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  • Récits de la Passion 08

    Texte extrait du livre " Pilate "  de Jean Grosjean - Ed Gallimard 1983

     

    39

       Il était plus de sept heures et le soleil prenait de la force. La réverbération  des terrasses devenait éclatante. Procla n'était plus dehors. Pilate descendit dans la demeure. Il contempla par la fenêtre l'ensoleillement d'un mur.

      Le calme de la chambre était profond. On croyait entendre l'écoulement de l'heure dans la clepsydre. Pilate eut l'impression que la durée servait de vestibule. Mais Pilate n'était pas prophète.

       Soudain il devina que le temps changeait. On aurait dit que le vent se levait le long d'un rivage. La rumeur se rapprocha. Pilate alla dans la salle des gardes. Il aperçut par une meurtrière oblique la poussière des piétinements.

       Il n'avait pas à aller au-devant d'une foule indigène. Il attendit d'être demandé pour paraître sous son portique qui dominait le 40 carrefour. Il resta même un instant dans l'ombre de l'encadrement de la porte pour jauger à l'aise, d'un coup d’œil exercé, à quel genre de monde il avait affaire aujourd'hui.

       Il regardait avant d'être vu, mais on supposait sa présence dans l'ombre et il se fit une sorte d'apaisement. Comédiens eux-mêmes, les Hébreux savaient les manies de l'occupant. Pilate s'attardait pourtant plus qu'à l'ordinaire. Il regardait le prisonnier. Il avait observé nombre de chenapans sournois ou bravaches, nombre de héros nerveux ou ahuris : les prisonniers ont quelque chose d'opaque dans les yeux, ils cachent qu'une part d'eux-mêmes est ailleurs. Or le prisonnier d'aujourd'hui semblait transparent. On voyait sa présence à travers son visage. Mais ses accusateurs avaient le regard glauque.

       Pilate n'apparut que lentement sous le portique. Une clameur le salua et aussitôt des voix crièrent : Nous amenons un aventurier. 

       Pilate ordonna d'entrer au prétoire. Les accusateurs confièrent le prévenu à deux légionnaires, car les Juifs ne pouvaient entrer chez un païen la veille de la fête, car les Juifs étaient devenus méticuleux sur les choses vérifiables, car les Juifs s'étaient mis à s'intéresser surtout à tout ce qui est publiquement vérifiable. Et ainsi les Juifs étaient devenus des 41 sortes de Romains mais en plus pointilleux, c'est-à-dire que les Juifs étaient devenus des modernes.

       Pilate d'abord surpris se tourna vers le centurion Corneille qui était de service et qui lui rappela le règlement des Juifs. Alors le prisonnier monta les marches et leva les yeux sur Pilate.

       C'était la première fois que Jésus se trouvait devant un représentant du pouvoir. Il n'avait rencontré jusque-là que des sous-ordres. Il avait facile avec sa tranquillité de neutraliser leurs prétentions, de susciter en eux la confusion ou la rancune et de s'en faire des disciples ou des ennemis. Mais maintenant il était devant l'homme qui décide. Pilate n'était pas un ergoteur comme les scribes ni un comploteur comme les pontifes. Jésus regarda Pilate. Il découvrait Pilate. 

       Pilate en fut tout de suite troublé. Mais le terrible avec Pilate c'est le délai qu'il y avait entre ce qu'il voyait et ce qu'il comprenait. Il était dressé à agir avec la rapidité de César mais son cœur avait gardé la lenteur des charrues.

       Remué ou non Pilate était tenu à la désinvolture. Il fit entrer le prévenu dans le prétoire et il resta dehors à demander de quoi il s'agissait comme s'il n'avait entendu parler de rien. 

    42 Pilate était un juge, il n'y avait pas d'entente préalable qui tienne. On lui répondit, non sans quelque insolence: S'il n'était pas nuisible on ne l'aurait pas amené.

          Pilate : Eh bien, dites.

          Eux : Il refuse l'impôt.

          Pilate : Vous ne pouvez pas en venir à bout ?

          Eux : On n'a pas le droit.

       Pilate haussa les épaules et entra au prétoire. Il demande au prévenu : Quelle est cette histoire d'impôt ?

       Silence de Jésus. Ce n'était pas à Pilate que Jésus allait se vanter de faire rendre à César ce qui est à César.

       Pilate ressorti. Les clameurs montaient de la rue. Parmi les griefs il entendit : Et il se croit roi.

          Pilate rentra interroger le prévenu : Serais-tu roi ?

       Jésus fut étonné. Pour la première fois il était devant l’œil gris d'un examinateur. Toute sa vie Jésus n'avait eu affaire qu'à des bienveillances ou à des malveillances, car les indifférents ne s'occupaient pas de lui. Mais maintenant un homme sans préjugé s'adressait à lui. Jésus ne pouvait le bouder, il répondit et par une question : Tu dis cela ou on te l'a dit ? 

          Pilate se redressa comme sous un coup de 43 fouet : Est-ce que je suis juif ? Ils t'ont livré. Qu'est-ce qu'ils ont ? 

          Jésus : Ils ne comprennent pas. Si j'étais le roi qu'ils disent, je ne serais pas tombé dans leurs mains.

          Pilate : Mais tu es roi ?

          Jésus : J'existe pour qu'on voie clair. Les cœurs ne s'y trompent pas.

       Pilate tout occupé de soi qu'il ait pu être ne se connaissait pas. Un arbre a beau se pencher sur son ombre, il ne la voit pas.

       Pilate était un Samnite, cette vieille race restée neuve. On en avait fait des Romains mais ils arrivaient en coup de vent au coin des rues et tournaient la tête des deux côtés aussi vite que le Janus Bifrons. Méfiants comme les laboureurs mais pourtant vite prêts  à quelque affaire qui se présenterait, ces patients savaient brigander.

       Eh bien, si la grand-mère de Pilate avait vu, ce matin-là, son garnement à Jérusalem, elle ne l'aurait pas reconnu dans ses hésitations. Il y avait un parti à prendre et Pilate balançait. Il avait pensé rendre dédaigneusement service à Caïphe, et non sans faire sentir son dédain ni sans faire payer son service, mais Jésus regardait Pilate et la face du monde était changée. 

       Pilate aurait été homme à grimper sur le 44 char qui passe, à brusquement faire alliance avec cet inconnu et à balayer les manigances de Caïphe. Jésus avait retourné des sages et des riches, des femmes et des fous, et même des morts. Pilate à son tour était gagné, mais peut-être pas tout à fait.

       Pilate devenait un disciple mais de l'espèce à retardement, comme Nicodème qui ne savait approcher Jésus que de nuit (un Jésus vivant ou mort); comme Lazare qui tout acquis n'en était pas moins resté à l'écart et il fallait sans cesse aller le repêcher, au besoin jusque dans la tombe, et même ressuscité il se cantonnait à son village quitte à déjeuner chez le voisin; comme le Gadarénien aussi, mais là c'était l'ordre de Jésus : Reste chez toi.

       Le regard de Jésus disait peut-être à Pilate : Reste à ton travail, reste à César. Or Pilate qui n'était gouverneur qu'en attendant mieux, Pilate qui ne croyait qu'à moitié à ce pouvoir qu'il était obligé de réaffirmer à tout bout de champ et parfois par des massacres, eh bien Pilate devenait perplexe.

       Jésus avait ôté les aveugles à leur nuit, les sourds à leur silence, les infirmes à leur fossé, les lépreux à leurs décombres. Mais il n'avait guère ôté le jeune riche à son avoir ni le grand prêtre à son savoir, et il n'ôtait guère mieux le gouverneur à son pouvoir.

    45 Jésus n'accorda pas à Pilate la vertu d'inadvertance. Pilate devait décider. Pilate sentit pour la première fois peut-être que décider était grave, que décider gravait de l'ineffaçable. Les hommes et les femmes qui ont du pouvoir ne sont pas prêts à cela. Ils tranchent parce qu'ils peuvent. Ou bien s'ils prennent le temps de regarder, ils ne voient que des catégories. Ainsi frappent-ils comme la foudre ou comme la peste.

       Jésus ne guérissait pas Pilate de son pouvoir, du moins pas tout de suite. Il le laissait s'y débattre. Il lui jetait seulement une bouée : Autre mon règne.

       Pilate a cru se trouver un instant entre gens de pouvoir, mais Jésus a tout de suite distingué entre le domaine des pouvoirs avec leurs gens, leurs bêtes et leurs machines et son domaine de lumière et de respiration.

       Pilate avala sa salive. On hurlait sous les fenêtres. L'impatience allait tourner à l'émeute. Pilate pouvait lancer la troupe sur la foule pour se donner le temps de voir. Ç’aurait été de bonne guerre : force professionnelle contre force viscérale. La discipline aurait arrêté le remous, l'armée aurait muselé la meute. Pilate regarda Jésus. Pilate lisait en Jésus un signe dissuasif à peine perceptible.

       Pilate était mal prêt à ce signe. Il sera voué 46 à une longue recherche. Il n'avait pas su quand il s'engageait dans la carrière quel dieu l'y guetterait. Pilate pensa : Les dieux sont du bataclan, mais il y en aura eu un, une fois, qui m'aura regardé au cours d'une ou deux phrases et de deux ou trois silences. On ne pouvait pas s'en douter et maintenant, il me faudrait le temps de me laisser envahir, mais les Juifs sont pressés.

       Pilate rêva un instant d'une roselière gagnée d'eau à perte de vue. Puis il sortit. Le tapage ne cessait pas. Il n'y avait pas de temps à perdre. Pilate lança : Je n'ai pas trouvé de grief.

       Les meneurs s'indignèrent : Il soulève le peuple. Est-ce que Rome ne comprend pas ?

       Pilate hochait la tête. Les meneurs se disaient : On croit rêver, tout n'était-il pas convenu ? Ils crièrent : Voilà un moment que cela dure, cela a commencé en Galilée.

    - En Galilée ? Bien, bien, dit Pilate. Et ses traits crispés se détendirent : la Galilée était le fief d'Hérode.

     

     

     

     

     

     

     

  • analyse sur la crise

    [50] (...) Disons qu'il y a eu une crise générale de la civilisation, sans donner au mot "crise" un sens péjoratif, mais en ce sens qu'il s'est produit une désagrégation de ces éléments constitutifs de toute civilisation que sont la religion et l'Etat, l'éthique et le droit, la tradition et la société, le savoir et la technique, et d'autres encore sans doute. Une civilisation est l'intégration harmonieuse de ces divers composants ; mais, quand l'un évolue, l'ensemble se désarticule, et il faut chercher à les repositionner les uns par rapport aux autres, ou attendre qu'un nouvel équilibre se dessine. Il est difficile de diagnostiquer une crise et de discerner le moyen d'en sortir dans le temps, généralement très long, où elle se produit. Les historiens ont repéré au XII ème et VI ème siècles avant notre ère deux crises majeures de civilisation dans les migrations de populations et les bouleversements des empires qui ont affecté les pays du bassin méditerranéen ; l'avènement du christianisme et son élévation au rang de religion officielle de l'Empire romain ont été une autre crise décisive pour la formation de l'Europe ; à la fin du Moyen Age la tradition, qui était le socle de la culture, se fissure et il en émerge le sujet, avide de se libérer de toute contrainte et de se créer par lui-même. De notre temps, c'est la religion qui s'effondre, elle cesse de fonder l'autorité en quelque domaine que ce soit, elle perd le pouvoir de régenter   les lois de l'Etat, les moeurs de la société, les critères et les objectifs du savoir. Malgré les effervescences religieuses que nous avons signalées (les mouvements charismatiques, l'évangélisme), le phénomène paraît général dans le christianisme. [51] La mondialisation y aidant, il semble aussi gagner les autres religions quand elles viennent au contact des sociétés et des cultures sécularisées, malgré  les fondamentalismes auxquels nous avons fait allusion et qui sont largement le contrecoup des chocs qu'elles subissent. On peut en présager un retrait général et définitif de la religion des postes-clefs qu'elle occupait dans l'histoire des civilisations depuis les temps archaïques jusqu'à nos jours. (...) Retrait ne signifie pas disparition, pas plus que la religion ne s'identifie à la foi. Elle en est l'incarnation dans une société, dont elle subit les influences comme les avatars. C'est principalement par son clergé  et ses ordres religieux que l'Eglise exerce son autorité sur la société, par l'intermédiaire  d'organisations et de mouvements de piété, d'apostolat, d'enseignement, de services sociaux, et d'autres. Le tarissement des vocations sacerdotales (d'aucuns préfèrent dire "presbytérales", mais le mot est moins usité) et religieuses atténue considérablement le pouvoir de l'Eglise d'agir sur la société. Il est, réciproquement , le signe que la société n'éprouve plus le besoin  de perpétuer le modèle religieux selon lequel elle fonctionnait dans le passé. Car il serait naïf de penser que les "vocations" venaient uniquement  d'un attrait  intérieur de la grâce, elles provenaient également  des pressions reçues de la famille et des éducateurs, des soutiens et des encouragements venus de l'environnement social, de la considération vouée aux "personnes consacrées" et, il ne faudrait pas l'oublier, des avantages économiques, de la "situation" que les enfants de familles nombreuses et pauvres trouvaient en entrant "dans [53] les ordres". Ainsi voit-on des évêques aller chercher des prêtres et des religieuses dans des pays pauvres, là où des patrons d'industrie recrutaient de la main-d'oeuvre à certaines époques.

                                                                                          A suivre...

    Joseph Moingt - Croire quand même, libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme.  Editions Tempsprésent  coll Semeurs d'Avenir 2010.

     

     

  • le pouvoir crucifié

    144. (...) Le pouvoir en Eglise ne peut qu'être crucifié, sans cesse déchiré, renoncé. Mais les hommes d'Eglise disposent d'une autre force : ils ont l'autorité que leur donne la parole, le sacrement et leur propre maîtrise. Cette autorité-là ne se peut exprimer que de façon paradoxale, à contre-courant du pouvoir mondain. Sa source est dans les Evangiles. Notamment en Marc chapitre 10 versets 41 à 45. Ce sont des paroles qui fulgurent en signifiant à jamais tout ce qu'il y a de spirituellement archaïque dans notre mentalité. Tout comme le lavement des pieds, quoique devenu rite, spectacle et folklore, est les geste symbolique du retournement spirituel.

     

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

    http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/sulivan-j/exode,943271.aspx

  • les idoles de notre monde

    Dans l'Ancien Testament, en Israël, à peu près vers l'époque de l' Exil, quelques prophètes et leurs disciples étaient désignés par l'expression "les pauvres de Yahvé". C'était pendant la grande période prophétique (...) mais ce ne sont pas d'abord leurs conditions de vie qui en ont fait des "pauvres de Yahvé"  Cette pauvreté venait avant tout d'une décision du coeur, parce qu'ils avaient véritablement compris la parole de Dieu. (...) Ces hommes libres ont refusé d'être conduits par les puissances de ce monde non pas parce qu'elles sont mauvaises ou démoniaques, mais parce qu'elles dévient tout doucement et deviennent idolâtriques.

    Les pouvoirs politico-culturels de l'époque, les Assyriens, les Ninivites, même les Perses et les Grecs, pour Israël, étaient des puissances qui, par leur seule présence massive, leur emprise, leur domination, lui disaient : " Ton avenir dépend de moi ; alors sois gentil et obéissant, et nous arriverons à un modus vivendi , car ta destinée dépend de moi, comme ton bonheur."

    Dans notre monde actuel, certaines puissances politico-culturelles nous tiennent le même langage. (...) Elles nous disent : " Ton avenir dépend de moi." (...) C'est cela, l'idolâtrie.

    Les idoles d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec les statues qu'on adorait autrefois. (...)

    C'est ainsi que l'argent (mais pas lui seul) peut devenir une idole, quand un être humain décide que sa destinée se résume à gagner le plus d' argent possible, à bénéficier de la puissance que l'argent donne, de l'influence qu'il permet, etc.  (...)

    La question décisive : sur quoi fonder mon espérance ?  (pp. 67-71)

    P. Ganne - Etes-vous libre ?  - Ed Anne Sigier 2008 - ISBN 978-2-89129-556-7.