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Cela s'appelle l'Aurore

Dans Electre, de Jean Giraudoux, une femme demande: «Comment cela s'appelle-t-il quand le jour s'élève dans le froid, que tout paraît gâché, saccagé, mais que pourtant l'air se respire?» Électre la renvoie au mendiant, car ce sont les pauvres qui savent ces choses-là, et le mendiant lui répond: «Cela porte un très beau nom, femme. Cela s'appelle l'aurore.» Nous appelons Jésus le Christ. Nous aurions pu l'appeler l'Aurore. C'est d'ailleurs ce que fait le vieux Zacharie, d'après saint Luc, lorsqu'il l'appelle «Soleil levant, venu d'en haut, fruit de la tendresse de notre Dieu» (Luc 1, 78). Car il est venu, il vient toujours lorsque le froid commence de transir l'humanité, et que tout paraît gâché, saccagé. Et apparemment sa présence même n'apporte pas de transformations notables ni subites dans cet état de fait. Ici c'est l'hôpital, la maladie. Là c'est la vieillesse, la solitude. Ailleurs c'est la hargne, la dispute. Ailleurs encore, c'est la révolte, l'accablement. Ou la somnolence des repus, l'indifférence des préservés. Matins blafards de Noël où ceux qui ont mal ont plus mal. .. Mais pourtant là où Jésus vient de naître, o surprise, l'air se respire.

Les poitrines sont moins oppressées. Un filet de brise revigore. La tremblante espérance s'ébroue de nouveau. Il se remet à faire bon croire à la vie. S'obliger de croire à la vie parce que l'air est plus vif et que soudain l'on respire mieux. Il fait bon penser que Dieu lui-même s'est mis en demeure d'avoir une enfance. Et qu'il n'est donc pas idiot d'escompter qu'il va nous comprendre de plus près et nous faire un avenir. 

Il fait bon alors sourire à celui qui s'éveille aussi de sa nuit à côté de nous. Oui, camarade, il fait froid, tout paraît gâché, saccagé, mais tu sens, n'est-ce pas, tu sens comme moi que pourtant, ô surprise, l'air se respire? Des promesses nous sont faites. Aidons-nous à ne pas les gaspiller. Aidons-nous à nous débarrasser les uns les autres de ce qui empêche l'amour et la lumière de circuler! Nous étions lassés, résignés, mais avec cet air nouveau qui se respire bien, pourquoi ne tenterions-nous pas d'échapper enfin à nos mauvais démons? de nous rendre le service mutuel d'aimer la vie, de la choisir meilleure, de la vouloir moins inhumaine pour tous nos frères?

L'air se respire. Un air plus léger, plus transparent. Il gonfle nos poumons. D'où descend-il? Il ne descend pas, il monte de cet Enfant au milieu de nous. C'est son souffle qui, instant après instant, prend possession de notre espace, et qu'il nous donne à respirer. C'est son Esprit qui, déjà, à dose infinitésimale, se communique et nous vivifie par le dedans.

L'Évangile nous met en face du seul vrai drame: «Il est venu chez les siens et les siens le l'ont pas reçu» (Jn 1, 11). C'est un fait, nous n'aimons pas les étrangers ni les intrus. Il faut de chaudes recommandations pour que nous les accueillions autrement que comme de la main d'œuvre. Leurs mains, en effet, peuvent nous être utiles. Leur cœur, peu nous en chaut! Nous en ignorons les élans, les besoins, les souffrances. S'obliger à la joie de Noël quand rien humainement n'est pour la joie, cela n'a finalement de sens que parce que c'est s'obliger à battre à l'unisson d'un cœur autre. Mais c'est découvrir que ce cœur autre n'est pas le cœur d'un étranger ni d'un intrus. C'est le cœur pour lequel nous sommes faits; il est nôtre et nous sommes siens. Qui l'accueille accueille sa propre vérité. Qui l'accueille est accueilli par Dieu même. Qui l'accueille ne peut pas ne pas commencer d'accueillir tout cœur humain qui vient à lui.

S'obliger à la joie de Noël, pour les prisonniers que nous sommes de nos égoïsmes et de nos sécheresses, c'est commencer d'abattre les murailles, d'arracher les poteaux-frontière, de franchir les murs des langues et des incompréhensions.

Albert-Marie Besnard - Il vient toujours - Cerf 1979, pp.19-22 

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