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Chemin vers Pâques (14)

[38]

Le salut est divinisation gratuitement reçue : vouloir s'approprier, comme une proie, l'égalité avec Dieu, c'est exactement tourner le dos au salut. Et l'on s'éloigne du salut dans l'exacte mesure où l'on prétend se sauver soi-même.

Mais ce qui rend le drame plus tragique encore, ce qui rend le salut tout à fait impossible au pécheur, c'est l'esclavage auquel le réduit son péché. Le péché en effet réduit l'homme en esclavage. C'est là l'enseignement du Seigneur : " Tout homme qui commet le péché est un esclave" (Jn 8,34 ; cf. Rm 6,17 ; 2 P 2,19

Il est aisé de comprendre pourquoi. 

Chaque acte humain, on le sait, les actes peccamineux comme les autres, incline la faculté par laquelle il est accompli, engendre un commencement d'habitude - ou plus  précisément d'habitus -, ou accentue l'habitus déjà contracté, de telle  sorte que les actes contraires en sont rendus plus difficiles, les actes semblables plus aisés. La répétition de ces actes finit par rendre les actes contraires quasi impossibles. Les actes volontaires d'ailleurs n'en sont pas moins volontaires et spontanés : ils le sont davantage. Cette plus grande spontanéité est une plus grande liberté quand il s'agit d'actes conformes à la vraie nature de l'homme, d'actes qui l'orientent vers Dieu ; elle ne fait que souligner la responsabilité de l'esclavage dans [39] lequel l'homme s'enferme  et s'enferme de plus en plus quand il s'agit de péchés, d'actes qui détournent l'homme du Dieu pour lequel il a été créé.

Dans la vie présente, l'homme est un être en marche, en genèse, en croissance. Cette genèse, au plan psychologique et spirituel, s'accomplit dans la formation progressive des habitus, par la répétition des actes ; mais c'est le redoutable privilège de l'homme de pouvoir, grâce à sa liberté, orienter comme il veut son agir, et, par là, de pouvoir choisir lui-même les habitus qui le structureront (ceci d'ailleurs dans le cadre de certains déterminismes et, pour ce qui est de l'agir et des habitus vertueux, non sans le secours de la grâce divine) : il est comme une glaise encore molle ayant pouvoir de se façonner (ou de se faire façonner) comme elle l'entend ; mais chaque marque qui lui est faite la solidifie un peu plus, jusqu'à ce que le visage soit définitivement fixé : la liberté est le merveilleux et dangereux pouvoir qu'à l'homme de se fixer, de se donner une orientation et un visage éternel.

Quand les actes sont péchés, quand l'orientation dans laquelle l'homme s'engage est opposée à dieu, quand les habitus sont vicieux, chaque moment, chaque pas rend le retour à Dieu et le salut plus difficiles. La vitesse de la chute, dirait-on, est uniformément accélérée. Le fer des chaînes resserre de plus en plus son étreinte.

Cet esclavage est le commencement de l'enfer. L'enfer lui-même ne sera rien d'autre que le péché continu, toujours actuel, et toujours aussi spontané, enfonçant le damné toujours plus profondément dans l'incapacité de se retourner vers Dieu, en qui seul pourtant est le salut, et dont la privation est pour l'homme perdition et damnation : là aussi, là surtout, le péché est orgueil, révolte et fermeture par rapport à Dieu, refus de son secours et de son Amour, d'un Amour qui pourtant demeure lui-même toujours actuel, gratuit et fidèle, infini.

Le pécheur est donc esclave de son péché, et plus précisément de ses habitus peccamineux, et bien incapable de se libérer lui-même de son esclavage, pourtant librement choisi et toujours aussi spontanément voulu.

Mais, dira-t-on, tous n'ont pas péché ! Tous ne se sont pas rendus esclaves d'habitus peccamineux ! L'enfant, qui n'a pas encore d'activité proprement consciente et libre, et n'a pas pu encore acquérir de penchants mauvais, n'est donc pas esclave ! Hélàs, la Parole de Dieu nous enseigne que le péché a envahi [40] l'humanité entière (cf. Rm 3,9-20 ; 5,12), qu'il est devenu pour elle comme une seconde nature (on pourrait dire une "condition" de naissance), que tous les hommes sont enfermés sous sa domination (Rm 11,32 ; Ga 3,22).

L'esclavage de l'homme par rapport au péché n'est donc pas seulement individuel, il est universel et collectif. Mais l'esclavage collectif n'est pas d'une nature différente de celui de chaque homme particulier. Il s'agit ici encore d'habitus peccamineux.

En effet l'humanité entière est comme un seul homme, comme un immense vivant, qui a commencé aux origines de l'histoire et qui emplit le monde habité, dont chaque personne humaine est un membre. Comme un seul homme : car tous sont solidaires, d'une solidarité physique, psychique, morale, spirituelle, mystérieuse certes mais extrêmement réelle, dont la profondeur justement a été manifestée d'abord dans le mystère du péché et devra l'être ensuite et surtout dans celui du salut ; comme un seul homme : car l'activité de chacun influe sur l'ensemble, marque et incline l'humanité entière, et engendre en elle des habitus ou accentue ceux qui sont déjà contractés. 

Chaque homme n'est donc pas incliné au péché seulement par ses propres habitus peccamineux, mais aussi  par ceux de l'humanité entière ; chaque homme n'est pas esclave seulement des vices qu'ont engendrés en lui ses péchés personnels, mais aussi de ceux qui viennent des péchés de ses semblables, et plus spécialement de ce "péché de nature" qu'est le péché originel. Car, quelle que soit la théorie que l'on veuille adopter au sujet du péché originel et de sa transmission, il faut reconnaître qu'il est en chaque homme à l'origine d'une propension au péché qui est aussi un habitus vicieux. (...) [41]

Tel est donc le cercle vicieux, tel est l'esclavage dans lequel l'homme s'est lui-même enfermé. L'habitus ou les habitus mauvais qui l'enchaînent, le rendent incapable, par lui-même, d'agir bien, l'établissent dans une condition de faiblesse radicale par rapport à tout bien (cf. l'homme "charnel" dans Rm 8, 3.5-8)  , et redoublent ainsi l'impossibilité dans laquelle il était déjà, par nature, d'atteindre le salut. [42] Le salut est donc impossible aux hommes, il est possible seulement à Dieu. Le Seigneur Jésus l'a Lui-même très nettement enseigné dans l'Evangile. Son affirmation conclut la scène de l'appel et du triste départ du jeune homme riche, en Mc 10, 24-27. "Mes enfants, dit Jésus à ses disciples, comme il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ! " Il est intéressant de noter que c'est à l'occasion d'un refus de Le suivre dû à la richesse, que le Christ donne cet enseignement : cette richesse est le symbole de la suffisance de l'homme, principal obstacle à un salut qui requiert avant tout la pauvreté du coeur. Les disciples, alors, "restèrent interdits", nous dit l'Evangéliste, ... et il y avait de quoi ! Aussi "ils se demandèrent les uns aux autres : mais alors, qui peut être sauvé ? " Jésus, bien loin d'édulcorer une affirmation imagée mais déjà parfaitement claire, insiste, au contraire, et "fixant sur eux son regard", comme pour souligner plus fortement la portée de ses paroles, leur dit : " Pour les hommes, c'est impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu."

 

 

Note 1 : " La libération en quoi consiste le salut ne peut s'accomplir que par une puissance capable de vaincre les habitus vicieux qui entraînent l'homme au mal : cette puissance ne peut être que celle de Dieu, qui seul peut réorienter vers le bien la liberté de l'homme - sans pour autant lui faire violence ; plus précisément, cette puissance est celle de l'Esprit Saint, donné par Dieu à ceux qui sont les membres du Christ, et qui vainc en eux la force du péché en les recréant selon Dieu et en les animant de la vie du Fils de Dieu. Le mystère du salut, qui  est un mystère de libération du péché, est donc finalement le mystère du don par le Père, dans le Christ, de l'Esprit Saint."

Note 2 : " L'homme est comme un être naturellement transparent à la Lumière divine mais qui, en la refusant, s'est plongé lui-même dans les ténèbres ; chasser ces ténèbres de l'homme et l'illuminer ne sont qu'un seul et même effet de l'invasion de la Lumière ; c'est la même grâce qui libère du péché et divinise. Cette doctrine est tout à fait classique, mais il est important de la garder présente à l'esprit quand on réfléchit au mystère de la Rédemption : considérer le péché à part de la divinisation risque d'entraîner à la "chosifier", et de conduire, du fait même, à une représentation juridique de la rédemption (paiement d'une dette). En réalité, rédemption et divinisation sont aussi gratuites l'une que l'autre, car ce ne sont que les deux faces d'une même oeuvre de l'Amour divin. "  

 

Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

 

Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

 

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