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Notre Dieu est un Dieu qui vient

Caractéristiques sont les expressions par lesquelles tente de se dire l'expérience du croyant. Dieu parle. Ce n'est pas n'importe quelle parole, mais une parole en langage d'homme et intelligible à l'homme, le saisissant dans son destin, l'interpellant dans sa personnalité et dans sa liberté. Par elle l'homme se sent rejoint d'une manière unique, atteint « au cœur ». Il confesse que « Dieu était ici et je ne le  savais pas » (Gn 28, 16). Le croyant n'a justement plus d'abord à s'interroger sur la distance et le lieu d'où lui parvient la voix de Dieu, car il la découvre « tout près de lui, sur ses lèvres et dans son cœur » (cf. Dt 30, 14 ; Rm 10, 8).

Et pourtant il ne s'y trompe pas, cette voix résonne chez lui, elle n'est pas de lui. La foi se définit comme le don inexplicable et gratuit qui lui permet d' identifier Celui qu'il est en train de rencontrer. Quelque chose en lui sait désormais, même si toutes ses facultés n'en sont pas encore convaincues, qu'il n'y a pas  erreur : « Celui qui te parle, c'est Lui » (cf. Jn 9,37). Le Dieu biblique se révèle Dieu dans l'acte imprévisible par lequel il abolit tout un système de distances (et donc toute une problématique religieuse, toute une piété psycho-cosmique) et se manifeste comme Celui-qui-vient, comme Celui qui est advenu à l'homme.

Lorsqu'il est là, il se dit de façon suprême dans le Nom qui signifie « Je suis », mais ce Je-suis n'est pas l'identité d'un Etranger, car cela laisse entendre aussi Je-suis-avec-vous. D'ailleurs le Christ lui-même le confirme: il serait indigne de l'homme d'adorer un Dieu dont la voix lui serait étrangère, car même les brebis fuient les étrangers « parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers » (Jn 10, 5). Ainsi le Dieu vivant prend-il toujours les devants : lorsqu'il vient, il  ne parle pas avec complaisance des Ailleurs mystérieux ni des Autres mondes d'où il serait censé arriver, mais nous le trouvons toujours là où l'homme est appelé à être et où il ne se trouve pas encore. Chacun le rencontrant découvre avec stupeur qu'il est plus  intimement de son propre pays que lui-même : n'est-ce pas la constatation qui se dégage des rencontres de Jésus dans l'Évangile ? Seul un Dieu qui se dévoile tel peut être Dieu: voilà notre conviction chrétienne. 

Evidemment l'homme pose des questions: le croyant a constamment envie de demander: «Maître, quand es-tu arrivé ici ? » (Jn 6, 25), ou comment es-tu venu ? ou comment cela peut-il se faire ? Celui qui vient ne perd jamais de temps à répondre en personne et de manière révélée à de telles questions, il les élude toujours. Non qu'elles soient absurdes : la théologie pourra s'employer à y faire correspondre des explications convenables, mais elles ne constituent plus des préalables de la relation avec Dieu puisque justement par sa « venue », Dieu les a en quelque sorte court-circuitées. La vraie réponse du Dieu advenant, c'est simplement sa manifestation: « C'est bien Moi » (Lc 24, 39), accompagnée des signes auxquels il se laisse reconnaître. 

Tel est le porche chrétien de la prière : non plus, pour « se mettre en présence de Dieu », arpenter en esprit les abîmes supposés des transcendances inconnaissables et imaginer l'Extra-monde où siégerait le  Dieu semblable à rien, mais plus humblement considérer l'une ou l'autre des traces du Dieu advenu, tressaillir et reconnaître, dans le tréfonds vivant d'une foi sans cesse donnée à neuf, la vérité de cette venue « C'est moi » - « Oui, Seigneur, je crois que c'est Toi, que Tu es, que ton Esprit me donne de t'invoquer par ton vrai Nom, que Tu t'es ouvert à moi pour que je m'ouvre à Toi », pénétrer alors plus avant dans l'amitié « christomorphe» de ce Moi miséricordieux et trinitaire.  

A-M. Besnard - Vers Toi j'ai crié - Cerf 1979, pp.65-68

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