrement de soi. Accueillir la Parole, c'est consentir plus  radicalement à certaines heures, à cette perte qui est au cœur de l'annonce évangélique : « Appelant à lui la foule en même temps que ses disciples, il leur dit : Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se  charge de sa croix, et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile la sauvera » (Mc 8,34 s). Le renoncement qu'implique la marche à la suite de Jésus peut être directement le fruit d'un choix positif comportant exigences et ruptures. Il peut se vivre aussi plus prosaïquement en accueillant avec foi les épreuves qui affectent notre vie matérielle ou affective. Il peut enfin concerner directement notre relation à Dieu à travers l'expérience de la nuit spirituelle. Jean de la Croix insiste sur cette purification continuelle de la foi comme condition de son authenticité.

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008. pp 85-86

  • le doigt de Dieu

    Jésus présente les miracles et l'annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres comme la réalisation du Règne. Des gestes de puissance tels que guérison, exorcismes et résurrections en témoignent ainsi que des paroles et des actions prophétiques.

    Jésus accomplit cela de sa propre autorité, à la différence des thaumaturges païens qui font appel à la puissance d'une divinité ou des prophètes juifs qui en ont reçu l'ordre de Dieu. Les exorcismes en particulier représentaient une pratique fréquente dans le peuple juif aussi bien que dans le monde païen au temps de Jésus. Celui-ci en a fait usage, mais sa manière de procéder est singulière : il ne prie pas Dieu ; il n'impose pas les mains ; il ne prononce pas d'incantations, ni de formules magiques ; il n'invoque le nom de personne et n'utilise pas d'objets religieux. Il se contente d'admonester, de commander et d'expulser le démon. L'originalité de Jésus ne tient donc pas à ce qu'il fut exorciste, mais à sa manière de faire les exorcismes. Il n'a pas besoin de faire appel à Dieu pour agir au nom de celui-ci et comprendre sa volonté. Aussi déclare t-il solennellement : " Si c'est par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, c'est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous " ( Mt 12,28). L'expression "doigt de Dieu", absente du reste du Nouveau Testament, se trouve dans le Premier Testament à propos de la troisième plaie d'Egypte (cf. Ex 8,15) Les magiciens confessent alors leur impuissance à reproduire la plaie des moustiques et déclarent y reconnaître le "doigt de Dieu". (...)

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008, pp. 46-47