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Héritier de la Bible (1)

" Qu'est-ce qu'être un héritier de la Bible aujourd'hui ? "

Invité à répondre à cette question comme "un" héritier, je comprends qu'il ne s'agit pas de faire valoir des droits, mais de faire entendre une voix parmi tant d'autres et à leur recherche. Ceci me rassure, mais sans faire taire toute crainte, ni toute perplexité. Crainte, parce que le titre d'héritier a quelque chose de pesant : sous le regard du père, il n'est que trop facile d'être à la fois un héritier légitime et un mauvais fils. Perplexité, aussi grave que la crainte : j'évoquais, à l'instant, le père et me voici devant un livre. Peut-on vraiment hériter de la Bible, comme si elle était un père... 72 ou une mère ? sans doute voulait-on (ou pensait-on) dire autre chose : les héritiers de la Bible sont tout simplement ceux qui l'ont reçue, à la manière des héritiers de la couronne, ou d'un bien. Interprétation qui paraît plus commode, mais ne l'est pas tellement, puisque la Bible, transmettant ou transmise, désigne un seul et unique Testament pour les juifs, deux pour les chrétiens. Etre un héritier de la Bible, c'est pour le chrétien, être deux héritiers de la Bible !

L'intérêt de la question, posée en ces termes, vient précisément des difficultés qu'elle manifeste. Elles se font sentir en plein milieu de notre langage et ceci, pour reprendre le dernier mot de la question, "aujourd'hui". Que le mot "Bible" ait, dans le langage chrétien le plus spontané, deux sens, cela n'est pas nouveau : il désigne ou le premier Testament  ou les deux et très rarement - du moins dans l'usage français - le deuxième tout seul. Dans le langage de Maurice Barrès, par exemple, "retourner à la Bible" voulait dire, après la conversion forcée des juifs de Tolède à la foi chrétienne, leur retour à la foi juive. Devenus catholiques , ils n'avaient pu, selon lui, que quitter la Bible [Maurice Barrès, Greco ou le secret de Tolède, Plon, 1923, p. 93.]

Aujourd'hui, le livre du premier Testament, prius Testamentum, est plus clairement présent aux consciences comme signe de ralliement et de contradiction. Signe de ralliement, pour les chrétiens qui le connaissent mieux et pressentent les conséquences décisives de ce changement pour leur rapport avec les juifs. Signe de contradiction, dans un nouveau contexte polémique où le terme "judéo-chrétien" désigne 73. l'assemblage de tout ce qu'on veut rejeter. D'où la tentation, pour les juifs et les chrétiens, de choisir une fausse stratégie : durcir un front commun et rigide, ne voyant que sous son aspect négatif le monde extérieur que nous appellerions indistinctement "païen", les croyants des autres religions, les incroyants, les athées.

Hier comme aujourd'hui, la question dont nous traitons est parmi les plus difficiles et parmi les plus centrales qu'on puisse poser à un chrétien et elle est faite pour conduire loin, qu'on le veuille ou non. Pour ne pas perdre pied, je l'aborderai sous trois aspects successifs, facilement reconnaissables. Puisqu'il s'agit d'hériter de la Bible et que la Bible est un livre, je partirai de la fonction du livre comme tel dans un héritage. Ensuite, n'oubliant pas l'ambiguïté du mot "Bible", je dirai pourquoi et par quels liens les chrétiens tiennent au premier Testament. Enfin, j'en viendrai à ce mouvement décisif que le premier Testament imprime en eux et à ce qu'il peut amener de nouveau, aujourd'hui, dans leur relation avec les juifs. Telles sont les parties de mon exposé. Quant à son horizon, le voici : ce n'est pas une attitude négative qui doit, dans la défense ou dans l'attaque. La connaissance de notre relation judéo-chrétienne est précisément ce qui nous empêche de nous enfermer en elle. Elle nous ouvre à une réalité qui est triangulaire: juifs, chrétiens et les autres, dont il serait terrible de penser qu'ils sont ce que nous devons fuir. Nous n'acceptons pas les attitudes discriminatoires qui se rencontrent parfois, même dans le monde intellectuel : nous devons donc donner l'exemple du contraire. Si mon exposé se limite, en apparence, à la relation 74 qui s'établit entre deux points du triangle, c'est parce que cette relation est le secret de leur ouverture au troisième point. De chaque partie, des deux entre elles, on peut dire : " Nous ne nous connaissons pas assez nous-mêmes." Or ceci est la condition pour qu'il y ait parole entre tous.

                                                                à suivre...

Paul Beauchamp, Testament biblique, Bayard 2001. ISBN 2-227-47034-8

 

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