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marx

  • Le ciel et la terre

    [274] (...)

    S'il est une chose que toutes les expériences faites, depuis Marx et Engels jusqu'aux mouvements alternatifs, ont en commun, c'est qu'on ne peut instaurer le ciel sur la terre. La société comme l'individu demeurent trop ambivalents, trop divisés, trop contradictoires, pour que cette terre puisse être un paradis. En l'an 2000 - date jadis attendue avec optimisme comme le tournant millénaire du progrès humain -, il y aura encore plus de trois cent cinquante millions d'êtres humains (selon l'OCDE) qui souffriront de faim (parce qu'ils n'auront pas les moyens de payer ni de produire leur subsistance) et plus de deux milliards (surtout en Asie du Sud-Ouest et en Afrique noire) qui vivront dans la plus totale pauvreté.  [Le cap du milliard d'êtres humains souffrant de faim a été franchi en 2009 selon les statistiques communiquées par Action contre la faim. Cela fait 1/6 ème de la population mondiale : note du rédacteur de ce blog]. Même si l'on pouvait instaurer des conditions optimales selon les modèles actuels, ni la souffrance et la misère des générations passées ni l'effroyable histoire des culpabilités et des tortures n'en seraient pour autant effacées. Non, il est de plus en plus évident que nous n'aurons jamais le ciel sur terre. D'autant que, de plus en plus, nous faisons de notre terre un "enfer". Cela dit sans aucune ironie de curé, comme s'il était si simple de fonder la croyance théologique au ciel sur les ruines des espérances humaines, comme si, avec une mauvaise joie, nous tirions un profit théologique de l'échec des plans humains. Je dis cela mû par une opinion réaliste de nous-mêmes, en considérant les terribles expériences  de nos possibilités et de nos réalisations, en pensant à la longue histoire des échecs et de la misère de l'humanité. Je dis cela parce que tout nouvel échec des espoirs et des plans humains me concerne et me déçoit.

    - Le ciel de Dieu renvoie l'homme à la terre : l'espérance du ciel doit, pour demeurer humaine, s'enraciner dans la terre;

    Si le ciel consistait à donner des consolations futures, à satisfaire la pieuse curiosité des hommes pour l'avenir, s'il était la projection de désirs et d'angoisses inassouvis, ce serait le produit d'une pure superstition. Le ciel de la foi est tout différent. L'homme visant un avenir absolu est renvoyé au présent : l'espérance de l'avenir de [275] Dieu oblige à interpréter différemment le monde et son histoire et donc à le changer radicalement. (...)

    Ce qu'il y a de spécifique dans l'espérance chrétienne d'un paradis sur terre, c'est qu'elle fait de nous des hommes lucides, préservés et libérés par rapport à nous-mêmes.

    - Nous sommes libérés de la contrainte obsessionnelle de créer le paradis sur terre ; le "happiness now" ne peut pas encore être le mot d'ordre.

    - Nous sommes préservés contre la résignation et le cynisme qui s'installent dès lors qu'échouent les plans grandioses et que s'éteignent les grandes espérances ; le "happiness afterwards" n'est pas notre cause.

    - Nous sommes lucides sur nous-mêmes, sans illusion sur nos [276] capacités, nos possibilités de réalisations, mais également sur nos vraies aptitudes à changer notre pratique. Autrement dit, à la croyance rationaliste selon laquelle il n'y a pas de vraie libération ni de lucidité pour l'homme sans la négation du ciel, sans détacher la terre du soleil, sans gommer l'horizon (Nietzsche), nous, contemporains de la "dialectique des Lumières", nous opposons en toute confiance et sérénité la thèse suivante : seul celui à qui la croyance en un ultime accomplissement  a ôté ses illusions sur lui-même sera capable de changer radicalement cette terre pour la rendre plus humaine et plus habitable.

    Heinrich Heine (...) fut, vers la fin de sa vie, atteint d'une grave maladie qui le cloua huit années durant sur son grabat. il commença alors à réfléchir sur le thème que nous avons traité. (...) [Et Heine écrit : ] : " A certaines heures, surtout quand les crampes me taraudaient par trop douloureusement la colonne vertébrale, le doute me saisissait et je me demandais si vraiment l'homme est un dieu bipède comme me l'avait assuré le bon  professeur Hegel, il y a vingt-cinq ans à Berlin." Sans un mot de ses anciennes critiques contre la religion, un homme des Lumières commence ici, grâce à la foi biblique en Dieu, à devenir lucide sur lui-même. "Oui, je suis revenu à Dieu, comme le fils prodigue après avoir longtemps gardé les porcs chez les hégéliens" écrit Heine dans la postface au Romanzero. La nostalgie du ciel : "Etait-ce la misère qui m'y ramenait ? Peut-être un motif moins misérable. La nostalgie m'envahissait et me poussait par-delà forêts et ravins sur les sentes vertigineuses de la dialectique." Heine en concluait : " Quand on désire un Dieu capable de nous secourir - et c'est bien le principal -, il faut également [277] admettre sa dimension personnelle, plus vaste que le monde et ses attributs sacrés : bonté, sagesse, justice, etc. absolues. L'immortalité de l'âme et notre survie après la mort nous seront alors données par surcroît..." (...)

    [278] Désormais la religion est pour Heine "une indispensable manière de vivre, un comportement adapté à ce qui nous échappe... On ne peut intégrer les conditions de notre existence à nos disponibilités individuelles ou collectives" (Hermann Lübbe) Là se trouve, explique Lübbe, la force historique de la religion judéo-chrétienne, que Heine a vue avant même d'être malade : "Bien avant que la maladie fatale ne l'ait terrassé, Heine a discerné que la raison, qui assure toujours à la religion le dernier mot dans la réponse  aux questions des hommes, est le véritable motif qui a permis le triomphe de la religion judéo-chrétienne sur le panthéon antique. Quel est ce motif ? Le fait qu'on ne puisse maîtriser les conditions de notre vie et d'une vie heureuse - ce qu'on expérimente sinon dans le bonheur, du moins dans la souffrance - est la meilleure réponse que juifs et chrétiens ont su donner à cette expérience." (Lübbe) Conclusion : " Dans un cas extraordinaire, l'oeuvre de Heinrich Heine nous permet donc de reconnaître comment la religion survit à sa critique et comment la piété s'accorde avec une lucidité plus parfaite." (Lübbe).

    C'est aussi dont il s'est agi pour moi dans ces conférences : établir une relation nouvelle entre foi et critique, piété et lucidité, parvenir à la lucidité sur soi-même grâce à une religion purifiée, responsable. La croyance à la vie éternelle a ici un rôle central. (...)

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Seuil 1985

  • Les délégués de nos démissions

    135. (...) L'anthropologie contemporaine a mis en évidence, quoique sur le mode idéologique, ce que Valéry et Malraux avaient depuis longtemps fortement exprimés : les sociétés et cultures, toutes les créations des hommes sont bâties contre la mort. Les individus passent, trépassent, tandis que les traditions, les lois, les villes demeurent, matrices pour chaque génération qui à son tour travaille à la muraille contre le 136. temps. Ainsi se crée une sorte d'éternité dans la dérive : un royaume à la fois nécessaire et d'illusion qui masque la faille irrémédiable. Il faut cacher la mort, ou la travestir en cérémonie, ce qui est la même chose. Car elle est dissolvante en relativisant tout projet comme toute éloquence ; car elle est scandaleuse parce qu'elle enlève toute prise aux pouvoirs. Pour cela sans doute que Engels, Feuerbach, Marx sont d'une extrême retenue à son sujet, tout comme les doctrinaires politiques de ce temps. C'est qu'elle perturbe toute dialectique. Il est toujours à craindre que l'humour ou la foi opèrent une distanciation. Il importe que les individus qui passent et trépassent soient sérieux, prennent  au sérieux le discours dominant pour oeuvrer à l'entreprise nécessaire et d'illusion. Qu'ils refoulent leur angoisse au moins jusqu'à la retraite. Ce ne sera plus qu'un jeu d'enfant d'utiliser la masse électorale  qu'ils représentent. Les hommes du pouvoir sont là, délégués de la Grande Muraille, nos serviteurs, c'est-à-dire les délégués de nos démissions, chargés de soumettre les citoyens au projet et à leur ambition qui se cache dedans.

    Beaucoup de candidats pour l'emploi. Fameux remède contre le temps, les morsures de la peur. Pour cela qu'on statufie les hommes de gouvernement : ils se sont laissés détruire pour nous. Quand un homme d'action, qui détient quelque autorité vous dit : " Moi, je ne pense jamais à la mort ", c'est que la mort l'habite et fait son oeuvre à travers lui, poussé qu'il est comme une balle dans le canon d'un pistolet. Ou s'il a quelque conscience de la béance irréparable, craignez qu'il ne devienne l'instrument docile de 137. l'orgueil, de la vanité, c'est-à-dire de la mort, en laminant les hommes vivants. 

     

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

    http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/sulivan-j/exode,943271.aspx

  • la libre initiative du Père

    85. Il est exact que le christianisme n'est pas le fruit d'un effort humain, qu'il n'est pas une " religion " au sens où Marx dit que "c'est l'homme qui fait la religion " : il est le résultat d'une libre initiative du Père, qui veut entrer en communion avec nous, ainsi que le rappelle la constitution Dei Verbum, n° 2.

    Il est vrai, du même coup, que le lieu privilégié de la manifestation de notre Dieu, ce n'est pas d'abord le cosmos (comme dans les religions naturalistes), ni même la conscience (comme dans les piétismes), mais bien l'histoire humaine, où se manifeste à nous le Fils unique devenu chair. La foi est l'accueil de cet événement;

    Il est vrai, par conséquent, que le lien instauré entre le Père et chacun de nous n'est pas un sentiment inné de sujétion à une Grandeur, mais une Alliance, c'est-à-dire un amour rencontré et accueilli, une prédilection impossible à déduire ; l'homme religieux éprouve une déférence pour la puissance qu'il soupçonne, le chrétien se reconnaît choisi par une Tendresse insoupçonnée.

    Il est vrai encore que la foi authentique est un acte libre, personnellement consenti, une réponse consciente à une vocation perçue, et non une pure intégration de fait à une religion "sociologique" ; une adhésion plus qu'une adhérence. Vatican II se félicite d'ailleurs de ce que la société nouvelle "exige une adhésion 86. de plus en plus personnelle et active à la foi" (Gaudium et spes n° 7.3). 

    Il est vrai, enfin, que le Christ instaure la critique de la religion, qu'il dépasse la scission du sacré et du profane, qu'il établit le culte en esprit et en vérité, c'est-à-dire le sacerdoce spirituel que le croyant offre lui-même en tous temps et en tous lieux, par l'éxecution amoureuse de ses moindres gestes quotidiens. La constitution Lumen Gentium vient aussi de le rappeler (n° 10 et 34). Il est vrai que le Christ  ne vient pas créer un homme religieux : il se présente comme l'Homme tout court, dans sa vocation intégrale (Gaudium et spes, n° 11.1 ; 57.1) ; qui le suit ne devient pas un autre homme, mais plus véritablement homme (ibid., n° 41.1)

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil, 1968