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L'Eglise et l'Islam (4)

Je vous propose la suite du texte d'Alain Besançon, extrait de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

155

Manuel II Paléologue ou les trois lois

L'empereur ayant dû s'avouer vassal du sultan, Manuel, son fils, fut contraint de passer deux hivers à Ancyre avec un corps expéditionnaire byzantin auprès de l'armée de Bajazet, en 1390 et 1391. Il eut au moins ce réconfort de loger chez un homme de savoir, très considéré dans son peuple, lettré, et qui voulut s'enquérir de la foi chrétienne. Ce sont donc des entretiens qui eurent bien lieu, que Manuel, devenu empereur, entreprit de consigner. Cet ouvrage est en grande partie inédit, mais Théodore Khoury a procuré une édition savante et commentée de la Controverse n° 7. Elle se déroule de la façon suivante :

Manuel commence : il s'agit d'établir un ordre de précellence entre les lois de Moïse, de Jésus, de Mahomet. La loi de Moïse a une origine divine, prouvée par les miracles qui ont accompagné et suivi sa promulgation. La loi de Mahomet est moins bonne. Par exemple , le djihad selon lequel les hommes ont le choix entre la conversion, la mort ou l'esclavage est manifestement contraire à la volonté divine qui ne se plaît pas dans le sang et qui veut amener les hommes à la foi par la persuasion et non par la violence. La loi de Mahomet ne vaut pas la loi de Moïse, laquelle est de beaucoup inférieure à la Loi du Christ.

A quoi le musulman répond que la Loi du Christ est en effet belle et bonne et meilleure que celle de Moïse. Mais elle est trop dure, trop lourde, trop élevée et donc impraticable par les hommes. C'est pécher par excès que de devoir aimer ses ennemis, rechercher la pauvreté, supporter la virginité, contraire à la raison et à notre nature d'êtres corporels. Dieu ne peut créer l'être humain mâle et femelle, lui avoir prescrit de se multiplier et promulguer une loi contraire propre à faire disparaître le genre humain. La Loi de Mahomet tient la voie moyenne entre les déficiences de la loi mosaïque et les excès de celle du Christ. Or le milieu, 156 la modération est synonyme de vertu. Donc si la Loi de Moïse est bonne, celle du Christ, meilleure, celle de Mahomet est tout en haut de l'édifice et le couronne.

A cela Manuel répond classiquement : il faut distinguer les préceptes imposés à tous les hommes et les conseils adressés aux plus parfaits. Les serviteurs sages et fidèles aux préceptes obtiendront leur récompense, qui est d'ailleurs de pure grâce. Les parfaits, par la pratique des conseils, aspirent à la filiation. Comment le musulman peut-il affirmer que les Lois de Moïse et du Christ sont d'origine divine donc bonnes, et en même temps, à cause de leurs déficiences, qu'elles sont mauvaises ? 

Comme le musulman observe qu'on n'est toujours pas au clair sur la précellence des trois Lois, l'empereur lui assène son argument fondamental : " Ta Loi s'oppose indubitablement à la nôtre et se rapproche de celle de Moïse." " Les articles de l'ancienne Loi que le Sauveur a pour ainsi dire abrogés en les transformant de fort épais et corporels en plus divins et en spirituels, Mahomet, lui, les a retenus." " Il est facile de constater qu'il fait donc revivre à sa guise les prescriptions de l'ancienne Loi qui avaient pour ainsi dire vieilli", comme l'abstention de consommer de la viande de porc, la permission d'épouser plusieurs femmes, de les répudier. Bref, "la Loi plus récente suit totalement la plus vieille". En outre, non seulement Mahomet a pillé la Loi de Moïse, mais il l'a corrompue, faisant comme les voleurs de chevaux qui tondent le poil, retouchent les oreilles et leur fabriquent un faux signalement. Mahomet a dérobé aux deux Lois qui l'ont précédé, les a liées ensemble et composé quelque chose de "bigarré et de désordonné". " Si le Sauveur, en ajoutant à l'Ancienne Loi, comme à une peinture, les couleurs qu'il fallait, lui a accordé la perfection, que diras-tu de celui qui essaye de les effacer et de gâter la beauté du tableau ?"

Manuel II a voulu manifestement un dialogue véritable et a saisi avec joie l'ouverture que lui proposait le sage musulman. Il espérait le convertir. Las ! c'est bientôt la désillusion. D'abord il ne peut employer l'argument scripturaire, puisque le musulman ne reconnaît pas la valeur des documents antérieurs au Coran. Ensuite celui-ci a foi dans la mission de Mahomet tandis que Manuel considère ouvertement le prophète comme un imposteur. Puisque  dans 157 cette controverse il s'agit de morale, les interlocuteurs ne peuvent s'entendre : l'islam ignore le péché originel. Le croyant musulman ne cherche pas à imiter la perfection divine, absolument hors d'atteinte. Mais puisque Dieu a condescendu à donner une Loi, la perfection consiste à l'imiter  formellement et exactement, à se réjouir des " facilitations de la religion " et de l'absence de rigueur accordée par cette Loi. La foi suffit à sauver et à faire entrer le croyant au paradis, lequel est l'idéal de la vie agréable telle qu'on peut l'imaginer ici-bas.

Si bien que le dialogue est un dialogue de sourds et se réduit finalement au monologue du Basileus. Manuel connaît les discours anti-musulmans de son grand-père Cantacuzène et le traité de Ricoldo da Monte Croce. Il expose la foi chrétienne conformément à la bonne orthodoxie. Sur l'Ancienne Loi, il ne s'écarte pas de l'enseignement paulinien : Moïse a légiféré pour un peuple qui avait besoin de la dure pédagogie de cette Loi. Le Christ n'est pas venu pour l'abolir mais pour l'accomplir. Il se garde donc de parler de cette Loi dans les termes méprisants qu'emploie le musulman.

Cependant il a accepté de poser le problème sur le terrain offert par le musulman. Il a cédé inconsciemment sur le point  que les trois Lois peuvent être disposées sur le même plan intemporel et synoptique. Il oblitère ainsi la continuité organique du christianisme avec Israël, qui passe moins par la notion de Loi que par la notion d'Alliance, le christianisme n'étant pas autre chose que l’extension aux Nations des privilèges et des bénédictions contenues  dans l'Alliance de Moïse, dont la première est d'ailleurs la Thora et dont "l'accomplissement" est apporté par le Messie issu de David qui scelle avec son peuple une "Nouvelle Alliance". L'islam ignore l'Alliance. Il n'y a donc que des Lois, apportés par Moïse qui est musulman, par Jésus qui est musulman [!!], lois déformées par la falsification des Écritures opérée par les juifs et les chrétiens, et rétablies dans leur perfection définitive et leur authenticité par Mahomet, le plus grand et le dernier prophète. Le musulman est habilité à comparer les trois Lois, à mesurer les avantages de chacune, à trouver plus douce et plus adaptée à la condition humaine la loi du Coran. Le chrétien, en le suivant sur ce terrain, ne peut faire qu'il ne fasse subir à sa foi une discrète 158 déformation. Cette déformation passe par le spiritualisme platonicien familier à Byzance : la loi juive est matérielle, la loi chrétienne spirituelle, ce qui porte toujours avec soi une nuance marcionite. Si bien que son argument le plus fort contre l'islam est qu'il revient à la Loi des juifs.

Cette impasse où s'est fourvoyé Manuel II n'a cessé depuis d'être fréquentée et particulièrement à l'époque moderne. On s'y engage chaque fois qu'on met sur le même plan juifs, chrétiens et musulmans. Alors la comparaison tourne au détriment des juifs et à l'avantage de l'islam, qui comme le christianisme est universel, qui honore Jésus et la Vierge, et dont certaines dispositions semblent en progrès littéral sur la Thora. Chaque fois que l'on prononce une formule comme " les trois monothéismes ", ou " les trois religions du Livre ", on fait en direction de l'islam un pas de plus, pas que Manuel s'était pourtant refusé de faire mais qui était dans la logique de son trébuchement initial.

 

A suivre....

prochain post : Nicolas de Cues ou la recherche du point sublime

 

 

 

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