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Chemin vers Pâques

  • Récits de la Passion 11

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    89

    Procla : Quel courage !

    Pilate : Hérode n'aurait pas osé...

    Procla : Il n'a pas osé, il te l'a envoyé.

    Pilate : Est-ce que je n'ai pas voulu le libérer pour la Pâque ?

    Procla : Et tu n'as pas réussi.

    Pilate : Ils ont prôné Barabbas.

    Procla : Et tu as libéré Barabbas.

    Pilate : J'ai tenté d'apitoyer la foule.

    Procla : La foule est comme les chiens, il ne faut pas leur faire goûter le sang.

    Pilate : Quand je m'en lavais les mains, ils allaient reculer, mais les chefs invoquèrent César.

    Procla : Il fallait les y envoyer.

    Pilate : Et nous ?

    Procla : Tu te démettais.

    Pilate : Nous aurions suivi leur délinquant ?

    90

    Procla : Pourquoi pas ?

    Pilate : Il se serait fait lapider au premier coin de haie.

    Procla : L'empereur même n'est qu'un vagabond qui s'avance au hasard des événements jusqu'au jour où il tombe dans la trappe. Les lauriers ne sont qu'un paravent.

    Pilate : Certes.

    Procla : Pourquoi ne pas vivre ? pourquoi les faux rôles ?

    Pilate : Il m'a dit : Ce que tu peux t'est donné.

    Procla : Qu'en as-tu fait ?

    Pilate : Tais-toi. Je ne dois rien qu'à lui.

    Procla : Je t'en prie. Mais tu ne l'as pas relâché.

    Pilate : Il ne s'y prêtait guère.

    Procla : C'est tout ce qu'il a dit ?

    Pilate : Ceux qui me livrent à toi sont pires.

    Procla : Ça ne te blanchissait pas

    Pilate : Tais-toi. Tout s'est passé trop vite.

    Procla : Ah, sentinelle de l'empire.

    Pilate : On m'a pris à contretemps. Je n'aime pas cette fièvre des orientaux.

    Procla : Elle te séduisait.

    Pilate : Elle me tue. Lui du moins, il était l'homme des longs instants.

    Procla : Une sorte de Romain ?

    Pilate : Au contraire, un frémissement. Ses silences n'étaient pas muets. Il était face à une foule folle. Il n'avait que moi.

    91

    Procla : Je t'en prie.

    Pilate : Il n'y aura qu'à ma mort...

    Procla : N'est-ce pas aujourd'hui ?

    Pilate : Que veux-tu dire ?

    Procla : Ne me crois pas jalouse.

    Pilate : Je l'ai laissé.

    Procla : C'est ce que je voulais dire.

    Pilate : Je suis entré dans la nuit, dans la rumeur des grillons noirs. Ma vie n'est plus liée qu'à un mort.

    Procla : Je t'en prie.

    Pilate : Mais une lueur à la frange de l'âme ou du moins son reflet sur toi...

  • Récits de la Passion 10

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    82

    Malchos : Caïphe m'envoie. Vous savez comme il est pris par la fête.

    Pilate : Je sais. Mais toi qui veilles sur l'ordre...

    Malchos : Justement. Oh, pourquoi regardez-vous encore mon oreille ?

    Pilate : Est-ce que je m'occupe de ton oreille ?

    Malchos : Tout le monde regarde mon oreille.

    Pilate : Pas moi.

    Malchos : Il m'envoie vous dire que l'homme avait dit...

    Pilate : Au fait.

    Malchos : Qu'il revivrait le troisième jour.

    Pilate : Alors ?

    Malchos : Les siens vont enlever le corps et dire...

    Pilate s’impatientait mais il regardait cette oreille droite. Malchos perdait ses moyens.

    Pilate : Que me veut cette fois ton Caïphe ?

    Malchos : C'est moins lui que ses opposants, 83 les lettrés. Ils disent qu'une fois le corps enlevé du sépulcre, la foule criera à la résurrection. Caïphe est sérieux, il se moque des croyances, mais les lettrés ont toujours peur de la foule parce qu'ils voguent dans les mêmes bateaux qu'elle. Si les gens disaient que le mort s'est relevé du sépulcre les lettrés seraient démunis. Ils prônent des possibles, ils ne peuvent plus rien nier. Des ouvreurs de tombe un peu rusés ôteraient aux lettrés leur emprise. 

    Pilate : Te voilà subtil mais cela ne me concerne pas.

    Malchos : Il faudrait faire garder le tombeau.

    Pilate : Une légion suffirait-elle à maintenir un mort dans sa tombe ?

    Malchos : On ne demande pas une légion.

    Pilate : Ils ont des gardes. Est-ce que tu ne commandes plus ta troupe ? 

    Malchos : Mais a-t-on le droit ?

    Pilate : Faites comme vous l'entendez et ne me demandez rien.

    Malchos : Caïphe dit qu'un soulèvement...

    Pilate : Je m'en occuperais.

    Malchos prenait congé. Pilate le retint.

    Pilate : Comment vous y êtes-vous pris la nuit ?

    Malchos : On avait un indicateur.

    Pilate : Vous avez payé un disciple ?

    Malchos : Ce Judas ne tenait pas tellement 84 à s'enrichir, du moins pas ce jour-là. Plus qu'à la richesse il croyait aux riches, aux puissants, aux officiels.

    Pilate : Comment s'était-il fourvoyé chez un marginal ?

    Malchos : Les marginaux aussi l'étonnaient. Toutes les sortes de célébrités formaient pour lui l'ensemble du monde qui compte et il voulait y être admis.

    Pilate : Il ne faisait pas de différence entre l’Établissement et les rebelles ?

    Malchos : Leurs divergences lui échappaient ou elles le consternaient. A ses yeux la réussite était indivisible.

    Pilate : C'est toi qui a déniché cet agent ?

    Malchos ne répondit pas.

    Pilate : Tu fais le modeste ou le discret, comme d'habitude, mais avec moi tu ne risques rien.

    Malchos : Vous n'êtes pas toujours si curieux.

    Pilate : Cette affaire m'intéresse.

    Malchos : J'en ai trop dit.

    Pilate : D'homme à homme, parle moi de ton agent. Ce n'est pas toi qui m'intéresses. Comment ton agent a-t-il été disciple ?

    Malchos : Il avait trouvé en Jésus un échelon à gravir.

    Pilate : Il s'est cru malin de changer d'échelle en cours de montée ?

    85

    Malchos : Les rêves de ses condisciples le navraient, les condisciples gâchaient la carrière du maître, les condisciples ne s'intéressaient pas assez à la société que Dieu a faite. Pour Judas le messie ne pouvait être en contradiction avec des prêtres ni avec des scribes.  

    Pilate : Perspicace notre Malchos. Voilà sur quoi tu as joué

    Malchos ne répondit pas.

    Pilate : Ton Judas croyait faire tomber les malentendus entre son maître et les autres maîtres. Il rêvait d'un débat parlementaire où les intérêts inavouables se concilient sous le voile des phrases. Il suffit d'arracher les prophètes à leur province inculte. Voilà le grand dessein que tu as su deviner et utiliser. Mais tu en fais une tête ! 

    Malchos : Monsieur le gouverneur, s'il y a jamais, dans mon peuple, un prophète, personne de mon peuple n'ira se figurer qu'on puisse le concilier.

    Pilate regarda encore l'oreille de Malchos et dit : Ta race saura écouter. Un dieu lui touchera l'oreille.

    Malchos : Si j'osais me permettre une insolence...

    Pilate : Ne te prive pas, je n'ai pas tant de distractions.

    86

    Malchos : Je dirais que les Romains ont des têtes de sourds.

    Pilate regardait Malchos s'éloigner, vit passer Corneille et l'interpella : Tu n'as pas l'air gai.

    Corneille : Du sale travail.

    Pilate : Les condamnés ?

    Corneille : Et l'un était fils du dieu.

    Pilate : Comment cela ?

    Corneille : Sa douceur dans la douleur. Il disait : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ? Il n'a pas voulu de narcose. Il a dit : Mon père, est-ce qu'ils savent ? A la fin il a eu trop soif, on lui a tendu à bout de lance une éponge de vinaigre. Il pleurait sans presque geindre, mais quand son souffle s'est soustrait, ç'a été avec un grand cri, et le sol tremblait.

    Pilate parut regarder une araignée qui tissait son filet dans l'angle du mur, puis il se tourna vers Corneille.

    Corneille : Quand il portait son pilori dans la ruelle montante au milieu de la cohue, une femme lui a posé un linge sur la face. Quand elle a retiré le linge, elle avait l'air d'être la survivante d'un naufrage. Moi, j'ai regardé le visage défait, un visage qui empêcherait le temps de passer.

    Pilate : Tu crois ?

     

     

     

     

     

     

  • Récits de la Passion 09

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    76

       Pilate s'approcha de la fenêtre. Jamais jour  n'avait été aussi sombre. Le ciel où avaient couru de hautes brumes, le matin, était devenu uniformément gris comme les novembres celtes qui emprisonnent le cœur dans leur fosse. Mais, passé midi, le ciel prit une noirceur nocturne avec, au fond, les lueurs fuligineuses d'on ne sait quel orage.

    Pilate monta à la chambre haute comme un prophète de l'antiquité. Il vit les éclairs se succéder au ras des collines sous un ciel de poix. Le tonnerre rôdait au loin continûment comme un roulement de chars avec parfois un éclat bref, plus proche, comme un aboi de rage ou un essieu qui se brise, jusqu'à ce grand déchirement qu'on entendit du côté du temple vers les trois heures.

    Puis le jour morne comme si le monde était vide. Pilate ne représentait rien. Il redescendit à sa chambre d'en bas. Il s'étendit 77 sur le carrelage et il dormit comme du plomb, comme un mort, une heure ou deux.

    Quand il s'éveilla, il sortit sur le terre-plein. Un soldat au loin buccinait mélancoliquement. La ville semblait déserte comme une plage dont la marée se retire. Les ruissellements d'une brève averse s'évaporaient du pavement. Une tenture violette frissonna. Procla restait introuvable, mais sans doute valait-il autant ne pas voir son front buté et son regard atone. Toute la nuit les rues ne longeraient que des maisons.

    Procla parut. Ses yeux avaient la couleur d'un étang sous un ciel de tempête. Elle dit : Alors ?

    Il dit : Laisse-moi.

    Elle eut les yeux qui s'assombrirent comme la mer du Nord. Elle dit : Ce n'est pas ton jour ? Eh bien, si, c'est ton jour.

    Il dit : Laisse.

    Elle eut les yeux qui se creusèrent comme le flot dans l'ouragan. Elle dit : Tu n'as rien fait ?

    Il dit : Oui et non.

    Elle eut des yeux qui n'avaient plus de regard. Elle dit : Tu n'as rien empêché , tu n'as pas gouverné, je n'oublierai pas.

    Il crut qu'elle avait un sanglot. Elle eut des éclairs. Il dit avec lassitude : Attendez, madame.

    78 Et plus bas : Attends-moi.

    Alors elle eut les yeux pleins de larmes. Elle détourna la tête. Pilate qui ce jour-là s'était pour la première fois aperçu de la souffrance humaine, reconnut cette souffrance sur le visage de femme qui se détournait.

    Elle s'en allait et brusquement elle revint. Elle dit : Tu auras été gouverneur des Juifs.

    Il dit : Ne parle pas.

    Elle dit : Ç’aurait dû être une gloire.

    Il dit : Aucune gloire.

    Elle dit : Ils disent qu'ils sont Juifs mais il n'y avait qu'un Juif et tu l'as laissé perdre.

    Il dit : Je sais qu'ils mentent.

    Elle dit : Tu le savais ? et c'est tout ? Ils veulent abattre nos aigles mais leur cœur est plein d'idoles. Tu as vu un homme sans idole et sans avenir et tu l'as laissé...

    Pilate était parti.

  • Récits de la Passion 08

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    39

       Il était plus de sept heures et le soleil prenait de la force. La réverbération  des terrasses devenait éclatante. Procla n'était plus dehors. Pilate descendit dans la demeure. Il contempla par la fenêtre l'ensoleillement d'un mur.

      Le calme de la chambre était profond. On croyait entendre l'écoulement de l'heure dans la clepsydre. Pilate eut l'impression que la durée servait de vestibule. Mais Pilate n'était pas prophète.

       Soudain il devina que le temps changeait. On aurait dit que le vent se levait le long d'un rivage. La rumeur se rapprocha. Pilate alla dans la salle des gardes. Il aperçut par une meurtrière oblique la poussière des piétinements.

       Il n'avait pas à aller au-devant d'une foule indigène. Il attendit d'être demandé pour paraître sous son portique qui dominait le 40 carrefour. Il resta même un instant dans l'ombre de l'encadrement de la porte pour jauger à l'aise, d'un coup d’œil exercé, à quel genre de monde il avait affaire aujourd'hui.

       Il regardait avant d'être vu, mais on supposait sa présence dans l'ombre et il se fit une sorte d'apaisement. Comédiens eux-mêmes, les Hébreux savaient les manies de l'occupant. Pilate s'attardait pourtant plus qu'à l'ordinaire. Il regardait le prisonnier. Il avait observé nombre de chenapans sournois ou bravaches, nombre de héros nerveux ou ahuris : les prisonniers ont quelque chose d'opaque dans les yeux, ils cachent qu'une part d'eux-mêmes est ailleurs. Or le prisonnier d'aujourd'hui semblait transparent. On voyait sa présence à travers son visage. Mais ses accusateurs avaient le regard glauque.

       Pilate n'apparut que lentement sous le portique. Une clameur le salua et aussitôt des voix crièrent : Nous amenons un aventurier. 

       Pilate ordonna d'entrer au prétoire. Les accusateurs confièrent le prévenu à deux légionnaires, car les Juifs ne pouvaient entrer chez un païen la veille de la fête, car les Juifs étaient devenus méticuleux sur les choses vérifiables, car les Juifs s'étaient mis à s'intéresser surtout à tout ce qui est publiquement vérifiable. Et ainsi les Juifs étaient devenus des 41 sortes de Romains mais en plus pointilleux, c'est-à-dire que les Juifs étaient devenus des modernes.

       Pilate d'abord surpris se tourna vers le centurion Corneille qui était de service et qui lui rappela le règlement des Juifs. Alors le prisonnier monta les marches et leva les yeux sur Pilate.

       C'était la première fois que Jésus se trouvait devant un représentant du pouvoir. Il n'avait rencontré jusque-là que des sous-ordres. Il avait facile avec sa tranquillité de neutraliser leurs prétentions, de susciter en eux la confusion ou la rancune et de s'en faire des disciples ou des ennemis. Mais maintenant il était devant l'homme qui décide. Pilate n'était pas un ergoteur comme les scribes ni un comploteur comme les pontifes. Jésus regarda Pilate. Il découvrait Pilate. 

       Pilate en fut tout de suite troublé. Mais le terrible avec Pilate c'est le délai qu'il y avait entre ce qu'il voyait et ce qu'il comprenait. Il était dressé à agir avec la rapidité de César mais son cœur avait gardé la lenteur des charrues.

       Remué ou non Pilate était tenu à la désinvolture. Il fit entrer le prévenu dans le prétoire et il resta dehors à demander de quoi il s'agissait comme s'il n'avait entendu parler de rien. 

    42 Pilate était un juge, il n'y avait pas d'entente préalable qui tienne. On lui répondit, non sans quelque insolence: S'il n'était pas nuisible on ne l'aurait pas amené.

          Pilate : Eh bien, dites.

          Eux : Il refuse l'impôt.

          Pilate : Vous ne pouvez pas en venir à bout ?

          Eux : On n'a pas le droit.

       Pilate haussa les épaules et entra au prétoire. Il demande au prévenu : Quelle est cette histoire d'impôt ?

       Silence de Jésus. Ce n'était pas à Pilate que Jésus allait se vanter de faire rendre à César ce qui est à César.

       Pilate ressorti. Les clameurs montaient de la rue. Parmi les griefs il entendit : Et il se croit roi.

          Pilate rentra interroger le prévenu : Serais-tu roi ?

       Jésus fut étonné. Pour la première fois il était devant l’œil gris d'un examinateur. Toute sa vie Jésus n'avait eu affaire qu'à des bienveillances ou à des malveillances, car les indifférents ne s'occupaient pas de lui. Mais maintenant un homme sans préjugé s'adressait à lui. Jésus ne pouvait le bouder, il répondit et par une question : Tu dis cela ou on te l'a dit ? 

          Pilate se redressa comme sous un coup de 43 fouet : Est-ce que je suis juif ? Ils t'ont livré. Qu'est-ce qu'ils ont ? 

          Jésus : Ils ne comprennent pas. Si j'étais le roi qu'ils disent, je ne serais pas tombé dans leurs mains.

          Pilate : Mais tu es roi ?

          Jésus : J'existe pour qu'on voie clair. Les cœurs ne s'y trompent pas.

       Pilate tout occupé de soi qu'il ait pu être ne se connaissait pas. Un arbre a beau se pencher sur son ombre, il ne la voit pas.

       Pilate était un Samnite, cette vieille race restée neuve. On en avait fait des Romains mais ils arrivaient en coup de vent au coin des rues et tournaient la tête des deux côtés aussi vite que le Janus Bifrons. Méfiants comme les laboureurs mais pourtant vite prêts  à quelque affaire qui se présenterait, ces patients savaient brigander.

       Eh bien, si la grand-mère de Pilate avait vu, ce matin-là, son garnement à Jérusalem, elle ne l'aurait pas reconnu dans ses hésitations. Il y avait un parti à prendre et Pilate balançait. Il avait pensé rendre dédaigneusement service à Caïphe, et non sans faire sentir son dédain ni sans faire payer son service, mais Jésus regardait Pilate et la face du monde était changée. 

       Pilate aurait été homme à grimper sur le 44 char qui passe, à brusquement faire alliance avec cet inconnu et à balayer les manigances de Caïphe. Jésus avait retourné des sages et des riches, des femmes et des fous, et même des morts. Pilate à son tour était gagné, mais peut-être pas tout à fait.

       Pilate devenait un disciple mais de l'espèce à retardement, comme Nicodème qui ne savait approcher Jésus que de nuit (un Jésus vivant ou mort); comme Lazare qui tout acquis n'en était pas moins resté à l'écart et il fallait sans cesse aller le repêcher, au besoin jusque dans la tombe, et même ressuscité il se cantonnait à son village quitte à déjeuner chez le voisin; comme le Gadarénien aussi, mais là c'était l'ordre de Jésus : Reste chez toi.

       Le regard de Jésus disait peut-être à Pilate : Reste à ton travail, reste à César. Or Pilate qui n'était gouverneur qu'en attendant mieux, Pilate qui ne croyait qu'à moitié à ce pouvoir qu'il était obligé de réaffirmer à tout bout de champ et parfois par des massacres, eh bien Pilate devenait perplexe.

       Jésus avait ôté les aveugles à leur nuit, les sourds à leur silence, les infirmes à leur fossé, les lépreux à leurs décombres. Mais il n'avait guère ôté le jeune riche à son avoir ni le grand prêtre à son savoir, et il n'ôtait guère mieux le gouverneur à son pouvoir.

    45 Jésus n'accorda pas à Pilate la vertu d'inadvertance. Pilate devait décider. Pilate sentit pour la première fois peut-être que décider était grave, que décider gravait de l'ineffaçable. Les hommes et les femmes qui ont du pouvoir ne sont pas prêts à cela. Ils tranchent parce qu'ils peuvent. Ou bien s'ils prennent le temps de regarder, ils ne voient que des catégories. Ainsi frappent-ils comme la foudre ou comme la peste.

       Jésus ne guérissait pas Pilate de son pouvoir, du moins pas tout de suite. Il le laissait s'y débattre. Il lui jetait seulement une bouée : Autre mon règne.

       Pilate a cru se trouver un instant entre gens de pouvoir, mais Jésus a tout de suite distingué entre le domaine des pouvoirs avec leurs gens, leurs bêtes et leurs machines et son domaine de lumière et de respiration.

       Pilate avala sa salive. On hurlait sous les fenêtres. L'impatience allait tourner à l'émeute. Pilate pouvait lancer la troupe sur la foule pour se donner le temps de voir. Ç’aurait été de bonne guerre : force professionnelle contre force viscérale. La discipline aurait arrêté le remous, l'armée aurait muselé la meute. Pilate regarda Jésus. Pilate lisait en Jésus un signe dissuasif à peine perceptible.

       Pilate était mal prêt à ce signe. Il sera voué 46 à une longue recherche. Il n'avait pas su quand il s'engageait dans la carrière quel dieu l'y guetterait. Pilate pensa : Les dieux sont du bataclan, mais il y en aura eu un, une fois, qui m'aura regardé au cours d'une ou deux phrases et de deux ou trois silences. On ne pouvait pas s'en douter et maintenant, il me faudrait le temps de me laisser envahir, mais les Juifs sont pressés.

       Pilate rêva un instant d'une roselière gagnée d'eau à perte de vue. Puis il sortit. Le tapage ne cessait pas. Il n'y avait pas de temps à perdre. Pilate lança : Je n'ai pas trouvé de grief.

       Les meneurs s'indignèrent : Il soulève le peuple. Est-ce que Rome ne comprend pas ?

       Pilate hochait la tête. Les meneurs se disaient : On croit rêver, tout n'était-il pas convenu ? Ils crièrent : Voilà un moment que cela dure, cela a commencé en Galilée.

    - En Galilée ? Bien, bien, dit Pilate. Et ses traits crispés se détendirent : la Galilée était le fief d'Hérode.

     

     

     

     

     

     

     

  • Les récits de la Passion 07

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    117

    Mon enfant, tu ne sais pas encore ce que signifient ces mots : " Je me suis chargé de tes péchés." Tu penses avec horreur au mal cruel que tu as commis, soit récemment, soit il y a bien longtemps, envers telle personne, telle autre personne. Tu sais qu'elles ont souffert par toi et que réparer cette souffrance est maintenant impossible. Ecoute-moi. Je me suis substitué à ces victimes de ta cruauté égoïste. Ce n'est plus contre elles, c'est contre moi que se dresse ton offense. Je suis le nœud de la situation. Seul je la puis dénouer, parce que j'ai pris sur moi et le dommage causé et la cause du dommage, et parce qu'en moi résident l'expiation et le pardon. Quand il est trop tard pour réparer le mal à l'égard des victimes ou même si tu peux encore le réparer, projette sur moi, transpose en moi ton péché. Dépouille-toi de 118 tout lambeau de justice personnelle. Saisis, par la foi, la rédemption et le salut que je t'offre. Viens à moi n'attendant plus que ma miséricorde. Cesse de te demander : " Comment puis-je réparer ? " La réparation viendra  de ton union plus étroite avec moi. C'est par ta foi en moi, non par tes réparations, que tu seras justifié. Mais tu ne peux t'ouvrir à la foi vive, à la foi qui sauve, à ma grâce, à ma justice qui seule rend juste, si tu ne veux en accomplir les œuvres et en porter les fruits. C'est moi qui réparerai ; mais tu répareras par moi, avec moi, en moi. Pour réparer, commence par te jeter dans mes bras.

    Mon Sauveur, dis-moi encore comment tu te charges de mes péchés. 

    Oui, mon enfant, je veux te rendre plus attentif à ce mystérieux transfert. Je voudrais que plus d'hommes y soient attentifs. Beaucoup d'hommes éprouvent d'une manière très vive le brisement de cœur par lequel ils jettent  à mes pieds leurs péchés. Beaucoup d'hommes aussi sentent d'une manière très vive la paix et l'autorité qui accompagnent ma parole, lorsqu'elle annonce - lorsque mon Église annonce : " Tes péchés te sont remis." Mais il y en a moins qui sachent percevoir l'acte par lequel l'agneau de Dieu ôte le 119 péché et le prend sur lui-même. Je t'ai enseigné que je suis présent à ton péché, d'une présence à la fois condamnante et compatissante. j'implore alors ton regard, ton adhésion. Si tu me les donnes, le centre de l'acte se déplace. Ce n'est plus le péché qui se trouve au centre. Toutes les forces s'infléchissent. c'est moi qui, maintenant, occupe le centre. En cette seconde, tu es libéré. En cette seconde s'actualise ce qui s'est passé, lorsque, à Gethsémani et sur le Golgotha, j'ai assumé toi-même et ce péché. La crise n'est plus entre le péché et toi. Elle est entre toi et moi. De mon cœur, un rayon descend sur toi. Il t'attire, il te prend. Ton regard remonte jusqu'à moi. Tu laisses ton âme suivre le rayon...

  • Les récits de la Passion 06

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     


    Seigneur Jésus, le mystère de Judas m'oppresse. Ou plutôt (car je ne sais point quels furent les derniers sentiments) le mystère de tous les pécheurs qui meurent sans s'être tournés vers toi. Je sais que l'on ne peut effacer du livre ce que tu as dit de la séparation des brebis et des boucs et du feu qui ne s'éteint pas. Je sais que la possibilité d'un " non " éternellement dit à Dieu par certaines de ses créatures est une conséquence terrible, mais nécessaire, de la liberté qui nous a été donné. Je sais aussi que, de nul homme, nous n'avons la certitude qu'il a été rejeté pour toujours. Je sais tout cela. Et pourtant... Pourquoi ton Père a-t-il créé tel homme dont il prévoyait qu'il n'adhérerait pas à lui ? Maître, je mets devant toi ma question avec humilité, avec docilité. Enseigne-moi. 

    Mon enfant, je pourrais simplement te dire : cette question te dépasse ; attends avec confiance le jour où tu sauras, où tu verras. La pleine 112 lumière sur les mystères divins n'est pas donnée à ceux qui sont encore dans l'état de voie. 

    Cependant, je te dirai plus. Je ne t'accorderai pas de révélation personnelle. Je te rappellerai seulement ce que déjà tu sais ou tu devrais savoir.

    Je t'ai aidé à croire et un peu comprendre que le mystère de l'élection a lieu en moi. C'est en moi que sont acceptés ceux qui m'aiment. Ce dont je voudrais te persuader maintenant, c'est que c'est aussi en moi que le mystère de la réprobation reçoit sa solution et sa lumière.

    Tout homme a le droit d'entendre de moi cette parole : " Je suis ta justice ". Et tout homme a le droit de me dire, à moi, le juste : " Je suis ton péché ". J'ai communiqué ma justice aux pécheurs (s'ils l'acceptent), et j'ai porté le poids de la réprobation due aux péchés de tous. De même qu'il existe un lien entre tout élu et la justice que je lui ai acquise sur la croix, il existe aussi un lien entre tout pécheur non repentant et moi-même, en tant que, substitué à lui, j'ai assumé sur la croix son péché et sa condamnation.  Parce que je prenais la place du pécheur, même si celui-ci repoussait l'échange, il y eu un certain échange entre lui et moi. C'est dans le prolongement, dans les répercussions de cet échange que le mystère de la réprobation doit être médité par toi.

    113 Entends-moi bien, mon enfant. Je ne te dis pas que, sur la croix, j'ai sauvé ceux qui ne veulent pas assimiler - et dans toute leur vie - le salut que j'offrais. Je veux dire en ce moment une seule chose : c'est qu'un vrai contact a été établi entre moi-même et le pécheur non repentant. J'ai eu l'expérience suprême et totale de la condamnation. En moi, la sainteté absolue a été en contact avec tout péché, avec le péché de chaque pécheur.

    Quels ont été, quels sont les résultats de ce contact ? Mon enfant, je ne dirai, en ce moment, rien de plus précis. Je veux seulement t'ouvrir un horizon, sans te donner la possibilité de le mesurer. Crois de tout cœur chacune des paroles de mon évangile concernant le pécheur qui ne se repent pas. Ne te livre pas à des spéculations et à des discussions sur le nombre de ces pécheurs, sur la durée et le mode de leur réjection. Affirme ce que mes apôtres ont affirmé, ce que mon Église affirme. Ne dis rien de plus. 

    Mais sache bien, mon enfant, que tu ne connais pas encore les profondeurs de mon cour. Tu les sauras plus tard.

    114 Aie la crainte d'être rejeté, mon enfant. Défie-toi de ceux qui font peu de cas de la préoccupation du salut personnel. Je n'ai pas parlé ainsi. Mais n'oublie jamais que le bon berger laisse toutes ses brebis fidèles pour aller chercher et pour rapporter sur ses épaules la brebis égarée, fugitive.

    Qu'il te suffise d'être assuré d'une chose : c'est que je suis, c'est que ma personne est la réponse à ta question anxieuse au sujet du pécheur non repentant.

    Si ma personne est la réponse, tu dois entrevoir le sens de cette réponse, même obscurément. Ne te hâte pas de traduire la réponse en mots. Regarde, et approfondis en silence. La réponse ne peut être que conforme à ma personne. Contemple l'image du crucifié. Il est la réponse à tous les problèmes, - à ce problème. Dans la solution du problème qui t'angoisse, tu verras un jour resplendir ma sainteté et ma justice. Ma miséricorde et mon amour n'y resplendiront pas moins. La justice resplendira à travers la miséricorde. Ce ne pourra donc être qu'un mystère joyeux autant que glorieux. Le mystère même du pécheur non repentant révèlera mon amour pour les hommes, sans que le mal obtienne aucune 115 impunité ou complaisance. Mon apôtre vous a dit que je serai tout en tous. Je ne puis maintenant te dire comment cela se fera. C'est le secret divin. Crois seulement et espère.

    Maître, je te remercie pour la paix que me donnent tes paroles. Je ne cherche pas à aller plus loin que ce que tu me dis. Je ne vois pas encore le paysage, mais déjà j'entrevois la lumière dont il sera baigné. Cependant il m'arrive ceci. Plus je projette sur le péché du monde la lumière de ta personne, plus la conscience, le souvenir de mes propres péchés me sont lourds et désolants. Je crois au pardon demandé et reçu, je crois que tu combles l'abîme de l'indignité du pécheur. Mais tous ceux-là qui par moi ont souffert, auxquels j'ai fait du mal...

    A suivre...

     

  • Les récits de la passion 05

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    107

    Jésus annonce aux apôtres qu'un d'entre eux le livrera. Ils ne mettent pas en doute la parole du Maître. Ils ne s'écrient pas : " Seigneur,  c'est impossible !" Mais ils s'attristent et disent, l'un après l'autre : " Est-ce moi ?"

    L'expérience de mes propres chutes doit me rendre très humble. Je ne peux jamais exclure la possibilité d'une nouvelle offense. Je dois demander en tremblant : " Vais-je trahir encore ? Le prochain traître, est-ce moi ?"

    " Que me donnez-vous ? et je vous le livrerai..." La question de Judas aux prêtres, je la répète à Satan : " Quel plaisir me donnes-tu ? Si tu m'accordes ceci, et cela, je te le livrerai..." C'est peut-être en détournant les yeux que je murmure cette suggestion, c'est peut-être en me lavant les mains, - et ce n'est pas sans ressentir la piqûre  de l'aiguillon intérieur. Mais, pourtant, je le livrerai...

    108 Pauvre âme, tu me veux. Et tu veux aussi me livrer. C'est parce que tu veux autre chose que moi. Tu ne peux me vouloir vraiment, si tu ne me veux seul.

    " Et il livra Jésus à leur volonté ". La phrase que l'évangile dit de Pilate s'applique à moi, chaque fois que, pour ma part, je coopère avec l'esprit tentateur et chaque fois que je coopère au péché d'autrui.

    " C'est par un baiser que tu trahis le fils de l'homme ? " Le baiser par lequel Judas trahit son Maître, c'est chaque prière que j'ose faire sans avoir radicalement banni de mon cœur toute complaisance envers le mal.

    " Cet homme était aussi avec lui... Tu es aussi de ces gens-là". Cette pensée me mord jusqu'au sang, elle me transperce, lorsque dans mon péché même, je ne puis perdre le souvenir du temps où, comme Pierre, je suivais Jésus.

    Mon Sauveur, c'est à travers les blessures secrètes de mon âme, c'est à travers mes péchés que tu fraies ton chemin vers moi.

    Jésus, tu es présent à mon péché. Quand je pèche, tu es encore en moi, silencieux. Ta présence même condamne ce que je fais. Mais, en même temps, tu me comprends et tu comprends mon péché plus profondément que je me comprends 109 et le comprends. Car tu m'es plus intime que je le suis à moi-même. Tu ne m'es point un juge étranger. Tu t'identifies à celui qui, pécheur, est là devant toi. Et cependant, tu es, à ce moment, le contraire même de ce que je suis. Mais tu m'enveloppes d'une présence et d'une pitié insondables.

    C'est cette présence et cette pitié, Seigneur Jésus, qui font qu'au moment même où je pèche, dans l'acte même du péché, et sans que j'aie le courage d'interrompre cet acte, un cri peut encore jaillir de moi, un cri de dégoût, d'angoisse et d'horreur,- l'appel à toi, à ton nom : Jésus !

    Mon Sauveur, ta présence à mon péché est une grande grâce. Ta main est tendue pour me retirer de l'abîme. Mais, si je refoule cette grâce ultime, manifestée dans le péché même, que sera t-il de moi ?

    Tu ne prononces pas de sentence formelle. Ta personne même, Seigneur Jésus, est le jugement qui me condamne. Mais ta personne même est aussi proclamation et acte de grâce. Il n'y aurait point de parole de grâce, s'il n'y avait une parole de jugement.

    Mon passé ou mon présent coupables, si coupables soient-ils, appartiennent à l'ordre de la grâce, dans la mesure où tout destin humain se 110 rattache au plan de grâce voulu par Dieu. Mes dissonances personnelles demeurent encore des parties de l'universelle symphonie de grâce. Cette considération ne saurait cependant justifier la dissonance, car celle-ci, en un point donné, s'oppose à la grâce - et cela, c'est la mort. Mais l'opposition à la grâce, la dissonance, le péché sont encore potentiellement dans l'ordre de la grâce, tant que peuvent encore intervenir mon repentir et ton pardon. Oh, pour cela, sois béni, Seigneur !

    La réprobation est dans le Christ, comme l'élection. Uni au Christ, je suis accepté à cause du Bien-Aimé et dans le Bien-Aimé. Pécheur, je suis réprouvé en Jésus, puisque celui qui ne connaissait pas le péché a été fait péché pour nous. Un grand échange a été opéré sur le Golgotha entre le pécheur et son Dieu. C'est moi qui pèche, et c'est Jésus qui meurt. Le péché a été enfermé dans le cœur du Christ. Le Dieu-Homme devient lui-même le rejeté, le condamné. Il y a encore, pour la piété du croyant, beaucoup à explorer dans ce mystère (autant qu'un mystère divin peut être exploré). Maître, laisse-moi te parler de cela.  

     

  • Les récits de la Passion 04

    Textes tirés du livre du P. Xavier Léon-Dufour  - " Le pain de la vie" - Seuil 2005

     

    77 La parole sur la coupe

    En ayant pris une coupe et rendu grâces il la leur donna en disant : " Buvez-en tous car ceci est mon sang de l'alliance qui sera versé pour la multitude pour le pardon des péchés." (Mt)

    Dans une parole, de densité exceptionnelle, Jésus récapitule le sens et la portée de son existence. Il a annoncé sans 78 faiblir le règne de Dieu, au point d'être désormais affronté à une mort imminente ; il a constitué autour de lui un groupe de disciples fidèles. En cette heure dernière, il lui faut, avec les siens, situer le présent et l'avenir dans le dessein d'amour de Dieu. Deux mots vont résumer cela : alliance et sang versé

    D'abord, nous n'avons plus l'annonce simple du "règne" de Dieu, mais l'alliance, un mot qui évoque le long itinéraire d'Israël au cours de l'histoire et qui dit la présence de Dieu au peuple élu : préparé avec Noé (Gn 9, 8-17), promise à Abraham (Gn 15, 9-21 ; 17), réalisé au Sinaï (Ex 19-24 ; Jos 23,16), promise à David et à sa descendance (2 S 7, 5-16), souvent transgressée par le peuple infidèle, enfin promise "nouvelle" pour un jour à venir (Jr 31). Au terme de son existence, Jésus proclame que l'alliance avec Dieu est définitivement renouée, c'est-à-dire que la vie éternelle lui est déjà donnée et qu'il la communique à ses disciples en leur offrant la coupe à boire. Or, cette vie vient à travers la mort, tel avait été le message culminant qu'il leur avait été enseigné. 

    Et voici voici le second terme capital de la parole, le sang versé : Jésus va verser son sang, étant condamné à mort par ceux qui ont refusé son annonce ; pour maintenir celle-ci jusqu'au bout, il accepte la mort violente, il se livre totalement. Or cette mort devient salut non seulement pour lui, mais pour la multitude. On pense à ce que Jésus disait à ses disciples ; accepter de perdre son existence, c'est la sauvegarder. Ici, il faut éviter de renverser les données du problème. Jésus offre une révélation non pas sur la mort qu'il faudrait rechercher, mais sur la vie qui jaillit à travers la mort. Différence fondamentale car, à inverser les éléments, on aboutit à lier l'effet de la mort au seul salut du péché, à ce qu'on appelle la "réparation", alors que l'objectif est la vie pleine. 

    Avec la parole sur la coupe, c'est la notion même de sacrifice qui doit être révisée : l'eucharistie est essentiellement un "sacrifice de louange" par lequel les disciples du Christ glorifient Dieu d'avoir en Jésus fait triompher la vie sur la mort.

  • Les récits de la Passion 03

    Textes tirés du livre du P. Raymond E. Brown - " Lire les Évangiles pendant la Semaine sainte et à Pâques " - Cerf 2009

     

    15 Les causes de la mort de Jésus

    L'exacte responsabilité des autorités juives dans la mort de Jésus est une question compliquée. La tradition juive ancienne du Talmud de Babylone admet sans ambages la responsabilité juive dans la "pendaison" de Jésus, la veille de la pâque, "parce qu'il égarait Israël" (Sanhedrin 43a). Cependant des écrivains juifs modernes ont rejeté tout ou partie d'un implication juive dans la crucifixion. On avance fréquemment l'argument suivant : la procédure légale du Sanhédrin décrite dans les évangiles ne concorde pas avec la loi juive exposée dans la Michna et ne peut refléter la réalité. Mais la Michna, qui date des environs de 200 de notre ère, est la codification écrite de la loi orale des Pharisiens ; or au temps de Jésus, ce sont les prêtres sadducéens, et non les Pharisiens, qui avaient la haute main sur le Sanhédrin et ils rejetaient la loi orale, prétendant s'appuyer sur la seule loi écrite de l'Ancien Testament. Le procès de Jésus tel que le racontent les évangiles ne violent pas la lettre de la loi écrite. On ne peut donc pas si 16 facilement nier pour des raisons techniques toute responsabilité juive. En tout cas, cela nous remet en mémoire que si, durant son ministère, Jésus a été en discussion avec les Pharisiens, les Juifs qui ont le plus directement participé à sa condamnation à mort sont les prêtres, peut-être mis en colère par ses critiques prophétiques du Temple. 

    On peut fouiller plus avant, recherchant de quelle façon et jusqu'à quel point les prêtres et le Sanhédrin furent impliqués. Un distingué commentateur juif, Paul Winter, a voulu donner la priorité au récit lucanien (évangile de Luc) du procès de Jésus parce que, à la différence de Marc et de Matthieu, Luc  ne rapporte aucune convocation de témoins et aucune condamnation à mort de Jésus par des Juifs. Mais le fait que Luc ne rapporte pas de sentence de mort ne signifie nullement que, dans son esprit, les chefs juifs fussent dégagés de toute responsabilité dans la mort de Jésus, car ailleurs, il parle de leur rôle avec insistance (Ac 2,36 ; 4,10 ; 5,30 ; 7,52 ; 10,39 ; 13, 27-29). Cependant, à la différence du jugement en bonne et due forme par le Sanhédrin réuni dans la nuit, comme le rapportent Marc et Matthieu (ce dernier précisant que le Grand Prêtre était Caïphe), en Luc il n'y a que des questions informelles posées par le Sanhédrin dans la matinée. Quant à Jean, il ne rapporte aucune session du Sanhédrin après l'arrestation de Jésus, mais seulement un interrogatoire de police, dirigé par le Grand Prêtre Hanne (18,19-24).

    17 Confusion supplémentaire : Jean 18, 3.12 indique que, parmi ceux qui avaient arrêté Jésus, il y avait, outre des policiers juifs envoyés par le Grand Prêtre, des soldats romains avec leur tribun. Les soldats romains n'auraient pas pris part à cette action sans l'ordre ou au moins la permission du préfet ; ainsi donc, si l'information de Jean est exacte, Pilate devait savoir d'avance qu'on arrêtait Jésus et peut-être même l'avoir ordonné. 

    Il n'est pas impossible que Pilate ait entendu des rumeurs selon lesquelles Jésus serait le Messie (le roi oint de la maison de David, que beaucoup de Juifs attendaient) et qu'il ait aidé les autorités juives du Sanhédrin à l'arrêter, voulant qu'elles fassent une enquête sur lui. Certains, faisant partie de ces autorités, auraient déjà nourri des inquiétudes religieuses et de l'hostilité à l'égard de Jésus (craignant par exemple qu'il ne soit un faux prophète). Mais ils auraient pu expliquer qu'ils ne faisaient  qu'obéir aux ordres en remettant Jésus aux autorités romaines qui décideraient, parce que Jésus, interrogé, n'avait pas nié être le Messie. (Notez bien que je dis " n'avait pas nié " ; la réponse de Jésus à la question " es-tu le Messie ?" diffère d'un évangile à l'autre : " Je le suis ", en Marc ; " Tu le dis" en Matthieu ; " Si je vous le dis, vous ne me croirez pas" en Luc ; voir Jn 10, 24-25) De tout temps, les gens religieux ont obtenu ce qu'ils voulaient par l'intermédiaire des autorités séculières agissant pour leurs propres intérêts. 

    Il faut faire attention à de telles subtilités de peur que la lecture liturgique des récits de la Passion ne soit à l'origine d'accusations simplistes de culpabilité. Comme je le signalerai en étudiant les récits l'un après l'autre, Matthieu ("tout le peuple", 27,25) aussi bien que Jean ("les Juifs", tout du long) généralisent de façon hostile, de sorte que la participation à l'exécution de Jésus va au-delà même de l'ensemble des autorités juives. A partir de là, quelques théologiens chrétiens célèbres (Augustin, Jean Chrysostome, Thomas d'Aquin, Martin Luther) ont émis des déclarations sur le devoir des chrétiens de haïr ou de 18 châtier les Juifs parce qu'ils ont tué le Seigneur ! Les craintes modernes d'un antijudaïsme qui serait la conséquence des récits de la Passion ne sont donc pas sans fondement. Une des solutions proposées a été de retirer les passages "antisémites" des lectures liturgiques  de la Passion ; c'est une sorte de réaction à la "ne pas dire du mal, ne pas voir le mal, ne pas entendre le mal". Mais retirer les passages choquants est une façon de faire dangereuse qui permettra aux auditeurs de la version expurgée d'accepter sans réfléchir tout ce qui est dans la Bible. Les récits "améliorés" par excision perpétueront l'idée fausse que tout ce qu'on entend dans la Bible doit toujours être imité parce que c'est "révélé" par Dieu et que tout ce que fait ou pense un auteur sacré est garanti par l'inerrance. A mon avis, il vaut mieux continuer à lire les récits de la Passion entiers pendant la Semaine sainte, sans les soumettre aux coupures qui nous semblent bonnes, et faire suivre cette lecture d'une prédication qui explique avec force que semblable hostilité entre chrétiens et Juifs ne peut se poursuivre aujourd'hui, qu'elle est contraire à notre compréhension fondamentale du christianisme. Tôt ou tard, les chrétiens auront à affronter les limitations qu'imposent aux Ecritures les conditions dans lesquelles elles ont été écrites. Ils devront bien comprendre que certaines attitudes dont témoignent les Ecritures sont certainement explicables à leur époque mais ne peuvent être acceptables si on les adopte aujourd'hui. Ils doivent tenir compte du fait que Dieu a donné sa révélation dans des mots humains. Les chrétiens rassemblés qui écoutent la lecture de la Passion, pendant la Semaine sainte, n'en auront conscience que si on prend la peine de le leur préciser. Lire les passages  qui  ont une consonance antijuive 19  sans les commenter est irresponsable et détourne d'une juste compréhension de la mort de notre Seigneur.

    A suivre...

  • Les récits de la Passion 02

    Textes tirés du livre du P. Raymond E. Brown - " Lire les Évangiles pendant la Semaine sainte et à Pâques " - Cerf 2009

     

    13 Les différents types de caractères personnifiés dans le drame de la Passion servent un objectif religieux. Nous autres, lecteurs ou auditeurs, sommes censés participer en nous demandant comment nous nous serions comportés dans le procès et la crucifixion de Jésus ; à quel personnage du récit puis-je m'identifier ? La distribution de rameaux risque de m'assurer trop vite que je me serais trouvé dans la foule qui acclamait Jésus. N'est-il pas plus vraisemblable que je me sois trouvé au nombre des  disciples qui ont fui le danger et l'ont abandonné ? A certains moments de mon existence n'ai-je pas joué le rôle de Pierre reniant Jésus, ou même Judas le trahissant ? Ne me suis-je pas trouvé comme  le Pilate de Jean, essayant d'éviter de décider entre le bien et le mal ? Ou comme le Pilate de Matthieu, ai-je pris une mauvaise décision puis me suis lavé les mains pour que l'on rapporte que j'étais innocent ?

    Ou bien, ce qui est encore plus plausible, ai-je été parmi les chefs religieux qui ont condamné Jésus ? Si cela  semble n'être   qu'une lointaine possibilité, c'est parce qu'on a souvent compris les motivations des opposants de façon simpliste. Il est vrai que le rapport que fait Marc d'un jugement conduit par les chefs des prêtres et le Sanhédrin dépeint des juges malhonnêtes dont la décision est prise d’avance, au point de rechercher des faux témoins contre Jésus. Mais nous devons accepter que des motifs apologétiques aient coloré les évangiles : n'oublions pas 14 l'enseignement officiel de notre Eglise (Commission biblique pontificale en 1964), qui dit que dans la prédication apostolique et dans la rédaction des évangiles, le souvenir de ce qui s'est passé durant la vie de Jésus est affecté par la situation qu'ont connue les communautés chrétiennes.

    Parmi les facteurs d'influence, on compte la nécessité de tracer un portrait équilibré de Jésus dans un monde gouverné par la loi romaine. L'historien romain Tacite garde de Jésus le souvenir négatif d'un criminel  condamné à mort par le procurateur de Judée, Ponce Pilate. Les chrétiens pouvaient faire oublier une attitude aussi négative en prenant Ponce Pilate comme porte-parole de l'innocence de Jésus. Si l'on regarde l'un après l'autre les récits de Marc, Matthieu, Luc et Jean, on voit que le portrait de Pilate le montre avec de plus en plus d'insistance comme un juste juge qui a reconnu que Jésus n'a aucune culpabilité politique. Les auditeurs romains de l'évangile avaient la même conviction que Pilate que Jésus n'était pas un criminel.

    Autre facteur d'influence, l'hostilité qui régnait entre l'Eglise primitive et la Synagogue ; l'attitude attribuée à " tous " les responsables juifs (Mt 27,1) peut avoir été l'attitude de quelques uns seulement. Il serait bien étonnant que le groupe des chefs juifs qui avait affaire à Jésus n'ait pas comporté quelques politiciens " ecclésiastiques " vénaux cherchant à se débarrasser d'un danger possible menaçant leur position (la famille du Grand Prêtre Hanne  dont Caïphe faisait partie est mal notée dans la mémoire juive). Il serait tout aussi étonnant que la majorité d'entre eux n'ait pas été composée d'hommes sincèrement religieux qui pensaient servir Dieu en débarrassant Israël  d'un fauteur de troubles comme Jésus (voir Jn 16,2). A leurs yeux, Jésus pouvait être un faux prophète, détournant le peuple du droit chemin par son attitude permissive quant au sabbat et envers les pécheurs ; les quolibets des Juifs après la comparution de Jésus devant le Sanhédrin prennent pour base son statut de prophète (Mc 14, 65) et, selon la Loi de 15 Deutéronome 13, 1-6, le faux prophète devait être mis à mort de peur qu'il ne détourne Israël du vrai Dieu.

    J'ai suggéré qu'en nous assignant un rôle dans l'histoire de la Passion de Jésus, nous nous découvririons peut-être parmi ses opposants. Il en est ainsi parce que les lecteurs de l'évangile sont souvent des gens sincèrement religieux et profondément attachés à leur tradition. Jésus était un défi à la tradition religieuse parce qu'il en soulignait l'élément humain - un élément trop souvent identifié à la volonté de Dieu (voir Mt 15,6). Si Jésus fut traité avec dureté par les gens étroitement religieux de l'époque, qui étaient des Juifs, il est fort probable qu'il serait traité avec la même dureté par les gens étroitement religieux d'aujourd'hui, y compris chrétiens. L'élément fondamental de la réaction à Jésus n'est pas l'arrière-fond juif mais une certaine mentalité religieuse.

     

    A suivre...

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      

  • Chemin vers Pâques (24)

    [55]

    Gethsémani

    (...) Nous le contemplons à Gethsémani prostré comme un pauvre homme. Celui qui a dit : " Le Père et moi nous sommes un "(Jn 10,30), celui qui a dit : " Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé " (Jn 4,34), pour lui, à ce moment-là, pour sa conscience d'home, le Père est comme n'étant pas.

    Et que me dit l'Evangile ?

    Il me dit premièrement que Jésus éprouve la souffrance de vouloir être seul et de ne pas pouvoir rester seul. Vous pourrez prendre le récit, soit dans saint Matthieu 26, 36-46, soit dans saint Marc 14, 32-42, soit dans saint Luc 22,40-46, peu importe. Vous pouvez aller d'un évangile à l'autre. Saint Marc notamment indique nettement que Jésus allait et venait du groupe des apôtres, qui se sont endormis au rocher, au rocher où il aura sa sueur de sang. Un va-et-vient. Quand il est dans la solitude, il ne peut pas la supporter et il va trouver les apôtres. Et, quand il est auprès des apôtres, une urgence secrète le renvoie à la solitude. Tout pèse : et la solitude et [56] la société des hommes. (...)

    Deuxième chose que me dit l'Evangile : " Il tombait." Marc emploie l'imparfait de la répétition. Il faut traduire : "Il chancelait, il titubait, il ne pouvait se tenir debout, il ne faisait que tomber." Il a sur lui le poids de tout le péché du monde ; tout cet égoïsme que j'ai découvert en moi, tout cet égoïsme que j'ai lu sur la carte du monde dans la méditation du Règne (voir la note ci-dessous), tout cela, lui qui n'est pas pécheur, il le vit. Il a pris tout le péché sur lui. Il est en tout semblable à nous, sauf la responsabilité d'être pécheur. (...)

    Mystère insondable. Songez que, dans le premier chapitre de l'évangile de saint Jean, vous trouverez ensemble les deux mots Verbum et agnus. Jésus est le Verbe de Dieu, Dieu-Verbe, et en même temps il est l'agneau qui porte le péché du monde et qui ne l'enlève qu'en le portant, parce qu'il ne joue pas la comédie. (...) [57] Dans L'annonce faite à Marie (Paul Claudel), on voit Violaine baiser le lépreux. Le lépreux est purifié et c'est elle qui est devenue lépreuse. C'est absolument cela. Pour nous purifier de la lèpre, le Christ devient le lépreux de l'humanité. Toutes les controverses avec les confessions protestantes ou réformées sont venues de ce que les protestants n'ont jamais pris cela en vérité, en profondeur. Ils ont parlé de Jésus revêtu d'un manteau. Non, ce n'est pas un manteau qui le recouvre, c'est son être même dans sa profondeur.

    Troisièmement, l'Evangile emploie des mots que je dois méditer. "Jésus éprouve un dégoût, une nausée". Je sais ce que c'est que la nausée. J'essaie de réaliser ce qu'a pu être la nausée du Christ, la nausée d'être devenu le péché du monde. L'Evangile me parle aussi de honte et puis de peur. Si je n'ai jamais connu la honte, j'ai certainement connu la peur, la peur de mourir, la peur de souffrir, la peur viscérale, la peur de l'homme qui redoute la souffrance.

    Quatrièmement, l'Evangile me dit que, dans tout cela, titubant, allant et venant, comme l'homme dans le plus total désarroi, rempli de nausée, de honte et de peur, il prie et " il prie en répétant toujours la même parole - eumdem sermonem dicens (Mt 26,44 dans la traduction latine de la Vulgate). Nous avons de la peine, nous, à prier dans la difficulté, dans le désarroi, dans le dégoût. C'est à ce moment-là que nous avons le plus de peine à prier. Il faut que notre difficulté à prier soit notre prière même. Et que dit-il dans cette prière ? C'est la prière absolument parfaite, le modèle de toute prière. Une prière à deux temps, qui ne sont pas successifs mais simultanés. Le premier temps, c'est le cri humain. On pourrait presque dire le cri de l'animal, le cri de la bête qui a peur. "Que ce calice s'éloigne de moi !"  Et que le Christ ait dit cela pour nous est beau. Cela signifie que nous pouvons le dire  nous aussi, que nous pouvons pousser le cri humain, le cri de l'animal qui a peur : "Que ce calice s'éloigne !" C'est légitime, c'est permis, c'est humain. De même que Jésus a pleuré au tombeau de Lazare, pleuré sur Jérusalem, il dit " Que ce calice s'éloigne !". Mais en même temps : " Que ta volonté soit faite !" Pour nous, il existe toujours un décalage entre les deux, plus ou moins ; pour lui les  [58] deux sont simultanés. Son cri devient le cri filial. En même temps qu'il exprime sa peur d'homme, il est complètement soumis à la volonté du Père : " Que ta volonté se fasse !", le fiat de Jésus avec Dieu. 

    Je réfléchis. Dans ma vie, il y aura des moments où je ne pourrai pas dire autre chose que fiat, où ma prière ne sera pas une méditation avec des idées   mais simplement ce murmure, peut-être même à peine articulé, un fiat dans la profondeur, à peine perceptible par nous, mais perceptible par Dieu.

    "Alors, me dit l'Evangile, à ce moment-là, un ange lui apparut." Qu'est-ce que cet ange ? Peu importe le genre littéraire, cet ange est à la foi la présence et l'absence du Père. Il est la présence du Père parce qu'il vient de la part du Père, et il est l'absence du Père parce qu'il n'est pas le Père, il n'est qu'un ange.

    Présence, absence. Le clair-obscur où Dieu nous est présent comme absent, comme caché. Nous connaissons, nous en avons l'expérience ; ce sont de véritables expériences spirituelles de notre vie. Parce qu'il y a cette présence-absence, le Christ n'est pas désespéré, il ne peut pas être désespéré. Cette absence-présence du Père nous dit que, dans le plus profond désarroi, il n'est pas désespéré. Un peu comme dans ces tableaux de Rembrandt ou des paysagistes hollandais, sombres, les arbres tendus dans la tempête, déchiquetés, il y a une lumière quelque part. On ne sait pas où est la source lumineuse, mais il y en a une, suffisamment pour que les ténèbres ne soient pas totales. L'ange signifie que l'âme de Jésus est dans les ténèbres les plus profondes, mais il y a un point lumineux qui empêche le désespoir, un tout petit point, ce que les mystiques appellent "la cime de l'âme". D'autres disent "le fond de l'âme". Cela suffit pour qu'on ne soit pas désespéré. Et cela suffit pour que Jésus, au moment où Judas apparaît à l'entrée du jardin, ait la force d'aller au-devant de lui et de se tenir debout. le petit point lumineux qui suffit pour qu'on ait le courage de se tenir debout et de faire son travail. 

    Alors je m'unis à tous ceux qui tomberont, qui sont dans les ténèbres. (...) [59] Tout en m'unissant à tous ceux qui souffrent dans le monde - ce Christ qui est en agonie jusqu'à la fin du monde (cf. Blaise Pascal, Pensées) -, je pense au moment dans ma vie où, peut-être, j'en serai là et où je n'aurai qu'une ressource : croire que le Christ a agonisé plus que moi et que son agonie me donne le pouvoir de me tenir debout, de sourire aux hommes et de faire mon travail.

     

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    Note :

    François Varillon, jésuite, donne les Exercices spirituels de Saint Ignace à des retraitants, par conséquent la terminologie employée est celle des Exercices. La méditation du "Règne" ouvre la deuxième semaine des Exercices n° 91-100.  

     

    François Varillon - La Pâque de Jésus - Ed Bayard, 1999

     

  • Chemin vers Pâques (23)

    [44]

    Lavement des pieds

    Le lavement des pieds n'est pas d'abord un enseignement moral, mais d'abord le dévoilement d'un mystère. Le christianisme est bien au-delà de la morale. Certes, il implique une morale, mais en lui-même, il est bien au-delà. Aussi je vous propose de lire cette scène du lavement des pieds en la commentant par le grand texte de la lettre de saint Paul aux Philippiens sur la kénose (Phil 2,5-9); C'est là que se trouve le mot ekenôsen, en latin exinanivit : il s'est anéanti. C'est la révélation de l'humilité de Dieu. Et si j'ai choisi cette scène, c'est parce qu'elle nous fournit l'occasion de revenir sur la vérité du fondement, l'humilité de Dieu (Cf. "Vivre le christianisme" de F. Varillon et les cinq instructions sur le fondement). La toute puissance, la force, qui s'incline devant ce qui est le plus petit, le plus faible. La puissance de Dieu n'est en aucune manière la puissance telle qu'on l'entend dans le monde. En aucune manière. Jamais. C'est la force spirituelle, la puissance spirituelle, qui consiste à s'incliner librement devant ce qui est le plus petit. Ici je déclare mon impuissance à dire mieux les choses. Il faut réaliser au-dedans de soi que la puissance infinie de Dieu, c'est son humilité infinie. Cette puissance dont aucun homme, dont aucun ange n'est capable, même le plus grand. Le plus grand ange, qui vous voit et qui voit Dieu, est impuissant, lui, à s'incliner librement et en toute vérité devant ce qui est le plus faible et le plus petit. C'est cela, la puissance de Dieu  et il n'y en a pas d'autre. C'est une puissance infinie d'abaissement. L' Incarnation est l'humilité éternelle de Dieu. Voilà pourquoi Jésus est l'esclave... Il naît pour révéler ce qu'est la puissance de Dieu, qui est la puissance d'être le serviteur du plus petit. En dehors de là, il n'y a pas de spiritualité, il n'y a qu'un Dieu Jupiter qui est je ne sais quoi ou quelle cause du cosmos ; on dira tout ce qu'on voudra. Cela n'a rien à voir avec Dieu, rien. Et, une fois de plus, je m'interroge en me demandant s'il m'est possible en toute vérité d'avoir une relation d'amour avec un autre Dieu que ce Dieu-là.  

    [45]

    Tout à l'heure au cours de la liturgie, vous lisiez ce qui est écrit : "Dieu tout-puissant et miséricordieux..." Il faut comprendre ainsi : " Dieu dont la puissance est la miséricorde." Il n'y a pas une puissance et une miséricorde.  (...)

    Jésus est l'esclave, il entre en esclavage, il est au plus bas, à genoux devant les hommes. C'est cela sa puissance. Allez donc vous mettre à genoux devant quelqu'un. Pour cette puissance d'aimer, il faut la toute-puissance infinie. C'est cela, la kénose. La part qui ne peut pas être ravie à Dieu, c'est le regard de Jésus agenouillé devant les apôtres. En Jésus agenouillé devant les apôtres, avec son linge autour des reins et qui frotte les pieds des apôtres, pleins de poussière, et qui les regarde de bas en haut, à ce moment là Dieu commence à nous être révélé dans sa vérité. C'est cela, le Dieu de vérité (...) il n'y a pas d'autre Dieu possible (...). Ou cela est vrai, ou c'est l'athéisme qui est la vérité.

    Ce n'est pas par des raisonnements qu'on arrive à comprendre cela. Il faut contempler et il faut revivre par le dedans. La puissance d'aimer est un anéantissement de soi. Et Jésus dit à Pierre : " Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi. Car la vie éternelle que je suis venu apporter aux hommes, c'est cette vie-là. C'est cela qui sera la vie éternelle et qui constituera la béatitude." Or, moi, je cherche la béatitude dans un autre genre de puissance. Non seulement moi, mais tout le monde pécheur. Le message que nous avons à livrer au monde est là. (...)

    F. Varillon - La Pâque de Jésus - Ed Bayard 1999

  • Chemin vers Pâques (22)

    [22]

    La mort, commencement d'une résurrection.

    J'attire votre attention sur ce point : la résurrection est à l'intérieur même de la mort. Le Christ monte à sa résurrection. Evidemment, au plan de l'histoire, au plan du phénomène, comme diraient les philosophes, cela ne vient qu'après trois jours. Mais faites bien attention, il ne ressuscite pas trois jours après. Ce qui se passe trois jours après, c'est qu'il se fait voir ressuscité... Il n'y a pas une mort suivie d'une résurrection. C'est la mort même qui est le passage en Dieu.

    Si notre résurrection n'est pas totale à l'heure de notre mort, après avoir rendu le dernier soupir, c'est le commencement d'une résurrection. Mais le commencement de la résurrection est immédiat. On ne fait pas antichambre. Une âme séparée dans l'antichambre pour attendre de reprendre son corps à la fin du temps, cela est de la mythologie pure et simple. Qu'est-ce que cette âme séparée de son corps ? Saint Thomas d'Aquin a buté sur cette question. On ne peut pas dire cependant que nous ressuscitons totalement à notre mort, car notre résurrection ne peut être totale que lorsque tous nos frères seront assis à la table du Père de famille, comme nous l'avons médité dans la parabole des chômeurs (cf. F. Varillon, Le message de Jésus, p. 179-194); ce qui veut dire que notre mort inaugure une nouvelle histoire, qui est l'histoire de notre résurrection. Elle commence et elle ne sera pleinement [23] achevée qu'à la fin des temps, quand le monde entier sera devenu le corps du Christ. Car la véritable identité du monde, c'est d'être le corps du Christ. Et cela en profondeur, avant d'être un ensemble de protéines, ou de tout ce que vous voudrez. (...) Dans son dernier livre, que je vous conseille beaucoup, le père Martelet (Gustave Martelet - Résurrection, eucharistie et genèse de l'homme, Desclée, Paris 1972) montre bien que ce qui nous est donné dans l'eucharistie, sous forme d'un petit morceau de pain et de vin, c'est le monde dans son identité la plus profonde. Le monde est le corps du Christ et il ne le sera pleinement qu' à la fin des temps.

    F. Varillon - La Pâque de Jésus -  Ed. Bayard 1999 

  • Chemin vers Pâques (21)

    [20]

    La troisième pâque de l'histoire est la nôtre. Il y a autant de pâques qu'il y a d'actes libres, d'élections, pour prendre le mot des Exercices [voir les Exercices spirituels de st Ignace, surtout les numéros 169-188), de décisions où l'on meurt à son égoïsme. Le fond des choses, c'est que chacune de nos décisions a une structure pascale. Chacune de nos décisions est une mort. Il faut mourir à son égoïsme, au regard sur soi, au souci de soi, pour s'occuper des autres tout simplement. C'est donc une mort ; notre foi est que cette mort est une résurrection.

    Tout est dans la décision, tout est là. Et quand nous disons que c'est la décision qui nous construit pour la vie éternelle, c'est vrai en rigueur de termes. Et cette décision a nécessairement une structure pascale. C'est une mort et c'est un passage au Christ. A tout instant, dans chacune de nos décisions, nous passons au Christ pour vivre éternellement d'une vie christifiée. Cela est la base de toute l'éducation de l'enfant : valeur du don, valeur de la décision, mourir à soi-même.

    Ne faisons pas les malins. Les chrétiens n'ont pas le privilège de la mort à soi-même. Il faut y aller doucement. Nous employons ce mot-là que d'autres n'emploient pas. (...) [21] (...) Nous n'avons absolument pas le monopole, mais nous croyons - et c'est cela  le message de l'Evangile - qu'en mourant à soi-même on passe au Christ, on vit de la vie même du Christ, on est christifié, on est divinisé. Et cette foi devrait nous donner l'énergie de nous trouver au premier rang toutes les fois qu'il faut mourir à soi-même pour faire un peu plus de justice et un peu plus de bonheur sur terre. Le scandale, c'est que notre foi, qui est la foi en la résurrection, c'est-à-dire dans le passage au Christ au coeur même de nos décisions, que cette foi-là ne nous donne pas l'énergie d'aller toujours au premier rang de ceux qui mènent le combat fraternel humain.

    Voilà qui répond à des tas de questions qui nous sont posées : qu'est-ce que la foi ajoute ? On entend cela continuellement. Les jeunes demandent : " Ca résout quoi la foi au Christ ?" Il n'y a pas autre chose à répondre. Croire que toute mort est une résurrection, et pas n'importe quelle résurrection, mais le passage au Christ même, à sa vie pour l'éternité. C'est cela qui devrait faire que les chrétiens aient toutes les initiatives, qu'ils soient au premier rang du combat. (...)

    Mais quand il s'agit de sacrifice, autrement dit de mort à soi-même, c'est maintenant. Je ne passerai pas au Christ après ma mort, j'y passe dans chacune de mes décisions. [22] Et à la mort, qu'est-ce qui se passe ? A la mort, je découvre que je suis devenu Christ par toute ma vie. Voilà ce qu'on peut dire pour comprendre le mystère pascal. Il ne faut pas séparer notre vocation à la divinisation de ce mystère de mort et de résurrection.

    François Varillon - La Pâque de Jésus - Ed Bayard 1999

     

  • Chemin vers Pâques (20)

    [19]

    Le deuxième passage est la pâque du Christ, celle que nous méditons en ce moment. Lui qui est l'homme, l'homme en plénitude, lui passe à son tour. Là, ne faisons pas d'éloquence, prenons les mots mêmes de saint Paul (Phil 2,6-7) : Il passe de la vie en forme d'esclave (forma servi) à la vie en forme de Dieu (forma Dei). La vie en forme d'esclave, c'est sa vie de peines. Il a pleuré, il a eu chaud, il a eu froid, il a souffert de la mort de Lazare... Entre la vie en forme d'esclave et la vie en forme de Dieu, il y a un désert. Ce désert, [20] c'est le Calvaire. Jésus ne peut monter à la vie en forme de Dieu, à son introduction au coeur de la Trinité, qu'en montant au Calvaire. Tout est là, vous le sentez bien. Au plan de ce qu'on éprouve, c'est la montée au Calvaire, les souffrances ; au plan de la réalité profonde des choses, c'est la montée à la vraie vie, la vie divine.

    Dans l'Eucharistie, le pain "meurt" à son état de pain. il est très vrai que ce n'est plus du pain. Cela ne signifie pas que le pain est remplacé par le corps du Christ  ; ce serait un mépris de l'homme, comme nous l'avons médité. [Quand elle grandit] la petite fille n'est pas remplacée par une femme, la chenille n'est pas remplacée par un papillon, le grain de blé n'est pas remplacé par un épi. C'est le pain qui devient le corps du Christ, c'est l'homme christifié. C'est cela, le mystère de mort.

    François Varillon - La Pâque de Jésus - Bayard Ed. 1999

  • Chemin vers Pâque (19)

    [17]

    Pâque veut dire passage, passage par la mort, par le seuil de la mort. Il y a trois pâques dans l'histoire : la pâque des Hébreux ; la pâque du Christ que nous méditons en ce moment et notre pâque à nous.

    La pâque des Hébreux

    Dans la catéchèse courante, on raconte aux enfants des tas de petites histoires, mais on les laisse ignorer le livre de l'Exode, cela est scandaleux. Or il est extrêmement facile, me semble t-il, d'en rendre accessible l'essentiel à de jeunes enfants.

    Voilà donc des Hébreux qui sont une minorité opprimée en Egypte. Ils travaillent sous le fouet, avec un maigre salaire, leur portion d'oignons - les fameux oignons que l'on voit encore pendre de nos jours dans les petites baraques, comme en France on vend des marrons en hiver. Les Arabes qui n'ont pas d'argent achètent quelques sous, quelques centimes d'oignons. Un jour, le pharaon décida d'augmenter les cadences. Dans le monde moderne, tout le monde sait ce qu'est l'augmentation des cadences. (...) Augmentation des cadences [18], c'est-à-dire plus de travail sans augmentation de salaire. Le pharaon décida que les Hébreux transporteraient non seulement les briques pour la construction des maisons, mais qu'il leur faudrait aussi trouver de la paille et la transporter. On fabriquait les maisons avec des agglomérés de brique, de paille et de terre sèche. Oppression, donc.

    Moïse interrogea Yahvé en lui disant : " C'est intolérable. Ton peuple est opprimé." Et Yahvé répondit : " Oui, tu as raison, c'est intolérable. Je ne veux pas que mon peuple soit un peuple d'esclaves. J'ai entendu la clameur qui monte de mon peuple, le cri des opprimés..." C'est  l'esclavage. Alors Yahvé dit : " Tu vas prendre la tête de la colonne et tu vas les faire passer - pâque, c'est-à-dire passage - dans la terre que j'ai promise à tes Pères, la terre de Canaan et qui est la terre de la liberté. Je veux que mon peuple soit un peuple libre. " L'Evangile ne peut pas  être entendu par un peuple qui n'est pas libre, ce n'est pas possible. 

    Poussons un peu plus loin si nous voulons pouvoir dialoguer avec nos contemporains. Qu'est-ce que c'est que la liberté d'un peuple ? C'est toujours deux choses : l'indépendance politique et la prospérité économique. Quand l'une des deux manque, le peuple n'est pas un peuple libre. Or la terre de Canaan sera une terre d'indépendance politique et Dieu interviendra toutes les fois que l'indépendance politique sera menacée par les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens... Prospérité économique : c'est la terre où coulent le lait et le miel (Cf. Ex 3,8) dit la Bible.

    Oui, mais entre l'Egypte de l'esclavage et la Palestine de la liberté s'étend un désert, immense, le désert du Sinaï, et ce désert doit être franchi. Tel est le désert, impossible de le contourner (...) Pas de métro, pas d'avion. Il faut traverser le désert. Quarante ans. Un chiffre symbolique évidemment, c'est-à-dire un temps très long. Nous retrouvons ce chiffre symbolique avec les quarante jours du carême, les quarante jours de Jésus au désert au commencement de sa vie publique... C'est la reprise des quarante ans, c'est-à-dire du temps très long de la traversée du désert.

    [19] Plus les Hébreux avancent dans le désert, plus ils ont le sentiment d'aller vers la mort. Ils tombent d'ailleurs comme des mouches. Une véritable retraite de Russie où ils sont affrontés non pas à la neige, mais au soleil et à la calcination. Ils ont faim et il faut le miracle de la manne. Ils ont soif et il faut que Moïse fasse jaillir l'eau du rocher avec sa baguette. Il y a le miracle des cailles. Et leur tentation c'est de regretter leurs oignons, comme le grain de blé qu'on enfonce en terre regrette son petit bonheur de quatre sous dans son grenier, et comme la chenille commence par regretter sa vie de chenille et la petite fille sa vie d'enfant.

    Alors, c'est la révolte. Ils veulent revenir en arrière. Claudel a transposé cela dans son Livre de Christophe Colomb. Lorsqu'au milieu de l'océan il n'y a plus à manger, plus rien à boire, etc., les soldats de Christophe Colomb se révoltent  et veulent revenir en arrière et ne pas découvrir le Nouveau Monde, qui est le symbole de la vraie vie.

    On ne peut pas court-circuiter le désert. On ne peut pas échapper à la mort comme seuil de la vraie vie. C'est le thème du désert, qui est fondamental dans la vie. (...)

    C'est la première pâque de l'histoire, le premier passage de la vie présente à la vie divine.  

    Francois Varillon - La Pâque de Jésus - Bayard Editions 1999

  • Chemin vers Pâques (18)

    [70]

    " Pour moi, je ne me glorifierai (voir note plus loin) que dans mes faiblesses" (2 Co 12,15)

    " Pour moi, que jamais je ne me glorifie, sinon dans la Croix du Christ" (Ga 6,14)

    La Croix du Christ est donc la manifestation de la faiblesse de l'homme. Le Fils de Dieu, en se solidarisant avec l'humanité déchue, s'est revêtu de faiblesse ; mais, alors que les hommes s'efforcent sans cesse de se cacher leur propre déchéance, Jésus, en prenant sur Lui leurs infirmités et en acceptant jusqu'au bout leur condition, a exposé et pour ainsi dire affiché sur la Croix cette condition de faiblesse. " Il a été crucifié dans sa faiblesse, dit encore saint Paul, mais Il est vivant par la puissance de Dieu ; et nous [71] aussi, nous sommes faibles en Lui, mais nous serons vivants avec Lui par la puissance de Dieu" (2 Co 13,4) ; c'est dire que si la vie du Christ ressuscité, et la nôtre en Lui, sont la manifestation de la puissance de Dieu, la Croix, elle, est la manifestation  la faiblesse  de l'homme, et du Christ Lui-même ; c'est dire que ce n'est qu'en Lui, en Lui crucifié, que l'homme peut pleinement reconnaître sa faiblesse ("nous sommes faibles en Lui"), comme ce n'est qu'en Lui, en Lui vivant et glorifié, qu'il peut reconnaître la puissance de Dieu et se confier à elle pour recevoir d'elle la vie éternelle.

    Jésus crucifié, pour saint Paul et pour les premiers chrétiens qui avaient contemplé l'horrible spectacle de cette mort infâme, c'est l' homme réduit à la plus totale impuissance, paralysé, isolé, réprouvé, condamné, exsangue, prêt à sombrer dans la mort : c'est la révélation de la condition de faiblesse de l'homme, et de ce que le salut ne peut lui venir que de Dieu.  

    (...)

    Saint Jean, sans doute, voit déjà dans le Crucifié la gloire du Ressuscité; mais comme on l'a noté plus haut, cette gloire, Jésus ne l'a pas de lui-même. Il doit la demander et la recevoir de son Père (Jn 7,39 ; 8,54 ; 12,16.23 ; 13,31.32 ; 17,1.5). Il s'avance vers le supplice en pleine liberté, en pleine majesté, comme le Seigneur et le Maître ; mais il n'en prend pas moins d'abord l'attitude de l'esclave, et ne fait rien que par obéissance : c'est la condition pour que le Père soit avec Lui (Jn 8,29, cf. 15,10), Lui qui seul finalement parle et agit en Jésus (cf. Jn 14,10) (...) Enfin on ne peut [72] guère douter que la parole mise par saint Jean sur les lèvres de Pilate quand celui-ci présente aux Juifs leur Roi flagellé, couronné d'épines et revêtu de pourpre, soit à double sens, comme souvent dans le quatrième évangile : " Voici l'homme" (Jn 19,6) signifie en même temps : voici celui dont vous réclamez la mort, et voici l'image de l'homme réduit par le péché à la plus pitoyable condition ; on retrouve ici exactement la perspective paulinienne selon laquelle le Christ souffrant et humilié est la révélation même de la déchéance humaine. Plus qu'aucun autre auteur du Nouveau Testament, saint Jean met en lumière la divinité de Jésus. Son message n'en reste pas moins d'abord et essentiellement l'annonce du salut dans la Pâque du Fils de l'homme, impliquant pour Lui le passage d'une condition d'esclave à une condition glorieuse ; aussi, à ses yeux, confesser que Jésus est "venu dans la chair" (1 Jn 4,2, cf. 1 Jn 5,6), c'est-à-dire dans l'infirmité et l'indigence de la condition de créature, n'est pas moins fondamental que de croire que " Jésus est le Fils de Dieu" (1 Jn 5,5)  (...) 

    NOTE :

    La situation de l'homme par rapport au salut est fonction, selon saint Paul, de ce en quoi il "se glorifie". Aussi ce terme exprime quelque chose de tout à fait fondamental dans sa vision du mystère du salut. Les termes grecs, toujours du même radical, dont il use ici et que l'on traduit le plus souvent pas "se glorifier " évoquent l'attitude de fierté, d'orgueil, de gloriole quelque peu euphorique résultant du sentiment d'assistance et de sécurité qu'éprouve celui qui peut s'appuyer sur du solide. (...) Il y a ceux qui mettent leur confiance en eux-mêmes, dans leurs oeuvres, dans leur pratique ou même dans leur connaissance de la Loi (voire en Dieu, mais en Dieu considéré comme débiteur de l'homme, cf. Rm 2,13 !), mais tout cela c'est se confier dans la chair (voire se glorifier dans sa honte, Ph 3,19 !) ; ceux-là s'appuient sur le néant et tournent le dos au salut. Et il y a ceux qui mettent leur confiance en Dieu ou dans le Seigneur (1 Co 1,31) c'est-à-dire dans sa puissance (dans sa sagesse, dans sa grâce) ou, ce qui revient au même mais exprime la chose plus fortement, dans leur propre faiblesse (qui peut alors être habitée par la force du Christ ou de Dieu, 2 Co 12,5.9), ou encore , ce qui revient toujours au même, dans la Croix du Christ (expression suprême de la faiblesse de l'homme, Ga 6,14) : ceux-là s'appuient sur Celui qui ne trompe pas, ils ont trouvé la vraie voie du salut.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (17)

    [61]

    Le salut est libération du péché, mais plus précisément encore de la mort, conséquence du péché. Pour le Christ, le salut est délivrance de la mort physique et temporelle, qui, dans la pensée des auteurs du Nouveau Testamment, est la conséquence du péché originel et l'expression de la condition de déchéance causée par ce péché ; pour tous les autres hommes le salut est délivrance et de la mort physique et temporelle, et de la mort "spirituelle" et perpétuelle, de la damnation ou de la perdition, de la seconde mort comme l'appelle l'Apocalypse, qui est la conséquence ultime du péché originel moyennant la libre ratification de celui-ci par le péché personnel ; mais le salut des hommes n'est rien d'autre qu'une participation à celui du Christ, comme nous aurons à le montrer. La résurrection n'est pas autre chose : victoire sur la mort physique pour le Christ, victoire sur la mort physique et libération de la mort-perdition pour les autres hommes ; car on sait que, dans le Nouveau Testament et chez saint Paul en particulier, le terme de résurrection implique et signifie aussi le renouveau de la vie dans l'Esprit après la libération du péché (cf. Ep 2,5-6) ; mais la résurrection "totale" des hommes n'est rien d'autre qu'une participation à celle du Christ. Quand Dieu sauve - ou ressuscite - l'homme, en effet, Il le libère de l'emprise du péché et de la mort pour autant que l'un et l'autre l'avaient atteint ; en ressuscitant Jésus, Dieu Le sauve et Le libère non pas du péché lui-même qui ne l'avait jamais atteint ni moins encore de la damnation, mais bien de la mort et de son pouvoir (Ac 2,24) [62] et de cette condition misérable et mortelle, conséquence du péché, que le Fils de Dieu avait assumé en se faisant homme dans une chair en tout semblable à la nôtre.

    Le salut est aussi accès et participation à la vie divine, car il n'est pas d'autre accomplissement pour l'homme, il n'est pas d'autre épanouissement ni d'autre bonheur véritables. Le salut implique donc un changement radical de condition d'existence, et l'accès à une condition de gloire qui n'est finalement rien d'autre qu'une communion à l'Etre et à la Vie mêmes de Dieu. Ce changement de condition et cet accès à la gloire divine se sont accomplis pour le Christ Jésus avant de se réaliser pour les autres hommes ; et la condition glorieuse  qui est celle du Premier "sauvé de la mort" est l'archétype de celle de tous les sauvés (cf. Ph 3,21 ; 1 Co 15, 47-49 etc.) Mais la résurrection est précisément cela : elle est le "passage" ou le terme du passage de la condition mortelle à la condition immortelle et glorieuse, elle est accès à la sphère divine, elle implique ce que la Tradition appelle la divinisation ; et c'est pourquoi les affirmations de la résurrection sont très fréquemment accompagnés de mentions de glorification, d'exaltation, de session à la droite de Dieu, de transformation ou de prise de possession par l'Esprit de Dieu. Et cela est vrai aussi bien pour le Christ que pour les chrétiens.

    Ainsi, dans le Nouveau Testament, les concepts de salut et de résurrection convergent et se recoupent pratiquement ; on peut affirmer que "la résurrection de Jésus est elle-même le salut de Dieu accordé à Jésus" ; et la formulation la plus primitive de la foi selon laquelle "Dieu a ressuscité Jésus d'entre les morts" signifie bien que Jésus a été sauvé, au sens le plus propre du terme, et que c'est Dieu qui a opéré ce salut.

    Les termes "sauver", ou "ressusciter", ne sont pas d'ailleurs, tant s'en faut, les seuls qui expriment dans le Nouveau Testament le mystère du salut de Jésus par Dieu. C'est Dieu qui L'a exalté affirme Pierre ( Ac 5,31 ; cf. 2,33), qui l'a surexalté (hypérypsôsén), renchérit Paul (Ph 2,9) ; c'est Dieu qui a tout mis sous ses pieds, et jusqu'au dernier ennemi, la Mort (1 Co 15,26-27) ; c'est Dieu aussi qui L'a glorifié (édoxasén) (Ac 3,13, cf. Rm 8,17 ; Jn 13, 31-32, etc.) La première épître de Pierre dit encore que "mis à mort  selon la chair [63], (Jésus) a été vivifié selon l'Esprit" (1 P 3,18). Saint Paul, citant une hymne chrétienne va jusqu'à dire que Jésus a été "justifié dans l' Esprit" (1 Th 3,16). Jésus lui-même, citant le psaume 117, affirme que sa résurrection, qui devait faire de Lui la "pierre de faîte", serait "l'oeuvre du Seigneur" (Mt 21,42)

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

     

  • Chemin vers Pâques (14)

    [38]

    Le salut est divinisation gratuitement reçue : vouloir s'approprier, comme une proie, l'égalité avec Dieu, c'est exactement tourner le dos au salut. Et l'on s'éloigne du salut dans l'exacte mesure où l'on prétend se sauver soi-même.

    Mais ce qui rend le drame plus tragique encore, ce qui rend le salut tout à fait impossible au pécheur, c'est l'esclavage auquel le réduit son péché. Le péché en effet réduit l'homme en esclavage. C'est là l'enseignement du Seigneur : " Tout homme qui commet le péché est un esclave" (Jn 8,34 ; cf. Rm 6,17 ; 2 P 2,19

    Il est aisé de comprendre pourquoi. 

    Chaque acte humain, on le sait, les actes peccamineux comme les autres, incline la faculté par laquelle il est accompli, engendre un commencement d'habitude - ou plus  précisément d'habitus -, ou accentue l'habitus déjà contracté, de telle  sorte que les actes contraires en sont rendus plus difficiles, les actes semblables plus aisés. La répétition de ces actes finit par rendre les actes contraires quasi impossibles. Les actes volontaires d'ailleurs n'en sont pas moins volontaires et spontanés : ils le sont davantage. Cette plus grande spontanéité est une plus grande liberté quand il s'agit d'actes conformes à la vraie nature de l'homme, d'actes qui l'orientent vers Dieu ; elle ne fait que souligner la responsabilité de l'esclavage dans [39] lequel l'homme s'enferme  et s'enferme de plus en plus quand il s'agit de péchés, d'actes qui détournent l'homme du Dieu pour lequel il a été créé.

    Dans la vie présente, l'homme est un être en marche, en genèse, en croissance. Cette genèse, au plan psychologique et spirituel, s'accomplit dans la formation progressive des habitus, par la répétition des actes ; mais c'est le redoutable privilège de l'homme de pouvoir, grâce à sa liberté, orienter comme il veut son agir, et, par là, de pouvoir choisir lui-même les habitus qui le structureront (ceci d'ailleurs dans le cadre de certains déterminismes et, pour ce qui est de l'agir et des habitus vertueux, non sans le secours de la grâce divine) : il est comme une glaise encore molle ayant pouvoir de se façonner (ou de se faire façonner) comme elle l'entend ; mais chaque marque qui lui est faite la solidifie un peu plus, jusqu'à ce que le visage soit définitivement fixé : la liberté est le merveilleux et dangereux pouvoir qu'à l'homme de se fixer, de se donner une orientation et un visage éternel.

    Quand les actes sont péchés, quand l'orientation dans laquelle l'homme s'engage est opposée à dieu, quand les habitus sont vicieux, chaque moment, chaque pas rend le retour à Dieu et le salut plus difficiles. La vitesse de la chute, dirait-on, est uniformément accélérée. Le fer des chaînes resserre de plus en plus son étreinte.

    Cet esclavage est le commencement de l'enfer. L'enfer lui-même ne sera rien d'autre que le péché continu, toujours actuel, et toujours aussi spontané, enfonçant le damné toujours plus profondément dans l'incapacité de se retourner vers Dieu, en qui seul pourtant est le salut, et dont la privation est pour l'homme perdition et damnation : là aussi, là surtout, le péché est orgueil, révolte et fermeture par rapport à Dieu, refus de son secours et de son Amour, d'un Amour qui pourtant demeure lui-même toujours actuel, gratuit et fidèle, infini.

    Le pécheur est donc esclave de son péché, et plus précisément de ses habitus peccamineux, et bien incapable de se libérer lui-même de son esclavage, pourtant librement choisi et toujours aussi spontanément voulu.

    Mais, dira-t-on, tous n'ont pas péché ! Tous ne se sont pas rendus esclaves d'habitus peccamineux ! L'enfant, qui n'a pas encore d'activité proprement consciente et libre, et n'a pas pu encore acquérir de penchants mauvais, n'est donc pas esclave ! Hélàs, la Parole de Dieu nous enseigne que le péché a envahi [40] l'humanité entière (cf. Rm 3,9-20 ; 5,12), qu'il est devenu pour elle comme une seconde nature (on pourrait dire une "condition" de naissance), que tous les hommes sont enfermés sous sa domination (Rm 11,32 ; Ga 3,22).

    L'esclavage de l'homme par rapport au péché n'est donc pas seulement individuel, il est universel et collectif. Mais l'esclavage collectif n'est pas d'une nature différente de celui de chaque homme particulier. Il s'agit ici encore d'habitus peccamineux.

    En effet l'humanité entière est comme un seul homme, comme un immense vivant, qui a commencé aux origines de l'histoire et qui emplit le monde habité, dont chaque personne humaine est un membre. Comme un seul homme : car tous sont solidaires, d'une solidarité physique, psychique, morale, spirituelle, mystérieuse certes mais extrêmement réelle, dont la profondeur justement a été manifestée d'abord dans le mystère du péché et devra l'être ensuite et surtout dans celui du salut ; comme un seul homme : car l'activité de chacun influe sur l'ensemble, marque et incline l'humanité entière, et engendre en elle des habitus ou accentue ceux qui sont déjà contractés. 

    Chaque homme n'est donc pas incliné au péché seulement par ses propres habitus peccamineux, mais aussi  par ceux de l'humanité entière ; chaque homme n'est pas esclave seulement des vices qu'ont engendrés en lui ses péchés personnels, mais aussi de ceux qui viennent des péchés de ses semblables, et plus spécialement de ce "péché de nature" qu'est le péché originel. Car, quelle que soit la théorie que l'on veuille adopter au sujet du péché originel et de sa transmission, il faut reconnaître qu'il est en chaque homme à l'origine d'une propension au péché qui est aussi un habitus vicieux. (...) [41]

    Tel est donc le cercle vicieux, tel est l'esclavage dans lequel l'homme s'est lui-même enfermé. L'habitus ou les habitus mauvais qui l'enchaînent, le rendent incapable, par lui-même, d'agir bien, l'établissent dans une condition de faiblesse radicale par rapport à tout bien (cf. l'homme "charnel" dans Rm 8, 3.5-8)  , et redoublent ainsi l'impossibilité dans laquelle il était déjà, par nature, d'atteindre le salut. [42] Le salut est donc impossible aux hommes, il est possible seulement à Dieu. Le Seigneur Jésus l'a Lui-même très nettement enseigné dans l'Evangile. Son affirmation conclut la scène de l'appel et du triste départ du jeune homme riche, en Mc 10, 24-27. "Mes enfants, dit Jésus à ses disciples, comme il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ! " Il est intéressant de noter que c'est à l'occasion d'un refus de Le suivre dû à la richesse, que le Christ donne cet enseignement : cette richesse est le symbole de la suffisance de l'homme, principal obstacle à un salut qui requiert avant tout la pauvreté du coeur. Les disciples, alors, "restèrent interdits", nous dit l'Evangéliste, ... et il y avait de quoi ! Aussi "ils se demandèrent les uns aux autres : mais alors, qui peut être sauvé ? " Jésus, bien loin d'édulcorer une affirmation imagée mais déjà parfaitement claire, insiste, au contraire, et "fixant sur eux son regard", comme pour souligner plus fortement la portée de ses paroles, leur dit : " Pour les hommes, c'est impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu."

     

     

    Note 1 : " La libération en quoi consiste le salut ne peut s'accomplir que par une puissance capable de vaincre les habitus vicieux qui entraînent l'homme au mal : cette puissance ne peut être que celle de Dieu, qui seul peut réorienter vers le bien la liberté de l'homme - sans pour autant lui faire violence ; plus précisément, cette puissance est celle de l'Esprit Saint, donné par Dieu à ceux qui sont les membres du Christ, et qui vainc en eux la force du péché en les recréant selon Dieu et en les animant de la vie du Fils de Dieu. Le mystère du salut, qui  est un mystère de libération du péché, est donc finalement le mystère du don par le Père, dans le Christ, de l'Esprit Saint."

    Note 2 : " L'homme est comme un être naturellement transparent à la Lumière divine mais qui, en la refusant, s'est plongé lui-même dans les ténèbres ; chasser ces ténèbres de l'homme et l'illuminer ne sont qu'un seul et même effet de l'invasion de la Lumière ; c'est la même grâce qui libère du péché et divinise. Cette doctrine est tout à fait classique, mais il est important de la garder présente à l'esprit quand on réfléchit au mystère de la Rédemption : considérer le péché à part de la divinisation risque d'entraîner à la "chosifier", et de conduire, du fait même, à une représentation juridique de la rédemption (paiement d'une dette). En réalité, rédemption et divinisation sont aussi gratuites l'une que l'autre, car ce ne sont que les deux faces d'une même oeuvre de l'Amour divin. "  

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

     

  • Chemin vers Pâques (13)

    [36]

    Il faut aussi s'arrêter un instant pour souligner cette constatation paradoxale et qui pourtant s'impose si ce que l'on vient d'écrire est juste : le salut et le péché s'expriment l'un et l'autre en termes de divinisation de l'homme.

    L'homme est fait pour devenir Dieu  : il ne peut pas ne pas tendre à ce but de toutes les forces de sa volonté, quelle que soit la conscience qu'il en a. Mais il y parvient ou n'y parvient pas selon qu'il prend la bonne voie ou ne la prend pas. La bonne voie consiste à reconnaître sa propre impuissance, à croire que Dieu veut vraiment et peut effectivement le diviniser, à s'abandonner à son action, à s'ouvrir à son don gratuit. La divinisation est alors réellement accomplie par Dieu, et elle est salut. La mauvaise voie consiste à s'aveugler sur sa propre [37] faiblesse, à douter de l'Amour et de la Toute-puissance de Dieu, à vouloir se diviniser par soi-même indépendamment de Lui et donc en Le rejetant et, pour autant qu'on est en mesure de le faire, en Le supprimant.  Il n'y a alors que pseudodivinisation, et c'est la perdition.

    Schématiquement, in abstracto, on pourrait donc dire qu'il existe deux attitudes  extrêmes  et opposées par rapport  au salut et à la divinisation. Il y a l'attitude qui consiste à reconnaître que le salut ne peut être que reçu comme un don gratuit de Dieu, et à s'ouvrir à ce don gratuit : c'est la foi. Et il y a l'attitude qui consiste à vouloir supprimer Dieu, et à tenter de se sauver et de se faire dieu par soi-même : c'est le péché.

    Ces attitudes, cependant, ne se rencontrent pas habituellement à l'état pur : la gamme des intermédiaires est innombrable qui va d'un extrême à l'autre. Le péché, d'ailleurs, ne s'exprime le plus souvent que sous des formes étrangères à ces attitudes. D'autant plus qu'il implique une contradiction interne que le pécheur cherche instinctivement à  se dissimuler   : comment prétendre explicitement se faire dieu  en éliminant Dieu si l'on sait  que Dieu existe et qu'Il peut  seul diviniser ? Le cas de pharisiens  de l'Evangile est typique à ce sujet. Leur péché est bien, dans son fond, on l'a vu, une prétention à prendre la place de Dieu. Mais ces hommes savent que Dieu  existe et certaines de ses perfections, comme la science des oeuvres humaines et la justice dans la rétribution des mérites , sont pour eux indéniables.

    Il ne leur vient donc  pas même  à l'idée de prétendre explicitement se faire dieux  par eux-mêmes en excluant le vrai Dieu, ni même de prétendre au salut sans le secours de Dieu. C'est Dieu, pensent-ils, qui seul peut les sauver. Mais ils prétendent ne pas recevoir le salut comme un don gratuit de Dieu, ils prétendent y avoir droit comme l'ouvrier a droit à son salaire ; ils prétendent que le salut leur est dû (cf Rm 4,4), ils prétendent être capables de faire des oeuvres qui leur donnent pour ainsi dire un droit sur Dieu (comme le montre l'attitude du pharisien de la parabole, sûr de lui et de son droit devant Dieu. cf  Lc 17,11-12. Le pélagianisme est à quelque chose  près une réédition du pharisaïsme. Pélage pense certes, que le salut est un don de Dieu. Mais il se croit purement et simplement capable, par sa libre volonté, de le mériter. Il élimine la gratuité de la grâce.)

    Mais entre la foi pure et le pharisaïsme, il y a encore bien des attitudes intermédiaires. Tout chrétien sait que le salut n'est accessible que par la grâce de Dieu. Mais on peut fort bien, tout en affirmant n'accomplir ses oeuvres méritoires que "par la grâce de Dieu", s'approprier cette grâce en la "chosifiant" et avoir une attitude partiellement  peut-être et inconsciemment, mais réellement pharisaïque, ou bien croire avoir mérité cette grâce et éliminer par là encore la gratuité de la grâce. La volonté d'autodivinisation est encore, bien que d'une façon atténuée, le fond d'une telle attitude.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan