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résurrection

  • Premier mystère glorieux : la Résurrection

    Après le jour du sabbat,

    comme le premier jour de la semaine commençait à poindre,

    Marie de Magdala et l'autre Marie vinrent visiter le sépulcre.

    Et voilà qu'il se fit un grand tremblement de terre :

    l'Ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la pierre, sur laquelle il s'assit.

    Il avait l'aspect de l'éclair, et sa robe était blanche comme neige.

    A sa vue, les gardes tressaillirent d'effroi et devinrent comme morts.

    Mais l'ange prit la parole et dit aux femmes :

    Ne craignez point, vous : je sais bien que vous cherchez Jésus, le Crucifié.

    Il n'est pas ici, car il est ressuscité comme il l'avait dit.

    Venez voir le lieu où il gisait, et allez vite dire à ses disciples :

    Il est ressuscité d'entre les morts,

    et voilà qu'il vous précède en Galilée;

    c'est là que vous le verrez.

    Voilà, je vous l'ai dit.

    Évangile selon st Matthieu (Mt 28,1-7)

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  • Assomption de la Vierge Marie

    Références scripturaires de la liturgie de ce jour :

    Apocalypse 11, 19. 12,10  / 1 Corinthiens 15, 20-26

    Évangile selon st Luc  chapitre 1 versets 39 à 56

    Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

     

    Nous fêtons aujourd'hui Marie. L'Assomption est une des plus grandes fêtes de l’Église. Il est curieux qu'elle se situe en plein cœur de l'été alors qu'elle est au cœur de la résurrection du Christ. Car c'est bien ce mystère du Seigneur que nous avons aujourd'hui à affirmer et à proclamer.

    Le monde est traversé par le mal, la souffrance, le péché et la mort. Toutes les misères et l'atrocité du monde pèsent tellement sur les hommes que beaucoup se demandent si Dieu existe vraiment. Oui, cette immense interrogation se pose au cœur du monde : Dieu, le Dieu de l’Évangile est-il vraiment là au milieu de nous ?

    Marie est celle qui peut nous répondre. Il n'y a pas de créature qui ait senti le mal plus profondément qu'elle; Il n'y a pas de créature qui soit entrée dans la profondeur de la passion du Christ comme elle. Il n'y a personne qui ait mesuré  plus qu'elle l'ampleur de l'amour de Dieu. Est-il possible de parler de l'amour dans un monde où l'on tue, où les nations se battent comme jamais ? 

    Je le crois de toutes mes forces. Je le crois parce que St Paul nous dit : " le Christ est ressuscité des morts pour être parmi les morts le premier ressuscité". Je le crois aussi parce qu'il y a Marie, celle qui a fait l'expérience des souffrances de son Fils jusqu'au bout de l'amour. On imagine trop souvent la vie de Marie comme une vie simple, sans souci, alors que c'est la vie la plus délicate, la plus complexe que le Seigneur a faite. Marie a compris du fond de son cœur ce qu'est " être abandonnée jusqu'au bout". Il ne faut pas voir la croix uniquement dans la gloire. Bien sûr, la gloire existe mais il faut la voir dans sa réalité la plus profonde, dans sa réalité, je dirai invraisemblable.

     

    Que le Fils de Dieu ait voulu que sa mère soit au pied de la Croix, n'y-a-t-il pas là un scandale ? Que le Fils de Dieu ait voulu que sa mère  soit toute présente à son sacrifice, n'est-ce pas scandaleux ? Et pourtant, je crois profondément que là s'affirme l'amour de Dieu et la réponse d'une créature humaine à l'amour de Dieu. Marie a connu la joie  de la bénédiction. Vous l'avez entendu dans les paroles d’Élisabeth : " Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni ". Marie est bénie mais au prix de quelle croix, au prix de quels tourments, au prix de quelles souffrances ! Les merveilles du Seigneur traversent souvent des existences douloureuses, broyées, livrées à Dieu. L'amour de Dieu n'est pas quelque chose de tout simple. L'amour de Dieu dépasse à chaque instant les apparences et Marie a appris à découvrir, au-delà des apparences, la vérité de l'amour de son Fils. Toutes les apparences étaient contre Marie et pourtant, elle s'est tenue debout comme personne, debout au cœur de la vérité, debout au cœur de l'amour.

    En cette fête de l'Assomption, Marie nous fait percevoir la splendeur de l'amour de Dieu qui pénètre tout. Il transforme tout, il élève les humbles, il les fait passer  de la mort à la vie. L'amour de Dieu s'étend d'âge en âge, nous dit Marie dans son Magnificat. Elle l'a vécu comme nul ne l'a vécu et comme elle, il nous faut passer au-delà de toutes les apparences pour rejoindre la puissance de l'amour de Dieu, sa créativité, son invention, son imagination, je dirais même, sa fantaisie. 

    Tout est fait dans l'amour de Dieu, tout est travaillé par l'amour de Dieu, tout est transpercé par l'amour de Dieu. Nous avons à le découvrir mais il faut y mettre le prix. Il y a dans la vie de Marie une présence éclatante qui nous apparaît grâce à Élisabeth : "Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur". Il y a ce "heureuse celle...". Marie est heureuse jusqu'au cœur de la croix. Pourtant, avec son Fils, elle a connu la division des cœurs comme personne et son cœur en a été transpercé. Le rôle de Marie dans l’Église est de nous faire entrer dans cet amour triomphant. Si elle est entrée dans le ciel, si elle est auprès de son Fils, c'est parce qu'elle a été toute proche de la Passion. 

    Passion et résurrection ne font qu'un en Marie. Pour elle, la Passion lui ouvre tout grand le chemin de l'Assomption, le chemin de la Gloire, de ce corps illuminé par l'Esprit, transformé par l' Esprit. " Le puissant fit pour moi des merveilles ", dit Marie. Elle n'a cessé de le dire tout au long de sa vie, mais nous avons à la prier pour pouvoir tenir nous aussi, à notre tour, car tenir dans la joie, tenir dans la paix, tenir dans l'amour est plus compliqué que beaucoup l'imaginent, à commencer par nous-mêmes.

    Nous ne sommes pas là pour fêter Marie comme n'importe quelle femme. Nous sommes là pour fêter Marie, Mère de Dieu, glorifiée dans le ciel. Croyez-vous vraiment que Marie est ressuscitée avec son corps comme son Fils ? Croyez-vous que nous sommes promis à la même résurrection ? Si non, notre présence ici ne signifie rien. Croire à l'amour ; aimer jusqu'au bout comme Jésus Christ a aimé : tel a été le mystère de Marie, tel est notre mystère. Le mystère de la glorification du corps de Marie est l'accomplissement de la participation à la Passion de son Fils. C'est la Passion qui éclate, qui éclate de joie dans ce monde enténébré, dans ce monde qui a refusé la présence du Christ, dans ce monde  où le Christ ne se reconnaît pas. " Les siens ne l'ont pas accueilli " (Jn 1,11) Et pourtant, c'est dans ce monde que le Christ proclame ce qu'il est. Nous aussi, nous avons à le proclamer comme étant le christ de gloire, d'amour, de vérité mais à travers l'angoisse, à travers la mort.

    Demandons au Seigneur, dans cette Eucharistie, d'être entraînés dans ce mouvement d'amour. Nous croyons à la vie éternelle qui ne passera pas, à la vie pour toujours. Réfléchissez-vous quelques fois à cette vie qui attend chacun d'entre vous, qui nous attend tous, cette vie qui sera une vie dans la chair, mais dans une chair transfigurée et illuminée par l'Esprit Saint ? Pour vous, la vie chrétienne est-ce bien cela ? Êtes-vous capables de tout quitter, de tout lâcher pour cela ? Je vous le demande, comme un pauvre qui est comme vous et qui demande d'être fidèle à l'amour du Seigneur. Marie a été fidèle et sa joie a éclaté. Aujourd'hui, l’Église est éclatante de joie parce que Marie a été glorifiée. 

    Demandons au Seigneur de nous laisser prendre par cette glorification. Que la joie de Dieu éclate en nous avec sa paix ! Oui, que le joie de Dieu pénètre votre cœur et vous emporte là où est Marie ! Nous pouvons le faire beaucoup plus simplement que nous le pensons. Il suffit de prier le Rosaire, il suffit de dire des " Je vous salue Marie..." qui paraissent si simples et qui pourtant sont si profonds parce qu'ils engagent tout l'être. Demandons à Marie de prier comme elle a prié, humblement, pauvrement, mais avec la puissance de l'Esprit et nous verrons que dans notre vie, le Seigneur fera des merveilles, des merveilles d'amour dans la croix. Amen !      

     

     

  • Marie, femme du premier pas

    Texte extrait du livre de Tonino Bello : " Marie, femme de nos jours " édité par Médiaspaul 1998 (ISBN 2-7122-0688-6). Mgr Tonino Bello (1935-1993), évêque de Molfetta, dans les Pouilles, fut président du Mouvement Pax Christi d'Italie.

     

    39 Il me faut le demander aux spécialistes. Je ne peux pas comprendre, en effet, pourquoi ce mot qui me semble dans le texte grec si rempli d'allusions, n'est pas passé dans les traductions. Je m'explique.

    Au premier chapitre de son Évangile, Luc dit que, lorsque l'ange fut parti de Nazareth, Marie partit en hâte vers la montagne pour se rendre dans une ville de Juda (Lc 1,39). Dans le texte original, après le mot Marie il y a un participe : anastasa. Cela signifie à la lettre " s'étant levée ". Cela pourrait être une locution stéréotypée, c'est-à-dire un de ces nombreux termes qui reviennent si souvent et qui, dans nos discours, servent de transition entre un récit et un autre. S'il en était ainsi, étant donné son manque de sens, son omission dans les traductions serait pleinement justifiée.

    Mais la parole anastasa, à bien l'examiner, a la même racine que le substantif anastasis, mot classique qui indique l'événement central de notre foi, à savoir la résurrection du Seigneur. Si bien qu'on pourrait tranquillement la traduire par " ressuscitée ".

    Et, tenant compte alors du fait que Luc relit l'enfance de Jésus à la lumière des événements de Pâques, est-il hors de propos de supposer que le mot anastasa soit plus qu'un stéréotype inexpressif ? Est-il trop risqué de penser que cela veut être une allusion à Marie comme symbole de l’Église " ressuscitée ", partant en hâte porter la bonne nouvelle au monde ? Est-ce trop d'affirmer que ce mot contient la tâche missionnaire de l’Église qui, après la résurrection 40 du Seigneur, a le devoir de porter dans son sein Jésus Christ afin de l'offrir aux autres, comme le fit justement Marie avec Élisabeth ?

    Là, je me risque.

    Une conclusion me semble de toute façon évidente : même si le mot anastasa n'a pas l'ampleur théologique dont j'ai parlé, il souligne toutefois au moins une chose, la détermination de Marie.

    C'est elle qui décide de se déplacer la première : elle n'est sollicitée par personne. C'est elle qui s'invente ce voyage : elle ne reçoit de conseils de personne. C'est elle qui décide de faire le premier pas : elle n'attend pas que les autres prennent l'initiative.

    Des allusions si discrètes de l'ange, elle a conclu que sa cousine devait se trouver dans de sérieuses difficultés.

    Aussi, sans différer la chose et sans se demander si c'était à elle de décider ou non, elle a fait ses bagages et est partie à travers les montagnes de Judée. " En hâte " de surcroît. Ou, selon une traduction : " avec préoccupation ".

    IL y a tous les éléments pour lire, à travers ces rapides échappées verbales, le caractère entreprenant de Marie. Mais sans déranger. Caractère confirmé d'ailleurs au moment des noces de Cana, quand, après s'être rendue compte de l'embarras des époux, et sans en avoir été priée par eux, elle joua le premier coup et fit échec et mat au roi. 

    Dante Alighieri avait bien raison d'affirmer que la bonté de la Vierge ne secourt pas seulement celui qui se tourne vers elle, mais que " souvent elle prévient les désirs avec libéralité ". 

     

    Sainte Marie, femme du premier pas, ministre très douce de la grâce prévenante de Dieu, " lève-toi " encore une fois en toute hâte, et viens nous aider avant qu'il ne soit trop tard. Nous avons besoin de toi. N'attends pas nos supplications. Préviens chacun de nos gémissements de pitié. (...)

    Quand le péché nous entraîne et paralyse notre vie, n'attends pas notre repentir. Préviens notre appel au secours. Cours tout de suite auprès de nous et organise l' espérance autour de nos défaites. Si tu ne vas pas plus vite que nous, nous serons incapables même de remords. Si tu ne prends pas l'initiative, nous resterons dans la boue. Et, si ce n'est pas toi qui creuses dans notre cœur des citernes de nostalgie, nous ne sentirons même plus le besoin de Dieu.

    Sainte Marie, femme du premier pas, qui sait combien de fois, dans ta vie terrestre, tu auras étonné les gens pour avoir toujours devancé les autres aux rendez-vous du pardon. Qui sait avec quelle sollicitude, après avoir reçu un affront de ta voisine d'en face, tu t'es " levée " la première et tu as frappé à sa porte, en la libérant de l'embarras, sans refuser son étreinte ? Qui sait avec quelle tendresse, dans la nuit de la trahison, tu t'es " levée " pour recueillir dans ton manteau les larmes amères de Pierre ? Qui sait avec quel battement de cœur, tu es sortie de la maison pour détourner Judas du chemin du suicide ? Quel dommage que tu ne l'aies pas trouvé. Mais on peut gager qu'après avoir déposé Jésus, tu sois allée le descendre de l'arbre lui aussi et que tu lui aies placé les membres dans la paix de la mort. 

    42 Donne-nous, nous t'en prions, la force de nous mettre en route les premiers chaque fois qu'il faut pardonner. Empêche-nous de renvoyer à demain une rencontre de paix que nous pouvons conclure aujourd'hui. Brûle nos indécisions. Détourne-nous de nos perplexités calculées. Libère-nous de la tristesse de notre attentisme épuisant. Et aide-nous afin qu'aucun de nous ne laisse son frère sur les charbons ardents en répétant avec mépris : " C'est à lui de bouger le premier !" 

    Sainte Marie, femme du premier pas, experte comme aucune autre de la méthode préventive, habile à donner la réplique avant tout le monde, très rapide à jouer d'avance dans les matchs du Salut, joue aussi par avance sur le cœur de Dieu.

    Afin que, lorsque nous frapperons à la porte du ciel et paraîtrons devant l’Éternel, tu préviennes sa sentence. " Lève-toi " pour la dernière fois de ton trône de gloire et viens à notre rencontre. Prends-nous par la main et couvre-nous de ton manteau. Avec un éclair de miséricorde dans les yeux, préviens son verdict de grâce. Ainsi nous serons sûrs du pardon. 

    (...)

     

  • Année A - Troisème dimanche de Pâques

    Textes de la liturgie du jour : Ac 2, 14-28 - 1 P 1, 17-21 - Lc 24, 13-35

    Textes : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Ed : Parole et Silence, 1998

     

    125 Nous sommes tous semblables aux pèlerins d'Emmaüs. Nous rêvons tous et sans doute nous rêvons encore du triomphe d'un Messie qui se serait manifesté dans humilité et la souffrance mais qui serait glorieux, triomphant, nous entraînant dans son triomphe et nous faisant passer ainsi dans le mystère de Dieu. Oui, nous avons d'autant plus ce sens d'un Messie triomphant que notre image de Dieu nous paraît plus belle, plus grande, plus transcendante. Comment est-il possible que cela arrive ? Nous sommes déçus de ce qui se passe dans le monde et que nous attribuons au Seigneur. Alors, comme les disciples d'Emmaüs, " nous espérions qu'il serait le libérateur d'Israël ! Avec tout cela, voici le troisième jour qui passe depuis que c'est arrivé... lui, ils ne l'ont pas vu ". Nous sommes les pèlerins d'Emmaüs dans la mesure où nous ne reconnaissons pas le visage du Messie dans le visage du Ressuscité. En effet, il nous est nécessaire de reconnaître le visage du Seigneur qui bien sûr nous fera connaître la gloire. Mais le chemin par lequel il passe n'est pas du tout celui que nous aurions imaginé. Il en va de même pour chacune de nos vies. 

    Il faut que le Seigneur éclaire nos vies ; il faut qu'il vous éclaire en vous montrant et en vous découvrant combien vos cœurs sont lents à croire. Pour découvrir le visage du Seigneur, il n'y a qu'un moyen : écouter le Christ, le laisser lui-même nous expliquer les Écritures et nous montrer que la volonté du Père est que la réalisation de son dessein d'amour passe par la croix. " Ne fallait-il pas que le Messie souffrît pour entrer dans la gloire ? " C'est ce que nous avons du mal à comprendre. Cette formule signifie 126 qu'il s'agit bien du dessein de Dieu. Dieu lui-même à voulu que la manifestation de son amour se dévoile de cette façon. Nous aurions facilement imaginé une autre façon de sauver le monde ! Le Seigneur nous introduit par sa croix dans l'intelligence de sa Parole, dans l'intelligence du Mystère de Dieu et il nous y fait participer par l'Eucharistie.

    Laissons le Seigneur nous expliquer l’Écriture. Elle s'illumine à partir de la Résurrection et, si je puis m'exprimer ainsi, les évangiles sont à lire à l'envers, c'est-à-dire à partir de la Résurrection du Christ parce que c'est le lieu de la lumière, c'est le lieu de l'éclatement du mystère de Dieu. Plus classiquement, il faut lire les Écritures en partant de Moïse et des prophètes pour constater que tout conduit à Jésus-Christ, centre du monde, pivot du monde.

    L'heure essentielle de toute l'histoire du monde, c'est l'heure de la croix. Le visage du Seigneur se dévoile alors ; c'est le visage de celui qui est doux et humble de cœur, le visage de celui qui est venu sauver les hommes par son humilité, par sa pauvreté, et nous dévoiler sa présence incessante à son Père. Nous avons à écouter le Christ non pas tel que nous l'imaginons, non pas tel que nous le voudrions, mais tel qu'Il est.

    Nous le découvrons dans l'Eucharistie. Les disciples d'Emmaüs le reconnaissent à la façon dont il rompt le pain. Qu'est-ce que cela signifie pour nos vies ? Cela implique que nous soyons prêts à nous laisser transformer par le mystère de Dieu, par sa façon déconcertante de se révéler. Le Christ entre dans nos vies de façon déroutante. Nous voulons trop souvent construire nos propres vies. Mais Jésus Christ ne construit pas sa vie, c'est son Père qui la lui donne et nous n'avons pas à construire nos vies mais bien au contraire à laisser le Seigneur les construire. Il ne s'agit pas d'être passifs, il convient de faire tout ce qu'il faut, mais en même temps, il faut se laisser prendre 127 par le visage du Seigneur tel qu'il se dévoile dans les Écritures et dans les Évangiles.

    " Reste avec nous " disent les disciples d’Emmaüs. Pour cela, lisez-vous l’Évangile ?  Lisez-vous quelquefois un évangile d'un bout à l'autre sans vous arrêter pour vous entraîner à reconnaître le visage du Christ ? Passez-vous un temps de prière plus ou moins long pour rencontrer le Christ  ? Pensez-vous que l'Eucharistie soit cet acte par lequel le Christ nous fait entrer dans son propre mystère en nous dévoilant son visage et en nous faisant participer à la gloire de son Père ? Oui, Jésus-Christ nous fait participer au mystère de sa Résurrection. C'est pour cela, comme nous dit l'apôtre Pierre, que nous ne vivons pas comme des gens sans but, mais comme des gens dont le sens de la vie est éclairée, illuminé par le sang précieux du Christ, par l'Agneau sans défaut et sans tache, discerné dès avant la fondation du monde. Voyez comme tout est pris dans le mystère d'amour du Seigneur : tout est là !

    Dans l'Eucharistie, nous avons à découvrir que nous croyons en Dieu par le Christ dans l'Esprit Saint. Nous croyons que le Père a ressuscité Jésus d'entre les morts et qu' Il lui a donné la gloire. Cette gloire, nous la connaîtrons. Nous sommes pris dans un élan d'amour qui nous déborde de partout, qui nous dépasse. Le mystère du Seigneur est un mystère ineffable, étonnant, c'est un mystère qui devrait, à chaque instant nous émerveiller. Dieu est merveilleux : Il organise les choses infiniment mieux que nous les aurions imaginées, de tout autre façon. Le Seigneur fait irruption dans nos vies à sa manière qui lui est unique. Il nous connaît chacun par notre petit nom. Il nous connaît de l'intérieur et il guide, si nous nous laissons faire, chacun de nos pas.

    En ce jour où nous sommes avec les pèlerins d'Emmaüs, nous demanderons au Seigneur de découvrir le sens de nos vies à la lumière de Dieu, 128 dans l' Écriture et dans l'Eucharistie. Que nous ayons les yeux de notre cœur illuminés, alors nos yeux s'ouvriront et nous reconnaîtrons le Seigneur. Nous pourrons entrer dans le mystère de Dieu, non pas un petit moment, mais toute notre vie parce qu'il l'imprégnera. Nous sommes dans l'ordre lorsque nous sommes suspendus à Dieu, que nous tenons à Dieu et que nous le regardons. Laissons-nous faire et nous découvrirons le visage du Seigneur et celui de nos frères qu'il nous donne gratuitement pour que nous les aimions. Amen !

      

     

     

     

     

     

  • Homélie - Messe des Quatre Papes

    Homélie du pape François - Messe du dimanche de la Miséricorde au cours de laquelle ont été canonisés les Papes Jean XXIII et Jean-Paul II - Rome, dimanche 27 avril 2014

     

    Au centre de ce dimanche qui conclut l'octave de Pâques, et que Jean-Paul II a voulu dédier à la divine Miséricorde, il y a les plaies glorieuses de Jésus ressuscité.

    Il les montre dès la première fois qu'il apparaît aux Apôtres, le soir même du jour qui suit le sabbat, le jour de la Résurrection. Mais ce soir-là Thomas n'est pas là ; et quand les autres lui disent qu'ils ont vu le Seigneur, il répond que s'il ne voyait pas et ne touchait pas les blessures, il ne croirait pas. Huit jours après, Jésus apparut de nouveau au Cénacle, parmi les disciples, et Thomas aussi était là ; il s'adresse à lui et l'invite à toucher ses plaies. Et alors cet homme sincère, cet homme habitué à vérifier en personne, s'agenouille devant Jésus et lui dit : " Mon Seigneur et mon Dieu ". ( Jn 20,28)  

    Les plaies de Jésus sont un scandale pour la foi, mais elles sont aussi la vérification de la foi. C'est pourquoi dans le Corps du Christ ressuscité les plaies ne disparaissent pas, elles demeurent, parce qu'elles sont le signe permanent de l'amour de Dieu pour nous, et elles sont indispensables pour croire en Dieu. Non pour croire que dieu existe, mais pour croire que Dieu est amour, miséricorde, fidélité. Saint Pierre, reprenant Isaïe, écrit aux chrétiens : " Par ses plaies vous avez été guéris " ( 1 P 2,24 et cf. Is 53,5)

    Jean XXIII et Jean-Paul II ont eu le courage de regarder les plaies de Jésus, de toucher ses mains blessées et son côté transpercé. Ils n'ont pas eu honte de la chair du Christ, ils ne se sont pas scandalisés de lui, de sa croix ; ils n'ont pas eu honte de la chair du frère (cf Is 58,7), parce qu'en toute personne souffrante ils voyaient Jésus. Ils ont été deux hommes courageux, remplis de la liberté et du courage (parresia) du Saint-Esprit, et ils ont rendu témoignage à l’Église et au monde de la bonté de Dieu, de sa miséricorde.

    Ils ont été des prêtres, des évêques, des papes du XXème siècle. Ils en ont connu les tragédies, mais n'en ont pas été écrasés. En eux, Dieu était plus fort ; plus forte était la foi en Jésus-Christ rédempteur de l'homme et Seigneur de l'Histoire ; plus forte était en eux la miséricorde de Dieu manifestée par les cinq plaies ; plus forte était la proximité maternelle de Marie.

    En ces deux hommes, contemplatifs des plaies du Christ et témoins de sa miséricorde, demeurait une " vivante espérance ", avec une " joie indicible et glorieuse " (1P 3,8). L'espérance et la joie que le  Christ ressuscité donne à ses disciples et dont rien ni personne ne peut les priver. L'espérance et la joie pascales, passées à travers le creuset du dépouillement, du fait de se vider de tout, de la proximité avec les pécheurs jusqu'à l'extrême, jusqu'à l’écœurement pour l'amertume de ce calice. Ce sont l'espérance et la joie que les deux saints papes ont reçues en don du Seigneur ressuscité, qui à leur tour les ont données au peuple de Dieu, recevant en retour une éternelle reconnaissance.

    Cette espérance et cette joie se respiraient dans la première communauté des croyants, à Jérusalem, dont nous parlent les Actes des Apôtres (cf. 2,42-47). c'est une communauté dans laquelle se vit l'essentiel de l’Évangile, c'est-à-dire l'amour, la miséricorde, dans la simplicité et la fraternité. 

    C'est l'image de l’Église que le Concile Vatican II a eu devant lui. Jean XXIII et Jean-Paul II ont  collaboré avec le Saint-Esprit pour restaurer et actualiser l’Église selon sa physionomie d'origine, la physionomie que lui ont donnée les saints au cours des siècles. N'oublions pas que ce sont  justement les saints qui vont de l'avant et font grandir l’Église. Dans la convocation du Concile, Jean XXIII a montré une délicate docilité à l'Esprit-Saint, il s'est laissé conduire et a été pour l’Église un pasteur, un guide guidé. Cela a été le grand service qu'il a rendu à l’Église ; il a été le Pape de la docilité à l'Esprit.

    Dans ce service du Peuple de Dieu, Jean-Paul II a été le Pape de la famille. Lui-même a dit un jour qu'il aurait voulu qu'on se souvienne de lui comme du Pape de la famille. cela me plaît de le souligner alors que nous vivons un chemin synodal sur la famille et avec les familles, un chemin que, du Ciel, certainement il accompagne et soutient.

    Que ces deux nouveaux saints pasteurs du peuple de Dieu intercèdent pour l’Église, afin que, durant ces deux années de chemin synodal, elle soit docile au Saint-Esprit dans son service pastoral de la famille. Qu'ils nous apprennent à ne pas nous scandaliser des plaies du christ, et à entrer dans le mystère de la miséricorde divine qui toujours espère, toujours pardonne, parce qu'elle aime toujours. 

     

     

  • Retour aux sources

    Textes tirés du livre " Jésus, simples regards sur le Sauveur " par Un moine de l’Église d' Orient - Ed. Chevetogne 1962

     

    177

    Matin de Pâques. Les femmes qui, à l'aube, se rendent au sépulcre, portant des aromates, se disent entre elles : " Qui nous roulera la pierre ? " Car une pierre, qui est " très grande ", obstrue l'entrée du tombeau. Selon tout calcul humain, il est improbable que les femmes puissent atteindre le corps du Seigneur.

    Souvent Jésus semble emprisonné dans mon âme et réduit à l'impuissance, comme il l'était dans le sépulcre avant la Résurrection. La lourde pierre de mon péché le maintient en cet état. Combien de fois j'ai désiré voir Jésus se lever en moi, dans sa lumière et dans sa force ! Combien de fois j'ai essayé de rouler la pierre, - mais en vain ! Le poids du péché, le poids de l'habitude étaient trop forts. Je me disais, presque sans espoir : " Qui me roulera la pierre ? "

    Les femmes, néanmoins, sont en route vers le tombeau. Leur démarche est un pur acte de foi. Cette foi 178 - cette folie - aura sa récompense. Je dois, moi aussi, persister dans la folle espérance que la pierre sera enlevée.

    Mais les femmes allant au tombeau n'ont pas les mains vides. Elles portent des aromates achetées pour l'embaumement du corps de Jésus. Si je désire que la pierre soit ôtée de mon âme, je dois - au moins comme un signe, un gage de ma bonne volonté - apporter quelque chose. Ce sera peut-être très peu, mais ce doit être quelque chose qui me coûte, quelque chose qui soit de la nature d'un sacrifice.

    Et voici : les femmes trouvent que la pierre, à l'entrée du sépulcre, a été ôtée d'une manière qu'elles ne prévoyaient pas. " Il y eut un grand tremblement de terre ; un ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la " pierre ". Pour ôter la pierre, il ne faut rien moins qu'un cataclysme. Il n'eût pas suffi d'une poussée, d'un rajustement partiel. De même, la pierre qui semble immobiliser et paralyser Jésus dans mon âme ne peut être enlevée que par un tremblement de terre, c'est-à-dire par une violente catastrophe intérieure, par un changement radical et total. Il faut qu'une secousse fulgurante m'ébranle. Jésus ne ressuscite en moi que si celui que j'étais cesse d'être, faisant place à l'homme nouveau.

    179

    Non une retouche, une mise au point, mais une mort et une naissance.

    L'ange fait dire aux disciples que Jésus ressuscité les attend en Galilée. Jésus lui-même renouvelle cet ordre : " Allez dire à mes frères de se rendre en Galilée ; c'est là qu'ils me verront ". Pourquoi ce retour en Galilée ? Jésus veut-il soustraire ses disciples à l'hostilité des Juifs ? Veut-il, après les anxiétés du temps de la Passion, leur assurer des jours de recueillement et de calme ? Peut-être. Mais il y a, semble-t-il, une raison plus profonde.

    C'est en Galilée que les disciples avaient rencontré Jésus. C'est là qu'ils avaient entendu l'appel et commencé à suivre le Sauveur. Le souvenir de ces jours devait garder dans leur âme une fraîcheur de printemps. Après les infidélités de la dernière semaine, Jésus voudrait replonger ses disciples dans cette fraîcheur et cette ferveur premières. Il voudrait renouveler en eux  l'émotion, la décision de la première rencontre. Dans l'atmosphère galiléenne ranimée par lui, il complètera sa révélation. 

    Il y a une Galilée dans la vie de chacun de nous - ou, du moins, dans la vie de ceux d'entre nous qui, un jour, ont rencontré le Sauveur et l'ont aimé. Cette Galilée, c'est, dans mon existence, 180 le temps où je suis devenu conscient que Jésus me regardait et m'appelait par mon nom. Depuis lors, bien des années ont pu s'écouler. Ces années ont pu être chargées de péchés sans nombre. Il peut sembler que j'aie oublié Jésus-Christ. Cependant, qui a, une fois, rencontré Jésus ne peut l'oublier. Jésus m'invite à revenir dans la Galilée de mon âme, à faire revivre en moi l'intimité et la ferveur des premiers jours. Là, de nouveau, je le verrai.

    Seigneur, je voudrais revenir en Galilée. Mais te retrouverai-je ? Comment puis-je réchauffer mon âme devenue si froide ? Le souvenir de notre Galilée suffira-t-il à recréer l'émotion de notre première rencontre ?

    " Il vous précède en Galilée..." Mon enfant, tu n'auras pas à évoquer péniblement ma présence. Je serai fidèle au rendez-vous que je te donne. Je ferai plus que t'attendre dans cette Galilée du souvenir. Voici que je t'y précède, je t'y conduis. Lorsque ton cœur se sera, de nouveau, fixé en Galilée, celui qui te guide se fera reconnaître de toi. Et il te parlera...  

     

  • jugement universel et jugement particulier

    NOTE DE L' AUTEUR DE CE BLOG : 

    Ici François Varillon aborde un sujet extrêment sensible. Ce texte a été écrit dans les années 1955-1958. Par la suite sa réflexion s'est enrichie sur ce sujet. Je compte mettre une conférence sur le même thème donnée par F. Varillon 20 ans plus tard.

     

    [366]

    Il faut d'abord envisager le jugement en son unité. Car il est un, plus profondément qu'il n'est multiple. Il s'achève seulement à la fin des temps, quand toute sa "matière" est donnée : alors son caractère social et cosmique est manifesté. En tant qu'individuel, il se réalise à la mort de chacun. Mais à ce double point de vue, il commence déjà au cours de l'histoire, à laquelle il est coextensif. 

    Le Jugement universel

    La doctrine du jugement dernier a été préparée et préfigurée dans l'Ancien Testament  par la notion du "jour de Yahvé". On entend par là toute intervention extraordinaire de Dieu pour éprouver, châtier, sauver : image du dernier Jour, et commencement de Jugement (cf. Amos 5, 18-20 ; et Sophonie, le prophète par excellence du "jour de Yahvé"). [367]. Le dernier Jour est celui de la délivrance d'Israël, de son salut définitif (cf. Daniel 7, 9-14 ; 12,1-3) : ce salut ne sera pas accordé à tous sans distinction, mais seulement à ceux dont les noms sont inscrits sur le Livre de vie ; en ce jour les morts ressusciteront et seront traités selon leurs mérités, " les uns pour la vie éternelle, les autres pour l'opprobre, pour la honte éternelle." Par ailleurs, le problème de la destinée individuelle est posé dans la littérature sapientielle sous la forme de la justice et de la rétribution.  Cette double ligne de développement aboutit à la révélation, dans le Nouveau Testamment, du Jugement pleinement spirituel, universel et transcendant (Mt 16,27 ; 25,31-46 ; 2 Thes 1, 3-12 ; 2 Co 5,10 ; Rm 14,10 ; Jn 5,27-30). L'idée du jugement dernier est au premier plan de l'eschatologie des Pères, liée à la Parousie et à la résurrection : " Personne ne nie, écrit saint Augustin, personne ne doute que Jésus-Christ doive faire un dernier jugement, comme il est annoncé dans les saintes Ecritures , sinon celui qui, par je ne sais quel aveuglement, refuse de croire aux Ecritures mêmes." (De civ. Dei, XX,30). Plus tard, quand l'idée du retard de la vision béatifique aura été tout a fait abandonnée, le jugement universel perdra de son importance  au profit du jugement particulier.

    Le jugement particulier.

    Il est de foi définie que les justes "n'attendent pas" la fin des temps pour entrer dans la béatitude (Dz, 464,531) ; dès leur mort, les hommes sont jugés, et leur sort déterminé. Le jugement particulier, cependant, en tant que jugement n'est pas de foi comme le jugement général : l'Eglise n'en parle pas explicitement  [368] ni précisement dans les documents du Magistère. Quelques passages de l'Ecriture, à la vérité assez rares, insinuent l'idée d'une rétribution suivant immédiatement la mort : le pauvre Lazare emporté dans le sein d'Abraham tandis que le riche descend en enfer (Lc, 16, 22 sq.), Jésus promettant au bon larron une récompense "aujourd'hui même" (Lc 23,43), saint Paul exprimant sa certitude d'être réuni au Christ après sa mort, comme si mourir et être avec le Christ c'était tout un (2 Co 5,8 ; Phil 1,23). Mais une telle certitude n'implique pas un enseignement clair et explicite sur un jugement particulier distinct du jugement universel ; elle procède bien plutôt d'une expérience religieuse, celle d'une union infrangible avec le Christ, inaccessible aux événements extérieurs. Cette certitude coexiste, dans l'oeuvre de saint Paul, avec l'espérance du retour du Seigneur dans la gloire et de la réunion en Lui de tous les chrétiens. A partir de cette tension intérieure à la pensée paulinienne (certitude mystique de la possession actuelle du Terme, du Jugement déjà accompli, de la Présence donnée, et attente eschatologique), une doctrine explicite du jugement particulier pourra s'édifier. Elle se développera en liaison avec le problème du retard de la vision, posant maladroitement, en termes temporels, de multiples questions sur l'intervalle qui sépare deux jugements.

    Deux aspects d'une même réalité

    La fin de l'histoire est transcendante ; mais l'histoire elle-même n'aurait pas de sens si cette fin n'était déjà présente en elle et ne lui servait de critère. L'eschatologie chrétienne maintient une tension entre le Royaume toujours à venir et cependant déjà là. Elle croit à la réalité objective des événements derniers comme à l'actualité présente du jugement de Dieu. [369] La Tradition a progressivement dégagé l'eschatologie individuelle de l'eschatologie générale. La tentation serait plutôt aujourd'hui, passant en quelque sorte à l'autre extrême, d'absorber le général dans l'individuel jusqu'à ne plus voir dans la Parousie qu'un symbole de la réalité qui se révèle à la mort de chaque individu.

    Le jugement particulier et le jugement général sont les deux aspects d'une même réalité profonde. Nous ne disons pas : d'un même fait ; car ici et là on est hors du temps. Mais l'un et l'autre jugement se rapportent à des points de rupture différents de notre existence temporelle, de l'histoire de chacun de nous et de l'histoire du monde. Le jugement particulier porte sur une existence qui actuellement s'achève; le jugement général, sur l'humanité et le cosmos, en tant que tels, qui meurent pour ressusciter. Entre les deux, si l'on peut ainsi parler, et sachant qu'on parle ainsi du point de vue du temps - il y a la maturation du Corps mystique, l'espérance de la perfection de sa taille.

     

    Le Christ Juge

    C'est le Christ qui est notre Juge. le Jugement est, du point de vue de Dieu, ce qui, du nôtre, est option définitive. car l'option consiste à être pour ou contre le Christ. Nous reconnaissons, ou non, le Christ ; par suite, il nous reconnaît, ou non. Amici mei estis... Nescio vos...Ce sont les deux termes du jugement. C'est par rapport au Christ que l'homme est responsable. Par rapport à sa croix. Il est jugé sur l'attitude qu'il prend par rapport à sa Passion et à sa mort, c'est-à-dire par rapport à l'Amour car

    Il nous aime et nous a lavés de nos péchés par son sang, il a fait de nous un royaume de prêtres pour son Dieu et Père ; à lui donc gloire et puissance pour les siècles des siècles, amen. Voici qu'il vient, escorté des nuées ; chacun le verra, même ceux qui l'ont transpercé, et sur lui se lamenteront toutes les races de la terre. Oui, amen ! C'est moi l'Alpha et l'Omega, dit le Seigneur Dieu, Il est, Il était et Il vient, le Maître de tout (Apoc, 1,5-8)                     

                                               

     

    F. Varillon - Eléments de doctrine chrétienne tome 2 - Ed. de l'Epi DDB - 1961

     

     

  • l'éternité et un jour

     Le temps et l'éternité

    [363]

    Le temps n'est pas une réalité indépendante des êtres qui durent. Il n'est pas une sorte de réceptacle dans lequel se déroulerait leur devenir. Les êtres ne sont pas dans le temps: c'est le temps qui est en eux. Il y est comme la mesure de leur durée, s'ils sont matériels ou liés à la matière. C'est donc par son corps que l'homme est temporel.

    Au temps s'oppose l'éternité. On peut la concevoir d'abord comme une durée indéfinie et sans limite, un devenir sans termes, c'est-à-dire sans commencement ni fin. Platon et Aristote attribuaient une telle éternité au monde. Mais ce n'est pas une éternité qui s'oppose au temps : c'est bien plutôt l'éternité du temps. En effet, prolonger indéfiniment le temps n'affranchit pas du temps, n'exclut pas de l'existence les caractères qui sont propres aux êtres temporels, à savoir le changement, la succession, le devenir, la multiplicité. C'est pourquoi on ne pense correctement ni le temps  ni l'éternité, si l'on traduit graphiquement celle-ci par une ligne horizontale indéfinie, et celui-là par une section finie de cette ligne. 

    Pour concevoir intemporellement l'éternité, c'est-à-dire pour l'opposer réellement au temps, il faut [364] la définir comme une existence totalement et parfaitement présente à l'esprit et embrassée par lui. Ainsi transcendante au temps, affranchie des caractères du temps, hétérogène au temps, l'éternité ne lui est cependant pas étrangère : c'est elle qui lui donne sa consistance et sa densité spirituelle. Dieu est la Source de notre être  ; or notre être est temporel ; dire que Dieu est la Source de notre être, c'est donc dire équivalemment que l' Eternité est la source du temps. Le temps n'existe que par ce qu'il possède en lui d'éternité.

    Il faut donc penser l'éternité à partir du présent : sa représentation graphique la moins grossière serait une ligne verticale abaissée sur un point signifiant le présent. Ainsi peut-on comprendre qu'elle soit ce qui donne au présent - à mon présent - son poids, ce qui le gonfle de substance spirituelle. Ainsi peut-on comprendre aussi que le jugement, le ciel et l'enfer soient déjà présents au monde.

    L'imagination nous égare quand elle nous conduit à nous représenter comme temporels les événements qui constituent nos fins dernières. Notre mouvement instinctif est d'imaginer chacun de ces événements comme affecté d'une certaine durée qui se déploie dans un temps interne. Ainsi, disons-nous volontiers, l'âme "attend" au purgatoire  que sa purification soit achevée ; après quoi, "elle attend" au ciel la résurrection des corps. En outre, nous imaginons ces événements, ainsi déployés dans un temps interne, comme reliés les uns aux autres par un temps externe qui les englobe et les contient.
    Résistant à de tels entraînements, on peut comprendre, en fonction des distinctions ci-desus rappelées, certaines formules usuelles, comme " l'âme est jugée après la mort, purifiée après le jugement", etc. Elles ont d'abord, dans le langage du temps, un sens négatif. Elles signifient [365] que le jugement n'a pas lieu avant la mort, ni le purgatoire avant le jugement, que l'entrée au ciel ne précède pas le purgatoire, ni le jugement général la résurrection. Elles nient une antécédence temporelle de tel événement par rapport à tel autre. 

    Mais en outre, et positivement, elles affirment un rapport de dépendance entre tel événement et tel autre. Ainsi : la mort est la condition du jugement, le purgatoire est la condition de la béatitude, la mort du monde est la condition de la résurrection.

    On ne peut aller plus loin.

    On ne peut pas dire : le jugement suit temporellement la mort et précède temporellement le purgatoire. Mais on ne peut pas davantage affirmer que les trois événements sont simultanés ; car un rapport de simultanéité implique, lui aussi, référence au temps.

    L'Eglise enseigne que la béatitude des élus et l'enfer des damnés sont éternels. Elle ne dit pas, pour autant, qu'il n'y a pas de différence entre l'éternité des créatures et l'éternité de Dieu. Seul l'Infini absolument infini est éternel absolument. L'éternité de l'homme divinisé est contingente et limitée. Limitée par une limite qui n'est pas celle du temps, et qui ne peut être que mystérieuse  à l'intelligence humaine actuellement soumise aux catégories de l'espace et du temps. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que notre éternité est une participation à celle de Dieu, comme notre vie (de grâce et de gloire) est une participation à sa vie. Participation telle que l'activité du ciel ne se déploie pas dans le temps, ne se "déroule pas" - on dirait plus justement qu'elle "s'enroule", - ne se construit pas successivement et partie par partie.

    L'éternité  de l'enfer, affirmée par l'Ecriture (le feu qui ne s'éteint pas, le ver qui ne meurt pas, la chaos infranchissable), [366] a été niée à plusieurs reprises et de diverses façons. Les "conditionnalistes" (Arnobe) n'accordaient la survie qu'aux justes, et vouaient les "mauvais" à l'anéantissement. Les "restitutionnistes" (Origène) croyaient que tous les pécheurs seraient réintégrés dans le ciel. Contre ces théories et leurs survivances, l'Eglise a défini l'éternité de l'enfer, laissant à la réflexion théologique la tâche difficile d'en préciser l'exacte nature (...) C'est seulement en ce sens qu'il n'a pas de fin que l'on dit éternel le feu de l'enfer.... C'est pourquoi il n'y a pas de véritable éternité en enfer, mais plutôt un temps...).

     

                                                                          

    François Varillon - Eléments de doctrine chrétienne t2 - Ed le l'Epi DDB 1961

  • Chemin vers Pâques (21)

    [20]

    La troisième pâque de l'histoire est la nôtre. Il y a autant de pâques qu'il y a d'actes libres, d'élections, pour prendre le mot des Exercices [voir les Exercices spirituels de st Ignace, surtout les numéros 169-188), de décisions où l'on meurt à son égoïsme. Le fond des choses, c'est que chacune de nos décisions a une structure pascale. Chacune de nos décisions est une mort. Il faut mourir à son égoïsme, au regard sur soi, au souci de soi, pour s'occuper des autres tout simplement. C'est donc une mort ; notre foi est que cette mort est une résurrection.

    Tout est dans la décision, tout est là. Et quand nous disons que c'est la décision qui nous construit pour la vie éternelle, c'est vrai en rigueur de termes. Et cette décision a nécessairement une structure pascale. C'est une mort et c'est un passage au Christ. A tout instant, dans chacune de nos décisions, nous passons au Christ pour vivre éternellement d'une vie christifiée. Cela est la base de toute l'éducation de l'enfant : valeur du don, valeur de la décision, mourir à soi-même.

    Ne faisons pas les malins. Les chrétiens n'ont pas le privilège de la mort à soi-même. Il faut y aller doucement. Nous employons ce mot-là que d'autres n'emploient pas. (...) [21] (...) Nous n'avons absolument pas le monopole, mais nous croyons - et c'est cela  le message de l'Evangile - qu'en mourant à soi-même on passe au Christ, on vit de la vie même du Christ, on est christifié, on est divinisé. Et cette foi devrait nous donner l'énergie de nous trouver au premier rang toutes les fois qu'il faut mourir à soi-même pour faire un peu plus de justice et un peu plus de bonheur sur terre. Le scandale, c'est que notre foi, qui est la foi en la résurrection, c'est-à-dire dans le passage au Christ au coeur même de nos décisions, que cette foi-là ne nous donne pas l'énergie d'aller toujours au premier rang de ceux qui mènent le combat fraternel humain.

    Voilà qui répond à des tas de questions qui nous sont posées : qu'est-ce que la foi ajoute ? On entend cela continuellement. Les jeunes demandent : " Ca résout quoi la foi au Christ ?" Il n'y a pas autre chose à répondre. Croire que toute mort est une résurrection, et pas n'importe quelle résurrection, mais le passage au Christ même, à sa vie pour l'éternité. C'est cela qui devrait faire que les chrétiens aient toutes les initiatives, qu'ils soient au premier rang du combat. (...)

    Mais quand il s'agit de sacrifice, autrement dit de mort à soi-même, c'est maintenant. Je ne passerai pas au Christ après ma mort, j'y passe dans chacune de mes décisions. [22] Et à la mort, qu'est-ce qui se passe ? A la mort, je découvre que je suis devenu Christ par toute ma vie. Voilà ce qu'on peut dire pour comprendre le mystère pascal. Il ne faut pas séparer notre vocation à la divinisation de ce mystère de mort et de résurrection.

    François Varillon - La Pâque de Jésus - Ed Bayard 1999

     

  • Le sens de la Résurrection pour nous

    [161] (...)

    Que signifie cette Résurrection de Jésus pour moi ici et aujourd'hui ? Pour conclure très brièvement, je vais exposer cela en trois points.

    1. La Résurrection est une radicalisation de la foi en Dieu. Nous l'avons vu, croire en la Résurrection n'est pas croire à n'importe quelles bizarreries invérifiables ; cela n'oblige pas à croire à quelque chose " de plus " que de croire en Dieu. Non, croire en la Résurrection, ce n'est pas un supplément à la foi en Dieu ; c'est très précisément la radicalisation de la foi en Dieu, l'épreuve radicale que la foi en Dieu doit subir. Pourquoi ? Parce que je ne reste pas à mi-chemin avec ma confiance inconditionnelle, mais, logiquement, je vais jusqu'au bout. Parce que je crois ce Dieu capable de tout, et justement de cet extrême : la victoire sur la mort. Parce que, raisonnablement, j'ai confiance que le créateur tout-puissant qui appelle du néant à l'être est aussi capable d'appeler de la mort à la vie. Parce que j'ai confiance que le créateur du monde et de l'homme - et qui les maintient dans l'être - a encore un mot à dire au moment de la mort, par-delà les limites de tout ce que j'ai expérimenté jusqu'ici ; que le dernier mot lui appartient comme le premier, qu'il est le Dieu de la fin comme celui du commencement, l'Alpha et l'Oméga. Celui qui croit avec un tel sérieux, croit aussi à sa propre vie éternelle.

    2. La Résurrection est une confirmation de la foi en Jésus-Christ. Le chrétien ne croit pas d'abord "à" la Résurrection, au fait passé, mais "au" Ressuscité lui-même, à sa personne présente. Or celui qui a été ressuscité alors n'est autre que le Crucifié. Il ne peut pas y avoir Résurrection sans la Croix. Celui qui pense pouvoir sauter par-dessus la Croix pour la pure béatitude de la Résurrection tombe dans l'aveuglement de tous les illuminés et néo-illuminés de l'histoire du monde. Croire en la Résurrection, ce n'est pas pour des chrétiens, en avoir fini avec la souffrance, avec leur condition, avec les résistances, avec les contradictions, mais seulement être passé par tout cela. La Croix et la Résurrection renvoient donc toujours l'une à l'autre. La Croix ne peut être "surmontée" que dans la lumière de la Résurrection. La Résurrection ne peut être vécue qu'à l'ombre de la Croix. La foi en la Résurrection renvoie donc toujours à celui à qui le long cheminement n'a épargné, ni Croix, ni mort, ni tombeau.

    Annoncer que le Crucifié était vivant n'était rien moins qu'une évidence. Selon Paul, c'était une "folie", un "non-sens", quelque chose d'insensé, purement et simplement. Car c'était, en face [163] du fiasco, espérer contre toute espérance, maintenir que cet homme rejeté, condamné par les autorités légitimes, soi-disant maudit de Dieu, avait malgré tout raison ; et même que Dieu, au nom de qui ce pseudo-messie aurait été écarté, avait accepté et confirmé précisément cet homme. C'était donc dire que Dieu s'était prononcé en sa faveur, pour lui et non pour la hiérarchie des zélateurs qui croyaient à la Loi à la lettre et qui estimaient avoir accompli la volonté de Dieu. Croire en ce Ressuscité à la vie nouvelle, c'est donc redonner sens à la vie qu'il a suivie ; c'est, en un mot, s'engager sur les traces de cet être unique qui m'ordonne d'aller mon chemin, mon propre chemin selon ses indications. Ainsi, rétrospectivement et à la lumière de sa vie nouvelle, passe encore une fois devant moi tout ce pour quoi  ce Jésus de Nazareth a vécu et pour moi, vivant, il reste aujourd'hui encore et tout à la fois celui qui invite, exige et promet.

    Oui, il a raison, quand il s'identifie aux faibles, aux malades, aux pauvres, aux défavorisés et même à ceux qui sont des ratés au regard de la morale ;

    il a raison quand il demande qu'on pardonne sans fin, qu'on se rende service les uns les autres sans tenir compte des hierarchies, qu'on donne sans contrepartie ;

    il  a raison quand il cherche à faire tomber les barrières entre frères et non-frères, entre les plus lointains et les plus proches, entre les bons et les méchants, et cela par un amour qui n'exclut de sa bienveillance ni l'adversaire ni l'ennemi ;

    il a raison quand il veut que les normes et les commandements, les lois et les interdits soient au service des hommes, quand il relativise les institutions, les traditions et les hierarchies par amour pour les hommes ;

    il a raison quand il assigne pour but à la volonté de Dieu, norme suprême, rien que le bien de l'homme ;

    et il a raison avec ce Dieu, son Dieu, qui fait siens les besoins et les espoirs des hommes, qui ne demande pas seulement mais donne ; qui n'opprime pas mais redresse ; qui ne punit pas, mais libère ; qui fait prévaloir sans réserve la grâce sur le droit.

    L'accueil de Jésus dans la vie de Dieu ne nous apporte donc pas la révélation de vérités complémentaires, mais révèle Jésus lui-même. Il a obtenu la confirmation définitive. Par là on comprend aussi pourquoi désormais l'engagement en faveur du règne de Dieu [164]  sur terre, tel qu'il l'a demandé durant sa vie, devient un engagement en sa faveur ; plus précisément, pourquoi l'engagement pour ou contre le règne de Dieu - et en raison de Pâques, d'une manière plus nette - dépendra de l'engagement pour ou contre lui, en qui le royaume de Dieu est déjà commencé et en qui l'attente prochaine est déjà comblée ! Pâques signifie donc aussi que celui qui appelle à la foi est devenu le contenu même de la foi, l'annonciateur est devenu l'annoncé, comme le dit la célèbre formule christologique. Cela signifie que le Jésus anéanti est, en tant qu'élevé maintenant à Dieu, la personnification du message du royaume de Dieu, son résumé symbolique si l'on peut dire. Au lieu de dire comme auparavant "annoncer le royaume de Dieu", on dira après Pâques, de manière de plus en plus nette : "annoncer le Christ". Et ceux qui espèrent dans le royaume de dieu et qui croient en Jésus-Christ se sont tout simplement appelés les "chrétiens". Celui qui a été éveillé à la vie et son Esprit, qui est l'esprit de Dieu, font qu'il est possible d'être chrétien.

    3. La Résurrection est le combat quotidien contre la mort. (...) de même qu'il n'y  a pas seulement une vie après la mort, mais aussi une vie avant la mort, de même il n'y a pas seulement mort à la fin de la vie, mais mort d'hommes pendant la vie. Il y a la mort par isolement entre les hommes, la mort par impuissance et par mutisme, la mort par anonymat et par apathie, la mort par dépérissement et par consommation. (...)

    Croire en la Résurrection 

    - n'est donc pas pousser à un optimisme béat dans l'espoir d'un happy-end ;

    - c'est plutôt attester très pratiquement que, dans ce monde de mort, la vie nouvelle de Jésus a ruiné l'empire universel de la mort, que [165] sa liberté s'est imposée, que sa voie conduit à la vie, que son Esprit, qui est l'Esprit de Dieu, est à l'oeuvre ;

    - c'est prendre le parti de la vie là où la vie est blessée, mutilée, détruite ;

    - c'est s'opposer pratiquement au dépérissement des rapports interhumains et sociaux et retirer à la mort quotidienne son aiguillon par l'entraide spontanée et l'amélioration structurtelle des conditions de vie ;

    - c'est, en anticipant avec confiance le royaume de liberté qui nous est promis, donner aux hommes espoir, force et envie d'agir, de sorte que la mort parmi nous n'ait pas le dernier mot. (...)

    [166] Un poème du pasteur et écrivain suisse Kurt Marti exprime bien ce que signifie l'espérance de la résurrection comme protestation contre la mort :

    Il conviendrait bien à maints seigneurs/Que la mort réglât tout, / Que la seigneurerie des seigneurs, / Que la servitude des serfs / Soient à jamais confirmées. 

    Il conviendrait bien à maints seigneurs / De rester seigneurs pour l'éternité dans leur cher tombeau privé, / Et que leurs serfs restent serfs / Dans leur pauvre fosse commune.

    Mais vient une résurrection / Autre, tout autre que nous ne pensions, / vient une résurrection / Qui dresse Dieu contre les seigneurs / Contre le seigneur des seigneurs : la mort.

    C'est dire que la protestation qui naît de l'espérance de la résurrection est en même temps une protestation contre une société dans laquelle, sans cette espérance, la mort devient un moyen dévoyé de maintenir des structures injustes. Ce n'est pas de subordination  ni de supériorité qu'il est ici question, mais bien de domination et de servitude qui ont un effet mortel aussi bien pour les seigneurs que pour les serfs.

     L'espérance de la résurrection des morts devient ici critique d'une société marquée par la mort, une société où les "seigneurs" - les grands et les petits, les séculiers et les religieux - peuvent impunément exploiter leurs "serfs", impunément parce qu'ils s'érigent eux-mêmes sur cette terre en autorité, en norme, en vérité, de manière à supprimer  toute instance supérieure de justice, toute superio auctoritas. L'espérance de la résurrection réclame cette justice ; elle devient ainsi, pour les   [167] hommes, un ferment critique et libérateur : elle déstabilise les rapports de forces qui, ici et maintenant, se croient définitifs et elle fait apparaître de manière significative des rapports de service diamétralement opposés, où est "élevé" seulemnt celui qui s'est "abaissé", où non seulement l'intérieur doit servir le supérieur mais où le supérieur lui aussi doit servir l'inférieur. (...)

     

    Hans Küng - Vie éternelle ? Ed. du Seuil, 1985

     

  • La résurrection du Christ et la nôtre

    [157] (...)

    Y a-t-il néanmoins alors résurrection corporelle, résurrection de l'homme avec son corps ? - Non et oui. Non, si on entend "corps" au sens physiologique, le corps tel quel, le "cadavre", les "restes". - Oui, si par "corps" on entend ce que le Nouveau Testament appelle sôma, réalité moins physiologique que personnelle elle-même, le Moi lui-même avec toute [158] sa propre histoire - ce que néglige à tort la doctrine bouddhiste de la réincarnation, bien qu'elle insiste sur une corporéité nouvelle (mais terrestre évidemment). Parler de la résurrection du corps c'est donc dire, selon la formule du théologien catholique Franz Josef Nocke, que  "ce n'est pas uniquement le Moi tout nu de l'homme qui est sauvé à travers la mort, ce qui laisserait définitivement de côté toute son histoire terrestre, et rendrait insignifiantes toutes ses relations aux autres humains ; résurrection corporelle veut dire que l'histoire d'une vie et toutes les relations faites au cours de cette histoire parviennent à leur achèvement et appartiennent définitivement à l'homme ressuscité" (cf. F.J. Nocke, Eschatologie, Düsseldorf, 1982, p. 123)

    En d'autres termes, ce n'est pas la continuité de mon corps en sa dimension physique qui est en jeu. Les questions scientifiques comme celle de la persistance des molécules, ne se posent même pas alors. Ce qui est en jeu, c'est l'identité de la personne : ce qui pose donc la question de la signification permanente de toute ma vie et de ma destinée ! "L'amour de Dieu va au-delà des molécules qui se trouvent dans mon corps au moment de ma mort ", dit à juste titre Wilhem Brenning, professeur de théologie catholique. "Il aime un corps marqué par toutes les fatigues, mais aussi par l'insatiable désir de son pèlerinage, un corps qui, au cours de ce pèlerinage, a laissé beaucoup de traces dans un monde devenu humain justement par ces traces... Résurrection du corps veut dire que, de tout cela, rien n'est perdu pour Dieu, parce qu'il aime l'homme. Tous ses rêves il les a recueillis, nul sourire n'est perdu pour lui. Résurrection du corps veut dire que l'homme retrouve près de Dieu non seulement son dernier instant, mais toute son histoire.

    Cette histoire retrouvée en Dieu peut naturellement être considérée comme une histoire accomplie. Car je n'entre pas en Dieu comme un être diminué, amputé spirituellement ou physiquement, mais comme un être complet. Contrairement à ce qu'insinue la pensée indienne, je ne disparais pas en Dieu comme une goutte d'eau dans la mer, justement parce que l'homme n'est pas qu'une goutte d'eau et que Dieu est plus que la mer. En se perdant dans la réalité de Dieu, l'homme se trouve. En entrant dans l'Infini, la personne finie perd ses limites, de sorte que l'opposition actuelle personnel/apersonnel passera dans le transpersonnel. Si la réalité ultime n'est pas le néant, mais ce Tout que nous appelons Dieu, [159] alors la mort est moins destruction que métamorphose, vita mutatur non tollitur, "la vie est transformée, non pas ôtée", est-il dit dans la préface de la messe pour les défunts. Donc non pas une fin (Enden), ni même une mort (Verenden), mais un parachèvement (Vollenden), non pas un amoindrissement, mais un accomplissement, l'accomplissement définitif.

    Que veut dire "vivre éternellement" ?  (...)

                                                          A suivre...

     

    Hans Küng - Vie éternelle ? Seuil 1985

     

  • Le Ressuscité

    [149] (...) Qu'il ne s'agit pas d'un événement historique veut dire ceci : la proposition "ressuscité le troisième jour" est moins une donnée historique qu'une assertion théologique ; "trois", si souvent nombre symbolique (...), ne doit pas s'entendre d'une date du calendrier, mais d'un nombre sacré : c'est la date salvifique d'un jour salvifique, tout comme dans le texte d'Osée : " Le troisième jour il nous relèvera" (Os 6,3).

    Dans la mesure où il s'agit d'une entrée dans la vie éternelle de Dieu, au-delà du temps et de l'espace, cette vie ne peut être constatée par les moyens et les méthodes de la recherche historique. La Résurrection n'est pas un acte spatio-temporel. Elle n'est pas un miracle qui transgresserait les lois de la nature  et qu'on pourrait repérer en ce monde-ci ; ce n'est pas non plus une intervention surnaturelle dans le temps et l'espace, qu'on pourrait localiser et dater. Il n'y a rien eu à photographier ni à enregistrer. Ce qu'on peut constater historiquement, c'est la mort de Jésus, puis la foi et le message pascal des disciples ; pour ce qui est de la mort de Jésus et de la foi de ses disciples - l'une et l'autre événements publics - l'historien peut encore les aborder. Mais la Résurrection elle-même - qui n'est pas un événement public - ne peut être appréhendée, objectivée. Ce serait sûrement trop demander à l'historiographie. (...) Ce n'est donc pas un événement historique, mais bien un événement réel. Pourquoi ? Précisément parce que, dans la Résurrection, il s'agit d'une action de Dieu, il s'agit donc d'un événement, non pas purement fictif ou imaginaire, mais réel au sens le plus profond du terme ; et, à vrai dire, uniquement pour celui qui décide de n'être pas un observateur neutre, mais qui s'engage dans la foi. Ce qui s'est passé dépasse les limites de l'histoire. Il s'agit d'un événement transcendant qui part de la mort d'un homme et atteint [150] la dimension universelle de Dieu. (...)

    Non, la foi en la [151] Résurrection, attitude de confiance et d'espérance tout à fait raisonnable, se rapporte à la réalité effective de Dieu lui-même qui, en Jésus, a vaincu la mort. (...) Le message de la Résurrection est donc un témoignage de foi et non pas un produit de la foi. (...) Jésus vit non parce qu'il est annoncé, mais il est annoncé parce qu'il vit.  (...)

    Après ces réflexions, qui visaient non à simplifier mais à condenser, la question se pose : quel est l'essentiel du message pascal ?

                                                          A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Ed du Seuil 1985

  • La Résurrection dans les Evangiles

    [141] Ecoutons, par contraste, le récit pascal, étonnament bref, du plus ancien évangéliste, Marc, qui, sans doute presque un siècle avant l'Evangile de Pierre, aux environs de l'an 70, a écrit l'histoire suivante où d'évidence la Résurrection elle-même est passée sous silence :

    "Quand le shabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps. Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé. Elles se disaient entre elles : " Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau ? " Et ayant levé les yeux, elles virent que la pierre avait été roulé de côté : or elle était fort grande. Etant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d'une robe blanche, et elles furent [142] saisies de stupeur. Mais il leur dit : " Ne vous effrayez pas. C'est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le Crucifié : il est ressuscité, il n'est pas ici. Voici le lieu où on l'avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu'il vous précède en Galilée : c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit." Elles sortirent et s'enfuirent du tombeau, parce qu'elles étaient toutes tremblantes et hors d'elles-mêmes. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur... (Mc 16,1-8)"

    C'est là que s'achève, de façon assez surprenante, l'évangile selon Marc. Les spéculations au sujet d'une autre finale de son évangile, peut-être perdue, sont oiseuses. Ce que l'évangile originel nous dit de la Résurrection tient dans ces huit versets, et, comparés à l'Evangile de Pierre, ils suffisent à montrer que tout ce qui se passe advient après la Résurrection. Marc se contente de témoigner de la Résurrection ; plus exactement, il annonce le message de la Résurrection qui alors ne produit ni étonnement ni joie "pascale", mais "crainte et tremblement" : "Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur..." cela aussi peut rendre un son peu familier aux oreilles des fidèles, dans l'Eglise catholique du moins, car, des siècles durant, on a tout simplement omis de lire à Pâques cette dernière phrase par laquelle s'achève tout l'évangile, apparemment sous prétexte qu'elle ne convenait pas à la fête de Pâques. Il faut, de plus, observer que tout cela se produit devant quelques témoins, et, qui plus est, devant un groupe de femmes peu crédibles en ce temps-là en fait de témoignage. Le seul nom qui est partout identiquement transmis - même dans les évangiles plus tardifs - est celui de Marie de Magdala (les évangiles synoptiques ne disent pas un seul mot de Marie, mère de Jésus, ni sous la Croix ni dans les récits de la Résurrection) ; selon le tardif évangile de Jean également, Marie de Magdala est la seule qui, par piété, soit allée au tombeau pour oindre Jésus, le dimanche matin.

    Cette réserve des Evangiles canoniques à propos de la Résurrection n'inspire-t-elle pas plutôt confiance dans leur authenticité ? A l'inverse, l'intérêt dont témoignent les apocryphes pour les outrances et le sensationnel ne les rend-il pas plutôt suspects ? En tout cas, les témoignages canoniques sur Pâques ne portent pas sur la Résurrection comme événement, mais sur le Ressuscité comme personne. [143] Témoignages, notons-le bien, et non pas simples rapports. Dans leur ensemble, les récits de Pâques ne sont pas des documentaires neutres dûs à des observateurs impartiaux ; ce sont des témoignages en faveur de Jésus dus à des croyants au plus haut point intéressés et engagés. Ce sont par conséquent des documents moins historiques que théologiques ; non des procès-verbaux ou des chroniques, mais des témoignages de foi. (...)

                                                              A suivre...

    Hans Kûng - Vie éternelle ? Seuil , 1985

  • La résurrection dans l'Ancien Testament

    [122]

    Les plus anciennes, et les seules preuves incontestées en faveur de la résurrection des morts dans tout l'Ancien Testament de langue hébraïque datent du 2 ème siècle (environ 165-164 av. J.-C.) de l'époque de la résistance à l'hellénisation, que le Séleucide Antiochius IV Epiphane essayait d'imposer aux Juifs (interdiction du culte juif, adoration du dieu de l'Empire, Zeus Olympien, et même de l'Empereur dans le Temple). On sait que cette rigoureuse politique d'hellénisation d'Antochius provoqua bientôt, sous la conduite des Maccabées, la révolte du peuple qui finalement s'acheva par la victoire du judaïsme.

    Dans cette crise de l'époque des Maccabées, l'auteur d'apocalypse avait, pour mettre en garde et pour interpréter les signes des temps, pris la place des prophètes des VIII eme - VI eme siècles, époque de la crise également. Tel fut le livre de Daniel, dans lequel la prédication apocalyptique, après plusieurs essais chez les prophètes, atteignit sa pleine dimension. De nos jours, on ne devrait plus mettre en doute que le Livre de Daniel, vu sa langue, sa théologie (angéologie tardive) et sa composition sans unité , n'est en aucune façon le fait d'un visionnaire à la cour babylonienne du VI ème siècle, mais plutôt celui d'un auteur du II ème siècle, justement du temps d'Antochius IV Epiphane. En ce qui concerne la résurrection, il se [123] trouve au dernier chapitre de ce Livre de Daniel (originellement de caractère apocalyptique) un passage qui a été vraisemblablement influencé par des idées perses : " En ce temps se lèvera Michel, le grand prince qui se tient auprès des enfants de ton peuple. Ce sera un temps d'angoisse tel qu'il n'y en aura pas eu jusqu'alors depuis que nation existe. En ce temps-là ton peuple échappera : tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre. Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les,  autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle. Les doctes resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, comme les étoiles, pour toute l'éternité. " (Dan 12, 1-3)

    Il ne fait pas de doute que, en ces temps de persécution - pour l'auteur du Livre de Daniel justement, temps de détresse avant la fin des temps, où hommes, femmes et enfants ont été cruellement persécutés en raison de leur attachement à la Loi -, le vieux problème de la juste rétribution se soit posé avec beaucoup plus d'acuité que pour les générations antérieures, du temps des Ptolémées et de Qohélet. Devant la fidélité de tant de martyrs à leur foi - placés devant l'alternative du reniement ou de la mort -, on devait à plus forte raison se demander : l'injustice se répare t-elle seulement en cette vie ? Quel peut être le sens de la mort des martyrs, quand ceux qui sont fidèles à leur foi n'obtiennent plus de récompense ni en cette vie-ci (ils sont déjà morts), ni dans une autre vie (qui n'est qu'une existence fantomatique) ? Où donc est Dieu avec sa justice ? La réponse de l'auteur d'apocalypse est la suivante : à ce temps de détresse succèdera le temps de la fin, où Israël sera sauvé, et - voilà la nouveauté - où les morts ressusciteront : les témoins de leur foi et leurs persécuteurs. Car les morts, qui ont dormi au "pays de la poussière" , se réveilleront et reviendront à la vie en tant que personnes humaines complètes (et non pas seulement en tant qu'âmes) dans cette vie d'ici-bas qui désormais durera éternellement, sans fin : pour les sages, sous forme d'une vie éternelle ; pour les autres, sous forme d'un éternel opprobre - même si cela n'est pas précisé. 

    Hors de la Bible hébraïque, dans l' Ancien Testament grec (des Septante), on trouve d'autres témoignages de cette espérance en la [224] résurrection si tardivement apparue, en particulier dans le  Second Livre des Martyrs d'Israël qui contient les plus anciens récits de martyres juifs, modèles des Actes de martyres dans l'Eglise. Et précisément dans le célèbre septième chapitre (...)

    A la différence du Livre de Daniel, il n'est manifestement pas question d'une résurrection "eschatologique", d'une [125] résurrection terrestre à la fin des temps, mais - peut-être parce que l'attente prochaine de Daniel n'avait pas été comblée par le récent passé - d'une résurrection transcendante, d'une résurrection céleste d'avant le temps : on pense là à une admission ou à une élévation au ciel après la mort - idée qui, beaucoup plus tard, devait avoir une importance capitale dans la foi en Jésus de Nazareth et en sa résurrection.   (...)

    Cependant, l'argumentation en faveur de la résurrection atteint son point culminant avec les deux discours de la mère qui est présentée davantage comme philosophe que comme mère (...) [126] A la différence de ce qui se passe chez les Egyptiens, où la momie doit rester absolument intacte pour la vie éternelle, la mutilation corporelle et l'anéantissement physique eux-mêmes ne constituent pas des limites pour le Dieu d'Israël. Ces textes de l'Ancien Testament le montrent : la croyance à la résurrection des morts est une conséquence de la foi au Créateur. (...) Pour l'Ancien Testament, en effet, ce n'est pas en raison de son essence spirituelle et de son caractère divin qu'une âme humaine survit, mais c'est plutôt l'homme tout entier qui est ressuscité par l'action de Dieu : par le miracle d'une nouvelle création dont la raison est la fidélité de Dieu à sa créature. (...)

    [128] Nous ne pouvons oublier qu'une part non négligeable des Juifs, fidèles à la Loi, n'acceptaient pas alors la croyance en la résurrection et ne l'acceptent pas encore aujourd'hui. Contrairement au second Livre des Martyrs d'Israël, le premier ne dit mot d'une résurrection des morts ; les héros, que sont les Maccabées, ne récoltent de leur mort prématurée que la gloire et l'honneur et ils continuent de "vivre" uniquement dans le souvenir du peuple. Au temps de Jésus de Nazareth encore, un siècle et demi plus tard, et tout à fait dans le même sens, le groupe des Sadducéens refuse l'idée de résurrection.

                                                      A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Ed du Seuil 1985

  • l'au-delà : la résurrection dans l'ancien testament

    [120] Or les différents passages de l'Ancien Testament qui parlent d'une soi-disant résurrection, ont un sens imagé, métaphorique, et, dans leur contexte biblique, ne peuvent être pris au sens propre.

    Quand donc le prophète Osée dit : " Après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa [121] présence", il n'entend pas par là la résurrection des morts, mais, de façon imagée, la guérison et la santé imminente du peuple d'Israël malade.

    De même, lorsque, dans une vision grandiose, le prophète Ezéchiel (Ez 37, 1-6) voit la reviviscence des ossements desséchés : " La main de Yahvé fut sur moi, il m'emmena par l'esprit de Yahvé, et il me déposa au milieu de la vallée, une vallée pleine d'ossements. Il me la fit parcourir, parmi eux, en tous sens. Or les ossements étaient très nombreux  sur le sol de la vallée, et ils étaient complètement desséchés. Il me dit : " Fils d'homme, ces ossements vivront-ils ?" Je dis :" Seigneur Yahvé, c'est toi qui le sais." Il me dit : "Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : ossements desséchés, écoutez la parole de Yahvé. Ainsi parle le Seigneur Yahvé à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l'esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je tendrai sur vous de la peau, je vous donnerai un esprit  et vous vivrez, et vous saurez que je suis Yahvé" Or, d'après le contexte de cette vision, il est incontestable qu'il n'est pas parlé ici de la résurrection des israélites défunts, mais du retour des déportés de Babylone, sortis du tombeau de leur prison, pour une vie nouvelle au pays d'Israël.

    Ou bien quand finalement la tardive "apocalyse d'Isaïe" parle des morts de Yahvé qui vivront, et les cadavres qui ressusciteront : " Tes morts revivront, tes cadavres ressusciteront. Réveillez-vous et chantez, vous qui habitez la poussière." Ici aussi il s'agirait de la figure d'un salut, de durée illimitée, à venir à la fin des temps, et pas nécessairement d'une vraie résurrection des morts. Cela ressort clairement d'Isaïe 26,14 : " Les morts ne revivront pas, les ombres ne se relèveront pas, car tu les as visités, exterminés, tu as détruit jusqu'à leur souvenir." Tous ces textes emploient donc l'idée de résurrection uniquement comme image, en particulier de la restauration nationale d'Israël. Des phrases isolées dans les Psaumes, dans les Chants du Serviteur de Yahvé et chez Job parlent, elles aussi, quand on les examine de près et, au plus, de façon imagée, d'une résurrection à la vie.

    Mais à l'époque perse, après l'exil à Babylone, parmi les Juifs, on se satisfait de moins en moins de la vieille réponse qui suivait  le principe de l'équivalence et de la rétribution, selon lequel argumentaient [122] aussi les amis de Job, disant que tous les comptes s'appurent pendant la vie entre la naissance et la mort. Cela devenait chaque jour plus évident ; chacun pouvait vérifier quotidiennement que, ni dans la vie du peuple, ni dans celle de l'individu, le bien ni le mal, ne sont suffisamment payés. Au méchant, il arrive souvent du bien, et au bon souvent du mal... Il n'est donc pas étonnant que, dans les deux siècles avant Jésus-Christ - certains textes bibliques parlent aussi de l'éventuelle implication de Dieu dans la détresse et les périls d'un chacun -, ait pu s'imposer de plus en plus nettement l'espoir que - contrairement à ce que pensait le sceptique Qohélet, quelques générations auparavant - on puisse encore attendre une justice totale, une satisfaction jamais obtenue jusqu'alors.

                                                            A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Ed du Seuil 1985

  • grillade de poissons au bord du lac

    66. (...) La veille au soir Pierre était passé dire aux Zébédée : " Je reprends la pêche. " Thomas et Nathanaël, venus chez les Zébédée et bien qu'inexperts, s'étaient joints au groupe. Toute la nuit on avait jeté et ramené le lourd filet pour rien. Nathanaël n'en pouvait plus. Thomas s'exaspérait à relever le défi. Pierre, miné dans l'âme, se sentait réprouvé par le ciel. Seuls les Zébédée travaillaient comme à la manoeuvre. A l'aube la barque rentrait, mais quand un bourgeois matinal leur demanda cavalièrement des nouvelles tous répondirent par un grognement. 67. Or le bourgeois insistait : " Essayez sur votre droite." Pierre et Thomas qui étaient aux rames regrognèrent, mais les Zébédée qui tenaient le filet le jetèrent avec la désinvolture des coeurs comblés. Et voici qu'ils ne purent retirer leur filet tant il était plein. Les autres vinrent à l'aide. Jean dit à Pierre dans un murmure : " C'est lui." Pierre qui était nu et suant sortit donc de son enfer : il attrapa son sarrau, s'en fit un pagne qu'il se noua sur les reins et se jeta à l'eau pour aller à Jésus plus vite, tant pis pour la pêche, les camarades se débrouilleront.

    Jésus le renvoya tirer le filet avec les autres et s'occupa de ses braises. Le messie avait de la farine dans ses poches, il la délaya sur une pierre creuse et, les mains pleines de pâte, il attrapait au bord du feu des galets brûlants qui lui cuisaient des petites coupoles de pain dans les paumes.

    Les pêcheurs arrivaient. Ils tirèrent sur le rivage le filet qu'ils n'avaient pu remonter dans le bateau. " Apportez de vos poissons ", dit le messie et il en faisait griller. Jean compta les gros poissons du coup 68. de filet : un et deux : trois, et trois : six, et quatre dix (...)

    Une brume était montée des flots avec le jour et baignait le monde d'une vapeur rosâtre. Recrus de fatigue, les cinq disciples vinrent s'asseoir autour du feu et le messie leur servait à manger. On le reconnaissait bien et pourtant il avait un drôle d'air, comme s'il était quelqu'un d'autre. Mais personne n'osait lui poser de questions de peur de rompre le charme. (...)

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

     

  • Du côté du Cénacle

    36. Thomas qui n'était pas au cénacle tout à l'heure, approcha tardif, dense, livré au deuil mais non pas au désespoir. Haïr les illusions lui fortifiait le corps et lui réjouissait le coeur :  mieux valait un messie mort qu'un faux messie. Il était le seul apôtre à recueillir des denrées et des nouvelles sans souci de l'heure ni du lieu. On ne savait ce qu'il portait dans son sac. Il passa le long du maître immobile dont il prit la phosphorescence pour un lampadaire. Thomas dut frapper à la porte du rez-de-chaussée. Les camarades étaient-ils endormis ? Enfin ils déverrouillèrent la chambre et il en eut un qui descendit ôter les barres de la porte d'en bas. Thomas eut le temps de maugréer au risque d'indisposer les voisins que réveillaient ses tambourinades. Pierre lui dit, en ouvrant : " Doucement, mon vieux. 

    - Que faisiez-vous donc là-haut ? demanda Thomas.

    - Le maître vient de sortir.

    - Quoi ? 

    - Comme je te dis."

    Dans l'escalier Thomas entendit le brouhaha des autres. Quand il entra  au 37. cénacle on l'assaillit : "Jésus sort à l'instant. Tu aurais dû le croiser.

    - Vous avez eu vite fait de remettre les barres et les verrous."

    Ils ne surent que répondre. Thomas vit leur rêverie en débandade et haussa les épaules. Il avait jeté son sac dans un coin. Pierre y alla voir : c'étaient des pissenlits. " Tu n'as quand même pas été les chercher entre les pavés du Temple ?

    - Presque. En tout cas j'ai appris que les gardes se seraient endormis au sépulcre la nuit dernière et que le corps aurait été enlevé pendant leur sommeil. L'affaire va monter au gouverneur et, bien sûr, c'est nous qu'on accuse. Vous choisissez donc mal vos plaisanteries : quiconque vous entendrait irait témoigner que vous avez récupéré le cadavre."

    Jude montra le plat où Jésus avait laissé des arêtes. " Macabre", fit Thomas haussant à nouveau les épaules.

    Pendant ce temps-là Jésus avait regagné des terrains de banlieue qu'éclairait une lune encore pleine mais déjà dans son décours. Un carré de choux bleus qui 38. avaient passé l'hiver semblait les casques d'une cohorte terrée là pour guetter les pas du messie. Jésus restait mécontent. Il venait de cacher à des hommes, avec plus de patience qu'autrefois, l'ennui d'être avec eux, mais un sursaut d'âme... Il se retrouvait dans un dédale de jardins où il butait contre des arrosoirs oubliés.

    De basses traînées de nuées sombres rôdaient en débris sous la lune qui en argentait les rebords. Un vent humide titillait de vieux épouvantails. Jésus, en passant devant une baraque dont la porte était arrachée, y aperçut les lueurs métalliques des archanges. Il s'arrêta devant ces présences sans visage. Elles se mirent au garde-à-vous, Michel dans ses reflets de fer, Gabriel dans ses éclats de vif-argent, d'autres, derrière eux, solaires comme l'or ou brasilleux comme le cuivre. Leur luminescence emplissait la bicoque et filtrait à l'extérieur entre les planches. 

    Il les fit sortir et se ranger par bataillons. Dieu ! qu'il s'en était entassés dans cet étroit poste de garde. C'étaient les troupes de son Père, gardiennes et exécutrices des suprêmes intentions. Elles étaient 39. à la fois l'intelligence agile et les destins comminatoires. Elles demeuraient sans cesse dans la confidence d'un Dieu qui retenait ou lâchait à sa guise leur violence. Il les passa en revue, l'oeil sévère, le cheveu court, le coeur impavide. Il s'attarda en vain, avec parfois une ombre de malveillance, à suspecter ici où là un point de rouille : même l'ange de Gethsémani ne portait pas trace d'oxydation. (...)    

       

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

                                    

     

  • Jésus marchait sous les étoiles

    7. Jésus marchait sous les étoiles. Il ne se réhabituait à vivre qu'avec précaution. Il ne fréquentait encore que des tombes et son passage en réveillait les hôtes. Si insignifiants qu'ils aient été, ils avaient eu son expérience de naufrage. Ils se levaient prêts à lui faire escorte, mais il les congédiait gentiment, les laissant empotés dans leur résurrection. Beaucoup par une vieille habitude ou pour retrouver leur veuve et leur orphelin voulurent aller en ville, mais les portes étaient fermées et ces revenants qui pouvaient traverser les murs ne l'osaient pas. Ils gardaient dans des replis d'âme le respect de la matière et piétinaient désoeuvrés le long du rempart.

    Jésus errait sous des constellations qui n'avaient jamais tourné si lentement. Il 8. se rappela la nuit où il avait supplié son Dieu entre les oliviers et où les Romains l'avaient mené, les mains liées, chez le pape juif, les astres étaient plus pressés de changer de position. C'était l'ancien monde sans instant et maintenant l'instant était énorme. Il l'avait su dès qu'il s'était assis dans le sépulcre pour délier ses bandelettes. L'angoisse disparue lui avait laissé l' âme démobilisée. Il n'était sorti des ténèbres que pour rencontrer la nuit. Il avait enjambé les corps endormis des gardes que les criailleries juives avaient obtenues d'un colonial pleutre, mais il était délivré des hâtes. Il sentait que vivre n'avait été qu'une aventure raisonnable auprès de la hardiesse de revivre. Merveilleusement mal sûr, il s'égarait à tâtons dans la campagne. A peine si, à la longue, ses regards illuminèrent par-dessous les bribes de nuées qui traînaient dans le ciel. (...)

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

  • Souffle de vie

    Quel langage serait à la hauteur de ces choses, quelles paroles assez formidables pourraient nous faire saisir intuitivement la réalité infinie de cette Décision et de cette Action divines que nous appelons la Résurrection de Jésus ? De même qu'aucun œil humain n'est apte à regarder directement le centre d'une déflagration atomique, aucun regard, aucune pensée, aucun mot humains ne peuvent embrasser le mystère du Christ ressuscitant. Et nous savons que nous sommes loin du compte lorsque nous nous  contentons d'affirmer que l'histoire de Jésus s'est continuée après la Croix, que son corps s'est relevé du tombeau, que sa présence s'est faite sensible à ceux qui ont cru en lui et qu'il demeure agissant parmi nous, et tant d'autres balbutiements, d'ailleurs fort justes, par lesquels nous essayons de dire aux autres ce qui fait la substance de notre foi. (...)

    Pourtant je veux encore aller plus loin. Je veux descendre plus profond avec vous dans notre expérience chrétienne. Paul nous dit que l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en nous (Rm 8, 11). L'Esprit, le Souffle ! C'est par l'Esprit, c'est par le Souffie de Dieu que Jésus s'est relevé de la mort, et c'est ce même Esprit que nous avons reçu. C'est pourquoi, lorsque nous sommes obligés de convenir que l'événement proprement dit de la nuit de Pâques échappe à notre saisie, nous n'avons pas encore tout dit. (...)

    L'explosion initiale de l'événement de Pâques nous échappe sans doute, mais je dirai que nous avons été saisis par le souffle de l'explosion. Saisis, enveloppés, pénétrés par ce souffle. Par ce souffle, Jésus a été conduit de la mort à la vie, de ce monde à son Père, de la nuit du tombeau au grand jour de la gloire, et c'est ce Souffle, ce même Souffle, qui nous anime, qui cherche à nous entraîner, nous aussi ...

    Hélas, hélas, nous lui opposons tant de résistance, d'inattention, d'incrédulité ... Nous sommes si souvent enfermés par nos mentalités, par nos idées, par nos égoïsmes comme dans les scaphandres des marches sur la lune : aucun souffle du dehors n'est sensible à l'homme claquemuré dans un scaphandre! (...)

    Nous ne sommes pas faits pour la mort ni pour l'absurde. Nous sommes faits pour le Royaume  que Jésus n'a cessé d'annoncer et dont il nous a ouvert l'accès par sa Croix et sa Résurrection. "Et du lieu où je vais, vous connaissez le chemin ", disait-il tranquillement à ses discIples (Jn 14,4). 

     

     Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979 pp. 59-64

  • nouvelle création

    Si la condition humaine terrestre réside dans son lien intrinsèque au corps et à la mort, la condition du chrétien est de fonder sur cette caducité elle-même une confiance radicale en Dieu. Liée à ce corps mortel, sa foi en une vie future est une foi en Dieu confessé comme Créateur et comme Père. Abandonnant la vision matérialiste d'une création qui serait de l'ordre de la fabrication ou de la production, nous retrouvons le sens proprement théologique de ce terme: la création exprime la relation de la créature à Dieu.

    C'est une réalité de foi qui suppose la reconnaissance du Créateur. Il n'y a donc pas pour l'incroyant de création au sens propre, mais un cosmos provisoirement habité. Si la création n'est effective que pour une créature en relation avec Dieu, la vie éternelle elle-même n'est pas autre chose qu'une relation vivante entre des enfants et leur Père d' adoption. Dès lors que le croyant expérimente le caractère filial de sa relation à Dieu, il est entré dans la vie éternelle. Son existence est vécue de manière cachée en Christ dans la foi, l'espérance et la charité. Le principe de continuité de sa vie ne réside pas en lui-même, mais en cet amour dont Dieu l'aime en Jésus Christ.

    Les modalités du passage de cette condition présente à notre condition  future relèvent de la spéculation et non plus de la foi. La question de l'entre-temps, depuis la vie terrestre jusqu'à la vie éternelle, ne nous occupera donc pas ici, ce qui ne signifie pas qu'une réflexion sur ce sujet soit illégitime. Il faut, de plus, renoncer à toute représentation de la nouvelle création. Ce qui importe ici à notre propos est l'attitude de foi vive par laquelle nous accueillons l'amour dont nous sommes éternellement aimés entre notre humanité corporelle et glorieuse. De même que Dieu créa toutes choses par sa Parole, la résurrection est recréation par la Parole, audition par un être libre de son nom d'éternité inscrit comme sur un caillou blanc, figure d'incorruptibilité. Mieux que sur les tables de la Loi, Dieu gravera sa Parole en notre corps de gloire, elle qui détermine notre identité véritable et cachée depuis toujours dans son cœur de Père (cf. Ap 2,17).

    Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB 2008, pp. 152-153