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saint augustin

  • Marie, femme accueillante

    Texte extrait du livre de Tonino Bello : " Marie, femme de nos jours " édité par Médiaspaul 1998 (ISBN 2-7122-0688-6). Mgr Tonino Bello (1935-1993), évêque de Molfetta, dans les Pouilles, fut président du Mouvement Pax Christi d'Italie.

     

    35 Cette phrase, que l'on trouve dans un texte du concile, est magnifique par sa doctrine et sa concision. Elle dit qu'à l'annonce de l'ange, la Vierge Marie " accueillit dans son cœur et dans son corps le Verbe de Dieu ". 

    Dans son cœur et dans son corps.

    Elle fut donc disciple et mère du Verbe. Disciple, parce qu'elle se mit à l'écoute de la Parole et la conserva pour toujours dans son cœur. Mère, parce qu'elle offrit son sein à la Parole et qu'elle la garda pendant neuf mois dans l'écrin de son corps. Saint Augustin ose dire que Marie fut plus grande pour avoir accueilli la Parole dans son cœur que pour l'avoir accueilli dans son sein.

    Pour comprendre jusqu'au fond la beauté de cette vérité, les mots ne suffisent peut-être pas. Il faut recourir aux expressions visuelles. Le mieux est de remonter à une célèbre icône orientale représentant Marie, avec son divin Fils Jésus dessiné sur sa poitrine. Cette icône est appelée Vierge du signe, mais on pourrait l'appeler " Vierge de l'accueil " car, avec ses avant-bras levés vers le haut, dans l'attitude de celle qui s'offre ou qui se rend, elle apparaît comme le signe vivant de l'hospitalité la plus gratuite.

    Elle l'accueillit dans son cœur.

    C'est-à-dire qu'elle fit place, dans ses pensées, aux pensées de Dieu ; mais elle ne se sentit pas pour autant réduite au silence. Elle offrit volontiers le terrain vierge de son esprit à la germination du Verbe ; 36 mais elle ne s'estima expropriée en rien. Elle lui céda avec joie le sol le plus inviolable de sa vie intérieure ; mais sans avoir à réduire les espaces de sa liberté. Elle donna une demeure stable au Seigneur dans les lieux les plus secrets de son âme ; mais elle ne sentit pas sa présence comme une violation de domicile.

    Elle l'accueillit dans son corps.

    C'est-à-dire qu'elle sentit le poids physique d'un autre être qui prenait demeure dans son sein de mère. Elle adapta donc ses rythmes à ceux de son hôte. Elle changea ses habitudes en fonction d'une tâche qui ne lui facilitait certainement pas la vie. Elle consacra ses jours à la gestation d'une créature qui ne lui épargnerait ni préoccupations ni soucis. Et, puisque le fruit béni de ses entrailles était le Verbe de Dieu qui s'incarnait pour le salut de l'humanité, elle comprit qu'elle avait contracté "une dette d'accueil " envers tous les fils d'Eve, qu'elle aurait à payer de ses larmes. 

    Elle accueillit dans son cœur et dans son corps le Verbe de Dieu.

    Cette hospitalité fondamentale en dit long sur la façon d'être de Marie. Ses mille autres accueils, dont l’Évangile ne parle pas, nous pouvons les deviner facilement. Personne ne fut jamais repoussé par elle. Tous trouvèrent refuge sous son ombre. De ses voisines à ses anciennes compagnes de Nazareth. Des pauvres du quartier aux voyageurs de passage. De Pierre, en larmes après sa trahison à Judas, qui n'a peut-être pas réussi, cette nuit-là, à la trouver chez elle...

     

    37 Sainte Marie, femme accueillante, aide-nous à accueillir la Parole dans l'intimité de notre cœur. C'est-à-dire à comprendre, comme tu as su le faire, les irruptions de Dieu. Il ne frappe pas à notre porte pour nous sommer de déménager mais pour remplir de lumière notre solitude. Il n'entre pas dans notre maison pour nous passer les menottes, mais pour nous rendre le goût de la vraie liberté. 

    Nous le savons, c'est la peur du nouveau qui nous rend souvent inhospitaliers envers le Seigneur qui vient. Les changements nous dérangent. Et, comme il bouleverse toujours nos pensées, remet en question nos programmes et met en crise nos certitudes, chaque fois que nous entendons ses pas, nous évitons de le rencontrer, en nous cachant derrière une haie, comme Adam parmi les arbres de l’Éden. Fais-nous comprendre que, si Dieu dérange nos projets, il ne gâche pas notre fête. S'il trouble notre sommeil, il ne nous ôte pas la paix. Et, une fois que nous l'aurons accueilli dans notre cœur, notre corps aussi  brillera de sa lumière. 

    Sainte Marie femme accueillante, rends-nous capable de gestes d'hospitalité envers nos frères. (...) 38 Dissipe, nous t'en prions, nos défiances. Fais nous sortir de la tranchée de nos égoïsmes corporatifs. Romps les ceintures de nos coalitions. Relâche nos fermetures hermétiques envers qui est différent de nous. Abats nos frontières : les frontières culturelles avant les frontières géographiques. Ces dernières cèdent désormais sous le choc des " autres peuples ", mais les premières restent imperméables. Puisque nous sommes contraints à accueillir les étrangers à l'intérieur de notre terre, aide-nous à les accueillir aussi au cœur de notre civilisation.  (...)

     

     

     

     

     

     

  • On demande des pécheurs 10

    Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

    (...)

    [73]

    Pourquoi se confesser à un homme (suite)?

    (...) Il serait séduisant, et de fait, paraîtrait plus beau en un sens, que le salut dépende de la sainteté ou de l'intelligence du prêtre. Cette solution serait en réalité terriblement  cruelle, soit pour le prêtre, soit pour le fidèle. Nous ne sortirons jamais du dilemme du tout ou du rien : ou bien des prêtres parfaits, ou bien personne qui puisse nous sauver. C'est bien ainsi que, trop souvent, chrétiens, nous imaginons l’Église, nous coupant du médecin parce que le pharmacien ne nous plaît pas.

    En fait, Dieu a remis le salut aux mains de notre liberté, liberté de donner, liberté de recevoir, et non pas aux mains de notre sainteté. Ce qui rend l’Église odieuse parfois aux yeux de certains est justement ce qui nous sauve : à savoir que l'absolution est toujours une absolution, quel que soit l'état d'âme de celui qui la donne. Car celui-ci, s'il n'est pas toujours, ou pas forcément en amitié avec Dieu, est toujours libre de vouloir, au moins, bien faire pour les autres, au moins vouloir transmettre le salut. Si Dieu lui demande beaucoup pour son propre salut, il lui demande très peu pour le salut des autres. " Pierre baptise ? C'est le Christ qui baptise. Paul baptise ? C'est le Christ qui baptise. Judas baptise ? C'est le Christ qui baptise" (St Augustin). On doit dire la même chose du pardon. La miséricorde [74]  de Dieu ne supporte pas que le salut de l'humanité soit mesuré par le poids de sainteté ou de médiocrité des hommes. S'il y a pour nous une invitation à adorer la miséricorde, c'est là qu'elle se trouve.

    En effet, si quelqu'un avait le droit d'être puriste et de ne pas tolérer que le salut soit administré indignement, c'est bien Dieu. Et il ne l'aurait pas toléré, s'il avait aimé ce qu'on appelle - hélas ! très mal - sa "Gloire" avant d'aimer les pécheurs. Ou, plus profondément, si la Gloire de Dieu avait été celle de sa pureté, au lieu d'être celle de la miséricorde. Or sa miséricorde veut précisément que le salut soit offert aux hommes même indignement plutôt que de ne pas l'être du tout.

    " Je vous sauverai n'importe comment, mais je vous sauverai. " Après maints passages des évangiles, n'est-ce pas le cri de l'épître aux Hébreux ? A moins de n’accepter pour prêtres que des êtres de cristal, et non pas des êtres de chair et de sang, il fallait choisir en effet entre la remise du salut au compte-gouttes par des êtres aussi rares que les héros de la charité, ou bien la distribution du salut littéralement par n'importe qui, pourvu que le prêtre accepte d'être choisi pour cela. Et ce consentement, s'il est donné loyalement, est d'ailleurs le gage le plus profond qui puisse être donné à l'homme, au prêtre lui-même : qu'il parviendra lui aussi à la sainteté à travers les vicissitudes de sa misère. 

    Accepter le dessein de Dieu, le salut de Dieu, le pardon de Dieu, dans ces dispositions infiniment douces pour notre faiblesse et infiniment révoltantes pour notre orgueil, c'est peut-être en fin de compte la seule condition de notre salut par la confession.

    A suivre...

                  P. Bernard Bro, o.p

  • Chemin vers Pâques (5)

    [21]

    Et devenir Dieu, ce n'est pas seulement être transformé dans son être par une participation à la Nature divine, c'est aussi être revivifié, et pour ainsi dire "réanimé" dans sa vie par une participation à la Vie divine. Car l'homme est un être vivant, et la refonte de son être par la grâce de la divinisation ne peut qu'être ordonnée à la divinisation de sa vie et de son agir ; d'ailleurs en Dieu tout est Un, Nature et Vie s'identifient, et la participation à l'une implique la participation à l'autre. Ainsi, dire que l'image prédestine l'homme à devenir Dieu, c'est dire qu'elle le prédestine à vivre de la vie de Dieu, à connaître et à aimer dans la Lumière et l' Amour de Dieu, à jouir de la Joie de Dieu. Et ici, encore, il ne peut s'agir seulement d'une vie analogue à la Vie divine et vécue à part ; seul Dieu vit divinement, et pour que la créature participe à sa Vie, il faut pour ainsi dire que la Vie divine devienne comme intérieure à la vie de l'homme, la compénètre et la suscite par son jaillissement même au plus profond de l'être humain, recréé précisément pour être capable d'une telle "réanimation".

    Or Dieu vit de Dieu. Dieu vit de la vision éternelle de la Lumière, de la Beauté, de la Vérité divines ; Dieu vit de l'amour pur et mystérieusement libre de ce qu'Il est, de cet Amour qu'Il est Lui-même ; Dieu vit de la joie de se posséder Lui-même , Richesse inépuisable de vie bienheureuse.  Et donc vivre de la vie de Dieu, c'est voir Dieu, c'est être en communion avec Lui dans l'amour, c'est Le posséder et jouir de Lui [22] dans une relation dont l'intimité dépasse sans mesure ce que nous pouvons en percevoir.

    Dieu a créé le monde pour que beaucoup - à savoir les êtres faits à son image - se réjouissent de sa Lumière. "Jouir de Dieu" [On ne peut être que gêné d'une telle expression qui comporte, en français, une nuance péjorative de retour sur soi; Il faudrait pouvoir rendre, sans en altérer la pureté, le sens riche et fort de l'expression latine frui Deo, si courante dans la tradition occidentale, spécialement la tradition augustinienne - note du P. Claude Richard] c'est là finalement la raison de la création à l'image. "La vie de l'homme - la vie éternelle et bienheureuse pour laquelle l'homme a été fait et qui est la gloire de Dieu - c'est de voir Dieu ", disait saint Irénée (Adv. haer, IV, 20,7), et saint Macaire d'Egypte précisait : " Au moyen de l'image, la Vérité lance l'homme à sa poursuite." Plus tard, et résumant toute la Tradition patristique, Guillaume de Saint-Thierry le redira : "Si Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, c'est pour nous permettre de Le contempler et de jouir de Lui, Lui que nul ne saisit par la contemplation qu'à proportion de sa ressemblance avec Lui " (Cf. sur le Cantique des Cantiques. Liminaires, I.)

    (...)

    L'homme, selon le mot cher à la tradition occidentale, est "capable de Dieu" (St Augustin, De Trinitate XIV, 4,6) : par nature, il est tel qu'il peut recevoir Dieu, être transformé en Dieu, être vivifié par Dieu, voir Dieu et jouir de Dieu. On pourrait définir la nature profonde de cet être créé à l'image de Dieu en disant que l'homme, c'est "Dieu en creux".

    Ainsi, l'homme ne s'accomplira vraiment et ne trouvera son vrai bonheur que quand il sera plein de Dieu, quand il lui sera semblable et jouira éternellement de Lui.  Et tel est le salut de l'homme : dire que l'homme [23] s'accomplira et ne trouvera son vrai bonheur qu'en Dieu, c'est dire que son salut n'est que dans la divinisation.

    Pour les Pères, d'ailleurs, l'identification du salut et de la divinisation allait de soi, du fait que dans le contexte de la pensée grecque l'immortalité était considérée comme la caractéristique et le propre de la divinité (voi aussi Sg 2,23), et qu'il n'est évidemment pas de salut pour l'homme en dehors d'une vie immortelle. Cette équivalence est manifeste par exemple dans la formulation du Symbole de Nicée : là, les Pères ont affirmé que le Fils de Dieu s'est fait homme "pour notre salut", eux qui ont toujours professé que Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu.

     A suivre...

     

     Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Croire en Dieu : qu'est-ce à dire ? (1)

    [18] (...)

    Je crois en Dieu... Mais, qu'est-ce que la foi ? Si l'on se demande ce que signifient ces mots, si l'on envisage de l'extérieur, pour ainsi dire, cette affirmation - Je crois en Dieu - elle devient énigmatique, alors que nous avions auparavant l'impression de la comprendre.

    Il est évident que la foi est autre chose que la connaissance, du moins que la connaissance au sens usuel du terme. Si je dis Je crois en Dieu, ou en d'autres termes, je sais que Dieu existe, ce savoir n'est en rien comparable au fait de savoir que dans ma chambre il y a une table ou bien que dehors il pleut. Cette dernière connaissance, que nous appelons objective, ne dépend pas de moi, elle pénètre dans ma conscience en dehors de ma volonté, de mon libre choix. Elle est réellement objective, et moi, comme individu, comme personne, je ne peux que l'accepter et la faire  mienne. Mais lorsque je dis Je crois en Dieu, cette affirmation exige un choix, une décision ; autrement dit, elle suppose une participation très personnelle de tout mon être. Mais dès lors que cette participation personnelle, que ce choix disparaissent, ma foi devient morte : elle est pratiquement inexistante. Or nous sommes loin de toujours croire véritablement ; c'est pourquoi nous ne pouvons pas [19] transformer notre foi en un élément objectif, toujours égal à lui-même, qui serait une partie intégrante de nos convictions ou de notre vision du monde. 

    Beaucoup de personnes s'adressent à Dieu dans la peur, le malheur, la souffrance, mais dès l'instant où ces difficultés disparaissent, elles retournent à une vie qui n'a plus rien à voir avec la foi, comme si Dieu n'existait pas. Plus nombreux, encore, sont ceux qui ne croient pas tant à Dieu mais qui ont foi en la religion aussi bizarre que cela puisse paraître. Ces personnes se sentent bien à l'église. La plupart d'entre elles sont habituées, depuis leur enfance, à cette sacralité de l'église, des rites religieux. Là, tout est beau, bon, profond, mystérieux : ce n'est pas comme dans le monde quotidien, laid et méchant. Et elles s'accrochent à cette religiosité sans jamais y réfléchir en profondeur. Mais tout cela n'a presque rien à voir avec la vie réelle. La religiosité apporte des émotions bonnes, pures, elle aide à vivre. Or là encore, la religion et la vie forment deux univers cloisonnés. Enfin, il y a une troisième catégorie de personnes. Ce sont celles qui considèrent que la religion est nécessaire à la société humaine, à la nation, à la famille, aux enfants, aux malades, pour affermir l'honnêteté et la morale ; celles qui, en d'autres termes, la réduisent à son utilité. Je me souviens, lorsque j'étais jeune prêtre, des mères s'adressaient à moi pour que je les aide, par la confession, à éradiquer chez leurs enfants tel ou tel mauvais penchant : " Dîtes à mon enfant que Dieu voit tout, alors il va avoir peur et ne fera plus telle ou telle chose..." C'est une religion qui aide, qui console, où le sacré, le sublime procurent un certain plaisir. C'est la religion "utile". Notons qu'il y a là une part de vérité. Mais réduite à cela, la religion n'est pas cette foi dont parlait l'apôtre Paul [les exégètes n'accordent pas la paternité de l'épitre aux Hébreux à l'apôtre Paul, note du rédacteur de ce blog] , à l'aube du christianisme : "La foi est la garantie de ce qu'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas " (He 11,1).

    Essayons de réfléchir à ces paroles étranges : " la garantie de ce qu'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas". Expressions étranges, car chacune renferme, en apparence, une contradiction. En effet, si je suis en train d'attendre quelque chose, "d' espérer", c'est justement parce que cela n'est pas encore réalisé, sinon il n'y a plus rien à attendre. Quant à l'invisible, c'est-à-dire à ce qui ne peut être vérifié, comment pourrait-il être vu, reconnu, devenir en moi une certitude, pour ainsi dire une preuve, une [20] réalité, un bien que je possède ? Pourtant, c'est justement par ces paradoxes apparents que l'apôtre Paul définit la foi. On remarque d'abord que le mot Dieu est absent de cette définition. Il apparaîtra dans les versets suivants de son épître. Mais à ce stade, il parle de la foi comme d'un état particulier propre à l'homme, comme d'un don qu'il possède.

    De quel don est-il question ? On peut dire qu'il s'agit d'une aspiration, d'une attirance, de l'attente d'une chose désirée, du pressentiment d'une autre chose pour laquelle il vaut la peine de vivre.  Il est curieux de voir que Jean-paul Sartre, philosophe athée, définit l'homme d'une façon presque identique : " L'homme est une passion inutile". Il définit cette passion, cette aspiration comme "inutiles" car, d'après sa conviction, elles sont illusoires puisqu'il n'y a aucun objet, vers quoi l'homme peut tendre. Il n'a rien à espérer, ni rien à attendre. Or ce qui est important, c'est que Sartre décèle aussi en l'homme une attente, une soif. Ainsi, la foi, pour en revenir à l'apôtre Paul, est une connaissance, une rencontre avec ce que l'homme attend, sans qu'il le sache toujours lui-même ; une aspiration et une soif qui déterminent sa vie. Sans cette soif, sans cette attente, il ne pourrait y avoir de rencontre. Si l'objet de cette soif n'existait pas, il n'y aurait pas non plus en l'homme, cette attente. Dans cette rencontre, l'invisible devient certitude, c'est-à-dire possession aussi du réel.

    Tout cela veut dire que, dans l'expérience chrétienne de la foi, cette dernière n'est pas simplement le fruit, la manifestation d'une connaissance, la déduction d'un raisonnement ou de vérifications ; ce n'est pas le résultat d'un calcul mental et, en même temps, ce n'est pas seulement une émotion religieuse, qui peut être présente un instant, puis disparaître dans la minute suivante. La foi est essentiellement une rencontre, la rencontre réelle de quelque chose de très profond en nous avec ce vers quoi est dirigée l'attente inhérente à tout être, même si l'homme n'en est pas conscient. C'est saint Augustin qui a le mieux exprimé ce qu'était cette rencontre, cette "garantie de ce que l'on espère" et la "preuve des réalités qu'on ne voit pas". "C'est pour Toi-même que Tu nous as créés, Seigneur, et notre coeur ne pourra se calmer en nous tant qu'il ne T'aura pas trouvé." Cela nous conduit au troisième mot, le plus mystérieux de notre confession de foi : Je crois en Dieu ; cela nous amène au mot Dieu.

                                                                   A suivre...

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif - Ed YMCA-Press - F.X de Guibert  - Paris 2005 - ISBN : 2-85065-xxx-x & 2-7554-0032-3

     

  • Le ciel n'est pas derrière les nuages (2)

    134. (..) Mais l'Eglise n'oublie pas la leçon de saint Jean : elle sait que l'amour de Dieu véritable se traduit dans l'amour fraternel et qu'on aime pas le Père si on aime pas " ceux qui sont nés de lui ". Elle sait que la charité présente ces deux faces, tournées l'une vers Dieu et l'autre vers nos frères. Elle sait que le grand commandement , dont l'accomplissement est la charité même, s'adresse à la fois à Dieu et aux hommes.

    C'est pourquoi la perspective du Royaume ne saurait séparer ce qui est inséparable. Et l'on fausserait radicalement l'idée du ciel, telle que nous la proposent la foi et l'Eglise, si on ne complétait pas cette idée avec les deux aspects de la charité. " Jouir de Dieu, comme d'une personne, et de tous les autres en Dieu ", telle est la définition du bonheur éternel pour saint Augustin.

    Or cette simple pensée donne soudain à notre idée du ciel en la reliant plus fortement à notre vie présente une densité presque sensible. Les efforts et les joies de la charité fraternelle ne sont-ils pas vraiment, dans l'esprit de la première épître de saint Jean, comme la matière authentique de notre amour pour Dieu, le signe et le terrain d'exercice de cet amour ? Les douloureuses et inviolables limites qu'opposent les conditions présentes à la communication et à la communion mutuelles ne sont-elles pas l'épreuve suprême de nos vies ? Or voici que notre foi nous montre au bout de la route l'heure de cette parfaite 135. rencontre, quand Dieu sera devenu "tout en tous".  Alors rien ne nous séparera plus les uns des autres.  Nous n'aurons plus à subir la dure loi de cet isolement qui n'épargne personne et fait souffrir, plus que tous, ceux qui s'aiment davantage. Alors la richesse des âmes les plus hautes et les plus nobles sera, dans le Christ, notre bien commun.

    Il semble que, loin d'être frustrée, notre imagination est comme étourdie et enivrée devant de telles espérances. Bien loin que le ciel soit cette chose vague et inaccessible qu'on croirait , la voici comme intérieure au plus intime de nous-même, capable de nous soulever d'enthousiasme, en nous révélant par-desus le marché l'infinie valeur du moindre moment présent où, par la charité laborieuse, nous allons à la charité sans ombre ni peine...

    Car le ciel, c'est, à travers tout cela, la fin du régime éprouvant de la foi. Cette présence de Dieu, cette présence mutuelle jusqu'à l'heure du ciel, nous sommes réduits à y croire, c'est-à-dire que, dans l'obscurité de la vie, à chaque pas, nous butons contre les cruels démentis apparents de l'expérience où le mal si souvent triomphe, où en nous-même s'élèvent tant de mouvements discordants. 

    Nous savons qu'un jour ce que nous croyons sur la seule foi de la parole de Dieu, cela sera devenu une éblouissante évidence : que Dieu est notre Père, que nous vivons de la vie du Christ - " il se manifestera en nous " comme " une étoile qui brille au matin " -, et cela aussi : que nous sommes frères, qu'il y a entre nous un lien qui s'identifie avec nous-mêmes  et rend dans le Christ tout commun entre nous. (...)

    136. Il est permis de penser que si tant de chrétiens aujourd'hui hésitent à regarder au-delà de la mort, c'est qu'on ne leur a pas dit ce que l'Eglise mettait sous ce mot de "vie éternelle".

    Le ciel n'est ni un rêve, ni un mot vide. La promesse divine est toute nourrie du présent auquel elle donne une plénitude inouïe et déjà une saveur d'éternité.

       

    Gabriel-Marie Garonne - Que faut-il croire ? - Desclée 1967

  • Albert Camus : " j'ai des amis catholiques"

    Le 7 janvier 1960, je suis en fin de tournage [le dialogue des Carmélites]. La veille, après visionnage des "rushes", je suis rentré chez moi à Versailles et me suis couché au plus tôt, pour être sur le plateau le lendemain à neuf heures. Le 7, j'arrive au studio, comme d'habitude en avance sur les autres. Je vais boire un café à la cantine. Un journal traîne sur la table : en première page, un titre : Camus a été tué dans un accident de la route. Michel Gallimard conduisait. Il est lui-même mourant.

    Rien comme la mort pour vous révéler les liens qui vous rattachent à un être. Camus est mort. Mon premier réflexe : je prie aussitôt pour lui. Depuis l'enfance, j'ai ce réflexe devant la mort. Je sais qu'elle n'est qu'une mutation décisive, et, à vrai dire, je n'éprouve aucune inquiétude pour Camus : s'il y a jamais eu au monde un homme de bonne volonté, l'un de ceux à qui fut promise la paix, c'est bien lui. Il se disait animé d'une "incroyance passionnée". Je suis moi-même possédé par une foi passionnée. Quelle surprise pour-lui d'avoir subitement changé de registre : plus d'espace, plus de temps, plus de catégories rationnelles dont il s'est toujours méfié, mais l'âme toute nue, comme on est nu à la naissance, et recueillie en des mains maternelles. "La chute", "l'exil", "le Royaume", ce qui n'était pour lui que mythes littéraires, tout cela maintenant a pris son poids dans la réalité, la réalité d'un monde autre. (...) Dans la ténèbre de cette mort soudaine, il m'a semblé saisir pour la première fois l'âme de Camus comme l'éclair révèle dans un miroir l'iamge fugitive du reflet d'un autre". (Bruckberger pp.102-103)

    " J'ai des amis catholiques, et pour ceux d'entre qui le sont vraiment, j'ai plus que de la sympathie, j'ai le sentiment d'une partie liée. C'est qu'en fait ils s'intéressent aux mêmes choses que moi. A leur idée, la solution est évidente, elle ne l'est pas pour moi...Mais ce qui nous intéresse, eux comme vous, c'est l'essentiel ". Lettre d' Albert Camus à Francis Ponge - 30 août 1943 (Pléiade, Essais, p.1596)

     

    " J'ai dû mal m'expliquer avec Camus, pour moi la solution n'est pas "évidente". saint Augustin a dit : " Qu'y a-t-il d'étrange à ce que tu ne comprennes pas. Si tu comprends , ce n'est pas Dieu ! " C'est vrai, pourtant, que je ne saurais trouver meilleure définition à l'amitié, entre Camus et moi, que celle d'une "partie liée" (Bruckerberger pp.99-100)

     

    " Les femmes étaient prêtes, bien peignées, parfumées, bijoutées, élégantes. Il est étonnant qu'une cabine de bateau, si exiguë, contienne tant de colifichets. Le repas puis le retour vers le bateau, tard dans la nuit, sont la fête des retrouvailles. La conversation est légère, futile, avec cette insouciance et cette gentillesse que nous avons toujours eues entre nous, la rosserie parisienne laissée au vestiaire. On vivait.  On riait, jouissant à plein de la minute présente, de sa grâce, de la douceur de la nuit hellénique. Que notre joie est juste, sonne juste ! Avant de se quitter, on se promet, on se jure, de refaire cette réunion à Paris, avec les mêmes, rien que les mêmes, pas un de plus, pas un de moins. Quand ? On a bien le temps d'y penser. Non ! on n'a plus le temps. Avant dix-huit mois, Camus et Michel Gallimard seront morts.

    Cette ultime rencontre sur le port de Rhôdes a eu sur-le-champ, et pour moi plus encore par la suite, quelque chose  de tout à fait miraculeux. Décidément, ici-bas, nous ne voyons jamais que l'envers d'une tapisserie, interminable comme celle de Bayeux, et dont l'endroit ne se dévoile que le temps d'un éclair : brefs et épars coups de projecteur sur mon destin, et qui restent la plupart du temps indéchiffrables. Toute ma vie est tissée de rencontres fortuites et majeures. (pp.100-101)

    R.L Bruckberger - A l'heure où les ombres s'allongent - Albin Michel 1989 ISBN 2-226-03619-9

     

     

  • le signe premier du baptême

    (...) le signe premier du baptême tient dans le passage, à travers l'eau et la profession de foi, des ténèbres à l'illumination. Le fait était d'autant plus explicite que les petits groupes chrétiens vivaient au milieu de populations païennes.

    Dans un nouveau contexte où les chrétiens apparaissent majoritaires, les propos de saint Augustin prennent sens. En effet, Augustin et ses disciples "rééquilibrent" le baptême en insistant beaucoup plus sur le fait que le baptisé est purifié du péché originel. Le passage ne sera plus visible puisque socialement tout le monde est chrétien ; il devient intérieur, théologique, spirituel ou moral. Il se produit ainsi un déplacement d'accent. On a vécu pendant des siècles sur cette idée que, vivant en majorité chrétienne, en chrétienté, surtout chez nous, le baptême était le sacrement absolument indispensable pour être purifié du péché originel et pour échapper - on citait à tort, à mon avis, Augustin - à la massa damnata. Pour Augustin, il s'agissait d'échapper à l'indistinction, à ce qui n'a aucune signification, pour être identifié comme enfant du Père. Mais c'est devenu : " Il faut échapper aux tourments éternels en étant baptisé." L'Eglise, dès lors, n'était plus le sacrement du salut, elle était l'appartenance exclusive au salut. Apparaissent alors des phénomènes assez étranges, par exemple des enfants qui mouraient, qui ressuscitaient pour être baptisés et qui remouraient ! Avec, dans certaines églises, des autels consacrés au dépôt de ces petits corps, de ces petits cadavres, uniquement pour le baptême. On les appelait des "autels à répit", à rémission en fait. C'est une conception du baptême qui s'explique historiquement mais qui, en quelque sorte, rééquilibre autrement ce que l'Antiquité chrétienne avait posé en premier. Or aujourd'hui, nous sommes dans la même situation que celle des premiers temps, quand des adolescents, des jeunes, des adultes demandent le baptême. C'est vraiment ce passage-là qu'ils entendent faire. Il y a eu conjointement une autre évolution. Adhérer à la perspective de mourir sans baptême était impensable. Il y a d'ailleurs encore des parents qui disent : "Il faut le baptiser pour le cas où il lui arriverait quelque chose." On voit donc le baptême comme une protection, avouons-le, contre un certain nombre de maladies infantiles. C'est comme cela qu'il est encore perçu parfois.

    Mais il y a plus grave encore. On a eu une individualisation croissante des baptêmes qui sont devenus la fête familiale de la naissance de l'enfant, avec évidemment les contrefaçons : baptême républicain, baptême social, etc. (...) Nous sommes dans cette situation aujourd'hui où ce n'est pas le passage dans la vie du Christ qu'une sorte de protection, comme une médaille tutélaire, qui permettra à la famille de dire : "Nous avons tout fait." On évacue l'appartenance à l'Eglise. (...) Les familles font une fête privée, et la communauté qui devrait accueillir, se sent au contraire comme non autorisée à rentrer dans cette fête qui la concerne au premier chef. (...)

    Albert Rouet - j'aimerais vous dire - Bayard 2009, pp. 249-251