12/09/2014

L'Eglise et l'Islam (3)

Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

152 (suite)

Le second texte s'intitule "Controverse entre un musulman et un chrétien". Il ne s'agit pas d'une véritable controverse, mais d'un petit manuel à l'usage des chrétiens, leur permettant de répondre victorieusement à l'argumentation musulmane. Deux points sont principalement abordés, la question du libre arbitre et la question christologique. Les musulmans n'étaient pas au clair à l'époque (et, selon maints spécialistes, ne le sont toujours pas aujourd'hui) sur le rapport entre le déterminisme absolu et la liberté de l'homme, l'un et l'autre pouvant se référer au Coran. Jean met le doigt sur la contradiction entre la prédestination absolue et la justice divine : si l'homme n'est pas responsable , il n'est pas coupable et ne peut donc être puni : preuve que le Coran n'est pas un livre révélé [ne vient pas de Dieu, n'a aucune origine divine]

Pour le chrétien, continue le Damascène, les choses créées ont leur consistance et leur loi. Une fois l'homme créé, il engendre un autre homme conformément à sa nature. Pour le musulman, il n'y a pas de loi naturelle. A chaque instant de la croissance de l'homme, un acte créateur de Dieu est nécessaire, le même acte créateur qui a formé le premier homme. A la notion de loi naturelle, le musulman substitue celle d'une "habitude" de Dieu. Il a ainsi l'habitude de faire se lever le soleil. Le miracle, qui serait par exemple la nuit en plein jour, n'est qu'un simple "changement d'habitude" de la part de Dieu. La capacité de l'homme à procréer est pour le Damascène un fondement de la liberté de l'homme.

Le Christ est-il Dieu ? Le Coran appelle le Christ "Esprit et Verbe de Dieu". Alors de deux choses l'une : si le Verbe est créé, 153, Dieu, avant sa création, était-il sans Esprit et sans Verbe ? Si, au contraire, le Verbe est incréé, alors le Christ est Dieu. Le musulman désarçonné garde le silence. Un peu plus tard, il aurait répondu, car l'islam avait trouvé la parade, que le Verbe de Dieu n'est pas une personne, mais un livre éternel, le Coran. Mais Jean Damascène insiste déjà sur la distinction qu'il convient d'opérer dans les Écritures entre inspiration et révélation, et sur la nécessité d'interpréter  allégoriquement les anthropomorphismes qui s'y trouvent. Enfin, Jean répond aux contestations musulmanes du mode d'union de l'humain et du divin dans la personne du Christ, lesquelles prenaient appui sur les disputes intra-chrétiennes.

Il valait la peine de s'attarder un peu sur ce premier témoin qu'est le Damascène. Il fondait une tradition, qui fut suivie par la majorité des chrétiens curieux de l'islam : Pierre le Vénérable, Ricoldo da Monte Croche, et j'ajouterai Raymond Lulle dans son Livre du gentil et des trois sages. Le Damascène connaît l'islam et ne commet pas d'erreurs notables à ce sujet. Devant l'islam sommairement  exposé, il pose les affirmations du dogme chrétien. Il ne s'agit pas d'une véritable discussion, d'un "dialogue", dans lequel le chrétien s'ouvrirait à l'autre religion. Il se contente d'exposer apodictiquement la sienne, et de rejeter l'islam, non pas tant parce qu'il le juge "inférieur", mais parce qu'il n'est pas vrai et ne peut l'être puisqu'il ne reçoit pas les dogmes chrétiens fondamentaux. L'attitude du Damascène est franchement méprisante : il juge l'islam comme un tissu d'absurdités et écarte d'un revers de main vainqueur ses pitoyables arguments. La controverse se termine sur ces mots : "Le musulman fort surpris et déconcerté, n'ayant plus rien à répliquer au chrétien, se retira à court d'objections." Il se comporte comme un chrétien cultivé du XIXe siècle  devant la Révélation de Joseph Smith et les débuts des mormons. Raymond Lulle, lui, du moins au moment où il écrit son livre (1275), car il ne faut pas oublier qu'il mourut des pierres lancées sur lui par les musulmans, est plein de zèle missionnaire. Mais son livre subtil n'est pas autre chose que l'exposition de son système propre d'explication du christianisme. On n'y aperçoit pas la moindre "ouverture", bien qu'il décerne au docteur musulman, comme au docteur juif, un grand degré de 154 sagesse et que le ton soit d'un remarquable irénisme. Le ton seulement, car on doute que Lulle, si plein de son système et si intimement chrétien, soit entré même superficiellement dans l'esprit de l'islam. Son islam, il l'a rêvé à partir de sa foi chrétienne.

Dans le genre du rejet pur et simple, on peut citer la Somme contre les gentils (I,6) où saint Thomas d'Aquin résume, avec sa densité et sa clarté coutumières, la polémique anti-musulmane de son temps, peut-être de tous les temps : "Mahomet a séduit les peuples par ses promesses de voluptés charnelles au désir desquelles pousse la concupiscence de la chair. Lâchant la bride à la volupté, il a donné des commandements conformes à ses promesses, auxquels les hommes charnels peuvent obéir facilement. En fait de vérités, il n'en a avancé que de faciles à comprendre par n'importe quel esprit médiocrement ouvert. Par contre, il a entremêlé les vérités de son enseignement de beaucoup de fables et de doctrines les plus fausses. Il n'a pas apporté de preuves surnaturelles, les seules à témoigner comme il convient en faveur de l'inspiration divine, à savoir quand une œuvre visible qui ne peut être que l’œuvre de Dieu prouve que le docteur de vérité est invisiblement inspiré. Il a prétendu au contraire qu'il était envoyé dans la puissance des armes, preuves qui ne font point défaut aux brigands et aux tyrans. D'ailleurs, ceux qui dès le début crurent en lui ne furent point des sages instruits des sciences divines et humaines, mais des hommes sauvages, habitants des déserts, complètement ignorants de toute science de Dieu, dont le grand nombre l'aida, par la violence des armes, à imposer sa loi à d'autres peuples. Aucune prophétie divine ne témoigne en sa faveur : bien au contraire, il déforme les enseignements de l'Ancien et du Nouveau Testament  par des récits légendaires, comme c'est évident  pour qui étudie sa loi. Aussi bien, par une mesure pleine d'astuces, il interdit à ses disciples de lire les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament qui pourraient le convaincre de fausseté. C'est donc chose évidente que ceux qui ajoutent foi à sa parole croient à la légère."

 

A suivre...

 

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15/08/2014

Assomption de la Vierge Marie

Références scripturaires de la liturgie de ce jour :

Apocalypse 11, 19. 12,10  / 1 Corinthiens 15, 20-26

Évangile selon st Luc  chapitre 1 versets 39 à 56

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

Nous fêtons aujourd'hui Marie. L'Assomption est une des plus grandes fêtes de l’Église. Il est curieux qu'elle se situe en plein cœur de l'été alors qu'elle est au cœur de la résurrection du Christ. Car c'est bien ce mystère du Seigneur que nous avons aujourd'hui à affirmer et à proclamer.

Le monde est traversé par le mal, la souffrance, le péché et la mort. Toutes les misères et l'atrocité du monde pèsent tellement sur les hommes que beaucoup se demandent si Dieu existe vraiment. Oui, cette immense interrogation se pose au cœur du monde : Dieu, le Dieu de l’Évangile est-il vraiment là au milieu de nous ?

Marie est celle qui peut nous répondre. Il n'y a pas de créature qui ait senti le mal plus profondément qu'elle; Il n'y a pas de créature qui soit entrée dans la profondeur de la passion du Christ comme elle. Il n'y a personne qui ait mesuré  plus qu'elle l'ampleur de l'amour de Dieu. Est-il possible de parler de l'amour dans un monde où l'on tue, où les nations se battent comme jamais ? 

Je le crois de toutes mes forces. Je le crois parce que St Paul nous dit : " le Christ est ressuscité des morts pour être parmi les morts le premier ressuscité". Je le crois aussi parce qu'il y a Marie, celle qui a fait l'expérience des souffrances de son Fils jusqu'au bout de l'amour. On imagine trop souvent la vie de Marie comme une vie simple, sans souci, alors que c'est la vie la plus délicate, la plus complexe que le Seigneur a faite. Marie a compris du fond de son cœur ce qu'est " être abandonnée jusqu'au bout". Il ne faut pas voir la croix uniquement dans la gloire. Bien sûr, la gloire existe mais il faut la voir dans sa réalité la plus profonde, dans sa réalité, je dirai invraisemblable.

 

Que le Fils de Dieu ait voulu que sa mère soit au pied de la Croix, n'y-a-t-il pas là un scandale ? Que le Fils de Dieu ait voulu que sa mère  soit toute présente à son sacrifice, n'est-ce pas scandaleux ? Et pourtant, je crois profondément que là s'affirme l'amour de Dieu et la réponse d'une créature humaine à l'amour de Dieu. Marie a connu la joie  de la bénédiction. Vous l'avez entendu dans les paroles d’Élisabeth : " Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni ". Marie est bénie mais au prix de quelle croix, au prix de quels tourments, au prix de quelles souffrances ! Les merveilles du Seigneur traversent souvent des existences douloureuses, broyées, livrées à Dieu. L'amour de Dieu n'est pas quelque chose de tout simple. L'amour de Dieu dépasse à chaque instant les apparences et Marie a appris à découvrir, au-delà des apparences, la vérité de l'amour de son Fils. Toutes les apparences étaient contre Marie et pourtant, elle s'est tenue debout comme personne, debout au cœur de la vérité, debout au cœur de l'amour.

En cette fête de l'Assomption, Marie nous fait percevoir la splendeur de l'amour de Dieu qui pénètre tout. Il transforme tout, il élève les humbles, il les fait passer  de la mort à la vie. L'amour de Dieu s'étend d'âge en âge, nous dit Marie dans son Magnificat. Elle l'a vécu comme nul ne l'a vécu et comme elle, il nous faut passer au-delà de toutes les apparences pour rejoindre la puissance de l'amour de Dieu, sa créativité, son invention, son imagination, je dirais même, sa fantaisie. 

Tout est fait dans l'amour de Dieu, tout est travaillé par l'amour de Dieu, tout est transpercé par l'amour de Dieu. Nous avons à le découvrir mais il faut y mettre le prix. Il y a dans la vie de Marie une présence éclatante qui nous apparaît grâce à Élisabeth : "Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur". Il y a ce "heureuse celle...". Marie est heureuse jusqu'au cœur de la croix. Pourtant, avec son Fils, elle a connu la division des cœurs comme personne et son cœur en a été transpercé. Le rôle de Marie dans l’Église est de nous faire entrer dans cet amour triomphant. Si elle est entrée dans le ciel, si elle est auprès de son Fils, c'est parce qu'elle a été toute proche de la Passion. 

Passion et résurrection ne font qu'un en Marie. Pour elle, la Passion lui ouvre tout grand le chemin de l'Assomption, le chemin de la Gloire, de ce corps illuminé par l'Esprit, transformé par l' Esprit. " Le puissant fit pour moi des merveilles ", dit Marie. Elle n'a cessé de le dire tout au long de sa vie, mais nous avons à la prier pour pouvoir tenir nous aussi, à notre tour, car tenir dans la joie, tenir dans la paix, tenir dans l'amour est plus compliqué que beaucoup l'imaginent, à commencer par nous-mêmes.

Nous ne sommes pas là pour fêter Marie comme n'importe quelle femme. Nous sommes là pour fêter Marie, Mère de Dieu, glorifiée dans le ciel. Croyez-vous vraiment que Marie est ressuscitée avec son corps comme son Fils ? Croyez-vous que nous sommes promis à la même résurrection ? Si non, notre présence ici ne signifie rien. Croire à l'amour ; aimer jusqu'au bout comme Jésus Christ a aimé : tel a été le mystère de Marie, tel est notre mystère. Le mystère de la glorification du corps de Marie est l'accomplissement de la participation à la Passion de son Fils. C'est la Passion qui éclate, qui éclate de joie dans ce monde enténébré, dans ce monde qui a refusé la présence du Christ, dans ce monde  où le Christ ne se reconnaît pas. " Les siens ne l'ont pas accueilli " (Jn 1,11) Et pourtant, c'est dans ce monde que le Christ proclame ce qu'il est. Nous aussi, nous avons à le proclamer comme étant le christ de gloire, d'amour, de vérité mais à travers l'angoisse, à travers la mort.

Demandons au Seigneur, dans cette Eucharistie, d'être entraînés dans ce mouvement d'amour. Nous croyons à la vie éternelle qui ne passera pas, à la vie pour toujours. Réfléchissez-vous quelques fois à cette vie qui attend chacun d'entre vous, qui nous attend tous, cette vie qui sera une vie dans la chair, mais dans une chair transfigurée et illuminée par l'Esprit Saint ? Pour vous, la vie chrétienne est-ce bien cela ? Êtes-vous capables de tout quitter, de tout lâcher pour cela ? Je vous le demande, comme un pauvre qui est comme vous et qui demande d'être fidèle à l'amour du Seigneur. Marie a été fidèle et sa joie a éclaté. Aujourd'hui, l’Église est éclatante de joie parce que Marie a été glorifiée. 

Demandons au Seigneur de nous laisser prendre par cette glorification. Que la joie de Dieu éclate en nous avec sa paix ! Oui, que le joie de Dieu pénètre votre cœur et vous emporte là où est Marie ! Nous pouvons le faire beaucoup plus simplement que nous le pensons. Il suffit de prier le Rosaire, il suffit de dire des " Je vous salue Marie..." qui paraissent si simples et qui pourtant sont si profonds parce qu'ils engagent tout l'être. Demandons à Marie de prier comme elle a prié, humblement, pauvrement, mais avec la puissance de l'Esprit et nous verrons que dans notre vie, le Seigneur fera des merveilles, des merveilles d'amour dans la croix. Amen !      

 

 

10/08/2014

Année A - 19e dimanche du temps ordinaire

Références scripturaires de la liturgie de ce dimanche :

1 Roi 19, 9 et 11-13   / Romains 9, 1-5

Évangile selon st Matthieu chapitre 14 versets 22 à 33

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

191

L’Église nous donne à méditer aujourd'hui trois textes merveilleux de l'ancien et du nouveau testament. Ils sont au cœur de nos vies parce qu'ils nous touchent au plus profond de nous-mêmes ; ils touchent à ce qu'il y a de plus secret en nous.

Arrêtons-nous d'abord au texte de St Matthieu. La barque des disciples est battue par les flots.

" Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés.

Ils disaient :

- C'est un fantôme !

Et la peur leur fit pousser des cris.

Mais aussitôt Jésus leur parla :

- Confiance ! C'est moi ; n'ayez pas peur !

Le Christ leur dit : " Confiance ! C'est moi - Je Suis - n'ayez pas peur". Le Seigneur s'adresse ainsi à nous lorsque nous sommes désemparés ou lorsque le Seigneur lui-même, pour nous faire progresser, nous désarçonne. Le Seigneur nous appelle toujours à la confiance. Il faut alors se rappeler tout le mystère de l'Exode où Dieu dit à Moïse son Nom : "Je Suis". C'est en nous donnant son Nom que Dieu a révélé son propre mystère. Nous sommes donc situés dans cette confiance en Dieu, vraiment Dieu, dans le seul qui puisse dire : "Je Suis". C'est sur Lui que nous devons nous appuyer au plus fort de la tempête : "Confiance ! C'est moi, je Suis ! " Je suis là pour vous aider, pour vous faire sortir de vos ténèbres, de vos tempêtes, de tout ce qui vous entrave.

Il y a quelque chose de plus merveilleux à découvrir. Pierre est tenté d'aller vers Jésus : " Seigneur, si c'est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l'eau". Pierre veut un signe 192 mais il n'entend que Jésus lui dire : "Viens !". "Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant qu'il y avait du vent, il eut peur ; et comme il commençait à s'enfoncer, il cria : Seigneur, sauve-moi ! " Pierre a vraiment cru dans le mystère du Seigneur.

Toute l'histoire d'Israël se joue là, tout le dessein  de Dieu pour son peuple se trouve condensé ici. Pierre a l'audace de marcher sur les eaux et le Seigneur répond à son attente. Mais Pierre a peur et le Christ n'a qu'un mot pour qualifier cette peur : " Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?" Il suffisait  en effet que Pierre comprît que dans "c'est moi", c'était tout le mystère de Dieu qui se dévoilait, c' était la présence même de Dieu qui était là, se manifestait et l'appelait. C'est le résumé de notre propre mystère. Dès que les ténèbres nous environnent et que la tempête est là, nous oublions que nous avons demandé au Seigneur de marcher sur les eaux et comme nous ne le regardons pas, nous sombrons. Fort heureusement, le Seigneur est toujours là, Il nous répond et nous sauve. Ici, dans l’Évangile, Jésus étendit la main et saisit Pierre.  Jésus prend notre main à nous aussi et il nous sauve.

C'est aussi le mystère de Dieu qui se révèle dans le premier livre des Rois à travers l'histoire d’Élie arrivé au Sinaï. Élie s'apprête  à voir Dieu. Mais Dieu n'est pas dans l'ouragan. Dieu n'est pas dans les montagnes qui se fendent, Dieu n'est pas dans le tremblement de terre, Dieu n'est pas dans le fracas du tonnerre,  dans le bruit. Dieu est dans le murmure de la brise légère ou plutôt - et le texte veut dire cela - Dieu est dans le murmure au plus profond du cœur. Élie a découvert " Je Suis". Comme Moïse, Élie connaît le Seigneur. "Je Suis" est dans ce cœur qui s'ouvre au mystère de Dieu qui se dévoile à lui.

Paul découvre le même mystère. Il est juif et voit ses frères de race s'éloigner du message du Seigneur. Il a dans son cœur une douleur incessante. C'est la douleur de "Je Suis" 193. Il voit son peuple qui ne répond pas aux appels du Seigneur. Nous sentons l'appel étonnant du Seigneur dans la vie de Paul. Il accepterait d'être maudit, séparé du Christ pour sauver ses frères. "Je Suis" est le mystère de l'Alliance, le mystère du dévoilement de Dieu. C'est aussi le mystère de l'ouverture de notre cœur pour nous livrer à la place de nos frères. Cela n'est possible que dans la toute-puissance de Dieu qui nous fait marcher sur les eaux.

Nous savons bien quelles difficultés nous rencontrons pour suivre le Christ. Nous savons trop bien que la tempête est là, que la barque qui représente l’Église est ballotée par les flots. Nous le savons. Parfois, nous en prenons conscience avec terreur. Pourtant, nous savons que lorsque la tempête en est à son point culminant, la seule chose essentielle à faire est de nous répéter la parole du Seigneur : "Confiance ! Je suis ! N'ayez pas peur !" Nous découvrirons alors la présence de Dieu dans le murmure de notre cœur, présence invincible, présence qui triomphe de tout parce qu'elle est celle de l'amour, de l'amour déjà vainqueur. Le Seigneur ne nous présente pas un monde dans lequel  il n'y aurait ni vagues, ni tempêtes ; il nous présente un monde réel dans lequel notre foi en lui doit triompher. Il faut croire que le Seigneur est vraiment au cœur du mystère de son Père et que nous avons à le suivre sur le chemin qu'il nous indique. Ces trois textes se répondent les uns les autres : Moïse et Élie, le Christ et Paul.  C'est le même mouvement, c'est le même enveloppement de gloire et de sainteté.

Nous sommes enveloppés dans la gloire et dans la sainteté de Dieu. Nous avons à nous laisser prendre par cette gloire et cette sainteté qui nous entraîneront là où nous devons aller sans savoir où. Nous n'avons qu'à dire : " Seigneur, sauve-moi !" et le Seigneur vient nous sauver.

 

Demandons au Seigneur d'étendre sa main sur nous, comme il le fit sur son peuple à l' Exode, demandons-lui de nous saisir, et si nous doutons, d'entendre profondément la 194 parole du Seigneur : " Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?"

Nous n'avons qu'une chose à dire : " Seigneur, nous croyons en toi. Tu es le vainqueur du monde, tu es celui qui a triomphé de tout, tu es celui qui marche sur les eaux, celui qui triomphe du mal à tout jamais et qui nous fera triompher même de la mort. Amen !

 

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08/08/2014

L'Eglise et l'Islam (2)

Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

149

Je distinguerai trois approches types, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas d'autres, soit intermédiaires, soit combinant deux ou trois de ces approches. La première, celle du refus pur et simple de l'Islam, ou plus précisément du constat d'incompatibilité théologique, est exemplifiée par saint Jean Damascène qui écrit en territoire syrien tout récemment occupé par les armées du Prophète La deuxième, que j'appellerai celle des "trois lois" est illustrée excellemment par Manuel II Paléologue, prince porphyrogénète puis empereur, pendant un temps semi-otage des Ottomans, à la fin du XIVe siècle. Pour la troisième, que j'appellerai " la recherche du point sublime", je ferai appel à Nicolas de Cues, qui écrit l'année même de la chute de Constantinople, en 1453. Ces trois "voies" me paraissent les plus importantes et se prolongent jusqu'à l'époque moderne.

A ma connaissance, cet effort d'intelligence  d'une religion autre ne se retrouve pas symétriquement du côté musulman. Il y a un fond de curiosité "hérodotienne" propre à l'Europe.  L'Islam s'est imposé assertoriquement le plus souvent (mais pas toujours : par exemple en Indonésie, le plus grand pays musulman) par la pression militaire, fiscale, sociale. Je ne vois pas qu'il se soit donné la peine de "penser" le christianisme. On peut plaider qu'il n'en a pas été si différemment de l'expansion chrétienne. Cependant quelques chrétiens ont voulu s'enquérir, das un but de 150 conversion ou simplement de savoir désintéressé, de l'autre foi. C'est d'eux que je voudrais parler.

1ère approche : saint Jean Damascène ou l'incompatibilité

Dix ans après la victoire définitive de l'empereur byzantin Héraclius sur l'Empire perse, après une guerre de  cent ans qui avait ruiné les deux empires, la Syrie tomba aux mains d'un conquérant nouveau, Omar, successeur de Mahomet (636).

A cette date, l’Église chrétienne de la région était partagée en trois factions. La première gardait l'orthodoxie de Byzance, c'est-à-dire qu'elle avait reconnu la définition chalcédonienne du problème christologique et qu'elle avait également rejeté le monothélisme proposé par l'empereur. Cette église "melkite" est de langue et de culture grecques. La deuxième, qui se veut l’héritière de l'école d'Alexandrie, a été condamnée à Chalcédoine sous le nom de "monophysite". Sévèrement réprimée, elle a reconstitué sa hiérarchie et, sous le nom de jacobite, elle domine dans les tribus arabes du nord de la Syrie. Elle fit bon accueil au conquérant et plus tard son patriarche pourra s'écrier : "Le Dieu des vengeances nous délivra par les Ismaélites du joug des Romains" (i.e des Byzantins). Elle se diffuse en langue syriaque chez les Arabes du désert de Syrie et ordonne à leur intention des prêtres nomades illettrés. La troisième, qui se réclame de l'école d'Antioche, condamnée à Éphèse sous le nom de "nestorienne", s'est réfugiée en Perse et se répand  depuis le Bas-Irak jusqu'au centre de l'Arabie. Ainsi, au moment où s'installent le vainqueur, les chrétiens sont divisés en trois Églises qui se haïssent, se méprisent et entre lesquelles se répartissent les Arabes christianisés. 

151

Subjugués, les chrétiens bénéficient avec les juifs du statut que saint Sophrone a négocié pour eux lors de la prise de Jérusalem. Dhimmis, ils gardent leur vie et leurs biens, moyennant un certain nombre de discriminations civiles et fiscales. La hiérarchie melkite s'enfuit en territoire byzantin. Les deux autres Églises, particulièrement  les tribus arabes christianisées, furent plus accommodantes, parce  qu'elles eurent tendance à regarder l'islam comme une nouvelle variante du christianisme, une de plus. De leur côté, les conquérants n'avaient pas encore de politique et de doctrine religieuses fermes. A Damas, ils découvrirent une technique de réflexion théologique dont ils n'avaient pas l'idée à Médine ou à La Mecque. Dans quelle mesure la prédestination s'accorde-t-elle avec le libre arbitre ? La parole de Dieu, consignée dans le Coran, est-elle créée ou incréée ? Sur la dispute chrétienne se greffe ainsi le Kalam, c'est-à-dire la "science religieuse" musulmane. 

Jean Mansour, dit Damascène, naquit dans une famille de hauts fonctionnaires de l'administration fiscale byzantine. De culture grecque,  fort attachée à l'orthodoxie chalcédonienne, sa famille avait cependant joué un rôle important lors de la reddition de Damas. Cela explique que le grand-père de Jean fut promu responsable de l'administration fiscale de tout l'Empire arabe, et que son père lui succéda dans cet office. Jean, lui, fut chargé de collecter les impôts dus par les chrétiens dans la province de Damas. La situation de ces derniers empira rapidement. Ils furent peu à peu chassés de l'administration, ce qui entraîna la  conversion de beaucoup. En 723, Yazid II interdit les images. Jean, renonçant aux honneurs, prit le chemin du monastère Saint-Sabas où il mourut en 754. 

Le Damascène n'a écrit sur l'islam qu'une vingtaine de pages. Mais elles sont précieuses parce qu'il est un témoin de la première heure et que, ayant servi le nouveau pouvoir, il l'a vu de près. 

Son premier texte constitue un chapitre de son Livre des hérésies, et l'islam figure comme "l'hérésie 100". Cela suggère que le Damascène considère l'islam au même titre  que le monophysisme, le messalianisme, ou le nestorianisme, comme intérieur à la religion chrétienne. En fait, on sent une hésitation, car il l'appelle en même temps la " religion des ismaélites" 152, ce qui suppose une extériorité. Sa description est purement sarcastique. Mahomet est un "faux prophète" qui égare les peuples et annonce l'Antéchrist. Il a lu "par hasard" la Bible et il écrit sous l'influence d'un "moine arien". Les  doctrines de Mahomet sont risibles. Son Jésus n'est pas mort sur la croix et il  a dénoncé la Trinité. Sa révélation est  "sans témoins" et de plus il l'a reçue dans son sommeil. Il mutile Dieu en lui déniant le Fils et l'Esprit. Les prescriptions coraniques concernant la femme sont honteuses, comme l'est l'histoire de Zaynab, cette femme que Mahomet a ôtée à Zayd, l'un de ses compagnons. L'histoire de la "chamelle de Dieu" est ridicule. Finalement Jean renonce à décrire toutes ces absurdités.   

A suivre...

 

 

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L'EIIL et la Waffen-SS

Les hordes Jihadistes et son calife auto-proclamé se comportent comme des barbares. Ce qui se passe en Irak et en Syrie est un immense Oradour. Les  sbires de l’État Islamique en Irak et au Levant rivalisent en horreur avec les atrocités commises il y a 70 ans par la Panzerdivision Das Reich de la Waffen-SS.

Et tant pis si les historiens trouvent ce rapprochement factice. 

 

O.B

 

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02/08/2014

Année A - 18e dimanche du temps ordinaire

 Références scripturaires de la liturgie de ce dimanche 

Isaïe 55, 1-3  / Romains 8, 35-39

Évangile selon st Matthieu chapitre 14 versets 13 à 21

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

"Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l'écart. Les foules l'apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de pitié."

Cette douce pitié est merveilleuse dans l'évangile. Elle n'est pas, comme trop d'hommes l'imaginent, une pitié qui se déverse sur l'autre en raison de sa supériorité. Cette pitié, au contraire, nous met sur le même plan, elle nous met au cœur de l'amour de Dieu et nous l'offre. La pitié de Dieu n'est pas une condescendance qui nous détruirait, qui nous empêcherait d'être nous-mêmes, ou qui nous empêcherait  de devenir ce que nous devons devenir. La pitié de Dieu au cœur de notre vie est l'appel de Dieu donnant tout ce qu'il est, tout ce qu'il a et voulant toujours se donner davantage, toujours plus gratuitement. La pitié de Dieu n'a pas une note d'apitoiement . C'est un amour qui va jusqu'au bout un amour qui veut partager la misère et la détresse pour mieux nous en faire sortir. C'est bien dans cette perspective qu'a lieu la multiplication des pains. 

"Tous mangèrent à satiété." La scène est une préfiguration de l'institution de l'Eucharistie. Matthieu emploie les termes que Jésus emploiera et note les gestes que Jésus fera. Les disciples ne comprennent pas ce que Jésus veut faire. Ils lui disent : " Nous n'avons là que cinq pains et deux poissons". Jésus dit : "Apportez-les moi ici." Puis, ordonnant à la foule de s'asseoir sur l'herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction : il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule". Jésus fait preuve ici d'une pitié pleine d'amour qui veut se jeter aux pieds de ses frères et les sauver. 

Cette pitié veut donner la vie de Dieu gratuitement. Vous avez entendu Isaïe nous dire : " Même si vous n'avez pas d'argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer". Dieu donne son amour gratuitement, il se révèle gratuitement et il ne demande qu'à se révéler à nous tout entier. "Prêtez l'oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez". Le Seigneur nous rassasie de cette nourriture qu'il est lui-même. " Je ferai avec vous une alliance perpétuelle, qui confirmera ma bienveillance envers David." Cette alliance nous nourrit jusqu'au plus profond de nous-mêmes, comble nos besoins et nous appelle à entrer toujours plus dans le mystère de Dieu. Jésus a soif, soif de notre soif, soif que nous soyons ouverts à la réalité du mystère qu'il annonce. En effet, ce mystère de la multiplication des pains est le mystère de la croix et de la résurrection. Il vient  se donner pour toujours, se donner pour nourrir le monde, se donner pour nous ouvrir à son amour et qu'ainsi nous vivions de son propre amour. 

C'est une joie ineffable qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer, une joie qui est capable de triompher de tout comme Paul nous le crie : " Qui pourra nous séparer de l'amour du Christ ? La détresse ? l'angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le supplice ? Non, car en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. j'en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l'avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur."

Aujourd'hui, l’Église nous appelle à nous nourrir de la Parole du Seigneur qui transforme, de cette Parole que le Seigneur nous donne, jour après jour, et qui est vraie nourriture. Nous allons recevoir l'Eucharistie dont la multiplication des pains n'est qu'une figure. Celle-ci se transforme en don véritable dont nous avons à vivre et dont nous avons à être les témoins. Le Seigneur nous demande d'aimer comme il a aimé, d'avoir pitié de nous-mêmes et d'avoir pitié de nos frères, dans une compréhension infinie, dans une compréhension qui nous fait nous mettre à genoux aux pieds de nos frères, comme le Christ s'est mis aux pieds de ses disciples : " Jésus, sachant que son heure  était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde les aima jusqu'à la fin. Au cours d'un repas... Jésus se lève de table, dépose ses vêtements et, prenant un linge, il s'en ceignit...il commença à laver les pieds de ses disciples " (Jn 13,1-5). Le lavement des pieds évoque l'Eucharistie dont nous vivons.

Demandons au Seigneur de découvrir que nous recevons l'Esprit Saint dans l'Eucharistie. Car l'Esprit Saint nous transforme et fait que nous avons en nous la certitude de la victoire finale. Nous croyons que l'amour de Dieu triomphera de tout, il n'y a rien de comparable à cela. C'est la révélation de l'amour de Dieu : l’Évangile n'est que cela. L'amour qui s'abaisse jusqu'à l'extrême et se met à la dernière place, peut tout. Il peut nous demander de le suivre sur ce chemin pour l'aimer véritablement et aimer de cet amour même nos frères.

Demandons au Seigneur d'être enveloppés par son amour et de dire un oui profond à l'amour de Dieu qui triomphe de tout, même de ce qui le contredit apparemment. Le Seigneur est l'amour, il fait de nous des grands vainqueurs dans le Christ. Notre victoire c'est notre foi nous est-il dit dans la première épître de St Jean. C'est aussi ce que nous dit aujourd'hui St Paul : nous sommes les grands vainqueurs dans le Christ. Amen !

 

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29/07/2014

Commentaire du Notre Père (3)

Extrait du livre : "Toi, notre Père" P. Thomas DEHAU (1870-1956) - Ed Saint Paul 1992

 

21

Que ton règne vienne

 

Nous avons vu que la première chose à désirer et à demander est la sanctification du Nom de Dieu ; le ciel, disions-nous, n'est pas autre chose qu'un immense  instrument vivant de la louange divine. Nous avons essayé d'écouter cette musique qui berce pour ainsi dire au sein de l'éternité la vie de la Trinité bienheureuse, puis nous avons écouté le cri qui domine sur notre pauvre terre : le blasphème. Toute la question est de chercher l'une de ces quelques âmes, de ces quelques paillettes d'or, qui quêtent des louanges pour Dieu, car Dieu a besoin de louanges.  Dieu est esprit, il a besoin d'être adoré en esprit et en vérité.

Dieu est esprit, sans doute, mais il s'est fait homme. Il lui a plu d'ouvrir les trésors de sa miséricorde. Après le mystère du Nom trois fois saint, voilà 22 le mystère de l'Incarnation, voilà Dieu se faisant chair pour venir habiter parmi nous. Or, Dieu ne vient pas pour être inactif: il vient pour régner. Le Royaume de Dieu vient à nous. Le désir qui doit brûler le cœur des chrétiens  est celui-ci : " Père, que votre règne arrive." Voilà deux mille ans depuis l'Incarnation, et tout est toujours à refaire; c'est notre prière suivie de notre action qui doit ressaisir ce Royaume de Dieu qui, à chaque instant, menace ruine. Nous sommes ici dans la bataille.

Il faut que Jésus règne ; c'est une vérité de bons sens. Si Dieu est venu en ce monde, s'il reste dans ce monde, il faut qu'il y soit Roi ; il faut qu'il règne même dans cette chair, qu'il a prise par amour pour nous en cette merveilleuse Humanité ornée par l'Esprit de Dieu de toutes les splendeurs humaines possibles : les splendeurs de l'intelligence, de la volonté, de la beauté, toutes les perfections humaines se trouvent en leur plénitude  dans le Christ Jésus. Il est du plus élémentaire bon sens, et de toute justice, de mettre à notre tête celui qui est infiniment au-dessus de nous par les dons de la nature  et de la grâce. Celui qui est incomparablement au-dessus des autres doit de toute évidence les dominer. Jésus, étant Dieu, et étant cet homme que nous venons de dire, doit régner.

23 En face de cette volonté profonde des choses, se dresse une autre volonté, une autre clameur, celle que Jésus dénonçait dans la parabole rapportée par saint Luc : " Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous".  (Lc 19,14) Et quand les Juifs, devant Pilate leur présentant Jésus et proclamant sa royauté , protesteront : "Nous n'avons d'autre roi que César" (Jn 19,15), ils ne feront que répéter la même affirmation. Voilà la réponse, non seulement des Juifs, mais par eux, de l'humanité tout entière. C'est la volonté libre  de l'homme se dressant contre la volonté des choses, et écartant la royauté de Jésus. Notre volonté, même à nous autres chrétiens, n'est pas complètement conquise. Il y a, dans les recoins de notre volonté, dans nos passions, dans notre amour-propre, une infinité de voix plus ou moins distinctes qui répètent : nous ne voulons pas qu'Il règne sur nous. 

Nous ne voulons pas de "celui-ci ", tel qu'il est. Ah ! s'il consentait à écarter un peu sa Croix, à ne pas étaler comme il le fait le mystère de sa douleur, enfin, à être un peu autrement, nous l'admettrions. Les Juifs auraient acclamé le Messie annoncé par les Prophètes  s'il s'était présenté à eux dans sa gloire et sa puissance. Mais tout en Jésus allait contre cette idée qu'ils se faisaient du Sauveur d'Israël.

24 Ne nous faisons pas d'illusions, il en est de même pour nous. Nous voudrions bien écarter tel ou tel détail de Jésus par rapport à nous. Tel qu'il est, nous n'en voulons pas ; nous en avons peur, parce que nous savons que son règne c'est la sainteté, c'est la pureté absolue, c'est l'humilité. A nous de l'accepter tel qu'il est, il n'y a pas à la changer ; c'est tout ou rien.

Voilà donc le conflit profond qui explique tous les autres : cette sorte de heurt  entre la volonté de choses qui impose la royauté de Jésus, et la volonté des hommes qui la refuse. Qu'est-ce qui va sortir de ce conflit ? C'est l' Ecce homo, " voici votre Roi ", couronné, et couronné d'épines par nos propres  mains. Tel est le mystère qu'il faut chercher à bien pénétrer. Toute volonté humaine coopère à la royauté de ce Roi couronné d'épines. C'est la seule couronne qui lui convienne. Vous savez que, lorsque les Juifs le poursuivaient pour lui en proposer une autre, il se cachait et allait passer ses nuits dans la solitude de l'oraison. La couronne d'épines était la seule  qui lui permit de se présenter à nous tel que Dieu le voulait. 

Le rôle des volontés mauvaises est de continuer à tresser des épines sur le front de Notre-Seigneur ; c'est de renouveler sans cesse ce côté douloureux de la royauté divine afin que, pour ce nouvel Adam, 25 s'accomplisse la parole de malédiction : cette misérable terre lui germera sans cesse des épines (cf. Gn 3,18). Voilà ce que fait  toute volonté qui ne veut pas que Jésus  règne sur elle. Elle écarte la couronne d'or et met à sa place la couronne d'épines ; et puisque cette royauté du Fils de Dieu doit être douloureuse, les volontés mauvaises ne font que promouvoir à leur façon la royauté du Christ.

Pour nous, dans la mesure où nous voulons bien nous soumettre à la royauté du Christ, nous disons : " Que votre règne arrive en moi et par moi ; que je sois le sujet de ce règne, et l'instrument de ce règne."

D'abord : " Que votre règne arrive en moi". Je sais ce que me coûtera l'établissement de ce royaume. Si je veux que le sceptre de mon amour-propre passe entre vos mains divines, je sais qu'il me faudra capituler ; je sais qu'entre la royauté de mon amour-propre et la vôtre, ô Jésus, il n'y a aucun pacte possible; il faut que la Croix vous suive jusqu'au bout. J'abdique entre vos mains, Seigneur, et je recueille  les paroles jaillissant de votre Cœur meurtri, ces paroles qui transformeront ma vie. Ne nous y trompons pas, voilà le sens que doit avoir cette demande.

26 Il est une ambition pour nous, chrétiens, plus sublime encore que de voir arriver le règne de Dieu en nous, c'est de le voir arriver par nous, de hâter en quelque sorte l'avènement de ce règne. Être l'instrument du règne de Dieu, c'est régner soi-même , c'est la seule vraie façon de régner sur cette pauvre terre. Dans la mesure où vous vous ferez esclaves  de cette royauté divine, dans cette mesure-là vous serez des rois vous-mêmes. Je suis le fils de Celle qui a dit : " Je suis la servante du Seigneur " et n'a plus été qu'un fiat vivant. Il faut laisser l'action de Dieu s'emparer de nous. Voyez l'instrument de l'artiste; il n'est plus rien entre ses mains ; c'est l'âme même de l'artiste qui peut alors chanter par lui. Il s'agit de renoncer à nous, mais pour  qu'une vie infiniment plus vivante, pour qu'une activité  infiniment plus active passe par nous. Dans la vie des saints, à chaque page un nouveau fait nous montre qu'ils ne s'appartiennent plus ; ils ont laissé venir à eux la toute-puissance-divine qui les manie, s'empare d'eux et agit par eux. La seule ambition à notre taille, à nous chrétiens, c'est que le royaume de Dieu arrive en nous et arrive par nous. 

"Dans cette humanité divisé en deux camps - le camp du bien et le camp du mal - je veux porter votre étendard, Seigneur ! " Mais il faut savoir où nous nous engageons  : si nous voulons être les premiers, il s'agit d'être les derniers; si nous voulons la gloire, il s'agit d'être couverts de blessures ; si nous voulons 27 vivre plus que personne, il s'agit de mourir plus que personne. C'est la loi de toute bataille. Nous nous avançons devant Dieu, et nous nous livrons au Père qui est dans les cieux, pour que cette effroyable volonté, qui se dressait contre la sienne, capitule.

"Seigneur, nous nous remettons entre vos mains pour être l'arme de vos grandes victoires, non seulement  en nous, mais aussi par nous, à force d'humilité  et de renoncement". C'est notre seule raison de vivre, de souffrir et de mourir. 

 

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27/07/2014

Année A - 17e dimanche du temps ordinaire

Références scripturaires de la liturgie de ce dimanche 

1 Rois 3, 5. 7-12    Rm 8,28-30

Evangile selon st Matthieu chapitre 13 versets 44 à 52 (Mt 13, 44-52)

Texte tiré de (ci-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

 

Nous sommes dépassés par la phrase de St Paul soulignant un paradoxe inouï : " tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu ".

"Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". C'est une folie d'affirmer cela dans le monde d'aujourd'hui, monde d'atrocités, de guerres et de souffrances, de malheurs et d'agonie. Pourtant St Paul exprime ici la réalité la plus profonde qui soit. Nous le savons, "tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". Tout, absolument tout.

Il faut le réaliser dans nos vies par-delà toutes les apparences, par-delà tout ce qui peut sembler contraire à cette affirmation. Qu'est-ce que veut dire cette réalité fondamentale ? Le Seigneur nous aime et nous guide sur son chemin. Il nous enveloppe dans le dessein de son amour pour que nous soyons à l'image de son Fils des enfants du Père céleste qui est dans les cieux.

" Tout concourt..." Je voudrais insister sur ce petit mot " tout " car il se retrouve dans la parabole que nous rapporte St Matthieu, en particulier celle de la perle fine : " Le royaume des cieux est  comparable à un négociant  qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu'il possède et il achète la perle ". Le royaume des cieux est comparable  à une perle. Il faut trouver la perle et il faut tout vendre pour  l'obtenir. Il y a dans cette parabole quelque chose  d'extrêmement  étonnant : la perle est si chère qu'il faut tout vendre pour elle. Pour égaler la valeur de cette perle, il faut tout donner, il faut tout livrer. De plus, pour découvrir cette perle, il faut être un fin connaisseur. Il est très difficile de distinguer les perles les unes des autres : on peut payer très cher pour n'avoir que du "toc" et penser qu'on a obtenu une chose extraordinaire. En réalité il faut avoir confiance dans le marchand : celui-ci nous demande de tout lâcher.

Le Seigneur nous demande d'avoir le cœur assez ouvert pour nous laisser prendre  par le Seigneur et l'entendre nous dire : " tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". Cette affirmation transforme nos cœurs et les place dans la vérité , dans la plénitude qu'est la perle, c'est-à-dire Jésus Christ.

Pourquoi, finalement cette perle vaut elle tout ? C'est parce qu'elle est donnée dans la croix et la résurrection de Jésus Christ. C'est là qu'est le "tout". " "Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu " : cette parole est manifestée dans sa vérité dans la croix du Christ, dans le don total que Jésus Christ fait de lui-même aux hommes, don qui va jusqu'au bout. Celui qui trouve la perle doit accepter du fond du cœur la croix et la résurrection de Jésus  et accepter de tout vendre  pour vivre avec le Christ. St Paul, dans l'épître aux Philippiens (ch.3), dit qu'il a tout quitté pour gagner le Christ et un peu plus tard, St Ignace  d'Antioche n'aura qu'une parole à la bouche : "Saisir le Christ". Voilà ce qu'est notre vie chrétienne.

En effet, notre vie n'a de sens que dans le don total que nous faisons de nous-mêmes au Seigneur, ce don qui fait que nous nous perdons nous-mêmes pour gagner le Christ. La seule chose qui compte dans notre vie, c'est la perle, c'est-à-dire la croix et la résurrection de Jésus Christ, ou, si vous préférez, le mystère du royaume ou bien encore le mystère de Dieu.

Nous croyons que "tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu". Je voudrais  que cette affirmation solennelle soit comme un chant  dans votre cœur. Toutes les apparences  sont contraires. La mort est toujours là, les souffrances de toutes sortes sont toujours là, cependant  il y a quelque chose de radicalement changé dans le monde : ce sont les cieux nouveaux et les cœurs nouveaux que le Seigneur est en train de créer. Il nous faut découvrir cette présence de Dieu à nulle autre pareille. "Ceux qu'il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu'il a justifiés, il leur a donné la gloire".

Demandons au Seigneur de nous laisser prendre par ce don car trouver le royaume de Dieu, c'est se donner  jusqu'au tréfonds de soi-même et s'ouvrir à la vérité de Dieu. Le trésor est la chose la plus cachée, au fond de notre  cœur, qu'il nous faut découvrir. Et la perle est cette  parole d'une valeur infinie, à nulle autre comparable, qui nous donne d'avoir tout, le tout de Dieu  dans le tout de l'homme. C'est cela le mystère de Dieu. Il nous veut tout entiers parce qu'il se donne tout entier, parce qu'il n'est que don.

Le mystère de Dieu est un mystère  de don, de vérité, d'amour. Toutes les paraboles n'ont pas d'autre but que de manifester  que tout est organisé dans le monde  pour que nous découvrions  cette plénitude de l'amour. Je voudrais que cette messe soit un cri pour demander au Seigneur cette plénitude de don qui nous transforme, qui fait  de nous des êtres à la recherche de la vérité pour eux-mêmes et pour les hommes leurs frères. Le Seigneur  nous demande d'être libres, dans la sagesse qui nous fait tout regarder dans la lumière de Dieu.

Demandons au Seigneur de tout perdre pour qu'il se donne à nous et que nous nous donnions à Lui. Alors notre vie aura son sens, son véritable sens, celui qui est le seul vrai, le seul véritable. Amen ! 

11:44 Publié dans Année liturgique A, M-J Le Guillou | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : homélie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

22/07/2014

L'Eglise et l'Islam (01)

Je vous propose les réflexions d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche). A titre de rappel ce site n'est pas là pour que je vous livre ma réflexion personnelle, mais pour éclairer votre réflexion et la mienne à la lumière du travail de personnes qualifiées en théologie, en exégèse, en histoire etc...c'est peut-être la marque propre de "Traversées christiques", à savoir mettre en valeur le travail (de l'ombre) de personnes compétentes qui ont quelque chose à nous dire. Merci à eux.

 

145

Bien que cela aille de soi, il est peut-être utile de déclarer une fois pour toutes qu'il n'est pas dans mes intentions de porter sur l'Islam le moindre jugement de valeur. Une religion qui s'est étendue sur une vaste portion de la terre, dont les adeptes sont en train de devenir plus nombreux que les chrétiens (toutes confessions réunies) ; une civilisation cohérente ; un art imposant : tout cela échappe évidemment au jugement global. 

En s'étendant, l'islam au cours des âges a recouvert de vastes territoires peuplés de chrétiens. Ceux-ci se sont convertis ou bien ont bénéficié d'un statut juridiquement défini, celui de dhimmi. Il en est résulté que sous domination musulmane, le nombre de chrétiens a constamment diminué, soit que les conversions fussent faciles et rapides, soit que le statut de dhimmi enkystât les noyaux chrétiens de plus en plus réduits par l'émigration, la pression sociale et le prosélytisme. Du côté chrétien, la situation a été longtemps symétrique et le rapport des forces  a quelquefois conduit à l'élimination de l'islam, ainsi en Espagne ou à Malte.  La reconquête  des Balkans, l'expansion des empires russes, français, anglais, hollandais ont mis de vastes populations musulmanes sous le joug d’États plus ou moins sécularisés, mais de tradition chrétienne, encore que fort diverse, et considérés comme chrétiens par les musulmans. Sous cette domination, qui a duré souvent plus d'un siècle, les populations 146 musulmanes ne sont pas devenues chrétiennes et les femmes ne se sont mariées qu'avec des musulmans. Il n'y a eu ni conversion ni mixité.

Depuis un demi-siècle, trois faits ont modifié la situation. L'islam ne subit plus nulle part la domination européenne. L'élimination progressive des minorités européennes (tenues par les musulmans pour chrétiennes) est en cours d'achèvement. Au Moyen-Orient, les observateurs prévoient l'extinction des vieilles chrétientés locales (maronites, coptes, arméniennes, syriaques...) et des villes , immémorialement bariolées, Istanbul, Alexandrie, n'abritent plus de chrétiens européens en nombre significatif. Enfin des millions de musulmans se sont installés en Europe occidentale. En France, on évalue leur nombre entre trois et cinq millions. Le chiffre n'est pas facile à établir, parce que notre République  étant fondée sur des principes laïques, l'administration n'est pas autorisée à procéder (comme cela est pourtant possible aux États-Unis et en  Allemagne, également laïques) à un recensement religieux. En France, d'autres motifs s'y opposent. Bornons-nous  à constater le fait : on ne peut discriminer sous peine d'être accusé de "racisme" entre les différents immigrants, tous désignés comme "étrangers" bien que dans son ensemble la population française de souche sache très bien que parmi ces derniers il y en a de plus étrangers que d'autres et qu'entre un Maghrébin et un Portugais, le premier est senti comme moins proche du seul fait qu'il soit musulman. Le tabou du "racisme" est d'autant plus périlleux qu'il ne s'agit pas de race mais de religion que notre laïcisme de principe nous empêche de prendre  en compte. Ainsi, ledit tabou risque de faire naître ce racisme qu'il est supposé conjurer. Laissons ici ces généralités historiques  qu'il n'est pas dans mon intention de détailler. Mon but est simplement de rechercher quelles ont été les attitudes des chrétiens en tant que tels vers l'Islam.

Depuis quatorze siècles  qu'ils vivent à son contact, dominés ou dominants, les chrétiens l'ont en général senti comme aussi étrangers à eux que s'ils étaient séparés par des mers. La curiosité réciproque a été faible. On déplore cette ignorance  mutuelle, qui pourtant s'est établie presque dès le début  avec la force d'une séparation constitutionnelle, plus forte que celle qui séparait les chrétiens du paganisme 147 gréco-romain, alors que les deux communautés, chrétiennes et musulmane, faisaient profession d'adorer le même Dieu. Aujourd'hui, il semble en aller tout différemment. Il y a quelques années, l'archevêque de Marseille , rapporte t-on,  envisageait sérieusement   de donner aux musulmans de sa ville, pour en faire une mosquée, l'église basse de Notre-Dame-de-la-Garde. Entrons dans une librairie catholique : nous y voyons des livres aux titres éloquents : J'ai rencontré l'Islam ; Deux fidélités, une espérance ; L'islam, découverte et rencontre ;   etc. Nous examinerons plus loin cette littérature. Elle fournit sur l'Islam des informations précieuses  ; elle affiche aussi une attitude de bienveillance, de révérence, d'irénisme et de bénignité qui va quelquefois jusqu'à donner le soupçon d'un œcuménisme " sans  frontière", comme on dit, facile, et, à l'occasion , fallacieux.

Il vaut donc la peine de regarder en arrière, jusque dans les débuts de la "disputation" chrétienne avec l'islam. Ensuite nous jetterons un coup d’œil sur la disputation contemporaine.

 

 A suivre...

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18/07/2014

"Des malheurs vont fondre sur la France"

Extrait de " Apparitions de la Vierge reconnues par l’Église"  Ed St Jude 2011

 

Paris - rue du Bac. Couvent des Filles de la Charité. 18 juillet 1830, 23h30.

Sœur Catherine Labouré, Fille de la Charité, 24 ans,  est réveillée par un enfant qui lui dit :

 - Ma sœur, tout le monde dort bien ; venez à la chapelle ; la Sainte Vierge vous attend.

Croyant rêver, Catherine se lève, s'habille et suit l'enfant. Arrivée à la chapelle, elle entend bientôt le froufrou d'une robe de soie. La Sainte Vierge est là, resplendissante. N'écoutant que son cœur, la sœur se précipite aux pieds de Marie et pose familièrement les mains sur ses genoux.

" En ce moment, écrit-elle, je sentis l'émotion la plus douce de ma vie, et il me serait impossible de l'exprimer. La Sainte Vierge m'expliqua comment je devais me conduire dans les peines, et, me montrant de la main gauche le pied de l'autel, elle me dit de venir me jeter là et d'y répandre mon cœur, ajoutant  que je recevrais là toutes les consolations dont j’aurais besoin. "

- Mon enfant, dit Marie, je veux vous charger d'une mission. Vous y souffrirez bien des peines, mais vous surmonterez à la pensée que c'est pour la gloire du Bon Dieu. Vous serez contredite, mais vous aurez la grâce, ne craignez point. Dites tout ce qui se passe en vous, avec simplicité et confiance. Vous verrez certaines choses ; vous serez inspirée dans vos oraisons, rendez-en compte à celui qui est chargé de votre âme. Mon enfant, les temps sont très mauvais ; des malheurs vont fondre sur la France ; le trône sera renversé, le monde entier sera bouleversé par des malheurs de toutes sortes. Mais venez au pied de cet autel : là les grâces seront répandues sur toutes les personnes qui les demanderont, sur les grands et les petits. Un moment viendra où le danger sera grand ; on croira tout perdu. Je serai avec vous, ayez confiance ; vous reconnaîtrez ma visite, la protection de Dieu et celle de saint Vincent de Paul sur les deux communautés. Ayez confiance, ne vous découragez pas, je serai avec vous. (...)

 

"Je ne saurais dire,  ajoute Catherine, combien de temps je suis restée auprès de la Sainte Vierge ; tout ce que je sais, c'est qu'après m'avoir parlé longtemps, elle s'en est allée, disparaissant comme une ombre qui s'évanouit."

Catherine Labouré est ensuite reconduite à son lit par l'enfant, en fait son "ange gardien".

 

14/07/2014

Commentaire du Notre Père (2)

Extrait du livre : "Toi, notre Père" P. Thomas DEHAU (1870-1956) - Ed Saint Paul 1992

 

15

Que ton Nom soit sanctifié

 

Nous l'avons vu, le Pater  nous enseigne non seulement ce que nous devons demander, mais ce que nous devons désirer. Quels sont les objets que nous devons mettre dans nos désirs avant les autres ? Ceci est très pratique, car, n'étant pas assez spirituels, il nous arrive de ne pas mettre Dieu avant tout. Or, c'est Dieu même que nous devons demander premièrement.

Il semble que demander son pain soit bien permis à un mendiant. Et pourtant, Jésus nous apprend ici à demander bien d'autres choses avant notre pain. Nous avons toujours tendance à désirer qu'il s'agisse d'abord de nous, alors que, comme le disait sainte Jeanne d'Arc, il faut qu'il s'agisse d'abord de Dieu : " Messire Dieu premier servi."

Avant de demander notre pain, c'est le pain de Dieu qu'il faut demander ; le pain de Dieu, c'est son 16 règne, c'est sa volonté. Il faut demander ce pain éternel. Une âme ardente désire surtout le règne de Dieu.

Cette première demande regarde Dieu en lui-même. Il y est question de la gloire essentielle de Dieu. Souvenons-nous que toute activité, même au service de Dieu, doit passer après cette chose, la plus importante de toutes, qui est la sanctification du Nom de Dieu.

Vous me direz : le Nom de Dieu est infiniment sanctifié ; il y a le ciel, le ciel que le prêtre entrouvre au commencement du Canon [c'est la Prière eucharistique] qui se termine par le Pater ; le prêtre passe la revue des hiérarchies angéliques, des chœurs des bienheureux, des saints, c'est une lyre merveilleuse, une harpe sans fin. Tous sanctifient le Nom du Seigneur ; de tous ces saints monte une louange immaculée ; toutes ces voix sont autant de flammes d'amour, elles célèbrent la grandeur de Dieu dans une "allégresse sociale", socia exultatione. Le prophète Isaïe a entendu les Séraphins crier les uns aux autres la sainteté de ce nom, Sanctus, sanctus, sanctus (Is 6,3); et ils se voilaient la face et les pieds de leurs ailes ; ils s'abîmaient dans une humilité sans bornes devant la gloire de leur Dieu.

17 Mais ce ne sont pas seulement les anges qui rendent gloire ainsi ; l'homme qui, par sa nature, est inférieur à l'ange, peut s'élever par la sainteté au-dessus des hiérarchies angéliques. Voyez la Très Sainte Vierge ! tous les concerts angéliques n'égalent pas le Magnificat de la Mère de Dieu.

Voilà donc la musique qu'a Dieu à sa disposition : c'est une louange qui correspond adéquatement à la gloire de son Nom.

Après avoir essayé d’entrouvrir le voile qui nous cache ces merveilles, si nous redescendons vers notre petite planète, écoutez ce cri de l'humanité, ce cri qui monte des abîmes ; c'est le contrepied absolu de ce que nous venons d'entendre. Qu'est-ce que les hommes se crient entre eux ? Certes, il y a divers cris ; mais je fais la moyenne, et je dis : ce que les abîmes de l'humanité crient, c'est le blasphème. Un petit nombre de voix chantent la gloire de Dieu ; elles la chantent mal en comparaison du chœur des anges et des saints. Mais tant d'hommes crient le blasphème ; ce qui résout toutes les cacophonies, c'est le blasphème, quelle que soit la manière dont il se décore ou se barbouille : blasphème élégant, littéraire, artistique, blasphème grossier, fangeux ; c'est toujours lui, et tout le blasphème volontaire, si Dieu n'écoutait que sa colère et sa justice, mériterait l'anéantissement du monde.

18 Ce qui importe pour nous c'est de ramasser ce Nom divin pour lui rendre un peu de cet honneur infini que lui dérobe follement l'humanité. Il faut que, sur notre pauvre terre, il y ait un hosanna qui monte aussi haut que possible des abîmes non plus du mal, mais de l'humilité. L'abîme du mal est un abîme qui se voile d'orgueil, tandis que l'abîme d'humilité s'épanouit. Humilité des saints, humilité de la Très Sainte Vierge, de Notre-Seigneur lui-même, c'est de cet abîme-là que monte la réponse au cri de blasphème universel. Sans la sonorité de cet abîme, la louange n'aurait ni élan ni écho.

Que faut-il donc demander avant tout à ce Dieu qui est notre Père ? " Seigneur ! qu'il y ait dans notre pauvre humanité quelques voix très pures qui vous fassent oublier la voix du blasphème. Seigneur ! qu'il y ait des âmes contemplatives qui soient votre louange du jour et de la nuit ; qu'il y ait des prédicateurs qui annoncent la sainteté de votre Nom ; qu'eux aussi soient saints." Le prédicateur est l'homme des foules, mais il faut qu'en même temps il reste l'homme de la solitude, pour apporter aux foules le parfum du désert. Il faut prier, afin que le Seigneur trouve des adorateurs en esprit et en vérité, des prédicateurs de l'esprit et de la vérité.

Le Père cherche des adorateurs qui l'adorent en 19 esprit et en vérité. Ce Dieu, qui a à sa disposition les instruments d'harmonie ineffable que nous venons de dire, cherche cependant ; il y a des êtres que Dieu recherche. 

Dieu cherche t-il des intelligences, des volontés ? Certes, nous en aurions besoin à l'heure actuelle ; mais non, ce que Dieu cherche, ce sont des âmes qui l'adorent en esprit et en vérité. C'est ce que dit notre Seigneur à la Samaritaine après lui avoir révélé le don de Dieu. Toutes les fois que Dieu guérit et convertit une âme, c'est pour l'amener devant les mêmes horizons, c'est pour lui faire comprendre que l'essentiel est de procurer à Dieu la gloire de son Nom, de faciliter la victoire de son Nom.

Il faut ajouter ici que, dans cette première demande du Pater, nous prions pour que le Nom de Dieu soit sanctifié, sans excepter tout ce qui porte le reflet de ce Nom.

D'abord l’Église : notre Mère la sainte Église, et nos églises, les temples. Nous devons avoir un respect infini pour nos églises, selon la parole de Jacob : " Ce lieu est terrible, car c'est ici la maison de Dieu 20 et la porte du ciel". Il est un autre temple : nous-mêmes, car, nous dit saint Paul, l' esprit de Dieu habite en nous (1 Co 3,16) Nous devons avoir un très grand respect pour nous-mêmes ; respect pour notre corps : notre corps est le ciboire définitif. Vous savez que l'Eucharistie a été instituée pour nous, et que toute hostie consacrée est destinée à nourrir un corps humain. Respect pour notre âme qui est l'image du Seigneur et qui peut, qui doit être le réceptacle de la sainteté. Aucune âme, même celle du plus grand pécheur, du plus grand criminel, n'a le droit de désespérer de la sainteté.

Voilà donc, mes frères, tout ce que nous devons demander quand nous demandons la sanctification du Nom de Dieu. Plus que jamais nous avons besoin de prier. Les contemplatifs ne prient pas assez dans leur cloître, et nous surtout, ne prions pas assez.  

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28/06/2014

Commentaire du Notre Père (1)

Extrait du livre : "Toi, notre Père" Thomas DEHAU - Ed Saint Paul 1992

 

 

Notre Père, qui es aux cieux

 

9 Dieu est le Père de toute créature, et c'est pourquoi il y a en tout être un mouvement et un appel vers l'Etre infini. Toute créature qui possède une voix en fait hommage à Dieu. Cependant, si Dieu est Père de toute créature, il est, de façon plus excellente encore, le Père des esprits, le Père des créatures faites à son image et  ressemblance. Nous sommes, nous autres hommes, des esprits, mais engagés dans la matière. Au fond de nos intelligences et de nos volontés, nous avons aussi un mouvement spécial qui nous porte vers Dieu. Mais ce mouvement est libre, car Dieu, en nous créant, nous a fait don de sa liberté. Ceci explique pourquoi, dans l'humanité, l'hommage des intelligences et des libertés à Dieu n'est pas universel. 

Dieu est notre Père d'une façon plus excellente encore. Nos vies, tant qu'elles restent purement naturelles 10, ne sont pas des copies de la vie intime, de la vie interne de Dieu ; cette vie d'amour et de lumière qu'est celle de la Très Sainte Trinité, n'est pas reproduite en nous par cela seul que nous sommes des esprits, car nous sommes des esprits créés et nous n'avons aucun droit à la vie surnaturelle. 

Il faut que naisse et se développe en nous une vie nouvelle : la vie de la grâce ; alors, nous devenons les fils de Dieu. Cette vie de la grâce est une participation à la vie même de Dieu et nous ne pouvons la posséder que par une aumône. La grâce est ce qui peut être donnée de plus grand à une créature, mais nous ne pouvons la posséder qu'à titre de pur don. Elle provoque donc en nous, d'un côté une fierté, une noblesse - et jamais l'expression "noblesse oblige" n'a trouvé mieux sa place -, un élan plein d'allégresse et d'enthousiasme ; et, de l'autre côté, elle nous situe dans une attitude d'humilité profonde. Il nous faut sans cesse tendre la main et tendre nos cœurs. 

La grâce est une aumône ; il y a un art de mendier. Mendier à une créature est un acte humiliant, mais quand il s'agit de tendre la main, ou plutôt le cœur à Dieu, cette mendicité devient sublime. Saint Jacques nous avertit que si nous ne recevons pas, c'est que nous ne savons pas demander (cf Jc 4,3). Dieu ne nous 11 donnera que si nous savons prendre devant lui l'attitude de la créature. 

Ces vérités sont tellement au-dessus de nous que, si Notre-Seigneur ne nous prend pas la main, nous ne pourrons pas nous débrouiller dans le chaos de difficultés qui nous entourent. Les Apôtres sentaient bien que la lumière était là, mais ils voyaient surtout une nuée ; c'est pourquoi ils s'adressent au divin Maître : " Seigneur, apprends-nous à prier" (Lc 11,1), "nous savons bien, Seigneur, qu'une prière qui ne serait pas fabriquée par Vous, la Personne du Verbe, ne vaudrait pas grand'chose". Il faut répéter sans cesse cette parole des Apôtres. Plus une âme avance, plus elle sent s'allumer en elle le besoin de la prière, le désir de l'oraison la plus ardente, la plus continue possible. Plus une âme s'accoutume aux choses de la prière, plus elle éprouve la nécessité de s'aboucher directement avec le Docteur et le Maître : "apprends-nous à prier". 

Quelle a été la réponse à cette humble demande ? Le cadeau que Notre-Seigneur nous a fait du Pater. Cette prière divine règle non seulement l'ordre de la demande (ordo petendi), mais aussi l'ordre du désir 12 (ordo appetendi) ; non seulement elle rectifie notre pétition, mais notre "appétition". J'emploie à dessein ces termes scolastiques, si savoureux et si expressifs. Il nous suffirait de bien comprendre ce que Jésus nous enseigne dans le Pater pour que l'ordre de nos désirs soit mis en place. "Vous prierez ainsi" (Mt 6,9) ; en répétant les paroles de cette prière, nous harmonisons tout l'ordre de nos désirs et de nos volontés. 

Faisons quelques remarques sur le nom du Père ; il est celui que nous donnons le plus volontiers à Dieu. Le prêtre, pendant la sainte Messe, l'emploie lorsque le Corps de Notre-Seigneur est à quelques centimètres de son cœur. Nous ne craignons pas de le faire, et de le faire souvent, malgré l'énormité de cette audace : nous osons dire (audemus dicere). Il est vrai que, dans l'Ancien Testament, nous trouvons des textes qui témoignent déjà d'une familiarité très grande avec le Père des cieux. Et tel peuple païen pourrait aussi nous en fournir quelques exemples ; ne citons que le peuple japonais. Mais cette familiarité, cette liberté de langage avec Dieu, cette attitude déjà filiale, quelle est-elle, en comparaison de celle que nous demande Jésus lorsqu'il veut faire de chacun de nous un tout petit enfant dans le Royaume du Père ?

13 "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur" (Dt 6,5), ordonne la Loi de Moïse ; ceci place déjà la Loi ancienne à une singulière hauteur. Moïse dit encore : " Honore ton père et ta mère". Rapprochés l'un de l'autre, ces deux commandements nous paraissent presque étranges. Il nous eût semblé plus normal de dire : " Honore Dieu", et " Aime ton père et ta mère." Dieu, d'ailleurs, par son prophète Malachie, réclame pour lui-même " l'honneur qui lui appartient" ainsi que "la crainte qui lui est due". C'est que Dieu veut de nous l'une et l'autre attitude. Malgré la distance immense que nous croyons voir entre le premier et le quatrième commandement   dans la Loi mosaïque, déjà ceux-ci s'attirent l'un l'autre. Dans le Nouveau Testament, ils se fondent davantage encore en un seul. Afin d'aimer Dieu comme un père, prenons pour point de départ l'affection que la nature a déjà mise au fond de nos cœurs envers nos parents ; et de même honorons nos pères et nos mères comme Dieu lui-même ; mais il faut que toutes les influences terrestres deviennent diaphanes pour laisser passer la grâce divine.

Pour saint François d'Assise, le monde entier devenait une famille ; c'était la charité et l'amour 14 infini que le saint retrouvait partout ; c'est pourquoi il enveloppait chaque créature d'une telle tendresse. Ce que signifie le mot "notre", dans le "Notre Père", c'est le monde entier quand nous le mettons sous la paternité de Dieu. Le ciel lui-même n'est pas trop grand pour le couvrir. Quand il s'agit de la paternité humaine, deux êtres sont nécessaires pour en remplir le rôle. Quant à la paternité spirituelle, ce programme de tendresse qui dépasse les possibilités humaines ne dépasse pas les possibilités divines : Dieu est en même temps père et mère. La maternité de Marie ne peut être qu'une participation de la maternité de Dieu. Ceci est tellement vrai que, pour désigner les attentions maternelles de Dieu envers nous, nous employons un vocable féminin : la Providence. Il nous est dit dans l’Évangile : "Chacun de vos cheveux est compté". Les attentions d'une mère vont dans cette direction, mais, certes, elles ne vont pas jusque-là. Nous retrouvons encore le quatrième commandement : ce Père et cette Mère qui est Dieu, honore-les, afin de vivre longuement.

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30/05/2014

Les enfants de Sara-la-Kâli (11)

Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

"La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

 

Dix jours aux Saintes... : au bout de la route

 

Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

 

Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

 

166

On n'écoute pas assez les cantiques. Il faut pourtant bien, pour que la foule ait tant de cœur à les reprendre inlassablement, que leurs grâces naïves expriment quelque chose de l'âme d'un peuple. Ceux que chantent les gitans lors de la veillée du 23 mai ont un leitmotiv, et c'est la route. Non pas la " route enchantée " de Charles Trenet, mais celle où les pauvres cheminent entre les maisons des riches, celle où les fils de paysans rejettent dédaigneusement les fils de nomades, celle de la souffrance et de l'humiliation quotidiennes. La route, patrie de ceux qui demeurent, que nous le sachions ou non, le tiers-monde parmi nous.

Ils disent, les cantiques gitans, que quand les nomades sont relégués sur les décharges communales, le Christ campe avec eux sur les immondices. Que, quand le " gadjo " lance ses chiens contre une pauvre gitane venue proposer à sa porte quelque mercerie dérisoire, le Christ est avec elle et saigne de leurs morsures. Que, aussi, lorsqu'une humble joie, un sourire amical, un air de guitare vient leur réchauffer l'âme et le cœur d'éternels voyageurs, le Christ - ils n'en doutent pas - est encore là pour sourire et chanter avec eux. 

Le voyage, c'est toute leur vie et toute leur histoire, aussi loin que peut remonter la mémoire d'un peuple qui n'a pas appris l'écriture et qui n'eut jamais d'archives. Nulle population au monde n'a connu une aussi interminable migration.

Depuis cinq siècles et demi qu'ils parcourent nos pays de vieille chrétienté, leur histoire est celle d'un long martyre. Le mot " racisme " n'était pas encore inventé que la méfiance et la haine s’exerçaient cruellement à l'égard de " l'autre ", celui qui était inexplicablement différent, corps étranger, épine et problème. Les civilisations n'ont jamais toléré que l'on vive en leur sein autrement que suivant leurs normes. "Comment peut-on être Gitan ?" Et malheur à celui par qui ce scandale arrive.  

La Suisse, l'Italie, les Pays scandinaves, la Hollande décrètent leur bannissement. Le roi très chrétien Philippe V d'Espagne ordonne d'abattre sans sommation tout Gitan trouvé errant dans le royaume. Quand on ne les massacre pas, on les condamne à avoir 167 les oreilles coupées ou, comme Louis XIV, à ramer aux galères à perpétuité. En Valachie-Moldavie, on les réduit à l'esclavage et, comme du bétail, ils porteront le joug jusqu'à la fin du XVIIe siècle. En Roumanie, des boyards leur font mettre des crocs de fer autour du cou. Un règlement de 1835 fixe encore le prix auquel ils seront mis aux enchères publiques. On ne les affranchira qu'en 1865, il y a à peine un siècle... Il y a, parmi les Gitans en pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, des hommes et des femmes dont le grand-père était encore esclave.

Le " despotisme éclairé ", puis le romantisme, tempèrent ces rigueurs mais au prix de nouvelles souffrances. On interdit aux Gitans l'usage de leur langue et de leurs activités traditionnelles, y compris la musique et la danse ; on enlève leurs enfants pour leur donner, aux frais de l’État, une éducation " décente "; on continue, avec ou sans textes juridiques à l'appui, à les traiter en parias. 

Ces pages douloureuses semblaient définitivement tournées quand, au premier tiers du XXe siècle, le nazisme déferla sur l'Europe. Le monde entier sait que six millions de Juifs ont péri dans les camps d'extermination allemands. Mais qui se souvient que les tsiganes subirent le même sort atroce ? Ce peuple analphabète n'a pas publié le récit de sa lente agonie. Aucun monument ne rappelle la mémoire de ses martyrs. Et pourtant ...

Himmler décide, dès décembre 1938, l'anéantissement des Tsiganes (...). A partir de 1942, on les entasse à Auschwitz où plus de vingt mille vont périr dans les chambres à gaz. On estime à deux cent mille le nombre des " Fils du Vent " exterminés dans les  camps de concentration. 

Aux camps de la mort s'ajoutèrent les massacres. Trois ou quatre mille Tsiganes furent abattus dans les forêts de Pologne orientale où ils avaient cherché refuge. Les adultes furent fusillés, les enfants eurent la tête fracassée contre le tronc des arbres. En Serbie, ils servirent d'otages : pour un Allemand abattu par les partisans on exécutait cent Tsiganes. 168 Une commission d'enquête instituée - après la Seconde guerre mondiale - par le gouvernement yougoslave établit que, dans la seule Croatie, vingt-huit mille Tsiganes étaient tombés victimes des " Oustachis " d'Ante Pavelich. Cette tragédie, venant après tant d'autres, les Gitans ne l'ont pas oubliée. Pour certains, elle demeure marquée dans leur chair, où est gravée la lettre infamante : Z (Zigeuner) et le chiffre matricule du déporté.

Quand en septembre 1965, les Gitans venus de toute l'Europe reçurent près de Rome la visite du pape Paul VI, chaque délégation eut à cœur d'offrir au Saint-Père un cadeau symbolique. Celui des Tsiganes allemands ne fut ni un tableau, ni une roulotte finement ciselée, ni une statut, mais un ostensoir fait de fils de fer barbelé.

Il faut savoir cela pour comprendre tout le sens d'un rassemblement comme celui des Saintes-Maries-de-la-Mer, havre de paix, refuge de grâce, instant de trêve toujours aimé et toujours menacé au carrefour des routes sans but et sans fin, jalonnées de plus de larmes que de rires, de plus de rejets que de fraternel accueil. Ce n'est pas formule de style. Le tires des Gitans de France sont encore totalement nomades. Un autre tiers tiennent la route sept ou huit mois par an, pour se tapir l'hiver dans quelque coin et repartir aux beaux jours. Et combien des autres, tristes hôtes des bidonvilles ou sédentaires malgré eux, gardent la nostalgie de l'époque où ils étaient, eux aussi des "Gens du Voyage"...

Le nomadisme leur donne certes des défauts, dont le moindre n'est pas 169 une instabilité chronique; mais aussi d'immenses qualités, qui sont celles des peuples errants. Ils ont le respect des anciens, toujours écoutés avec déférence, et nous méprisent d'oser abandonner nos vieux parents en les plaçant dans des maisons de retraite. Ils gardent jalousement la vertu de leurs filles, en dépit de toutes les promiscuités. Ils ont le sens profond de l'hospitalité. Quiconque est dans la peine, perdu, voire traqué entrera dans la famille sans qu'on lui pose des questions et y restera tant qu'il voudra. Ils ont enfin l'esprit de solidarité, poussé jusqu'au partage absolu des biens. Qu'un gitan ait de l'argent, et tout le monde en profite. Qu'il ait à payer une forte amende ou qu'un deuil vienne le frapper, et l'on vendra jusqu'au nécessaire pour lui venir en aide. (...)

Venir aux Saintes-Maries-de-le-Mer, c'est se réfugier auprès de protectrices dont on sait qu'elles ne vous trahiront pas, à qui l'on va confier ses détresses et ses espoirs. C'est trouver, en Sara-la-Kâli, une petite "sœur" toute-puissante, à la peau basanée, et qui entend sûrement votre langue. C'est tenir le voeu qu'on a fait, du fond d'un grand désespoir, et repartir justifié, avec un peu de joie au cœur.  

 

 

 

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Marie, femme de la chambre haute

Texte extrait du livre de Tonino Bello : " Marie, femme de nos jours " édité par Médiaspaul 1998 (ISBN 2-7122-0688-6). Mgr Tonino Bello (1935-1993), évêque de Molfetta, dans les Pouilles, fut président du Mouvement Pax Christi d'Italie. Livre traduit de l'italien par Maria Malinowski et ses amis.

 

115 Icône. Par ce terme, on désigne les images sacrées peintes sur bois, que les Orientaux vénèrent avec une dévotion particulière. Enveloppées de lumière, elles renferment une étincelle de mystère divin. C'est pour cela justement que quelqu'un les a définies comme les fenêtres du temps, ouvertes dur l'éternité.

Icône. Par ce terme, peut-être à cause de la netteté des traits qu'on emploie pour leur esquisse, on désigne aujourd'hui les scènes bibliques qui renferment un message important de salut, avec la force immédiate des images.

Eh bien, le premier chapitre des Actes enregistre une de ces icônes d'une splendeur extraordinaire, lorsqu'il dit qu'après l'Ascension, les apôtres, qui attendaient l'Esprit Saint, montèrent à la chambre haute, où ils se tenaient habituellement (Ac 1,13). Et il y avait aussi avec eux Marie, la mère de Jésus.

C'est le dernier épisode biblique où l'on voit apparaître Marie. Elle se soustrait définitivement de la sorte, aux feux de la rampe. Du haut de cet emplacement. De l'étage supérieur. Comme pour nous indiquer les niveaux spirituels sur lesquels  doit se dérouler l'existence de chaque chrétien.

En vérité, toute la vie de Marie s'est développée, pour ainsi dire, à haute altitude.

Non pas qu'elle ait méprisé le domicile des pauvres gens. Bien au contraire. Les femmes des bergers échangeaient avec elle des laines et des fromages contre un drap cousu de ses mains. Ses voisines 116 ne s'aperçurent jamais du mystère caché dans cette vie apparemment si simple. Les paysannes de Nazareth ne firent pas non plus avec elle l'expérience de cette distance avec laquelle souvent celui qui fait carrière mortifie ses amis d'autrefois. Elles allaient au marché ensemble. Elle marchandait comme elles. Elle sortait avec les autres dans la rue, après les averses de l'été, pour endiguer les torrents de pluie. Et, les soirs de mai, sa voix résonnait dans la cour, jointe aux chœurs des anciennes mélopées orientales, mais sans dépasser les autres.

Bref, Marie, même consciente de son extraordinaire destin, n'a jamais voulu vivre dans les beaux quartiers. Elle ne s'est jamais élevée sur un piédestal de gloire. Elle a toujours refusé les pinacles qui l'auraient privée de la joie de vivre au même niveau que les gens communs.

Toutefois elle s'est certainement réservée un très haut observatoire d'où elle pouvait contempler non seulement le sens ultime de son aventure humaine, mais aussi les longues trajectoires de la tendresse de Dieu. (...)

Sainte Marie, femme de la chambre haute, splendide icône de l’Église, tu avais déjà vécu ta propre Pentecôte au moment de l'annonce de l'Ange, quand l'Esprit Saint descendit sur toi et que la puissance du Très-Haut étendit sur toi son ombre (...)

Donne à l’Église l'ivresse des hauteurs, la patience du long terme. (...) Préserve-la de la tristesse de s'enliser, sans issue, dans les périmètres étroits du quotidien. Fais-lui regarder l'histoire selon les perspectives du Royaume.

Sainte Marie, femme de la chambre haute, aide les pasteurs de l’Église à habiter ces régions élevées de l'esprit (...). Attendris leur esprit pour qu'ils sachent dépasser la froideur d'un droit sans charité, d'un syllogisme sans fantaisie, d'un projet sans passion, d'un rite sans illumination, d'une procédure sans génie, d'un logos sans sophia. (...)

Sainte Marie, femme de la chambre haute, fais-nous contempler de ta fenêtre les mystères joyeux, douloureux et glorieux de la vie (...) ce n'est qu'à cette hauteur que le succès ne donnera pas le vertige, et à ce niveau seulement les défaites nous empêcheront de nous laisser précipiter dans le vide (...) 

 

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29/05/2014

L'Ascension du Seigneur (année liturgique A)

Références scripturaires de la liturgie de ce jour : Ac 1, 1-11 - Eph 1,17-23 - Mt 28,16-20

homélie du P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  - " L'Amour du Père révélé dans sa Parole ", homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

143

Le début de l' évangile de Matthieu commence par la promesse de l'Emmanuel, Dieu avec nous, par l'annonce de l'évangile à la Galilée des païens. Dans le texte de la finale de Matthieu que nous avons aujourd'hui, il y a la correspondance exacte à ses annonces. Le Seigneur dit : " Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps." Et il demande à ses disciples d'aller en Galilée pour l'annoncer. Annoncer l’Évangile, annoncer le Mystère de de Dieu : " Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples." Cet universalisme des évangiles nous appelle à devenir chrétiens pour annoncer l' évangile à nos frères et pour en être de vrais témoins.

En effet, la finale de saint Luc nous rappelle les paroles suivantes de Jésus : " Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d'entre les morts le troisième jour, et qu'en son Nom le repentir, en vue de la rémission des péchés, serait proclamer à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. De cela vous êtes témoin." Les disciples sont témoins du Christ, témoins de l'amour du Père, ils sont témoins dans la vie de l'Esprit Saint. Comme il est dit dans les Actes des apôtres : " Vous allez recevoir une force, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ".

Actuellement on parle beaucoup de témoignage. Mettons-nous dans ce mot la signification évangélique ? J'en doute très fort. On témoigne de tout et de rien, on témoigne en parlant, en partageant les expériences faites.

144 Mais nous oublions que le mot témoignage a une autre ampleur : il s'agit d'être dans la puissance d'amour du Christ. Des hommes ont fait l'expérience du Christ, des hommes ont fait l'expérience de Dieu dans leur vie : la sagesse de Dieu les habite. 

St Paul demande pour ses fidèles l'esprit de sagesse : " Que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse pour le découvrir et le connaître vraiment. Qu'il ouvre votre cœur à sa lumière pour vous faire comprendre l'espérance que donne son appel, la gloire sans prix de l'héritage que vous partagez avec les fidèles, et la puissance infinie qu'il déploie pour nous, les croyants ". Le Père agit dans nos vies de la même manière qu'il a agi dans la vie du Christ. Puisse t-il agir dans vos vies avec la même puissance, celle de la résurrection. Car témoigner c'est faire l'expérience de cette résurrection en nous. Il faut d'abord croire. Croire que la puissance de Dieu est à l’œuvre dans nos vies. Croyons-nous en vérité que la puissance de Dieu qui a ressuscité Jésus Christ d'entre les morts est à l’œuvre dans nos vies ? Elle doit être première dans nos vies pour que nous puissions en être les témoins mais attention, témoins dans l'Esprit Saint. C'est la gratuité du don de Dieu qui est première dans nos vies. Dieu d'abord. Il faut faire l'expérience du mystère du Seigneur, de ce mystère si simple et si étonnant que saint Paul et les apôtres chantent dans tout leurs textes.

Pour être témoins de l'espérance , il faut laisser la parole de Dieu entrer en nous, nous transformer et nous transfigurer. Cette parole doit faire de nous des disciples et cela dans l'obéissance ; le témoignage repose sur l'obéissance du Christ à son Père. Au cœur de notre témoignage, il y a donc cette obéissance au cœur de notre vie, ce don de nous-mêmes à Dieu qui peut tout transformer. 

" Apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. " Voilà ce que dit Jésus avant de se 145 séparer de ses disciples. Le commandement du Seigneur est au cœur même de l' évangile de Jean : " Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements " (Jn 14,15). Le Christ ne fait que ce qui plaît au Père ; si nous sommes pris dans le mystère de Dieu, il en sera de même pour nous. 

A l'Ascension, le Christ disparaît aux yeux de ses apôtres. " Il vous est bon que je m'en aille " (Jn 16,7). Il disparaît pour être avec eux : " Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps ".  Le mystère du Seigneur, c'est le mystère de cette présence totale, enveloppante et décisive. " Et moi ". Nous connaissons l'ampleur de ce moi divin qui nous ramène au " Je Suis " de l' exode. Croyons-nous à cette parole du Seigneur ? Croyons-nous que " Je Suis " est avec nous jusqu'au bout, croyons nous qu'il nous mènera comme il a mené son propre Fils ? Le Seigneur nous demandera de prendre le même chemin, de le suivre jusqu'au bout, jusqu'au bout de l'amour. Il n'y a rien d'autre à demander si ce n'est de marcher à pas d'amour dans la foi et de se redire chaque qu'une difficulté se présente : " Moi, je suis avec vous ". Quelle intimité prodigieuse nous assure cette parole ! " Moi, je suis avec vous " définitivement pour vous guider, pour vous défendre, pour vous faire marcher dans les sentiers qui sont les miens  et cela jusqu'à la fin du monde. Cette parole transmise par Matthieu résume la toute-puissance dans laquelle le Christ est établi ; il est debout, à la droite du Père, il possède la même puissance que le Père et c'est lui qui nous donne l' Esprit.

Dans l'Eucharistie, nous demanderons au Seigneur cette sagesse qui permet de comprendre la puissance de la Résurrection. Cette sagesse est au cœur de l'action de Dieu dans le monde. Certes, elle ne nous paraît pas très apparente, cependant nous savons bien que Dieu tourneboule le monde pour qu'une âme rencontre librement son propre mystère. Dieu n'a qu'un désir : se faire connaître à tous les 146 hommes. Si nous ne le connaissons pas, il faut le demander, il se donnera dans l'Esprit Saint. Dieu est prêt à tout pour que nous l'aimions du fond de notre cœur et que nous soyons ses témoins, c'est-à-dire des êtres illuminés par la présence de Dieu, des êtres qui s'adressent à leurs frères dans la simplicité du cœur et agissent conformément à l’ évangile. Témoigner, cela veut dire être, être témoin. Cela demande d'avoir une qualité de présence et d'écoute. Nous avons à demander cela au Seigneur avec joie, avec paix, avec certitude.

" Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. " Si cette parole pénétrait définitivement dans votre cœur, tout serait changé. Qu'importe le reste, si nous sommes avec lui dans la sagesse de Dieu, dans cette puissance invraisemblable qui est la puissance de la résurrection. Nous sommes promis à la résurrection. Ce n'est pas une opinion comme une autre, c'est la vérité. La résurrection éclatera en nous comme elle a éclaté dans le Christ, avec la même force. La vie, c'est de participer à ce don de l'Esprit, ce don du Fils que le Père nous a fait. Nous vivons dans l'amour mutuel du Père et du Fils, c'est le Saint Esprit. " Moi je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde."  Que cette parole pénètre vos cœurs, qu'elle y demeure et qu'elle transforme votre vie. Amen ! 

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28/05/2014

Les enfants de Sara-la-Kâli (10)

Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

"La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

 

Dix jours aux Saintes...

 

Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

 

Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

 

61

Depuis leur arrivée en Europe, les Gitans ont toujours trouvé des protecteurs éclairés parmi l'élite intellectuelle et dans l'aristocratie. En Camargue, ils conquirent l'amitié du dernier grand seigneur de Provence : Folco de Baroncelli-Javon. Celui-ci avait entrepris de rendre vie à cette pauvre terre camarguaise, qui sombrait dans la misère et l'oubli. Il avait permis, notamment, la sélection des races camarguaises de chevaux et de taureaux, et si bien chanté Les Saintes-Maries-de-la-Mer que chacun, dans l'antique cité, le tenait pour un sauveur providentiel. 

Baroncelli se lia d'amitié avec un Gitan influent, Coucou, de son vrai nom Manuel Baptiste, à qui son exceptionnelle intelligence avait valu une grande autorité sur tous ses frères de race. Quand Coucou avait parlé, nul ne se permettait de discuter.

62 Il était reçu au mas du marquis, le "Simbeu", en compagnie des belles dames de la région, naïvement flattées de partager la table d'un si intéressant personnage. Or Coucou souffrait de voir les Gitans, et surtout la pauvre Sara, tenus à l'écart des fêtes de mai. C'est ainsi qu'en 1935, le marquis de Baroncelli, le félibre José d'Arbaud et le peintre Hermann Paul firent le siège de l'archevêque d'Aix et obtinrent de haute lutte l'autorisation, pour les Gitans, de sortir Sara en procession jusqu'à la mer.

Un petit Gitan, portant une croix trop lourde pour lui, précédait cet étrange défilé qu'escortaient la " Nation gardiane " à cheval et un groupe d'Arlésiennes en costume. Pas un prêtre n'y assistait car Sara, bien que la tradition la tienne pour la servante des Saintes Maries, ne figure pas au martyrologe romain et son culte n'a jamais reçu de consécration liturgique. La procession de Sara, si elle mit les Gitans à l'honneur, contribua encore un peu plus à les écarter des cérémonies officielles. " On allait voir défiler les Gitans ", reconnaît un vieux saintois, " comme les Blancs d'Afrique du Sud vont voir danser les Zoulous..." 

Vint la guerre de 1940. Le racisme nazi fit périr dans les camps de concentration des centaines de milliers de Gitans. Entre les barbelés, des prêtres, des religieuses, des laïcs se glissèrent, au péril de leur vie, pour apporter aux internés un message de fraternité et d'espoir. Il en naquit, la paix revenue, une aumônerie catholique tout entière consacrée aux Gitans et aux Tsiganes qui , à partir de 1953, prit spirituellement en charge leur pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

63 (...) Le plus récent historiographe du pèlerinage, le chanoine Mazel, ancien curé-doyen des Saintes-Maries en donne la version suivante : " Dans la crypte de l'église, on voit  la statue de sainte Sara, son autel, ses reliques ; les Bohémiens l'honorent comme leur patronne, spécialement le 24 mai. D'après eux, elle était une des leurs, originaire de la région, la première convertie par les saintes, et leur servante... Attirés par le célèbre pèlerinage des Saintes-Maries, ils y auraient trouvé des reliques de Sara l’Égyptienne, apportées là anciennement. Cette sainte, vierge et abbesse d'un grand couvent de Libye, est fêtée par l’Église  le 14 juillet. Ayant déjà connu en Orient la dévotion à sainte Sara, tout heureux de retrouver ses reliques, ils l'auraient adoptée comme patronne et auraient associé 64 son culte à celui qu'ils venaient rendre aux Saintes Maries." Le conditionnel est prudent car cette hypothèse ne résiste pas à l'examen. Ce qu'on appelle la "tradition gitane" n'est généralement que le reflet, répercuté par les Tsiganes, de ce qu'on vient de leur apprendre ! Sara est absolument inconnue dans le monde  et son nom n'évoque quelque chose que pour les Gitans qui ont séjourné en France, ou en Europe occidentale. Et comme il est plus que douteux que les Gitans soient jamais passés par l’Égypte, leur dévotion pour Sara demeure inexpliquée.

La présence de Sara aux côtés des Saintes Femmes connaît, selon les auteurs, deux versions. Pour les uns, elle était la servante des deux Marie et aurait volontairement partagé leur exil. Pour d'autres (dont  " l'école " de Baroncelli), c'était une autochtone, Gitane ou non, établie avec les siens sur les rivages de la Camargue. La Bible n'en fait pas mention, bien que le nom apparaisse à diverses reprises. (...)

65 Ce que l'on sait de certain, c'est que la dévotion à Sara commença, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, bien avant que les Gitans ne la fassent leur. Jean de Venette, carme de Paris, termina en 1357 un poème de plus de seize mille vers intitulé : " histoire des Trois Maries "

A suivre...

 

 

26/05/2014

Les enfants de Sara-la-Kâli (9)

Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

"La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

 

Dix jours aux Saintes...

 

Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

 

Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

 

53

L'arbre si chargé soit-il de fleurs rares et de fruits abondants, ne doit pas nous masquer la forêt. Cent fois répercuté, amplifié, magnifié par la radio, le cinéma, la télévision, le pèlerinage gitan des 24 et 25 mai ne saurait nous faire oublier que Les Saintes-Maries-de-la-Mer sont, depuis plus de dix siècles, d'abord un pèlerinage languedocien et provençal. Ni sa légende ni son histoire ne font la moindre place aux Bohémiens jusqu'à une date relativement récente. Il nous faudra donc quitter le peuple du Voyage avant d'aborder la tradition camarguaise, bien antérieure à son apparition sur les bords du Petit Rhône. Que ce ne soit pas sans avoir tenté, cependant, de comprendre sa présence en ce delta où la terre, le ciel et la mer se confondent.

Il est entendu, une fois pour toutes, que les Gitans viennent aux Saintes-Maries-de-la-Mer " depuis un temps immémorial". Ce n'est qu'une façon de dire qu'on ignore à quelle date ils ont commencé à fréquenter le sanctuaire. Chantre inspiré de la 54 Camargue dont il reste une figure inoubliable, le marquis de Baroncelli avait résolu l'énigme en poète épris du mythe atlantéen. Selon lui, les Gitans étaient, avec les Peaux-Rouges, les Basques, les Égyptiens et les Bretons, des survivants de l'Atlantide. Fuyant devant les invasions ibères, ils seraient arrivés en Camargue, y important ainsi les derniers chevaux sauvages. Ce seraient donc, en quelque sorte, des autochtones, les "plus vieux Européens" comme les Peaux-Rouges sont "les plus vieux Américains".

Ce curieux amalgame s'explique assez aisément : le marquis était fasciné par les Indiens d'Amérique, dont une délégation avait séjourné en Camargue. Il entretint une correspondance très suivie avec le chef White Horse, le seul qui écrivait à peu près correctement en anglais. On assure qu'il conduisit même, certain jour de mai, plusieurs Peaux-Rouges à la procession de Sara.

Pour lui, l'étrange attirance des Gitans pour le pays des salicornes s'expliquait donc aisément : " Bien longtemps avant le christianisme, lorsqu'ils erraient librement sur tous les rivages de la Méditerranée, ils avaient déjà ici leur port d'attache, leur temple vers lequel ils revenaient périodiquement, probablement à l'époque où le soleil monte le plus haut dans le ciel. Mais un rameau de la race est demeuré sur place depuis les origines, gardien du temple et du pèlerinage. Et c'est l'une d'elles, Sara, qui fera la liaison avec le christianisme. C'est pourquoi ils viennent toujours. Ici a été baptisée leur race." ("Les bohémiens et Les Saintes-Maries-de-la-Mer"  Revue d'Arles, 1941)

Toute une lignée de poètes provençaux a chanté l'histoire de Sara, prêtresse de Mithra et princesse bohémienne, qui se serait rendue au-devant de la barque des Saintes "commandant un bateau de trente rames" et l'aurait remorquée jusqu'au rivage. (...)

55 ... la tradition provençale assure que Sara et les siens furent les premières personnes converties au christianisme par la cohorte des exilés de Terre sainte. Elle trouve une justification dans le fait, historiquement attesté, que l'oppidum Râ, qui s'élevait à l'emplacement actuel des Saintes-Maries, était habité par des Égyptiens, des Crétois, des Phéniciens et des Grecs qui, par le fleuve, pénétraient à l'intérieur des terres. Mais des Gitans ?

L'origine du peuple gitan demeura longtemps une énigme. Les noms qu'ils se donnèrent eux-mêmes au moment de leur arrivée en Europe occidentale prêtèrent longtemps à confusion. Ils se disaient "Égyptiens" et on les prit pour tels. Mais ils étaient également porteurs de lettres de recommandation de Sigismond, roi de Bohême ; et l'usage s'établit de les appeler "Bohémiens".

On sait maintenant que la vérité est tout autre. L'étude attentive des divers dialectes tsiganes a permis d'établir que tous avaient une origine commune ; et qu'elle était indienne. On localise aujourd'hui le départ de leurs migrations entre les rives de l'Indus et les confins de l'Afghanistan. La "préhistoire" du peuple gitan n'en présente pas moins encore un certain nombre d'obscurités. On ne sait ni quand ni pour quelles causes il a quitté sa patrie d'origine, pour s'enfoncer toujours plus loin vers l'Ouest. 

On les trouve en Grèce en 1322, en Valachie à partir de 1370. 56 Et, en 1419,  la première troupe atteint la France. Le 22 août, elle se présente devant la petite ville de Châtillon-sur-Chalaronne, où elle reçoit un accueil généreux. Les archives de la ville d'Arles gardent la trace de leur passage dans la cité provençale en avril 1438. Ce qui les situe à dix lieues des Saintes-Maries-de-la-Mer dix ans avant la découverte des reliques des saintes et de celles de Sara (...)

Il est probable, en revanche, que dès le XVe siècle certains groupes tsiganes se rendaient aux célèbres foires de Beaucaire. On peut supposer qu'ils "descendaient"  jusqu'en Camargue à l'occasion des pèlerinages. Mais de ces visites, il ne subsiste aucune trace. Le fait est d'autant plus insolite  que leur présence est mentionnée, vers la même époque, en d'autres lieux de dévotion. On sait que les premiers Tsiganes arrivèrent en Europe occidentale avec le titre, usurpé ou non, de pénitents et de pèlerins. Ils participèrent pendant plus d'un siècle au grand pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Un mandement de 1508 les autorise à traverser le duché de Bretagne pour aller prier au Mont-Saint-Michel et, en 1594, une petite bohémienne est miraculeusement guérie à Notre-Dame des Ardilliers, près de Saumur.   On trouve encore plusieurs documents montrant des " gens de Bohème " en route vers le sanctuaire de sainte Reine, en Bourgogne. Comment croire qu'aux Saintes-Maries-de-la-Mer, leur venue n'eût pas attiré l'attention ? 

Comme on voudrait être démenti ! Mais, aux archives paroissiales, aucun acte ne laisse deviner, avant le début du XIXe siècle, une appartenance au groupe gitan. Et les premiers qui attirent l'attention sont pour le moins douteux. (...)

57 Le premier témoignage écrit que nous possédions sur leur participation aux festivités saintaises est de Frédéric Mistral. Racontant sa visite en Camargue en 1855, il écrit : "L'église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays d'Arles, d'infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce sont d'ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, mais exclusivement à l'autel de Sara qui, d'après leur croyance, serait de leur nation" (Mémoires et Récits, 1906)

Le "Journal" soigneusement tenu à jour par les curés des Saintes de 1861 à 1939, et conservé au presbytère, ne nous est pas d'un plus grand secours. En 1862 cependant, le desservant, relatant la bénédiction des nouvelles statues des Saintes Maries, note en passant : " Les Bohémiens, qui ont été en trop grand nombre peut-être, ont fait éclater des transports de joie qui ont surpris tout le monde."

A suivre...

 

 

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25/05/2014

Les enfants de Sara-la-Kâli (8)

 

Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

"La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

 

Dix jours aux Saintes...

 

Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

 

Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

 

 47

 Le 25 au matin, le village a les traits tirés. On les aurait à moins. Mais les pèlerins sont parés pour la grand-messe quand, entre les créneaux du donjon, s'ébranle l'envolée des cloches. Des routes d'Arles et d'Aigues-Mortes convergent des centaines de voitures bondées de ferveurs nouvelles. Et l'église déborde de fidèles quand, la messe dite, le grand portail s'ouvre pour la procession à la mer.

Ce n'est plus tout à fait la ruée d'hier. L'abondance des gardians à cheval y est sans doute pour quelque chose. La foule est aussi moins dense : peut-être un millier de personnes, où les Gitans sont en nette minorité. Ce sont pourtant quatre des leurs qui, traditionnellement portent sur leurs robustes épaules la barque d'où émergent à peine Marie-Jacobé et Marie-Salomé, engoncées jusqu'au cou des vêtures successives de la piété bohémienne. Et c'est le même long chemin que la veille, jusqu'à la plage où le clergé monte sur un bateau de pêcheurs décoré de rubans et de fleurs. 

Mgr de Provenchères [1904-1984] s'avance jusqu'à la proue, d'où il domine l'arc-de-cercle des gardians sur leurs petits chevaux aussi blancs que l'écume, l'escorte des Gitans tenant haut la nef des Saintes, et la foule à peu près également répartie entre la mer qui lui vient à la ceinture et la plage où elle attend que les rites s'accomplissent. Le prélat lève très haut le "Saint Bras" qui renferme des reliques des Saintes Maries. Le reliquaire d'argent bénit la mer et l'assistance. La foule se signe, puis le cortège se reforme et reprend le chemin de l'église, où son retour est accueilli par le frémissement des cloches lancées à toute volée et le chant du "Magnificat". 

A peine a-t-on pris le temps de déjeuner qu'on se retrouve bien vite à l'église pour la remontée des châsses. Quel Provençal, quel Languedocien de bonne race voudrait manquer pareil rendez-vous ? Des familles de Nîmes et de Lunel ont amené leurs fauteuils pliants et s'installent aux avant-postes. Des matrones 48 prévoyantes ont investi des rangées entières de bancs et montent bonne garde, écartant sans pitié les intrus. On s'interpelle d'une travée à l'autre : "Où elle est Ninette ?"..." Henri, viens ! Je t'ai gardé une place !"

Les Gitans vont et viennent dans la nef, s'arrêtant devant le puits. Ils y plongent un seau muni d'une chaine, le remontent et en remplissent des bouteilles. En se dirigeant vers la crypte de Sara, ils embrassent poliment, sur les deux joues, les statues des Saintes déposées à l'entrée des marches. Certains posent sur leurs têtes une main respectueuse. On se tasse un peu pour faire place à un groupe d'étudiants qui arrive d'Avignon à pied. On se désigne du doigt deux cavaliers venus de Paris à cheval. Les conversations cessent cependant quand l'officiant  entonne les premiers cantiques : " O grandes Saintes Maries" et "Courons aux Saintes-Maries", que l'assistance  reprend avec ardeur, et dont l'intensité redouble à l'entrée de Monseigneur l' archevêque. L'allocution traditionnelle, dite " Adieu aux Saintes ", apporte un répit passage. Les matrones en profitent pour moucher les marmots et tirer d'incroyables boites métalliques des bonbons qu'elles font circuler à la ronde.

A mesure que la cérémonie s'avance, un mouvement se dessine dans la foule. On se presse tout contre les châsses qui vont bientôt repartir, comme pour les protéger, les garder encore un peu avec soi. Pourtant, l'inéluctable arrive : les machinistes amorcent la descente des câbles, qu'on passe autour des coffres sacrés. Et la lente remontée commence. Les fidèles chantent à pleine voix, avec parfois comme des sanglots étouffés : 

          O Saintes de Provence

          Nous vous tendons les bras...

et, dans le même instant, cent bras se dressent pour les toucher encore, caresser le bois enluminé, s'agripper au dernier rebord.

49 C'est fini ; elles sont maintenant hors de portée. Sans respect humain, des femmes, des hommes même laissent couler leurs larmes. A mesure que les câbles gagnent la chapelle haute, les machinistes en détachent un à un les bouquets que les familles saintoises conserveront précieusement jusqu'à l'an prochain. Un Pater, un Ave Maria et les châsses ont atteint la haute fenêtre, devant laquelle elles s'immobilisent. Elles resteront là une semaine, au terme de laquelle le rideau de fer se refermera sur elles. 

Mgr de Provenchères bénit maintenant les pèlerins. Il a une intention spéciale pour les Gitans, auxquels il s'adresse en ces termes : " Chers Gitans, tous les pèlerins des Saintes devraient être vos amis. Car vous avez droit au respect et à l'amitié. N'est-ce pas normal qu'au moins une fois par an, les Gitans se sentent à l'aise dans une église ? Tous les jours, j'évoque pour vous, avec vous votre patronne sainte Sara, en même temps que les saintes Maries Jacobé et Salomé "...

Quelques matrones scandalisées murmurent : " Eh bé !... Eh bé ! "... Pour elles, quoi qu'on dise et qu'on fasse, les Fils du Vent ne seront jamais de la paroisse ! Mais, après être allées processionnellement embrasser le saint Bras, elles chanteront de tout leur cœur le vieux chant de ralliement : " Prouvençau e catouli " ! En souhaitant sans doute, secrètement, que les Grandes Saintes les protègent, entre autres malaventures, du mauvais œil des  " Romanichelles "...

 

  A suivre

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24/05/2014

Année A - Sixième dimanche de Pâques

Références scripturaires de la liturgie de ce dimanche  : Ac 8, 5-17 - 1 P 3, 15-18 - Jn 14, 15-21

Texte (i-dessous) : P. Marie-Joseph Le Guillou, o.p.  -  L'Amour du Père révélé dans sa Parole, homélies année A - Éditeur : Parole et Silence, 1998

 

139

 

Saint Pierre nous exhorte aujourd'hui à "rendre compte de l’espérance qui est en nous." Témoigner de notre espérance est vraiment la chose la plus importante qui soit puisque l'espérance habite notre cœur par le fait que Jésus est ressuscité. Nous avons à en rendre témoignage devant nos frères. Or saint Paul dit que le monde païen est un monde sans Dieu et sans espérance. C'est dans ce monde sans espérance que nous vivons : voilà pourquoi se dévoile la profondeur du mal, de la souffrance et de l'atrocité des choses.

Rendre compte de l'espérance. Y réfléchissez-vous ? Nous sommes-nous demandés jusqu'où cela mène, témoigner de l'espérance ?  D'autant plus que Pierre nous rappelle " d'avoir une conscience droite, pour faire honte à vos adversaires au moment même où ils vous calomnient." Êtes-vous capables de témoigner de l'espérance de la résurrection ? Oui, l'espérance de ressusciter avec le Christ est déjà dans cette vie, l'espérance nous entraîne, c'est un mouvement qui part du cœur du Père par le Christ qui lui-même, dans l'Esprit Saint nous fait rejoindre le cœur du Père.

"Le Christ est mort au péché une foi pour toutes" (Rm 6,10). Dans sa chair il a été mis à mort, selon l'esprit il a été rendu à la vie. Nous avons dans notre vie cette présence extraordinaire : il faut le réaliser. Car enfin, que se passe-t-il ? Il se passe que si nous aimons le Seigneur et si nous lui sommes fidèles, le Seigneur nous donne un défenseur, un avocat, un esprit de consolation ou plus fortement un esprit de vérité qui témoigne de l'amour du Père pour nous. 

140

Dans ce temps préparatoire à la Pentecôte, nous devons demander de découvrir l'Esprit Saint qui n'est pas une personne abstraite. C'est une personne, nous dit le Christ, que nous connaissons puisqu'il demeure en nous. Réalisez que l'Esprit Saint est là, au cœur de chacune de nos vies dans la communauté, dans l’Église entière. " Je ne vous laisserai pas orphelins." C'est cela qui est merveilleux. Au moment où il part, le Seigneur, qui va quitter ses disciples, leur dit : "Je reviens vers vous". Partir signifie venir et si le Christ part, c'est pour nous donner l'Esprit Saint. Si le Christ meurt sur la croix, c'est pour nous donner l'Esprit Saint. Si Jésus Christ est venu dans  notre monde, s'il a pris notre humanité, c'est pour qu'en nous donnant l'Esprit Saint  nous communions au mystère du Christ et que nous découvrions que nous sommes dans le Père, avec le Christ, et que nous sommes en lui. " Vous êtes en moi, et moi en vous."

Nous avons à rendre compte de l'espérance en croyant vraiment que le Saint-Esprit nous habite, en croyant que nous sommes aimés de Dieu et qu'il nous appelle à l'aimer davantage. "Celui qui m'aime sera aimé de mon Père." Il n'y a pas de parole plus étonnante dans l’Évangile que ces paroles d'amour, d'amour incessant, d'amour qui nous poursuit, d'amour qui nous met près de lui et qui se donne. 

"Celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui". Nous avons à être des hommes debout face à la tourmente, face à la tempête. L’Évangile est vrai. Dieu n'a jamais biaisé devant l'atrocité du mal. Le mal est là et s'amplifie tous les jours. La vision que donne le Christ de l’Évangile n'est pas une vision facile ni commode. C'est une vision d'espérance.  

"Je viens vers vous" et non je reviens car dans le départ du Christ, tout est déjà donné, tout, tout le mystère du Christ. Nous sommes entraînés dans son mystère et nous y communierons. Si Jésus a fait la volonté de son 141 Père, nous la ferons aussi. Vous voyez : si Jésus a été fidèle, nous devons être fidèle.

"Je suis le Fidèle" dit le Christ dans l'Apocalypse [c'est le dernier livre de la Bible. Le terme "apocalypse" vient du grec qui signifie "dévoilement"]  Nous avons à être les fidèles au sens fort du mot c'est-à-dire que cet amour nous lie au Christ. C'est une alliance indissoluble qui nous emporte avec lui.

Il faut demander les uns pour les autres l'espérance malgré toutes les tourmentes, malgré toutes nos faiblesses, malgré tous nos péchés. Le Seigneur est lumière et il est vérité. Nous n'avons qu'une chose à lui demander : qu'il se manifeste à nous. Nous sommes ses enfants, nous ne sommes pas orphelins. Nous sommes aimés, enveloppés d'amour, pris dans l'amour. Le monde ne peut pas savoir ce que cela signifie. Je dirai même que le chrétien qui ne se laisse pas prendre par la réalité du mystère du Christ ne peut comprendre de quoi il s'agit. Mais celui qui se laisse prendre découvre l'aventure que le Seigneur veut nous faire vivre avec lui. Je te connais personnellement, je te connais et je t'aime.

Le monde est incapable de comprendre le mystère d'amour de Dieu qu'il nous donne librement. Demandons au Seigneur, dans l'Eucharistie, d'être pris dans la tornade de son amour. Il s'agit de se laisser emmener là où Il veut. Alors nous témoignerons de l'espérance d'être avec lui, un jour, ressuscités dans la gloire, dans la joie, dans la paix. Amen !

 

 

 

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Les enfants de Sara-la-Kâli (7)

Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

 

Dix jours aux Saintes...

 

Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

 

Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

 

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Nous voici  parvenus au bord de la mer. Les chevaux y entrent les premiers et forment un demi-cercle. Sara les suit, sur les épaules de ses porteurs. Puis, dans un élan irrésistible, la foule gitane entraînant les curieux sur son passage. Les jeunes Gitanes ont de l'eau jusqu'aux genoux, mais ne font pas un geste pour relever leurs longues robes. Comme les hommes, elles sautent joyeusement sur place, poussent des cris et frappent dans leurs mains, sans que personne puisse expliquer le sens de cette exaltation. Puis tout le cortège fait demi-tour et, sous l'ardent soleil de mai, reprend le chemin de l'église. Il s'effiloche tout au long du parcours, chacun s'écartant au moment où il passe devant ses caravanes. Quand Sara regagne la crypte, elle n'a plus autour d'elle qu'une centaine de fidèles, que deux heures de marche et de cris n'ont pas épuisés. Longtemps encore, elle recevra visites et hommages, l'humble servante devenue reine d'un peuple aussi étrange qu'elle. 

Jusqu'à minuit, les gitans ne cesseront de pénétrer dans l'église, pour y accomplir une série de dévotions au déroulement presque immuable. La première halte s'effectue devant la barque des Saintes Maries, dont les statues jumelles commencent à ressembler à celle de Sara et à disparaître sous les vêtements dont les parent les Gens du Voyage. Une vieille Gitane, portant sur le bras deux somptueux manteaux brodés de paons bleus et or, est là depuis plusieurs minutes. Elle est trop âgée et trop faible pour se hisser sur la pierre d'autel et atteindre les saintes. Un jeune Boumian grimpe à sa place et attache les vêtements, prenant grand soin d'en arranger les plis avant de redescendre. La vieille tend la main, la pose sur chacune des Saintes puis la porte dévotement à ses lèvres.

D'autres Gitans traversent la nef, les bras chargés de cierges énormes. arrivés devant les châsses, ils s'arrêtent, déposent leur fardeau et étreignent à pleins bras les coffres jumeaux. Longuement, ils y posent un bouquet de feuillages qu'ils remporteront avec eux. Puis ils gagnent, d'un pas assuré, la crypte de plus en plus enfumée.

44 Leurs cierges allumés, ils s'approchent de la statue et, à tour de rôle, embrassent son visage bruni. Puis ils entreprennent  de se photographier mutuellement avec elle. Un tout jeune garçon, d'un geste spontané et touchant, saisit la robe de Sara et l'étreint contre son cœur. Quand c'est au père de poser, il passe un bras presque tendre autour du cou de Sara et son visage prend un air d'intense gravité. C'est vraiment la "photo de famille", et le plus sceptique s'avoue attendri et ému. 

Avant de quitter la crypte, la mère de famille glisse subrepticement dans le coffret préparé à cet effet un objet invisible. Ce réceptacle des intentions laisse deviner, à travers une vitre jaunie, quelque-uns de ses secrets. Il y a là, entassés les uns sur les autres, des fragments de vêtements, des mouchoirs, des mèches de cheveux, beaucoup de petites photos, des pansements encore maculés de sang, des brassières d'enfants et des dizaines de messages, griffonnés sur un bout de papier déchiré ou soigneusement tracés au dos de cartes de visite. Et l'on a le cœur étreint à la pensée de toutes ces misères humblement confiées, de tant  de détresses et d'espoirs déposés là par tant de mains anonymes et ferventes, de tant de confiance et d'amour. 

Au moment où j'émerge avec la famille de la fournaise souterraine, une étrange agitation attire tous les regards vers le fond de l'église. On entend des appels étouffés, des vagissements, des trépignements, sur lesquels se plaquent par instants des  accords de guitare. On tape dans ses mains, on rit sans retenue, on jacasse en dialecte. Impossible de s'y tromper : ce sont des Gitans rassemblés pour venir faire baptiser leurs nouveaux-nés. Qu'ils aient la foi démonstrative et joyeuse ne saurait que choquer que les chrétiens moroses !

Le petit groupe s'approche du maître-autel et s'installe au premier rang des bancs du chœur. Entre deux invocations et deux gestes liturgiques, les guitares retentiront parfois encore, égrenant quelques notes en cascade. C'est que le baptême est, pour les Gitans, un acte essentiel. Avant d'avoir reçu l'onction sainte, l'enfant n'est pas tout à fait, à leurs yeux, un être humain ; 45 on n'est pas sûrs qu'il ait une âme. Le baptême, par une vertu quasi magique, va le préserver des maladies et le mettre à l'abri des ruses et des esprits mauvais. 

Mais il faut très vite corriger cette interprétation primitive et utilitaire. Comme tous les pèlerinages gitans, celui des Saintes-Maries-de-la-Mer est aussi pour certains l'occasion d'un retour sur eux-mêmes et de secrètes conversions. Loin de la foule et du bruit, des prêtres, des religieuses, des laïcs s'en vont dans les caravanes faire le catéchisme et préparer le peuple errant à la réception vraie des sacrements. Que cela porte fruit, comment en douter devant une scène comme celle-ci ?

Un papa gitan, moustaches en croc et regard de feu, contemple le cierge qu'il tient à la main, au-dessus de l'enfant baptisé. Comme pour lui-même, il commente : " Tu vois, on allume un cierge pour éclairer la route qui nous mène à Jésus." Et pour appuyer son affirmation, il ajoute d'une voix vibrante : " Que je meure à l'instant si je ne dis pas vrai !"

Une religieuse, témoin de la scène, murmure à mon oreille :

- Voilà la foi gitane en marche. A travers un peu de superstition, ils aiment les Saintes et Sara de tout leur cœur, un peu comme nous autrefois quand la Vierge masquait souvent le Christ. Combien de temps nous a-t-il fallu pour évoluer, à nous qui avons des paroisses ? Devant eux, qui sont à peine évangélisés, je me sens parfois bien tiède...

Les Gitans, il est vrai, se sentent peu à l'aise à l'église, à moins qu'ils ne s'y retrouvent entre eux seuls. A la veillée de ce soir, qui est celle du pèlerinage régional, on en verra très peu se mêler aux gadjé. Peut-être, au fond de leur âme collective, subsiste-t-il quelque souvenir du temps où on les reléguait dans la crypte, eux les suspects, les malvenus, les inconnus dans la maison du Père...

Pourtant, ce soir encore, l'église-forteresse est pleine. Ici et là, des Arlésiennes en costume jettent dans la grisaille anonyme de la foule une note claire et traditionnelle. Comme toujours aux Saintes, le pieux rassemblement prend tout de suite un air de 46 famille. On entre, on sort, on s'interpelle, on papote joliment avec le bel accent du cru. Ce devait déjà être ainsi jadis, quand la veillée du 24 mai durait toute la nuit. 

A suivre...