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résurrection de lazare

  • Il l'a réveillé

    (67)

     

    Le camarade

     

     

    Le maître s'attarde dans un val à la nuit tombante, mais on lui apporte des nouvelles : Ton camarade ne va pas bien.

    Il lève les yeux avec un calme cruel sur l'horizon ou de noirs stratus s'étirent dans la rougeur du couchant. Il dit : Ce n'est pas grave.

    Jamais il n'aurait rien demandé à son camarade, et le camarade non plus ne l'aurait prié de rien. Ils s'étaient reconnus l'un l'autre comme un beau jour inattendu parmi ce doux murmure des feuilles sèches dont on brise les nervures dans les caniveaux de l'automne. Il leur a suffi d'échanger le (68) long regard d'une incertitude intrépide et d'un étonnement secret pour que tout le nocturne hiver survenu soit ensoleillé de leur silence. Car ce qu'ils se sont dit n'a été que l'imperceptible mélopée de leur voix posée sur de futiles prétextes. Que se seraient-ils juré ? Mais maintenant...

    Les jours passent lents, gris, humides, au fond du val ou le maître se met à ne plus se reconnaître. Il vient dire aux disciples : On a à faire là-bas.

    Eux, ils s'effraient, ils disent : On se fera tuer.

    Il y pense, puis il n'y pense plus, il dit : J'avais le camarade.

    Les autres se regardent, ils ne peuvent pas comprendre. Aucun n'a un camarade, ils n'ont tous que des amis et des ennemis. Mais ils suivent. Longue marche. Lents jours mornes d'un début de printemps. Des perce-neige se fanent sur la boue du dégel.

    On arrive au jardin du mort un (69) matin où s'attarde le décours diaphane de la lune. Des gens qui étalent leur deuil d'un air emprunté piétinent les saxifrages. Quelqu'un dit tout bas au maître : Si tu avais été là...

    Il entre dans la maison. Beaucoup de monde s'y presse. Le jour reste blafard aux fenêtres. Les papotages alternent avec des sanglots ostentatoires et parfois une brève parole tout haut. Quelqu'un lui dit encore : si tu avais été là...

    Il regarde chacun. Il a du mal à respirer. Il est pris de frissons. Il dit : où est la tombe ?

    On l'y emmène. Il murmure en chemin : J'avais un camarade.

    Et il pleure. Les talus gardent de minces plaques de neige. L'air est vif. Le maître frémit de nouveau et il dit :

    Ouvrez la tombe.

    On lui dit : Et l'odeur ?

    Il dit : Ouvrez.

    Il regarde le ciel un moment. Puis (70) il se penche sur la tombe. Et il dit : Viens, camarade.

    Alors le camarade, empêtré de son linceul, sort de la tombe. Le maître dit : Voyons, débarrassez les linges.

    Et il se recule de quelques pas. Il regarde le camarade qui monte vers Battenans avec des tâches de soleil sur l'épaule. La durée semble interminable.

    Arrivé au détour du chemin le camarade tourne la tête et regarde à son tour le maître avec une immense nostalgie. Certes il remonte à la vie, mais est-ce qu'il n'y remonte pas seul ?

    Le maître a le coeur un peu vide. Il sait que ce ne sera plus jamais comme avant. Il voudrait sourire mais ses yeux restent froids. Il reçoit comme un baume le regard du camarade, mais il ne peut plus rien. Il se détourne. Il n'y a plus que le ciel qui le voie et qui voie le camarade, plus que le ciel qui connaisse de part et d'autre leur respiration, (71) un ciel tendre et nacré ou voguent, tour à tour pâles et sombres, les nuages de ventôse.

     

    Jean Grosjean – Les Beaux jours – Gallimard NRF 1980 n° d’édition : 26713