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Pierre-Thomas Dehau o.p

  • Commentaire du Notre Père (3)

    Extrait du livre : "Toi, notre Père" P. Thomas DEHAU (1870-1956) - Ed Saint Paul 1992

     

    21

    Que ton règne vienne

     

    Nous avons vu que la première chose à désirer et à demander est la sanctification du Nom de Dieu ; le ciel, disions-nous, n'est pas autre chose qu'un immense  instrument vivant de la louange divine. Nous avons essayé d'écouter cette musique qui berce pour ainsi dire au sein de l'éternité la vie de la Trinité bienheureuse, puis nous avons écouté le cri qui domine sur notre pauvre terre : le blasphème. Toute la question est de chercher l'une de ces quelques âmes, de ces quelques paillettes d'or, qui quêtent des louanges pour Dieu, car Dieu a besoin de louanges.  Dieu est esprit, il a besoin d'être adoré en esprit et en vérité.

    Dieu est esprit, sans doute, mais il s'est fait homme. Il lui a plu d'ouvrir les trésors de sa miséricorde. Après le mystère du Nom trois fois saint, voilà 22 le mystère de l'Incarnation, voilà Dieu se faisant chair pour venir habiter parmi nous. Or, Dieu ne vient pas pour être inactif: il vient pour régner. Le Royaume de Dieu vient à nous. Le désir qui doit brûler le cœur des chrétiens  est celui-ci : " Père, que votre règne arrive." Voilà deux mille ans depuis l'Incarnation, et tout est toujours à refaire; c'est notre prière suivie de notre action qui doit ressaisir ce Royaume de Dieu qui, à chaque instant, menace ruine. Nous sommes ici dans la bataille.

    Il faut que Jésus règne ; c'est une vérité de bons sens. Si Dieu est venu en ce monde, s'il reste dans ce monde, il faut qu'il y soit Roi ; il faut qu'il règne même dans cette chair, qu'il a prise par amour pour nous en cette merveilleuse Humanité ornée par l'Esprit de Dieu de toutes les splendeurs humaines possibles : les splendeurs de l'intelligence, de la volonté, de la beauté, toutes les perfections humaines se trouvent en leur plénitude  dans le Christ Jésus. Il est du plus élémentaire bon sens, et de toute justice, de mettre à notre tête celui qui est infiniment au-dessus de nous par les dons de la nature  et de la grâce. Celui qui est incomparablement au-dessus des autres doit de toute évidence les dominer. Jésus, étant Dieu, et étant cet homme que nous venons de dire, doit régner.

    23 En face de cette volonté profonde des choses, se dresse une autre volonté, une autre clameur, celle que Jésus dénonçait dans la parabole rapportée par saint Luc : " Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous".  (Lc 19,14) Et quand les Juifs, devant Pilate leur présentant Jésus et proclamant sa royauté , protesteront : "Nous n'avons d'autre roi que César" (Jn 19,15), ils ne feront que répéter la même affirmation. Voilà la réponse, non seulement des Juifs, mais par eux, de l'humanité tout entière. C'est la volonté libre  de l'homme se dressant contre la volonté des choses, et écartant la royauté de Jésus. Notre volonté, même à nous autres chrétiens, n'est pas complètement conquise. Il y a, dans les recoins de notre volonté, dans nos passions, dans notre amour-propre, une infinité de voix plus ou moins distinctes qui répètent : nous ne voulons pas qu'Il règne sur nous. 

    Nous ne voulons pas de "celui-ci ", tel qu'il est. Ah ! s'il consentait à écarter un peu sa Croix, à ne pas étaler comme il le fait le mystère de sa douleur, enfin, à être un peu autrement, nous l'admettrions. Les Juifs auraient acclamé le Messie annoncé par les Prophètes  s'il s'était présenté à eux dans sa gloire et sa puissance. Mais tout en Jésus allait contre cette idée qu'ils se faisaient du Sauveur d'Israël.

    24 Ne nous faisons pas d'illusions, il en est de même pour nous. Nous voudrions bien écarter tel ou tel détail de Jésus par rapport à nous. Tel qu'il est, nous n'en voulons pas ; nous en avons peur, parce que nous savons que son règne c'est la sainteté, c'est la pureté absolue, c'est l'humilité. A nous de l'accepter tel qu'il est, il n'y a pas à la changer ; c'est tout ou rien.

    Voilà donc le conflit profond qui explique tous les autres : cette sorte de heurt  entre la volonté de choses qui impose la royauté de Jésus, et la volonté des hommes qui la refuse. Qu'est-ce qui va sortir de ce conflit ? C'est l' Ecce homo, " voici votre Roi ", couronné, et couronné d'épines par nos propres  mains. Tel est le mystère qu'il faut chercher à bien pénétrer. Toute volonté humaine coopère à la royauté de ce Roi couronné d'épines. C'est la seule couronne qui lui convienne. Vous savez que, lorsque les Juifs le poursuivaient pour lui en proposer une autre, il se cachait et allait passer ses nuits dans la solitude de l'oraison. La couronne d'épines était la seule  qui lui permit de se présenter à nous tel que Dieu le voulait. 

    Le rôle des volontés mauvaises est de continuer à tresser des épines sur le front de Notre-Seigneur ; c'est de renouveler sans cesse ce côté douloureux de la royauté divine afin que, pour ce nouvel Adam, 25 s'accomplisse la parole de malédiction : cette misérable terre lui germera sans cesse des épines (cf. Gn 3,18). Voilà ce que fait  toute volonté qui ne veut pas que Jésus  règne sur elle. Elle écarte la couronne d'or et met à sa place la couronne d'épines ; et puisque cette royauté du Fils de Dieu doit être douloureuse, les volontés mauvaises ne font que promouvoir à leur façon la royauté du Christ.

    Pour nous, dans la mesure où nous voulons bien nous soumettre à la royauté du Christ, nous disons : " Que votre règne arrive en moi et par moi ; que je sois le sujet de ce règne, et l'instrument de ce règne."

    D'abord : " Que votre règne arrive en moi". Je sais ce que me coûtera l'établissement de ce royaume. Si je veux que le sceptre de mon amour-propre passe entre vos mains divines, je sais qu'il me faudra capituler ; je sais qu'entre la royauté de mon amour-propre et la vôtre, ô Jésus, il n'y a aucun pacte possible; il faut que la Croix vous suive jusqu'au bout. J'abdique entre vos mains, Seigneur, et je recueille  les paroles jaillissant de votre Cœur meurtri, ces paroles qui transformeront ma vie. Ne nous y trompons pas, voilà le sens que doit avoir cette demande.

    26 Il est une ambition pour nous, chrétiens, plus sublime encore que de voir arriver le règne de Dieu en nous, c'est de le voir arriver par nous, de hâter en quelque sorte l'avènement de ce règne. Être l'instrument du règne de Dieu, c'est régner soi-même , c'est la seule vraie façon de régner sur cette pauvre terre. Dans la mesure où vous vous ferez esclaves  de cette royauté divine, dans cette mesure-là vous serez des rois vous-mêmes. Je suis le fils de Celle qui a dit : " Je suis la servante du Seigneur " et n'a plus été qu'un fiat vivant. Il faut laisser l'action de Dieu s'emparer de nous. Voyez l'instrument de l'artiste; il n'est plus rien entre ses mains ; c'est l'âme même de l'artiste qui peut alors chanter par lui. Il s'agit de renoncer à nous, mais pour  qu'une vie infiniment plus vivante, pour qu'une activité  infiniment plus active passe par nous. Dans la vie des saints, à chaque page un nouveau fait nous montre qu'ils ne s'appartiennent plus ; ils ont laissé venir à eux la toute-puissance-divine qui les manie, s'empare d'eux et agit par eux. La seule ambition à notre taille, à nous chrétiens, c'est que le royaume de Dieu arrive en nous et arrive par nous. 

    "Dans cette humanité divisé en deux camps - le camp du bien et le camp du mal - je veux porter votre étendard, Seigneur ! " Mais il faut savoir où nous nous engageons  : si nous voulons être les premiers, il s'agit d'être les derniers; si nous voulons la gloire, il s'agit d'être couverts de blessures ; si nous voulons 27 vivre plus que personne, il s'agit de mourir plus que personne. C'est la loi de toute bataille. Nous nous avançons devant Dieu, et nous nous livrons au Père qui est dans les cieux, pour que cette effroyable volonté, qui se dressait contre la sienne, capitule.

    "Seigneur, nous nous remettons entre vos mains pour être l'arme de vos grandes victoires, non seulement  en nous, mais aussi par nous, à force d'humilité  et de renoncement". C'est notre seule raison de vivre, de souffrir et de mourir. 

     

  • Commentaire du Notre Père (2)

    Extrait du livre : "Toi, notre Père" P. Thomas DEHAU (1870-1956) - Ed Saint Paul 1992

     

    15

    Que ton Nom soit sanctifié

     

    Nous l'avons vu, le Pater  nous enseigne non seulement ce que nous devons demander, mais ce que nous devons désirer. Quels sont les objets que nous devons mettre dans nos désirs avant les autres ? Ceci est très pratique, car, n'étant pas assez spirituels, il nous arrive de ne pas mettre Dieu avant tout. Or, c'est Dieu même que nous devons demander premièrement.

    Il semble que demander son pain soit bien permis à un mendiant. Et pourtant, Jésus nous apprend ici à demander bien d'autres choses avant notre pain. Nous avons toujours tendance à désirer qu'il s'agisse d'abord de nous, alors que, comme le disait sainte Jeanne d'Arc, il faut qu'il s'agisse d'abord de Dieu : " Messire Dieu premier servi."

    Avant de demander notre pain, c'est le pain de Dieu qu'il faut demander ; le pain de Dieu, c'est son 16 règne, c'est sa volonté. Il faut demander ce pain éternel. Une âme ardente désire surtout le règne de Dieu.

    Cette première demande regarde Dieu en lui-même. Il y est question de la gloire essentielle de Dieu. Souvenons-nous que toute activité, même au service de Dieu, doit passer après cette chose, la plus importante de toutes, qui est la sanctification du Nom de Dieu.

    Vous me direz : le Nom de Dieu est infiniment sanctifié ; il y a le ciel, le ciel que le prêtre entrouvre au commencement du Canon [c'est la Prière eucharistique] qui se termine par le Pater ; le prêtre passe la revue des hiérarchies angéliques, des chœurs des bienheureux, des saints, c'est une lyre merveilleuse, une harpe sans fin. Tous sanctifient le Nom du Seigneur ; de tous ces saints monte une louange immaculée ; toutes ces voix sont autant de flammes d'amour, elles célèbrent la grandeur de Dieu dans une "allégresse sociale", socia exultatione. Le prophète Isaïe a entendu les Séraphins crier les uns aux autres la sainteté de ce nom, Sanctus, sanctus, sanctus (Is 6,3); et ils se voilaient la face et les pieds de leurs ailes ; ils s'abîmaient dans une humilité sans bornes devant la gloire de leur Dieu.

    17 Mais ce ne sont pas seulement les anges qui rendent gloire ainsi ; l'homme qui, par sa nature, est inférieur à l'ange, peut s'élever par la sainteté au-dessus des hiérarchies angéliques. Voyez la Très Sainte Vierge ! tous les concerts angéliques n'égalent pas le Magnificat de la Mère de Dieu.

    Voilà donc la musique qu'a Dieu à sa disposition : c'est une louange qui correspond adéquatement à la gloire de son Nom.

    Après avoir essayé d’entrouvrir le voile qui nous cache ces merveilles, si nous redescendons vers notre petite planète, écoutez ce cri de l'humanité, ce cri qui monte des abîmes ; c'est le contrepied absolu de ce que nous venons d'entendre. Qu'est-ce que les hommes se crient entre eux ? Certes, il y a divers cris ; mais je fais la moyenne, et je dis : ce que les abîmes de l'humanité crient, c'est le blasphème. Un petit nombre de voix chantent la gloire de Dieu ; elles la chantent mal en comparaison du chœur des anges et des saints. Mais tant d'hommes crient le blasphème ; ce qui résout toutes les cacophonies, c'est le blasphème, quelle que soit la manière dont il se décore ou se barbouille : blasphème élégant, littéraire, artistique, blasphème grossier, fangeux ; c'est toujours lui, et tout le blasphème volontaire, si Dieu n'écoutait que sa colère et sa justice, mériterait l'anéantissement du monde.

    18 Ce qui importe pour nous c'est de ramasser ce Nom divin pour lui rendre un peu de cet honneur infini que lui dérobe follement l'humanité. Il faut que, sur notre pauvre terre, il y ait un hosanna qui monte aussi haut que possible des abîmes non plus du mal, mais de l'humilité. L'abîme du mal est un abîme qui se voile d'orgueil, tandis que l'abîme d'humilité s'épanouit. Humilité des saints, humilité de la Très Sainte Vierge, de Notre-Seigneur lui-même, c'est de cet abîme-là que monte la réponse au cri de blasphème universel. Sans la sonorité de cet abîme, la louange n'aurait ni élan ni écho.

    Que faut-il donc demander avant tout à ce Dieu qui est notre Père ? " Seigneur ! qu'il y ait dans notre pauvre humanité quelques voix très pures qui vous fassent oublier la voix du blasphème. Seigneur ! qu'il y ait des âmes contemplatives qui soient votre louange du jour et de la nuit ; qu'il y ait des prédicateurs qui annoncent la sainteté de votre Nom ; qu'eux aussi soient saints." Le prédicateur est l'homme des foules, mais il faut qu'en même temps il reste l'homme de la solitude, pour apporter aux foules le parfum du désert. Il faut prier, afin que le Seigneur trouve des adorateurs en esprit et en vérité, des prédicateurs de l'esprit et de la vérité.

    Le Père cherche des adorateurs qui l'adorent en 19 esprit et en vérité. Ce Dieu, qui a à sa disposition les instruments d'harmonie ineffable que nous venons de dire, cherche cependant ; il y a des êtres que Dieu recherche. 

    Dieu cherche t-il des intelligences, des volontés ? Certes, nous en aurions besoin à l'heure actuelle ; mais non, ce que Dieu cherche, ce sont des âmes qui l'adorent en esprit et en vérité. C'est ce que dit notre Seigneur à la Samaritaine après lui avoir révélé le don de Dieu. Toutes les fois que Dieu guérit et convertit une âme, c'est pour l'amener devant les mêmes horizons, c'est pour lui faire comprendre que l'essentiel est de procurer à Dieu la gloire de son Nom, de faciliter la victoire de son Nom.

    Il faut ajouter ici que, dans cette première demande du Pater, nous prions pour que le Nom de Dieu soit sanctifié, sans excepter tout ce qui porte le reflet de ce Nom.

    D'abord l’Église : notre Mère la sainte Église, et nos églises, les temples. Nous devons avoir un respect infini pour nos églises, selon la parole de Jacob : " Ce lieu est terrible, car c'est ici la maison de Dieu 20 et la porte du ciel". Il est un autre temple : nous-mêmes, car, nous dit saint Paul, l' esprit de Dieu habite en nous (1 Co 3,16) Nous devons avoir un très grand respect pour nous-mêmes ; respect pour notre corps : notre corps est le ciboire définitif. Vous savez que l'Eucharistie a été instituée pour nous, et que toute hostie consacrée est destinée à nourrir un corps humain. Respect pour notre âme qui est l'image du Seigneur et qui peut, qui doit être le réceptacle de la sainteté. Aucune âme, même celle du plus grand pécheur, du plus grand criminel, n'a le droit de désespérer de la sainteté.

    Voilà donc, mes frères, tout ce que nous devons demander quand nous demandons la sanctification du Nom de Dieu. Plus que jamais nous avons besoin de prier. Les contemplatifs ne prient pas assez dans leur cloître, et nous surtout, ne prions pas assez.  

  • Commentaire du Notre Père (1)

    Extrait du livre : "Toi, notre Père" Thomas DEHAU - Ed Saint Paul 1992

     

     

    Notre Père, qui es aux cieux

     

    9 Dieu est le Père de toute créature, et c'est pourquoi il y a en tout être un mouvement et un appel vers l'Etre infini. Toute créature qui possède une voix en fait hommage à Dieu. Cependant, si Dieu est Père de toute créature, il est, de façon plus excellente encore, le Père des esprits, le Père des créatures faites à son image et  ressemblance. Nous sommes, nous autres hommes, des esprits, mais engagés dans la matière. Au fond de nos intelligences et de nos volontés, nous avons aussi un mouvement spécial qui nous porte vers Dieu. Mais ce mouvement est libre, car Dieu, en nous créant, nous a fait don de sa liberté. Ceci explique pourquoi, dans l'humanité, l'hommage des intelligences et des libertés à Dieu n'est pas universel. 

    Dieu est notre Père d'une façon plus excellente encore. Nos vies, tant qu'elles restent purement naturelles 10, ne sont pas des copies de la vie intime, de la vie interne de Dieu ; cette vie d'amour et de lumière qu'est celle de la Très Sainte Trinité, n'est pas reproduite en nous par cela seul que nous sommes des esprits, car nous sommes des esprits créés et nous n'avons aucun droit à la vie surnaturelle. 

    Il faut que naisse et se développe en nous une vie nouvelle : la vie de la grâce ; alors, nous devenons les fils de Dieu. Cette vie de la grâce est une participation à la vie même de Dieu et nous ne pouvons la posséder que par une aumône. La grâce est ce qui peut être donnée de plus grand à une créature, mais nous ne pouvons la posséder qu'à titre de pur don. Elle provoque donc en nous, d'un côté une fierté, une noblesse - et jamais l'expression "noblesse oblige" n'a trouvé mieux sa place -, un élan plein d'allégresse et d'enthousiasme ; et, de l'autre côté, elle nous situe dans une attitude d'humilité profonde. Il nous faut sans cesse tendre la main et tendre nos cœurs. 

    La grâce est une aumône ; il y a un art de mendier. Mendier à une créature est un acte humiliant, mais quand il s'agit de tendre la main, ou plutôt le cœur à Dieu, cette mendicité devient sublime. Saint Jacques nous avertit que si nous ne recevons pas, c'est que nous ne savons pas demander (cf Jc 4,3). Dieu ne nous 11 donnera que si nous savons prendre devant lui l'attitude de la créature. 

    Ces vérités sont tellement au-dessus de nous que, si Notre-Seigneur ne nous prend pas la main, nous ne pourrons pas nous débrouiller dans le chaos de difficultés qui nous entourent. Les Apôtres sentaient bien que la lumière était là, mais ils voyaient surtout une nuée ; c'est pourquoi ils s'adressent au divin Maître : " Seigneur, apprends-nous à prier" (Lc 11,1), "nous savons bien, Seigneur, qu'une prière qui ne serait pas fabriquée par Vous, la Personne du Verbe, ne vaudrait pas grand'chose". Il faut répéter sans cesse cette parole des Apôtres. Plus une âme avance, plus elle sent s'allumer en elle le besoin de la prière, le désir de l'oraison la plus ardente, la plus continue possible. Plus une âme s'accoutume aux choses de la prière, plus elle éprouve la nécessité de s'aboucher directement avec le Docteur et le Maître : "apprends-nous à prier". 

    Quelle a été la réponse à cette humble demande ? Le cadeau que Notre-Seigneur nous a fait du Pater. Cette prière divine règle non seulement l'ordre de la demande (ordo petendi), mais aussi l'ordre du désir 12 (ordo appetendi) ; non seulement elle rectifie notre pétition, mais notre "appétition". J'emploie à dessein ces termes scolastiques, si savoureux et si expressifs. Il nous suffirait de bien comprendre ce que Jésus nous enseigne dans le Pater pour que l'ordre de nos désirs soit mis en place. "Vous prierez ainsi" (Mt 6,9) ; en répétant les paroles de cette prière, nous harmonisons tout l'ordre de nos désirs et de nos volontés. 

    Faisons quelques remarques sur le nom du Père ; il est celui que nous donnons le plus volontiers à Dieu. Le prêtre, pendant la sainte Messe, l'emploie lorsque le Corps de Notre-Seigneur est à quelques centimètres de son cœur. Nous ne craignons pas de le faire, et de le faire souvent, malgré l'énormité de cette audace : nous osons dire (audemus dicere). Il est vrai que, dans l'Ancien Testament, nous trouvons des textes qui témoignent déjà d'une familiarité très grande avec le Père des cieux. Et tel peuple païen pourrait aussi nous en fournir quelques exemples ; ne citons que le peuple japonais. Mais cette familiarité, cette liberté de langage avec Dieu, cette attitude déjà filiale, quelle est-elle, en comparaison de celle que nous demande Jésus lorsqu'il veut faire de chacun de nous un tout petit enfant dans le Royaume du Père ?

    13 "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur" (Dt 6,5), ordonne la Loi de Moïse ; ceci place déjà la Loi ancienne à une singulière hauteur. Moïse dit encore : " Honore ton père et ta mère". Rapprochés l'un de l'autre, ces deux commandements nous paraissent presque étranges. Il nous eût semblé plus normal de dire : " Honore Dieu", et " Aime ton père et ta mère." Dieu, d'ailleurs, par son prophète Malachie, réclame pour lui-même " l'honneur qui lui appartient" ainsi que "la crainte qui lui est due". C'est que Dieu veut de nous l'une et l'autre attitude. Malgré la distance immense que nous croyons voir entre le premier et le quatrième commandement   dans la Loi mosaïque, déjà ceux-ci s'attirent l'un l'autre. Dans le Nouveau Testament, ils se fondent davantage encore en un seul. Afin d'aimer Dieu comme un père, prenons pour point de départ l'affection que la nature a déjà mise au fond de nos cœurs envers nos parents ; et de même honorons nos pères et nos mères comme Dieu lui-même ; mais il faut que toutes les influences terrestres deviennent diaphanes pour laisser passer la grâce divine.

    Pour saint François d'Assise, le monde entier devenait une famille ; c'était la charité et l'amour 14 infini que le saint retrouvait partout ; c'est pourquoi il enveloppait chaque créature d'une telle tendresse. Ce que signifie le mot "notre", dans le "Notre Père", c'est le monde entier quand nous le mettons sous la paternité de Dieu. Le ciel lui-même n'est pas trop grand pour le couvrir. Quand il s'agit de la paternité humaine, deux êtres sont nécessaires pour en remplir le rôle. Quant à la paternité spirituelle, ce programme de tendresse qui dépasse les possibilités humaines ne dépasse pas les possibilités divines : Dieu est en même temps père et mère. La maternité de Marie ne peut être qu'une participation de la maternité de Dieu. Ceci est tellement vrai que, pour désigner les attentions maternelles de Dieu envers nous, nous employons un vocable féminin : la Providence. Il nous est dit dans l’Évangile : "Chacun de vos cheveux est compté". Les attentions d'une mère vont dans cette direction, mais, certes, elles ne vont pas jusque-là. Nous retrouvons encore le quatrième commandement : ce Père et cette Mère qui est Dieu, honore-les, afin de vivre longuement.