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L'Eglise et l'Islam (2)

Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

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Je distinguerai trois approches types, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas d'autres, soit intermédiaires, soit combinant deux ou trois de ces approches. La première, celle du refus pur et simple de l'Islam, ou plus précisément du constat d'incompatibilité théologique, est exemplifiée par saint Jean Damascène qui écrit en territoire syrien tout récemment occupé par les armées du Prophète La deuxième, que j'appellerai celle des "trois lois" est illustrée excellemment par Manuel II Paléologue, prince porphyrogénète puis empereur, pendant un temps semi-otage des Ottomans, à la fin du XIVe siècle. Pour la troisième, que j'appellerai " la recherche du point sublime", je ferai appel à Nicolas de Cues, qui écrit l'année même de la chute de Constantinople, en 1453. Ces trois "voies" me paraissent les plus importantes et se prolongent jusqu'à l'époque moderne.

A ma connaissance, cet effort d'intelligence  d'une religion autre ne se retrouve pas symétriquement du côté musulman. Il y a un fond de curiosité "hérodotienne" propre à l'Europe.  L'Islam s'est imposé assertoriquement le plus souvent (mais pas toujours : par exemple en Indonésie, le plus grand pays musulman) par la pression militaire, fiscale, sociale. Je ne vois pas qu'il se soit donné la peine de "penser" le christianisme. On peut plaider qu'il n'en a pas été si différemment de l'expansion chrétienne. Cependant quelques chrétiens ont voulu s'enquérir, das un but de 150 conversion ou simplement de savoir désintéressé, de l'autre foi. C'est d'eux que je voudrais parler.

1ère approche : saint Jean Damascène ou l'incompatibilité

Dix ans après la victoire définitive de l'empereur byzantin Héraclius sur l'Empire perse, après une guerre de  cent ans qui avait ruiné les deux empires, la Syrie tomba aux mains d'un conquérant nouveau, Omar, successeur de Mahomet (636).

A cette date, l’Église chrétienne de la région était partagée en trois factions. La première gardait l'orthodoxie de Byzance, c'est-à-dire qu'elle avait reconnu la définition chalcédonienne du problème christologique et qu'elle avait également rejeté le monothélisme proposé par l'empereur. Cette église "melkite" est de langue et de culture grecques. La deuxième, qui se veut l’héritière de l'école d'Alexandrie, a été condamnée à Chalcédoine sous le nom de "monophysite". Sévèrement réprimée, elle a reconstitué sa hiérarchie et, sous le nom de jacobite, elle domine dans les tribus arabes du nord de la Syrie. Elle fit bon accueil au conquérant et plus tard son patriarche pourra s'écrier : "Le Dieu des vengeances nous délivra par les Ismaélites du joug des Romains" (i.e des Byzantins). Elle se diffuse en langue syriaque chez les Arabes du désert de Syrie et ordonne à leur intention des prêtres nomades illettrés. La troisième, qui se réclame de l'école d'Antioche, condamnée à Éphèse sous le nom de "nestorienne", s'est réfugiée en Perse et se répand  depuis le Bas-Irak jusqu'au centre de l'Arabie. Ainsi, au moment où s'installent le vainqueur, les chrétiens sont divisés en trois Églises qui se haïssent, se méprisent et entre lesquelles se répartissent les Arabes christianisés. 

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Subjugués, les chrétiens bénéficient avec les juifs du statut que saint Sophrone a négocié pour eux lors de la prise de Jérusalem. Dhimmis, ils gardent leur vie et leurs biens, moyennant un certain nombre de discriminations civiles et fiscales. La hiérarchie melkite s'enfuit en territoire byzantin. Les deux autres Églises, particulièrement  les tribus arabes christianisées, furent plus accommodantes, parce  qu'elles eurent tendance à regarder l'islam comme une nouvelle variante du christianisme, une de plus. De leur côté, les conquérants n'avaient pas encore de politique et de doctrine religieuses fermes. A Damas, ils découvrirent une technique de réflexion théologique dont ils n'avaient pas l'idée à Médine ou à La Mecque. Dans quelle mesure la prédestination s'accorde-t-elle avec le libre arbitre ? La parole de Dieu, consignée dans le Coran, est-elle créée ou incréée ? Sur la dispute chrétienne se greffe ainsi le Kalam, c'est-à-dire la "science religieuse" musulmane. 

Jean Mansour, dit Damascène, naquit dans une famille de hauts fonctionnaires de l'administration fiscale byzantine. De culture grecque,  fort attachée à l'orthodoxie chalcédonienne, sa famille avait cependant joué un rôle important lors de la reddition de Damas. Cela explique que le grand-père de Jean fut promu responsable de l'administration fiscale de tout l'Empire arabe, et que son père lui succéda dans cet office. Jean, lui, fut chargé de collecter les impôts dus par les chrétiens dans la province de Damas. La situation de ces derniers empira rapidement. Ils furent peu à peu chassés de l'administration, ce qui entraîna la  conversion de beaucoup. En 723, Yazid II interdit les images. Jean, renonçant aux honneurs, prit le chemin du monastère Saint-Sabas où il mourut en 754. 

Le Damascène n'a écrit sur l'islam qu'une vingtaine de pages. Mais elles sont précieuses parce qu'il est un témoin de la première heure et que, ayant servi le nouveau pouvoir, il l'a vu de près. 

Son premier texte constitue un chapitre de son Livre des hérésies, et l'islam figure comme "l'hérésie 100". Cela suggère que le Damascène considère l'islam au même titre  que le monophysisme, le messalianisme, ou le nestorianisme, comme intérieur à la religion chrétienne. En fait, on sent une hésitation, car il l'appelle en même temps la " religion des ismaélites" 152, ce qui suppose une extériorité. Sa description est purement sarcastique. Mahomet est un "faux prophète" qui égare les peuples et annonce l'Antéchrist. Il a lu "par hasard" la Bible et il écrit sous l'influence d'un "moine arien". Les  doctrines de Mahomet sont risibles. Son Jésus n'est pas mort sur la croix et il  a dénoncé la Trinité. Sa révélation est  "sans témoins" et de plus il l'a reçue dans son sommeil. Il mutile Dieu en lui déniant le Fils et l'Esprit. Les prescriptions coraniques concernant la femme sont honteuses, comme l'est l'histoire de Zaynab, cette femme que Mahomet a ôtée à Zayd, l'un de ses compagnons. L'histoire de la "chamelle de Dieu" est ridicule. Finalement Jean renonce à décrire toutes ces absurdités.   

A suivre...

 

 

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