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prière

  • Illuminer la monotonie de nos jours

    " Durant ce mois de janvier où Père Jérôme mourut, nous lisions, au réfectoire, la vie de saint Séraphim de Sarov, du Père Lassus, dominicain [voir note].

    Plusieurs frères dirent : " C'est comme Père Jérôme..."

    La réponse est celle-ci : oui et non !

    Le starets Séraphim, c'est un saint selon le génie russe, slave. Il avait des visions, des locutions intérieures, il lisait dans les cœurs ; il était visité, consulté, considéré, connu. Rien de cela chez Père Jérôme, c'est une sainteté tout en nuances et en effacement, selon le génie de notre vocation cistercienne proprement occidentale. Père Jérôme parlait peu, se livrait moins encore ; le cercle de ses proches était volontairement restreint : sa communauté, ses fils spirituels, ses élèves, sa famille, sa nièce Anne, quelques amis, des religieuses et des prêtres. 

    A tous, il ne parlait que de ce qu'il vivait : Jésus-Christ.

    Il ne disait que Jésus-Christ. C'est-à-dire la prière, la lecture des livres saints; la charité fraternelle la plus immédiate, la plus silencieuse et la plus discrète, donc la plus efficace.  

    Mais surtout la prière. La prière à haute dose, devant le Saint-Sacrement, qui a été toute sa vie. Il a vécu cela avec infiniment d'intelligence et de souplesse dans la monotonie des jours qu'il n'a jamais voulu casser, car il savait trop bien que cette monotonie n'est pas un obstacle à la vie spirituelle mais qu'elle est, bien au contraire, le ressort caché de la rencontre authentique avec Dieu.

    Cette route interminable, plate et longue, de la vie chrétienne la plus exigeante avec ses épreuves variées - et elles ne lui ont pas manqué -, il l'a vécue durant presque soixante ans  et il y a trouvé le bonheur et la joie. Il en a si bien puisé qu'il a su en trouver pour lui-même et en donner à ceux qui venaient à lui, tant qu'ils en ont maintenant en surabondance...

    Il y a aujourd'hui parmi les chrétiens une pénurie de Pères spirituels. On préfère recourir au psychologue, au psychiatre ou aux groupes d'échanges. C'est pourtant d'un Père spirituel que les moines ont le plus besoin. Non seulement les moines, mais tout homme qui veut vivre vraiment. Hélas ! il ne faut pas croire que ceux qui se présentent à la porte des monastères (ou d'autres communautés) trouveront immédiatement, et en grand nombre, des hommes capables de les conseiller et de les guider. Il ne suffit pas de passer pour un spirituel patenté pour l'être; tout au contraire, l'une des caractéristiques les plus sûres, la garantie d'un Père spirituel authentique, c'est d'être enfoui au cœur même du milieu dans lequel il vit : papillon qui se confond avec la feuille ou l'écorce sur laquelle il est posé et que seul l’œil averti distingue (...) 

    Cette vie d'intimité avec le Christ n'est pas l'exclusif des moines dans le monastère, elle est offerte par Dieu à tous les baptisés. Certes, le moine  y est invité par un appel radical, mais chaque chrétien, avec l'eau de son baptême, reçoit une invitation analogue :

    Ne rien préférer à Jésus

    Suivre inconditionnellement Jésus

    Se lier étroitement à Lui.

    Si aujourd'hui, hommes et femmes - sous la conduite d'un Père spirituel, à cause  des embûches du chemin - osaient retrouver cette route terrible et facile, facile et terrible, du même coup, ils retrouveraient la paix du cœur et le bonheur.

    "Votre cœur se réjouira et votre joie, nul ne vous l'ôtera" Jean 16,22

     

    Père Nicolas, moine de Sept-Fons, disciple du Père Jérôme dans

    Père Jérôme, Écrits monastiques, Editions du Sarment, 2002 

     

    note : "Le staretz Séraphim de Sarov (joie et lumière) " par le père Louis-Albert Lassus - Editions F.X de Guibert (O.E.I.L)  

  • Jean-Paul II et les jeunes : 01 - au Parc des Princes - juin 1980

    Réponses  de Jean-Paul II aux questions des jeunes rassemblés au Parc des Princes - Paris dimanche 1er juin 1980 (suite du post du 29/04). Jean-Paul II se révèle ici être un vrai guide spirituel. Ce dialogue avec la jeunesse allait se poursuivre tout au long de son pontificat en particulier par ces temps forts que furent les JMJ

    (Des livres pour aller plus loin avec Jean-Paul II  ici)

    La page de Jean-PaulII sur le site du Saint Siège ici

     

    11. Vous avez aussi posé la question - la quatrième -  sur la prière. Il y a plusieurs définitions de la prière. Mais on l'appelle le plus souvent un colloque, une conversation, un entretien avec Dieu. En conversant avec quelqu'un, non seulement nous parlons, mais aussi nous écoutons. La prière est donc aussi une écoute. Elle consiste à se mettre à l'écoute de la voix intérieure de la grâce. A l'écoute de l'appel. Et alors, comme vous me demandez comment le Pape prie, je vous réponds : comme tout chrétien : il parle et il écoute. Parfois, il prie sans paroles, et alors il écoute d'autant plus. Le plus important est précisément  ce qu'il "entend". Et il cherche aussi à unir la prière à ses obligations, à ses activités, à son travail, et à unir son travail à la prière. Et de cette manière, jour après jour, il cherche à accomplir son "service", son "ministère", qui lui vient de la volonté du Christ et de la tradition vivante de l’Église.

    12. Vous me demandez aussi comment je vois ce service maintenant que j'ai été appelé depuis deux ans à être Successeur de Pierre (question numéro six). Je le vois surtout comme une maturation dans le sacerdoce et comme la permanence dans la prière, avec Marie, la Mère du Christ, de la manière dont les Apôtres étaient assidus à la prière, dans le Cénacle de Jérusalem, quand ils ont reçu l'Esprit-Saint.

    En plus de cela, vous trouverez ma réponse à cette question à partir des questions suivantes. Et par-dessus tout celle concernant la réalisation du Concile Vatican II (question quatorze). Vous demandez si elle est possible. Et je vous réponds : non seulement la réalisation du Concile est possible, mais elle est nécessaire. Et cette réponse est avant tout la réponse de la foi. C'est la première réponse que j'ai donnée, au lendemain de mon élection, devant les cardinaux réunis dans la Chapelle Sixtine.

    C'est la réponse que je me suis donnée à moi-même et aux autres, d'abord comme évêque et comme cardinal, et c'est la réponse que je donne continuellement. C'est le problème principal. Je crois qu'à travers le Concile se sont réalisées pour l’Église à notre époque les paroles du Christ par lesquelles il a promis à son Église l' Esprit de vérité, qui conduira les esprits et les cœurs des Apôtres et de leurs successeurs, en leur permettant de demeurer dans la vérité et de guider l’Église dans la vérité, en réalisant à la lumière de cette vérité " les signes des temps ". 

    C'est justement ce que le Concile a fait en fonction des besoins de notre temps, de notre époque. Je crois que, grâce au Concile, l'Esprit-Saint " parle " à l’Église. Je dis cela en reprenant l'expression de saint Jean. Notre devoir est de comprendre de manière ferme et honnête ce que  " dit l'Esprit-Saint ", et de le réaliser, en évitant les déviations  hors de la route que le Concile a tracée à tant points de vue.

    (...)

    14. L’œuvre de l'unité des chrétiens, j'estime qu'elle est une des plus grandes et des plus belle tâches de l’Église pour notre époque.

    Vous voudriez savoir si j'attends cette unité et comment je me la représente ? Je vous répondrai la même chose qu'à propos de la mise en œuvre du Concile. Là aussi je vois un appel particulier de l'Esprit-Saint. Pour ce qui concerne sa réalisation, les diverses étapes de cette réalisation, nous trouvons dans l'enseignement du Concile tous les éléments fondamentaux. Ce sont eux qu'il faut mettre en œuvre, chercher leurs applications concrètes, et surtout prier toujours avec ferveur, avec constance, avec humilité. L'union des chrétiens ne peut se réaliser autrement que par une maturation profonde dans la vérité, et une conversion constante des cœurs. Tout cela, nous devons le faire dans la mesure de nos capacités humaines, en reprenant tous les " processus historiques " qui ont duré des siècles. Mais en définitive, cette union, pour laquelle nous ne devons ménager ni nos efforts ni nos travaux, sera le don du Christ à son Église. Tout comme c'est déjà un de ses dons que nous soyons entrés sur le chemin de l'unité.

    15. En poursuivant la liste de vos question, je vous réponds : j'ai déjà parlé très souvent des devoirs de l’Église dans le domaine de la justice et de la paix (quinzième question), prenant ainsi le relais de l'activité de mes grands prédécesseurs Jean XXIII et Paul VI. demain en particulier, j'ai l'intention de prendre la parole au siège de l'UNESCO, à Paris.

    Je me réfère à tout cela parce que vous demandez : que pouvons-nous faire pour cette cause, nous les jeunes ? Pouvons-nous faire quelque chose pour empêcher une nouvelle guerre, une catastrophe qui serait incomparable, plus terrible que la précédente ? Je pense que, dans la formulation même de vos questions, vous trouverez la réponse attendue. Lisez ces questions. Méditez-les. Faites-en un programme communautaire, un programme de vie.

    Vous les jeunes, vous avez déjà la possibilité de promouvoir la paix et la justice, là où vous êtes, dans votre monde. Cela comprend déjà des attitudes précises de bienveillance dans le jugement, de vérité sur vous-mêmes et sur les autres, un désir de justice basé sur le respect des autres, de leurs différences, de leurs droits importants : ainsi se prépare pour demain un climat de fraternité lorsque vous aurez de plus grandes responsabilités dans la société. Si l'on veut faire un monde nouveau et fraternel, il faut préparer des hommes nouveaux.

    16. Et maintenant la question sur le Tiers-Monde (question numéro huit). C'est une grande question historique, culturelle, de civilisation. Mais c'est surtout un problème moral. Vous demandez à juste titre quelles doivent être les relations entre notre pays et les pays du Tiers Monde de l'Afrique et de l'Asie. Il y a là, en effet, de grandes obligations de nature morale. Notre monde " occidental " est en même temps " septentrional " (européen ou atlantique). Ses richesses et son progrès doivent beaucoup aux ressources et aux hommes de ces continents.

    Dans la nouvelle situation dans laquelle nous nous trouvons après le Concile, il ne peut pas ne chercher là-bas que les sources d'un enrichissement ultérieur  et de son propre progrès. Il doit consciemment, et en s'organisant pour cela, servir leur développement. Tel est peut-être le problème le plus important en ce qui concerne la justice et la paix dans le monde d'aujourd'hui et de demain. La solution de ce problème dépend de la génération actuelle, et elle dépendra de votre génération et de celles qui suivront. Ici aussi, il s'agit de continuer le témoignage rendu au Christ et à l’Église par plusieurs générations antérieures de missionnaires religieux et laïcs.

    17. La question: comment être aujourd'hui le témoin du Christ ? (numéro 18). C'est la question fondamentale, la continuation de la méditation que nous avons placée au centre de notre dialogue, l'entretien avec un jeune. Le Christ dit : " Suis-moi ". C'est ce qu'il a dit à Simon, le fils de Jonas auquel il a donné le nom de Pierre, à son frère André, aux fils de Zébédée, à Nathanaël. Il dit : " Suis-moi", pour répéter ensuite, après la Résurrection : " Vous serez mes témoins (Ac 1,8) "

    Pour être témoin du Christ, pour lui rendre témoignage, il faut d'abord le suivre. Il faut apprendre à le connaître, il faut se mettre, pour ainsi dire, à son école, pénétrer son mystère. C'est une tâche fondamentale et centrale. Si nous ne le faisons pas, si nous ne sommes pas prêts à le faire constamment et honnêtement, notre témoignage risque de devenir superficiel et extérieur. Il risque de ne plus être un témoignage. Si au contraire nous restons attentifs à cela, le Christ lui-même nous enseignera par son Esprit, ce que nous avons à faire, comment nous comporter, en quoi et comment nous engager, comment conduire le dialogue avec le monde contemporain, ce dialogue que Paul VI a appelé le dialogue du salut.

    18. Si vous me demandez par conséquent : " Que devons-nous faire dans l’Église, surtout nous les jeunes ? ", je vous répondrai : apprendre à connaître le Christ. Constamment. Apprendre le Christ. En Lui se trouvent vraiment les trésors insondables de la sagesse et de la science. En Lui l'homme sur lequel pèsent ses limites, ses vices, sa faiblesse et son péché, devient vraiment " l'homme nouveau ". Il devient l' homme " pour les autres ", il devient aussi la gloire de Dieu, parce que " la gloire de Dieu c'est l'homme vivant " comme l'a dit au deuxième siècle saint Irénée de Lyon, évêque et martyr. 

    L'expérience de deux millénaires nous enseigne que dans cette œuvre fondamentale, la mission de tout le peuple de Dieu, il n'existe aucune différence essentielle entre l'homme et la femme. Chacun dans son genre, selon les caractéristiques spécifiques de la féminité et de la masculinité devient cet " homme nouveau ", c'est-à-dire cet homme " pour les autres ", et comme homme vivant il devient la gloire de Dieu. Si cela est vrai, tout comme il est vrai que l' Église, au sens hiérarchique, est dirigée par les successeurs des Apôtres et donc par les hommes, il est certainement d'autant plus vrai que, au sens charismatique, les femmes la " conduisent " tout autant, et peut-être encore plus. Je vous invite à penser souvent à Marie, la Mère du Christ.

    19. Avant de conclure ce témoignage basé sur vos questions, je voudrais encore remercier très spécialement les nombreux représentants de la jeunesse française qui, avant mon arrivée à Paris, m'ont envoyée des milliers de lettres. Je vous remercie d'avoir manifesté ce lien, cette communion, cette coresponsabilité. Je souhaite que ce lien, cette communion et cette coresponsabilité se poursuivent, s'approfondissent et se développent après notre rencontre de ce soir.

    Je vous demande aussi de renforcer votre union avec les jeunes de l'ensemble de l’Église et du monde, dans l'esprit de cette certitude que le Christ est notre chemin, la vérité et la Vie (cf. Jn 14,6)

    Unissons-nous maintenant dans cette prière que Lui-même nous a enseignée, en chantant le " Notre-Père ", et recevez tous pour vous, pour les garçons et les filles de votre âge, pour vos familles et pour les hommes qui souffrent le plus, la bénédiction de l'évêque de Rome, successeur de saint Pierre.

    Notre Père qui êtes aux cieux...

     

    Le chrétien, dans  cette "méditation" de Jean-Paul II avec la jeunesse, se définit comme un être en dialogue avec le Christ. Le Pape invite à " apprendre à connaître le Christ... constamment " : condition nécessaire pour être un témoin authentique. C'est la pédagogie du Christ qui appelle ses apôtres à venir à sa suite avant d'être envoyés aux Nations,pour annoncer la Bonne Nouvelle du salut.

     

     

     

     

       

     

     

     

  • Durer dans la prière

    "Ce fantastique effort de la prière de tous les jours" (Saint-Exupéry, Carnets).

    Vous, Antoine de Saint-Exupéry, qui avez écrit cette phrase, faisiez-vous donc partie des amis de la prière ? En tout cas, merci pour ce mot si compréhensif. Mais pourquoi "fantastique effort" ? Parce que ce n'est pas une petite chose que de durer, par ce moyen qui ne rassasie pas notre sensibilité, dans un amour pour un objet qui, lui-même, ne touche en aucune manière notre sensibilité. Seule la grâce divine de la charité théologale nous attache à Dieu. Or, ce n'est pas une mince affaire que de rester attentif, chaque jour, pour demander cette grâce, et pour l'accueillir.

    Fantastique effort, cette prière qui continue, alors que les sentiments et aspirations de l'âme se dessèchent. Fantastique, cette patience de l'homme contre le silence de Dieu. Fantastique, cette poursuite d'un amour qui ne vient pas, et qui semble ne jamais vouloir venir. Fantastique, ce pauvre boiteux qui ne quitte pas le Tout-Puissant, et marche du même pas.

    Fantastique effort, que de supporter ce poids des stations à genoux ! Mais non, ne parlons pas de cela, et n'exagérons pas ! Si nous ne portions jamais d'autre poids que celui-là, quelle allégresse ! Nous irions sûrement à l'extrême de nos possibilités, et les mélodies chanteraient d'elles-mêmes dans notre âme !

    "Et maintenant, dit le Seigneur, si tu aimes le fantastique, tu sais, enfant, ce qu'il te reste à faire ?" Hélas ! mon Seigneur et Maître, si vous m'attirez dans cette voie, vous allez me rendre bizarre dans mon propre milieu !" Accepte, enfant, le ridicule attaché à une vie de grandes prières. Sache seulement apprécier, selon les certitudes de la foi, les possibilités secrètes que t'offre une telle vie. J'aime les cœurs qui choisissent. Et pour t'aider à choisir, écoute la leçon d'un petit apologue (adapté d'après Les Sentences des Pères du désert) . "Voici un chien qui aboie et galope avec ardeur sur une piste où il a vu et senti le gibier. d'autres chiens des fermes voisines, voyant courir leur congénère, se mettent derrière lui en aboyant et galopant de confiance. mais ceux-ci n'ont ni vu ni senti le gibier, et, très vite, ils se demandent ce qu'ils font là, derrière cet enragé, et ils abandonnent. Seul le premier poursuivra jusqu'au bout, jusqu'à la saisie, parce qu'il a une expérience qui manque aux autres. Ce chien te paraît-il ridicule dans sa poursuite ? Alors toi, demande-toi qui donc, dans ton aventure personnelle, joue le rôle de gibier".

    Puisqu'il s'agit de durer dans la prière, pratiquons soit la prière vocale, lentement répétée (oraisons, chapelet), soit l'oraison contemplative, ou un libre mélange des deux. Seules, en effet, ces formes de prière peuvent obtenir le résultat recherché : exciter la vertu de foi juste assez pour lui permettre  de veiller, supporter sans perte les longues étapes, exercer l'amour peu senti, infusé par Dieu. Les autres formes de prière (oraison discursive, énumération de demandes) ne servent guère, si même elles ne gênent pas. (...)

    Lorsque la prière personnelle atteint une certaine fréquence, il n'y a plus lieu de chercher si elle est fervente ou non. Assiduité signifie ferveur; et fidélité sauve tout.

    Je mène ma vie de prière bien mal ? Peu importe, je continue. Mieux vaut continuer qu'abandonner. J'aime Dieu bien mal. Continuez. Mieux vaut continuer que cesser. (...)

    Lorsqu'on connaît la pauvreté de sa propre prière, on éprouve le besoin d'y mettre au moins la quantité. Et lorsqu'on y met la quantité, on commence à obtenir vraiment ce qu'on espère. Quel que soit le moment de votre existence où vous êtes arrivé, il vous est encore possible d'ajouter un moment de prière à ceux que vous avez déjà faits, fussent-ils innombrables. Vous avez ainsi toujours devant vous une oeuvre essentielle, une possibilité, la plus ferme des diverses possibilités dont je vous entretiens dans ces pages.  

    Père Jérôme, Écrits monastiques, Editions  du Sarment, 2002

  • la prière du disciple (1)

    L' amitié comporte toujours une part réservée au seul ami, à l'exclusion de toute autre présence ; cela résulte de la profondeur des échanges mutuels. L'amitié est donc, nécessairement, pour une part, un monde clos. En cela elle se distingue de la camaraderie. Or cette loi régit également l'amitié de l'homme avec Dieu : cette amitié comporte nécessairement une part d'union personnelle, que rien de communautaire ne pourra jamais supplanter.

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  • Mais il y a la prière...

    Le nœud du problème de l'homme, ce n'est pas l'homme lui-même ; c'est un Objet, infiniment beau, situé au-dessus de l'homme et qui rendra l'homme heureux dans un contact personnel, pour l'éternité. Et avant même cette éternité, aujourd'hui déjà ; et à la portée de quiconque cherche, il y a la douceur, l'innocence, l'apaisement, dans la vérité de Jésus-Christ. Pour tendre une main secourable aux perdus de l'amour, égarés sur de mini-objets, il faut se perdre soi-même dans l'amour pour Dieu, le véritable Objet.

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  • impitoyable démythisation

    54. Au cœur de la rencontre, pas de découvertes chiffrables : mais la Personne singulière de Jésus-Christ : " Nous avons trouvé le Messie " (Jn 1,41) Le croyant tombe désormais sous sa Seigneurie rayonnante, sous son emprise : " J'ai été empoigné par le Christ Jésus " (Phil 3,12). Le christianisme est plus une compagnie qu'une vérité ; et la fréquentation fidèle de Jésus confère à cette amitié une densité toujours croissante. "Je sais en qui j'ai cru", s'écrie Paul après des années de service apostolique ( 2 Tm 1,12) Cela ne supprime certes pas les difficultés, les nuits, la sensibilité à l'incroyance des autres ; cela n'évacue même  pas l'impression de croire à quelque chose d'énorme, de dur à avaler. Mais la possibilité de fuir, que le Christ suggère lui-même ("Voulez-vous partir vous aussi ?"), paraît insensée : " Seigneur, à qui irions nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle " (Jn 6, 67-68)

    Parce qu'elle est indissolublement une vocation dans une conversion, la foi apostolique s'ordonne non à musarder avec un Dieu oisif, mais à servir avec le Serviteur de Yahvé. Le croyant est un être actif (mais pas un activiste), qui emploie tout son amour à satisfaire - fût-ce à grands frais - la volonté d'un Père qui travaille avec son Fils ( Jn 5,17). Ce qui unit à Dieu, ce n'est, de soi, ni la prière, ni l'action, ni la passion : c'est l'exécution empressée du bon plaisir divin, perçu jour après jour au moyen du discernement spirituel, sans que l'on puisse jamais être en possession d'une programmation préétablie et définitive. Il y a, dans l'engagement de suivre le Christ, comme une sorte de blanc-seing, qui ne tolère aucune clause limitative. Le pivot de la foi apostolique, ce n'est ni l'oraison, ni le zèle : l'intériorité et l'extériorité cachent autant de pièges ; elles peuvent, l'une comme l'autre, servir de prétexte à l'assouvissement  d'un besoin égoïste, à une dérobade face à la Volonté du Père. C'est plutôt l'abnégation de qui consent, d'entrée de jeu, à recevoir sa vie d'un Autre, et refuse d'anticiper le choix : " Un Autre te nouera ta ceinture, et te mènera où tu ne voudrais pas " (Jn 21,18).

    55. Là encore se produit une impitoyable démythisation, bien plus rigoureuse que la critique intellectuelle à froid, parce qu'elle nous arrache des illusions qui tiennent à notre chair. Toute conversion s'est effectuée dans une certaine fermentation, dans un bouillonnement de pulsions généreuses, ce qui appelle une clarification progressive. Comme les apôtres, nous suivons moins Jésus-Christ que nos idées sur Jésus-Christ, et le Seigneur s'attaque, chaleureusement, aux articles organiques" qui viennent dénaturer notre acte de foi. Dans l'Evangile, il ne cesse de bousculer l'incrédulité de ses compagnons, qui s'accrochent à des représentations inexactes du Royaume, complices de leurs intentions impures. Il en est de même pour chacun de nous.  

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968 

  • vers toi j'ai crié (1)

    L'homme moderne s'est habitué peu à peu à ne voir le monde que comme une totalité fermée. Bien sûr il le constate et le conçoit ouvert à son évolution interne, qui est prodigieuse et incessante, mais, acquis aux évidences communes de la pensée athée (matérialiste, nietzschéenne, etc.) et familiarisé avec la vision scientifique de l'univers, il estime avoir démystifié l'existence de tout "outre-monde", "arrière-monde", "autre monde".

    L'incapacité de concevoir une transcendance qui ne succombe pas aux critiques, aux ironies ou aux démasquages de la raison le paralyse dans le moment même où il voudrait faire appel au Dieu qui est ancestralement, pour l'homme qui prie, "dans son sanctuaire céleste", le Dieu par-dessus tout, le Dieu qui écoute et peut survenir d'un quelque part autre que le monde.

    Se tourner vers Dieu est ressenti instinctivement comme une attitude suspecte : ou bien, en effet, c'est se tourner vers l'Etranger absolu, mais qu'avons-nous à faire avec lui ou lui avec nous ? Le seul fait de le penser  tel nous aliène en nous faisant devenir objet abdiquant notre liberté sous la dépendance de sa subjectivité conjecturale et tout imaginaire ! sa forme dans notre esprit  n'est qu'un fantasme pathologique. Ou bien il n'est qu'un prête-nom et un travesti pour un faisceau de réalités ou de forces intérieures à notre monde, et l'invoquer n'est qu'une manière détournée, celle des faibles, pour tenter de nous approprier notre propre bien.

    Ces dispositions mentales ne dissuadent pas seulement de prier, mais déjà de croire. Cependant c'est dans la tentative de la prière qu'elles manifestent de la manière la plus aiguë leurs propriétés inhibantes. En effet, le mouvement même de la prière, lequel est décentrement de soi et abandon à un Autre, exige dans son premier instant une attitude qui est vécue inévitablement comme naïveté et jette sur elle une suspicion a priori. Chacun a introjecté cette honte au-dedans de soi comme inhérente à sa dignité même, à la façon d'une nouvelle éthique. Tout se passe comme si la raison moderne imposait une certaine "tenue" mentale, et l'attitude de prière est estimée aussi incompatible avec elle que le vice avec la vertu. 

    Entrer en prière supposera désormais qu'on ait surmonté ce nouveau conformisme mental, tout en échappant à ce qu'il y a de pénétrant et de juste  dans la critique de la raison moderne concernant nos représentations de la transcendance divine. Reconquérir une nouvelle "naïveté" (c'est-à-dire une nouvelle liberté jaillissante) qui, loin d'être une régression par rapport à l'attitude critique, en serait un dépassement : tel doit être l'effort de l'orant moderne. 

    Albert-Marie Besnard - vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, P. 56-57