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Chemin vers Pâques - Page 2

  • On demande des pécheurs 07

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [58]

    Le sens du péché n'est pas naturel

    (...) Le sens du péché, contrairement, à ce que nous pensons, n'est pas naturel. De même que l'amitié n'est pas facile (les amitiés de collège qui nous paraissent simples et, pour ainsi dire, éternelles, qu'en reste-t-il parfois, parvenus à l'âge adulte ?)

    Il en est un peu de même pour le sens du péché : on penserait volontiers qu'après avoir éprouvé cette mauvaise conscience du "péché", elle s'est peu à peu usée, [59] affadie, et qu'un jour on s'en est débarrassé. Mais a-t-on vraiment eu cette conscience, ou, plus exactement, n'a-t-on pas développé simplement en nous une loi, un règlement ? Et le péché se réduit alors à n'être qu'une transgression, un manquement à la loi ; la loi n'ayant plus de sens, la conscience du péché disparaît du même coup.

    Or, ce qui définit le péché est beaucoup plus profond, nous l'avons vu plus haut, ce n'est pas seulement une loi, un règlement, mais une lumière. C'est en face de la lumière que je me reconnais pécheur, lumière qui me fait découvrir le meilleur, le vrai, l'accomplissement de ce que je peux et dois faire. Or cette lumière est désirable puisqu'elle est liée  à mon bonheur, à mon achèvement. Elle devient bien la " règle " de ma conduite, mais dans un tout autre sens : c'est en effet  elle qui me permet de pressentir quelle serait l'unité réelle de ma vie, c'est elle qui me donne  le pouvoir d'établir une hiérarchie entre tous mes désirs.

    Ainsi, pécher ne consiste pas d'abord à " sortir "  d'un règlement, mais plus profondément à ne pas vouloir entrer dans cette " loi ", à ne pas vouloir chercher cette lumière, du fait que je me laisse solliciter par d'autres lueurs. Je garde le terrible privilège de la liberté humaine, le pouvoir de dire non à la sollicitation du meilleur, et donc du vrai.

    Ajoutons, et nous y reviendrons, que cette lumière n'est pas naturellement à notre portée, si Quelqu'un ne nous la redonne chaque jour : le Christ. Si le péché se réduit à n'être qu'une transgression, bien sûr, nous en perdons le sens. Mais il est une trahison, et c'est tout autre chose. Or les ennemis ne trahissent pas, il n'y a que les amis qui puissent trahir. Imaginons la femme adultère de l’Évangile, en face [60] du Christ. Il lui pardonne tout, il la rétablit en pleine confiance, il la protège contre elle-même et contre les autres. Supposons que cette femme s'en retourne en riant du Christ, revenant à sa faute : voilà une trahison, voilà le péché. (...)

    [61]

    On recommence toujours

    Nous recommençons toujours, alors à quoi bon ? Pourquoi nous présenter régulièrement au confessionnal, telle cette vieille dame du film, qui s'entend répondre : " Alors, mon enfant, ce sera comme la dernière quinzaine ? " Un peu comme un épicier qui dirait : " Ce sera tout pour madame..." Pourquoi une confession de consommation ?

    C'est vrai, nous recommençons. Je recommence tous les hivers à avoir de la sinusite ou à ressentir des rhumatismes. Certes, ce ne sera jamais la même sinusite , ni les mêmes rhumatismes ; de même que je ne recommence pas les mêmes actes, mais c'est bien aux mêmes penchants que je suis soumis. Et voici que la confession va nous aider à admettre la première condition de vérité de notre vie, et à l'admettre comme une chance et non comme un esclavage, à savoir que nous sommes dans un régime de vie où les [62] choses se répètent. Le refuser, c'est refuser de vivre. C'est vrai qu'il est parfois pesant de recommencer le planning de son travail, de refaire mille gestes quotidiens, de subir la répétition des mêmes répétitions. Et nous n'avons pas envie de nous l'entendre dire.

    Loin de nous faire sortir de cet état, la confession nous y maintient. Si nous sommes vrais, elle ne nous gratifie pas d'une bonne conscience factice, au contraire, elle nous introduit dans le dénuement et nous apprend notre pauvreté. Mais elle nous livre  en même temps la chance de notre vie : une présence et une fidélité indéfectibles en face de cette répétition et de cette lassitude, celle du Christ.

    En nous confessant, nous acceptons de mener notre vie comme une action à deux, dont l'un des partenaires, le Christ, n'est pas soumis au changement, à la fragilité, à la fatigue, à la brisure du temps. Avec lui, notre existence a enfin de quoi échapper à l'univers cassé de la répétition.

    Nous imaginons spontanément que la confession est tournée vers le passé, et qu'il s'agit d'abord de nous débarrasser d'un malaise et de blanchir un passé. Mais la confession est là aussi pour nous faire prendre vigueur en face de l'avenir, elle est surtout le sacrement de l'avenir, de la responsabilité, de la possibilité de refaire l'unité de sa vie. Nous venons prendre un peu de force - celle du Christ - pour, éventuellement, un peu moins recommencer. " C'est par la constance que vous sauverez vos âmes"

    Toujours recommencer, cela signifie-t-il ne faire aucun progrès ? Car nous envisageons volontiers notre vie [63] et le progrès à la façon des architectes et des entrepreneurs : d'abord les fondations, puis le rez-de-chaussée, les étages et enfin le toit. Ainsi le baptême ou la conversion seraient les fondations établies de manière définitive, et une fois posées, il n'y aurait plus qu'à s'occuper d'autre chose. Or la confession nous propose une progression dont l'essentiel est de recommencer toujours la même chose : renouveler périodiquement l'aveu des mêmes péchés.

    Le progrès à la manière de l'architecte est-il concevable dans la vie que Dieu nous propose de partager avec lui ? S'il s'agit de recommencer toujours la même chose, comment pouvons-nous donc parler de progrès ? Eh bien, oui, c'est peut-être la confession qui va  nous obliger à changer radicalement d'idée sur le progrès de notre vie. En effet, un jour on commence à pressentir que tout est réclamé du chrétien, immédiatement, et que la vie chrétienne ne consiste pas en une succession de progrès quantitatifs, qu'il ne s'agit pas d'accomplir une série de devoirs, l'un après l'autre, et dont on pourrait ensuite se croire déchargés, mais bien de les accomplir tous de mieux en mieux. On comprend alors que Dieu nous propose et nous demande un seul mouvement, celui qui consiste à se  jeter en lui " en toute confiance" "par le chemin de la foi au christ ". Une fois qu'on a découvert ce qu'est ce mouvement de conversion, de mort et d'amour, on peut dire que l'on tient tout. C'est seulement une disposition très simple : " aimer ", une attitude d'âme qui entraîne " automatiquement ", si l'on peut dire, les dispositions connexes : mettre sa confiance en Dieu, s'occuper des autres, être patient, etc.

    Nous voudrions bien nous convertir en entier pour toujours, comme on quitte une pièce pour rentrer dans une autre, et qu'il n'y ait plus aucun moyen de revenir sur notre état antérieur. C'est un peu ainsi que nous [64] verrions le mariage, la vie religieuse, à la manière d'une consécration irréversible - et elle est bien ainsi dans l'invisible. Mais cet état de don, de disponibilité totale, irrévocable, est celui des bienheureux [les "bienheureux" désignent les défunts qui sont "au ciel"] et non celui des hommes qui doivent toujours recommencer, répéter, ainsi qu'un plongeur qui s'exerce indéfiniment et renouvelle le même geste pour qu'il devienne enfin naturel et non pour acquérir on ne sait quelle perfection artificielle. 

    Pour le paralysé qui réapprend à marcher, les premiers pas seront plus volontaires, compliqués et laborieux que la démarche simple et naturelle  à laquelle il parviendra à force de répétitions. Voyez les enfants handicapés : ils savent bien quelle confiance, quelle patience leur sont nécessaire pour parvenir , à force de séances de rééducation, à se servir de nouveau, du membre qui a été atteint. Eux savent bien que recommencer toujours peut avoir un sens, que leur effort, jour après jour, fait tout changer.

    Et l'on demandera alors : une fois que l'on s'est remis à Dieu, que reste t-il à faire ? Eh bien, il faut recommencer puisque nous ne sommes pas des anges, et qu'en nous [65] remettant à Dieu une fois, nous ne pouvons pas avoir la lucidité, la profondeur  et le dépouillement nécessaires pour qu'il ne soit plus besoin d'y revenir.  Il n'y a  jamais rien d'autre à faire  que ce qu'on a déjà fait : la lumière  a fait irruption dans les ténèbres, il faut que toujours aussi brusquement, mais de mieux en mieux,  et de façon de plus en plus définitive, la même lumière éclaire les mêmes ténèbres. La confession est ce moyen indispensable de répétition et de rééducation.

    Cependant, il faut bien reconnaître - et accepter - que les échecs, les difficultés sur lesquels nous butons de façon habituelle n'en serons pas, dans la pratique, résolus pour autant. Il nous sera toujours difficile, et même souvent presque impossible, de supporter telle personne, de résister à telle tentation, ou de ménager chaque jour dans notre temps un moment pour la prière.

    C'est pour un tout autre progrès que nous vivons : celui de ce moment, toujours le même, qui nous a fait passer de la mort à la vie, mais qui ne nous a pas fait encore suffisamment passer de la même mort à la même vie. La sainteté n'est rien d'autre que ce passage  qui s'accomplit de soi en un clin d’œil, qui est déjà accompli pour nous mais qui, à cause  de la nature humaine, ne l'est pas encore assez. Hélas ! nous ne sommes ni François d'Assise, ni Charles de Foucault, ni saint  Augustin.

    A suivre...

                                           Père Bernard Bro, o.p    

     

     

  • On demande des pécheurs 06

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [47]

    Au retour du fils prodigue : colère, justice ou pardon ?

    Au retour du fils, nous imaginons le père réagissant tout autrement, par la colère, par exemple : 

    - Tu n'as eu que ce que tu as voulu.

    Tandis que, devant l'injure du départ, la double injure de la rupture et de l'exigence du partage, devant tant de ressources perdues - " Il a dévoré ton bien avec des femmes " - le fils aîné proteste et dans sa colère refuse de rentrer dans la maison. réaction normale : la colère devant le gaspillage.

    Une autre attitude aurait été la justice :

    - Tu paieras ce que tu dois, travaille, rembourse en travaillant.

    Et c'est d'ailleurs ce que le fils lui-même imagine. [48] Des amis m'ont raconté l'histoire suivante qui leur avait été arrivée dans le maquis du Vercors. Un des Français, dans le petit groupe de résistants où ils se trouvaient, les avait dénoncés aux Allemands - sans qu'on ait jamais su exactement pourquoi, sans doute pour de l'argent - et, par sa faute, plusieurs partisans tombèrent dans une embuscade et furent tués. Lorsqu'il revint dans le groupe, ses camarades décidèrent, puisque des hommes étaient morts à cause de lui, qu'il avait mérité la mort. Mais comme il était chrétien, ses compagnons passèrent la nuit en prière avec lui et, au petit matin, ils le fusillèrent. C'était justice, justice humaine, terrible.

    Il y a une troisième attitude que, d'instinct, nous attribuons au père de la parabole et, ce faisant, nous la vidons de son sens. Nous assimilons volontiers cette attitude à celle de Dieu dans la confession. Ce n'est ni la colère, ni la justice, mais le pardon. Nous croyons avoir ainsi tout dit de Dieu, mais c'est alors que nous trahissons peut-être le plus cette page qui est bien le cœur de l’Évangile.  En effet, celui qui pardonne n'est pas forcément touché par son geste, il oublie, il tourne la page : " Bon, n'en parlons plus." Il se débarrasse du souci et, en même temps il se débarrasse de l'autre.

    Le père n'agit pas ainsi.

    Que lisons-nous dans la parabole?

    "Comme le fils était loin, son père l'aperçut [49] et fut bouleversé de compassion ; il courut se jeter à son cou et l'embrassa longuement." Ce qui veut donc dire que, chaque matin, le père l'attendait, et lorsqu'il l'a vu, c'est lui, le père, qui court se jeter dans les bras de son fils. Pour le père, pour Dieu, le péché n'existe pas, il est à l'avance plus que pardonné, il n'existe plus. C'est pourquoi le père n'écoute pas les excuses de son fils, il l'interrompt et dit à ses serviteurs  :

    - Vite, apportez la plus belle robe, mettez-lui un anneau au doigt, l'anneau étant le signe de l'égalité, mettez-lui des chaussures aux pieds, le signe de ceux qui ne travaillaient pas ; amenez le veau gras, on ne pouvait faire mieux.

    On assiste ainsi à un retournement extraordinaire : comme si le dénouement de la parabole n'était pas en proportion des deux premières parties. Le père semble à tel point subjugué par deux sentiments : la joie et la miséricorde, qu'il paraît  ne plus se posséder.

    Dans l'ancienne alliance, Dieu tournait le dos aux pécheurs, qui devaient lui demander de se retourner. Avant cette prédication du Christ, on pouvait croire que le pardon libérait le pécheur, sans que celui qui pardonne soit nécessairement touché par son geste. Or, ici, le Christ vient nous dire qu'en face du pécheur, l'attitude de Dieu est celle de quelqu'un qui est plus malheureux que le pécheur. Dans l'ancienne conception du pardon, Dieu donnait au pécheur ; dans la parabole, le fils donne quelque chose à son père, il lui enlève un malheur, il le soulage, c'est le père qui est libéré. C'est toute la révélation chrétienne : la première victime du péché n'est pas le pécheur, c'est Dieu, c'est Lui qui est d'abord atteint par nos infidélités.

    Le fils espérait au maximum le pardon ; et en pensant à ce pardon, il croyait avoir tout dit de son Père. Or, au retour, c'est la joie du Père qui apparaît [50] infiniment plus grande. Dieu peut enfin de nouveau être Dieu pour nous. Le Père peut enfin être Père. Le Père va pouvoir aimer : c'est cela qui est d'abord mis en avant, et non pas d'abord, que le fils ne sera plus malheureux. Ainsi de chaque "absolution" : le Père a ce mouvement, il attend, tout est déjà oublié.

    C'est bien la joie personnelle du Père qui est mise en avant dans la parabole, pour nous amener à pressentir à quel point la " loi " de Dieu (si l'on peut dire) est  un incoercible besoin d'aimer et que Dieu n'est Dieu que si on lui permet d'aimer. Ainsi nous découvrons une (...) conception [plus profonde] du péché. La faute consiste à empêcher la présence totale de Dieu à l'homme, le partage absolu, elle consiste finalement à empêcher Dieu d'aimer, à empêcher Dieu d'être père, en refusant d'être fils.

    Toutes les religions essaient bien de rendre Dieu favorable à l'homme ; ici, le Christ enseigne qu'il s'agit non pas de rendre Dieu favorable, mais de rendre Dieu libre de nous aimer, comme il aime en lui-même, en acceptant réellement d'être objet de son amour. " Scandale pour les juifs, ineptie pour les païens ", dira saint Paul. Ainsi saint Pierre, au matin de sa trahison, découvrant tout à coup le visage du Christ, aura, comme David, à la fois la révélation de ce visage, et celle du mal que le péché avait fait.

    A suivre...

                                        Père Bernard Bro, o.p

     

     

  • On demande des pécheurs 05

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [43]

    Le fils prodigue.

    Si tu m'avais compris

    Peut-être avez-vous rencontré ce livre dans lequel ont été regroupés ce qu'on a appelé " Les mots de la fin ", c'est-à-dire les dernières paroles de tel ou tel personnage, poète, politique ou saint. Nous avons tous en tête les dernières paroles de Thomas More ou de Thérèse d'Avila. A côté de ces " mots de la fin ", on a eu l'idée de demander à certains hommes vivants ce qu'ils feraient s'il leur restait un quart d'heure à vivre. Les réponses sont, elles aussi, très significatives. " En tout le reste il peut y avoir du masque... Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus qu'à faindre, il faut parler françois, et faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot " (Montaigne, I, XIX).

    Que souhaiterions-nous vraiment en ce dernier quart d'heure, si ce n'est retrouver d'abord la miséricorde de Dieu, être mis sur le chemin de cette miséricorde. Bien des pages d'évangile nous y aiderait mais l'une de celles qui le ferait sans doute le mieux serait la parabole de l'enfant prodigue.

    Si David nous montre comment Dieu répond à l'homme, la parabole de l'enfant prodigue complète [44] cette réponse. N'oublions pas qu'elle fut prononcée devant saint pierre et Judas. Si Dieu s'est révélé à David dans ses larmes, c'est en face du visage du Christ que saint Pierre a pu comprendre jusqu'où allait et l'amour de Dieu et son péché.

    Nous appelons, depuis toujours, cette parabole la parabole de l'enfant prodigue, ou encore le fils perdu et le fils fidèle. Mais son titre n'est peut-être pas le bon, puisque nous la désignons par le nom de celui qui n'est pas le personnage central. Dans certaines langues étrangères, on la nomme avec justesse : " la parabole du Père ". C'est en effet, le père qui est au centre, c'est lui qu'on nous décrit.

    " Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part de fortune qui me revient... Le plus jeune fils, rassemblant alors tout son avoir, partit pour un pays lointain et y dissipa tout son bien. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint et il commença à ressentir la privation...et il en fut réduit à garder les pourceaux et à manger des caroubes ou des glands. Rentrant alors en lui-même, il se dit... je veux partir, retourner vers mon père et lui dire : Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi ; je ne mérite plus d'être appelé ton fils, traite-moi comme l'un de tes journaliers. Il partit donc et s'en retourna vers son père."

    L'histoire alors se retourne : " Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut touché de compassion ; il courut se jeter à son cou et l'embrassa longuement ", il ne lui laissa même pas achever son petit discours et le reçut avec les habits, l'anneau et les souliers réservés au prince et dit : Amenez-moi le veau gras, tuez-le... car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie..."

    Puis, nouveau retournement : le fils aîné, resté fidèle, [45] rentra des champs et, ne comprenant pas, se mit en colère en refusant d'entrer. Son père lui dit alors : " Si tu m'avais compris... tu te réjouirais, car ton frère, qui était mort, est revenu ".

    Cette parabole a été dite quelques mois avant la Passion. Le retour de l'homme à son Père et l'amour de Dieu pour l'homme y sont annoncés. C'est pour accomplir cette page que le Christ est mort. Il a préféré mourir plutôt que de la voir arrachée de l’Évangile. Elle a été proclamée devant les pharisiens qui n'en voulaient pas. Notre Seigneur y livre, avant de mourir, son secret le plus important : celui de son Père.

    Il y a là une nouvelle conception du péché, une nouvelle attitude de Dieu par rapport aux pécheurs. Cette page nous conduit au " trop grand amour " dont parle saint Jean. Malgré son aspect très humain, elle nous amène à quelque chose d'incompréhensible  où notre esprit risque, il est vrai, d'être mal à l'aise, car nous avons du mal à voir comment ce qui nous est enseigné ici manifeste le plus Dieu, comment la miséricorde " révèle Dieu ". C'est un mystère, le mystère propre de Dieu. 

    Et cependant nous sentons tout le réalisme, toute la chaleur humaine contenue dans cette page. Le Christ a choisi ce drame familial et nous avons le droit d'affirmer qu'il a consacré, pour ainsi dire divinisé, cette souffrance humaine. En choisissant la situation de cet homme, de ce père, pour livrer  le secret de Dieu, le Christ a montré la prédilection de Dieu pour ceux qui subissent cette épreuve. 

    Cette réalité est impossible à exprimer en termes humains. Les mots et les expériences sont insuffisants, ils doivent avouer leur impuissance. C'est pourquoi [46] le Christ procède par opposition entre ce qu'aurait été une attitude humaine normale et l'attitude du père de la parabole.

    A suivre...

                                          Père Bernard Bro, o.p

     

     

     

     

  • On demande des pécheurs 04

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [21]

    Peut-on commencer autrement que par l'angoisse ? L'histoire de Paul Domanski.

     

    Passant une  année en Allemagne après la guerre, l'un de mes confrères m'a rapporté l'histoire que voici.

    Un ouvrier qui était prisonnier est rapatrié en 1948. Il est horloger de profession, mais il ne peut pas retourner près de sa famille parce que celle-ci habite de l'autre côté de la nouvelle frontière. Il essaie de passer la frontière pour rentrer chez lui, il essaie de passer plusieurs fois, mais sans succès. Et comme l'horlogerie est un excellent métier, Paul Domanski, c'est son nom, pourrait trouver beaucoup de travail car partout les horlogers sont heureux qu'il vienne leur offrir ses services. Un point noir, cependant, il n'a pas d'autorisation de séjour, puisque son lieu de résidence familiale est de l'autre côté de la frontière. " L'avez-vous ? " lui demande chaque horloger, mais Domanski ne l'a pas. Il fait les démarches pour l'obtenir et c'est là que commence son histoire. A l'Office du travail, on lui demande : " Avez-vous une autorisation de séjour ? - Non. - Alors, lui dit-on, adressez-vous au service du Logement." Au service du Logement, on lui demande : " Travaillez-vous ? Apportez-nous un certificat de travail." Pour [22] pouvoir travailler, il faut une autorisation de séjour ; pour avoir l'autorisation de séjour, il faut un certificat de travail.  Alors Domanski fait la navette, c'est partout la même chose : office du Travail, service du Logement, service du Logement, office du Travail. Il court  les routes, passe de ville en ville, sa volonté s'use. Les fonctionnaires restent inflexibles. Travail, autorisation de séjour, autorisation de séjour, travail. 

    Un soir de novembre, il est de nouveau à Francfort. Il veut passer la nuit dans la salle d'attente de la gare, mais il se fait expulser car il n'a pas de billet de chemin de fer. Il demande asile, rien à faire. Alors sa patience est à bout. Il demande ce qu'on fait de ceux qui n'ont pas de papiers. On lui répond qu'on les met en prison. Domanski prend alors ses papiers et il les déchire. Stupéfaits, les employés lui font simplement remarquer qu'il a déchiré un papier qui est la propriété de l’État.

    Domanski alors se rend, demandant qu'on l'arrête car il n'a pas de papiers d'identité. Les employés discutent et, finalement, on l'emmène jusqu'à un grand bâtiment où un homme  le reçoit amicalement, puis le conduit dans une vaste pièce claire qu'il referme. C'est la clinique pour maladies mentales.

    Domanski, en racontant lui-même son histoire, concluait : " Moi, je te le dis, on finira par en crever tout doucement, ils m'ont cru fou, mais je te le demande : qui est le plus fou là-dedans, moi ou les autres ? "

    Alors qu'il n'y peut rien, Domanski se trouve projeté dans une situation où il a perdu l'essentiel : son identité. Or, par le péché, nous créons dans l'univers spirituel une situation analogue. Celui qui a commis une faute [23] et se reconnaît responsable, mais ne sait pas quelle issue, quelle solution trouver pour sortir de cet état, n'est-il pas dans une situation analogue à celle de Domanski ?

    Qui pourrait prétendre que, dans sa vie, le péché , ou simplement la découverte de sa possibilité de pécher, c'est-à-dire de sa fragilité, ne l'a pas amené à un certain désarroi, ne l'a pas mis dans un état proche de cet homme qui ne sait plus où est son vrai lieu de séjour, sa fonction, son travail. Qui prétendrait que l'échec ne l'a pas obligé à cette question : où sont mes vrais points de repère, où sont mes enracinements, où sont mes vraies raisons d'exister ? Et il se pourrait que l'angoisse soit, non seulement normale, mais le lieu de départ de la recherche de notre identité, et que cette recherche ne finisse jamais tant que  nous n'aurons pas trouvé le seul visage qui puisse nous dire finalement qui nous sommes : c'est-à-dire  le visage  du Fils de Dieu, le visage du Christ.

    L’Évangile nous compare à une brebis perdue. Mais pourquoi refusons-nous donc vraiment de nous considérer dans cet état ? Nous en fuyons l'idée, car c'est vrai, il est angoissant d'avoir perdu son chemin, même si ce n'est pour un temps. Et cependant, cet état n'est-il pas le seul point de départ réel d'une vie chrétienne ? La vérité pour tout homme n'est-elle pas de découvrir pas à pas qu'il lui est impossible, tout seul, de savoir qui il est, qu'il n'y a pas d'espérance sérieuse qui ne commence ainsi : par un étonnement, par un désarroi  en face de sa propre identité. Or, nous sommes ainsi faits que c'est peut-être le péché qui nous contraint le plus à cette question. C'est pourquoi une méditation sur le péché  doit commencer par cette question : le péché  [24] n'est-il pas l'occasion qui nous oblige à nous demander qui nous sommes vraiment ? Nous ajouterions volontiers que ce n'est pas l'angoisse qui est le vrai ou le faux point de départ du pardon ; mais le rapport, possible ou non, réel ou non, avec Dieu. Nous y insistons plus loin. Mais nous affirmons non moins vivement ici qu'il n'y a pas de vie humaine possible (et donc pas de vie de foi, pas de vie religieuse possibles) sans l'angoisse venue de la découverte de ses limites et que la découverte de ses limites n'est jamais aussi réelle qu'en face du péché reconnu comme tel. On peut s'en irriter, il reste que, seuls, ceux qui l'admettent concrètement, vraiment, trouvent et le vrai chemin d'eux-mêmes et le vrai chemin d'un Dieu qui soit autre chose que le bouche-trou de nos insuffisances." C'est pourquoi ce livre n'est pas seulement et d'abord  un exposé sur la confession. C'est l'attitude même du pécheur qui est la "matière" de ce sacrement. Et c'est donc cette attitude qui nous préoccupera tout au long de ces pages (...)

    Ainsi aborder le mystère du pardon et du péché, c'est aborder la réalité à la fois la plus sublime et la plus banale. Parler du péché et du pardon, c'est parler de la [25] réalité la plus sublime car elle suppose tout : que Dieu existe, qu'il soit une personne qui nous aime et qui veuille nous sauver ; et, de notre part, que nous ayons une confiance fondamentale, a priori, dans la possibilité d'être sauvé ; mais aussi que nous acceptions de livrer un combat pour la lumière, celui que le Christ est venu instaurer sur terre. Mais avoir confiance en Dieu ne servirait à rien  si nous n'avions aussi confiance dans le meilleur de l'homme ; et si nous ne choisissions de croire, contre toutes les apparences peut-être, que l'homme est fait pour progresser, de croire en une véritable espérance, au-delà des vieillissements et des désillusions. Cela implique enfin la chose la plus rare au monde : un consentement à revenir sur soi-même, à revenir sur l'idée que nous nous faisons chacun de nous-même, sur la mesure que nous nous appliquons à nous et aux autres, pour en changer. (...)

    Ce mystère est ainsi le plus grand et le plus proche  dans les mystères de la foi, car il entraîne tout. C'est celui du pardon et du péché, c'est le mystère de la vérité et de la conversion, et finalement de la confession et du jugement.

     

    A suivre...

                                            Père Bernard Bro, o.p

     

     

     

     

     

  • On demande des pécheurs 03

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    La deuxième réponse : un milliard de francs lourds...

    [14] Une deuxième réponse nous est révélée par l'attitude du Christ tout au long de l’Évangile. La parabole des deux débiteurs et l'épisode de la femme pécheresse et de Simon le pharisien nous font découvrir d'une part que le pardon a été donné avant même que les hommes n'aillent se confesser, et d'autre part qu'accepter ce pardon suppose et entraîne beaucoup plus qu'ils ne le pensent.

    Précédant notre angoisse, le pardon est accordé et c'est le Christ qui le donne. Tout l'épisode de la pécheresse et du pharisien vise à nous faire comprendre que le pardon est antérieur à notre réponse. Ce n'est pas pour demander et recevoir le pardon que la pécheresse agit comme elle le fait avec le Christ, mais parce qu'elle l'a déjà reçu. La parole du Christ le manifeste devant les murmures de Simon : Vois cette femme, vois  ce qu'elle a fait, elle agit ainsi parce qu'elle a reçu le pardon, contrairement à toi (relire Lc 7,44-48 : Luc chapitre 7, versets 44 à 48)

    Nous retrouvons très exactement la même vérité dans la parabole du débiteur impitoyable (Mt 18, 23-35). Le maître remet tout à son débiteur, avant même de savoir si ce débiteur mérite le pardon ; et il s'agit d'une somme énorme, folle, l'équivalent d'un milliard de francs lourds [francs lourds : termine qui désigne le nouveau franc à partir du 1er janvier 1959. Un milliard de francs lourds (1969, année de parution du livre du Père Bro) représenterait pas loin de 900 millions d'euros aujourd'hui !  sauf erreur de ma part. Note de l'auteur du blog].

    Or celui-ci (qui voit sa dette de 900 millions d'euros effacée) refusera de remettre à [15] l'un de ses débiteurs l'équivalent de mille francs (environ 900 euros). Le pardon était antérieur à son comportement. C'est le même enseignement dans le sermon sur la montagne. Et cependant, seule la pécheresse (et non le pharisien ou le débiteur) accepte le pardon. La question se repose alors : si ce pardon est antérieur à la confession  du péché, à quel moment le Christ nous a-t-il donné ce pardon ? Quand l'avons-nous reçu ? 

    Comme le débiteur, comme la pécheresse, nous voyons bien que nous ne pouvons pas identifier ce pardon inimaginable  (le " milliard de francs lourds ") avec la simple confession. On pourrait certes dire que le pardon est donné au baptême  par la remise du " péché originel ". Mais, outre qu'il est difficile  de cerner ce que nous voulons dire quand nous parlons de " péché originel ", il faut aussi manifester comment nous recevons ou nous refusons le pardon.

    C'est pourquoi nous préférerions dire que c'est le fait même de la venue du Christ parmi nous qui est le pardon. Avec les temps messianiques  est arrivé le temps du pardon. " Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde  soit sauvé par lui. Qui croit en lui n'est pas condamné ; qui ne croit pas est déjà condamné, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Et le jugement le voici : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière." (Jn 3,17-19)

    L'expérience de la pécheresse n'est pas seulement l'expérience du sacrement de pénitence. D'une certaine [16] façon, elle demande plus qu'un pardon pour son propre péché : elle accepte la venue du Christ dans sa vie, alors que Simon ne l'y accueille pas vraiment.

     

    A suivre....   

                                               Bernard Bro, o.p

  • On demande des pécheurs 02

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    La première réponse...

    [12] Un premier effort, plus facile et plus libérateur qu'on ne le pense dans la mesure  où on l'accepte, consiste, au lieu de se bloquer sur ses culpabilités, à examiner les grandes responsabilités de sa vocation. Ce déplacement dans la question même est beaucoup plus fécond qu'on ne le suppose et il nous semble décisif, bien plus que tous les petits aménagements liturgiques qu'on pourrait faire.

    En quoi suis-je pécheur par rapport à la vocation que Dieu me donne ? Je ne suis pas l'être évangélique que je devrais être. Je pressens des duretés, des replis sur moi ; je reçois de la réalité un certain nombre de gifles et je les récuse en accusant les autres au lieu de me demander si je ne suis pas le premier responsable. j'entends une vérité évangélique, et je vois bien que je me bats plus ou moins contre elle.

    Par exemple, je puis être intellectuellement  en harmonie avec certaines exigences comme la non-violence, ou la recherche de la paix, mais que fais-je concrètement ? Comment coopérer à cette recherche ? Je ne peux pas ne pas me sentir pécheur, du seul fait que je m'en désintéresse quand même un peu.

    On pourrait faire les mêmes remarques sur la pauvreté. Si être propriétaire, selon l’Évangile, c'est être intendant pour les autres, que fait-on ?

    De même de la vérité dans les contacts avec les autres. Je sens ce que devrait être la vraie clarté évangélique: "est est, non non". Il y a une fonction à remplir que je ne remplis pas, en face d'une opinion qui pense le contraire.

    De même en face de cette grande responsabilité : [13] faire connaître le Royaume de Dieu... On s'habitue à l'état des choses, en souhaitant de ne pas en savoir trop et en acceptant de démissionner.

    Il y a bien d'autres points dans nos responsabilités, nous nous y arrêterons plus loin. Il y a bien sûr, plus grave, mais ces exemples nous montrent que la réponse à la première question : " Où suis-je fautif ? " est possible, même si à certains moments elle est très complexe. Ceci nous semble être une première réponse essentielle et plus indispensable aujourd'hui que jamais. (...)

    Reste l’insatisfaction de fond dont nous avons parlé, et cette angoisse que le sacrement, même amélioré, ne résout pas forcément. Si le pardon met en question la présence même de Dieu et si nous ne pouvons pas  être en paix en dehors de cette présence, il est alors impossible de parler du pardon sans se situer en face de l'angoisse fondamentale qui constitue la personnalité et le mystère de chacun, au-delà de toute peur et de toute anxiété : ce qui, pour nous, semblait exister, ce désir, ce goût pour les créatures, ce besoin d'être en sécurité avec nos " idoles " ; cela même sur quoi nous nous appuyions, nous apparaît un jour vide ou factice... et alors tout est ébranlé. C'est alors que l'angoisse " surgit en nous lorsque fait défaut l'appui d'un manque ". Chacun de nous découvre que ce sur quoi il s'appuyait peut être insatisfaisant. (Et, le plus souvent, c'est le péché qui nous le révèle.)

    C'est ici la première et dernière expérience de tout homme, depuis sa naissance à la conscience , jusqu'à [14] la mort ; or Dieu y répond. Mais peut-être trop discrètement  et, hélas ! les hommes ont sans doute rétréci la réponse avec un règlement de la confession. " Je vais les mettre dans l'angoisse afin qu'ils me trouvent ", dit Dieu au prophète Jérémie. Qu'est-ce-à dire ? 

    La deuxième réponse : un milliard de francs lourds...

     

                                                   P. Bernard Bro

     

    A suivre...prochain post 

       

  • On demande des pécheurs 01

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [9] Nous serions bien naïfs de croire que les difficultés posées par la confession datent d'aujourd'hui. Le contraire serait plus exact. Nous nous sommes rarement trouvés au seuil d'une époque de richesse aussi grande. Pendant les cinq premiers siècles, il était impossible de se confesser autrement qu'en devenant un "pénitent", c'est-à-dire en acceptant de perdre sa vie de famille, sa vie de citoyen, et pour presque tous il fallait attendre d'être sur son lit de mort pour recevoir l'absolution. Pendant les quatre siècles suivants, se confesser c'était risqué d'être "tarifé" d'un voyage en Palestine ou de quarante jours de jeûne , ou encore d'être affronté aux brigands sur la route de Rome ou de Saint-Jacques-de-Compostelle. Du XVIIIe siècle au XXe siècle (et jusqu'à nos grands-pères), se confesser, c'était risquer l'intoxication janséniste, et la, justice d'un Dieu implacable.

    Et aujourd'hui ?

    [10] La liberté est rongée aux deux bouts : d'un côté une éducation intellectualiste et abstraite ne facilite pas la maturité, ni le goût de l'effort ; de l'autre côté, la volonté d'être lucide (jusqu'au rabâchage) nous fait croire que nous sommes gouvernés par l'inconscient  et donc que nous sommes beaucoup moins responsables que nous ne le pensons. 

    Nous vivons en même temps dans une atmosphère de culpabilité et de mauvaise conscience, cultivée et entretenue par une information qui reste abstraite (bidonvilles, campagne contre la faim, etc.) : nous subissons tous l'impression d'être des "salauds"  (au sens de Sartre) et de participer à un monde pactisant avec la mauvaise foi.

    Ce sentiment d'être à la fois fautif et innocent, nous pouvons le décrire d'une autre façon. L'homme contemporain se demande où est le péché quand il est contraint par la force des choses à prendre des décisions que l'on ne peut pas qualifier de bonnes et qui, malgré tout, sont inévitables. Elles sont mauvaises, mais inéluctables (le cas limite pourrait être le remariage  du divorcé, par exemple, parce que le premier mariage  avait été bâclé avec un engagement religieux irresponsable). On peut multiplier les exemples : dans l'entreprise, le licenciement est mauvais en soi, mais alors comment faire lorsqu'il s'avère inévitable ? Et inversement, on est amené à prendre des décisions bonnes, en soi, mais dont la réalisation comporte des activités mauvaises: à qui veut lutter pour la justice ou la vérité, la guérilla c'est "sale", la pilule c'est un "désordre", mais il faut le faire. Telle est la situation très variable, mais inévitable, pour presque tout le monde. Il ne faudrait pas croire  que seuls les super-responsables connaissent ce problème. Depuis l'attitude de la maîtresse de maison vis-à-vis [11] de ses employés, jusqu'aux arrangements avec les déclarations d'impôts, et aux équivoques de la kermesse du curé ou du bal de M. le Maire, nous sommes tous concernés.

    Faut-il laisser tomber la confession ?

    Non seulement cette démarche intérieure est inévitable pour tout homme qui accède à  la maturité, mais elle nous paraît nécessaire. Il faut que tout chrétien sorte de la simple obsession de la culpabilité. Le Christ est venu nous rendre libres et nous apprendre à aimer. Cela dit, il est clair que la démarche de maturité, en minant le sentiment de culpabilité, risque de détruire  le mécanisme qui faisait qu'à partir de cette culpabilité je rejoignais une certaine vérité de Dieu dans la confession.

    Il est bon que tout chrétien ne se contente pas de mettre sa conscience en paix seulement par des gestes rituels plus ou moins améliorés, mais si cela le conduit à ne plus se confesser, on aura perdu  quelque chose de vital. Refuser les questions, c'est peut-être  aussi coopérer de façon pernicieuse à renforcer l'obsession, sans qu'elle ramène forcément à Dieu. Il reste en effet : 1e que je suis fautif et 2e que si je me contente d'une répétition de confession à obsession, j'augmente mon insatisfaction et mon angoisse. 

    A suivre...

                                                    P. Bernard BRO  o.p

     

  • Chemin vers Pâques (24)

    [55]

    Gethsémani

    (...) Nous le contemplons à Gethsémani prostré comme un pauvre homme. Celui qui a dit : " Le Père et moi nous sommes un "(Jn 10,30), celui qui a dit : " Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé " (Jn 4,34), pour lui, à ce moment-là, pour sa conscience d'home, le Père est comme n'étant pas.

    Et que me dit l'Evangile ?

    Il me dit premièrement que Jésus éprouve la souffrance de vouloir être seul et de ne pas pouvoir rester seul. Vous pourrez prendre le récit, soit dans saint Matthieu 26, 36-46, soit dans saint Marc 14, 32-42, soit dans saint Luc 22,40-46, peu importe. Vous pouvez aller d'un évangile à l'autre. Saint Marc notamment indique nettement que Jésus allait et venait du groupe des apôtres, qui se sont endormis au rocher, au rocher où il aura sa sueur de sang. Un va-et-vient. Quand il est dans la solitude, il ne peut pas la supporter et il va trouver les apôtres. Et, quand il est auprès des apôtres, une urgence secrète le renvoie à la solitude. Tout pèse : et la solitude et [56] la société des hommes. (...)

    Deuxième chose que me dit l'Evangile : " Il tombait." Marc emploie l'imparfait de la répétition. Il faut traduire : "Il chancelait, il titubait, il ne pouvait se tenir debout, il ne faisait que tomber." Il a sur lui le poids de tout le péché du monde ; tout cet égoïsme que j'ai découvert en moi, tout cet égoïsme que j'ai lu sur la carte du monde dans la méditation du Règne (voir la note ci-dessous), tout cela, lui qui n'est pas pécheur, il le vit. Il a pris tout le péché sur lui. Il est en tout semblable à nous, sauf la responsabilité d'être pécheur. (...)

    Mystère insondable. Songez que, dans le premier chapitre de l'évangile de saint Jean, vous trouverez ensemble les deux mots Verbum et agnus. Jésus est le Verbe de Dieu, Dieu-Verbe, et en même temps il est l'agneau qui porte le péché du monde et qui ne l'enlève qu'en le portant, parce qu'il ne joue pas la comédie. (...) [57] Dans L'annonce faite à Marie (Paul Claudel), on voit Violaine baiser le lépreux. Le lépreux est purifié et c'est elle qui est devenue lépreuse. C'est absolument cela. Pour nous purifier de la lèpre, le Christ devient le lépreux de l'humanité. Toutes les controverses avec les confessions protestantes ou réformées sont venues de ce que les protestants n'ont jamais pris cela en vérité, en profondeur. Ils ont parlé de Jésus revêtu d'un manteau. Non, ce n'est pas un manteau qui le recouvre, c'est son être même dans sa profondeur.

    Troisièmement, l'Evangile emploie des mots que je dois méditer. "Jésus éprouve un dégoût, une nausée". Je sais ce que c'est que la nausée. J'essaie de réaliser ce qu'a pu être la nausée du Christ, la nausée d'être devenu le péché du monde. L'Evangile me parle aussi de honte et puis de peur. Si je n'ai jamais connu la honte, j'ai certainement connu la peur, la peur de mourir, la peur de souffrir, la peur viscérale, la peur de l'homme qui redoute la souffrance.

    Quatrièmement, l'Evangile me dit que, dans tout cela, titubant, allant et venant, comme l'homme dans le plus total désarroi, rempli de nausée, de honte et de peur, il prie et " il prie en répétant toujours la même parole - eumdem sermonem dicens (Mt 26,44 dans la traduction latine de la Vulgate). Nous avons de la peine, nous, à prier dans la difficulté, dans le désarroi, dans le dégoût. C'est à ce moment-là que nous avons le plus de peine à prier. Il faut que notre difficulté à prier soit notre prière même. Et que dit-il dans cette prière ? C'est la prière absolument parfaite, le modèle de toute prière. Une prière à deux temps, qui ne sont pas successifs mais simultanés. Le premier temps, c'est le cri humain. On pourrait presque dire le cri de l'animal, le cri de la bête qui a peur. "Que ce calice s'éloigne de moi !"  Et que le Christ ait dit cela pour nous est beau. Cela signifie que nous pouvons le dire  nous aussi, que nous pouvons pousser le cri humain, le cri de l'animal qui a peur : "Que ce calice s'éloigne !" C'est légitime, c'est permis, c'est humain. De même que Jésus a pleuré au tombeau de Lazare, pleuré sur Jérusalem, il dit " Que ce calice s'éloigne !". Mais en même temps : " Que ta volonté soit faite !" Pour nous, il existe toujours un décalage entre les deux, plus ou moins ; pour lui les  [58] deux sont simultanés. Son cri devient le cri filial. En même temps qu'il exprime sa peur d'homme, il est complètement soumis à la volonté du Père : " Que ta volonté se fasse !", le fiat de Jésus avec Dieu. 

    Je réfléchis. Dans ma vie, il y aura des moments où je ne pourrai pas dire autre chose que fiat, où ma prière ne sera pas une méditation avec des idées   mais simplement ce murmure, peut-être même à peine articulé, un fiat dans la profondeur, à peine perceptible par nous, mais perceptible par Dieu.

    "Alors, me dit l'Evangile, à ce moment-là, un ange lui apparut." Qu'est-ce que cet ange ? Peu importe le genre littéraire, cet ange est à la foi la présence et l'absence du Père. Il est la présence du Père parce qu'il vient de la part du Père, et il est l'absence du Père parce qu'il n'est pas le Père, il n'est qu'un ange.

    Présence, absence. Le clair-obscur où Dieu nous est présent comme absent, comme caché. Nous connaissons, nous en avons l'expérience ; ce sont de véritables expériences spirituelles de notre vie. Parce qu'il y a cette présence-absence, le Christ n'est pas désespéré, il ne peut pas être désespéré. Cette absence-présence du Père nous dit que, dans le plus profond désarroi, il n'est pas désespéré. Un peu comme dans ces tableaux de Rembrandt ou des paysagistes hollandais, sombres, les arbres tendus dans la tempête, déchiquetés, il y a une lumière quelque part. On ne sait pas où est la source lumineuse, mais il y en a une, suffisamment pour que les ténèbres ne soient pas totales. L'ange signifie que l'âme de Jésus est dans les ténèbres les plus profondes, mais il y a un point lumineux qui empêche le désespoir, un tout petit point, ce que les mystiques appellent "la cime de l'âme". D'autres disent "le fond de l'âme". Cela suffit pour qu'on ne soit pas désespéré. Et cela suffit pour que Jésus, au moment où Judas apparaît à l'entrée du jardin, ait la force d'aller au-devant de lui et de se tenir debout. le petit point lumineux qui suffit pour qu'on ait le courage de se tenir debout et de faire son travail. 

    Alors je m'unis à tous ceux qui tomberont, qui sont dans les ténèbres. (...) [59] Tout en m'unissant à tous ceux qui souffrent dans le monde - ce Christ qui est en agonie jusqu'à la fin du monde (cf. Blaise Pascal, Pensées) -, je pense au moment dans ma vie où, peut-être, j'en serai là et où je n'aurai qu'une ressource : croire que le Christ a agonisé plus que moi et que son agonie me donne le pouvoir de me tenir debout, de sourire aux hommes et de faire mon travail.

     

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    Note :

    François Varillon, jésuite, donne les Exercices spirituels de Saint Ignace à des retraitants, par conséquent la terminologie employée est celle des Exercices. La méditation du "Règne" ouvre la deuxième semaine des Exercices n° 91-100.  

     

    François Varillon - La Pâque de Jésus - Ed Bayard, 1999

     

  • Chemin vers Pâques (23)

    [44]

    Lavement des pieds

    Le lavement des pieds n'est pas d'abord un enseignement moral, mais d'abord le dévoilement d'un mystère. Le christianisme est bien au-delà de la morale. Certes, il implique une morale, mais en lui-même, il est bien au-delà. Aussi je vous propose de lire cette scène du lavement des pieds en la commentant par le grand texte de la lettre de saint Paul aux Philippiens sur la kénose (Phil 2,5-9); C'est là que se trouve le mot ekenôsen, en latin exinanivit : il s'est anéanti. C'est la révélation de l'humilité de Dieu. Et si j'ai choisi cette scène, c'est parce qu'elle nous fournit l'occasion de revenir sur la vérité du fondement, l'humilité de Dieu (Cf. "Vivre le christianisme" de F. Varillon et les cinq instructions sur le fondement). La toute puissance, la force, qui s'incline devant ce qui est le plus petit, le plus faible. La puissance de Dieu n'est en aucune manière la puissance telle qu'on l'entend dans le monde. En aucune manière. Jamais. C'est la force spirituelle, la puissance spirituelle, qui consiste à s'incliner librement devant ce qui est le plus petit. Ici je déclare mon impuissance à dire mieux les choses. Il faut réaliser au-dedans de soi que la puissance infinie de Dieu, c'est son humilité infinie. Cette puissance dont aucun homme, dont aucun ange n'est capable, même le plus grand. Le plus grand ange, qui vous voit et qui voit Dieu, est impuissant, lui, à s'incliner librement et en toute vérité devant ce qui est le plus faible et le plus petit. C'est cela, la puissance de Dieu  et il n'y en a pas d'autre. C'est une puissance infinie d'abaissement. L' Incarnation est l'humilité éternelle de Dieu. Voilà pourquoi Jésus est l'esclave... Il naît pour révéler ce qu'est la puissance de Dieu, qui est la puissance d'être le serviteur du plus petit. En dehors de là, il n'y a pas de spiritualité, il n'y a qu'un Dieu Jupiter qui est je ne sais quoi ou quelle cause du cosmos ; on dira tout ce qu'on voudra. Cela n'a rien à voir avec Dieu, rien. Et, une fois de plus, je m'interroge en me demandant s'il m'est possible en toute vérité d'avoir une relation d'amour avec un autre Dieu que ce Dieu-là.  

    [45]

    Tout à l'heure au cours de la liturgie, vous lisiez ce qui est écrit : "Dieu tout-puissant et miséricordieux..." Il faut comprendre ainsi : " Dieu dont la puissance est la miséricorde." Il n'y a pas une puissance et une miséricorde.  (...)

    Jésus est l'esclave, il entre en esclavage, il est au plus bas, à genoux devant les hommes. C'est cela sa puissance. Allez donc vous mettre à genoux devant quelqu'un. Pour cette puissance d'aimer, il faut la toute-puissance infinie. C'est cela, la kénose. La part qui ne peut pas être ravie à Dieu, c'est le regard de Jésus agenouillé devant les apôtres. En Jésus agenouillé devant les apôtres, avec son linge autour des reins et qui frotte les pieds des apôtres, pleins de poussière, et qui les regarde de bas en haut, à ce moment là Dieu commence à nous être révélé dans sa vérité. C'est cela, le Dieu de vérité (...) il n'y a pas d'autre Dieu possible (...). Ou cela est vrai, ou c'est l'athéisme qui est la vérité.

    Ce n'est pas par des raisonnements qu'on arrive à comprendre cela. Il faut contempler et il faut revivre par le dedans. La puissance d'aimer est un anéantissement de soi. Et Jésus dit à Pierre : " Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi. Car la vie éternelle que je suis venu apporter aux hommes, c'est cette vie-là. C'est cela qui sera la vie éternelle et qui constituera la béatitude." Or, moi, je cherche la béatitude dans un autre genre de puissance. Non seulement moi, mais tout le monde pécheur. Le message que nous avons à livrer au monde est là. (...)

    F. Varillon - La Pâque de Jésus - Ed Bayard 1999

  • Chemin vers Pâques (22)

    [22]

    La mort, commencement d'une résurrection.

    J'attire votre attention sur ce point : la résurrection est à l'intérieur même de la mort. Le Christ monte à sa résurrection. Evidemment, au plan de l'histoire, au plan du phénomène, comme diraient les philosophes, cela ne vient qu'après trois jours. Mais faites bien attention, il ne ressuscite pas trois jours après. Ce qui se passe trois jours après, c'est qu'il se fait voir ressuscité... Il n'y a pas une mort suivie d'une résurrection. C'est la mort même qui est le passage en Dieu.

    Si notre résurrection n'est pas totale à l'heure de notre mort, après avoir rendu le dernier soupir, c'est le commencement d'une résurrection. Mais le commencement de la résurrection est immédiat. On ne fait pas antichambre. Une âme séparée dans l'antichambre pour attendre de reprendre son corps à la fin du temps, cela est de la mythologie pure et simple. Qu'est-ce que cette âme séparée de son corps ? Saint Thomas d'Aquin a buté sur cette question. On ne peut pas dire cependant que nous ressuscitons totalement à notre mort, car notre résurrection ne peut être totale que lorsque tous nos frères seront assis à la table du Père de famille, comme nous l'avons médité dans la parabole des chômeurs (cf. F. Varillon, Le message de Jésus, p. 179-194); ce qui veut dire que notre mort inaugure une nouvelle histoire, qui est l'histoire de notre résurrection. Elle commence et elle ne sera pleinement [23] achevée qu'à la fin des temps, quand le monde entier sera devenu le corps du Christ. Car la véritable identité du monde, c'est d'être le corps du Christ. Et cela en profondeur, avant d'être un ensemble de protéines, ou de tout ce que vous voudrez. (...) Dans son dernier livre, que je vous conseille beaucoup, le père Martelet (Gustave Martelet - Résurrection, eucharistie et genèse de l'homme, Desclée, Paris 1972) montre bien que ce qui nous est donné dans l'eucharistie, sous forme d'un petit morceau de pain et de vin, c'est le monde dans son identité la plus profonde. Le monde est le corps du Christ et il ne le sera pleinement qu' à la fin des temps.

    F. Varillon - La Pâque de Jésus -  Ed. Bayard 1999 

  • Chemin vers Pâques (21)

    [20]

    La troisième pâque de l'histoire est la nôtre. Il y a autant de pâques qu'il y a d'actes libres, d'élections, pour prendre le mot des Exercices [voir les Exercices spirituels de st Ignace, surtout les numéros 169-188), de décisions où l'on meurt à son égoïsme. Le fond des choses, c'est que chacune de nos décisions a une structure pascale. Chacune de nos décisions est une mort. Il faut mourir à son égoïsme, au regard sur soi, au souci de soi, pour s'occuper des autres tout simplement. C'est donc une mort ; notre foi est que cette mort est une résurrection.

    Tout est dans la décision, tout est là. Et quand nous disons que c'est la décision qui nous construit pour la vie éternelle, c'est vrai en rigueur de termes. Et cette décision a nécessairement une structure pascale. C'est une mort et c'est un passage au Christ. A tout instant, dans chacune de nos décisions, nous passons au Christ pour vivre éternellement d'une vie christifiée. Cela est la base de toute l'éducation de l'enfant : valeur du don, valeur de la décision, mourir à soi-même.

    Ne faisons pas les malins. Les chrétiens n'ont pas le privilège de la mort à soi-même. Il faut y aller doucement. Nous employons ce mot-là que d'autres n'emploient pas. (...) [21] (...) Nous n'avons absolument pas le monopole, mais nous croyons - et c'est cela  le message de l'Evangile - qu'en mourant à soi-même on passe au Christ, on vit de la vie même du Christ, on est christifié, on est divinisé. Et cette foi devrait nous donner l'énergie de nous trouver au premier rang toutes les fois qu'il faut mourir à soi-même pour faire un peu plus de justice et un peu plus de bonheur sur terre. Le scandale, c'est que notre foi, qui est la foi en la résurrection, c'est-à-dire dans le passage au Christ au coeur même de nos décisions, que cette foi-là ne nous donne pas l'énergie d'aller toujours au premier rang de ceux qui mènent le combat fraternel humain.

    Voilà qui répond à des tas de questions qui nous sont posées : qu'est-ce que la foi ajoute ? On entend cela continuellement. Les jeunes demandent : " Ca résout quoi la foi au Christ ?" Il n'y a pas autre chose à répondre. Croire que toute mort est une résurrection, et pas n'importe quelle résurrection, mais le passage au Christ même, à sa vie pour l'éternité. C'est cela qui devrait faire que les chrétiens aient toutes les initiatives, qu'ils soient au premier rang du combat. (...)

    Mais quand il s'agit de sacrifice, autrement dit de mort à soi-même, c'est maintenant. Je ne passerai pas au Christ après ma mort, j'y passe dans chacune de mes décisions. [22] Et à la mort, qu'est-ce qui se passe ? A la mort, je découvre que je suis devenu Christ par toute ma vie. Voilà ce qu'on peut dire pour comprendre le mystère pascal. Il ne faut pas séparer notre vocation à la divinisation de ce mystère de mort et de résurrection.

    François Varillon - La Pâque de Jésus - Ed Bayard 1999

     

  • Chemin vers Pâques (20)

    [19]

    Le deuxième passage est la pâque du Christ, celle que nous méditons en ce moment. Lui qui est l'homme, l'homme en plénitude, lui passe à son tour. Là, ne faisons pas d'éloquence, prenons les mots mêmes de saint Paul (Phil 2,6-7) : Il passe de la vie en forme d'esclave (forma servi) à la vie en forme de Dieu (forma Dei). La vie en forme d'esclave, c'est sa vie de peines. Il a pleuré, il a eu chaud, il a eu froid, il a souffert de la mort de Lazare... Entre la vie en forme d'esclave et la vie en forme de Dieu, il y a un désert. Ce désert, [20] c'est le Calvaire. Jésus ne peut monter à la vie en forme de Dieu, à son introduction au coeur de la Trinité, qu'en montant au Calvaire. Tout est là, vous le sentez bien. Au plan de ce qu'on éprouve, c'est la montée au Calvaire, les souffrances ; au plan de la réalité profonde des choses, c'est la montée à la vraie vie, la vie divine.

    Dans l'Eucharistie, le pain "meurt" à son état de pain. il est très vrai que ce n'est plus du pain. Cela ne signifie pas que le pain est remplacé par le corps du Christ  ; ce serait un mépris de l'homme, comme nous l'avons médité. [Quand elle grandit] la petite fille n'est pas remplacée par une femme, la chenille n'est pas remplacée par un papillon, le grain de blé n'est pas remplacé par un épi. C'est le pain qui devient le corps du Christ, c'est l'homme christifié. C'est cela, le mystère de mort.

    François Varillon - La Pâque de Jésus - Bayard Ed. 1999

  • Chemin vers Pâque (19)

    [17]

    Pâque veut dire passage, passage par la mort, par le seuil de la mort. Il y a trois pâques dans l'histoire : la pâque des Hébreux ; la pâque du Christ que nous méditons en ce moment et notre pâque à nous.

    La pâque des Hébreux

    Dans la catéchèse courante, on raconte aux enfants des tas de petites histoires, mais on les laisse ignorer le livre de l'Exode, cela est scandaleux. Or il est extrêmement facile, me semble t-il, d'en rendre accessible l'essentiel à de jeunes enfants.

    Voilà donc des Hébreux qui sont une minorité opprimée en Egypte. Ils travaillent sous le fouet, avec un maigre salaire, leur portion d'oignons - les fameux oignons que l'on voit encore pendre de nos jours dans les petites baraques, comme en France on vend des marrons en hiver. Les Arabes qui n'ont pas d'argent achètent quelques sous, quelques centimes d'oignons. Un jour, le pharaon décida d'augmenter les cadences. Dans le monde moderne, tout le monde sait ce qu'est l'augmentation des cadences. (...) Augmentation des cadences [18], c'est-à-dire plus de travail sans augmentation de salaire. Le pharaon décida que les Hébreux transporteraient non seulement les briques pour la construction des maisons, mais qu'il leur faudrait aussi trouver de la paille et la transporter. On fabriquait les maisons avec des agglomérés de brique, de paille et de terre sèche. Oppression, donc.

    Moïse interrogea Yahvé en lui disant : " C'est intolérable. Ton peuple est opprimé." Et Yahvé répondit : " Oui, tu as raison, c'est intolérable. Je ne veux pas que mon peuple soit un peuple d'esclaves. J'ai entendu la clameur qui monte de mon peuple, le cri des opprimés..." C'est  l'esclavage. Alors Yahvé dit : " Tu vas prendre la tête de la colonne et tu vas les faire passer - pâque, c'est-à-dire passage - dans la terre que j'ai promise à tes Pères, la terre de Canaan et qui est la terre de la liberté. Je veux que mon peuple soit un peuple libre. " L'Evangile ne peut pas  être entendu par un peuple qui n'est pas libre, ce n'est pas possible. 

    Poussons un peu plus loin si nous voulons pouvoir dialoguer avec nos contemporains. Qu'est-ce que c'est que la liberté d'un peuple ? C'est toujours deux choses : l'indépendance politique et la prospérité économique. Quand l'une des deux manque, le peuple n'est pas un peuple libre. Or la terre de Canaan sera une terre d'indépendance politique et Dieu interviendra toutes les fois que l'indépendance politique sera menacée par les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens... Prospérité économique : c'est la terre où coulent le lait et le miel (Cf. Ex 3,8) dit la Bible.

    Oui, mais entre l'Egypte de l'esclavage et la Palestine de la liberté s'étend un désert, immense, le désert du Sinaï, et ce désert doit être franchi. Tel est le désert, impossible de le contourner (...) Pas de métro, pas d'avion. Il faut traverser le désert. Quarante ans. Un chiffre symbolique évidemment, c'est-à-dire un temps très long. Nous retrouvons ce chiffre symbolique avec les quarante jours du carême, les quarante jours de Jésus au désert au commencement de sa vie publique... C'est la reprise des quarante ans, c'est-à-dire du temps très long de la traversée du désert.

    [19] Plus les Hébreux avancent dans le désert, plus ils ont le sentiment d'aller vers la mort. Ils tombent d'ailleurs comme des mouches. Une véritable retraite de Russie où ils sont affrontés non pas à la neige, mais au soleil et à la calcination. Ils ont faim et il faut le miracle de la manne. Ils ont soif et il faut que Moïse fasse jaillir l'eau du rocher avec sa baguette. Il y a le miracle des cailles. Et leur tentation c'est de regretter leurs oignons, comme le grain de blé qu'on enfonce en terre regrette son petit bonheur de quatre sous dans son grenier, et comme la chenille commence par regretter sa vie de chenille et la petite fille sa vie d'enfant.

    Alors, c'est la révolte. Ils veulent revenir en arrière. Claudel a transposé cela dans son Livre de Christophe Colomb. Lorsqu'au milieu de l'océan il n'y a plus à manger, plus rien à boire, etc., les soldats de Christophe Colomb se révoltent  et veulent revenir en arrière et ne pas découvrir le Nouveau Monde, qui est le symbole de la vraie vie.

    On ne peut pas court-circuiter le désert. On ne peut pas échapper à la mort comme seuil de la vraie vie. C'est le thème du désert, qui est fondamental dans la vie. (...)

    C'est la première pâque de l'histoire, le premier passage de la vie présente à la vie divine.  

    Francois Varillon - La Pâque de Jésus - Bayard Editions 1999

  • Chemin vers Pâques (18)

    [70]

    " Pour moi, je ne me glorifierai (voir note plus loin) que dans mes faiblesses" (2 Co 12,15)

    " Pour moi, que jamais je ne me glorifie, sinon dans la Croix du Christ" (Ga 6,14)

    La Croix du Christ est donc la manifestation de la faiblesse de l'homme. Le Fils de Dieu, en se solidarisant avec l'humanité déchue, s'est revêtu de faiblesse ; mais, alors que les hommes s'efforcent sans cesse de se cacher leur propre déchéance, Jésus, en prenant sur Lui leurs infirmités et en acceptant jusqu'au bout leur condition, a exposé et pour ainsi dire affiché sur la Croix cette condition de faiblesse. " Il a été crucifié dans sa faiblesse, dit encore saint Paul, mais Il est vivant par la puissance de Dieu ; et nous [71] aussi, nous sommes faibles en Lui, mais nous serons vivants avec Lui par la puissance de Dieu" (2 Co 13,4) ; c'est dire que si la vie du Christ ressuscité, et la nôtre en Lui, sont la manifestation de la puissance de Dieu, la Croix, elle, est la manifestation  la faiblesse  de l'homme, et du Christ Lui-même ; c'est dire que ce n'est qu'en Lui, en Lui crucifié, que l'homme peut pleinement reconnaître sa faiblesse ("nous sommes faibles en Lui"), comme ce n'est qu'en Lui, en Lui vivant et glorifié, qu'il peut reconnaître la puissance de Dieu et se confier à elle pour recevoir d'elle la vie éternelle.

    Jésus crucifié, pour saint Paul et pour les premiers chrétiens qui avaient contemplé l'horrible spectacle de cette mort infâme, c'est l' homme réduit à la plus totale impuissance, paralysé, isolé, réprouvé, condamné, exsangue, prêt à sombrer dans la mort : c'est la révélation de la condition de faiblesse de l'homme, et de ce que le salut ne peut lui venir que de Dieu.  

    (...)

    Saint Jean, sans doute, voit déjà dans le Crucifié la gloire du Ressuscité; mais comme on l'a noté plus haut, cette gloire, Jésus ne l'a pas de lui-même. Il doit la demander et la recevoir de son Père (Jn 7,39 ; 8,54 ; 12,16.23 ; 13,31.32 ; 17,1.5). Il s'avance vers le supplice en pleine liberté, en pleine majesté, comme le Seigneur et le Maître ; mais il n'en prend pas moins d'abord l'attitude de l'esclave, et ne fait rien que par obéissance : c'est la condition pour que le Père soit avec Lui (Jn 8,29, cf. 15,10), Lui qui seul finalement parle et agit en Jésus (cf. Jn 14,10) (...) Enfin on ne peut [72] guère douter que la parole mise par saint Jean sur les lèvres de Pilate quand celui-ci présente aux Juifs leur Roi flagellé, couronné d'épines et revêtu de pourpre, soit à double sens, comme souvent dans le quatrième évangile : " Voici l'homme" (Jn 19,6) signifie en même temps : voici celui dont vous réclamez la mort, et voici l'image de l'homme réduit par le péché à la plus pitoyable condition ; on retrouve ici exactement la perspective paulinienne selon laquelle le Christ souffrant et humilié est la révélation même de la déchéance humaine. Plus qu'aucun autre auteur du Nouveau Testament, saint Jean met en lumière la divinité de Jésus. Son message n'en reste pas moins d'abord et essentiellement l'annonce du salut dans la Pâque du Fils de l'homme, impliquant pour Lui le passage d'une condition d'esclave à une condition glorieuse ; aussi, à ses yeux, confesser que Jésus est "venu dans la chair" (1 Jn 4,2, cf. 1 Jn 5,6), c'est-à-dire dans l'infirmité et l'indigence de la condition de créature, n'est pas moins fondamental que de croire que " Jésus est le Fils de Dieu" (1 Jn 5,5)  (...) 

    NOTE :

    La situation de l'homme par rapport au salut est fonction, selon saint Paul, de ce en quoi il "se glorifie". Aussi ce terme exprime quelque chose de tout à fait fondamental dans sa vision du mystère du salut. Les termes grecs, toujours du même radical, dont il use ici et que l'on traduit le plus souvent pas "se glorifier " évoquent l'attitude de fierté, d'orgueil, de gloriole quelque peu euphorique résultant du sentiment d'assistance et de sécurité qu'éprouve celui qui peut s'appuyer sur du solide. (...) Il y a ceux qui mettent leur confiance en eux-mêmes, dans leurs oeuvres, dans leur pratique ou même dans leur connaissance de la Loi (voire en Dieu, mais en Dieu considéré comme débiteur de l'homme, cf. Rm 2,13 !), mais tout cela c'est se confier dans la chair (voire se glorifier dans sa honte, Ph 3,19 !) ; ceux-là s'appuient sur le néant et tournent le dos au salut. Et il y a ceux qui mettent leur confiance en Dieu ou dans le Seigneur (1 Co 1,31) c'est-à-dire dans sa puissance (dans sa sagesse, dans sa grâce) ou, ce qui revient au même mais exprime la chose plus fortement, dans leur propre faiblesse (qui peut alors être habitée par la force du Christ ou de Dieu, 2 Co 12,5.9), ou encore , ce qui revient toujours au même, dans la Croix du Christ (expression suprême de la faiblesse de l'homme, Ga 6,14) : ceux-là s'appuient sur Celui qui ne trompe pas, ils ont trouvé la vraie voie du salut.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (17)

    [61]

    Le salut est libération du péché, mais plus précisément encore de la mort, conséquence du péché. Pour le Christ, le salut est délivrance de la mort physique et temporelle, qui, dans la pensée des auteurs du Nouveau Testamment, est la conséquence du péché originel et l'expression de la condition de déchéance causée par ce péché ; pour tous les autres hommes le salut est délivrance et de la mort physique et temporelle, et de la mort "spirituelle" et perpétuelle, de la damnation ou de la perdition, de la seconde mort comme l'appelle l'Apocalypse, qui est la conséquence ultime du péché originel moyennant la libre ratification de celui-ci par le péché personnel ; mais le salut des hommes n'est rien d'autre qu'une participation à celui du Christ, comme nous aurons à le montrer. La résurrection n'est pas autre chose : victoire sur la mort physique pour le Christ, victoire sur la mort physique et libération de la mort-perdition pour les autres hommes ; car on sait que, dans le Nouveau Testament et chez saint Paul en particulier, le terme de résurrection implique et signifie aussi le renouveau de la vie dans l'Esprit après la libération du péché (cf. Ep 2,5-6) ; mais la résurrection "totale" des hommes n'est rien d'autre qu'une participation à celle du Christ. Quand Dieu sauve - ou ressuscite - l'homme, en effet, Il le libère de l'emprise du péché et de la mort pour autant que l'un et l'autre l'avaient atteint ; en ressuscitant Jésus, Dieu Le sauve et Le libère non pas du péché lui-même qui ne l'avait jamais atteint ni moins encore de la damnation, mais bien de la mort et de son pouvoir (Ac 2,24) [62] et de cette condition misérable et mortelle, conséquence du péché, que le Fils de Dieu avait assumé en se faisant homme dans une chair en tout semblable à la nôtre.

    Le salut est aussi accès et participation à la vie divine, car il n'est pas d'autre accomplissement pour l'homme, il n'est pas d'autre épanouissement ni d'autre bonheur véritables. Le salut implique donc un changement radical de condition d'existence, et l'accès à une condition de gloire qui n'est finalement rien d'autre qu'une communion à l'Etre et à la Vie mêmes de Dieu. Ce changement de condition et cet accès à la gloire divine se sont accomplis pour le Christ Jésus avant de se réaliser pour les autres hommes ; et la condition glorieuse  qui est celle du Premier "sauvé de la mort" est l'archétype de celle de tous les sauvés (cf. Ph 3,21 ; 1 Co 15, 47-49 etc.) Mais la résurrection est précisément cela : elle est le "passage" ou le terme du passage de la condition mortelle à la condition immortelle et glorieuse, elle est accès à la sphère divine, elle implique ce que la Tradition appelle la divinisation ; et c'est pourquoi les affirmations de la résurrection sont très fréquemment accompagnés de mentions de glorification, d'exaltation, de session à la droite de Dieu, de transformation ou de prise de possession par l'Esprit de Dieu. Et cela est vrai aussi bien pour le Christ que pour les chrétiens.

    Ainsi, dans le Nouveau Testament, les concepts de salut et de résurrection convergent et se recoupent pratiquement ; on peut affirmer que "la résurrection de Jésus est elle-même le salut de Dieu accordé à Jésus" ; et la formulation la plus primitive de la foi selon laquelle "Dieu a ressuscité Jésus d'entre les morts" signifie bien que Jésus a été sauvé, au sens le plus propre du terme, et que c'est Dieu qui a opéré ce salut.

    Les termes "sauver", ou "ressusciter", ne sont pas d'ailleurs, tant s'en faut, les seuls qui expriment dans le Nouveau Testament le mystère du salut de Jésus par Dieu. C'est Dieu qui L'a exalté affirme Pierre ( Ac 5,31 ; cf. 2,33), qui l'a surexalté (hypérypsôsén), renchérit Paul (Ph 2,9) ; c'est Dieu qui a tout mis sous ses pieds, et jusqu'au dernier ennemi, la Mort (1 Co 15,26-27) ; c'est Dieu aussi qui L'a glorifié (édoxasén) (Ac 3,13, cf. Rm 8,17 ; Jn 13, 31-32, etc.) La première épître de Pierre dit encore que "mis à mort  selon la chair [63], (Jésus) a été vivifié selon l'Esprit" (1 P 3,18). Saint Paul, citant une hymne chrétienne va jusqu'à dire que Jésus a été "justifié dans l' Esprit" (1 Th 3,16). Jésus lui-même, citant le psaume 117, affirme que sa résurrection, qui devait faire de Lui la "pierre de faîte", serait "l'oeuvre du Seigneur" (Mt 21,42)

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

     

  • Chemin vers Pâques (16)

    [127]

    Il n'y a pas que la parole de Jésus à avoir valeur de révélation salvifique. Tous les actes de toute sa vie, sa mort et finalement sa personne elle-même sont révélation de Dieu. C'est pourquoi le regarder, le contempler dans les mystères de son existence a pour nous valeur de salut. Car la révélation procède en Jésus à travers ce que l'on peut appeler, dans un vocabulaire plus tardif, "la cause exemplaire". Sans doute ce thème a-t-il été desservi dans la tradition par l'hérésie pélagienne et les théories d'Abélard et des Sociniens qui réduisaient l'acte de salut à la valeur d'un "bon exemple" à suivre. Mais ces excès ne doivent pas nous faire oublier de reconnaître l'exemplarité unique de la vie de Jésus. Il est exemple au sens le plus fort de ce mot, un exemple qui exerce une causalité de conversion qui lui est propre.

    La réflexion du centurion au pied de la croix est déjà l'expression de cette valeur transformante et libérante de l'exemple : " Vraiment cet homme était Fils de Dieu" (Mc 15,39), ou : " Vraiment cet homme était juste" (Lc 23,47).

    A travers la variante de deux formules, le centurion montre qu'il a été atteint par l'exemple de Jésus donné dans sa mort et que son coeur a été changé. Cette manière de mourir lui a révélé le mystère de Dieu et de la véritable justice, bien différente de celle dont il était l'exécuteur. La liberté du Christ a transformé sa propre liberté : son exemple a été pour lui grâce de salut. Le quatrième évangéliste, qui insiste beaucoup sur le "voir" et présente la passion selon un mode contemplatif, nous propose la scène du sang et de l'eau comme le [128] témoignage de ce qu'il a vu et y lit l'accomplissement de la prophétie de Zacharie : " Ils regarderont celui qu'ils ont transpercé " (Jn 19,37 citant Za 12,10). Pour lui ce "voir" est ordonné au "croire".

    Dans les épîtres, l'exemple du Christ est l'objet d'une invitation à l'imiter. Saint Paul introduit ainsi la grande hymne christologique de l'épître aux Philippiens : "Ayez entre vous les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus " (Ph 2,5). La geste d'abaissement et d'élévation du Christ, vécue dans la désappropriation complète, est ce que les chrétiens se doivent d'imiter. Dans un contexte analogue la première épître de Pierre est encore plus explicite dans son exhortation : " Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces " (1 Pi 2,21) 

     

    Bernard Sesboüé - Jésus-Christ l'unique médiateur - Ed Desclée - Paris 2003 - ISBN : 2-7189-0972-2

     

     

     

  • Chemin vers Pâques (15)

    [59]

    (...) le langage chrétien repose sur une double conversion de sens d'un vocabulaire venu de l'expérience humaine traditionnelle et utilisé dans les diverses religions. La pédagogie de la révélation consiste à transformer le sens de ces mots, à les purifier de leurs connotations malsaines, conséquences du péché de l'homme, et à les charger d'une valeur nouvelle afin de leur faire dire ce qui est proprement révélé et donné par Dieu. Ce processus de conversion de sens prend corps dans un peuple et passe par la conversion  de celui-là à la foi. Mais une telle conversion est fragile, car elle est toujours portée par un peuple menacé par le péché. Or le sens nouveau et converti contredit ou heurte le sens spontanément inscrit non seulement dans l'histoire passée des religions, mais encore dans le présent de l'inconscient collectif. Aussi le danger est-il grand, dès que l'on veut expliquer et commenter ces mots, en théologie ou en pastorale, de le faire à la lumière de schèmes non convertis qui fonctionnent sans que l'on s'en rende compte. Du même coup on vient à les "déconvertir", ou même à les pervertir, et à leur faire affirmer des choses scandaleuses qui n'ont rien à voir avec le scandale paulinien de la croix. Le charisme de l'infaillibilité de l'Eglise nous garantit sans doute que jamais la foi elle-même n'est tombée dans cette perversion. Mais on ne peut pas dire la même chose de certains discours exégétiques, théologiques et pastoraux.

    Deux schèmes non convertis : la compensation et la peine vindicative

    Nous sommes tous habités par le schème anthropologique extrêmement fort de la compensation. Il suffit, pour s'en convaincre, d'interroger [60] la conscience populaire. Ce schème véhicule l'idée qu'il doit y avoir une correspondance aussi exacte que possible entre le mal commis et sa réparation. Cette correspondance se traduit par l'imposition d'un châtiment censé soit réparer le mal commis en le supprimant (par exemple une restitution), soit si la chose n'est pas possible, constituer une souffrance de valeur équivalente à la souffrance causée à la victime, ou éventuellement d'une valeur équivalente, mais contraire, au plaisir retiré du mal commis. Subir le châtiment, ce sera donc expier. Cette conception suppose que les droits de la justice doivent être vengés, et dans l'idée de compensation sommeille toujours la notion de "peine vindicative". Toutes ces idées dominent, consciemment ou inconsciemment et en vertu d'un consensus tacite inné, dans l'éducation des enfants  et l'exercice de la justice humaine. Par exemple, les peines de prison ont bien une valeur vindicative, même si l'on insiste sur la nécessaire protection de la société et leur portée médicinale (rééducation du délinquant, son changement de vie).

    Ce schème anthropologique ne doit pas être méprisé, car il a une valeur sociale réelle ; il commande l'équilibre des échanges dans les relations humaines et il permet la régulation de la violence dans les sociétés. Mais ce schème a été spontanément projeté par la conscience ancestrale dans le domaine des rapports entre l'homme et Dieu. C'est la forme négative du do ut des [expression latine : je donne pour que tu donnes... note de l'auteur du blog].  Les droits de Dieu doivent être vengés par une forme de compensation objective du péché commis, châtiment onéreux ou sacrifice, pour que l'homme retrouve sa bienveillance. Immédiatement transposé et insuffisamment attentif à la transcendance, un tel schème pense Dieu à l'image de l'homme. Il voit en lui un super chef d'Etat, chargé de faire régner l'ordre du monde comme celui d'une société, avec les mêmes moyens. Et comme tout homme est pécheur, le Dieu peint à l'image de l'homme aura inévitablement des traits pécheurs.

    Or la révélation judéo-chrétienne nous dit que Dieu n'est pas comme l'homme : elle convertit radicalement ce schème en annonçant que le Dieu juste et saint est celui qui justifie (rendre juste) le pécheur au lieu de se venger de lui, qu'il est un Dieu de pardon et de miséricorde, de manière inconditionnelle. V. Jankélévitch l'avait bien compris quand il écrivait : " Aristote lui-même a connu le don, mais la Bible seule a vraiment connu le pardon" [V. Jankélévitch, Le pardon, Aubier, p. 167.] Car Dieu n'exige rien d'autre que la conversion du coeur, l'abandon du péché et le retour à la voie de justice ; et en ce domaine lui-même, il donne ce qu'il ordonne, puisque l'homme ne peut se convertir que sous sa grâce. Que cette conversion soit onéreuse à l'homme, cela vient de son attachement objectif au péché, qui lui [61] demande un renversement d'attitude toujours pénible ; qu'elle s'exprime dans des actes concrets de réparation, cela vient de ce que l'homme est corps vivant dans le temps, et qu'une conversion sincère se doit de prendre corps aussi dans le temps et de nier le péché par tous les moyens possibles. Tout cela se trouve parfaitement exprimé dans la parabole du prodigue. " Tuer le veau gras et donner un festin en l'honneur du repenti, dit encore Jankélévitch, c'est là l'inexplicable, l'injuste, la mystérieuse fête du pardon". 

    Il est difficile de contester que le schème de la compensation, toujours grevé de celui de la peine vindicative, n'en soit venu à s'infiltrer subrepticement dans les théologies du salut. Le développement des théories juridiques de la rédemption, où il est question d'imputation ou de substitution pénale en est un exemple évident. Pourtant le mystère de la croix ne peut contredire la parabole de l'enfant prodigue. Il est vrai que la reprise par l'Ancien et le Nouveau Testament de tout un vocabulaire, utilisé analogiquement et objet d'une conversion profonde, semblait côtoyer de si près le schème de la compensation, que celui-ci a donné prétexte à ces interprétations  "déconverties". La chose est manifeste pour le terme d'expiation. De même, combien de théologies de la rédemption ont-elles cherché dans l'histoire des religions une définition du sacrifice, afin de rendre compte de celui du Christ ? L'idée de compensation pénale parasite alors l'interprétation du caractère souffrant  et sanglant de la mort de Jésus. Les termes théologiques de la tradition chrétienne de satisfaction et de substitution en sont venus à véhiculer, l'un l'idée d'une équivalence entre mal et souffrance, l'autre celle de quelqu'un qui "paie" à la place de l'autre. (...) Sur ce point René Girard a raison : l'homme accuse Dieu d'être vindicatif et violent, parce qu'il lui attribue ce que son inconscient  pécheur estime nécessaire. Or la rédemption est l'oeuvre de l'amour divin et aucun texte biblique ne peut être justement interprété dans le sens d'une justice commutative ou d'une justice vindicative.

    Bernard Sesboüé - Jésus-Christ l'unique médiateur - Ed Desclée - Paris 2003 - ISBN : 2-7189-0972-2

     

  • Chemin vers Pâques (14)

    [38]

    Le salut est divinisation gratuitement reçue : vouloir s'approprier, comme une proie, l'égalité avec Dieu, c'est exactement tourner le dos au salut. Et l'on s'éloigne du salut dans l'exacte mesure où l'on prétend se sauver soi-même.

    Mais ce qui rend le drame plus tragique encore, ce qui rend le salut tout à fait impossible au pécheur, c'est l'esclavage auquel le réduit son péché. Le péché en effet réduit l'homme en esclavage. C'est là l'enseignement du Seigneur : " Tout homme qui commet le péché est un esclave" (Jn 8,34 ; cf. Rm 6,17 ; 2 P 2,19

    Il est aisé de comprendre pourquoi. 

    Chaque acte humain, on le sait, les actes peccamineux comme les autres, incline la faculté par laquelle il est accompli, engendre un commencement d'habitude - ou plus  précisément d'habitus -, ou accentue l'habitus déjà contracté, de telle  sorte que les actes contraires en sont rendus plus difficiles, les actes semblables plus aisés. La répétition de ces actes finit par rendre les actes contraires quasi impossibles. Les actes volontaires d'ailleurs n'en sont pas moins volontaires et spontanés : ils le sont davantage. Cette plus grande spontanéité est une plus grande liberté quand il s'agit d'actes conformes à la vraie nature de l'homme, d'actes qui l'orientent vers Dieu ; elle ne fait que souligner la responsabilité de l'esclavage dans [39] lequel l'homme s'enferme  et s'enferme de plus en plus quand il s'agit de péchés, d'actes qui détournent l'homme du Dieu pour lequel il a été créé.

    Dans la vie présente, l'homme est un être en marche, en genèse, en croissance. Cette genèse, au plan psychologique et spirituel, s'accomplit dans la formation progressive des habitus, par la répétition des actes ; mais c'est le redoutable privilège de l'homme de pouvoir, grâce à sa liberté, orienter comme il veut son agir, et, par là, de pouvoir choisir lui-même les habitus qui le structureront (ceci d'ailleurs dans le cadre de certains déterminismes et, pour ce qui est de l'agir et des habitus vertueux, non sans le secours de la grâce divine) : il est comme une glaise encore molle ayant pouvoir de se façonner (ou de se faire façonner) comme elle l'entend ; mais chaque marque qui lui est faite la solidifie un peu plus, jusqu'à ce que le visage soit définitivement fixé : la liberté est le merveilleux et dangereux pouvoir qu'à l'homme de se fixer, de se donner une orientation et un visage éternel.

    Quand les actes sont péchés, quand l'orientation dans laquelle l'homme s'engage est opposée à dieu, quand les habitus sont vicieux, chaque moment, chaque pas rend le retour à Dieu et le salut plus difficiles. La vitesse de la chute, dirait-on, est uniformément accélérée. Le fer des chaînes resserre de plus en plus son étreinte.

    Cet esclavage est le commencement de l'enfer. L'enfer lui-même ne sera rien d'autre que le péché continu, toujours actuel, et toujours aussi spontané, enfonçant le damné toujours plus profondément dans l'incapacité de se retourner vers Dieu, en qui seul pourtant est le salut, et dont la privation est pour l'homme perdition et damnation : là aussi, là surtout, le péché est orgueil, révolte et fermeture par rapport à Dieu, refus de son secours et de son Amour, d'un Amour qui pourtant demeure lui-même toujours actuel, gratuit et fidèle, infini.

    Le pécheur est donc esclave de son péché, et plus précisément de ses habitus peccamineux, et bien incapable de se libérer lui-même de son esclavage, pourtant librement choisi et toujours aussi spontanément voulu.

    Mais, dira-t-on, tous n'ont pas péché ! Tous ne se sont pas rendus esclaves d'habitus peccamineux ! L'enfant, qui n'a pas encore d'activité proprement consciente et libre, et n'a pas pu encore acquérir de penchants mauvais, n'est donc pas esclave ! Hélàs, la Parole de Dieu nous enseigne que le péché a envahi [40] l'humanité entière (cf. Rm 3,9-20 ; 5,12), qu'il est devenu pour elle comme une seconde nature (on pourrait dire une "condition" de naissance), que tous les hommes sont enfermés sous sa domination (Rm 11,32 ; Ga 3,22).

    L'esclavage de l'homme par rapport au péché n'est donc pas seulement individuel, il est universel et collectif. Mais l'esclavage collectif n'est pas d'une nature différente de celui de chaque homme particulier. Il s'agit ici encore d'habitus peccamineux.

    En effet l'humanité entière est comme un seul homme, comme un immense vivant, qui a commencé aux origines de l'histoire et qui emplit le monde habité, dont chaque personne humaine est un membre. Comme un seul homme : car tous sont solidaires, d'une solidarité physique, psychique, morale, spirituelle, mystérieuse certes mais extrêmement réelle, dont la profondeur justement a été manifestée d'abord dans le mystère du péché et devra l'être ensuite et surtout dans celui du salut ; comme un seul homme : car l'activité de chacun influe sur l'ensemble, marque et incline l'humanité entière, et engendre en elle des habitus ou accentue ceux qui sont déjà contractés. 

    Chaque homme n'est donc pas incliné au péché seulement par ses propres habitus peccamineux, mais aussi  par ceux de l'humanité entière ; chaque homme n'est pas esclave seulement des vices qu'ont engendrés en lui ses péchés personnels, mais aussi de ceux qui viennent des péchés de ses semblables, et plus spécialement de ce "péché de nature" qu'est le péché originel. Car, quelle que soit la théorie que l'on veuille adopter au sujet du péché originel et de sa transmission, il faut reconnaître qu'il est en chaque homme à l'origine d'une propension au péché qui est aussi un habitus vicieux. (...) [41]

    Tel est donc le cercle vicieux, tel est l'esclavage dans lequel l'homme s'est lui-même enfermé. L'habitus ou les habitus mauvais qui l'enchaînent, le rendent incapable, par lui-même, d'agir bien, l'établissent dans une condition de faiblesse radicale par rapport à tout bien (cf. l'homme "charnel" dans Rm 8, 3.5-8)  , et redoublent ainsi l'impossibilité dans laquelle il était déjà, par nature, d'atteindre le salut. [42] Le salut est donc impossible aux hommes, il est possible seulement à Dieu. Le Seigneur Jésus l'a Lui-même très nettement enseigné dans l'Evangile. Son affirmation conclut la scène de l'appel et du triste départ du jeune homme riche, en Mc 10, 24-27. "Mes enfants, dit Jésus à ses disciples, comme il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ! " Il est intéressant de noter que c'est à l'occasion d'un refus de Le suivre dû à la richesse, que le Christ donne cet enseignement : cette richesse est le symbole de la suffisance de l'homme, principal obstacle à un salut qui requiert avant tout la pauvreté du coeur. Les disciples, alors, "restèrent interdits", nous dit l'Evangéliste, ... et il y avait de quoi ! Aussi "ils se demandèrent les uns aux autres : mais alors, qui peut être sauvé ? " Jésus, bien loin d'édulcorer une affirmation imagée mais déjà parfaitement claire, insiste, au contraire, et "fixant sur eux son regard", comme pour souligner plus fortement la portée de ses paroles, leur dit : " Pour les hommes, c'est impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu."

     

     

    Note 1 : " La libération en quoi consiste le salut ne peut s'accomplir que par une puissance capable de vaincre les habitus vicieux qui entraînent l'homme au mal : cette puissance ne peut être que celle de Dieu, qui seul peut réorienter vers le bien la liberté de l'homme - sans pour autant lui faire violence ; plus précisément, cette puissance est celle de l'Esprit Saint, donné par Dieu à ceux qui sont les membres du Christ, et qui vainc en eux la force du péché en les recréant selon Dieu et en les animant de la vie du Fils de Dieu. Le mystère du salut, qui  est un mystère de libération du péché, est donc finalement le mystère du don par le Père, dans le Christ, de l'Esprit Saint."

    Note 2 : " L'homme est comme un être naturellement transparent à la Lumière divine mais qui, en la refusant, s'est plongé lui-même dans les ténèbres ; chasser ces ténèbres de l'homme et l'illuminer ne sont qu'un seul et même effet de l'invasion de la Lumière ; c'est la même grâce qui libère du péché et divinise. Cette doctrine est tout à fait classique, mais il est important de la garder présente à l'esprit quand on réfléchit au mystère de la Rédemption : considérer le péché à part de la divinisation risque d'entraîner à la "chosifier", et de conduire, du fait même, à une représentation juridique de la rédemption (paiement d'une dette). En réalité, rédemption et divinisation sont aussi gratuites l'une que l'autre, car ce ne sont que les deux faces d'une même oeuvre de l'Amour divin. "  

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

     

  • Chemin vers Pâques (13)

    [36]

    Il faut aussi s'arrêter un instant pour souligner cette constatation paradoxale et qui pourtant s'impose si ce que l'on vient d'écrire est juste : le salut et le péché s'expriment l'un et l'autre en termes de divinisation de l'homme.

    L'homme est fait pour devenir Dieu  : il ne peut pas ne pas tendre à ce but de toutes les forces de sa volonté, quelle que soit la conscience qu'il en a. Mais il y parvient ou n'y parvient pas selon qu'il prend la bonne voie ou ne la prend pas. La bonne voie consiste à reconnaître sa propre impuissance, à croire que Dieu veut vraiment et peut effectivement le diviniser, à s'abandonner à son action, à s'ouvrir à son don gratuit. La divinisation est alors réellement accomplie par Dieu, et elle est salut. La mauvaise voie consiste à s'aveugler sur sa propre [37] faiblesse, à douter de l'Amour et de la Toute-puissance de Dieu, à vouloir se diviniser par soi-même indépendamment de Lui et donc en Le rejetant et, pour autant qu'on est en mesure de le faire, en Le supprimant.  Il n'y a alors que pseudodivinisation, et c'est la perdition.

    Schématiquement, in abstracto, on pourrait donc dire qu'il existe deux attitudes  extrêmes  et opposées par rapport  au salut et à la divinisation. Il y a l'attitude qui consiste à reconnaître que le salut ne peut être que reçu comme un don gratuit de Dieu, et à s'ouvrir à ce don gratuit : c'est la foi. Et il y a l'attitude qui consiste à vouloir supprimer Dieu, et à tenter de se sauver et de se faire dieu par soi-même : c'est le péché.

    Ces attitudes, cependant, ne se rencontrent pas habituellement à l'état pur : la gamme des intermédiaires est innombrable qui va d'un extrême à l'autre. Le péché, d'ailleurs, ne s'exprime le plus souvent que sous des formes étrangères à ces attitudes. D'autant plus qu'il implique une contradiction interne que le pécheur cherche instinctivement à  se dissimuler   : comment prétendre explicitement se faire dieu  en éliminant Dieu si l'on sait  que Dieu existe et qu'Il peut  seul diviniser ? Le cas de pharisiens  de l'Evangile est typique à ce sujet. Leur péché est bien, dans son fond, on l'a vu, une prétention à prendre la place de Dieu. Mais ces hommes savent que Dieu  existe et certaines de ses perfections, comme la science des oeuvres humaines et la justice dans la rétribution des mérites , sont pour eux indéniables.

    Il ne leur vient donc  pas même  à l'idée de prétendre explicitement se faire dieux  par eux-mêmes en excluant le vrai Dieu, ni même de prétendre au salut sans le secours de Dieu. C'est Dieu, pensent-ils, qui seul peut les sauver. Mais ils prétendent ne pas recevoir le salut comme un don gratuit de Dieu, ils prétendent y avoir droit comme l'ouvrier a droit à son salaire ; ils prétendent que le salut leur est dû (cf Rm 4,4), ils prétendent être capables de faire des oeuvres qui leur donnent pour ainsi dire un droit sur Dieu (comme le montre l'attitude du pharisien de la parabole, sûr de lui et de son droit devant Dieu. cf  Lc 17,11-12. Le pélagianisme est à quelque chose  près une réédition du pharisaïsme. Pélage pense certes, que le salut est un don de Dieu. Mais il se croit purement et simplement capable, par sa libre volonté, de le mériter. Il élimine la gratuité de la grâce.)

    Mais entre la foi pure et le pharisaïsme, il y a encore bien des attitudes intermédiaires. Tout chrétien sait que le salut n'est accessible que par la grâce de Dieu. Mais on peut fort bien, tout en affirmant n'accomplir ses oeuvres méritoires que "par la grâce de Dieu", s'approprier cette grâce en la "chosifiant" et avoir une attitude partiellement  peut-être et inconsciemment, mais réellement pharisaïque, ou bien croire avoir mérité cette grâce et éliminer par là encore la gratuité de la grâce. La volonté d'autodivinisation est encore, bien que d'une façon atténuée, le fond d'une telle attitude.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (12)

    [34]

    Cette révélation de la nature profonde du péché reçoit son accomplisssement et comme sa contre-épreuve dans le Nouveau Testament.

    C'est une des fonctions aussi de Jésus, Prophète eschatologique, de mettre le doigt sur le péché de ses contemporains. Et, alors qu'Il pardonne avec une déconcertante facilité les fautes les plus graves et les plus choquantes des publicains et des prostituées, il se montre d'une impitoyable sévérité, voire d'une extrême violence, devant le péché des chefs religieux, des scribes et des pharisiens. Car celui-ci n'est autre précisément que la volonté perverse, quasi à l'état pur, de prendre la place de Dieu, sous des dehors, bien sûr, de piété et d'observance de la Loi : ce que montrera le meurtre de Jésus auquel finalement il aboutira.

    Sous-jacent à ce péché, il y avait, comme ce fut le cas pour la faute d'Adam, un manque de foi : le Dieu des pharisiens n'était plus le Dieu infiniment bon et puissant qui s'était révélé tout au long de l'histoire du peuple élu en lui pardonnant inlassablement ses trahisons et ses révoltes, en l'arrachant maintes et maintes fois à ses ennemis, en le sauvant sans cesse [35] de nouveau ; Il n'était pas le Père que Jésus venait révéler au monde ; Il était un législateur pointilleux et un rémunérateur, le "calculateur" des oeuvres des humains ; Il était un Maître arbitraire dont la Loi faisait autorité indépendamment du bien des hommes qui devaient en accomplir les ordonnances.

    Cette méconnaissance de Dieu et spécialement de la gratuité de son Amour entraînait inévitablement un légalisme aveugle et une inconsciente hypocrisie dans l'observance méticuleuse de la Loi ; elle portait surtout à considérer Dieu comme moyen de salut et plus immédiatement de promotion personnelle : le "zèle de Dieu" et de sa Loi  avait permis à ces "maîtres" et à ces "docteurs" de s'installer dans la chaire de Moïse, de se faire respecter et obéir, d'attirer sur eux l'honneur et la louange dus seulement à Dieu. Ils préféraient la gloire  qui vient des hommes à celle qui vient de Dieu. Et quand Jean-Baptiste vint au nom de Dieu, ils ne purent croire en lui. Bien moins encore purent-ils croire en Jésus, en qui d'instinct ils sentirent un rival qui risquait de prendre leur place et dont rapidement ils voulurent à tout prix se débarrasser. Mais supprimer Jésus  c'était très précisément supprimer Dieu.

    Et, sans en être conscients, bien sûr, c'est cela que voulaient les chefs religieux d'Israël, les scribes et les pharisiens : supprimer  Dieu pour prendre ou garder sa place, parce qu'ils s'idolâtraient eux-mêmes.

    Or ceci est très révélateur quant à la nature profonde du péché. Il est facile de s'en rendre compte en relisant la conclusion de l'admirable et terrible diatribe que Jésus lançait contre les scribes et les pharisiens et qui nous est rapportée en Mt 23. Jésus leur dit d'abord qu'ils sont bien "les fils de ceux  qui ont assassiné les Prophètes" (Mt 23,31) et, faisant allusion à sa mort prochaine, Il leur annonce qu'ils allaient "combler la mesure de leurs pères" (Mt 23,32). La mise à mort de Jésus apparaît ici en continuité avec celle des prophètes ; davantage, elle est comme le sommet et le résumé de toute l'histoire du péché. Mais il y a aussi continuité des péchés passés aux péchés futurs, que Jésus annonce en même temps : " Voici que j'envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes (il s'agit ici des missionnaires chrétiens) : vous en tuerez et mettrez en croix... (Mt 23,34). La mise à mort de Jésus est donc en fait la récapitulation de tous les péchés, passés et futurs. Enfin Jésus ajoute : "Tout le sang des justes répandu sur la terre... tout cela va retomber sur cette génération" (Mt 23,35), la génération  de ceux qui L'ont crucifié. C'est dire qu'il y a [36] une quasi identification entre tous les péchés du monde et la crucifixion de Jésus.

    Le péché de ceux qui ont mis à mort le Fils de Dieu est bien le "péché-type", et il est une volonté de supprimer Dieu pour prendre sa place, il est une volonté d'être comme un dieu mais par ses propres moyens et donc en opposition avec l'unique vrai Dieu. Et c'est bien là le fond de tout péché.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan