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nature de l'homme

  • Chemin vers Pâques (3)

    [17]

    Il est certain d'abord que, dans la pensée des Pères - et ceci depuis saint Irénée jusqu'à saint Bernard et au-delà - l'image divine est toujours considérée comme constitutive de l'homme, quelles que soient par ailleurs leurs divergences dans l'interprétation des textes bibliques ou dans la manière d'expliquer les différents aspects du mystère. Etre "à l'image de Dieu", c'est là, pour eux, que se situe le mystère même de l'être humain ; c'est là ce qui distingue foncièrement l'homme de tout autre créature et définit sa "nature" ou sa "vocation". Si bien que, pour un certain nombre d'entre eux, l'expression "à l'image" est devenue comme un nouveau nom de l'homme.

    Et, pour tous les Pères, selon le sens même de l'expression "à l'image de Dieu", la nature de l'homme se définit à l'intérieur d'une relation à Dieu, relation de dépendance, mais beaucoup plus encore relation d'orientation, de polarisation vers Dieu : l'homme est, par nature, un être ouvert sur Dieu, aimanté vers Dieu. Et certains Pères, comme Origène et saint Athanase, qui n'interprètent jamais le texte de la Genèse (cf. Gn 1,26-27) que par celui de l'épître aux Colossiens (cf. Col 1,15)  vont plus loin et pensent que l'expression "à l'image" indique la polarisation, inscrite dans la nature même de l'homme, vers Celui qui est l'Image parfaite et unique du Père, le Christ Dieu, le Fils unique, le Verbe ; de telle sorte que l'expression de la Genèse doit être comprise comme signifiant que l'homme est un être "vers (le Christ qui seul est) l'Image".

    L'homme est donc, par le plus profond de sa nature, relatif, ou mieux, ordonné, à Dieu ; car cette relation n'est pas statique mais dynamique : elle s'inscrit elle-même dans le mouvement qui va de l'état originel de l'homme à son achèvement.

    Certains Pères expriment le dynamisme de l'ordination de l'homme à Dieu au moyen de la distinction scripturaire entre l'image et la ressemblance : l'homme est créé " à l'image", mais il y a là seulement une potentialité d'assimilation à Dieu , et cela montre qu'il est fait pour cette assimilation, pour la "ressemblance". Le fait même d'être à l'image est donc pour lui un appel à la perfection de la ressemblance et l'engage dans le dynamisme d'une marche, d'un progrès vers une assimilation toujours plus totale à Dieu. Saint Irénée voit ce dynamisme inscrit dans l'histoire : le premier homme était "modelé" à l'image, mais c'est tout au long de l'histoire du salut que Dieu allait l'habituer à porter l'Esprit pour que, au terme, devenu vraiment "spirituel", il atteigne à la parfaite ressemblance . Pour les Pères orientaux, Clément, Origène, saint Grégoire de Nysse [19] surtout, ce dynamisme est celui du progrès spirituel de chaque chrétien, progrès spirituel qui consiste à passer de l'image à la ressemblance. Mais même chez ceux qui n'exploitent pas la distinction entre l'image et la ressemblance, l' "être à l'image" est essentiellement dynamique et tend à l'assimilation à Dieu. 

    Telle est donc la signification essentielle de la révélation de la création à l'image, clé du mystère de l'homme aux yeux des Pères : l'homme a été créé pour être assimilé à Dieu ; il est originellement dans un état de potentialité et ne s'accomplira lui-même que par la divinisation : il est fait pour devenir Dieu. Selon le mot de saint Grégoire de Nazianze : " L'homme est une créature qui a reçu l'ordre de devenir Dieu." (cf. st Grégoire de Nazianze, "In Laudem Baslii", or. 34,48 cité par P. Evdokimov, L'Orthodoxie, p.82) 

                                                             A suivre...

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (2)

    [15]

    Le salut est un don gratuit de Dieu ou il n'est pas, car l'homme n'a aucune possibilité de l'atteindre par lui-même.

    Qu'est-ce en effet que l'homme, et qu'est-ce donc son salut ?

    [16] Les deux questions vont ensemble : ce qui définit l'homme, c'est le salut auquel son Créateur l'a destiné. (...) L'expérience la plus intime en même temps que la plus universelle nous le [l'homme] montre en quête de ce qui lui permettra de satisfaire à ses aspirations, en recherche de l'état de plénitude, de sécurité et de bonheur dans lequel il pourra s'épanouir vraiment. L'homme ne veut pas seulement trouver sa place au soleil de l'existence, il veut être et vivre plus et mieux.

    Ce besoin profond et même constitutif de l'homme de s'accomplir lui-même, la Parole de Dieu nous enseigne qu'il ne pourra être satisfait que dans un au-delà de la vie présente; l'homme est en ce monde comme en gestation ; sa naissance à la vie véritable ne s'accomplira que dans sa mort-résurrection ; il ne sera vraiment adulte, il ne sera  achevé, et en ce sens il ne sera pleinement lui-même que dans le monde futur que nous attendons dans la foi.

    C'est cet achèvement, cet accomplissement total de l'homme dans la vie éternelle et bienheureuse, objet de promesses de Dieu, qu'évoque dans le langage chrétien le terme de salut ; il implique la pleine satisfaction de ses aspirations les plus profondes, l'épanouissement de tout son être, une sécurité et une paix qui sont pour lui les conditions nécessaires de la plénitude du bonheur.

    Or cet achèvement et ce bonheur, l'homme en ce monde, n'est même pas capable de les entrevoir : comment pourrait-il prétendre y atteindre ? Certes, il est fait pour cela. Exactement comme le bourgeon est fait pour devenir fruit mûr ; rien de plus conforme à sa constitution intime que de recevoir et d'assimiler les apports extérieurs nécessaires à sa maturation : pourtant tout [17] vient de Dieu : l'arbre qui le porte et la terre où il s'enracine, l'air, la pluie et le soleil qui permettent sa croissance, et finalement sa nature même, son "âme", sa vie, sont les effets de l'acte créateur libre et gratuit de Dieu. De même pour l'homme. C'est de Dieu qu'il a reçu l'être et la vie ; c'est de Lui qu'il devra recevoir tout ce qui lui sera nécessaire pour devenir pleinement lui-même et jouir du vrai bonheur. 

    Mais la gratuité des dons de Dieu qui conduiront l'homme à son accomplissement et à son vrai bonheur - à son salut - et qui constitueront cet accomplissement et ce bonheur n'apparaît en pleine lumière que dans la Révélation.  Elle seule nous apprend ce que les sciences et les philosophies humaines n'ont jamais été capables de définir : la "nature" profonde de l'homme, et la nature du salut auquel il est destiné par le Créateur.

    Aux yeux de la science et de la philosophie, dans sa constitution physiologique, psychologique, métaphysique, déjà, l'homme est une énigme. Mais aux yeux de la foi , dans sa "nature" profonde, dans sa "vocation", dans le salut auquel il a été destiné par l'appel créateur de Dieu, l'homme est proprement un mystère.

    Et l'essentiel du mystère de l'homme est exprimé dans le mot du Livre de la Genèse et orchestré par toute la Tradition chrétienne : il a été créé " à l'image de Dieu ". Ce mot nous dévoile le paradoxe de l'homme, sa grandeur et sa misère : il est fait pour être divinisé dans son être et dans sa vie, il est appelé à participer à la nature et à la vie mêmes de Dieu, mais il n'est que pure créature, et comme tel foncièrement incapable d'accomplir une telle destinée.

    Le mystère de l'homme créé à l'image de Dieu est une des grandes richesses de la Révélation et de la Tradition chrétienne : richesse exploitée surtout à l'époque patristique mais qui s'enracine dans l'écriture et qui a été remise en honneur par les renouveaux biblique et patristique. On se bornera ici à relever les quelques données qui touchent de près notre sujet.

                                                               A suivre.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.