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claude greffé

  • Dieu ne peut être un Tout-Puissant

    (suite)

    29. (...) Alors, la question rebondit : Dieu ne nous a-t-il pas trahis ? Face à l'expérience du mal, et en particulier au cours de ce cruel XX ème siècle, on peut évoquer, et je viens de le faire, la réponse chrétienne ; elle ne peut être reçue que dans la foi, et c'est là que,B comme théologien, je reste forcément vigilant et critique. Finalement, pour répondre à la question presque blasphématoire, " Dieu nous a-t-il trahis ?", on répond par un autre blasphème, celui d'un Dieu crucifié.

    Mais n'est-ce pas là l'ultime ruse d'une apologétique qui veut innocenter Dieu devant l'injustifiable de la souffrance 30. innocente ? Je ne le crois pas. Je dirais plutôt que c'est l'honneur de la théologie moderne du XX ème siècle de montrer que, si Dieu existe, il ne peut être un Tout-Puissant, un potentat impassible et indifférent. La transcendance de Dieu, ce n'est pas celle de l'Etre absolu, c'est celle de l'amour. C'est le propre de l'amour de prendre la forme de l'extrême faiblesse. Les religions sous le signe du théisme renvoient l'homme à la toute-puissance de Dieu. La Bible, elle, renvoie l'homme à un Dieu faible et souffrant. Voilà la vérité, et le Dieu de la Bible est un Dieu différent  de celui des philosophes, mais aussi du Dieu d'une théologie traditionnelle qui était encore sous le signe du théisme.

    Cette méditation chrétienne sur le mystère de la kénose de Dieu, c'est-à-dire de l'auto-dépouillement de Dieu par amour, rejoint les intuitions les plus profondes de la pensée juive après Auschwitz, sur le retrait de Dieu, ce qui est autre chose que la trahison. Le philosophe juif Hans Jonas, à qui on doit  le grand livre Le Principe de responsabilité, a écrit aussi un essai intitulé Le Concept de Dieu après Auschwitz, où il écrit, à propos du drame de la Shoah : " Si Dieu n'est pas intervenu à Auschwitz, ce n'est pas parce qu'il ne voulait pas, mais parce qu'il ne pouvait pas." Il explique là-dessus, à partir de certains thèmes empruntés à la kabbale juive, que l'impuissance de Dieu est en quelque sorte une conséquence de l'acte créateur, celui-ci coïncidant avec un acte d'auto-dépouillement divin. En prenant le risque de créer une liberté finie, qui peut donc faire le mal, Dieu a renoncé  en même temps à la toute-puissance. C'est la grandeur de la liberté humaine : elle est ce par quoi l'homme ressemble le plus à Dieu, mais elle entraîne, d'une certaine manière, une auto-limitation de Dieu. Ou alors cette liberté n'est pas une liberté... 31 Je voudrais toutefois, suggérer que face à l'expérience du mal, c'est-à-dire de l'injustifiable, au-delà des tentatives d'explication, il y a tout de même des attitudes, des réponses existentielles qui sont très profondes, beaucoup plus profondes en tout cas que les réponses spéculatives d'une théodicée. J'en suggère trois.

                                                                             A suivre...

    Claude Greffé dans "La religion, les maux, les vices" - Conférences de l'Etoile présentées par Alain Houziaux - Presses de la Renaissance, Paris 1998 - ISBN 2-85616-708-X

     

     

  • Si Dieu est bon pourquoi le mal ?

    [23] Si Dieu est bon, pourquoi le mal ? Cela pose la question suivante : Dieu nous a-t-il trahis ? Je voudrais affronter cette question dans toute sa radicalité.

    Je me suis senti dépassé par cette question, et je dois dire que je n'ai pas tellement envie de répondre à cette question simplement comme un professeur de théologie ; je voudrais y répondre bien sûr avec toute ma réflexion, mais aussi avec toute ma passion, parce que cette question m'a toujours taraudé et je ne prétends pas en être venu à bout.

    Je voudrais dire tout d'abord qu'une telle question témoigne d'une profonde mutation dans notre expérience de Dieu. Nous avons toujours à nous situer historiquement, du point de vue de notre expérience spirituelle. On peut dire que depuis le XVI ème siècle, surtout avec Luther, la grande question était toujours : comment puis-je être justifié devant Dieu ? C'est-à-dire  comment faire mon salut, moi, pécheur ? La question aujourd'hui serait plutôt : comment justifier Dieu devant la présence massive de l 'injustifiable par excellence, à savoir le mal, le mal sous toutes ses formes ?

    Donc, si ce n'est pas nous qui avons trahi, ne serait-ce pas Dieu lui-même ? Je ne vais pas me livrer à une [24] apologie laborieuse pour mal défendre Dieu, mais avant de se poser cette question presque sacrilège, presque blasphématoire, je pense qu'il faut d'abord se mettre d'accord sur la trahison de Dieu .

    Tout d'abord, la trahison apparente de Dieu. En premier lieu, la "trahison" est un très grand mot. Mais c'est le cri spontané de tous ceux qui ont aimé avec passion. C'est sans doute d'ailleurs l 'expérience humaine la plus cruelle. Même si on pressent obscurément que tout amour passionnel porte en lui-même son germe et son venin de trahison, on espère toujours que cela ne nous arrivera pas. On est trahi que par ceux que nous aimons le plus intensément, bien sûr ! Souvent, les autres n'ont pas d'autre excuse que leur propre faiblesse ou inconstance, mais il arrive que notre sentiment d'être trahi provienne de ce que nous avons idolatré l'autre : nous lui avons demandé ce qu'il ne pouvait pas nous donner, nous lui avons prêté des qualités démesurées, et notre déception est à la mesure de notre représentation fantasmatique de l'autre. Je crois qu'il en va de même dans nos rapports avec Dieu. Nous avons le sentiment que nous avons été trahis parce que nous nous sommes forgé un Dieu illusoire, [25] un Dieu tout-puissant qui répondrait à nos désirs. Nos désirs dans l ordre du sens mais aussi dans l'ordre de l'amour. Or bien sûr, un tel Dieu n'est pas au rendez-vous. Il faut quelquefois du temps pour s'en apercevoir. Je pense qu'il n'y a pas de progrès spirituel sans mise à mort des représentations insuffisantes de Dieu : le " Dieu-explication " , le Dieu des utilités immédiates, le Dieu "bouche-trou", le Dieu-complément de nos manques, le Dieu qui nous console dans nos diverses détresses. Ces dieux-là, c'est vrai, nous ont trahi. Nous avons encore peut-être à découvrir Dieu comme mystère de gratuité. C'est vrai que notre monde est intéressant sans Dieu, et c'est vrai aussi que l'homme peut être humain sans Dieu.

    C'est même une sorte d'évidence et de conviction de notre modernité. Nous avons à vivre, comme disait le théologien protestant allemand Dietrich Bonhoeffer, comme si Dieu n'existait pas, mais "devant Dieu, et avec Dieu". Constat d'absence et d'inutilité du Dieu "bouche-trou". Dieu, je ne pense pas qu'il nous ait trahis, mais nous avons trop peu respecté le mystère de son "absence ardente", pour reprendre un mot du poète Rilke qui écrit quelque part (je cite de mémoire) "pour trouver Dieu il faut être heureux, car celui qui n'est pas heureux ne respecte pas assez le  mystère de son absence ardente". Autrement dit, Dieu n'est pas l'objet de notre besoin de posséder, il est le terme de notre désir. Il s'agirait de mettre à mort notre besoin de la présence immédiate comblante de Dieu, pour le découvrir comme donation gratuite, et à cet égard le témoignage des mystiques est impressionnant. Pensez à la nuit obscure de Jean de la Croix ; à la foi purement volontaire, à la fin de sa vie, dans sa maladie, de Thérèse de Lisieux, alors qu'elle n'expérimente plus la présence [26] de Dieu et qu'elle veut continuer à croire. Et paradoxalement, au sein même de leur nuit, les mystiques font l'expérience d'une joie secrète, celle de se savoir acceptés par Dieu. Cette première trahison tient donc simplement au fait que nous nous sommes fabriqués un certain nombre de faux dieux qui, nécessairement, nous ont trahis.

                                    A suivre....

    Claude Greffé dans "La religion, les maux, les vices" - Conférences de l'Etoile présentées par Alain Houziaux - Presses de la Renaissance, Paris 1998 - ISBN 2-85616-708-X