20/10/2014

Thérèse et la Grande Guerre (4)

Textes tirés du livre : " Thérèse de Lisieux ou La Grande Saga d'une Petite Soeur " Auteurs : Bernard GOULEY - Rémi MAUGER - Emmanuelle CHEVALIER - Éditions Fayard 1997 (lien ici)

 

L'UNION SACRÉE

 

83 à 84

 Jeanne d'Arc et Thérèse ne se contentent pas d'adoucir les souffrances des "poilus" - et de soutenir leur moral. Elles sont aussi le symbole de la réconciliation française. 1914 efface trente ans de luttes religieuses. Même des incroyants anticléricaux militants entretiendront un culte laïque et patriotique pour Jeanne d'Arc.

Les catholiques se sentaient vraiment mis à l'écart de la communauté nationale, de la République. C'étaient des exilés de l'intérieur, des citoyens mineurs. Cette communauté nationale se refait dans les tranchées. C'est charnel : catholiques et anticléricaux souffrent et meurent dans la même terre de France. Les curés sont sac au dos. Ils combattent, ils sont brancardiers, infirmiers, ils confessent et donnent les sacrements. Leur intégration est totale. 

" Cette guerre, dit encore Annette Becker, est une guerre d'un très grand consentement patriotique et il est normal que l’Église catholique en prenne sa part, d'autant que les pertes vont être, dès le début, effroyables et que le culte des morts - important dans le catholicisme - va se mêler à celui de la patrie. Ce n'est pas pour rien que Raymond Poincaré utilise le mot "sacré" ("Union sacrée") pour définir ce moment de la conscience française. Le vocabulaire est d'ordre spirituel. La défense de la patrie est l'affaire de tous, opinions politiques et religieuses confondues. Cette dimension spirituelle, tout le monde va en avoir besoin, au fur et à mesure que l'on s'enfonce dans le massacre. Ceux qui appartiennent à une religion - catholiques, protestants ou juifs - connaissent une véritable renaissance de leur pratique, ceux qui ne pratiquaient pas avant la guerre mais qui avaient un fond de culture religieuse  se disent qu'après tout le spirituel peut les aider.

On trouve là une approche un peu utilitaire de la religion que l’Église ne voit pas d'un œil très favorable : on n'est pas loin de la superstition. Et il est vrai que certaines choses sont confuses : pour eux la médaille doit les protéger quelle que soit leur croyance. On peut accrocher indifféremment dans un abri une médaille du Sacré-Coeur ou un fer à cheval...ou les deux ensemble...

Il y a aussi les pratiquants d'avant-guerre, nombreux chez les officiers, autour desquels se produisent des brassages spirituels au profit de la foi et d'un certain retour à la pratique religieuse. Beaucoup de lettres reçues par le carmel mentionnent des exemples de conversions.  Nombreux sont les cas où l'on voit des soldats ne s'étant jamais intéressés à la religion et qui, pensant avoir été protégés de façon extraordinaire dans un moment périlleux, s'entendirent par un camarade que c'est grâce à la "petite sœur". Ceux-là prennent l'habitude de recourir à Thérèse."

A suivre...


 

 

 

 

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19/10/2014

O Mère bien Aimée - Prière de Marthe Robin

O Mère bien Aimée, vous qui connaissez si bien les voies de la sainteté et de l'amour, apprenez-nous à élever souvent notre esprit et notre cœur vers la Trinité, à fixer sur Elle notre respectueuse et affectueuse attention. Et puisque vous cheminez avec nous sur le chemin de la vie éternelle, ne demeurez pas étrangère aux faibles pèlerins que votre charité veut bien recueillir ; tournez vers nous vos regards miséricordieux, attirez nous dans vos clartés, inondez-nous de vos douceurs, emportez-nous dans la lumière et dans l'amour ; emportez-nous toujours plus loin et très haut dans les splendeurs des cieux.

Que rien ne puisse jamais troubler notre paix, ni nous faire sortir de la pensée de Dieu, mais que chaque minute nous emporte plus avant dans les profondeurs de l'auguste mystère, jusqu'au jour où notre âme pleinement épanouie aux illuminations de l'union divine, verra toutes choses dans l'éternel Amour et dans l'Unité.

Ainsi soit-il

Marthe Robin 

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Thérèse de Lisieux et la Grande Guerre (3)

Textes tirés du livre : " Thérèse de Lisieux ou La Grande Saga d'une Petite Soeur " Auteurs : Bernard GOULEY - Rémi MAUGER - Emmanuelle CHEVALIER - Éditions Fayard 1997

 

JEANNE ET THÉRÈSE, MÊME COMBAT

81 à 83

Dans le jardin du carmel s'élève une statue représentant un ange tenant dans ses mains une médaille de Thérèse. Sur le socle, une plaque de marbre : " Hommage de reconnaissance de soldats français et alliés, 1914-1916." Au milieu, un drapeau français et une croix. Les "poilus" qui ont offert cette statue n'étaient pas ingrats. Thérèse, il est vrai, leur avait apporté beaucoup.

Pourquoi cette amitié vraie entre une religieuse cloitrée et des soldats ?

"Thérèse est jeune, dit l'historienne Anne  Becker (La Guerre et la Foi, Armand Collin, 1994, lien ici); comme les soldats de la Grande Guerre souffrent, elle a souffert, elle s'est offerte comme eux s'offrent pour la patrie. Elle est aussi la "petite sœur" et ils ont tous une petite sœur qui est restée à l'arrière. Tout cela joue beaucoup. Thérèse est quelqu'un dont ils se sentent très proche... Dans la dévotion des soldats, Thérèse et Jeanne d'Arc - qui ne sont pas encore saintes - sont associées. On le voit dans la correspondance. Les soldats font tout naturellement comme si ces deux jeunes filles étaient déjà sur les autels. Ils les associent dans leur jeunesse et dans le sentiment de la patrie. D'autant que la guerre est réellement vécue par les soldats comme une passion, avec, pour les croyants, le sentiment d'un sacrifice. Ils s'offrent comme le Christ s'est offert, comme Thérèse s'est offerte... Jeanne d'Arc est une combattante, on la voit avec sa cuirasse et son épée. C'est à la pointe de son épée qu'elle aide les soldats de 1914 à tenir. Pas Thérèse, même si l'on baptise une escadrille et une batterie en son nom. Thérèse ne combat pas, elle prie et elle obtient des consolations pour ceux qui subissent les barrages d'artillerie ou les bombardements des batteries et des escadrilles d'en face. Tous les dessins de l'époque la montrent envoyant depuis le Ciel les rayons de grâces auxquels sont accrochées les roses qu'elle a promises. 

Il est remarquable que le culte de Thérèse soit présent chez les soldats des deux camps. Les catholiques allemands et autrichiens commencent, dès les premières années du siècle à vénérer Thérèse. Ils continueront dans les tranchées. Le carmel ne possède évidemment pas de courrier de combattants des empires centraux comme celui envoyé par les Français, les Anglais, les Canadiens, les Belges ou les Italiens : les relations épistolaires étaient interrompues.

La dévotion à Thérèse ne s'exprime pas de la même façon chez les Austro-Allemands et chez les Alliés. Chez les premiers, la piété est plus individuelle, plus secrète. Après tout, Thérèse appartient à une nation ennemie. Chez les Français, cette piété est plus collective, on insiste sur le fait qu'elle est comme Jeanne d'Arc, elle a donc une couleur patriotique que les Allemands, bien évidemment, ne lui donnent pas. Ce n'est qu'après la guerre et devant la mondialisation de sa renommée que les catholiques allemands multiplieront images et statues. Thérèse sera alors devenue universelle avant d'être française. Le culte de Jeanne d'Arc, qui existait en Allemagne avant 1914, disparaît complètement avec la guerre. Pour une raison évidente : c'est la sainte guerrière de la France. Alors que Thérèse, qui n'est pas guerrière, demeure dans la dévotion des catholiques allemands..."

Une correspondance de mère Agnès montre que les demandes d'images formulées par les soldats "ennemis" ont 83 été transmises à Lisieux par la Croix-Rouge et qu'elles ont été satisfaites : " On nous demande, par la Suisse, des reliques pour les Allemands. Nous en envoyons volontiers car, devant Dieu, les âmes ne sont ni françaises ni allemandes. les unes et les autres sont précieuses aux yeux de Dieu " (6 mai 1915)

A suivre...

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04/10/2014

Thérèse de Lisieux et la Grande Guerre (2)

Textes tirés du livre : " Thérèse de Lisieux ou La Grande Saga d'une Petite Soeur " Auteurs : Bernard GOULEY - Rémi MAUGER - Emmanuelle CHEVALIER - Éditions Fayard 1997

 

THÉRÈSE EST LA

77

Dans ce calvaire les  combattants ont besoin de compassion et d'amour. Thérèse va les leur prodiguer...

"Il faut partir pour sauver la patrie, garder sa foi, lui conserver l'honneur." Signé : sœur Thérèse de l'Enfant Jésus. Telle est l'épigraphe d'une carte postale éditée en 1913 à l'occasion du congrès de la Jeunesse catholique de France qui se tient à Lisieux. Le document représente un groupe d'officiers et de soldats autour de la tombe de la petite carmélite. La presse de l'époque raconte qu'ils y chantèrent le Magnificat. Au cours de ce pèlerinage militaire, on peut aussi les imaginer entonnant l'un des cantiques en vogue composé par Charles Gounod : " Ils ne l'auront jamais, jamais l'âme des enfants de la France !" Puisque nous en sommes aux formules - nous dirions aujourd'hui aux slogans -, il faut citer d'autres paroles de Thérèse : " Je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l’Église " ; " Je voudrais accomplir les œuvres les plus héroïques " ; " Je me sens le courage d'un croisé " ; " Ma pluie embaumée tombera sur l’Église militante afin de lui donner la victoire ".

Il est évident que ces phrases n'ont aucune connotation guerrière. Il s'agit de la patrie du Ciel et du combat spirituel. (Du reste, Thérèse, dans ses écrits, ne fait jamais allusion à la politique.) Mais tous ces aphorismes sont utilisés entre 1914 et 1918 dans le contexte de la Grande Guerre. Le terrain est réceptif. " Toute guerre est une guerre de religion ", juge l'écrivain 78 Jacques Rivière (A la trace de Dieu, Gallimard, 1925). En 1915, récemment converti au catholicisme, il est prisonnier en Allemagne. Il s'emploie à convaincre ses camarades de captivité que la guerre a un sens et que ce sens, ils doivent le chercher en Dieu : " On fait la guerre pour une certaine manière de voir le monde. Qui ne serait prêt à se faire tuer plutôt que d'accepter de voir désormais le bien et le mal, le beau et le laid là où les voient les ennemis ? La guerre est un acte de foi, le sacrifice du martyr."

Dans toute l'Europe, le conflit est vécu comme une épreuve à forte tonalité religieuse, y compris par les incroyants. La guerre brasse des populations de toutes origines et favorise un regain de piété. Sur le front, cette "grande ligne mystique au long de laquelle coule tant de sang" (Père Dominique Dupouey, Lettres et Essais, Éd. du Cerf 1935), se lève une vague de spiritualité, relayée naturellement à l'arrière. "En ces temps d'incertitude, analyse l'historienne Annette Becker, où le quotidien est transformé par l'absence des êtres chers...on a besoin de ces franges spirituelles où des manifestations sacrales (culte des saints et des reliques, pèlerinages...) apportent des réponses immédiates." Dans son étude très complète sur le sujet, cette spécialiste de la Première Guerre mondiale intitule un de ses chapitres : " A quel saint se vouer dans cet enfer ? " Thérèse est au nombre de ces saints-là. Considérable est le nombre de lettres de soldats reçues à Lisieux pendant la Grande Guerre. Certaines ont été publiées par les carmélites, qui n'ont choisi, dit la préface du recueil, qu' "une ou deux interventions du même genre, car on ne compte plus les balles arrêtées par une relique, une médaille ou une brochure de sœur Thérèse. Beaucoup des correspondants joignent à leur lettre, à titre de témoignage, l'image déchirée par un projectile qui les a protégés. Un exemple de ces humbles témoignages de combattants : " Au cours d'une attaque où je me suis trouvé en très mauvaise posture, 79 une balle de mitrailleuse a traversé mes vêtements, mes poches de capote, de vareuse et de pantalon. Mon caleçon était également troué...mais je n'avais aucune égratignure. L'image de sainte Thérèse que j'avais dans mon portefeuille m'a protégé..."

Une autre lettre envoyée par un prêtre brancardier et publiée dans La Semaine religieuse de Bayeux le 3 janvier 1915, raconte que le 6 septembre 1914 - premier jour de la bataille de la Marne et de la contre-offensive des armées françaises et anglaises qui battent en retraite depuis 6 semaines - l'unité sanitaire à laquelle il appartient adresse une prière à Thérèse : " Obtenez-nous d'être victorieux dès aujourd'hui... Nous avons avancé de cinq kilomètres.... J'avais depuis longtemps le désir très vif de voir des boches (c'est le surnom universel des allemands dans l'armée française). Je vous assure que ce soir-là, mon voeu a été exaucé. J'en ai vu, des Allemands, des centaines et des centaines, des morts et des blessés... et ceux que les obus n'ont pas blessés, mais que le fracas de l'explosion a rendus comme fous, insensibles, réduits à l'état de choses insensibles, inertes."

Un lien postal permanent s'établit entre les combattants qui demandent prières, images et reliques et le carmel qui se fait un devoir de les envoyer. Le nombre de requêtes, déjà important en 1915 - cinq cents lettres par jour - s'accroît encore en 1916 : c'est l'année de Verdun et de la Somme. La quasi-totalité de ces lettres ont été conservées par les carmélites, qui répondaient à chacune d'entre elles ; elles remplissent cinq volumes. Une partie a été publié sous le titre Quelques Extraits des nombreuses lettres reçues au carmel de Lisieux pendant la guerre. La couverture du livre représente un champ de bataille. Thérèse, de dos, est au premier plan, élevant les mains vers des blessés et des morts qui gisent devant elle, à sa gauche un canon de 75, dont les servants se reposent, l'un d'eux lisant l'Histoire d'une âme, au loin la bataille, avec en fond, plusieurs églises en flammes, dont la cathédrale de Reims. Sur  ce spectacle  de 80 fureur une pluie de roses tombe du Ciel à l'appel de la carmélite.

Le dessin a été probablement inspiré par sa sœur Céline mais il est l’œuvre de Charles Jouvenot, "dessinateur officiel" de l'iconographie thérésienne  à ses débuts. Depuis la fin de 1914, on a entrepris d'illustrer quelques-unes des scènes décrites dans les lettres-témoignages. De vrais reportages de guerre au fusain ou à la plume. Ainsi découvre-t-on les histoires de l'officier allemand mourant consolé par sœur Thérèse, du soldat français qui, dans la tranchée, voit apparaître Thérèse, du blessé qui montre aux brancardiers comment une image de Thérèse l'a sauvé, de l'aviateur qui survit à son avion en feu, de la voiture arrêtée au bord d'un ravin par Thérèse en personne... et de bien d'autres, car les témoignages sont innombrables. Céline est, à sa manière, une pionnière de la bande dessinée. 

On découvre aussi l'existence d'une batterie "sœur Thérèse"et d'une escadrille qui est placée sous la protection de la carmélite. Près de la batterie, sœur Thérèse bénit les combattants et la légende précise : " Avec l'aide de sœur Thérèse nous serons toujours protégés, ou, du moins, assurés de mourir en paix..." Quant à l'escadrille, un de ses aviateurs en a fait la chronique : " Chez nous un avion mis hors de combat était immédiatement remplacé : l'avion Sœur Thérèse est mort, vive l'avion Sœur Thérèse ! Car en vérité, l'équipage sort toujours indemne des accidents les plus périlleux. Dans la nuit du 24 mars, l'avion Sœur Thérèse ne "loupe" pas la gare de Saint-Quentin qu'il assomme des huit obus de 155 qu'il a emportés..."

On apprendra après la guerre comment Thérèse a fait libérer des otages pris par les troupes allemandes à Dinant, en Belgique, comment elle a accompagné Louise de Bettignies jusqu'à la mort. Cette jeune Lilloise qui voulait entrer au Carmel, avait travaillé pour l'Intelligence Service en zone occupée. Condamnée à mort, elle écrit quelques jours avant son exécution : " J'ai découvert que ce temps de prison était un excellent noviciat... N'est-ce pas le moment de vivre la prière 81 d'oblation de la petite sœur Thérèse ?  Cette chère sœur me tient compagnie... Ajoutez-y le Christ, vous connaîtrez mes compagnons de  cellule.

 

A suivre...

 

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22/09/2014

Thérèse de Lisieux et la Grande Guerre (1)

Textes tirés du livre : " Thérèse de Lisieux ou La Grande Saga d'une Petite Soeur " Auteurs : Bernard GOULEY - Rémi MAUGER - Emmanuelle CHEVALIER - Editions Fayard 1997

 

LISIEUX S'EN VA T'EN GUERRE

73

1er août 1914 : le tocsin sonne dans toutes les églises de France. Dans les villes, des affiches ornées de deux petits drapeaux tricolores croisés fleurissent sur les murs. Sur les places des villages, les gardes champêtres battent le tambour pour lire l'ordre de mobilisation générale. La veille, l'Allemagne a 74 déclaré la guerre à la France. La catastrophe est européenne : l'Angleterre, la Russie et l'Autriche-Hongrie sont de la partie. Lisieux vit cette journée dans la fièvre, comme le rapporte Le Lexovien : " Rien n'aurait pu faire croire à la gravité de l'heure, samedi [1er août] sur le marché de Lisieux, à voir la foule habituelle de cultivateurs, de marchands et d'acheteurs se livrer à son tranquille négoce. A peine remarquait-on une abondance anormale de volailles qui s'enlevèrent à des prix excellents pour les clients, mais évidemment un peu bas au gré des fermières. Un peu moins de chalands aussi autour des boutiques de colifichets et d'objets d'une inutilité plus ou moins luxueuse. Par contre tous les magasins d'épicerie et tous les marchands de victuailles en général ne connurent point une minute de répit. Mais ce fut la Banque de France qui détint le record de l'empressement. Toute la journée, un planton de police canalisa la foule qui s'écrasait sur le trottoir, l'admettant à l'intérieur de la banque par petits paquets d'une dizaine de personnes. Tout ce monde venait échanger ses billets de banque de 100 et de 50 francs contre les coquettes et commodes petites coupures de 20 et de 5 francs...

Depuis le matin, le bruit courait sous le manteau que l'ordre de mobilisation allait sans doute être affiché à l'issue du Conseil des ministres. Effectivement, à 4 h 30 un employé des PTT affichait dans le vestibule de l'hôtel des postes de Lisieux un petit carré de papier portant cette simple et précieuse indication : " Le premier jour de la mobilisation sera le dimanche 2 août." Quelques minutes après, un télégramme de service annonçait que les communications postales et télégraphiques avec l'Allemagne et l'Autriche étaient interrompues. L'apparition du petit papier attira en un clin d’œil, on le comprend, une foule sans cesse renouvelée devant le bureau de poste. Chose véritablement symptomatique, mais qui n'était pas pour nous surprendre, la population lexovienne accueillit 75 cette nouvelle avec un calme extraordinaire et presque souriant...

Les prescriptions rigoureuses de l'état de siège nous interdisent de rendre compte des conditions dans lesquelles se sont effectués à Lisieux la mobilisation et les premiers départs. Sans faillir à notre devoir nous pouvons dire que jamais peut-être spectacle n'a été plus réconfortant ni de nature à donner une plus haute idée du caractère français. 

Calmes, résolus, sans fanfaronnades inutiles, les soldats s'en vont "comme s'ils allaient à un concours de musique", disait devant nous un vieux médaillé. Les femmes se montrent dignes compagnes de tels hommes. Leur tendre cœur a bien quelques sanglots vite réprimés, mais elles se souviennent qu'il y eut en France des femmes qui se sont appelées Geneviève, Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette. Elles essuient leurs yeux et regagnent le foyer où le devoir maternel les attend.

Le mardi 3 août vers midi, un convoi de troupes stationne en gare de Lisieux. Sur le quai voisin arrive le train de Deauville. A bord, des chanteurs et des musiciens revenant des casinos de la Côte fleurie. Comme les soldats chantaient, un musicien des Concerts Colonne, M. Bizet, sort son cornet à piston et joue La Marseillaise, ainsi que les hymnes anglais et russe. "Des ovations indescriptibles, commente Le Lexovien, saluèrent chacune de ces auditions...M. Bizet réclama alors le silence et annonça que M. Payan, basse chantante de l'Opéra, allait interpréter La Marseillaise... Les derniers refrains furent repris en chœur par les soldats. Puis une acclamation formidable s'éleva..."

L'unanimité des Français est réelle en ces jours - émaillée malgré tout de quelques incidents. Dans la colonne voisine, le même journal en cite trois, provoqués par des individus apparemment peu patriotes :

Route de Dives un ivrogne ayant crié : " Vive l'Allemagne, à bas la France !"fut immédiatement appréhendé, roué de coups et on eut juste le temps de le pousser dans une auto qui le conduisit à la gendarmerie. Quelques instants plus tard un lynchage plus sérieux s'est produit Grande Rue. Un individu bien connu dans la ville, 76 un nommé Troles, ayant proféré au cours d'une querelle quelques cris injurieux, fut immédiatement victime de la fureur populaire. Il allait être tué sur place si un gendarme et un sergent de ligne ne s'étaient interposés...

Une scène analogue se renouvela le soir à 8 heures. Un Breton insoumis qui avait manifesté contre la France fut l'objet de représailles immédiates. Entouré, frappé, traîné, il ne dut son salut qu'à l'intervention d'une patrouille qui le conduisit, baïonnette au canon, à la caserne Chazot.

A part ces "bavures", qui sont le fait de marginaux et d'une foule surexcitée, la mobilisation se déroule parfaitement. Pendant la première quinzaine d'août, fermiers augerons, ouvriers du textile, bourgeois du centre-ville ou de Pont-l'Evêque, souvent accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, se présentent en flots ininterrompus à la caserne Delauney, centre mobilisateur de la région situé au nord de la ville [ce quartier abrite maintenant des HLM construits dans les années 1970]. On les habille et on les dirige vers les dépôts régimentaires. 

Beaucoup partent la fleur au fusil. Les gouvernements, les états-majors, les peuples eux-mêmes croiront pendant une dizaine de semaines que la guerre sera courte, qu'il suffira de peu de temps pour vider la querelle, pour purger la tension qui existe en Europe depuis plusieurs années. L'exaltation de l'été 1914 ne laisse rien présager du tragique des mois et des années qui vont suivre.

Pour les Français, la gravité de la situation n'apparaît pas avant la fin août. Le commandement publie le fameux communiqué " De la Somme aux Vosges" qui, pour la première fois, montre l'ampleur de la retraite française. Encore le public ne connaît-il pas le chiffre des pertes : 300 000 hommes en août et en septembre. En octobre, alors que le front se fige peu à peu et que la guerre de position s'installe, chacun prend conscience que le conflit sera long et affreusement meurtrier. 77 En première ligne, les soldats découvrent l'horreur et le dégoût de la vie dans les tranchées, les interminables marmitages d'artillerie, les attaques sous le feu des mitrailleuses et des barrages d'artillerie.

 

A suivre...

prochain post : "Thérèse est là..."

 

 

 

 

 

 

 

 

21/09/2014

L'Eglise et l'Islam (5)

Je vous propose la suite du texte d'Alain Besançon, extrait de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

158

Nicolas de Cues ou la recherche du point sublime

Dans les paysages montagnards, les guides touristiques signalent le point d'où le panorama se découvre dans sa plus grande ampleur et dans sa splendeur la plus vertigineuse : c'est le " point sublime ".

C'est celui qu'a recherché Nicolas de Cues. " A mon retour de Grèce, écrit-il à la fin de la Docte Ignorance, sur mer, et sans doute par un don du père des lumières, de qui vient tout don excellent, j'ai été amené à embrasser des choses incompréhensibles d'une façon incompréhensible dans la docte ignorance, en dépassant ce que les hommes peuvent savoir des vérités incorruptibles [...] Mais dans sa profondeur, tout l'effort de l'esprit humain doit se porter là, afin de s'élever à cette simplicité où coïncident les contradictoires. " Il a donc eu une intuition mystique dont il cherche à rendre compte rationnellement, en s'appuyant sur Proclus et la mystique néo-platonicienne. Un contemporain, maître en théologie et recteur de Heidelberg, Nicolas Wenck, accusa le Cusain de nier le principe de 159 contradiction posé par Aristote comme le principe régulateur de toute la philosophie (note de l'auteur : voir l'introduction et le commentaire de François Bertin à Trois traités sur la docte ignorance et la coïncidence des opposés, Paris, Ed. du Cerf 1991)

Par sa doctrine de la "coïncidence des opposés ", le Cusain, selon Wenck, se soustrait d'avance à la critique, puisque un argument ne peut être rejeté par un autre et qu'aucune déduction logique ne peut plus être  opposée validement à une affirmation quelconque. Si, porté au "maximum", le centre du cercle coïncide avec la circonférence, pourquoi tout ne coïnciderait pas avec Dieu en tant que maximum absolu auquel rien ne s'oppose ? Nicolas de Cues se défendit de cette accusation de panthéisme en distinguant le plan de la raison discursive d'avec la vision "supramentale" qui seule autorise une connaissance immédiate, synthétique et donne l'intuition de la coïncidence des opposés. Le centre et la circonférence ne coïncident pas dans la vision rationnelle, mais seulement à travers un "passage à la limite ", une " transsomption ", un transport mystique, quoique d'une mystique rationalisée. C'est pourquoi Nicolas invoque l'autorité du Pseudo-Denys et reproche à son adversaire " d'avoir craint d'entrer dans la ténèbre qui consiste dans l'admission des contradictoires".

Il faut avouer que nous sommes tout près du sublime kantien. Avec, toutefois, une différence essentielle : la raison n'est pas débordée et au sein de la "ténèbre", Nicolas transporte avec lui un savoir reçu. L'ignorance reste docte. Un peu de théologie affirmative subsiste (précairement, il est vrai) à côté de la théologie négative. Il continue de distinguer, au sein de la coïncidence des opposés, le divin de l'humain, les trois Personnes dans l'Un divin, les deux natures dans le Christ, la droite doctrine des hérésies. Il ne se laisse pas tout à fait enivrer par son symbolisme mathématique et passe la limite avec un bagage. Dans le sublime l'âme sait à l'avance que ce qu'elle intuitionne est hors de portée. Ce vide, ce rien final qui l'émeut, est paradoxalement plus orgueilleux que l'humble "presque rien" de la docte ignorance.

La " Paix de la foi " (De pace fidei) fut donc écrit l'année de la chute de Constantinople et en pleine offensive turque 160 dans les Balkans. Les chances d'une action concertée de l'Europe étaient minces et le Cusain prône une politique de simple résistance. Dans une lettre à Jean de Ségovie (1454), il écrit en effet : " Si nous choisissons d'attaquer par une invasion en armes, nous devons craindre, en usant de l'épée, de périr par l'épée. Ainsi donc, seule la défensive est sans péril pour le chrétien."

L'ouvrage commence par une vision. Le "voyant" (qui est Nicolas) comprend qu'on peut "facilement trouver un certain accord " entre les bons esprits de diverses religions et ainsi établir une " paix perpétuelle en matière de religion ". Il est transporté en un "haut lieu d'intellection". Un ange (plus exactement une "puissance") supplie le Roi du Ciel de montrer sa "face" de telle sorte que tous sachent  "qu'il n'est qu'une religion unique dans la diversité des rites". Les hommes désirent la vie éternelle, laquelle n'est autre que la vérité que cherche l'intellect, et cette vérité qui nourrit l'intellect c'est le Verbe. Le Verbe fait chair prend alors la parole et confirme : " Comme la vérité est une et qu'il n'y a pas de libre intelligence qui puisse manquer de la saisir, toute la diversité des religions sera ramenée à une seule foi orthodoxe." C'est donc par voie de déduction abstraite, de raisonnement théologique irréfutable que le Cusain pense forcer la conviction des hommes d'une autre foi. Il pense fonder rationnellement - en passant, selon les principes de la Docte Ignorance, par la considération de l'infini - la Trinité à partir de l'Un divin, l'Incarnation et tous les mystères jusqu'aux sacrements. A partir de l' infini divin, il croit à une identité fondamentale de toutes les religions qui n'ont qu'à être "expliquées", c'est-à-dire développées, pour révéler la "Ur-Religion" et les "Ur-Dogmen" sous-jacents. 

Le Roi du Ciel convoque à Jérusalem une sorte de concile où sont représentées toutes les nations et les religions de la terre. A savoir : un Grec (l'orthodoxie schismatique), un Italien, un Arabe (l'islam), un Indien (le polythéisme), un Chaldéen, un Juif, un Scythe, un Français, 161 un Persan (l'islam, derechef, sans qu'il soit fait mention de son chiisme éventuel ; la Perse ne devint officiellement chiite qu'en 1502), un Syrien, un Espagnol, un Turc, un Allemand, un Tartare (le paganisme dans sa plus grande simplicité), un Arménien (sans allusion au monophysisme), un Bohémien, un Anglais. Les premiers ont pour interlocuteur le Verbe lui-même qui les convainc de la Trinité dans l'Unité divine : les suivants sont entretenus par Pierre, sur la réalité de l'Incarnation, la divinité du Christ, l'union hypostatique des deux natures. Paul explique aux derniers la justification d'Abraham par la foi, l'authenticité des commandements, la valeur des sacrements.

La teneur et la validité de l'exposition théologique de Nicolas n'est pas dans mon sujet. En bref, l'argument part de la reconnaissance dans toutes les religions, soit explicitement, soit implicitement, de l'existence de Dieu, souverain et présent dans toute la diversité des cultes. Honorer Dieu, c'est honorer la cause première, la cause parfaite qui doit nécessairement être Une, Égale à elle-même et en parfait lien d'amour avec cet Égal. Puisque tous les hommes, consciemment ou non, posent Dieu, ils posent nécessairement l'Un, l’Égal et le Lien, autrement dit la Trinité sainte. L'homme qui est fini aspire à l'infini et dans Jésus Christ le fini et l'infini se rencontrent, l'humanité et la divinité sans confusion ni séparation. Par des raisonnements du même type, qui doivent beaucoup, selon Nicolas, à Richard de Saint-Victor, et sans doute tout autant à Proclus, on prouve, contre le Coran, mais d'accord avec Avicenne (du moins selon le Cusain), la nature spirituelle du Paradis, la supériorité de la foi sur les œuvres, la vraie signification du baptême et de l’Eucharistie. 

Bien que le propos de Nicolas vise une concordance cachée de toutes les religions avec le dogme chrétien, c'est, comme l'époque l'exige, l'islam qui se trouve au centre de la cible. C'est pourquoi, quand le "Verbe" déclare : " Vous êtes d'accord sur la religion du Dieu unique, que vous présupposez tous, du fait même que vous faites profession d'être des amis de la sagesse", cette confession initiale de l'Unicité divine recueille aussitôt l'approbation du musulman. Cette entrée de matière est faite pour lui.

D'autres titres recommandent l'islam à la considération du Cusain. En effet, le musulman confesse que Jésus est 162 la Sagesse, puisqu'il est le Verbe de Dieu. C'est en effet l'expression employée par le Coran. Toutefois, le musulman ne peut reconnaître que Dieu ait un fils, "car le fils serait un autre Dieu que le Père" et l'islam ne tolère pas que l'Unique ait des "associés". Il ne reconnaît pas non plus  la divinité de l'homme Jésus. Mais le fait que Jésus occupe parmi les prophètes un rang aussi éminent est compté à mérite. "Paul" souligne : " Tu as entendu, dit-il au Tartare, que non seulement les Chrétiens  mais les Arabes confessent que le Christ est le plus élevé de tous ceux qui furent ou qui seront en ce siècle ou dans l'autre, et qu'il est la face de toutes les nations." De même, si les musulmans nient que le Christ ait été "crucifié par les juifs", il semble que "ce soit par respect pour le Christ qu'ils parlent ainsi, car pour eux des hommes comme les juifs n'avaient aucun pouvoir sur le Christ". 

Le mode déductif de son exposé scolastique à partir de l'axiome du Dieu unique était le seul que Nicolas pouvait envisager dès l'instant  qu'il s'adressait à des musulmans qui ne reconnaissent pas l'autorité de la Bible. Cet exposé abstrait et strictement rationnel pouvait plaire, espérait-il, à des sages musulmans nourris de la meilleure philosophie comme celle d'Avicenne. Mais cela le condamne à abandonner le plan de l'histoire du Salut tel justement qu'il se compose et se contemple à travers les deux Testaments. Il se trouve ainsi prisonnier de l'anhistorisme musulman avec pour seule arme la philosophie, ou seulement sa philosophie particulière. Si irréprochable que soit sa théologie, il l'a vidée de toute substance, l'a désincarnée au point de la réduire à un système   et de perdre de vue l'abime qui sépare la conversion au Dieu vivant de l'adhésion à un schéma théologique. La "ténèbre" où celui-ci conduit risque de ressembler à la nuit dont parle Hegel, "où toutes les vaches sont grises".

Comme on pouvait s'y attendre, cette déviation du sens chrétien au contact de l'islam amène à une distanciation avec Israël. Que pour eux Jésus-Christ soit Verbe de Dieu, qu'il soit "ressuscité des morts" (ce qui est faux puisque l'islam affirme qu'il n'a pas été crucifié), "qu'il ait créé des oiseaux avec de la boue et fait beaucoup d'autres miracles" donne aux musulmans une proximité de la vraie doctrine dont les juifs sont plus éloignés. Le Persan dit : " Il sera plus difficile 163 d'amener les juifs que les autres à cette croyance puisqu'en ce qui concerne le Christ, ils n'admettent rien expressément". Et "saint Pierre" répond : "Ils ont dans leurs Livres saints tout ce qui concerne le Christ ; mais, suivant le sens littéral, ils ne veulent pas comprendre. Cette résistance des juifs n'empêchera pas l'accord. Car ils sont en petit nombre et ne pourront troubler par les armes le monde entier."

 

Nous avons cité trois témoins d'importance : un saint, un empereur, un cardinal de l’Église romaine. Le premier décrit sans chercher à convertir, mais plutôt à empêcher la conversion rapide des chrétiens de Syrie. Le deuxième et le troisième sont animés d'un espoir missionnaire. Manuel a affaire à un musulman en chair et en os : il doit se défendre et expliquer sa religion. Le Cusain propose une matrice de pensée logique, si indubitable qu'elle doit conduire, non pas exactement à la conversion, mais à la prise de conscience que sous toute religion et principalement sous l'islam gît la présupposition du dogme chrétien. Les deux derniers échouent et leur échec les conduit, tout comme saint Jean Damascène, à monologuer et à exposer apodictiquement la religion chrétienne. Or, si impeccable que soit cet exposé, il conduit à une sorte d'excentration du christianisme comme si, par l'effort pour se rapprocher et se faire comprendre de l'islam, il subissait une discrète et inconsciente déformation. Il faut donc nous demander pourquoi et tâcher de comprendre sinon l'islam, du moins ce qui, du point de vue chrétien et pour le christianisme, est en lui une source de malentendu.

 

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19/09/2014

L'Eglise et l'Islam (4)

Je vous propose la suite du texte d'Alain Besançon, extrait de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

155

Manuel II Paléologue ou les trois lois

L'empereur ayant dû s'avouer vassal du sultan, Manuel, son fils, fut contraint de passer deux hivers à Ancyre avec un corps expéditionnaire byzantin auprès de l'armée de Bajazet, en 1390 et 1391. Il eut au moins ce réconfort de loger chez un homme de savoir, très considéré dans son peuple, lettré, et qui voulut s'enquérir de la foi chrétienne. Ce sont donc des entretiens qui eurent bien lieu, que Manuel, devenu empereur, entreprit de consigner. Cet ouvrage est en grande partie inédit, mais Théodore Khoury a procuré une édition savante et commentée de la Controverse n° 7. Elle se déroule de la façon suivante :

Manuel commence : il s'agit d'établir un ordre de précellence entre les lois de Moïse, de Jésus, de Mahomet. La loi de Moïse a une origine divine, prouvée par les miracles qui ont accompagné et suivi sa promulgation. La loi de Mahomet est moins bonne. Par exemple , le djihad selon lequel les hommes ont le choix entre la conversion, la mort ou l'esclavage est manifestement contraire à la volonté divine qui ne se plaît pas dans le sang et qui veut amener les hommes à la foi par la persuasion et non par la violence. La loi de Mahomet ne vaut pas la loi de Moïse, laquelle est de beaucoup inférieure à la Loi du Christ.

A quoi le musulman répond que la Loi du Christ est en effet belle et bonne et meilleure que celle de Moïse. Mais elle est trop dure, trop lourde, trop élevée et donc impraticable par les hommes. C'est pécher par excès que de devoir aimer ses ennemis, rechercher la pauvreté, supporter la virginité, contraire à la raison et à notre nature d'êtres corporels. Dieu ne peut créer l'être humain mâle et femelle, lui avoir prescrit de se multiplier et promulguer une loi contraire propre à faire disparaître le genre humain. La Loi de Mahomet tient la voie moyenne entre les déficiences de la loi mosaïque et les excès de celle du Christ. Or le milieu, 156 la modération est synonyme de vertu. Donc si la Loi de Moïse est bonne, celle du Christ, meilleure, celle de Mahomet est tout en haut de l'édifice et le couronne.

A cela Manuel répond classiquement : il faut distinguer les préceptes imposés à tous les hommes et les conseils adressés aux plus parfaits. Les serviteurs sages et fidèles aux préceptes obtiendront leur récompense, qui est d'ailleurs de pure grâce. Les parfaits, par la pratique des conseils, aspirent à la filiation. Comment le musulman peut-il affirmer que les Lois de Moïse et du Christ sont d'origine divine donc bonnes, et en même temps, à cause de leurs déficiences, qu'elles sont mauvaises ? 

Comme le musulman observe qu'on n'est toujours pas au clair sur la précellence des trois Lois, l'empereur lui assène son argument fondamental : " Ta Loi s'oppose indubitablement à la nôtre et se rapproche de celle de Moïse." " Les articles de l'ancienne Loi que le Sauveur a pour ainsi dire abrogés en les transformant de fort épais et corporels en plus divins et en spirituels, Mahomet, lui, les a retenus." " Il est facile de constater qu'il fait donc revivre à sa guise les prescriptions de l'ancienne Loi qui avaient pour ainsi dire vieilli", comme l'abstention de consommer de la viande de porc, la permission d'épouser plusieurs femmes, de les répudier. Bref, "la Loi plus récente suit totalement la plus vieille". En outre, non seulement Mahomet a pillé la Loi de Moïse, mais il l'a corrompue, faisant comme les voleurs de chevaux qui tondent le poil, retouchent les oreilles et leur fabriquent un faux signalement. Mahomet a dérobé aux deux Lois qui l'ont précédé, les a liées ensemble et composé quelque chose de "bigarré et de désordonné". " Si le Sauveur, en ajoutant à l'Ancienne Loi, comme à une peinture, les couleurs qu'il fallait, lui a accordé la perfection, que diras-tu de celui qui essaye de les effacer et de gâter la beauté du tableau ?"

Manuel II a voulu manifestement un dialogue véritable et a saisi avec joie l'ouverture que lui proposait le sage musulman. Il espérait le convertir. Las ! c'est bientôt la désillusion. D'abord il ne peut employer l'argument scripturaire, puisque le musulman ne reconnaît pas la valeur des documents antérieurs au Coran. Ensuite celui-ci a foi dans la mission de Mahomet tandis que Manuel considère ouvertement le prophète comme un imposteur. Puisque  dans 157 cette controverse il s'agit de morale, les interlocuteurs ne peuvent s'entendre : l'islam ignore le péché originel. Le croyant musulman ne cherche pas à imiter la perfection divine, absolument hors d'atteinte. Mais puisque Dieu a condescendu à donner une Loi, la perfection consiste à l'imiter  formellement et exactement, à se réjouir des " facilitations de la religion " et de l'absence de rigueur accordée par cette Loi. La foi suffit à sauver et à faire entrer le croyant au paradis, lequel est l'idéal de la vie agréable telle qu'on peut l'imaginer ici-bas.

Si bien que le dialogue est un dialogue de sourds et se réduit finalement au monologue du Basileus. Manuel connaît les discours anti-musulmans de son grand-père Cantacuzène et le traité de Ricoldo da Monte Croce. Il expose la foi chrétienne conformément à la bonne orthodoxie. Sur l'Ancienne Loi, il ne s'écarte pas de l'enseignement paulinien : Moïse a légiféré pour un peuple qui avait besoin de la dure pédagogie de cette Loi. Le Christ n'est pas venu pour l'abolir mais pour l'accomplir. Il se garde donc de parler de cette Loi dans les termes méprisants qu'emploie le musulman.

Cependant il a accepté de poser le problème sur le terrain offert par le musulman. Il a cédé inconsciemment sur le point  que les trois Lois peuvent être disposées sur le même plan intemporel et synoptique. Il oblitère ainsi la continuité organique du christianisme avec Israël, qui passe moins par la notion de Loi que par la notion d'Alliance, le christianisme n'étant pas autre chose que l’extension aux Nations des privilèges et des bénédictions contenues  dans l'Alliance de Moïse, dont la première est d'ailleurs la Thora et dont "l'accomplissement" est apporté par le Messie issu de David qui scelle avec son peuple une "Nouvelle Alliance". L'islam ignore l'Alliance. Il n'y a donc que des Lois, apportés par Moïse qui est musulman, par Jésus qui est musulman [!!], lois déformées par la falsification des Écritures opérée par les juifs et les chrétiens, et rétablies dans leur perfection définitive et leur authenticité par Mahomet, le plus grand et le dernier prophète. Le musulman est habilité à comparer les trois Lois, à mesurer les avantages de chacune, à trouver plus douce et plus adaptée à la condition humaine la loi du Coran. Le chrétien, en le suivant sur ce terrain, ne peut faire qu'il ne fasse subir à sa foi une discrète 158 déformation. Cette déformation passe par le spiritualisme platonicien familier à Byzance : la loi juive est matérielle, la loi chrétienne spirituelle, ce qui porte toujours avec soi une nuance marcionite. Si bien que son argument le plus fort contre l'islam est qu'il revient à la Loi des juifs.

Cette impasse où s'est fourvoyé Manuel II n'a cessé depuis d'être fréquentée et particulièrement à l'époque moderne. On s'y engage chaque fois qu'on met sur le même plan juifs, chrétiens et musulmans. Alors la comparaison tourne au détriment des juifs et à l'avantage de l'islam, qui comme le christianisme est universel, qui honore Jésus et la Vierge, et dont certaines dispositions semblent en progrès littéral sur la Thora. Chaque fois que l'on prononce une formule comme " les trois monothéismes ", ou " les trois religions du Livre ", on fait en direction de l'islam un pas de plus, pas que Manuel s'était pourtant refusé de faire mais qui était dans la logique de son trébuchement initial.

 

A suivre....

prochain post : Nicolas de Cues ou la recherche du point sublime

 

 

 

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12/09/2014

L'Eglise et l'Islam (3)

Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

152 (suite)

Le second texte s'intitule "Controverse entre un musulman et un chrétien". Il ne s'agit pas d'une véritable controverse, mais d'un petit manuel à l'usage des chrétiens, leur permettant de répondre victorieusement à l'argumentation musulmane. Deux points sont principalement abordés, la question du libre arbitre et la question christologique. Les musulmans n'étaient pas au clair à l'époque (et, selon maints spécialistes, ne le sont toujours pas aujourd'hui) sur le rapport entre le déterminisme absolu et la liberté de l'homme, l'un et l'autre pouvant se référer au Coran. Jean met le doigt sur la contradiction entre la prédestination absolue et la justice divine : si l'homme n'est pas responsable , il n'est pas coupable et ne peut donc être puni : preuve que le Coran n'est pas un livre révélé [ne vient pas de Dieu, n'a aucune origine divine]

Pour le chrétien, continue le Damascène, les choses créées ont leur consistance et leur loi. Une fois l'homme créé, il engendre un autre homme conformément à sa nature. Pour le musulman, il n'y a pas de loi naturelle. A chaque instant de la croissance de l'homme, un acte créateur de Dieu est nécessaire, le même acte créateur qui a formé le premier homme. A la notion de loi naturelle, le musulman substitue celle d'une "habitude" de Dieu. Il a ainsi l'habitude de faire se lever le soleil. Le miracle, qui serait par exemple la nuit en plein jour, n'est qu'un simple "changement d'habitude" de la part de Dieu. La capacité de l'homme à procréer est pour le Damascène un fondement de la liberté de l'homme.

Le Christ est-il Dieu ? Le Coran appelle le Christ "Esprit et Verbe de Dieu". Alors de deux choses l'une : si le Verbe est créé, 153, Dieu, avant sa création, était-il sans Esprit et sans Verbe ? Si, au contraire, le Verbe est incréé, alors le Christ est Dieu. Le musulman désarçonné garde le silence. Un peu plus tard, il aurait répondu, car l'islam avait trouvé la parade, que le Verbe de Dieu n'est pas une personne, mais un livre éternel, le Coran. Mais Jean Damascène insiste déjà sur la distinction qu'il convient d'opérer dans les Écritures entre inspiration et révélation, et sur la nécessité d'interpréter  allégoriquement les anthropomorphismes qui s'y trouvent. Enfin, Jean répond aux contestations musulmanes du mode d'union de l'humain et du divin dans la personne du Christ, lesquelles prenaient appui sur les disputes intra-chrétiennes.

Il valait la peine de s'attarder un peu sur ce premier témoin qu'est le Damascène. Il fondait une tradition, qui fut suivie par la majorité des chrétiens curieux de l'islam : Pierre le Vénérable, Ricoldo da Monte Croche, et j'ajouterai Raymond Lulle dans son Livre du gentil et des trois sages. Le Damascène connaît l'islam et ne commet pas d'erreurs notables à ce sujet. Devant l'islam sommairement  exposé, il pose les affirmations du dogme chrétien. Il ne s'agit pas d'une véritable discussion, d'un "dialogue", dans lequel le chrétien s'ouvrirait à l'autre religion. Il se contente d'exposer apodictiquement la sienne, et de rejeter l'islam, non pas tant parce qu'il le juge "inférieur", mais parce qu'il n'est pas vrai et ne peut l'être puisqu'il ne reçoit pas les dogmes chrétiens fondamentaux. L'attitude du Damascène est franchement méprisante : il juge l'islam comme un tissu d'absurdités et écarte d'un revers de main vainqueur ses pitoyables arguments. La controverse se termine sur ces mots : "Le musulman fort surpris et déconcerté, n'ayant plus rien à répliquer au chrétien, se retira à court d'objections." Il se comporte comme un chrétien cultivé du XIXe siècle  devant la Révélation de Joseph Smith et les débuts des mormons. Raymond Lulle, lui, du moins au moment où il écrit son livre (1275), car il ne faut pas oublier qu'il mourut des pierres lancées sur lui par les musulmans, est plein de zèle missionnaire. Mais son livre subtil n'est pas autre chose que l'exposition de son système propre d'explication du christianisme. On n'y aperçoit pas la moindre "ouverture", bien qu'il décerne au docteur musulman, comme au docteur juif, un grand degré de 154 sagesse et que le ton soit d'un remarquable irénisme. Le ton seulement, car on doute que Lulle, si plein de son système et si intimement chrétien, soit entré même superficiellement dans l'esprit de l'islam. Son islam, il l'a rêvé à partir de sa foi chrétienne.

Dans le genre du rejet pur et simple, on peut citer la Somme contre les gentils (I,6) où saint Thomas d'Aquin résume, avec sa densité et sa clarté coutumières, la polémique anti-musulmane de son temps, peut-être de tous les temps : "Mahomet a séduit les peuples par ses promesses de voluptés charnelles au désir desquelles pousse la concupiscence de la chair. Lâchant la bride à la volupté, il a donné des commandements conformes à ses promesses, auxquels les hommes charnels peuvent obéir facilement. En fait de vérités, il n'en a avancé que de faciles à comprendre par n'importe quel esprit médiocrement ouvert. Par contre, il a entremêlé les vérités de son enseignement de beaucoup de fables et de doctrines les plus fausses. Il n'a pas apporté de preuves surnaturelles, les seules à témoigner comme il convient en faveur de l'inspiration divine, à savoir quand une œuvre visible qui ne peut être que l’œuvre de Dieu prouve que le docteur de vérité est invisiblement inspiré. Il a prétendu au contraire qu'il était envoyé dans la puissance des armes, preuves qui ne font point défaut aux brigands et aux tyrans. D'ailleurs, ceux qui dès le début crurent en lui ne furent point des sages instruits des sciences divines et humaines, mais des hommes sauvages, habitants des déserts, complètement ignorants de toute science de Dieu, dont le grand nombre l'aida, par la violence des armes, à imposer sa loi à d'autres peuples. Aucune prophétie divine ne témoigne en sa faveur : bien au contraire, il déforme les enseignements de l'Ancien et du Nouveau Testament  par des récits légendaires, comme c'est évident  pour qui étudie sa loi. Aussi bien, par une mesure pleine d'astuces, il interdit à ses disciples de lire les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament qui pourraient le convaincre de fausseté. C'est donc chose évidente que ceux qui ajoutent foi à sa parole croient à la légère."

 

A suivre...

 

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15/08/2014

Assomption de la Vierge Marie

Références scripturaires de la liturgie de ce jour :

Apocalypse 11, 19. 12,10  / 1 Corinthiens 15, 20-26

Évangile selon st Luc  chapitre 1 versets 39 à 56

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

Nous fêtons aujourd'hui Marie. L'Assomption est une des plus grandes fêtes de l’Église. Il est curieux qu'elle se situe en plein cœur de l'été alors qu'elle est au cœur de la résurrection du Christ. Car c'est bien ce mystère du Seigneur que nous avons aujourd'hui à affirmer et à proclamer.

Le monde est traversé par le mal, la souffrance, le péché et la mort. Toutes les misères et l'atrocité du monde pèsent tellement sur les hommes que beaucoup se demandent si Dieu existe vraiment. Oui, cette immense interrogation se pose au cœur du monde : Dieu, le Dieu de l’Évangile est-il vraiment là au milieu de nous ?

Marie est celle qui peut nous répondre. Il n'y a pas de créature qui ait senti le mal plus profondément qu'elle; Il n'y a pas de créature qui soit entrée dans la profondeur de la passion du Christ comme elle. Il n'y a personne qui ait mesuré  plus qu'elle l'ampleur de l'amour de Dieu. Est-il possible de parler de l'amour dans un monde où l'on tue, où les nations se battent comme jamais ? 

Je le crois de toutes mes forces. Je le crois parce que St Paul nous dit : " le Christ est ressuscité des morts pour être parmi les morts le premier ressuscité". Je le crois aussi parce qu'il y a Marie, celle qui a fait l'expérience des souffrances de son Fils jusqu'au bout de l'amour. On imagine trop souvent la vie de Marie comme une vie simple, sans souci, alors que c'est la vie la plus délicate, la plus complexe que le Seigneur a faite. Marie a compris du fond de son cœur ce qu'est " être abandonnée jusqu'au bout". Il ne faut pas voir la croix uniquement dans la gloire. Bien sûr, la gloire existe mais il faut la voir dans sa réalité la plus profonde, dans sa réalité, je dirai invraisemblable.

 

Que le Fils de Dieu ait voulu que sa mère soit au pied de la Croix, n'y-a-t-il pas là un scandale ? Que le Fils de Dieu ait voulu que sa mère  soit toute présente à son sacrifice, n'est-ce pas scandaleux ? Et pourtant, je crois profondément que là s'affirme l'amour de Dieu et la réponse d'une créature humaine à l'amour de Dieu. Marie a connu la joie  de la bénédiction. Vous l'avez entendu dans les paroles d’Élisabeth : " Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni ". Marie est bénie mais au prix de quelle croix, au prix de quels tourments, au prix de quelles souffrances ! Les merveilles du Seigneur traversent souvent des existences douloureuses, broyées, livrées à Dieu. L'amour de Dieu n'est pas quelque chose de tout simple. L'amour de Dieu dépasse à chaque instant les apparences et Marie a appris à découvrir, au-delà des apparences, la vérité de l'amour de son Fils. Toutes les apparences étaient contre Marie et pourtant, elle s'est tenue debout comme personne, debout au cœur de la vérité, debout au cœur de l'amour.

En cette fête de l'Assomption, Marie nous fait percevoir la splendeur de l'amour de Dieu qui pénètre tout. Il transforme tout, il élève les humbles, il les fait passer  de la mort à la vie. L'amour de Dieu s'étend d'âge en âge, nous dit Marie dans son Magnificat. Elle l'a vécu comme nul ne l'a vécu et comme elle, il nous faut passer au-delà de toutes les apparences pour rejoindre la puissance de l'amour de Dieu, sa créativité, son invention, son imagination, je dirais même, sa fantaisie. 

Tout est fait dans l'amour de Dieu, tout est travaillé par l'amour de Dieu, tout est transpercé par l'amour de Dieu. Nous avons à le découvrir mais il faut y mettre le prix. Il y a dans la vie de Marie une présence éclatante qui nous apparaît grâce à Élisabeth : "Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur". Il y a ce "heureuse celle...". Marie est heureuse jusqu'au cœur de la croix. Pourtant, avec son Fils, elle a connu la division des cœurs comme personne et son cœur en a été transpercé. Le rôle de Marie dans l’Église est de nous faire entrer dans cet amour triomphant. Si elle est entrée dans le ciel, si elle est auprès de son Fils, c'est parce qu'elle a été toute proche de la Passion. 

Passion et résurrection ne font qu'un en Marie. Pour elle, la Passion lui ouvre tout grand le chemin de l'Assomption, le chemin de la Gloire, de ce corps illuminé par l'Esprit, transformé par l' Esprit. " Le puissant fit pour moi des merveilles ", dit Marie. Elle n'a cessé de le dire tout au long de sa vie, mais nous avons à la prier pour pouvoir tenir nous aussi, à notre tour, car tenir dans la joie, tenir dans la paix, tenir dans l'amour est plus compliqué que beaucoup l'imaginent, à commencer par nous-mêmes.

Nous ne sommes pas là pour fêter Marie comme n'importe quelle femme. Nous sommes là pour fêter Marie, Mère de Dieu, glorifiée dans le ciel. Croyez-vous vraiment que Marie est ressuscitée avec son corps comme son Fils ? Croyez-vous que nous sommes promis à la même résurrection ? Si non, notre présence ici ne signifie rien. Croire à l'amour ; aimer jusqu'au bout comme Jésus Christ a aimé : tel a été le mystère de Marie, tel est notre mystère. Le mystère de la glorification du corps de Marie est l'accomplissement de la participation à la Passion de son Fils. C'est la Passion qui éclate, qui éclate de joie dans ce monde enténébré, dans ce monde qui a refusé la présence du Christ, dans ce monde  où le Christ ne se reconnaît pas. " Les siens ne l'ont pas accueilli " (Jn 1,11) Et pourtant, c'est dans ce monde que le Christ proclame ce qu'il est. Nous aussi, nous avons à le proclamer comme étant le christ de gloire, d'amour, de vérité mais à travers l'angoisse, à travers la mort.

Demandons au Seigneur, dans cette Eucharistie, d'être entraînés dans ce mouvement d'amour. Nous croyons à la vie éternelle qui ne passera pas, à la vie pour toujours. Réfléchissez-vous quelques fois à cette vie qui attend chacun d'entre vous, qui nous attend tous, cette vie qui sera une vie dans la chair, mais dans une chair transfigurée et illuminée par l'Esprit Saint ? Pour vous, la vie chrétienne est-ce bien cela ? Êtes-vous capables de tout quitter, de tout lâcher pour cela ? Je vous le demande, comme un pauvre qui est comme vous et qui demande d'être fidèle à l'amour du Seigneur. Marie a été fidèle et sa joie a éclaté. Aujourd'hui, l’Église est éclatante de joie parce que Marie a été glorifiée. 

Demandons au Seigneur de nous laisser prendre par cette glorification. Que la joie de Dieu éclate en nous avec sa paix ! Oui, que le joie de Dieu pénètre votre cœur et vous emporte là où est Marie ! Nous pouvons le faire beaucoup plus simplement que nous le pensons. Il suffit de prier le Rosaire, il suffit de dire des " Je vous salue Marie..." qui paraissent si simples et qui pourtant sont si profonds parce qu'ils engagent tout l'être. Demandons à Marie de prier comme elle a prié, humblement, pauvrement, mais avec la puissance de l'Esprit et nous verrons que dans notre vie, le Seigneur fera des merveilles, des merveilles d'amour dans la croix. Amen !      

 

 

10/08/2014

Année A - 19e dimanche du temps ordinaire

Références scripturaires de la liturgie de ce dimanche :

1 Roi 19, 9 et 11-13   / Romains 9, 1-5

Évangile selon st Matthieu chapitre 14 versets 22 à 33

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

191

L’Église nous donne à méditer aujourd'hui trois textes merveilleux de l'ancien et du nouveau testament. Ils sont au cœur de nos vies parce qu'ils nous touchent au plus profond de nous-mêmes ; ils touchent à ce qu'il y a de plus secret en nous.

Arrêtons-nous d'abord au texte de St Matthieu. La barque des disciples est battue par les flots.

" Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés.

Ils disaient :

- C'est un fantôme !

Et la peur leur fit pousser des cris.

Mais aussitôt Jésus leur parla :

- Confiance ! C'est moi ; n'ayez pas peur !

Le Christ leur dit : " Confiance ! C'est moi - Je Suis - n'ayez pas peur". Le Seigneur s'adresse ainsi à nous lorsque nous sommes désemparés ou lorsque le Seigneur lui-même, pour nous faire progresser, nous désarçonne. Le Seigneur nous appelle toujours à la confiance. Il faut alors se rappeler tout le mystère de l'Exode où Dieu dit à Moïse son Nom : "Je Suis". C'est en nous donnant son Nom que Dieu a révélé son propre mystère. Nous sommes donc situés dans cette confiance en Dieu, vraiment Dieu, dans le seul qui puisse dire : "Je Suis". C'est sur Lui que nous devons nous appuyer au plus fort de la tempête : "Confiance ! C'est moi, je Suis ! " Je suis là pour vous aider, pour vous faire sortir de vos ténèbres, de vos tempêtes, de tout ce qui vous entrave.

Il y a quelque chose de plus merveilleux à découvrir. Pierre est tenté d'aller vers Jésus : " Seigneur, si c'est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l'eau". Pierre veut un signe 192 mais il n'entend que Jésus lui dire : "Viens !". "Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant qu'il y avait du vent, il eut peur ; et comme il commençait à s'enfoncer, il cria : Seigneur, sauve-moi ! " Pierre a vraiment cru dans le mystère du Seigneur.

Toute l'histoire d'Israël se joue là, tout le dessein  de Dieu pour son peuple se trouve condensé ici. Pierre a l'audace de marcher sur les eaux et le Seigneur répond à son attente. Mais Pierre a peur et le Christ n'a qu'un mot pour qualifier cette peur : " Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?" Il suffisait  en effet que Pierre comprît que dans "c'est moi", c'était tout le mystère de Dieu qui se dévoilait, c' était la présence même de Dieu qui était là, se manifestait et l'appelait. C'est le résumé de notre propre mystère. Dès que les ténèbres nous environnent et que la tempête est là, nous oublions que nous avons demandé au Seigneur de marcher sur les eaux et comme nous ne le regardons pas, nous sombrons. Fort heureusement, le Seigneur est toujours là, Il nous répond et nous sauve. Ici, dans l’Évangile, Jésus étendit la main et saisit Pierre.  Jésus prend notre main à nous aussi et il nous sauve.

C'est aussi le mystère de Dieu qui se révèle dans le premier livre des Rois à travers l'histoire d’Élie arrivé au Sinaï. Élie s'apprête  à voir Dieu. Mais Dieu n'est pas dans l'ouragan. Dieu n'est pas dans les montagnes qui se fendent, Dieu n'est pas dans le tremblement de terre, Dieu n'est pas dans le fracas du tonnerre,  dans le bruit. Dieu est dans le murmure de la brise légère ou plutôt - et le texte veut dire cela - Dieu est dans le murmure au plus profond du cœur. Élie a découvert " Je Suis". Comme Moïse, Élie connaît le Seigneur. "Je Suis" est dans ce cœur qui s'ouvre au mystère de Dieu qui se dévoile à lui.

Paul découvre le même mystère. Il est juif et voit ses frères de race s'éloigner du message du Seigneur. Il a dans son cœur une douleur incessante. C'est la douleur de "Je Suis" 193. Il voit son peuple qui ne répond pas aux appels du Seigneur. Nous sentons l'appel étonnant du Seigneur dans la vie de Paul. Il accepterait d'être maudit, séparé du Christ pour sauver ses frères. "Je Suis" est le mystère de l'Alliance, le mystère du dévoilement de Dieu. C'est aussi le mystère de l'ouverture de notre cœur pour nous livrer à la place de nos frères. Cela n'est possible que dans la toute-puissance de Dieu qui nous fait marcher sur les eaux.

Nous savons bien quelles difficultés nous rencontrons pour suivre le Christ. Nous savons trop bien que la tempête est là, que la barque qui représente l’Église est ballotée par les flots. Nous le savons. Parfois, nous en prenons conscience avec terreur. Pourtant, nous savons que lorsque la tempête en est à son point culminant, la seule chose essentielle à faire est de nous répéter la parole du Seigneur : "Confiance ! Je suis ! N'ayez pas peur !" Nous découvrirons alors la présence de Dieu dans le murmure de notre cœur, présence invincible, présence qui triomphe de tout parce qu'elle est celle de l'amour, de l'amour déjà vainqueur. Le Seigneur ne nous présente pas un monde dans lequel  il n'y aurait ni vagues, ni tempêtes ; il nous présente un monde réel dans lequel notre foi en lui doit triompher. Il faut croire que le Seigneur est vraiment au cœur du mystère de son Père et que nous avons à le suivre sur le chemin qu'il nous indique. Ces trois textes se répondent les uns les autres : Moïse et Élie, le Christ et Paul.  C'est le même mouvement, c'est le même enveloppement de gloire et de sainteté.

Nous sommes enveloppés dans la gloire et dans la sainteté de Dieu. Nous avons à nous laisser prendre par cette gloire et cette sainteté qui nous entraîneront là où nous devons aller sans savoir où. Nous n'avons qu'à dire : " Seigneur, sauve-moi !" et le Seigneur vient nous sauver.

 

Demandons au Seigneur d'étendre sa main sur nous, comme il le fit sur son peuple à l' Exode, demandons-lui de nous saisir, et si nous doutons, d'entendre profondément la 194 parole du Seigneur : " Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?"

Nous n'avons qu'une chose à dire : " Seigneur, nous croyons en toi. Tu es le vainqueur du monde, tu es celui qui a triomphé de tout, tu es celui qui marche sur les eaux, celui qui triomphe du mal à tout jamais et qui nous fera triompher même de la mort. Amen !

 

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08/08/2014

L'Eglise et l'Islam (2)

Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

149

Je distinguerai trois approches types, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas d'autres, soit intermédiaires, soit combinant deux ou trois de ces approches. La première, celle du refus pur et simple de l'Islam, ou plus précisément du constat d'incompatibilité théologique, est exemplifiée par saint Jean Damascène qui écrit en territoire syrien tout récemment occupé par les armées du Prophète La deuxième, que j'appellerai celle des "trois lois" est illustrée excellemment par Manuel II Paléologue, prince porphyrogénète puis empereur, pendant un temps semi-otage des Ottomans, à la fin du XIVe siècle. Pour la troisième, que j'appellerai " la recherche du point sublime", je ferai appel à Nicolas de Cues, qui écrit l'année même de la chute de Constantinople, en 1453. Ces trois "voies" me paraissent les plus importantes et se prolongent jusqu'à l'époque moderne.

A ma connaissance, cet effort d'intelligence  d'une religion autre ne se retrouve pas symétriquement du côté musulman. Il y a un fond de curiosité "hérodotienne" propre à l'Europe.  L'Islam s'est imposé assertoriquement le plus souvent (mais pas toujours : par exemple en Indonésie, le plus grand pays musulman) par la pression militaire, fiscale, sociale. Je ne vois pas qu'il se soit donné la peine de "penser" le christianisme. On peut plaider qu'il n'en a pas été si différemment de l'expansion chrétienne. Cependant quelques chrétiens ont voulu s'enquérir, das un but de 150 conversion ou simplement de savoir désintéressé, de l'autre foi. C'est d'eux que je voudrais parler.

1ère approche : saint Jean Damascène ou l'incompatibilité

Dix ans après la victoire définitive de l'empereur byzantin Héraclius sur l'Empire perse, après une guerre de  cent ans qui avait ruiné les deux empires, la Syrie tomba aux mains d'un conquérant nouveau, Omar, successeur de Mahomet (636).

A cette date, l’Église chrétienne de la région était partagée en trois factions. La première gardait l'orthodoxie de Byzance, c'est-à-dire qu'elle avait reconnu la définition chalcédonienne du problème christologique et qu'elle avait également rejeté le monothélisme proposé par l'empereur. Cette église "melkite" est de langue et de culture grecques. La deuxième, qui se veut l’héritière de l'école d'Alexandrie, a été condamnée à Chalcédoine sous le nom de "monophysite". Sévèrement réprimée, elle a reconstitué sa hiérarchie et, sous le nom de jacobite, elle domine dans les tribus arabes du nord de la Syrie. Elle fit bon accueil au conquérant et plus tard son patriarche pourra s'écrier : "Le Dieu des vengeances nous délivra par les Ismaélites du joug des Romains" (i.e des Byzantins). Elle se diffuse en langue syriaque chez les Arabes du désert de Syrie et ordonne à leur intention des prêtres nomades illettrés. La troisième, qui se réclame de l'école d'Antioche, condamnée à Éphèse sous le nom de "nestorienne", s'est réfugiée en Perse et se répand  depuis le Bas-Irak jusqu'au centre de l'Arabie. Ainsi, au moment où s'installent le vainqueur, les chrétiens sont divisés en trois Églises qui se haïssent, se méprisent et entre lesquelles se répartissent les Arabes christianisés. 

151

Subjugués, les chrétiens bénéficient avec les juifs du statut que saint Sophrone a négocié pour eux lors de la prise de Jérusalem. Dhimmis, ils gardent leur vie et leurs biens, moyennant un certain nombre de discriminations civiles et fiscales. La hiérarchie melkite s'enfuit en territoire byzantin. Les deux autres Églises, particulièrement  les tribus arabes christianisées, furent plus accommodantes, parce  qu'elles eurent tendance à regarder l'islam comme une nouvelle variante du christianisme, une de plus. De leur côté, les conquérants n'avaient pas encore de politique et de doctrine religieuses fermes. A Damas, ils découvrirent une technique de réflexion théologique dont ils n'avaient pas l'idée à Médine ou à La Mecque. Dans quelle mesure la prédestination s'accorde-t-elle avec le libre arbitre ? La parole de Dieu, consignée dans le Coran, est-elle créée ou incréée ? Sur la dispute chrétienne se greffe ainsi le Kalam, c'est-à-dire la "science religieuse" musulmane. 

Jean Mansour, dit Damascène, naquit dans une famille de hauts fonctionnaires de l'administration fiscale byzantine. De culture grecque,  fort attachée à l'orthodoxie chalcédonienne, sa famille avait cependant joué un rôle important lors de la reddition de Damas. Cela explique que le grand-père de Jean fut promu responsable de l'administration fiscale de tout l'Empire arabe, et que son père lui succéda dans cet office. Jean, lui, fut chargé de collecter les impôts dus par les chrétiens dans la province de Damas. La situation de ces derniers empira rapidement. Ils furent peu à peu chassés de l'administration, ce qui entraîna la  conversion de beaucoup. En 723, Yazid II interdit les images. Jean, renonçant aux honneurs, prit le chemin du monastère Saint-Sabas où il mourut en 754. 

Le Damascène n'a écrit sur l'islam qu'une vingtaine de pages. Mais elles sont précieuses parce qu'il est un témoin de la première heure et que, ayant servi le nouveau pouvoir, il l'a vu de près. 

Son premier texte constitue un chapitre de son Livre des hérésies, et l'islam figure comme "l'hérésie 100". Cela suggère que le Damascène considère l'islam au même titre  que le monophysisme, le messalianisme, ou le nestorianisme, comme intérieur à la religion chrétienne. En fait, on sent une hésitation, car il l'appelle en même temps la " religion des ismaélites" 152, ce qui suppose une extériorité. Sa description est purement sarcastique. Mahomet est un "faux prophète" qui égare les peuples et annonce l'Antéchrist. Il a lu "par hasard" la Bible et il écrit sous l'influence d'un "moine arien". Les  doctrines de Mahomet sont risibles. Son Jésus n'est pas mort sur la croix et il  a dénoncé la Trinité. Sa révélation est  "sans témoins" et de plus il l'a reçue dans son sommeil. Il mutile Dieu en lui déniant le Fils et l'Esprit. Les prescriptions coraniques concernant la femme sont honteuses, comme l'est l'histoire de Zaynab, cette femme que Mahomet a ôtée à Zayd, l'un de ses compagnons. L'histoire de la "chamelle de Dieu" est ridicule. Finalement Jean renonce à décrire toutes ces absurdités.   

A suivre...

 

 

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L'EIIL et la Waffen-SS

Les hordes Jihadistes et son calife auto-proclamé se comportent comme des barbares. Ce qui se passe en Irak et en Syrie est un immense Oradour. Les  sbires de l’État Islamique en Irak et au Levant rivalisent en horreur avec les atrocités commises il y a 70 ans par la Panzerdivision Das Reich de la Waffen-SS.

Et tant pis si les historiens trouvent ce rapprochement factice. 

 

O.B

 

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02/08/2014

Année A - 18e dimanche du temps ordinaire

 Références scripturaires de la liturgie de ce dimanche 

Isaïe 55, 1-3  / Romains 8, 35-39

Évangile selon st Matthieu chapitre 14 versets 13 à 21

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

"Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l'écart. Les foules l'apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de pitié."

Cette douce pitié est merveilleuse dans l'évangile. Elle n'est pas, comme trop d'hommes l'imaginent, une pitié qui se déverse sur l'autre en raison de sa supériorité. Cette pitié, au contraire, nous met sur le même plan, elle nous met au cœur de l'amour de Dieu et nous l'offre. La pitié de Dieu n'est pas une condescendance qui nous détruirait, qui nous empêcherait d'être nous-mêmes, ou qui nous empêcherait  de devenir ce que nous devons devenir. La pitié de Dieu au cœur de notre vie est l'appel de Dieu donnant tout ce qu'il est, tout ce qu'il a et voulant toujours se donner davantage, toujours plus gratuitement. La pitié de Dieu n'a pas une note d'apitoiement . C'est un amour qui va jusqu'au bout un amour qui veut partager la misère et la détresse pour mieux nous en faire sortir. C'est bien dans cette perspective qu'a lieu la multiplication des pains. 

"Tous mangèrent à satiété." La scène est une préfiguration de l'institution de l'Eucharistie. Matthieu emploie les termes que Jésus emploiera et note les gestes que Jésus fera. Les disciples ne comprennent pas ce que Jésus veut faire. Ils lui disent : " Nous n'avons là que cinq pains et deux poissons". Jésus dit : "Apportez-les moi ici." Puis, ordonnant à la foule de s'asseoir sur l'herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction : il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule". Jésus fait preuve ici d'une pitié pleine d'amour qui veut se jeter aux pieds de ses frères et les sauver. 

Cette pitié veut donner la vie de Dieu gratuitement. Vous avez entendu Isaïe nous dire : " Même si vous n'avez pas d'argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer". Dieu donne son amour gratuitement, il se révèle gratuitement et il ne demande qu'à se révéler à nous tout entier. "Prêtez l'oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez". Le Seigneur nous rassasie de cette nourriture qu'il est lui-même. " Je ferai avec vous une alliance perpétuelle, qui confirmera ma bienveillance envers David." Cette alliance nous nourrit jusqu'au plus profond de nous-mêmes, comble nos besoins et nous appelle à entrer toujours plus dans le mystère de Dieu. Jésus a soif, soif de notre soif, soif que nous soyons ouverts à la réalité du mystère qu'il annonce. En effet, ce mystère de la multiplication des pains est le mystère de la croix et de la résurrection. Il vient  se donner pour toujours, se donner pour nourrir le monde, se donner pour nous ouvrir à son amour et qu'ainsi nous vivions de son propre amour. 

C'est une joie ineffable qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer, une joie qui est capable de triompher de tout comme Paul nous le crie : " Qui pourra nous séparer de l'amour du Christ ? La détresse ? l'angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le supplice ? Non, car en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. j'en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l'avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur."

Aujourd'hui, l’Église nous appelle à nous nourrir de la Parole du Seigneur qui transforme, de cette Parole que le Seigneur nous donne, jour après jour, et qui est vraie nourriture. Nous allons recevoir l'Eucharistie dont la multiplication des pains n'est qu'une figure. Celle-ci se transforme en don véritable dont nous avons à vivre et dont nous avons à être les témoins. Le Seigneur nous demande d'aimer comme il a aimé, d'avoir pitié de nous-mêmes et d'avoir pitié de nos frères, dans une compréhension infinie, dans une compréhension qui nous fait nous mettre à genoux aux pieds de nos frères, comme le Christ s'est mis aux pieds de ses disciples : " Jésus, sachant que son heure  était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde les aima jusqu'à la fin. Au cours d'un repas... Jésus se lève de table, dépose ses vêtements et, prenant un linge, il s'en ceignit...il commença à laver les pieds de ses disciples " (Jn 13,1-5). Le lavement des pieds évoque l'Eucharistie dont nous vivons.

Demandons au Seigneur de découvrir que nous recevons l'Esprit Saint dans l'Eucharistie. Car l'Esprit Saint nous transforme et fait que nous avons en nous la certitude de la victoire finale. Nous croyons que l'amour de Dieu triomphera de tout, il n'y a rien de comparable à cela. C'est la révélation de l'amour de Dieu : l’Évangile n'est que cela. L'amour qui s'abaisse jusqu'à l'extrême et se met à la dernière place, peut tout. Il peut nous demander de le suivre sur ce chemin pour l'aimer véritablement et aimer de cet amour même nos frères.

Demandons au Seigneur d'être enveloppés par son amour et de dire un oui profond à l'amour de Dieu qui triomphe de tout, même de ce qui le contredit apparemment. Le Seigneur est l'amour, il fait de nous des grands vainqueurs dans le Christ. Notre victoire c'est notre foi nous est-il dit dans la première épître de St Jean. C'est aussi ce que nous dit aujourd'hui St Paul : nous sommes les grands vainqueurs dans le Christ. Amen !

 

16:02 Publié dans Année liturgique A, M-J Le Guillou | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

29/07/2014

Commentaire du Notre Père (3)

Extrait du livre : "Toi, notre Père" P. Thomas DEHAU (1870-1956) - Ed Saint Paul 1992

 

21

Que ton règne vienne

 

Nous avons vu que la première chose à désirer et à demander est la sanctification du Nom de Dieu ; le ciel, disions-nous, n'est pas autre chose qu'un immense  instrument vivant de la louange divine. Nous avons essayé d'écouter cette musique qui berce pour ainsi dire au sein de l'éternité la vie de la Trinité bienheureuse, puis nous avons écouté le cri qui domine sur notre pauvre terre : le blasphème. Toute la question est de chercher l'une de ces quelques âmes, de ces quelques paillettes d'or, qui quêtent des louanges pour Dieu, car Dieu a besoin de louanges.  Dieu est esprit, il a besoin d'être adoré en esprit et en vérité.

Dieu est esprit, sans doute, mais il s'est fait homme. Il lui a plu d'ouvrir les trésors de sa miséricorde. Après le mystère du Nom trois fois saint, voilà 22 le mystère de l'Incarnation, voilà Dieu se faisant chair pour venir habiter parmi nous. Or, Dieu ne vient pas pour être inactif: il vient pour régner. Le Royaume de Dieu vient à nous. Le désir qui doit brûler le cœur des chrétiens  est celui-ci : " Père, que votre règne arrive." Voilà deux mille ans depuis l'Incarnation, et tout est toujours à refaire; c'est notre prière suivie de notre action qui doit ressaisir ce Royaume de Dieu qui, à chaque instant, menace ruine. Nous sommes ici dans la bataille.

Il faut que Jésus règne ; c'est une vérité de bons sens. Si Dieu est venu en ce monde, s'il reste dans ce monde, il faut qu'il y soit Roi ; il faut qu'il règne même dans cette chair, qu'il a prise par amour pour nous en cette merveilleuse Humanité ornée par l'Esprit de Dieu de toutes les splendeurs humaines possibles : les splendeurs de l'intelligence, de la volonté, de la beauté, toutes les perfections humaines se trouvent en leur plénitude  dans le Christ Jésus. Il est du plus élémentaire bon sens, et de toute justice, de mettre à notre tête celui qui est infiniment au-dessus de nous par les dons de la nature  et de la grâce. Celui qui est incomparablement au-dessus des autres doit de toute évidence les dominer. Jésus, étant Dieu, et étant cet homme que nous venons de dire, doit régner.

23 En face de cette volonté profonde des choses, se dresse une autre volonté, une autre clameur, celle que Jésus dénonçait dans la parabole rapportée par saint Luc : " Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous".  (Lc 19,14) Et quand les Juifs, devant Pilate leur présentant Jésus et proclamant sa royauté , protesteront : "Nous n'avons d'autre roi que César" (Jn 19,15), ils ne feront que répéter la même affirmation. Voilà la réponse, non seulement des Juifs, mais par eux, de l'humanité tout entière. C'est la volonté libre  de l'homme se dressant contre la volonté des choses, et écartant la royauté de Jésus. Notre volonté, même à nous autres chrétiens, n'est pas complètement conquise. Il y a, dans les recoins de notre volonté, dans nos passions, dans notre amour-propre, une infinité de voix plus ou moins distinctes qui répètent : nous ne voulons pas qu'Il règne sur nous. 

Nous ne voulons pas de "celui-ci ", tel qu'il est. Ah ! s'il consentait à écarter un peu sa Croix, à ne pas étaler comme il le fait le mystère de sa douleur, enfin, à être un peu autrement, nous l'admettrions. Les Juifs auraient acclamé le Messie annoncé par les Prophètes  s'il s'était présenté à eux dans sa gloire et sa puissance. Mais tout en Jésus allait contre cette idée qu'ils se faisaient du Sauveur d'Israël.

24 Ne nous faisons pas d'illusions, il en est de même pour nous. Nous voudrions bien écarter tel ou tel détail de Jésus par rapport à nous. Tel qu'il est, nous n'en voulons pas ; nous en avons peur, parce que nous savons que son règne c'est la sainteté, c'est la pureté absolue, c'est l'humilité. A nous de l'accepter tel qu'il est, il n'y a pas à la changer ; c'est tout ou rien.

Voilà donc le conflit profond qui explique tous les autres : cette sorte de heurt  entre la volonté de choses qui impose la royauté de Jésus, et la volonté des hommes qui la refuse. Qu'est-ce qui va sortir de ce conflit ? C'est l' Ecce homo, " voici votre Roi ", couronné, et couronné d'épines par nos propres  mains. Tel est le mystère qu'il faut chercher à bien pénétrer. Toute volonté humaine coopère à la royauté de ce Roi couronné d'épines. C'est la seule couronne qui lui convienne. Vous savez que, lorsque les Juifs le poursuivaient pour lui en proposer une autre, il se cachait et allait passer ses nuits dans la solitude de l'oraison. La couronne d'épines était la seule  qui lui permit de se présenter à nous tel que Dieu le voulait. 

Le rôle des volontés mauvaises est de continuer à tresser des épines sur le front de Notre-Seigneur ; c'est de renouveler sans cesse ce côté douloureux de la royauté divine afin que, pour ce nouvel Adam, 25 s'accomplisse la parole de malédiction : cette misérable terre lui germera sans cesse des épines (cf. Gn 3,18). Voilà ce que fait  toute volonté qui ne veut pas que Jésus  règne sur elle. Elle écarte la couronne d'or et met à sa place la couronne d'épines ; et puisque cette royauté du Fils de Dieu doit être douloureuse, les volontés mauvaises ne font que promouvoir à leur façon la royauté du Christ.

Pour nous, dans la mesure où nous voulons bien nous soumettre à la royauté du Christ, nous disons : " Que votre règne arrive en moi et par moi ; que je sois le sujet de ce règne, et l'instrument de ce règne."

D'abord : " Que votre règne arrive en moi". Je sais ce que me coûtera l'établissement de ce royaume. Si je veux que le sceptre de mon amour-propre passe entre vos mains divines, je sais qu'il me faudra capituler ; je sais qu'entre la royauté de mon amour-propre et la vôtre, ô Jésus, il n'y a aucun pacte possible; il faut que la Croix vous suive jusqu'au bout. J'abdique entre vos mains, Seigneur, et je recueille  les paroles jaillissant de votre Cœur meurtri, ces paroles qui transformeront ma vie. Ne nous y trompons pas, voilà le sens que doit avoir cette demande.

26 Il est une ambition pour nous, chrétiens, plus sublime encore que de voir arriver le règne de Dieu en nous, c'est de le voir arriver par nous, de hâter en quelque sorte l'avènement de ce règne. Être l'instrument du règne de Dieu, c'est régner soi-même , c'est la seule vraie façon de régner sur cette pauvre terre. Dans la mesure où vous vous ferez esclaves  de cette royauté divine, dans cette mesure-là vous serez des rois vous-mêmes. Je suis le fils de Celle qui a dit : " Je suis la servante du Seigneur " et n'a plus été qu'un fiat vivant. Il faut laisser l'action de Dieu s'emparer de nous. Voyez l'instrument de l'artiste; il n'est plus rien entre ses mains ; c'est l'âme même de l'artiste qui peut alors chanter par lui. Il s'agit de renoncer à nous, mais pour  qu'une vie infiniment plus vivante, pour qu'une activité  infiniment plus active passe par nous. Dans la vie des saints, à chaque page un nouveau fait nous montre qu'ils ne s'appartiennent plus ; ils ont laissé venir à eux la toute-puissance-divine qui les manie, s'empare d'eux et agit par eux. La seule ambition à notre taille, à nous chrétiens, c'est que le royaume de Dieu arrive en nous et arrive par nous. 

"Dans cette humanité divisé en deux camps - le camp du bien et le camp du mal - je veux porter votre étendard, Seigneur ! " Mais il faut savoir où nous nous engageons  : si nous voulons être les premiers, il s'agit d'être les derniers; si nous voulons la gloire, il s'agit d'être couverts de blessures ; si nous voulons 27 vivre plus que personne, il s'agit de mourir plus que personne. C'est la loi de toute bataille. Nous nous avançons devant Dieu, et nous nous livrons au Père qui est dans les cieux, pour que cette effroyable volonté, qui se dressait contre la sienne, capitule.

"Seigneur, nous nous remettons entre vos mains pour être l'arme de vos grandes victoires, non seulement  en nous, mais aussi par nous, à force d'humilité  et de renoncement". C'est notre seule raison de vivre, de souffrir et de mourir. 

 

03:02 Publié dans Pierre-Thomas Dehau o.p | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

27/07/2014

Année A - 17e dimanche du temps ordinaire

Références scripturaires de la liturgie de ce dimanche 

1 Rois 3, 5. 7-12    Rm 8,28-30

Evangile selon st Matthieu chapitre 13 versets 44 à 52 (Mt 13, 44-52)

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

 

Nous sommes dépassés par la phrase de St Paul soulignant un paradoxe inouï : " tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu ".

"Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". C'est une folie d'affirmer cela dans le monde d'aujourd'hui, monde d'atrocités, de guerres et de souffrances, de malheurs et d'agonie. Pourtant St Paul exprime ici la réalité la plus profonde qui soit. Nous le savons, "tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". Tout, absolument tout.

Il faut le réaliser dans nos vies par-delà toutes les apparences, par-delà tout ce qui peut sembler contraire à cette affirmation. Qu'est-ce que veut dire cette réalité fondamentale ? Le Seigneur nous aime et nous guide sur son chemin. Il nous enveloppe dans le dessein de son amour pour que nous soyons à l'image de son Fils des enfants du Père céleste qui est dans les cieux.

" Tout concourt..." Je voudrais insister sur ce petit mot " tout " car il se retrouve dans la parabole que nous rapporte St Matthieu, en particulier celle de la perle fine : " Le royaume des cieux est  comparable à un négociant  qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu'il possède et il achète la perle ". Le royaume des cieux est comparable  à une perle. Il faut trouver la perle et il faut tout vendre pour  l'obtenir. Il y a dans cette parabole quelque chose  d'extrêmement  étonnant : la perle est si chère qu'il faut tout vendre pour elle. Pour égaler la valeur de cette perle, il faut tout donner, il faut tout livrer. De plus, pour découvrir cette perle, il faut être un fin connaisseur. Il est très difficile de distinguer les perles les unes des autres : on peut payer très cher pour n'avoir que du "toc" et penser qu'on a obtenu une chose extraordinaire. En réalité il faut avoir confiance dans le marchand : celui-ci nous demande de tout lâcher.

Le Seigneur nous demande d'avoir le cœur assez ouvert pour nous laisser prendre  par le Seigneur et l'entendre nous dire : " tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". Cette affirmation transforme nos cœurs et les place dans la vérité , dans la plénitude qu'est la perle, c'est-à-dire Jésus Christ.

Pourquoi, finalement cette perle vaut elle tout ? C'est parce qu'elle est donnée dans la croix et la résurrection de Jésus Christ. C'est là qu'est le "tout". " "Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu " : cette parole est manifestée dans sa vérité dans la croix du Christ, dans le don total que Jésus Christ fait de lui-même aux hommes, don qui va jusqu'au bout. Celui qui trouve la perle doit accepter du fond du cœur la croix et la résurrection de Jésus  et accepter de tout vendre  pour vivre avec le Christ. St Paul, dans l'épître aux Philippiens (ch.3), dit qu'il a tout quitté pour gagner le Christ et un peu plus tard, St Ignace  d'Antioche n'aura qu'une parole à la bouche : "Saisir le Christ". Voilà ce qu'est notre vie chrétienne.

En effet, notre vie n'a de sens que dans le don total que nous faisons de nous-mêmes au Seigneur, ce don qui fait que nous nous perdons nous-mêmes pour gagner le Christ. La seule chose qui compte dans notre vie, c'est la perle, c'est-à-dire la croix et la résurrection de Jésus Christ, ou, si vous préférez, le mystère du royaume ou bien encore le mystère de Dieu.

Nous croyons que "tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". Je voudrais  que cette affirmation solennelle soit comme un chant  dans votre cœur. Toutes les apparences  sont contraires. La mort est toujours là, les souffrances de toutes sortes sont toujours là, cependant  il y a quelque chose de radicalement changé dans le monde : ce sont les cieux nouveaux et les cœurs nouveaux que le Seigneur est en train de créer. Il nous faut découvrir cette présence de Dieu à nulle autre pareille. "Ceux qu'il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu'il a justifiés, il leur a donné la gloire".

Demandons au Seigneur de nous laisser prendre par ce don car trouver le royaume de Dieu, c'est se donner  jusqu'au tréfonds de soi-même et s'ouvrir à la vérité de Dieu. Le trésor est la chose la plus cachée, au fond de notre  cœur, qu'il nous faut découvrir. Et la perle est cette  parole d'une valeur infinie, à nulle autre comparable, qui nous donne d'avoir tout, le tout de Dieu  dans le tout de l'homme. C'est cela le mystère de Dieu. Il nous veut tout entiers parce qu'il se donne tout entier, parce qu'il n'est que don.

Le mystère de Dieu est un mystère  de don, de vérité, d'amour. Toutes les paraboles n'ont pas d'autre but que de manifester  que tout est organisé dans le monde  pour que nous découvrions  cette plénitude de l'amour. Je voudrais que cette messe soit un cri pour demander au Seigneur cette plénitude de don qui nous transforme, qui fait  de nous des êtres à la recherche de la vérité pour eux-mêmes et pour les hommes leurs frères. Le Seigneur  nous demande d'être libres, dans la sagesse qui nous fait tout regarder dans la lumière de Dieu.

Demandons au Seigneur de tout perdre pour qu'il se donne à nous et que nous nous donnions à Lui. Alors notre vie aura son sens, son véritable sens, celui qui est le seul vrai, le seul véritable. Amen ! 

11:44 Publié dans Année liturgique A, M-J Le Guillou | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : homélie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

22/07/2014

L'Eglise et l'Islam (01)

Je vous propose les réflexions d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche). A titre de rappel ce site n'est pas là pour que je vous livre ma réflexion personnelle, mais pour éclairer votre réflexion et la mienne à la lumière du travail de personnes qualifiées en théologie, en exégèse, en histoire etc...c'est peut-être la marque propre de "Traversées christiques", à savoir mettre en valeur le travail (de l'ombre) de personnes compétentes qui ont quelque chose à nous dire. Merci à eux.

 

145

Bien que cela aille de soi, il est peut-être utile de déclarer une fois pour toutes qu'il n'est pas dans mes intentions de porter sur l'Islam le moindre jugement de valeur. Une religion qui s'est étendue sur une vaste portion de la terre, dont les adeptes sont en train de devenir plus nombreux que les chrétiens (toutes confessions réunies) ; une civilisation cohérente ; un art imposant : tout cela échappe évidemment au jugement global. 

En s'étendant, l'islam au cours des âges a recouvert de vastes territoires peuplés de chrétiens. Ceux-ci se sont convertis ou bien ont bénéficié d'un statut juridiquement défini, celui de dhimmi. Il en est résulté que sous domination musulmane, le nombre de chrétiens a constamment diminué, soit que les conversions fussent faciles et rapides, soit que le statut de dhimmi enkystât les noyaux chrétiens de plus en plus réduits par l'émigration, la pression sociale et le prosélytisme. Du côté chrétien, la situation a été longtemps symétrique et le rapport des forces  a quelquefois conduit à l'élimination de l'islam, ainsi en Espagne ou à Malte.  La reconquête  des Balkans, l'expansion des empires russes, français, anglais, hollandais ont mis de vastes populations musulmanes sous le joug d’États plus ou moins sécularisés, mais de tradition chrétienne, encore que fort diverse, et considérés comme chrétiens par les musulmans. Sous cette domination, qui a duré souvent plus d'un siècle, les populations 146 musulmanes ne sont pas devenues chrétiennes et les femmes ne se sont mariées qu'avec des musulmans. Il n'y a eu ni conversion ni mixité.

Depuis un demi-siècle, trois faits ont modifié la situation. L'islam ne subit plus nulle part la domination européenne. L'élimination progressive des minorités européennes (tenues par les musulmans pour chrétiennes) est en cours d'achèvement. Au Moyen-Orient, les observateurs prévoient l'extinction des vieilles chrétientés locales (maronites, coptes, arméniennes, syriaques...) et des villes , immémorialement bariolées, Istanbul, Alexandrie, n'abritent plus de chrétiens européens en nombre significatif. Enfin des millions de musulmans se sont installés en Europe occidentale. En France, on évalue leur nombre entre trois et cinq millions. Le chiffre n'est pas facile à établir, parce que notre République  étant fondée sur des principes laïques, l'administration n'est pas autorisée à procéder (comme cela est pourtant possible aux États-Unis et en  Allemagne, également laïques) à un recensement religieux. En France, d'autres motifs s'y opposent. Bornons-nous  à constater le fait : on ne peut discriminer sous peine d'être accusé de "racisme" entre les différents immigrants, tous désignés comme "étrangers" bien que dans son ensemble la population française de souche sache très bien que parmi ces derniers il y en a de plus étrangers que d'autres et qu'entre un Maghrébin et un Portugais, le premier est senti comme moins proche du seul fait qu'il soit musulman. Le tabou du "racisme" est d'autant plus périlleux qu'il ne s'agit pas de race mais de religion que notre laïcisme de principe nous empêche de prendre  en compte. Ainsi, ledit tabou risque de faire naître ce racisme qu'il est supposé conjurer. Laissons ici ces généralités historiques  qu'il n'est pas dans mon intention de détailler. Mon but est simplement de rechercher quelles ont été les attitudes des chrétiens en tant que tels vers l'Islam.

Depuis quatorze siècles  qu'ils vivent à son contact, dominés ou dominants, les chrétiens l'ont en général senti comme aussi étrangers à eux que s'ils étaient séparés par des mers. La curiosité réciproque a été faible. On déplore cette ignorance  mutuelle, qui pourtant s'est établie presque dès le début  avec la force d'une séparation constitutionnelle, plus forte que celle qui séparait les chrétiens du paganisme 147 gréco-romain, alors que les deux communautés, chrétiennes et musulmane, faisaient profession d'adorer le même Dieu. Aujourd'hui, il semble en aller tout différemment. Il y a quelques années, l'archevêque de Marseille , rapporte t-on,  envisageait sérieusement   de donner aux musulmans de sa ville, pour en faire une mosquée, l'église basse de Notre-Dame-de-la-Garde. Entrons dans une librairie catholique : nous y voyons des livres aux titres éloquents : J'ai rencontré l'Islam ; Deux fidélités, une espérance ; L'islam, découverte et rencontre ;   etc. Nous examinerons plus loin cette littérature. Elle fournit sur l'Islam des informations précieuses  ; elle affiche aussi une attitude de bienveillance, de révérence, d'irénisme et de bénignité qui va quelquefois jusqu'à donner le soupçon d'un œcuménisme " sans  frontière", comme on dit, facile, et, à l'occasion , fallacieux.

Il vaut donc la peine de regarder en arrière, jusque dans les débuts de la "disputation" chrétienne avec l'islam. Ensuite nous jetterons un coup d’œil sur la disputation contemporaine.

 

 A suivre...

15:16 Publié dans ACTUALITES, Alain Besançon | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

18/07/2014

"Des malheurs vont fondre sur la France"

Extrait de " Apparitions de la Vierge reconnues par l’Église"  Ed St Jude 2011

 

Paris - rue du Bac. Couvent des Filles de la Charité. 18 juillet 1830, 23h30.

Sœur Catherine Labouré, Fille de la Charité, 24 ans,  est réveillée par un enfant qui lui dit :

 - Ma sœur, tout le monde dort bien ; venez à la chapelle ; la Sainte Vierge vous attend.

Croyant rêver, Catherine se lève, s'habille et suit l'enfant. Arrivée à la chapelle, elle entend bientôt le froufrou d'une robe de soie. La Sainte Vierge est là, resplendissante. N'écoutant que son cœur, la sœur se précipite aux pieds de Marie et pose familièrement les mains sur ses genoux.

" En ce moment, écrit-elle, je sentis l'émotion la plus douce de ma vie, et il me serait impossible de l'exprimer. La Sainte Vierge m'expliqua comment je devais me conduire dans les peines, et, me montrant de la main gauche le pied de l'autel, elle me dit de venir me jeter là et d'y répandre mon cœur, ajoutant  que je recevrais là toutes les consolations dont j’aurais besoin. "

- Mon enfant, dit Marie, je veux vous charger d'une mission. Vous y souffrirez bien des peines, mais vous surmonterez à la pensée que c'est pour la gloire du Bon Dieu. Vous serez contredite, mais vous aurez la grâce, ne craignez point. Dites tout ce qui se passe en vous, avec simplicité et confiance. Vous verrez certaines choses ; vous serez inspirée dans vos oraisons, rendez-en compte à celui qui est chargé de votre âme. Mon enfant, les temps sont très mauvais ; des malheurs vont fondre sur la France ; le trône sera renversé, le monde entier sera bouleversé par des malheurs de toutes sortes. Mais venez au pied de cet autel : là les grâces seront répandues sur toutes les personnes qui les demanderont, sur les grands et les petits. Un moment viendra où le danger sera grand ; on croira tout perdu. Je serai avec vous, ayez confiance ; vous reconnaîtrez ma visite, la protection de Dieu et celle de saint Vincent de Paul sur les deux communautés. Ayez confiance, ne vous découragez pas, je serai avec vous. (...)

 

"Je ne saurais dire,  ajoute Catherine, combien de temps je suis restée auprès de la Sainte Vierge ; tout ce que je sais, c'est qu'après m'avoir parlé longtemps, elle s'en est allée, disparaissant comme une ombre qui s'évanouit."

Catherine Labouré est ensuite reconduite à son lit par l'enfant, en fait son "ange gardien".

 

14/07/2014

Commentaire du Notre Père (2)

Extrait du livre : "Toi, notre Père" P. Thomas DEHAU (1870-1956) - Ed Saint Paul 1992

 

15

Que ton Nom soit sanctifié

 

Nous l'avons vu, le Pater  nous enseigne non seulement ce que nous devons demander, mais ce que nous devons désirer. Quels sont les objets que nous devons mettre dans nos désirs avant les autres ? Ceci est très pratique, car, n'étant pas assez spirituels, il nous arrive de ne pas mettre Dieu avant tout. Or, c'est Dieu même que nous devons demander premièrement.

Il semble que demander son pain soit bien permis à un mendiant. Et pourtant, Jésus nous apprend ici à demander bien d'autres choses avant notre pain. Nous avons toujours tendance à désirer qu'il s'agisse d'abord de nous, alors que, comme le disait sainte Jeanne d'Arc, il faut qu'il s'agisse d'abord de Dieu : " Messire Dieu premier servi."

Avant de demander notre pain, c'est le pain de Dieu qu'il faut demander ; le pain de Dieu, c'est son 16 règne, c'est sa volonté. Il faut demander ce pain éternel. Une âme ardente désire surtout le règne de Dieu.

Cette première demande regarde Dieu en lui-même. Il y est question de la gloire essentielle de Dieu. Souvenons-nous que toute activité, même au service de Dieu, doit passer après cette chose, la plus importante de toutes, qui est la sanctification du Nom de Dieu.

Vous me direz : le Nom de Dieu est infiniment sanctifié ; il y a le ciel, le ciel que le prêtre entrouvre au commencement du Canon [c'est la Prière eucharistique] qui se termine par le Pater ; le prêtre passe la revue des hiérarchies angéliques, des chœurs des bienheureux, des saints, c'est une lyre merveilleuse, une harpe sans fin. Tous sanctifient le Nom du Seigneur ; de tous ces saints monte une louange immaculée ; toutes ces voix sont autant de flammes d'amour, elles célèbrent la grandeur de Dieu dans une "allégresse sociale", socia exultatione. Le prophète Isaïe a entendu les Séraphins crier les uns aux autres la sainteté de ce nom, Sanctus, sanctus, sanctus (Is 6,3); et ils se voilaient la face et les pieds de leurs ailes ; ils s'abîmaient dans une humilité sans bornes devant la gloire de leur Dieu.

17 Mais ce ne sont pas seulement les anges qui rendent gloire ainsi ; l'homme qui, par sa nature, est inférieur à l'ange, peut s'élever par la sainteté au-dessus des hiérarchies angéliques. Voyez la Très Sainte Vierge ! tous les concerts angéliques n'égalent pas le Magnificat de la Mère de Dieu.

Voilà donc la musique qu'a Dieu à sa disposition : c'est une louange qui correspond adéquatement à la gloire de son Nom.

Après avoir essayé d’entrouvrir le voile qui nous cache ces merveilles, si nous redescendons vers notre petite planète, écoutez ce cri de l'humanité, ce cri qui monte des abîmes ; c'est le contrepied absolu de ce que nous venons d'entendre. Qu'est-ce que les hommes se crient entre eux ? Certes, il y a divers cris ; mais je fais la moyenne, et je dis : ce que les abîmes de l'humanité crient, c'est le blasphème. Un petit nombre de voix chantent la gloire de Dieu ; elles la chantent mal en comparaison du chœur des anges et des saints. Mais tant d'hommes crient le blasphème ; ce qui résout toutes les cacophonies, c'est le blasphème, quelle que soit la manière dont il se décore ou se barbouille : blasphème élégant, littéraire, artistique, blasphème grossier, fangeux ; c'est toujours lui, et tout le blasphème volontaire, si Dieu n'écoutait que sa colère et sa justice, mériterait l'anéantissement du monde.

18 Ce qui importe pour nous c'est de ramasser ce Nom divin pour lui rendre un peu de cet honneur infini que lui dérobe follement l'humanité. Il faut que, sur notre pauvre terre, il y ait un hosanna qui monte aussi haut que possible des abîmes non plus du mal, mais de l'humilité. L'abîme du mal est un abîme qui se voile d'orgueil, tandis que l'abîme d'humilité s'épanouit. Humilité des saints, humilité de la Très Sainte Vierge, de Notre-Seigneur lui-même, c'est de cet abîme-là que monte la réponse au cri de blasphème universel. Sans la sonorité de cet abîme, la louange n'aurait ni élan ni écho.

Que faut-il donc demander avant tout à ce Dieu qui est notre Père ? " Seigneur ! qu'il y ait dans notre pauvre humanité quelques voix très pures qui vous fassent oublier la voix du blasphème. Seigneur ! qu'il y ait des âmes contemplatives qui soient votre louange du jour et de la nuit ; qu'il y ait des prédicateurs qui annoncent la sainteté de votre Nom ; qu'eux aussi soient saints." Le prédicateur est l'homme des foules, mais il faut qu'en même temps il reste l'homme de la solitude, pour apporter aux foules le parfum du désert. Il faut prier, afin que le Seigneur trouve des adorateurs en esprit et en vérité, des prédicateurs de l'esprit et de la vérité.

Le Père cherche des adorateurs qui l'adorent en 19 esprit et en vérité. Ce Dieu, qui a à sa disposition les instruments d'harmonie ineffable que nous venons de dire, cherche cependant ; il y a des êtres que Dieu recherche. 

Dieu cherche t-il des intelligences, des volontés ? Certes, nous en aurions besoin à l'heure actuelle ; mais non, ce que Dieu cherche, ce sont des âmes qui l'adorent en esprit et en vérité. C'est ce que dit notre Seigneur à la Samaritaine après lui avoir révélé le don de Dieu. Toutes les fois que Dieu guérit et convertit une âme, c'est pour l'amener devant les mêmes horizons, c'est pour lui faire comprendre que l'essentiel est de procurer à Dieu la gloire de son Nom, de faciliter la victoire de son Nom.

Il faut ajouter ici que, dans cette première demande du Pater, nous prions pour que le Nom de Dieu soit sanctifié, sans excepter tout ce qui porte le reflet de ce Nom.

D'abord l’Église : notre Mère la sainte Église, et nos églises, les temples. Nous devons avoir un respect infini pour nos églises, selon la parole de Jacob : " Ce lieu est terrible, car c'est ici la maison de Dieu 20 et la porte du ciel". Il est un autre temple : nous-mêmes, car, nous dit saint Paul, l' esprit de Dieu habite en nous (1 Co 3,16) Nous devons avoir un très grand respect pour nous-mêmes ; respect pour notre corps : notre corps est le ciboire définitif. Vous savez que l'Eucharistie a été instituée pour nous, et que toute hostie consacrée est destinée à nourrir un corps humain. Respect pour notre âme qui est l'image du Seigneur et qui peut, qui doit être le réceptacle de la sainteté. Aucune âme, même celle du plus grand pécheur, du plus grand criminel, n'a le droit de désespérer de la sainteté.

Voilà donc, mes frères, tout ce que nous devons demander quand nous demandons la sanctification du Nom de Dieu. Plus que jamais nous avons besoin de prier. Les contemplatifs ne prient pas assez dans leur cloître, et nous surtout, ne prions pas assez.  

11:42 Publié dans Pierre-Thomas Dehau o.p | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : notre-père, sanstification du nom | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

28/06/2014

Commentaire du Notre Père (1)

Extrait du livre : "Toi, notre Père" Thomas DEHAU - Ed Saint Paul 1992

 

 

Notre Père, qui es aux cieux

 

9 Dieu est le Père de toute créature, et c'est pourquoi il y a en tout être un mouvement et un appel vers l'Etre infini. Toute créature qui possède une voix en fait hommage à Dieu. Cependant, si Dieu est Père de toute créature, il est, de façon plus excellente encore, le Père des esprits, le Père des créatures faites à son image et  ressemblance. Nous sommes, nous autres hommes, des esprits, mais engagés dans la matière. Au fond de nos intelligences et de nos volontés, nous avons aussi un mouvement spécial qui nous porte vers Dieu. Mais ce mouvement est libre, car Dieu, en nous créant, nous a fait don de sa liberté. Ceci explique pourquoi, dans l'humanité, l'hommage des intelligences et des libertés à Dieu n'est pas universel. 

Dieu est notre Père d'une façon plus excellente encore. Nos vies, tant qu'elles restent purement naturelles 10, ne sont pas des copies de la vie intime, de la vie interne de Dieu ; cette vie d'amour et de lumière qu'est celle de la Très Sainte Trinité, n'est pas reproduite en nous par cela seul que nous sommes des esprits, car nous sommes des esprits créés et nous n'avons aucun droit à la vie surnaturelle. 

Il faut que naisse et se développe en nous une vie nouvelle : la vie de la grâce ; alors, nous devenons les fils de Dieu. Cette vie de la grâce est une participation à la vie même de Dieu et nous ne pouvons la posséder que par une aumône. La grâce est ce qui peut être donnée de plus grand à une créature, mais nous ne pouvons la posséder qu'à titre de pur don. Elle provoque donc en nous, d'un côté une fierté, une noblesse - et jamais l'expression "noblesse oblige" n'a trouvé mieux sa place -, un élan plein d'allégresse et d'enthousiasme ; et, de l'autre côté, elle nous situe dans une attitude d'humilité profonde. Il nous faut sans cesse tendre la main et tendre nos cœurs. 

La grâce est une aumône ; il y a un art de mendier. Mendier à une créature est un acte humiliant, mais quand il s'agit de tendre la main, ou plutôt le cœur à Dieu, cette mendicité devient sublime. Saint Jacques nous avertit que si nous ne recevons pas, c'est que nous ne savons pas demander (cf Jc 4,3). Dieu ne nous 11 donnera que si nous savons prendre devant lui l'attitude de la créature. 

Ces vérités sont tellement au-dessus de nous que, si Notre-Seigneur ne nous prend pas la main, nous ne pourrons pas nous débrouiller dans le chaos de difficultés qui nous entourent. Les Apôtres sentaient bien que la lumière était là, mais ils voyaient surtout une nuée ; c'est pourquoi ils s'adressent au divin Maître : " Seigneur, apprends-nous à prier" (Lc 11,1), "nous savons bien, Seigneur, qu'une prière qui ne serait pas fabriquée par Vous, la Personne du Verbe, ne vaudrait pas grand'chose". Il faut répéter sans cesse cette parole des Apôtres. Plus une âme avance, plus elle sent s'allumer en elle le besoin de la prière, le désir de l'oraison la plus ardente, la plus continue possible. Plus une âme s'accoutume aux choses de la prière, plus elle éprouve la nécessité de s'aboucher directement avec le Docteur et le Maître : "apprends-nous à prier". 

Quelle a été la réponse à cette humble demande ? Le cadeau que Notre-Seigneur nous a fait du Pater. Cette prière divine règle non seulement l'ordre de la demande (ordo petendi), mais aussi l'ordre du désir 12 (ordo appetendi) ; non seulement elle rectifie notre pétition, mais notre "appétition". J'emploie à dessein ces termes scolastiques, si savoureux et si expressifs. Il nous suffirait de bien comprendre ce que Jésus nous enseigne dans le Pater pour que l'ordre de nos désirs soit mis en place. "Vous prierez ainsi" (Mt 6,9) ; en répétant les paroles de cette prière, nous harmonisons tout l'ordre de nos désirs et de nos volontés. 

Faisons quelques remarques sur le nom du Père ; il est celui que nous donnons le plus volontiers à Dieu. Le prêtre, pendant la sainte Messe, l'emploie lorsque le Corps de Notre-Seigneur est à quelques centimètres de son cœur. Nous ne craignons pas de le faire, et de le faire souvent, malgré l'énormité de cette audace : nous osons dire (audemus dicere). Il est vrai que, dans l'Ancien Testament, nous trouvons des textes qui témoignent déjà d'une familiarité très grande avec le Père des cieux. Et tel peuple païen pourrait aussi nous en fournir quelques exemples ; ne citons que le peuple japonais. Mais cette familiarité, cette liberté de langage avec Dieu, cette attitude déjà filiale, quelle est-elle, en comparaison de celle que nous demande Jésus lorsqu'il veut faire de chacun de nous un tout petit enfant dans le Royaume du Père ?

13 "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur" (Dt 6,5), ordonne la Loi de Moïse ; ceci place déjà la Loi ancienne à une singulière hauteur. Moïse dit encore : " Honore ton père et ta mère". Rapprochés l'un de l'autre, ces deux commandements nous paraissent presque étranges. Il nous eût semblé plus normal de dire : " Honore Dieu", et " Aime ton père et ta mère." Dieu, d'ailleurs, par son prophète Malachie, réclame pour lui-même " l'honneur qui lui appartient" ainsi que "la crainte qui lui est due". C'est que Dieu veut de nous l'une et l'autre attitude. Malgré la distance immense que nous croyons voir entre le premier et le quatrième commandement   dans la Loi mosaïque, déjà ceux-ci s'attirent l'un l'autre. Dans le Nouveau Testament, ils se fondent davantage encore en un seul. Afin d'aimer Dieu comme un père, prenons pour point de départ l'affection que la nature a déjà mise au fond de nos cœurs envers nos parents ; et de même honorons nos pères et nos mères comme Dieu lui-même ; mais il faut que toutes les influences terrestres deviennent diaphanes pour laisser passer la grâce divine.

Pour saint François d'Assise, le monde entier devenait une famille ; c'était la charité et l'amour 14 infini que le saint retrouvait partout ; c'est pourquoi il enveloppait chaque créature d'une telle tendresse. Ce que signifie le mot "notre", dans le "Notre Père", c'est le monde entier quand nous le mettons sous la paternité de Dieu. Le ciel lui-même n'est pas trop grand pour le couvrir. Quand il s'agit de la paternité humaine, deux êtres sont nécessaires pour en remplir le rôle. Quant à la paternité spirituelle, ce programme de tendresse qui dépasse les possibilités humaines ne dépasse pas les possibilités divines : Dieu est en même temps père et mère. La maternité de Marie ne peut être qu'une participation de la maternité de Dieu. Ceci est tellement vrai que, pour désigner les attentions maternelles de Dieu envers nous, nous employons un vocable féminin : la Providence. Il nous est dit dans l’Évangile : "Chacun de vos cheveux est compté". Les attentions d'une mère vont dans cette direction, mais, certes, elles ne vont pas jusque-là. Nous retrouvons encore le quatrième commandement : ce Père et cette Mère qui est Dieu, honore-les, afin de vivre longuement.

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30/05/2014

Les enfants de Sara-la-Kâli (11)

Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

"La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

 

Dix jours aux Saintes... : au bout de la route

 

Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

 

Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

 

166

On n'écoute pas assez les cantiques. Il faut pourtant bien, pour que la foule ait tant de cœur à les reprendre inlassablement, que leurs grâces naïves expriment quelque chose de l'âme d'un peuple. Ceux que chantent les gitans lors de la veillée du 23 mai ont un leitmotiv, et c'est la route. Non pas la " route enchantée " de Charles Trenet, mais celle où les pauvres cheminent entre les maisons des riches, celle où les fils de paysans rejettent dédaigneusement les fils de nomades, celle de la souffrance et de l'humiliation quotidiennes. La route, patrie de ceux qui demeurent, que nous le sachions ou non, le tiers-monde parmi nous.

Ils disent, les cantiques gitans, que quand les nomades sont relégués sur les décharges communales, le Christ campe avec eux sur les immondices. Que, quand le " gadjo " lance ses chiens contre une pauvre gitane venue proposer à sa porte quelque mercerie dérisoire, le Christ est avec elle et saigne de leurs morsures. Que, aussi, lorsqu'une humble joie, un sourire amical, un air de guitare vient leur réchauffer l'âme et le cœur d'éternels voyageurs, le Christ - ils n'en doutent pas - est encore là pour sourire et chanter avec eux. 

Le voyage, c'est toute leur vie et toute leur histoire, aussi loin que peut remonter la mémoire d'un peuple qui n'a pas appris l'écriture et qui n'eut jamais d'archives. Nulle population au monde n'a connu une aussi interminable migration.

Depuis cinq siècles et demi qu'ils parcourent nos pays de vieille chrétienté, leur histoire est celle d'un long martyre. Le mot " racisme " n'était pas encore inventé que la méfiance et la haine s’exerçaient cruellement à l'égard de " l'autre ", celui qui était inexplicablement différent, corps étranger, épine et problème. Les civilisations n'ont jamais toléré que l'on vive en leur sein autrement que suivant leurs normes. "Comment peut-on être Gitan ?" Et malheur à celui par qui ce scandale arrive.  

La Suisse, l'Italie, les Pays scandinaves, la Hollande décrètent leur bannissement. Le roi très chrétien Philippe V d'Espagne ordonne d'abattre sans sommation tout Gitan trouvé errant dans le royaume. Quand on ne les massacre pas, on les condamne à avoir 167 les oreilles coupées ou, comme Louis XIV, à ramer aux galères à perpétuité. En Valachie-Moldavie, on les réduit à l'esclavage et, comme du bétail, ils porteront le joug jusqu'à la fin du XVIIe siècle. En Roumanie, des boyards leur font mettre des crocs de fer autour du cou. Un règlement de 1835 fixe encore le prix auquel ils seront mis aux enchères publiques. On ne les affranchira qu'en 1865, il y a à peine un siècle... Il y a, parmi les Gitans en pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, des hommes et des femmes dont le grand-père était encore esclave.

Le " despotisme éclairé ", puis le romantisme, tempèrent ces rigueurs mais au prix de nouvelles souffrances. On interdit aux Gitans l'usage de leur langue et de leurs activités traditionnelles, y compris la musique et la danse ; on enlève leurs enfants pour leur donner, aux frais de l’État, une éducation " décente "; on continue, avec ou sans textes juridiques à l'appui, à les traiter en parias. 

Ces pages douloureuses semblaient définitivement tournées quand, au premier tiers du XXe siècle, le nazisme déferla sur l'Europe. Le monde entier sait que six millions de Juifs ont péri dans les camps d'extermination allemands. Mais qui se souvient que les tsiganes subirent le même sort atroce ? Ce peuple analphabète n'a pas publié le récit de sa lente agonie. Aucun monument ne rappelle la mémoire de ses martyrs. Et pourtant ...

Himmler décide, dès décembre 1938, l'anéantissement des Tsiganes (...). A partir de 1942, on les entasse à Auschwitz où plus de vingt mille vont périr dans les chambres à gaz. On estime à deux cent mille le nombre des " Fils du Vent " exterminés dans les  camps de concentration. 

Aux camps de la mort s'ajoutèrent les massacres. Trois ou quatre mille Tsiganes furent abattus dans les forêts de Pologne orientale où ils avaient cherché refuge. Les adultes furent fusillés, les enfants eurent la tête fracassée contre le tronc des arbres. En Serbie, ils servirent d'otages : pour un Allemand abattu par les partisans on exécutait cent Tsiganes. 168 Une commission d'enquête instituée - après la Seconde guerre mondiale - par le gouvernement yougoslave établit que, dans la seule Croatie, vingt-huit mille Tsiganes étaient tombés victimes des " Oustachis " d'Ante Pavelich. Cette tragédie, venant après tant d'autres, les Gitans ne l'ont pas oubliée. Pour certains, elle demeure marquée dans leur chair, où est gravée la lettre infamante : Z (Zigeuner) et le chiffre matricule du déporté.

Quand en septembre 1965, les Gitans venus de toute l'Europe reçurent près de Rome la visite du pape Paul VI, chaque délégation eut à cœur d'offrir au Saint-Père un cadeau symbolique. Celui des Tsiganes allemands ne fut ni un tableau, ni une roulotte finement ciselée, ni une statut, mais un ostensoir fait de fils de fer barbelé.

Il faut savoir cela pour comprendre tout le sens d'un rassemblement comme celui des Saintes-Maries-de-la-Mer, havre de paix, refuge de grâce, instant de trêve toujours aimé et toujours menacé au carrefour des routes sans but et sans fin, jalonnées de plus de larmes que de rires, de plus de rejets que de fraternel accueil. Ce n'est pas formule de style. Le tires des Gitans de France sont encore totalement nomades. Un autre tiers tiennent la route sept ou huit mois par an, pour se tapir l'hiver dans quelque coin et repartir aux beaux jours. Et combien des autres, tristes hôtes des bidonvilles ou sédentaires malgré eux, gardent la nostalgie de l'époque où ils étaient, eux aussi des "Gens du Voyage"...

Le nomadisme leur donne certes des défauts, dont le moindre n'est pas 169 une instabilité chronique; mais aussi d'immenses qualités, qui sont celles des peuples errants. Ils ont le respect des anciens, toujours écoutés avec déférence, et nous méprisent d'oser abandonner nos vieux parents en les plaçant dans des maisons de retraite. Ils gardent jalousement la vertu de leurs filles, en dépit de toutes les promiscuités. Ils ont le sens profond de l'hospitalité. Quiconque est dans la peine, perdu, voire traqué entrera dans la famille sans qu'on lui pose des questions et y restera tant qu'il voudra. Ils ont enfin l'esprit de solidarité, poussé jusqu'au partage absolu des biens. Qu'un gitan ait de l'argent, et tout le monde en profite. Qu'il ait à payer une forte amende ou qu'un deuil vienne le frapper, et l'on vendra jusqu'au nécessaire pour lui venir en aide. (...)

Venir aux Saintes-Maries-de-le-Mer, c'est se réfugier auprès de protectrices dont on sait qu'elles ne vous trahiront pas, à qui l'on va confier ses détresses et ses espoirs. C'est trouver, en Sara-la-Kâli, une petite "sœur" toute-puissante, à la peau basanée, et qui entend sûrement votre langue. C'est tenir le voeu qu'on a fait, du fond d'un grand désespoir, et repartir justifié, avec un peu de joie au cœur.  

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si vous souhaitez en savoir plus sur les Tsiganes : lien ici

 

 

 

 

16:00 Publié dans M. Colinon | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook