22.11.2009

Le chemin spirituel

Depuis toujours, les êtres humains ont compris leur vie comme un chemin. Ce n'est pas seulement un chemin qui mène vers une plus grande maturité. Ils ont entrevu leur vie comme un chemin qui se dirige vers un but, qui est Dieu lui-même. C'est le chemin spirituel. On entend, par là, le chemin d'intériorisation qui nous permet de nous laisser combler de plus en plus le cœur par l'esprit de Dieu, en vue d'être transformé. C'est un chemin qui nous mène à toujours plus de transparence à l'Esprit de Jésus-Christ. Il emprunte l'itinéraire de l'attention, du silence, de la contemplation, de la prière et de l'ascèse. Tels sont les moyens concrets qui nous font progresser.

La tradition chrétienne en comprend de nombreux et tous s'emploient à nous mener vers le même but : ouverture à Dieu et transformation par l'Esprit divin. Les uns avancent sur une voie balisée d' actes liturgiques ; d' autres suivent le chemin du silence et de la solitude, d'autres  encore le chemin de l'amour du prochain, d'autres enfin celui de l'ascèse et d'une radicale discipline indivilelle. Dans toutes ces démarches, l'important est que je ne tourne pas en rond autour de moi et de ma progression, mais que je m'achemine vers Dieu, comme étant la réalité toujours plus intense, et que je m'ouvre à son indicible amour. Il est important que cette voie soit fructueuse pour le monde et qu'elle me conduise vers les hommes.

De quelque manière, tout homme suit un chemin spirituel, car chacun fait, en avançant dans la vie, des découvertes spirituelles. Le danger est de se prendre pour supérieur à son prochain et de le faire savoir: « Vous ne vous rendez pas compte ! Votre vie est superficielle. Moi, je suis engagé sur la voie intérieure. C'est fou ce que je peux vivre ! » Quand on entend de la sorte son cheminement spirituel, on n'a rien compris de l'itinéraire proposé par Jésus. Jésus nous dit dans la parabole du serviteur inutile: "Quand vous aurez fait ce que vous deviez faire, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles; nous n'avons fait que ce que nous devions faire" » (Lc l 7 , 10). 

Il faut que le chemin spirituel passe par la vie quotidienne. Il consiste à faire tout bonnement ce qui s'impose à moi, ce que je dois faire à l'instant, ce qui répond à moi et à ma nature, ce que je dois faire à l'égard d' autrui et de Dieu. La tradition chinoise ne dit rien d'autre: « Le Tao, la voie intérieure, est l'ordinaire. » Si je cherche sur mon chemin spirituel à m'élever au-dessus d'autrui, je ne suis pas rempli de l'Esprit de Jésus, mais de celui de l'orgueil. Je me rengorge de mes idées spirituelles et manifeste une totale incompréension du chemin tel que Jésus l'entend. Dans sa Règle, saint Benoît nous appelle, nous les moines, à une spiritualité très quotidienne. Selon Benoît, la spiritualité se décide, non pas dans des pieux sentiments, mais dans ma disponibilité au travail, à la vie concrète, à l'emploi du temps et à la prière commune.

Il faut que la spiritualité soit concrète. Elle se révèle dans l'organisation de la vie quotidienne à travers des rituels bénéfiques. Elle se manifeste dans un rapport affectueux avec ses semblables, dans la disponibilité à offrir son aide à qui a besoin de moi et dans le travail conçu pour le service des humains et non pour celui de ma propre image.

Selon saint Benoît, c'est toujours à son labeur quotidien que l'on voit si un homme mène une vie spirituelle, à sa manière de traiter les réalités terrestres, à sa façon de rencontrer son semblable, d'organiser son temps, et non pas au soin qu'il prend de lui-même. On voit clairement si, en toutes ses  occupations, il est question de lui ou en définitive de Dieu. Selon Benoît, le but de toute spiritualité est « la glorification de Dieu en toute chose ». Et il recourt à ce principe dans sa Règle précisément dans le chapitre très pratique sur les artisans. A la façon dont ils travaillent et dont ils gèrent les produits de leur labeur, se manifeste s'ils se laissent guider par l'âpreté au gain et l'envie, ou alors s'il y va pour eux de la glorification de Dieu.

Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.182-184

21.11.2009

Briser nos images

Face à la réalité, comment affirmer que Dieu est amour ?

Nous ne devons pas comprendre de façon trop naïve l'affirmation selon laquelle Dieu est Amour, comme s'il devait disposer avec amour chacun des événements de l'existence. Quand un enfant est victime d'un accident de la circulation qui l'arrache à la vie, une telle conception se discrédite d'elle-même. Mais la question s'impose : le monde est-il chargé d' une énergie négative et mauvaise ? Ou bien devons-nous croire malgré tout que le fondement ultime de l'existence est l'amour ? C'est selon la nature de notre décision à ce sujet que se manifestera notre vision sur nous-mêmes et sur le monde.

L'affirmation centrale de la Bible est que Dieu est amour. En ressentant en nous l'amour, nous avons compris quelque chose de Dieu et nous y participons. Et c'est cela qui nous permet d'endurer la vie dans le monde où subsistent tant de réalités incompréhensibles et difficilement acceptables.

Mais, en même temps, la cruelle réalité du monde nous contraint souvent à rejeter une conception simpliste du " Bon Dieu ". Le mal et l'horreur du monde démasquent ces images comme de simples projections de nos désirs.  Toutefois, il nous faut persister à croire que Dieu est juste et qu'il est l'amour. Mais le mystère demeure sur la façon dont nous pouvons concilier les aspects effrayants de la réalité de Dieu, son amour et sa miséricorde. Il nous faut, au cours de cette expérience que nous faisons du mal, briser nos images sur Dieu, parfois par trop candides et optimistes afin de Le chercher dans l'obscurité, lui qui, en dépit de toutes les ténèbres, est la lumière qui éclaire la nuit de notre coeur.

Quand j'observe la cruauté du monde, il m'est difficile d'affirmer que Dieu veut ce qu'il y a de meilleur pour nous. Il me faut commencer par intérioriser cette absence d'explication, avant de m'interroger sur le caractère non compréhensible de Dieu qui continue, malgré tout, de me soutenir, alors que le sol s'est dérobé sous mes pieds, et qui m'accorde l'espérance dans une situation désespérée. Dieu n'est pas la réponse automatique face au mal. Mais au coeur de la souffrance, je pressens Dieu qui, en Jésus-Christ, a assumé la souffrance, au point de devenir lui-même un Dieu souffrant.

Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.166-167

20.11.2009

Le Dieu caché

Je ne peux répondre à la question de savoir pourquoi Dieu se cache. Je ne peux m'élever au-dessus de Dieu pour scruter ses pensées. Je me contente d'en faire le constat : Dieu est souvent caché. Mais en creusant davantage, je puis tenter de comprendre son secret et m'efforcer de trouver une réponse. Peut-être que l'on pourrait proposer un essai de réponse qui irait dans ce sens : Dieu se cache, afin qu'il ne nous vienne pas à l'esprit de l'annexer, de le posséder et d'avoir de lui une connaissance totale. Dieu se cache pour nous montrer qu'il est le Tout Autre et qu'il est le Dieu sur qui je n'ai pas de prise et qu'il nous faut le chercher sans cesse. Saint Benoît demande au moine de chercher Dieu sa vie durant, car lui non plus n'a pas trouvé Dieu une fois pour toutes. Il lui faut sans cesse poursuivre la quête du Dieu  caché. Parfois, Dieu se montre pour nous stimuler dans notre recherche. Mais ensuite, il se cache de nouveau, afin d'intensifier notre quête et que nous l'effectuions de tout notre coeur.

Sur ce sujet, il y a une histoire hassidique merveilleuse. Elie Wiesel, qui en sa propre chair a subi cette absence de Dieu à Auschwitz, nous la rapporte dans un de ses ouvrages. Un jeune garçon vient trouver le rabbi Baruch, son grand-père, pour se plaindre de son ami : " Nous avons joué à cache-cache; je me suis caché et c'était à son tour de me chercher. Mais je m'étais si bien caché qu'il n'a pu me trouver. Alors il a renoncé et il a cessé de me chercher. Ce n'est pas loyal." Rabbi Baruch lui répondit : " Il en va ainsi avec Dieu. Imagine-toi sa douleur. Il s'est caché et les hommes ne le cherchent pas. Comprends-tu cela ? Dieu se cache et l'homme ne le cherche même pas !"

Jésus lui-même déclare que le royaume de Dieu s'implante en restant caché. Il est comme le grain de moutarde qui devient un grand arbe (cf Mt 13,31). Jésus nous invite à prier Dieu dans le secret : " Quand tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père dans le secret et ton Père qui voit dans le secret te le rendra." (Mt 6,6) Dieu réside dans le secret. C'est la raison pour laquelle notre prière doit se faire dans le secret. Jésus sait le danger qu'en priant, nous nous élevions au-dessus des autres et que nous voulions en tirer avantage aux yeux d'autrui. Quand nous cherchons Dieu dans le secret, une telle attitude protège notre quête de Dieu. Nous pénétrons au fond de nous-mêmes, dans notre sphère secrète. C'est là que nous pouvons atteindre Dieu qui se cache  pour se refuser aux hommes qui voudraient avoir une prise sur lui.

De son côté, Martin Buber  raconte une histoire sur le secret de Dieu. C'est l'histoire d'un juif pieux qui vient trouver son rabbi et qui lui demande ce que le croyant doit faire, quand Dieu cache son visage. Le  rabbi lui répond : "Si l'on sait qu'il y a un secret, alors il n'y a plus de secret." (...)

Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.152-154

 

19.11.2009

Dieu est Dieu (2)

Je peux faire l'expérience de Dieu avant tout dans le monde et d'abord par mes sens. Dans la beauté du monde, je puis contempler la beauté par excellence, qui est Dieu lui-même. Dans une parole humaine, je peux entendre sa parole et dans la musique pressentir l'inaudible. Dans le vin, je peux goûter la douce saveur de Dieu. Dans le parfum de l'encens, je peux sentir un peu de son mystère et encore, dans la fleur, il m'est possible de savourer la tendresse divine. Mais je n'ai sur lui aucune emprise directe. Les sens renvoient au-delà d'eux-mêmes à ce qui revêt  un caractère non sensible, non visible et non audible. Quand je contemple le ciel étoilé, s'élève en moi un peu de sa beauté et de sa grandeur.

L'histoire, elle aussi, est un lieu de l'expérience de Dieu. Je peux retenir dans l'histoire mondiale quelques événements dont la foi peut dire : Dieu s'y est manifesté. Ce sont d'abord la naissance de son Fils, son ministère terrestre en Palestine, sa mort et sa résurrection. Il y a également des expériences  historiques de libération que je peux interpréter comme une expérience de Dieu, comme ce fut le cas, dans le passé récent, de la chute du mur de Berlin sans que soit versée une goutte de sang. Dans ma propre histoire, je peux énumérer suffisamment d'exemples personnels à propos desquels je puis dire que j'ai senti la présence de Dieu, sa protection, sa sollicitude et son amour. Quelque chose de lumineux m'a touché, que je ne puis qualifier autrement que de divin.

L'expérience de Dieu ne présuppose pas toujours l'expérience d'un monde heureux. Car nous ne faisons pas l'expérience de Dieu uniquement dans le bien. Précisément, que de fois, c'est dans des événements graves que nous avons vécus, quand nous avons été touchés par la maladie ou que quelqu'un nous a fait du mal, nous avons ressenti alors la protection de Dieu qui nous arrache au mal et qui, au coeur de ce mal, nous offre un pressentiment de sa paix, laquelle va bien au-delà d'une simple prospérité matérielle.

Mais c'est tout aussi important que Dieu se manifeste à moi intérieurement. Augustin, célèbre Père de l'Eglise, a écrit que Dieu était plus intérieur à nous-mêmes que nous ne le sommes. Quand nous entrons en nous, nous pouvons donc le pressentir. Mais Dieu en nous échappe à toute prise. On ne peut disposer de lui et, pourtant, il est bien en nous. Et dans cet espace de silence où aucune pensée humaine ne pénètre, il demeure. Parfois, nous pouvons le ressentir. Alors nous sommes en pleine unité personnelle. Et, à cet instant, nous nous oublions. Nous n'avons pas à épiloguer sur cette expérience; nous nous contentons d'être présents. Et dans cette présence à nous-mêmes, nous sommes en lui et lui, en nous.   

Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.150-151

18.11.2009

Dieu est Dieu (1)

Dieu est partout. Il est là où nous le laissons pénétrer notre coeur. Nous ne devons pas nous le représenter comme un esprit qui erre ici et là de manière invisible et émerge partout. C'est plutôt le fondement qui pénètre tout, l'esprit qui spiritualise tout, l'énergie qui fuse et l'amour qui opère en tout. Il soutient le monde et le pénètre. Il est en dehors de moi et en même temps dans mon coeur. Il est également dans le monde et au-dessus du monde. Parfois, il faut que je me retire du monde pour le percevoir dans le silence. Mais quand je suis assez attentif, je puis le percevoir partout. L'évangile apocryphe de Thomas, un texte gnostique du II ème siècle, nous transmet une parole de Jésus qui dit : "Je suis la lumière qui est au-dessus de tout. Je suis la Totalité, qui émane de moi et qui me revient. Fendez un morceau de bois - je suis là. Ramassez une pierre et vous m'y trouverez."

Il ne nous est pas possible de considérer Dieu seulement comme une image parmi d'autres. Nous pouvons le connaître comme celui qui est en tout et au-dessus de tout, le Tout Autre, qui subitement nous regarde à travers une image, qui s'adresse à nous dans une parole, qui resplendit en nous au cours d'une rencontre  et se manifeste au sein de sa création. C'est seulement sous forme d'antithèses que nous pouvons penser la présence de Dieu. Il est en moi et en dehors de moi. Il est le créateur qui soutient le monde. Et il est la force qui pénètre tout. Il est celui qui m'accompagne et il est le Dieu lointain et indicible. Il est l'insaisissable devant qui je me prosterne et que j'adore. Il est celui qui m'entoure de son amour et dont la présence salvatrice me protège. Il est celui qui me lance des défis et qui m'envoie sur la route ; il est celui qui me soutient et qui me fait le don d'une patrie. Il est le Tout Autre et il est pourtant en moi. Là où je suis pleinement moi-même, je suis aussi en rapport avec Dieu, qui me conduit à ma véritable personnalité.

(à suivre...)

Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009 pp.149-150

 

17.11.2009

mystère du mal

Dans les années 1970, le spécialiste de l'Ancien Testament, de nationalité helvétique, Herbert Haag, a publié un livre dont le titre était Liquidation du diable. A son encontre, le philosophe athée Ernst Bloch a réagi en reprochant à l'auteur sa naïveté. Selon lui, nous n'avons pas besoin de croire au diable : il est tout simplement une réalité. En l'occurence, Bloch parle de la réalité, non de la personne du diable. Il renvoie à l'existence effective et au caractère abyssal du mal. Le mal ne se réduit pas à une poignée de quelques mauvaises pensées. C'est le dévastateur par excellence et, souvent, il apparaît à l'homme comme une puissance qui prend possession de lui.

La seule façon correcte de parler de l'homme est de prendre en compte le mal. Sans doute y a-t-il des personnes qui parlent  constamment du diable, par crainte de l'avoir dans leur âme. Elles font pour ainsi dire une fixation sur lui, parce qu'elles ont refoulé le mal et se croient obligées de le projeter en permanence sur tout ce qu'elles perçoivent.

Le christianisme n'annonce pas la fin du mal, mais sa maîtrise. Sur la croix, le mal dans le monde s'est éclaté. La crucifixion de Jésus a résulté du mal : d'un côté, de la part de ceux qui se sont installés dans leur piété, tout en se fermant à toute bonne nouvelle ; de l'autre, de la part des puissants, qui ont été lâches, au mépris du droit et de la justice, avec le seul souci de leur profit personnel, et enfin de la part de la soldatesque qui a donné libre cours à sa méchanceté à l'encontre d'un être sans défense.

Mais la croix nous livre en même temps ce message : là où le mal du monde a abondé, l'amour de Dieu en a triomphé. Jésus a vaincu le mal en pardonnant aussi à ses bourreaux et en s'en remettant aux bras aimants de son Père. La croix affronte donc la réalité du mal, mais elle nous annonce en même temps qu'il ne dispose plus de la puissance ultime.

Pourtant, tant que nous vivrons, nous serons confrontés au mal. Voici le message du christianisme : l'homme a cessé d'être livré inconditionnellement au mal. Il est en mesure de lutter contre le mal et de le transformer. L'amour est plus fort que le mal. Telle est la tâche de toute véritable humanisation : développer en soi le bien et ravir au mal sa puissance.

Anselm Grün - Réponses aux grandes questions de la vie - DDB 2009, pp. 97-98

 

16.11.2009

Rien ne peut m'écarter du but

Dans les huit béatitudes, Jésus nous a indiqué huit voies qui nous permettent d'accéder au bonheur. Il promet le bonheur à ceux qui pleurent, à ceux qui souffrent la persécution, aux pauvres et à ceux qui doivent subir l'injustice. Le chemin qui conduit au véritable bonheur n'élude donc pas les expériences négatives de notre vie. Au contraire, sur le mont des Béatitudes, Jésus considère notre existence telle qu'elle est, en nous montrant un chemin grâce auquel nous pouvons, dans la réalité de notre monde, bien souvent lourd de menaces, trouver malgré tout le bonheur. Je voudrais relever deux béatitudes qui illustrent cette affirmation.

Dans la deuxième Béatitude, Jésus promet le vrai bonheur à ceux qui pleurent. Notre vie n'est pas que succès et bonheur extérieur. Nous perdons des êtres chers. Et nous ratons pas mal d'occasions. Celui qui, dans sa vie, ne déplore pas ces expériences de pertes se condamne à une paralysie intérieure. Seul éprouve une joie véritable celui qui accepte l'affliction. Refouler tous ses sentiments négatifs, c'est aussi se couper de la joie.

Cela vaut pour la relation vis-à-vis de nous-mêmes, qui est d'une grande importance dans le chemin qui conduit au bonheur. Celui qui reconnaît ses déficiences et ses faiblesses en les déplorant éprouve alors le soutien de Dieu. Il lui vient en aide, de façon qu'à travers ses déficiences, il entre en rapport avec sa nature propre. Ce que je n'arrive pas à vivre est suscité par le fait que je le déplore. alors cela m'advient par une entrée, de façon tout à fait neuve.

Grégoire de Nysse, mystique grec du IV ème siècle, nous indique, pour sa part, un autre chemin. Il interprète la Béatitude de Jésus sur ceux qui souffrent pour la justice, par comparaison avec les compétitions sportives. Quand je fais la course avec d'autres concurrents, ils cherchent à me dépasser, ce qui me poussent à atteindre plus vite le but. Selon Grégoire de Nysse, le secret de la vie se trouve dans le fait qu'en définitive, ne puisse pas me nuire ce qui est menaçant et mauvais, donc la maladie, la misère, la mort, la haine et l'hostilité provenant de l'extérieur, à la condition que je les comprenne à la lumière des Béatitudes. Même une maladie peut m'inciter à accourir vers Dieu qui est notre véritable but. Egalement, la persécution de la part des malveillants ne peut m'écarter du véritable bonheur qui nous attend au terme de notre course. Ce n'est plus une consolation pour plus tard. Au contraire, cette Béatitude nous indique un chemin qui nous montre comment, dans la réalité d'un monde de menaces et de persécutions, il nous est possible de trouver, malgré tout, notre bonheur. Qui parle de bonheur n'évoque pas un plaisir ou une joie superficielle. Ce n'est pas un bonheur de pacotille ou éphémère, qui se limiterait à nous griser nous-mêmes et à exclure tout ce qui est négatif dans le monde, mais un bonheur qui s'avère possible dans la réalité telle qu'elle se présente.

Anselm Grün - Réponses aux grandes question de la vie - DDB 2009, pp.25-27

15.11.2009

le doigt de Dieu

Jésus présente les miracles et l'annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres comme la réalisation du Règne. Des gestes de puissance tels que guérison, exorcismes et résurrections en témoignent ainsi que des paroles et des actions prophétiques.

Jésus accomplit cela de sa propre autorité, à la différence des thaumaturges païens qui font appel à la puissance d'une divinité ou des prophètes juifs qui en ont reçu l'ordre de Dieu. Les exorcismes en particulier représentaient une pratique fréquente dans le peuple juif aussi bien que dans le monde païen au temps de Jésus. Celui-ci en a fait usage, mais sa manière de procéder est singulière : il ne prie pas Dieu ; il n'impose pas les mains ; il ne prononce pas d'incantations, ni de formules magiques ; il n'invoque le nom de personne et n'utilise pas d'objets religieux. Il se contente d'admonester, de commander et d'expulser le démon. L'originalité de Jésus ne tient donc pas à ce qu'il fut exorciste, mais à sa manière de faire les exorcismes. Il n'a pas besoin de faire appel à Dieu pour agir au nom de celui-ci et comprendre sa volonté. Aussi déclare t-il solennellement : " Si c'est par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, c'est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous " ( Mt 12,28). L'expression "doigt de Dieu", absente du reste du Nouveau Testament, se trouve dans le Premier Testament à propos de la troisième plaie d'Egypte (cf. Ex 8,15) Les magiciens confessent alors leur impuissance à reproduire la plaie des moustiques et déclarent y reconnaître le "doigt de Dieu". (...)

Olivier Rousseau - L'inconnu en chemin - DDB, 2008, pp. 46-47

14.11.2009

Selon Luc

Luc est dans le Nouveau Testament l'évangéliste qui évoque Jésus sur fond de la philosophie grecque. Il veut nous présenter Jésus comme un homme qui connaît la culture grecque et qui nous initie au véritable art de vivre. Pour Luc, Jésus est archegos tes zoes, un guide pour la vie ou celui qui initie, qui enseigne l'art de la vie réussie.

Jésus, par sa parole, montre aux hommes comment ils peuvent vivre en harmonie avec leur être. Il se sert surtout  de paraboles pour démasquer certaines attitudes fausses, pour nous déciller les yeux et nous faire comprendre qu'une vie réussie dépend de la place que nous accordons à Dieu , notre Père miséricordieux. Jésus est lui-même un modèle de vie réussie dont l'aspect le plus important est la prière.

Aucun évangéliste n'a autant présenté Jésus en prière. Jésus est transfiguré par la prière. Quand il prie lors du baptême, le ciel s'entrouve. La prière est le moment où Jésus sent le plus la présence et la proximité de son Père et où il se libère de toutes les attentes purement humaines. Il est complètement relié à son être, il sent qui il est vraiment et qu'il est chez  chez lui, dans la maison de son Père. La prière est pour lui le chemin qui mène à la  vie saine. Cela ne signifie pas seulement que la prière a des effets thérapeutiques, comme les scientifiques l'ont prouvé. Cela prouve surtout que nous parvenons, par la prière à notre vérité, que nous sommes prêts à présenter nos blessures à Dieu , afin que l'Esprit les guérisse grâce à l'amour de Dieu.

(...)

Luc est l'évangéliste de l'année liturgique. Par sept fois nous lisons le mot "aujourd'hui" La guérison apportée par Jésus en son temps nous concerne "aujourd'hui", si nous célébrons, lors des fêtes, les mystères de sa vie. L'année liturgique replace dans nos vies d'aujourd'hui le salut apporté par Jésus il y a deux mille ans. C.G Jung reconnaît à l'année liturgique des effets thérapeutiques. Ces fêtes font du bien à l'âme humaine, les thèmes les plus importants du devenir humain y sont représentés et célébrés...

Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator 2008, pp. 171-173

 

13.11.2009

Les héritiers de la terre

Pour le judaïsme biblique "hériter de la terre" était une expression répandue. Elle concernait les petits paysans et les femiers qui devaient posséder la terre qu'ils travaillaient. Mais cette parole faisait allusion à un monde tout autre, celui de Dieu, dans lequel les critères sont inversés, un monde où "les premiers seront les derniers et les derniers les premiers".

Si, dans notre monde, les doux ne possèdent souvent rien et n'héritent d'aucune terre, ils vivent pourtant dans un tout autre monde où seules comptent les lois divines, qui remettent en question tous nos repères. C'est le pays de l'amour et de la bonté où il est plus agréable de vivre que dans un monde où nous n'attachons de l'importance qu'aux possessions matérielles et au succès. Même si certains pensent que les doux n'hériteront de rien sur cette terre, je crois cependant que la terre leur appartiendra. S'ils restent doux dans leurs relations avec les autres, ils remodèleront le monde. Leur douceur s'épanouira dans le champ du monde et portera un jour des fruits même si ce champ est parsemé de pierres.

Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator 2008 pp.76-77

12.11.2009

pari sur la miséricorde

Jésus n'exige pas que nous nous sacrifions sur l'autel de notre rigorisme ou de notre perfectionnisme. Trop nombreux sont ceux qui pensent plaire à Dieu parce qu'ils s'infligent des souffrances. Mais Dieu nous accorde sa grâce sans nous demander aucun sacrifice, car il est bon et miséricordieux envers nous. Lorsque nous acceptons avec reconnaissance la grâce qu'il nous donne, nous réagissons spontanément par la miséricorde envers nous-mêmes et envers les autres. Le sacrifice est une violence exercée contre nous, il mène à l'autodestruction et pourtant certains cherchent ainsi à infléchir Dieu. Il existe en effet, profondément ancrée en nous, la peur que Dieu ne nous veuille pas que du bien. C'est la vision pessimiste que nous avons de nous-mêmes qui génère cette angoisse, car, en fait, nous ne nous voulons pas que du bien, nous ne nous acceptons pas tels que nous sommes ; nous nous jugeons et voulons correspondre à un personnage qui n'a rien à voir avec nous. Contre ce pessimisme et cette représentation sévère de Dieu, Jésus parie sur la miséricorde.

Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator 2008, p. 98

11.11.2009

Le royaume des cieux

Les Béatitudes sont des paroles d'espoir pour les êtres qui ont le sentiment de ne pouvoir rien présenter à Dieu : ils ne suivent, en effet, aucun chemin spirituel, ils ne connaissent pas l'art du lâcher-prise ou du non-attachement, ils souffrent, ils se sentent pauvres et impuissants, vides et opprimés. Dans leur pauvreté et leur souffrance, ils entendent Jésus leur dire qu'ils connaîtront la présence de Dieu et que rien ne pourra leur retirer leur dignité.

Cela transforme leur détresse, ils ne se sentent plus seuls, ils sont portés et pris au sérieux. Ils ne se sont pas exercés à la pauvreté en esprit. La vie leur a tout arraché, non seulement les possessions matérielles mais aussi le sentiment de leur propre dignité. Et maintenant, alors qu'ils sont comme  dénudés, ils peuvent entendre cette parole d'espoir qui leur souffle qu'ils ne sont pas loin du royaume de Dieu, que Dieu se tourne tout particulièrement vers eux. Cela leur rend leur dignité et ils retrouvent l'espoir de pouvoir à nouveau réussir leur vie.

Quel est ce bonheur qui croît au long des huit béatitudes ? Jésus le définit concrètement dans la phrase qui suit la première béatitude : "Car le royaume des cieux est à eux"  

Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator, 2008. pp. 44-45

10.11.2009

Chemin des béatitudes

La béatitude, réservée aux dieux de l'Olympe et traduite par le mot grec makarios, n'est pas un phénomène purement grec. Dans la Bible du peuple d'Israël, l'individu est aussi confronté à la béatitude. Le premier psaume en est la preuve, puisqu'il commence ainsi : " Heureux l'homme qui ne suit pas le conseil des impies, ni dans la voix des pécheurs ne s'arrête, ni au siège des railleurs ne s'assied, mais se plaît dans la loi du Seigneur, mais murmure sa loi jour et nuit !" (Psaume 1, 1-2) " Heureux qui observe le droit, qui pratique en tout temps la justice !" (Psaume 106,3) "Heureux l'homme qui craint le Seigneur, et se plait fort à ses préceptes !" (Psaume 112,1) "Heureux, impeccables en leur voie, ceux qui marchent dans la loi du Seigneur !" (Psaume 119,1). C'est surtout le psaume 119 qui déclare heureux ceux qui éprouvent de la joie à l'écoute des commandements de Dieu. Martin Buber était très soucieux de traduire au plus près les Psaumes et il évoque ainsi les béatitudes se trouvant au début des Psaumes : " Le mot qui ouvre le psaume est à traduire par oh, la félicité, ou bien oh le bonheur. Le psalmiste s'écrie oh, le bonheur de l'homme" (...) Ce n'est ni un souhait ni une promesse, il ne s'agit pas de savoir si l'homme mérite le bonheur ou s'il a le droit d'être heureux, que ce soit sur terre ou dans une vie future, c'est au contraire un appel joyeux et une constatation enthousiaste : comme cet homme est heureux ! (...)

Le psalmiste veut très certainement dire : Attention, ici l'existence recèle un bonheur secret, qui compense le malheur et qui finit par l'emporter. Vous ne le voyez pas, mais c'est le véritable et même le seul véritable bonheur. "

Si nous lisons les Béatitudes en tenant compte des propositions de Buber, nous comprendrons que Jésus ne promet pas seulement le bonheur à celui qui franchit ces huit étapes du chemin, mais il proclame également : "Heureux celui qui a une âme de pauvre, qui est doux, miséricordieux et qui a le coeur pur." L'homme qui se trouve dans cet état d'esprit est déjà heureux. Le bonheur n'est pas une conséquence de notre comportement, il est l'expression de ce comportement. Agir ainsi, c'est déjà connaître le bonheur véritable, être en harmonie avec soi-même et ressentir la plénitude de la vie.

Anselm Grün - Les huit secrets du bonheur - Salvator, 2008. pp. 25-27

09.11.2009

L'Esprit n'est pas excentrique

(...) C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si l'oeuvre de l'Esprit s'accomplit toujours dans une logique d'incarnation. Comme Jésus a réellement assumé la nature humaine, avec  ses capacités et ses limites, le Saint Esprit s'astreint le plus souvent à l'humilité et à la discrétion des médiations humaines. On le reconnaît plus sûrement dans les longues germinations que dans les coups de foudre ou les initiatives spectaculaires. Et il ne mobilise pas seulement l'affectivité et l'enthousiasme, comme l'imaginent trop souvent ceux qui le confondraient volontiers avec le Dionysos païen. Il s'efforce d'éclairer l'intelligence de l'homme, de susciter en lui jugement et  bon sens, plutôt que de le manipuler, de jouer sur ses inconsciences, de se glisser dans ses lacunes, et de l'amener à des excentricités irréfléchies aux conséquences parfois dramatiques. Abandonner femme et enfants pour se consacrer à la prière, refuser de se soigner pour ne pas paraître douter d'une guérison miraculeuse ne peut être l'oeuvre du Saint Esprit. L'Esprit saint, l'Esprit de Dieu, l'Esprit de Jésus, n'est pas excentrique. 

Lorsqu'au VIII ème siècle avant Jésus des bandes de prophètes entraient en transe, dans des exhibitions impressionnantes, ils avaient encore une idée païenne de Dieu et de son Esprit, proche des Baals des Cananéens : un dieu bizarre qui s'empare de l'homme, comme s'il le possédait, pour lui faire faire ou lui faire dire des choses étranges (1R 18, 26-29). Alors que le vrai Dieu, le Dieu de Jésus, se reconnaît à la simplicité de ses moyens pour un projet grandiose : se dire à nous dans l'humanité de Jésus pour que l'homme en soit divinisé. Telle est l'oeuvre du Saint Esprit. (...)

Ainsi, la vie "spirituelle" ne saurait plus être comprise comme ces quelques moments où l'homme s'adonnerait, dans les parenthèses de sa vie  ordinaire à des pratiques étranges pour se concilier un Dieu bizarre : c'est toute la vie de l'homme, sa vie la plus ordinaire, vécue selon le Saint-Esprit, l'Esprit de Jésus. C'est donc toute la vie de l'homme lorsqu'elle devient enfin pleinement humaine. 

J-N. Bezançon - Dieu n'est pas bizarre - Ed. Bayard/Centurion 1996. pp. 110-113

 

08.11.2009

Dieu n'a pas voulu la mort

"Il a plu à Dieu de rappeler à lui..." : pieuse intention de ceux qui rédigent ce genre de faire-part, mais quelle idée se font-ils de Dieu ? Quel plaisir peut-il prendre à la mort de sa créature, de son enfant, et au deuil des survivants ? "Que ta volonté soit faite", disent-ils parfois, dans une conversion douloureuse de la révolte en acquiescement. Mais est-ce vraiment sa volonté, son projet sur l'homme, et serait-il chrétien, et humain, de se soumettre à une telle volonté de mort ?

(...) Dieu ne peut pas avoir voulu ce dépérissement, cette ruine.

En effet, nous pressentons tout à la fois que la mort fait partie de la vie de l'homme, qu'elle est une dimension de son existence, que la dignité de l'homme est même d'être le seul animal capable d'envisager lucidement cette échéance, de lui faire face, et, en même temps, que tout en lui dément qu'il soit fait pour la mort : s'il est le fruit d'un projet, d'une intention, d'un amour, la mort ne peut en être le terme, l'objectif. (...)

Pour un homme qui a perdu, par le péché, le sens de Dieu, comme on perd le Nord, pour un homme qui ne sait plus pourquoi ni pour qui il est fait, la mort risque toujours de devenir un vrai naufrage. C'est cette mort-là, la mort en ce second sens, "la seconde mort" (Ap 2,11), qui serait le fruit du péché. Non pas comme un châtiment ou comme une vengeance de la part du Créateur, mais comme un état de fait : en se coupant de la lumière, l'homme désormais se condamne à mourir dans la nuit. Ce qui aurait dû être sa naissance est alors appréhendé par lui comme un anéantissement. Et c'est jusque dans cette mort-là que Jésus, pourtant indemne de tout péché, s'est solidarisé avec nous. Il l' a traversée, dans la nuit, pour en arracher ceux qui s'y engloutissaient.

 

J-N Bezançon - Dieu n'est pas bizarre - Ed. Bayard/Le Centurion 1996 pp. 88.92

07.11.2009

Icône de Dieu

Ne disons plus alors que la Passion de Jésus nous dit son humanité et que sa Résurrection nous dit sa divinité. Dans la Résurrection, Jésus n'est pas désincarné : un homme ayant pleinement rempli la vocation filiale de l'homme, est "assis à la droite de Dieu", et il porte triomphalement les marques non abolies, de sa Passion. Et dans la Passion de Jésus, jusque dans sa mort elle-même, là précisément où "le Verbe" est le plus manifestement "chair", fragile, vulnérable, nous reconnaissons ce que Jean appelle "sa gloire", c'est-à-dire sa communion avec le Père. Au point que les chrétiens peuvent chanter devant le Crucifié : "Il est l'image du Dieu invisible" (Col 1,15). Dans sa Passion, Jésus n'abdique pas, ne voile pas sa divinité : il la révèle. Dans sa Résurrection, Jésus n'abandonne pas son humanité : il l'accomplit pleinement, il l'exalte. 

 

J-N Bezançon - Dieu n'est pas bizarre - Ed. Bayard/Le Centurion 1996 pp. 84

06.11.2009

L'homme donné

Notre difficulté à concevoir l' Incarnation viendrait alors de ce que nous pensons savoir clairement ce qu'est Dieu et ce qu'est l'homme, et que nous tentons de juxtaposer nos idées sur Dieu et sur l'homme, comme si Jésus  en était l'addition ou la synthèse. Le résultat est nécessairement impensable, irrationnel, bizarre, "mystère", au sens commun et non chrétien de ce terme.

Mais sommes-nous tellement sûrs de savoir qui est Dieu et qui est l'homme ? Pascal nous invite à plus de modestie : " Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort, que par Jésus Christ. Hors de Jésus Christ nous ne savons ce que c'est ni  que  notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes " (Pensées, 548) (...)

En fait, nous l'avons vu, Dieu, celui que les philosophes et les savants recherchent en tâtonnant, ressemble à Jésus, puisque Jésus " c'est tout son Père ". Il est donc accueil, proximité, partage, inépuisable mouvement vers l'autre pour le faire vivre et le faire grandir. En ne vivant pas pour lui-même, mais toujours pour le Père et pour ses frères, Jésus, l'homme tout donné, l'homme pour les autres, nous a révélé que Dieu lui-même n'est que relation, communion, don de soi, pour faire exister l'autre.

S'il en est ainsi, ce que nous appelons la divinité de Jésus n'est pas d'abord un pouvoir extraordinaire, qui écraserait son humanité, c'est sa relation au Père, qui n'est lui-même que partage et don de vie. (...)

Alors, en Jésus, Dieu et l'homme cessent de paraître contradictoires. Un homme vraiment homme, pleinement homme parce qu'enfin pleinement Fils, devient l'expression parfaitement adéquate de qui est Dieu. Et Dieu, pleinement Dieu, sans rien abdiquer de son être, bien au contraire, se dit totalement, se révèle, se donne à voir en cette icône humaine, où il a mis toute sa lumière et tout son amour : Jésus.

 

J-N Bezançon - Dieu n'est pas bizarre - Ed. Bayard/Le Centurion 1996 pp. 79-81

05.11.2009

César n'est pas Dieu

C'est cela croire en Jésus et en sa divinité : non pas croire en quelqu'un qui viendrait supplanter Dieu en se prenant pour lui, ni croire en un second Dieu, puis en un troisième, avec le Saint-Esprit, mais découvrir en Jésus la révélation la plus parfaite de l'identité de Dieu : il est don, partage, communion, au point de désirer nous y associer.

Ceux qui, avec nous et comme nous, croient en un seul Dieu, en particulier les juifs et les musulmans, qui se réfèrent partiellement à la même tradition, nous reprochent souvent, en raison de notre affirmation de la divinité de Jésus, de trahir cette foi au Dieu unique, ce "monothéisme", comme si Jésus venait en quelque sorte dédoubler Dieu. Alors que, pour nous, Jésus lui-même, sa foi, sa relation à Dieu, ne peuvent se comprendre précisément que dans le cadre de cette foi au Dieu unique.

Croire en un seul Dieu, en effet, "être monothéiste", n'est pas seulement une opinion ou une croyance, c'est un art de vivre et un combat : c'est le parti pris de proclamer, mais surtout de manifester dans les choix concrets de l'existence, que Dieu seul est Dieu, et que rien ni personne d'autre ne doit être divinisé. C'est le refus absolu des idoles, qui va beaucoup plus loin  que le rejet de statuettes ou de fétiches : c'est le refus effectif de la divinisation de tout ce qui n'est pas Dieu.

Si Dieu seul est Dieu, alors l'argent n'est pas Dieu, ni le profit, ni les sacro-saintes lois de l'économie. César n'est pas Dieu, ni aucun pouvoir, même fort respectable. Le sexe n'est pas Dieu, ni la famille, ni aucune affection, ni aucun lien social ou national. La religion elle-même n'est pas Dieu, ni ses représentants les plus vénérables. Tout cela certes peut être bon et honorable, mais ne doit jamais être absolutisé, sacralisé : Dieu seul est Dieu. (...)

C'est bien pourquoi le Sanhédrin, Hérode et Pilate, percevant clairement la menace qu'il [Jésus]  faisait peser sur la sacralisation de leurs pouvoirs, tant politiques que religieux, se sont reconciliés sur son dos afin de le supprimer.(...)

Avec Jésus et comme lui, les chrétiens croient donc bien en un seul Dieu, le Père. Mais ils reconnaissent dans la personne de Jésus une telle relation au Père, une telle façon de vivre jusqu'au bout, de Dieu et pour Dieu, qu'ils croient en lui, Jésus, le reconnaissant comme le Fils unique du Père et sa parfaite révélation. " Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi", leur avait dit Jésus (Jn 14,1) Cet "aussi" n'additionne pas la divinité de Jésus à celle du Père. Oui, il est bien quelqu'un d'autre, une autre "personne", sans quoi il n'y aurait pas entre eux dialogue et communion.

J-N Bezançon - Dieu n'est pas bizarre - Ed. Bayard/Le Centurion 1996 pp. 69-71

04.11.2009

relations

Dire Jésus Dieu sans, dans le même temps, le dire Fils, sans le situer par rapport à celui qu'il appelle "Père", c'est fausser la lecture de l'Evangile. Si Jésus est Dieu sans être le Fils, auprès du Père et vers le Père, que devient sa prière, ce vis-à-vis filial, ce face-à-face ? A qui Jésus s'adresse-t-il ? A lui-même ? Beaucoup d'enfants, à partir de l'affirmation que Jésus est Dieu, ne comprennent pas pourquoi il prie.

Et si on perd la conscience de cette distinction des personnes, que devient  cette sorte de grande trajectoire qui définit toute la vie de Jésus : " Je suis sorti du Père et venu dans le monde, maintenant je quitte le monde et je vais au Père " (Jn 16,28) ? Si Jésus va vers le Père, c'est qu'il ne se prend pas pour Dieu le Père. Toute la vie de Jésus est dans ce dynamisme, qui suppose, à côté de lui et en face de lui, l'altérité de Dieu : à chaque instant il reçoit de lui son existence, c'est pourquoi il ose l'appeler "Père", et même "Papa" (Mc 14,36). Et à chaque instant dans l'action de grâce , il tend vers lui et il s'en remet à lui. Ce qui le fait être, ce qui le fait exister depuis toujours, c'est ce partage, cette intimité, cette communion. (...)

L'Evangile de Jean a su admirablement suggérer la richesse de cette relation de Jésus au Père en jouant sur tout le registre des prépositions de la langue grecque : Jésus est "du" Père (qui n'exprime pas seulement l'appartenance mais l'origine), il est "d'auprès" du Père. Mais il est aussi dans le même temps "vers" le Père. Et il est "avec" lui, "auprès" de lui. Il est "dans" le Père et le Père est "en" lui. Multiples facettes d'une relation insaisissable mais vivante. Communion, unité ("Moi et le Père nous sommes un" Jn 10,30), mais non identification, fusion, confusion.

Pour aimer vraiment l'autre, enfant, conjoint, ami, il faut d'abord être soi-même, et ouvrir à l'autre un espace où il soit vraiment lui-même. Le "nous" ne se construit pas dans la confusion du "je" et du "tu", ou dans l'annihilation de l'un devant l'autre, mais dans le respect de leur altérité. Et là encore, pour nous, Dieu est éclairant : nous entrevoyons en quoi cette unité du Père et du Fils , que nous retrouverons avec l'Esprit, autre "quelqu'un", est susceptible d'éclairer, de convertir et de transfigurer toutes nos tentatives d'unité et de communion qui, elles aussi, doivent exclure la fusion et l'identification.

J-N Bezançon - Dieu n'est pas bizarre - Ed. Bayard/Le Centurion 1996 pp. 56-57

03.11.2009

Se laisser regarder

Prier c'est nous laisser regarder par Dieu avec tout ce qui nous réjouit et tout ce qui nous fait mal, avec nos enthousiasmes, mais aussi avec les boulets que nous traînons, avec tous ceux qui nous accompagnent, ceux qui nous portent et ceux que nous tirons, tous ceux qui nous tiennent au coeur et que le Seigneur connaît encore mieux que nous. Si notre prière consistait à essayer de les oublier un instant pour être plus libres de courir vers lui comme des voyageurs sans bagages, le Seigneur nous trouverait bien légers. Alors qu'il veut nous accueillir lourds de tous ceux que nous portons.

Un mari au chômage, un enfant qui se drogue, l'attente angoissée d'un résultat médical, mais aussi les émotions d'une affection partagée, ne sont pas des distractions dans la prière, à mettre entre parenthèses. C'est ce qui en fait le poids et le prix. Il nous faut essayer de convertir nos préoccupations en prière : il y a alors celles qui disparaissent d'elles-mêmes, relativisées, minimisées, par rapport à l'amour qui nous enveloppe, et il y a celles qui font vraiment partie de nous-mêmes, et dont nous découvrons que le Seigneur se soucie bien avant nous.

J.N Bezançon - Dieu n'est pas bizarre - Ed. Bayard & Centurion 1996. p. 43