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  • Chemin vers Pâques (17)

    [61]

    Le salut est libération du péché, mais plus précisément encore de la mort, conséquence du péché. Pour le Christ, le salut est délivrance de la mort physique et temporelle, qui, dans la pensée des auteurs du Nouveau Testamment, est la conséquence du péché originel et l'expression de la condition de déchéance causée par ce péché ; pour tous les autres hommes le salut est délivrance et de la mort physique et temporelle, et de la mort "spirituelle" et perpétuelle, de la damnation ou de la perdition, de la seconde mort comme l'appelle l'Apocalypse, qui est la conséquence ultime du péché originel moyennant la libre ratification de celui-ci par le péché personnel ; mais le salut des hommes n'est rien d'autre qu'une participation à celui du Christ, comme nous aurons à le montrer. La résurrection n'est pas autre chose : victoire sur la mort physique pour le Christ, victoire sur la mort physique et libération de la mort-perdition pour les autres hommes ; car on sait que, dans le Nouveau Testament et chez saint Paul en particulier, le terme de résurrection implique et signifie aussi le renouveau de la vie dans l'Esprit après la libération du péché (cf. Ep 2,5-6) ; mais la résurrection "totale" des hommes n'est rien d'autre qu'une participation à celle du Christ. Quand Dieu sauve - ou ressuscite - l'homme, en effet, Il le libère de l'emprise du péché et de la mort pour autant que l'un et l'autre l'avaient atteint ; en ressuscitant Jésus, Dieu Le sauve et Le libère non pas du péché lui-même qui ne l'avait jamais atteint ni moins encore de la damnation, mais bien de la mort et de son pouvoir (Ac 2,24) [62] et de cette condition misérable et mortelle, conséquence du péché, que le Fils de Dieu avait assumé en se faisant homme dans une chair en tout semblable à la nôtre.

    Le salut est aussi accès et participation à la vie divine, car il n'est pas d'autre accomplissement pour l'homme, il n'est pas d'autre épanouissement ni d'autre bonheur véritables. Le salut implique donc un changement radical de condition d'existence, et l'accès à une condition de gloire qui n'est finalement rien d'autre qu'une communion à l'Etre et à la Vie mêmes de Dieu. Ce changement de condition et cet accès à la gloire divine se sont accomplis pour le Christ Jésus avant de se réaliser pour les autres hommes ; et la condition glorieuse  qui est celle du Premier "sauvé de la mort" est l'archétype de celle de tous les sauvés (cf. Ph 3,21 ; 1 Co 15, 47-49 etc.) Mais la résurrection est précisément cela : elle est le "passage" ou le terme du passage de la condition mortelle à la condition immortelle et glorieuse, elle est accès à la sphère divine, elle implique ce que la Tradition appelle la divinisation ; et c'est pourquoi les affirmations de la résurrection sont très fréquemment accompagnés de mentions de glorification, d'exaltation, de session à la droite de Dieu, de transformation ou de prise de possession par l'Esprit de Dieu. Et cela est vrai aussi bien pour le Christ que pour les chrétiens.

    Ainsi, dans le Nouveau Testament, les concepts de salut et de résurrection convergent et se recoupent pratiquement ; on peut affirmer que "la résurrection de Jésus est elle-même le salut de Dieu accordé à Jésus" ; et la formulation la plus primitive de la foi selon laquelle "Dieu a ressuscité Jésus d'entre les morts" signifie bien que Jésus a été sauvé, au sens le plus propre du terme, et que c'est Dieu qui a opéré ce salut.

    Les termes "sauver", ou "ressusciter", ne sont pas d'ailleurs, tant s'en faut, les seuls qui expriment dans le Nouveau Testament le mystère du salut de Jésus par Dieu. C'est Dieu qui L'a exalté affirme Pierre ( Ac 5,31 ; cf. 2,33), qui l'a surexalté (hypérypsôsén), renchérit Paul (Ph 2,9) ; c'est Dieu qui a tout mis sous ses pieds, et jusqu'au dernier ennemi, la Mort (1 Co 15,26-27) ; c'est Dieu aussi qui L'a glorifié (édoxasén) (Ac 3,13, cf. Rm 8,17 ; Jn 13, 31-32, etc.) La première épître de Pierre dit encore que "mis à mort  selon la chair [63], (Jésus) a été vivifié selon l'Esprit" (1 P 3,18). Saint Paul, citant une hymne chrétienne va jusqu'à dire que Jésus a été "justifié dans l' Esprit" (1 Th 3,16). Jésus lui-même, citant le psaume 117, affirme que sa résurrection, qui devait faire de Lui la "pierre de faîte", serait "l'oeuvre du Seigneur" (Mt 21,42)

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

     

  • Chemin vers Pâques (16)

    [127]

    Il n'y a pas que la parole de Jésus à avoir valeur de révélation salvifique. Tous les actes de toute sa vie, sa mort et finalement sa personne elle-même sont révélation de Dieu. C'est pourquoi le regarder, le contempler dans les mystères de son existence a pour nous valeur de salut. Car la révélation procède en Jésus à travers ce que l'on peut appeler, dans un vocabulaire plus tardif, "la cause exemplaire". Sans doute ce thème a-t-il été desservi dans la tradition par l'hérésie pélagienne et les théories d'Abélard et des Sociniens qui réduisaient l'acte de salut à la valeur d'un "bon exemple" à suivre. Mais ces excès ne doivent pas nous faire oublier de reconnaître l'exemplarité unique de la vie de Jésus. Il est exemple au sens le plus fort de ce mot, un exemple qui exerce une causalité de conversion qui lui est propre.

    La réflexion du centurion au pied de la croix est déjà l'expression de cette valeur transformante et libérante de l'exemple : " Vraiment cet homme était Fils de Dieu" (Mc 15,39), ou : " Vraiment cet homme était juste" (Lc 23,47).

    A travers la variante de deux formules, le centurion montre qu'il a été atteint par l'exemple de Jésus donné dans sa mort et que son coeur a été changé. Cette manière de mourir lui a révélé le mystère de Dieu et de la véritable justice, bien différente de celle dont il était l'exécuteur. La liberté du Christ a transformé sa propre liberté : son exemple a été pour lui grâce de salut. Le quatrième évangéliste, qui insiste beaucoup sur le "voir" et présente la passion selon un mode contemplatif, nous propose la scène du sang et de l'eau comme le [128] témoignage de ce qu'il a vu et y lit l'accomplissement de la prophétie de Zacharie : " Ils regarderont celui qu'ils ont transpercé " (Jn 19,37 citant Za 12,10). Pour lui ce "voir" est ordonné au "croire".

    Dans les épîtres, l'exemple du Christ est l'objet d'une invitation à l'imiter. Saint Paul introduit ainsi la grande hymne christologique de l'épître aux Philippiens : "Ayez entre vous les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus " (Ph 2,5). La geste d'abaissement et d'élévation du Christ, vécue dans la désappropriation complète, est ce que les chrétiens se doivent d'imiter. Dans un contexte analogue la première épître de Pierre est encore plus explicite dans son exhortation : " Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces " (1 Pi 2,21) 

     

    Bernard Sesboüé - Jésus-Christ l'unique médiateur - Ed Desclée - Paris 2003 - ISBN : 2-7189-0972-2

     

     

     

  • Chemin vers Pâques (15)

    [59]

    (...) le langage chrétien repose sur une double conversion de sens d'un vocabulaire venu de l'expérience humaine traditionnelle et utilisé dans les diverses religions. La pédagogie de la révélation consiste à transformer le sens de ces mots, à les purifier de leurs connotations malsaines, conséquences du péché de l'homme, et à les charger d'une valeur nouvelle afin de leur faire dire ce qui est proprement révélé et donné par Dieu. Ce processus de conversion de sens prend corps dans un peuple et passe par la conversion  de celui-là à la foi. Mais une telle conversion est fragile, car elle est toujours portée par un peuple menacé par le péché. Or le sens nouveau et converti contredit ou heurte le sens spontanément inscrit non seulement dans l'histoire passée des religions, mais encore dans le présent de l'inconscient collectif. Aussi le danger est-il grand, dès que l'on veut expliquer et commenter ces mots, en théologie ou en pastorale, de le faire à la lumière de schèmes non convertis qui fonctionnent sans que l'on s'en rende compte. Du même coup on vient à les "déconvertir", ou même à les pervertir, et à leur faire affirmer des choses scandaleuses qui n'ont rien à voir avec le scandale paulinien de la croix. Le charisme de l'infaillibilité de l'Eglise nous garantit sans doute que jamais la foi elle-même n'est tombée dans cette perversion. Mais on ne peut pas dire la même chose de certains discours exégétiques, théologiques et pastoraux.

    Deux schèmes non convertis : la compensation et la peine vindicative

    Nous sommes tous habités par le schème anthropologique extrêmement fort de la compensation. Il suffit, pour s'en convaincre, d'interroger [60] la conscience populaire. Ce schème véhicule l'idée qu'il doit y avoir une correspondance aussi exacte que possible entre le mal commis et sa réparation. Cette correspondance se traduit par l'imposition d'un châtiment censé soit réparer le mal commis en le supprimant (par exemple une restitution), soit si la chose n'est pas possible, constituer une souffrance de valeur équivalente à la souffrance causée à la victime, ou éventuellement d'une valeur équivalente, mais contraire, au plaisir retiré du mal commis. Subir le châtiment, ce sera donc expier. Cette conception suppose que les droits de la justice doivent être vengés, et dans l'idée de compensation sommeille toujours la notion de "peine vindicative". Toutes ces idées dominent, consciemment ou inconsciemment et en vertu d'un consensus tacite inné, dans l'éducation des enfants  et l'exercice de la justice humaine. Par exemple, les peines de prison ont bien une valeur vindicative, même si l'on insiste sur la nécessaire protection de la société et leur portée médicinale (rééducation du délinquant, son changement de vie).

    Ce schème anthropologique ne doit pas être méprisé, car il a une valeur sociale réelle ; il commande l'équilibre des échanges dans les relations humaines et il permet la régulation de la violence dans les sociétés. Mais ce schème a été spontanément projeté par la conscience ancestrale dans le domaine des rapports entre l'homme et Dieu. C'est la forme négative du do ut des [expression latine : je donne pour que tu donnes... note de l'auteur du blog].  Les droits de Dieu doivent être vengés par une forme de compensation objective du péché commis, châtiment onéreux ou sacrifice, pour que l'homme retrouve sa bienveillance. Immédiatement transposé et insuffisamment attentif à la transcendance, un tel schème pense Dieu à l'image de l'homme. Il voit en lui un super chef d'Etat, chargé de faire régner l'ordre du monde comme celui d'une société, avec les mêmes moyens. Et comme tout homme est pécheur, le Dieu peint à l'image de l'homme aura inévitablement des traits pécheurs.

    Or la révélation judéo-chrétienne nous dit que Dieu n'est pas comme l'homme : elle convertit radicalement ce schème en annonçant que le Dieu juste et saint est celui qui justifie (rendre juste) le pécheur au lieu de se venger de lui, qu'il est un Dieu de pardon et de miséricorde, de manière inconditionnelle. V. Jankélévitch l'avait bien compris quand il écrivait : " Aristote lui-même a connu le don, mais la Bible seule a vraiment connu le pardon" [V. Jankélévitch, Le pardon, Aubier, p. 167.] Car Dieu n'exige rien d'autre que la conversion du coeur, l'abandon du péché et le retour à la voie de justice ; et en ce domaine lui-même, il donne ce qu'il ordonne, puisque l'homme ne peut se convertir que sous sa grâce. Que cette conversion soit onéreuse à l'homme, cela vient de son attachement objectif au péché, qui lui [61] demande un renversement d'attitude toujours pénible ; qu'elle s'exprime dans des actes concrets de réparation, cela vient de ce que l'homme est corps vivant dans le temps, et qu'une conversion sincère se doit de prendre corps aussi dans le temps et de nier le péché par tous les moyens possibles. Tout cela se trouve parfaitement exprimé dans la parabole du prodigue. " Tuer le veau gras et donner un festin en l'honneur du repenti, dit encore Jankélévitch, c'est là l'inexplicable, l'injuste, la mystérieuse fête du pardon". 

    Il est difficile de contester que le schème de la compensation, toujours grevé de celui de la peine vindicative, n'en soit venu à s'infiltrer subrepticement dans les théologies du salut. Le développement des théories juridiques de la rédemption, où il est question d'imputation ou de substitution pénale en est un exemple évident. Pourtant le mystère de la croix ne peut contredire la parabole de l'enfant prodigue. Il est vrai que la reprise par l'Ancien et le Nouveau Testament de tout un vocabulaire, utilisé analogiquement et objet d'une conversion profonde, semblait côtoyer de si près le schème de la compensation, que celui-ci a donné prétexte à ces interprétations  "déconverties". La chose est manifeste pour le terme d'expiation. De même, combien de théologies de la rédemption ont-elles cherché dans l'histoire des religions une définition du sacrifice, afin de rendre compte de celui du Christ ? L'idée de compensation pénale parasite alors l'interprétation du caractère souffrant  et sanglant de la mort de Jésus. Les termes théologiques de la tradition chrétienne de satisfaction et de substitution en sont venus à véhiculer, l'un l'idée d'une équivalence entre mal et souffrance, l'autre celle de quelqu'un qui "paie" à la place de l'autre. (...) Sur ce point René Girard a raison : l'homme accuse Dieu d'être vindicatif et violent, parce qu'il lui attribue ce que son inconscient  pécheur estime nécessaire. Or la rédemption est l'oeuvre de l'amour divin et aucun texte biblique ne peut être justement interprété dans le sens d'une justice commutative ou d'une justice vindicative.

    Bernard Sesboüé - Jésus-Christ l'unique médiateur - Ed Desclée - Paris 2003 - ISBN : 2-7189-0972-2

     

  • Chemin vers Pâques (14)

    [38]

    Le salut est divinisation gratuitement reçue : vouloir s'approprier, comme une proie, l'égalité avec Dieu, c'est exactement tourner le dos au salut. Et l'on s'éloigne du salut dans l'exacte mesure où l'on prétend se sauver soi-même.

    Mais ce qui rend le drame plus tragique encore, ce qui rend le salut tout à fait impossible au pécheur, c'est l'esclavage auquel le réduit son péché. Le péché en effet réduit l'homme en esclavage. C'est là l'enseignement du Seigneur : " Tout homme qui commet le péché est un esclave" (Jn 8,34 ; cf. Rm 6,17 ; 2 P 2,19

    Il est aisé de comprendre pourquoi. 

    Chaque acte humain, on le sait, les actes peccamineux comme les autres, incline la faculté par laquelle il est accompli, engendre un commencement d'habitude - ou plus  précisément d'habitus -, ou accentue l'habitus déjà contracté, de telle  sorte que les actes contraires en sont rendus plus difficiles, les actes semblables plus aisés. La répétition de ces actes finit par rendre les actes contraires quasi impossibles. Les actes volontaires d'ailleurs n'en sont pas moins volontaires et spontanés : ils le sont davantage. Cette plus grande spontanéité est une plus grande liberté quand il s'agit d'actes conformes à la vraie nature de l'homme, d'actes qui l'orientent vers Dieu ; elle ne fait que souligner la responsabilité de l'esclavage dans [39] lequel l'homme s'enferme  et s'enferme de plus en plus quand il s'agit de péchés, d'actes qui détournent l'homme du Dieu pour lequel il a été créé.

    Dans la vie présente, l'homme est un être en marche, en genèse, en croissance. Cette genèse, au plan psychologique et spirituel, s'accomplit dans la formation progressive des habitus, par la répétition des actes ; mais c'est le redoutable privilège de l'homme de pouvoir, grâce à sa liberté, orienter comme il veut son agir, et, par là, de pouvoir choisir lui-même les habitus qui le structureront (ceci d'ailleurs dans le cadre de certains déterminismes et, pour ce qui est de l'agir et des habitus vertueux, non sans le secours de la grâce divine) : il est comme une glaise encore molle ayant pouvoir de se façonner (ou de se faire façonner) comme elle l'entend ; mais chaque marque qui lui est faite la solidifie un peu plus, jusqu'à ce que le visage soit définitivement fixé : la liberté est le merveilleux et dangereux pouvoir qu'à l'homme de se fixer, de se donner une orientation et un visage éternel.

    Quand les actes sont péchés, quand l'orientation dans laquelle l'homme s'engage est opposée à dieu, quand les habitus sont vicieux, chaque moment, chaque pas rend le retour à Dieu et le salut plus difficiles. La vitesse de la chute, dirait-on, est uniformément accélérée. Le fer des chaînes resserre de plus en plus son étreinte.

    Cet esclavage est le commencement de l'enfer. L'enfer lui-même ne sera rien d'autre que le péché continu, toujours actuel, et toujours aussi spontané, enfonçant le damné toujours plus profondément dans l'incapacité de se retourner vers Dieu, en qui seul pourtant est le salut, et dont la privation est pour l'homme perdition et damnation : là aussi, là surtout, le péché est orgueil, révolte et fermeture par rapport à Dieu, refus de son secours et de son Amour, d'un Amour qui pourtant demeure lui-même toujours actuel, gratuit et fidèle, infini.

    Le pécheur est donc esclave de son péché, et plus précisément de ses habitus peccamineux, et bien incapable de se libérer lui-même de son esclavage, pourtant librement choisi et toujours aussi spontanément voulu.

    Mais, dira-t-on, tous n'ont pas péché ! Tous ne se sont pas rendus esclaves d'habitus peccamineux ! L'enfant, qui n'a pas encore d'activité proprement consciente et libre, et n'a pas pu encore acquérir de penchants mauvais, n'est donc pas esclave ! Hélàs, la Parole de Dieu nous enseigne que le péché a envahi [40] l'humanité entière (cf. Rm 3,9-20 ; 5,12), qu'il est devenu pour elle comme une seconde nature (on pourrait dire une "condition" de naissance), que tous les hommes sont enfermés sous sa domination (Rm 11,32 ; Ga 3,22).

    L'esclavage de l'homme par rapport au péché n'est donc pas seulement individuel, il est universel et collectif. Mais l'esclavage collectif n'est pas d'une nature différente de celui de chaque homme particulier. Il s'agit ici encore d'habitus peccamineux.

    En effet l'humanité entière est comme un seul homme, comme un immense vivant, qui a commencé aux origines de l'histoire et qui emplit le monde habité, dont chaque personne humaine est un membre. Comme un seul homme : car tous sont solidaires, d'une solidarité physique, psychique, morale, spirituelle, mystérieuse certes mais extrêmement réelle, dont la profondeur justement a été manifestée d'abord dans le mystère du péché et devra l'être ensuite et surtout dans celui du salut ; comme un seul homme : car l'activité de chacun influe sur l'ensemble, marque et incline l'humanité entière, et engendre en elle des habitus ou accentue ceux qui sont déjà contractés. 

    Chaque homme n'est donc pas incliné au péché seulement par ses propres habitus peccamineux, mais aussi  par ceux de l'humanité entière ; chaque homme n'est pas esclave seulement des vices qu'ont engendrés en lui ses péchés personnels, mais aussi de ceux qui viennent des péchés de ses semblables, et plus spécialement de ce "péché de nature" qu'est le péché originel. Car, quelle que soit la théorie que l'on veuille adopter au sujet du péché originel et de sa transmission, il faut reconnaître qu'il est en chaque homme à l'origine d'une propension au péché qui est aussi un habitus vicieux. (...) [41]

    Tel est donc le cercle vicieux, tel est l'esclavage dans lequel l'homme s'est lui-même enfermé. L'habitus ou les habitus mauvais qui l'enchaînent, le rendent incapable, par lui-même, d'agir bien, l'établissent dans une condition de faiblesse radicale par rapport à tout bien (cf. l'homme "charnel" dans Rm 8, 3.5-8)  , et redoublent ainsi l'impossibilité dans laquelle il était déjà, par nature, d'atteindre le salut. [42] Le salut est donc impossible aux hommes, il est possible seulement à Dieu. Le Seigneur Jésus l'a Lui-même très nettement enseigné dans l'Evangile. Son affirmation conclut la scène de l'appel et du triste départ du jeune homme riche, en Mc 10, 24-27. "Mes enfants, dit Jésus à ses disciples, comme il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ! " Il est intéressant de noter que c'est à l'occasion d'un refus de Le suivre dû à la richesse, que le Christ donne cet enseignement : cette richesse est le symbole de la suffisance de l'homme, principal obstacle à un salut qui requiert avant tout la pauvreté du coeur. Les disciples, alors, "restèrent interdits", nous dit l'Evangéliste, ... et il y avait de quoi ! Aussi "ils se demandèrent les uns aux autres : mais alors, qui peut être sauvé ? " Jésus, bien loin d'édulcorer une affirmation imagée mais déjà parfaitement claire, insiste, au contraire, et "fixant sur eux son regard", comme pour souligner plus fortement la portée de ses paroles, leur dit : " Pour les hommes, c'est impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu."

     

     

    Note 1 : " La libération en quoi consiste le salut ne peut s'accomplir que par une puissance capable de vaincre les habitus vicieux qui entraînent l'homme au mal : cette puissance ne peut être que celle de Dieu, qui seul peut réorienter vers le bien la liberté de l'homme - sans pour autant lui faire violence ; plus précisément, cette puissance est celle de l'Esprit Saint, donné par Dieu à ceux qui sont les membres du Christ, et qui vainc en eux la force du péché en les recréant selon Dieu et en les animant de la vie du Fils de Dieu. Le mystère du salut, qui  est un mystère de libération du péché, est donc finalement le mystère du don par le Père, dans le Christ, de l'Esprit Saint."

    Note 2 : " L'homme est comme un être naturellement transparent à la Lumière divine mais qui, en la refusant, s'est plongé lui-même dans les ténèbres ; chasser ces ténèbres de l'homme et l'illuminer ne sont qu'un seul et même effet de l'invasion de la Lumière ; c'est la même grâce qui libère du péché et divinise. Cette doctrine est tout à fait classique, mais il est important de la garder présente à l'esprit quand on réfléchit au mystère de la Rédemption : considérer le péché à part de la divinisation risque d'entraîner à la "chosifier", et de conduire, du fait même, à une représentation juridique de la rédemption (paiement d'une dette). En réalité, rédemption et divinisation sont aussi gratuites l'une que l'autre, car ce ne sont que les deux faces d'une même oeuvre de l'Amour divin. "  

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

     

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

     

  • Chemin vers Pâques (13)

    [36]

    Il faut aussi s'arrêter un instant pour souligner cette constatation paradoxale et qui pourtant s'impose si ce que l'on vient d'écrire est juste : le salut et le péché s'expriment l'un et l'autre en termes de divinisation de l'homme.

    L'homme est fait pour devenir Dieu  : il ne peut pas ne pas tendre à ce but de toutes les forces de sa volonté, quelle que soit la conscience qu'il en a. Mais il y parvient ou n'y parvient pas selon qu'il prend la bonne voie ou ne la prend pas. La bonne voie consiste à reconnaître sa propre impuissance, à croire que Dieu veut vraiment et peut effectivement le diviniser, à s'abandonner à son action, à s'ouvrir à son don gratuit. La divinisation est alors réellement accomplie par Dieu, et elle est salut. La mauvaise voie consiste à s'aveugler sur sa propre [37] faiblesse, à douter de l'Amour et de la Toute-puissance de Dieu, à vouloir se diviniser par soi-même indépendamment de Lui et donc en Le rejetant et, pour autant qu'on est en mesure de le faire, en Le supprimant.  Il n'y a alors que pseudodivinisation, et c'est la perdition.

    Schématiquement, in abstracto, on pourrait donc dire qu'il existe deux attitudes  extrêmes  et opposées par rapport  au salut et à la divinisation. Il y a l'attitude qui consiste à reconnaître que le salut ne peut être que reçu comme un don gratuit de Dieu, et à s'ouvrir à ce don gratuit : c'est la foi. Et il y a l'attitude qui consiste à vouloir supprimer Dieu, et à tenter de se sauver et de se faire dieu par soi-même : c'est le péché.

    Ces attitudes, cependant, ne se rencontrent pas habituellement à l'état pur : la gamme des intermédiaires est innombrable qui va d'un extrême à l'autre. Le péché, d'ailleurs, ne s'exprime le plus souvent que sous des formes étrangères à ces attitudes. D'autant plus qu'il implique une contradiction interne que le pécheur cherche instinctivement à  se dissimuler   : comment prétendre explicitement se faire dieu  en éliminant Dieu si l'on sait  que Dieu existe et qu'Il peut  seul diviniser ? Le cas de pharisiens  de l'Evangile est typique à ce sujet. Leur péché est bien, dans son fond, on l'a vu, une prétention à prendre la place de Dieu. Mais ces hommes savent que Dieu  existe et certaines de ses perfections, comme la science des oeuvres humaines et la justice dans la rétribution des mérites , sont pour eux indéniables.

    Il ne leur vient donc  pas même  à l'idée de prétendre explicitement se faire dieux  par eux-mêmes en excluant le vrai Dieu, ni même de prétendre au salut sans le secours de Dieu. C'est Dieu, pensent-ils, qui seul peut les sauver. Mais ils prétendent ne pas recevoir le salut comme un don gratuit de Dieu, ils prétendent y avoir droit comme l'ouvrier a droit à son salaire ; ils prétendent que le salut leur est dû (cf Rm 4,4), ils prétendent être capables de faire des oeuvres qui leur donnent pour ainsi dire un droit sur Dieu (comme le montre l'attitude du pharisien de la parabole, sûr de lui et de son droit devant Dieu. cf  Lc 17,11-12. Le pélagianisme est à quelque chose  près une réédition du pharisaïsme. Pélage pense certes, que le salut est un don de Dieu. Mais il se croit purement et simplement capable, par sa libre volonté, de le mériter. Il élimine la gratuité de la grâce.)

    Mais entre la foi pure et le pharisaïsme, il y a encore bien des attitudes intermédiaires. Tout chrétien sait que le salut n'est accessible que par la grâce de Dieu. Mais on peut fort bien, tout en affirmant n'accomplir ses oeuvres méritoires que "par la grâce de Dieu", s'approprier cette grâce en la "chosifiant" et avoir une attitude partiellement  peut-être et inconsciemment, mais réellement pharisaïque, ou bien croire avoir mérité cette grâce et éliminer par là encore la gratuité de la grâce. La volonté d'autodivinisation est encore, bien que d'une façon atténuée, le fond d'une telle attitude.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (12)

    [34]

    Cette révélation de la nature profonde du péché reçoit son accomplisssement et comme sa contre-épreuve dans le Nouveau Testament.

    C'est une des fonctions aussi de Jésus, Prophète eschatologique, de mettre le doigt sur le péché de ses contemporains. Et, alors qu'Il pardonne avec une déconcertante facilité les fautes les plus graves et les plus choquantes des publicains et des prostituées, il se montre d'une impitoyable sévérité, voire d'une extrême violence, devant le péché des chefs religieux, des scribes et des pharisiens. Car celui-ci n'est autre précisément que la volonté perverse, quasi à l'état pur, de prendre la place de Dieu, sous des dehors, bien sûr, de piété et d'observance de la Loi : ce que montrera le meurtre de Jésus auquel finalement il aboutira.

    Sous-jacent à ce péché, il y avait, comme ce fut le cas pour la faute d'Adam, un manque de foi : le Dieu des pharisiens n'était plus le Dieu infiniment bon et puissant qui s'était révélé tout au long de l'histoire du peuple élu en lui pardonnant inlassablement ses trahisons et ses révoltes, en l'arrachant maintes et maintes fois à ses ennemis, en le sauvant sans cesse [35] de nouveau ; Il n'était pas le Père que Jésus venait révéler au monde ; Il était un législateur pointilleux et un rémunérateur, le "calculateur" des oeuvres des humains ; Il était un Maître arbitraire dont la Loi faisait autorité indépendamment du bien des hommes qui devaient en accomplir les ordonnances.

    Cette méconnaissance de Dieu et spécialement de la gratuité de son Amour entraînait inévitablement un légalisme aveugle et une inconsciente hypocrisie dans l'observance méticuleuse de la Loi ; elle portait surtout à considérer Dieu comme moyen de salut et plus immédiatement de promotion personnelle : le "zèle de Dieu" et de sa Loi  avait permis à ces "maîtres" et à ces "docteurs" de s'installer dans la chaire de Moïse, de se faire respecter et obéir, d'attirer sur eux l'honneur et la louange dus seulement à Dieu. Ils préféraient la gloire  qui vient des hommes à celle qui vient de Dieu. Et quand Jean-Baptiste vint au nom de Dieu, ils ne purent croire en lui. Bien moins encore purent-ils croire en Jésus, en qui d'instinct ils sentirent un rival qui risquait de prendre leur place et dont rapidement ils voulurent à tout prix se débarrasser. Mais supprimer Jésus  c'était très précisément supprimer Dieu.

    Et, sans en être conscients, bien sûr, c'est cela que voulaient les chefs religieux d'Israël, les scribes et les pharisiens : supprimer  Dieu pour prendre ou garder sa place, parce qu'ils s'idolâtraient eux-mêmes.

    Or ceci est très révélateur quant à la nature profonde du péché. Il est facile de s'en rendre compte en relisant la conclusion de l'admirable et terrible diatribe que Jésus lançait contre les scribes et les pharisiens et qui nous est rapportée en Mt 23. Jésus leur dit d'abord qu'ils sont bien "les fils de ceux  qui ont assassiné les Prophètes" (Mt 23,31) et, faisant allusion à sa mort prochaine, Il leur annonce qu'ils allaient "combler la mesure de leurs pères" (Mt 23,32). La mise à mort de Jésus apparaît ici en continuité avec celle des prophètes ; davantage, elle est comme le sommet et le résumé de toute l'histoire du péché. Mais il y a aussi continuité des péchés passés aux péchés futurs, que Jésus annonce en même temps : " Voici que j'envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes (il s'agit ici des missionnaires chrétiens) : vous en tuerez et mettrez en croix... (Mt 23,34). La mise à mort de Jésus est donc en fait la récapitulation de tous les péchés, passés et futurs. Enfin Jésus ajoute : "Tout le sang des justes répandu sur la terre... tout cela va retomber sur cette génération" (Mt 23,35), la génération  de ceux qui L'ont crucifié. C'est dire qu'il y a [36] une quasi identification entre tous les péchés du monde et la crucifixion de Jésus.

    Le péché de ceux qui ont mis à mort le Fils de Dieu est bien le "péché-type", et il est une volonté de supprimer Dieu pour prendre sa place, il est une volonté d'être comme un dieu mais par ses propres moyens et donc en opposition avec l'unique vrai Dieu. Et c'est bien là le fond de tout péché.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (11)

    [33]

    Bref, l'homme doute de Dieu, et plus précisément de la générosité, de la gratuité de son amour. Et l'on reconnaît ici que le péché s'oppose directement à la foi ; les Prophètes d'ailleurs le souligneront, et " l'histoire du péché", tout au long de l'Ancien Testamment, en sera la vivante illustration.

    Enfin il faut remarquer que si c'est à l'instigation du démon, évidemment figuré par le serpent dans le récit de la Genèse, que l'homme a péché, il est à présumer que le péché de l'homme et celui du démon sont du même ordre. Le venin de celui-ci a été inoculé à celui-là. Et nous sommes inclinés à croire que c'est un péché d'orgueil, et plus précisément une volonté désordonnée d' être comme Dieu, qui a entraîné l'Ange rebelle à la perdition. Nous avons donc là encore une confirmation de la nature profonde du péché de l'homme. 

    Du désordre introduit par la faute d'Adam dans ses relations avec Dieu découlent toute une série d'autres désordres : dans ses relations inter-humaines désormais faussées par la convoitise et le désir de domination, dans ses relations avec le monde infra-humain maudit à cause  de lui et dont il ne tirera sa subsistance qu'à force de peines et à la sueur de son visage, dans son être même maintenant promis à la mort,... pour ne rien dire de l'hostilité entre le lignage de la femme et le démon. C'est cet ensemble de désordres qui constitue la "condition de [34] péché" : celle d'Adam et celle de toute sa descendance, c'est-à-dire celle de toute l'humanité. Et c'est cet ensemble de désordres qui conditionnera effectivement tous les péchés au long de l'histoire humaine.

    Ainsi, dans la pensée du yahviste, tous les désordres et tout le mal dont souffre l'humanité s'enracinent dans la volonté perverse du premier homme de devenir par lui-même comme un dieu, et, de ce fait, tout péché est, dans son fond, désir désordonné de prendre la place de Dieu et de se faire soi-même son propre dieu (cf note plus bas). Et cela reste vrai même si cette auto-idolâtrie ne se laisse reconnaître comme telle que bien rarement : car non contente de ne s'exprimer habituellement que dans des actes qui n'ont en apparence rien de commun avec elle, le plus souvent elle se cache soigneusement à la conscience même du pécheur.

     

    Note : Le problème du péché originel est immense, mais n'entre pas dans notre sujet. Disons seulement que la pensée du yahviste est évidemment tributaire des conceptions de son milieu. Mais si sa vision des origines de l'humanité ne peut plus être la nôtre, il n'en reste pas moins le témoin inspiré de certaines vérités qui demeurent essentielles pour la foi chrétienne : celles, en particulier, de la solidarité de l'humanité entière dans le péché, de sa condition de déchéance qui n'est pas sa condition "naturelle", et de la nature profonde du péché. (note du P. Claude Richard)

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (10)

    [31]

    Que nous enseigne donc le récit de la faute d'Adam sur la nature profonde du péché ?  Certes, la faute d'Adam apparaît comme une désobéissance au commandement de Dieu. Cependant, si l'homme a désobéi, c'est que le serpent a réussi à allumer en lui un désir, une convoitise, une ambition jusque là ignorée mais qui a soudain polarisé toutes ses énergies vers un seul objet : devenir comme un dieu.

    "Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal " (Gn 3,4-5) [32]

    Etre autonome jusque dans le choix moral, discerner le bien et le mal, ou même en décider par soi-même, ne pas être sujet de la mort.

    Pourquoi une telle résonnance, en l'homme, de la suggestion du Mauvais, sinon parce que l'homme se sentait plus ou moins consciemment, plus ou moins explicitement fait pour devenir Dieu ? Et l'on voit alors que le péché réside dans le choix, pour atteindre ce but, d'une voie qui non seulement ne peut y conduire, mais supprime toute possibilité d'y atteindre en excluant l'unique vrai Dieu en Lequel seul l'homme pouvait s'accomplir. Le fruit défendu apparaît comme un moyen quasi magique qui permettrait à l'homme de se passer de Dieu et de se procurer, indépendamment de Lui et par ses propres forces, les privilèges convoités de la divinité.

    Il y a, dans ce désir de devenir par soi-même comme un dieu (cf. note ci-dessous) dans cette ambition, pourrait-on dire, "d'auto-divinisation" un orgueil, un égocentrisme, une suffisance, un élèvement qui provoquent plus que toute autre chose le dégoût de Dieu, selon le mot de Jésus en Lc 16,15, parce qu'il est finalement une "auto-idolâtrie". Mais il y a aussi, là, comme un geste de l'homme qui écarte Dieu de son chemin. Vouloir devenir dieu en dehors du dessein et du secours de Dieu, c'est vouloir prendre sa place, c'est vouloir, plus ou moins consciemment, Le supplanter ; et c'est se mettre dans une position de rivalité par rapport à Lui. La rivalité par rapport à Dieu est donc sous-jacente au péché de l'homme, elle est pour ainsi dire le climat psychologique favorable à son éclosion. Et c'est ce climat de rivalité que le serpent s'est efforcé de créer dans l'esprit de l'homme, précisément en dépeignant à ses yeux l'image d'un Dieu Lui-même rival de l'homme. Alors que Dieu s'était montré infiniment généreux envers l'homme, en l'établissant dans un jardin de délices, en faisant de lui le maître de sa création et comme son lieutenant en ce monde, en lui donnant, après tous les fruits de cette création une épouse qui serait son aide et sa joie, alors que Dieu Lui-même entretenait avec lui des rapports d'une exquise familiarité, le serpent insinue que la défense de manger du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin est un [33] stratagème mensonger par lequel Dieu ne cherche qu'à sauvergarder ses privilèges. Dieu revêt ainsi dans l'esprit de l'homme l'aspect d' un despote jaloux, mesquin, intéressé. L'homme commence à transposer en Dieu les sentiments dont il se laisse pénétrer, il fait Dieu à son image.

                                                            A suivre...

     

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    Note : " Si la vocation de l'homme est de devenir Dieu et s'il convient, en parlant de cette vocation, d'employer la majuscule, c'est bien par contre le lieu, ici, en parlant du péché et de l'ambition de devenir dieu par soi-même, d'employer la minuscule : car, par lui-même, l'homme ne saurait faire de lui qu'une idole..."

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (9)

    [29]

    C'est une des fonctions principales, et ingrates entre toutes, des Prophètes, dans l'Ancien Testament, que de mettre le doigt sur le péché de leurs contemporains, depuis Nathan qui reproche sa faute à David jusqu'à Jean-Baptiste qui, précurseur du Christ sur ce point plus que sur tout autre, dénonce l'injustice et l'hypocrisie  des Juifs de sa génération. Ce sont les prophètes qui en dévoilent la profondeur humaine et pour ansi dire théologale : le péché leur apparaît comme le mal de l'homme, le mal qui le vicie au plus intime de lui-même dans sa nature d'être "fait pour Dieu" et lui fait "manquer" son but, c'est-à-dire le mal qui s'oppose directement au salut ; et il se situe toujours pour eux au plan des relations de l'homme avec Dieu, qu'il soit exprimé en termes de souillure ou d'orgueil en face du Dieu trois fois saint (Isaïe), d'injustice [30] (Amos), de prostitution ou d'adultère (Osée), d'infidélité ou d'apostasie (Jérémie, Ezechiel), ou finalement, et plus habituellement, de manque de foi : parce que la foi est, pour eux, l'attitude juste de l'homme devant Dieu, et que le péché en prend exactement le contre-pied (cf. note en italique après ce texte).

    Cette profondeur humaine et théologale du péché, constatent les prophètes, Jérémie surtout, exclut la possibilité pour l'homme de s'en purifier et de s'en guérir, et même celle de ne pas pécher et de se convertir vraiment : l'habitude du mal a recouvert [31] les hommes comme d'une seconde nature, elle les a infectés jusqu'au coeur : " Un Ethiopien peut-il changer de peau ? Une panthère de pelage ? et vous, pouvez-vous bien agir, vous les habitués du mal ?" écrit Jérémie (13, 23), et encore : " comme un puits qui fait sourdre son eau, ainsi (Jerusalem) fait-elle sourdre sa méchanceté " (Jr 6,7), et : " Le péché de Juda est écrit avec un stylet de fer, avec une pointe de diamant, il est gravé sur la tablette de leur coeur " (Jr 17,1). Constatation effrayante, accompagnée de celle, non moins effrayante, de l'universalité du péché (cf. Is 9,16 ; Jr 5, 4-5 ; Ez 3,7 ; Mi 7,1 ; Ps 53, 2-4 et aussi Jr 2,20 ; Is 43,27)  

    Le péché a donc envahi l'humanité, il est entré "dans sa peau", il a infecté son sang, il a pénétré jusqu'à son coeur. Mais d'où cela vient-il ?

    Une telle question n'est pas le fait des Prophètes, mais de la réflexion sapientielle, et c'est un des auteurs de la Genèse, le "yahviste", qui, inspiré par l'Esprit, a donné l'essentiel de la réponse. Le récit de la chute, qu'il place à l'orée de l'Histoire du salut, a une immense portée ; il explique l'invasion du mal en notre monde, d'abord, mais il fait beaucoup plus ; car, du fait de l'intention de son auteur, il nous invite à ne voir dans tous les maux et tous les péchés de l'humanité que les fruits de cette racine amère ; c'est le même venin, inoculé par le serpent au Jardin d'Eden, qui empoisonne la vie de tous les hommes, et les péchés qui seront perpétrés tout au long de l'histoire seront les expressions multiformes d'un même vice, d'un même désordre. Le yahviste nous dévoile ainsi ce qu'est le péché dans son fond, et ce qu'il demeurera toujours essentiellement quelles que soient les formes extérieures dont il s'habillera.

                                                                    A suivre....

    Note du P. C. Richard :

    "Mal de l'homme, le péché est-il aussi le mal de Dieu ? L'Ancien Testament (A.T) affirme à plusieurs reprises que le péché ne saurait atteindre Dieu en Lui-même : car il est le Saint, et transcende infiniment toutes ses créatures (cf Jr 7,19 ; Jb 33, 5-8 et 22,3 ; 1 Sm 15,29). Et le Nouveau Testament (N.T) , apparemment, reprend à son compte cet enseignement, par exemple en 1 Jn 1,5 : " Dieu est Lumière, en Lui il n'y a pas trace de ténèbres." Cette parole n'est-elle pas l'affirmation de l'absence en Dieu de tout genre de mal, y compris celui de la souffrance ? Effectivement la raison semble nous persuader que le Dieu éternel et absolument parfait ne peut être en Lui-même atteint par aucun mal, que son bonheur est nécessairement infini et sans mélange. Pourtant de très nombreux passages de l'A.T parlent de la jalousie de Dieu, de sa colère ou de sa déception en présence du péché de l'homme, ainsi que de son repentir de l'avoir créé ; et tous ces sentiments comportent une part de souffrance. Anthropomorphisme, si l'on veut, mais comment parler de Dieu sans anthropomorphisme ? Et le N.T ne fait que confirmer cette mystérieuse révélation ; que l'on pense par exemple à l'attente angoissée du père de l'enfant prodigue (Lc 15) ou à la "colère de l'Agneau" (Ap) ; saint Paul affirme même explicitement que chacun a la possibilité de "contrister le Saint Esprit" (Eph 4,30). Mais surtout le Christ souffrant sur la Croix est manifestement, au regard de la foi chrétienne, un sommet de la révélation de ce qu'est Dieu en Lui-même. Ce n'est pas seulement au niveau de son humanité que Jésus a souffert : la croix est inscrite au plus intime du Mystère même de Dieu. Malgré le paradoxe, il faut donc affirmer : il n'y a pas, même en Dieu, d'amour sans souffrance. (...) La transcendance de Dieu c'est la transcendance de l'amour, d'un amour sans aucun mélange de retour sur soi ou d'égocentrisme. C'est dire que, si Dieu souffre, c'est uniquement du mal que l'homme se fait à lui-même (...) Une telle souffrance ne peut donc aucunement être apaisée par une oeuvre humaine, aurait-elle été accomplie par Jésus lui-même, qui aurait pour fin d'expier l'offense ou de faire "réparation". Elle ne s'apaisera que dans la mesure où le mal sera supprimé dans l'homme que Dieu aime, comme la souffrance d'une mère angoissée ne s'apaise qu'avec la guérison de son enfant malade. On ne peut donc pas appuyer sur le mystère de la souffrance de Dieu les théories juridiques de la rédemption, sous quelque forme qu'elles se présentent, quand elles avancent que l'offense faite à Dieu par le péché exige en justice une "réparation" ou une "satisfaction" adéquate, laquelle serait la condition du pardon de Dieu et du salut de l'homme. (Cf. Père Varillon, l'humilité de Dieu et La souffrance de Dieu, Le Centurion 1974 et 1975)

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (8)

    [27] (suite du post précédent)

    L'impossiblité, pour l'homme, de se sauver par lui-même ne tient pas seulement à la sublimité de sa vocation. Elle [28] tient aussi à la misère de sa condition. Car, dans le monde présent, l'homme se trouve dans une condition de péché. Créature, l'homme était incapable de réaliser par lui-même ce pour quoi il avait été fait : devenir Dieu ; il aurait pu, pourtant choisir Dieu, orienter sa vie vers Lui, et recevoir ainsi de Dieu son accomplissement et son salut. Pécheur, il s'est rendu incapable même de ce choix ; incapacité relative, bien sûr, car le péché n'a pas détruit sa liberté : il l'a pourtant asservie, et l'homme est, par lui-même, impuissant à se libérer  de l'esclavage où il s'est enfermé.

    La condition de péché est une condition d'esclavage. Et, de ce côté, le salut sera une libération. Mais Dieu seul pourra opérer cette libération. Pour mieux le voir, pourtant, il faut essayer de saisir ce qu'est cet esclavage, et d'abord ce qu'est, en son fond, le péché lui-même.

    Mais le péché, et la condition qui en résulte, est un mystère : un mystère comme Dieu lui-même ; car c'est à Dieu que le péché s'oppose, c'est de Lui qu'il éloigne l'homme, et ce n'est [29] que par rapport à Lui qu'il éloigne l'homme, et ce n'est que par rapport à Lui que l'on peut en juger ; un mystère comme l'homme, aussi, car c'est à l'image de Dieu que l'homme est créé et c'est lui que le péché défigure, vicie, tue. Et le péché est d'autant plus mystérieux  pour nous que nous sommes pécheurs et enfermés dans un monde où tout est contaminé par le péché, et que c'est le propre du péché d'aveugler l'homme sur Dieu, sur lui-même et très spécialement sur son propre état de pécheur.

    C'est dans l'Histoire, on le sait, que Dieu a révélé le mystère du péché, en même temps que celui du salut : l'Histoire du salut s'inscrit tout entière sur un fond d'histoire du péché qui commence aux origines avec la faute du premier homme et, en passant par la mise à mort du Fils de Dieu, récapitulation et comble de tous les péchés, atteint aux derniers temps, aux temps de l'apostasie et de l'Antichrist, et se perpétue sans fin dans l'enfer. Et l'Ancien Testament, histoire du peuple à la nuque raide sous le régime de la Loi, a très spécialement pour but de faire prendre conscience à l'homme de sa condition de pécheur, même si, comme pour les autres dimensions du Mystère du salut, la révélation du péché ne s'accomplit que dans le Nouveau Testament.

     

                                                       A suivre...

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (7)

    [25]

    Mais le paradoxe, c'est que l'homme, destiné par nature et par vocation à être déifié dans son être et dans sa vie  et à "jouir" de Dieu même, n'est qu'une faible créature, incapable de se maintenir elle-même dans l'existence, arrachée continuellement au néant par la puissance créatrice de Dieu. C'est là l'autre aspect du mystère de l'homme , tout aussi profondément constitutif de son être que sa vocation à la divinisation.

    Cet aspect d'ailleurs est signifié aussi par le thème de l'image. C'est en effet dans le récit même de la création que  l'homme est défini comme un être fait à l'image de Dieu ; et les Pères soulignent sans cesse, par opposition à la pensée religieuse  dominante dans le monde grec de leur époque, que l'homme, même par ce qu'il y a de plus spirituel en lui, n'est  absolument pas divin par nature : il n'est qu'à l'image de Dieu, ce qui indique seulement une potentialité, une pure capacité.

    Une distance infinie en effet sépare le mode d'être du [26] Créateur et celui de la créature. La créature, ne subsistant qu'en recevant continuellement du Créateur son existence , est par nature inconsistante, évanescente, corruptible, et ceci même selon son âme, au moins selon certains Pères  comme saint Irénée et saint Athanase. Car l'incorruptibilité est le propre de Dieu. Et si une créature participe à l'incorruptibilité divine, ce ne peut être que par un don inouï, mystérieux, et tout à fait gratuit de la part de Dieu.

    Ainsi apparaît la situation paradoxale, l'impasse de l'homme : être par nature "capable" de Dieu, fait pour devenir Dieu et jouir de Dieu, mais, par nature aussi, être tout à fait  incapable d'atteindre le Dieu pour lequel il est fait.

    Car il y a une disproportion radicale, on pourrait dire infinie, entre les forces de la créature et l'oeuvre de divinisation qu'implique le salut.

    L'homme a donc besoin d'être conduit  jusqu'à son achèvement par un Autre que lui ; il a besoin de recevoir d'un Autre ce qui lui manque ; en un mot, il ne peut être sauvé que par un  Autre. L'homme est, par nature, un être qui a besoin d'être sauvé, un "être à sauver". Mais quel Autre peut le sauver, sinon Dieu seul ? Dieu seul peut diviniser. Dieu seul peut donner Dieu à l'homme. Dieu  seul, qui a créé l'homme pour qu'il soit animé par son Esprit pour qu'il soit assimilé à l'image de son Fils, pour qu'il voie sa  Gloire infinie et Lui soit uni dans sa Vie et sa Béatitude mêmes, peut lui donner son Esprit, peut le recréer en son Fils, peut Se faire voir Lui-même à lui. L'Esprit dont jouit le sauvé, [27] sans doute, lui est vraiment donné et en un sens lui appartient vraiment en propre ; il est bien évident pourtant qu'il ne s'agit pas d'une possession semblable à celle d'une "chose" dont l'homme serait le maître ; il s'agit d'une possession d'ordre spirituel, par l'amour (et la connaissance), où l'homme est saisi par Dieu bien plus encore qu'il ne saisit Dieu, où le don que Dieu fait de Lui-même demeure toujours actuel, absolument  libre et gratuit. Et l'on peut en dire autant de tous les dons de la grâce qui concourent au salut et dont l'Esprit est la Source. C'est dire que le salut  est totalement gratuit, qu'il n'est pas l'oeuvre de l'homme mais celle de Dieu.

    Un texte d'Irénée exprime à merveille cette situation de  l'homme, simple créature, par rapport à Dieu  son Créateur, et la nécessité où est l'homme de reconnaître que, dès l'aube de son existence et jusqu'à l'achèvement de son salut, il ne peut être que l'oeuvre de Dieu : " Il te faut d'abord garder ton rang d'homme, écrit l'évêque de Lyon, et ensuite seulement recevoir en partage la gloire de Dieu : car ce n'est pas toi qui fais Dieu, mais Dieu qui te fait (...) Car faire  est le propre de la bonté de Dieu, et être fait est le propre de la nature de l'homme" (Adv. haer. IV,39,2)

                                                             A suivre...

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (6)

    [23]

    Oui, tel est le salut, et il n'y en a pas d'autre. Car l'homme est ainsi fait que, ou bien il atteint le salut, et c'est l'accomplissement total de lui-même et le bonheur plénier dans la vie éternelle, ou bien il le manque, et c'est le naufrage irrémédiable, c'est la perdition, c'est la "seconde mort", c'est l'enfer. L'homme est fait pour être divinisé, et il reste fait pour cela ; s'il ne l'est pas, il est donc dans une situation de contradiction interne qui le détruit mystérieusement lui-même sans l'annihiler et qui, dans la mesure où il en est conscient, ne peut que le rendre ivre de douleur. L'homme est fait pour jouir de Dieu ; s'il ne le veut pas, dans la mesure où il en est conscient, il en ressent une frustration proportionnée à la Joie et à la Béatitude sans mesure qu'il perd.

    Et le drame est qu'il n'y a pas d'entre-deux. C'est le salut ou c'est la perdition. C'est la vie éternelle ou c'est la mort sans fin. S'il est vrai que l'homme est fait pour le salut, c'est-à-dire pour Dieu, ou bien il atteint le salut, et "gagne" Dieu (selon la manière de parler si expressive de saint Ignace d'Antioche), ou il le manque et perd Dieu.

    Certes, la divinisation, la participation à la vie de Dieu, la jouissance de Dieu, sont des mystères d'ordre "surnaturel". Mais cela ne signifie pas qu'il s'agit de dons divins surajoutés [24] par grâce à une nature humaine qui, sans eux, se suffirait à elle-même : cela signifie seulement que l'homme, par les seules forces de sa nature, ne peut atteindre ces biens, qui devront donc lui être donnés par Dieu. 

    L'homme ne possède pas en son être créé le principe de son propre achèvement  : il ne peut atteindre sa plénitude et sa béatitude qu'en Dieu - et là précisément est son mystère. Il n'y a pas un ordre naturel et un ordre surnaturel qui ont chacun leur consistance en eux-mêmes et se superposent comme deux plans parallèles. L'ordre de la nature est orienté vers l'ordre surnaturel, la nature est constituée précisément pour être parfaite par la grâce, elle est constitutivement ordonnée à la grâce. Il n'y a donc pas d'accomplissement humain, ni de bonheur humain plénier ou même seulement véritable, qui soient purement "naturels", si l'on entend par là un accomplissement ou un bonheur en dehors de Dieu, et si l'on fait abstraction  de cette possession  de Dieut de cette relation à Dieu dans la connaissance et l'amour qui sont d'ordre "surnaturel". Dieu, possédé par la vision béatifique, est la seule Fin de l'homme, il n'y en a pas d'autre, et qui n'atteint pas Dieu se perd lui-même irrémédiablement. [Il ne s'agit pas d'atteindre Dieu à la force de ses poignets, à coup de volontarisme moral. Il faut accueillir le don de Dieu en nous. Tout notre effort consiste à accueillir la grâce. Nous devons labourer notre terre (ascèse) mais si notre terre ne reçoit pas la moindre goutte de pluie (la grâce) cet effort ne sert à rien. Une pluie généreuse sur une terre non préparée ne sert à rien non plus. Dieu a besoin de nos efforts et  nous devons compter sur sa grâce. La "petite voie" de sainte Thérèse de Lisieux peut nous éclairer  beaucoup à ce sujet. Note de l'auteur de ce blog]

     L'homme est  tellement fait pour Dieu, que, non seulement il est inachevé, mais il est incomplet. En sa vie [25] mortelle, on le notait plus haut, l'homme est encore inachevé, il est en marche vers son accomplissement et à la recherche de son bonheur. Mais s'il est vrai que sa vocation ultime, de par la constitution profonde de sa nature, est  de s'achever en Dieu, on peut dire que sans Dieu il est incomplet. Et c'est ce que nombre de Pères ont affirmé en enseignant que l'homme - l'homme "complet", "parfait" - se compose d'un corps, d'une âme et de l'Esprit Saint. " Trois choses, écrit par exemple saint Irénée, constituent l'homme parfait : la chair, l'âme et l'Esprit (...) Ceux qui n'ont pas l'Esprit en eux sont dits "morts" (...) car ils n'ont pas l'Esprit qui vivifie l'homme. (...) L'homme est vivant grâce à la participation de l'Esprit (...) Là où est l'Esprit du Père, là est l'homme vivant (Adv. haer.,V, 9, 1-3). Bref, l'homme qui, bien évidemment, est "fait pour la vie" n'est pourtant qu'un mort sans l'Esprit divin : car l'Esprit est pour l'homme ce que l'âme est pour le corps.

                                                                   A suivre...

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Le quart d'heure de prière (1/2)

    Entretien  du père Thomas Philippe sur la prière (5 octobre 1974)

     

    Nous avons tous beaucoup de difficultés à être fidèles à la prière. Quand l'Esprit Saint se donne très fort à nous, prier est encore relativement facile, mais perséverer dans la prière est peut-être une des choses les plus exigeantes et les plus rudes de notre vie spirituelle...

    Pour un vieux prêtre comme moi, qui ai pu suivre des personnes depuis très longtemps, il est frappant de voir que celles qui ont toujours été fidèles à la prière, malgré beaucoup de bouleversements, ont tout de même contribué à ce que l'Esprit Saint puisse faire son oeuvre en elles. Mais ce n'est pas du tout le cas quand il y a eu des éclipses trop fortes dans la prière. Bien sûr, la miséricorde de Dieu peut toujours agir et ressaisit souvent, mais il faut comme un véritable recommencement. C'est pourquoi il est très important de voir comment être fidèle à la prière.

    Chaque jour...

    Pour la fidélité à la prière, la première chose qui est nécessaire est de donner chaque jour un moment au bon Dieu : cinq, dix, quinze minutes, un peu plus si on peut, mais l'important est que chaque jour il y ait ce moment où l'on s'attarde près de Dieu.

    Dans les desseins de Dieu, il est certain que le jour forme une unité naturelle dans notre vie, un petit tout concret. Il y a le jour et la nuit, ces divisions ne sont pas du tout artificielles... Il faut donc avoir chaque jour une vraie rencontre avec Dieu, du moins en faire l'effort.

    Et si nous voulons vraiment répondre à ce que le bon Dieu attend de nous dans sa pédagogie divine, il ne faut pas que cette prière soit simplement une formule. Une prière récitée, c'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas suffisant. C'est tout à fait différent de saluer une personne rapidement sur la route, en continuant son chemin, et de s'arrêter pour lui parler, ne serait-ce que cinq minutes... Nous pouvons faire partie d'un groupe de prière, c'est excellent, mais cela ne remplacera jamais ce petit quart d'heure de prière que nous devons tous avoir ; au contraire, cela exigera encore davantage de nous la prière personnelle.

    Nous sommes avant tout des personnes. Dans une communauté, même dans la communauté la plus intime, dans la famille, dans le couple, cette prière individuelle, personnelle, est indispensable pour chacun.

    Il est important de voir aussi que ce petit quart d'heure de prière doit être distinct de la messe. Par exemple, le prêtre qui célèbre sa messe tous les jours le fait comme serviteur. S'il ne réserve pas au moins un quart d'heure de sa journée pour une prière personnelle, gratuite, comme marque d'amitié à Jésus, sa vie intérieure sera en danger. Et ce n'est pas la messe dite tous les jours qui la sauvera.

    C'est la même chose pour nous tous. Certes, il faut aller à la messe tous les jours quand on en a la possibilité. Mais il sera toujours nécessaire, si nous voulons progresser dans la vie intérieure et répondre à l'appel de Jésus, d'avoir un moment de prière personnelle.

     

    Ne pas douter de l'appel de Jésus...

    Dans notre rencontre quotidienne avec Jésus, il est très bon de faire des actes de foi et d'espérance pour lui dire que nous croyons à son amour, en nous rappelant toutes les grâces que nous avons reçues. Cela nous empêche justement de nous mettre à douter de l'appel de Dieu.

    Le manque de confiance, le doute, sont des dangers qui nous guettent facilement dans la prière. Ces petits doutes qu'on laisse : "après tout, est-ce que c'était si fort que cela ?... Est-ce que c'était vraiment un appel ? " Ces petites questions qui au premier abord ne semblent pas méchantes, grandissent si vite, si on les laisse s'installer, et un jour on s'aperçoit qu'on doute réellement de l'appel de Dieu. 

    Or c'est capital pour notre vie intérieure car cet appel de Dieu était le début d'une vocation, le début d'une amitié avec Jésus, les premières grâces où Dieu nous avait manifesté qu'il voulait avoir avec nous des relations directes et personnelles

    Il faut maintenir sa foi en cet appel, revenir tous les jours près de Dieu, s'attarder près de Lui, Lui redire :

    " Je crois, bien que je sois dans la sécheresse complète, bien que tout extérieurement semble aller à l'encontre. Si j'écoutais mon imagination, si je me mettais à raisonner, j'aurais l'impression que je ne suis pas du tout appelé, mais je veux croire..." 

    Quand on fait cette prière toute simple, on s'aperçoit presque toujours qu'au moins une grâce de foi nous est donnée. Dans la prière, c'est peut-être ce qu'on découvre le plus : la foi, ce que c'est que la foi...

    Et il ne faut pas hésiter à ce que notre acte de foi soit très concret, en nous rappelant tel moment où l'Esprit Saint s'est donné particulièrement à nous, alors que nous priions avec telle ou telle personne, par exemple.

    J'ai toujours pense qu'un des rôles essentiels du prêtre est de nous rappeler les grâces que nous avons reçues et dont il a pu être témoin et confident. Nous oublions très facilement les grâces reçues, parce qu'elles ne marquent pas la mémoire ou la raison, mais touchent directement le coeur... Le prêtre, ou quelquefois un ami, a un rôle capital pour être ce témoin et ce soutien de notre foi et de notre espérance.

    Le joug léger

    Dès que le bon Dieu s'est un peu révélé à nous, même d'une façon qui reste très voilée, la première chose à faire est donc de chercher chaque jour à avoir ce rendez-vous avec Lui. Notre progrès dans la vie intérieure dépendra énormément de notre fidélité à ce petit quart d'heure de recueillement. C'est la première chose absolument indispensable.

    Quand Jésus parle du bon serviteur "fidèle dans les petites choses", quand il demande de prendre son joug, qui est léger, Jésus ne pense t-il pas à cette prière ? Donner un quart d'heure, ou même cinq minutes à Dieu chaque jour, on ne peut pas dire que ce soit un joug tellement pesant...On donne bien plus de temps au soin de son corps, chaque jour, et il s'agit ici du soin de notre coeur, de notre âme !

    La double finalité de la prière

    Pour mieux voir comment bien profiter de ce minimum de prière que nous tacherons de donner chaque jour à Dieu, il est important de rappeler la double finalité de la prière :

    1 - La prière sanctifie. La prière constitue notre vraie personne, en tant qu'elle se distingue de l'individu et du "moi". La prière est un acte de foi où nous prenons conscience que notre véritable personne est à la ressemblance de Dieu, et se constitue dans ses relations mêmes avec le Père, le Fils, l'Esprit Saint.

    2 - D'autre part, il faut savoir que Dieu veut se servir de notre personne dans son gouvernement divin. Nous avons un rôle à jouer par la prière pour tout l'ensemble de l'univers. Ce n'est pas de la présomption de le croire. Nous n'avons pas le droit de nous désintéresser de l'ensemble du monde. Tous les hommes sont nos frères.

    Pour nous encourager à être fidèles à ce petit quart d'heure de prière quotidien, le premier point de vue  peut nous aider beaucoup : nous savons que nous ne pourrons jamais trouver notre véritable personne, notre véritable identité, en dehors de la prière.

    (...)

    Pour certains, la prière sera surtout une intimité avec Jésus, un coeur à coeur avec Jésus. Après les avoir pris près de Lui, cependant, Jésus leur fait comprendre qu'ils ne doivent pas se désintéresser de leurs frères. Et c'est Jésus Lui-même qui leur apprend ce très grand mystère de notre nature humaine : nous sommes tous solidaires les uns des autres.

    D'autres au contraire, pensent naturellement à leurs frères dans la prière, et cela les aide à rester près du bon Dieu, de penser à leur responsabilité vis-à_vis des autres, de ceux qui souffrent, et de prier pour eux.

    Les vocations seront différentes suivant chacun, mais de toutes manières ces deux aspects doivent exister dans notre petit quart d'heure de prière donné à Dieu chaque jour.

                                                                          A suivre...

     

     Le quart d'heure de prière - P. Thomas Philippe - Ed St Paul, 1994

    (Le P. Thomas Philippe (+) est à l'origine de l'Arche avec Jean Vanier)

     

  • Chemin vers Pâques (5)

    [21]

    Et devenir Dieu, ce n'est pas seulement être transformé dans son être par une participation à la Nature divine, c'est aussi être revivifié, et pour ainsi dire "réanimé" dans sa vie par une participation à la Vie divine. Car l'homme est un être vivant, et la refonte de son être par la grâce de la divinisation ne peut qu'être ordonnée à la divinisation de sa vie et de son agir ; d'ailleurs en Dieu tout est Un, Nature et Vie s'identifient, et la participation à l'une implique la participation à l'autre. Ainsi, dire que l'image prédestine l'homme à devenir Dieu, c'est dire qu'elle le prédestine à vivre de la vie de Dieu, à connaître et à aimer dans la Lumière et l' Amour de Dieu, à jouir de la Joie de Dieu. Et ici, encore, il ne peut s'agir seulement d'une vie analogue à la Vie divine et vécue à part ; seul Dieu vit divinement, et pour que la créature participe à sa Vie, il faut pour ainsi dire que la Vie divine devienne comme intérieure à la vie de l'homme, la compénètre et la suscite par son jaillissement même au plus profond de l'être humain, recréé précisément pour être capable d'une telle "réanimation".

    Or Dieu vit de Dieu. Dieu vit de la vision éternelle de la Lumière, de la Beauté, de la Vérité divines ; Dieu vit de l'amour pur et mystérieusement libre de ce qu'Il est, de cet Amour qu'Il est Lui-même ; Dieu vit de la joie de se posséder Lui-même , Richesse inépuisable de vie bienheureuse.  Et donc vivre de la vie de Dieu, c'est voir Dieu, c'est être en communion avec Lui dans l'amour, c'est Le posséder et jouir de Lui [22] dans une relation dont l'intimité dépasse sans mesure ce que nous pouvons en percevoir.

    Dieu a créé le monde pour que beaucoup - à savoir les êtres faits à son image - se réjouissent de sa Lumière. "Jouir de Dieu" [On ne peut être que gêné d'une telle expression qui comporte, en français, une nuance péjorative de retour sur soi; Il faudrait pouvoir rendre, sans en altérer la pureté, le sens riche et fort de l'expression latine frui Deo, si courante dans la tradition occidentale, spécialement la tradition augustinienne - note du P. Claude Richard] c'est là finalement la raison de la création à l'image. "La vie de l'homme - la vie éternelle et bienheureuse pour laquelle l'homme a été fait et qui est la gloire de Dieu - c'est de voir Dieu ", disait saint Irénée (Adv. haer, IV, 20,7), et saint Macaire d'Egypte précisait : " Au moyen de l'image, la Vérité lance l'homme à sa poursuite." Plus tard, et résumant toute la Tradition patristique, Guillaume de Saint-Thierry le redira : "Si Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, c'est pour nous permettre de Le contempler et de jouir de Lui, Lui que nul ne saisit par la contemplation qu'à proportion de sa ressemblance avec Lui " (Cf. sur le Cantique des Cantiques. Liminaires, I.)

    (...)

    L'homme, selon le mot cher à la tradition occidentale, est "capable de Dieu" (St Augustin, De Trinitate XIV, 4,6) : par nature, il est tel qu'il peut recevoir Dieu, être transformé en Dieu, être vivifié par Dieu, voir Dieu et jouir de Dieu. On pourrait définir la nature profonde de cet être créé à l'image de Dieu en disant que l'homme, c'est "Dieu en creux".

    Ainsi, l'homme ne s'accomplira vraiment et ne trouvera son vrai bonheur que quand il sera plein de Dieu, quand il lui sera semblable et jouira éternellement de Lui.  Et tel est le salut de l'homme : dire que l'homme [23] s'accomplira et ne trouvera son vrai bonheur qu'en Dieu, c'est dire que son salut n'est que dans la divinisation.

    Pour les Pères, d'ailleurs, l'identification du salut et de la divinisation allait de soi, du fait que dans le contexte de la pensée grecque l'immortalité était considérée comme la caractéristique et le propre de la divinité (voi aussi Sg 2,23), et qu'il n'est évidemment pas de salut pour l'homme en dehors d'une vie immortelle. Cette équivalence est manifeste par exemple dans la formulation du Symbole de Nicée : là, les Pères ont affirmé que le Fils de Dieu s'est fait homme "pour notre salut", eux qui ont toujours professé que Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu.

     A suivre...

     

     Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (4)

    [19]

    L'interprétation patristique de la révélation de la création à l'image rejoint d'ailleurs ainsi l'expression sans doute la plus centrale du Mystère du salut chez les Pères, à savoir que "Dieu s'est fait homme afin que l'homme puisse devenir Dieu", selon l'intuition de saint Irénée, reprise et exploitée par la plupart des Pères grecs, et qui apparaît comme l'axe de toute la théologie orientale. Selon cette expression du mystère chrétien également, le Dessein de Dieu a pour but la divinisation de l'homme. En créant l'homme a son image, Dieu préparait déjà l' Incarnation qui seule permettrait la déification de l'homme. La création à l'image était une pierre d'attente pour le mystère du Christ qui est le mystère de l'incarnation de Dieu dans son icône vivante, mais le mystère du Christ Lui-même n'a été voulu qu'en vue de l'achèvement de l'homme dans la divinisation. 

    Ainsi l'image prédestine l'homme à la divinisation. Et la divinisation est conçue par les Pères d'une façon extrêmement [20] réaliste. Ceci apparaît en particulier dans leur refus d' entrer ici dans les voies de la pensée hellénique.

    Selon cette pensée, l'homme deviendra dieu pour  autant qu'il vivra à la manière des dieux ; mais une telle destinée est seulement la conséquence de la parenté naturelle qui existe entre lui et eux : l'homme est de race divine, du moins par la partie spirituelle de son être ; il n'y a pas de distinction radicale entre le mode d'être divin et le mode d'être humain, ni donc de véritable transcendance de Dieu par rapport au monde auquel l'homme appartient : cette distinction et cette transcendance n'ont été mises en lumière que grâce à la révélation du mystère de la création, inconnu en dehors de la Tradition judéo-chrétienne ; "devenir dieu" selon la pensée grecque n'a donc rien de paradoxal : cela ne dépasse pas ce que l'on pourrait appeler un changement de condition d'existence, cela est accessible à l'homme et ne dépend guère que de sa volonté.

    Il en va tout autrement chez les Pères. Pour eux, en effet, la distance entre le Créateur, le seul vrai Dieu, et le monde créé, auquel l'homme tout entier, corps et âme, appartient est infinie. Dans ce contexte, l'homme, laissé à ses propres forces, apparaît foncièrement incapable d'accéder à la divinisation. En réalité, le terme même de "divinisation" revêt une signification nouvelle et vraiment inouïe ; maintenant, il s'agit proprement d'un mystère que l'homme ne pourrait même pas soupçonner sans le secours de la Révélation. Un mystère : car l'homme, pure créature, n'est par nature qu'un être éphémère et corruptible, et il ne peut être divinisé qu'en accédant au mode d'être de Celui qui seul est l'Etre nécessaire et incorruptible. "Devenir Dieu", alors, ce n'est plus se hisser jusqu'à la compagnie et à la vision des dieux, c'est - et l'on entrevoit la refonte radicale de l'être créé que cela suppose - participer à l'Etre incréé, c'est devenir, par participation et par [21] grâce mais tout à fait réellement, le Dieu unique et trois fois Saint Lui-même."

                                                                             A suivre...

     

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (3)

    [17]

    Il est certain d'abord que, dans la pensée des Pères - et ceci depuis saint Irénée jusqu'à saint Bernard et au-delà - l'image divine est toujours considérée comme constitutive de l'homme, quelles que soient par ailleurs leurs divergences dans l'interprétation des textes bibliques ou dans la manière d'expliquer les différents aspects du mystère. Etre "à l'image de Dieu", c'est là, pour eux, que se situe le mystère même de l'être humain ; c'est là ce qui distingue foncièrement l'homme de tout autre créature et définit sa "nature" ou sa "vocation". Si bien que, pour un certain nombre d'entre eux, l'expression "à l'image" est devenue comme un nouveau nom de l'homme.

    Et, pour tous les Pères, selon le sens même de l'expression "à l'image de Dieu", la nature de l'homme se définit à l'intérieur d'une relation à Dieu, relation de dépendance, mais beaucoup plus encore relation d'orientation, de polarisation vers Dieu : l'homme est, par nature, un être ouvert sur Dieu, aimanté vers Dieu. Et certains Pères, comme Origène et saint Athanase, qui n'interprètent jamais le texte de la Genèse (cf. Gn 1,26-27) que par celui de l'épître aux Colossiens (cf. Col 1,15)  vont plus loin et pensent que l'expression "à l'image" indique la polarisation, inscrite dans la nature même de l'homme, vers Celui qui est l'Image parfaite et unique du Père, le Christ Dieu, le Fils unique, le Verbe ; de telle sorte que l'expression de la Genèse doit être comprise comme signifiant que l'homme est un être "vers (le Christ qui seul est) l'Image".

    L'homme est donc, par le plus profond de sa nature, relatif, ou mieux, ordonné, à Dieu ; car cette relation n'est pas statique mais dynamique : elle s'inscrit elle-même dans le mouvement qui va de l'état originel de l'homme à son achèvement.

    Certains Pères expriment le dynamisme de l'ordination de l'homme à Dieu au moyen de la distinction scripturaire entre l'image et la ressemblance : l'homme est créé " à l'image", mais il y a là seulement une potentialité d'assimilation à Dieu , et cela montre qu'il est fait pour cette assimilation, pour la "ressemblance". Le fait même d'être à l'image est donc pour lui un appel à la perfection de la ressemblance et l'engage dans le dynamisme d'une marche, d'un progrès vers une assimilation toujours plus totale à Dieu. Saint Irénée voit ce dynamisme inscrit dans l'histoire : le premier homme était "modelé" à l'image, mais c'est tout au long de l'histoire du salut que Dieu allait l'habituer à porter l'Esprit pour que, au terme, devenu vraiment "spirituel", il atteigne à la parfaite ressemblance . Pour les Pères orientaux, Clément, Origène, saint Grégoire de Nysse [19] surtout, ce dynamisme est celui du progrès spirituel de chaque chrétien, progrès spirituel qui consiste à passer de l'image à la ressemblance. Mais même chez ceux qui n'exploitent pas la distinction entre l'image et la ressemblance, l' "être à l'image" est essentiellement dynamique et tend à l'assimilation à Dieu. 

    Telle est donc la signification essentielle de la révélation de la création à l'image, clé du mystère de l'homme aux yeux des Pères : l'homme a été créé pour être assimilé à Dieu ; il est originellement dans un état de potentialité et ne s'accomplira lui-même que par la divinisation : il est fait pour devenir Dieu. Selon le mot de saint Grégoire de Nazianze : " L'homme est une créature qui a reçu l'ordre de devenir Dieu." (cf. st Grégoire de Nazianze, "In Laudem Baslii", or. 34,48 cité par P. Evdokimov, L'Orthodoxie, p.82) 

                                                             A suivre...

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (2)

    [15]

    Le salut est un don gratuit de Dieu ou il n'est pas, car l'homme n'a aucune possibilité de l'atteindre par lui-même.

    Qu'est-ce en effet que l'homme, et qu'est-ce donc son salut ?

    [16] Les deux questions vont ensemble : ce qui définit l'homme, c'est le salut auquel son Créateur l'a destiné. (...) L'expérience la plus intime en même temps que la plus universelle nous le [l'homme] montre en quête de ce qui lui permettra de satisfaire à ses aspirations, en recherche de l'état de plénitude, de sécurité et de bonheur dans lequel il pourra s'épanouir vraiment. L'homme ne veut pas seulement trouver sa place au soleil de l'existence, il veut être et vivre plus et mieux.

    Ce besoin profond et même constitutif de l'homme de s'accomplir lui-même, la Parole de Dieu nous enseigne qu'il ne pourra être satisfait que dans un au-delà de la vie présente; l'homme est en ce monde comme en gestation ; sa naissance à la vie véritable ne s'accomplira que dans sa mort-résurrection ; il ne sera vraiment adulte, il ne sera  achevé, et en ce sens il ne sera pleinement lui-même que dans le monde futur que nous attendons dans la foi.

    C'est cet achèvement, cet accomplissement total de l'homme dans la vie éternelle et bienheureuse, objet de promesses de Dieu, qu'évoque dans le langage chrétien le terme de salut ; il implique la pleine satisfaction de ses aspirations les plus profondes, l'épanouissement de tout son être, une sécurité et une paix qui sont pour lui les conditions nécessaires de la plénitude du bonheur.

    Or cet achèvement et ce bonheur, l'homme en ce monde, n'est même pas capable de les entrevoir : comment pourrait-il prétendre y atteindre ? Certes, il est fait pour cela. Exactement comme le bourgeon est fait pour devenir fruit mûr ; rien de plus conforme à sa constitution intime que de recevoir et d'assimiler les apports extérieurs nécessaires à sa maturation : pourtant tout [17] vient de Dieu : l'arbre qui le porte et la terre où il s'enracine, l'air, la pluie et le soleil qui permettent sa croissance, et finalement sa nature même, son "âme", sa vie, sont les effets de l'acte créateur libre et gratuit de Dieu. De même pour l'homme. C'est de Dieu qu'il a reçu l'être et la vie ; c'est de Lui qu'il devra recevoir tout ce qui lui sera nécessaire pour devenir pleinement lui-même et jouir du vrai bonheur. 

    Mais la gratuité des dons de Dieu qui conduiront l'homme à son accomplissement et à son vrai bonheur - à son salut - et qui constitueront cet accomplissement et ce bonheur n'apparaît en pleine lumière que dans la Révélation.  Elle seule nous apprend ce que les sciences et les philosophies humaines n'ont jamais été capables de définir : la "nature" profonde de l'homme, et la nature du salut auquel il est destiné par le Créateur.

    Aux yeux de la science et de la philosophie, dans sa constitution physiologique, psychologique, métaphysique, déjà, l'homme est une énigme. Mais aux yeux de la foi , dans sa "nature" profonde, dans sa "vocation", dans le salut auquel il a été destiné par l'appel créateur de Dieu, l'homme est proprement un mystère.

    Et l'essentiel du mystère de l'homme est exprimé dans le mot du Livre de la Genèse et orchestré par toute la Tradition chrétienne : il a été créé " à l'image de Dieu ". Ce mot nous dévoile le paradoxe de l'homme, sa grandeur et sa misère : il est fait pour être divinisé dans son être et dans sa vie, il est appelé à participer à la nature et à la vie mêmes de Dieu, mais il n'est que pure créature, et comme tel foncièrement incapable d'accomplir une telle destinée.

    Le mystère de l'homme créé à l'image de Dieu est une des grandes richesses de la Révélation et de la Tradition chrétienne : richesse exploitée surtout à l'époque patristique mais qui s'enracine dans l'écriture et qui a été remise en honneur par les renouveaux biblique et patristique. On se bornera ici à relever les quelques données qui touchent de près notre sujet.

                                                               A suivre.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (1)

    [14]

    L'homme est incapable de se sauver par ses propres forces : c'est peut-être la vérité la plus importante que nous enseigne sur l'homme la Révélation chrétienne. Rien de tel, certes, pour se convaincre de cette nécessité que de faire l'expérience douloureuse de sa propre faiblesse, faiblesse physique devant la maladie et aux approches de la mort, faiblesse psychique sous le poids de la dépression ou de l'obsession, faiblesse morale ou spirituelle en face de la violence de la tentation et du péché (cf Rm 7,18-19) ; sans parler de l'expérience non moins douloureuse du désarroi et de l'angoisse qui étreignent tant d'hommes autour de nous.

    Rien de tel : mais à condition que cette expérience soit éclairée par la foi ; elle ne ferait, autrement, que nous enfoncer dans les ténèbres du fatalisme et du désespoir.

    Or la lumière de la foi nous enseigne que l'incapacité de l'homme par rapport au salut est double ; mais elle révèlera aussi qu'aux deux aspects, aux deux dimensions de cette incapacité , répondront et remédieront les deux aspects, les deux dimensions du salut auquel Dieu l'appelle.

    L'incapacité de l'homme par rapport au salut tient en premier lieu à sa "nature" profonde, ou si l'on veut à sa [15] vocation : l'homme n'est qu'une créature, et pourtant, par nature et par vocation, il est fait pour être divinisé, il est appelé à devenir Dieu. S'il en est bien ainsi - et c'est ce qu'il faudra montrer d'abord - il est bien évident qu'il ne peut pas par lui-même atteindre ce pour quoi il est fait, ce à quoi il est appelé. Seul, assurément, Dieu peut diviniser un être qui n'est pas Dieu par nature. 

    L'incapacité de l'homme par rapport au salut vient en second lieu de la "condition" dans laquelle il se trouve en ce monde : l'homme est dans une condition consécutive au péché, une condition d'opacité voire de refus par rapport à Dieu, et qui l'entraîne irrésistiblement vers la mort et la perdition. De l'esclavage du péché - dont il nous faudra ensuite mesurer la violence - seul Dieu peut, gratuitement, libérer un être qui n'est enclin, de lui même, qu'à s'enfoncer toujours davantage dans sa propre déchéance. 

    Que l'on considère donc le salut selon sa face de divinisation ou selon sa face de sauvetage du péché et de la mort, il ne peut jamais être que l'oeuvre de Dieu, le don absolument gratuit de Dieu. 

    Et, d'un côté comme de l'autre, l'homme apparaît comme un être fait, certes pour le salut, c'est-à-dire pour la vie, la liberté, le bonheur, et finalement la divinisation, mais radicalement incapable d'y atteindre par lui-même. 

    Dieu l'a créé ainsi. Dieu, en le créant, par son acte créateur même, l'appelait au salut, le sachant pourtant absolument impuissant à "faire son salut" par lui-même. C'était faire de l'homme un "être à sauver" (Cf. Saint Irénée - Adv.haer.,III,22,3) ; c'était même d'avance - car Dieu ne peut renier sa sagesse ni son amour - s'engager à faire Lui-même les frais du salut de l'homme, et à le lui offrir gratuitement. 

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Croire en Dieu : qu'est-ce à dire ? (3/3)

    [22] (...)  (suite du post précédent)

     

    Dans l'affirmation je crois en Dieu, nous avons discerné, avant tout, un don du ciel, même si ce ne fut qu'indistinctivement, comme par un "tâtonnement de l'âme". Ce n'est pas vraiment consciemment, par déduction ou par raisonnement, que j'arrive à la foi en Dieu, mais je la découvre tout simplement en moi, avec étonnement, joie et gratitude. C'est comme une présence mystérieuse, et en même temps parfaitement tangible, de Celui qui incarne totalement la paix, la joie, la sérénité, la lumière.

    Cette présence ne peut venir de moi-même, car cette joie, cette lumière et ce silence n'existent ni en moi, ni dans le monde qui m'entoure. D'où viennent-ils ? Je formule le mot qui exprime, nomme tout [24], et qui, détaché de cette expérience, de l'authenticité de cette présence n'a aucun sens : "Dieu". Je n'aurais pas pu prononcer ce mot incompréhensible, si je n'en avais pas l'expérience ; ce faisant, je libère, en quelque sorte, cette expérience, ce sentiment de sa subjectivité, de son côté éphémère, de son imprécision. Je désigne son contenu, et par là même j'accepte ce don  et je lui remets, dans un mouvement de retour, tout mon être. 

    Je crois en Dieu. Il apparaît alors que cette joie, que j'ai découverte tout au fond de mon âme, n'est pas uniquement mienne, n'est pas seulement mon expérience indicible, inexprimable, mais qu'elle me relie, d'une façon toute nouvelle, à autrui, à la vie, au monde ; elle devient comme une libération de la solitude à laquelle, dans une certaine mesure, sont condamnés tous les hommes. Car, si c'était une joie de trouver cette foi au fond de moi-même, dans ma conscience, il s'avère que la découverte de cette même foi, de cette même expérience chez les autres est une joie tout aussi grande. Et non pas uniquement dans cet instant, pour tous ceux qui m'entourent, pour mes semblables, mais aussi à travers le temps et l'espace. J'ouvre un livre ancien, écrit près de mille ans avant notre ère, dans un monde très différent du nôtre, et je lis :

    Seigneur, tu me sondes et me connais ; que je me lève ou m'assoie, tu le sais ;  Tu perces de loin mes pensées ; que je marche ou me couche, Tu le sens ; mes voies Te sont familières. La parole n'est pas encore sur ma langue, et déjà  Seigneur, Tu la sais tout entière. Derrière et devant, Tu m'enserres, Tu as mis sur moi Ta main. Prodige de savoir qui me dépasse, hauteur où je ne puis atteindre. Où irai-je loin de Ton esprit, où fuirai-je loin de Ta face ? Si j'escalade les cieux, Tu es là. Qu'au shéol je me couche, Te voici. Je prends les ailes de l'aurore, je me loge au plus loin de la mer, même là, Ta main me conduit, Ta droite me saisit.  Je dirai : - Que me couvre la ténèbre, que la lumière sur moi se fasse nuit. Mais la ténèbre n'est pas ténèbre devant Toi et la nuit comme le jour illumine. C'est Toi qui m'as formé les reins, qui m'a tissé au ventre de ma mère ; [25] Je te rends grâce pour tant de mystères : prodige que je suis, prodiges que Tes oeuvres... Que Tes pensées, ô Dieu, sont difficiles, incalculable en est la somme ! Je les compte, il en est plus que sable ; je m'éveille, je Te retrouve encore... Sonde-moi, O Dieu, connais mon coeur, scrute-moi, connais mon souci ; vois, que mon chemin ne soit fatal, conduis-moi sur le chemin d'éternité.

    C'est le psaume 139, une prière écrite il y a quelques milliers d'années. Mais en la lisant, chaque fois je m'étonne : mon Dieu, voilà exactement ce que j'éprouve et ressens ; c'est ma propre expérience ; c'est à mon sujet et de ma part que cela est dit ; même ces mots enfantins, ce défaut d'élocution qui tente d'exprimer ce qui est au-delà des mots, tout ceci m'appartient. Cela veut dire que la foi vit depuis des siècles et que des millions de personnes ont ressenti la même chose, le coeur rempli de joie quand, dans une surabondance de foi, jaillissent ces paroles étonnantes : " mais la ténèbre n'est pas ténèbre devant Toi et la nuit comme le jour illumine..." Dans cette clarté, je vois le monde d'une façon nouvelle. Malgré toute son obscurité profonde, il lui pour moi dans sa lumière originelle et je clame : "prodiges que Tes oeuvres..." Je me vois, me reconnais réellement d'une manière nouvelle ; bien que pécheur, faible, craintif et asservi, je répète les paroles du psaume : "Je te rends grâce pour tant de mystères : prodige que je suis..." Je suis doté d'une mystérieuse science intérieure, et je suis capable de reconnaître ce qui est sublime, merveilleux, glorieux. Je peux désirer une conduite et une vie élevée ; je peux distinguer entre une voie dangereuse et la voie éternelle.

    La foi, enfin, m'apprend que tout, en ce monde, parle de Dieu. Le manifeste, s'illumine par Lui : le matin radieux et les ténèbres de la nuit, le bonheur et la joie, de même que la souffrance  et le chagrin. Si beaucoup ne le voient pas, c'est parce que moi-même, et des croyants semblables à moi, sommes de trop faibles témoins de cette foi : depuis l'enfance, nous entourons l'homme de petitesse, de mensonge ; nous lui suggérons de ne pas rechercher, ni désirer ce qui est profond, mais de se contenter d'un bonheur mesquin et illusoire, d'un succès médiocre et fallacieux ; nous rivons son attention à des choses vaines, futiles. Alors son intuition [26] mystérieuse de la lumière et de l'amour est étouffée par les ténèbres gluantes de l'incrédulité et du scepticisme, tandis que le monde s'emplit d'égoïsme, de malveillance, de haine. Mais même dans ces ténèbres, dans cette chute terrible et cette trahison, Dieu ne nous abandonne pas. Et tous ces propos que je viens d'énoncer seraient impuissants et vains, si, en confessant ma foi en Dieu, j'omettais, en conclusion, de confesser aussi ma foi en cet Homme unique Dieu venu en ce monde, pour y régénérer et sauver chacun d'entre nous.

    Je crois en Dieu, mais Dieu - dans toute la plénitude de la joie que nous apporte le don de Sa présence en nous - se révèle en Christ.

     

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif - Ed YMCA-Press - F.X de Guibert  - Paris 2005 - ISBN : 2-85065-xxx-x & 2-7554-0032-3

  • Croire en Dieu : qu'est-ce à dire ? (2)

    [21]

    "Dieu, personne ne L'a jamais vu". Cela n'a pas été dit par un athée, ou par un croyant hésitant dans sa foi, ni par quelqu'un qui vaque à ses affaires sans avoir le temps de s'intéresser à des sujets élevés. Cela a été dit par l'apôtre Paul, dont la foi embrase, à travers les siècles, toute personne qui prend en mains le texte de ses épîtres.

    "Dieu, personne ne L'a jamais vu". Mais que signifie alors cette foi séculaire ? Quelle est sa visée ? Que met-on dans ce mot le plus mystérieux de tous les mots créés par l'homme et le plus incompréhensible d'un point de vue logique ? Jusqu'à présent, je n'ai parlé que des deux premiers mots de cette affirmation Je crois en Dieu. Du je, par lequel elle commence et de la foi que ce je confesse. Je disais que la foi est avant tout une abnégation de sa propre personne, qui n'est possible que si l'homme sait pourquoi et reconnaît ce à quoi il s'offre, à l'instar de ce qui se passe lorsque l'amour s'enflamme dans son coeur, au moment où paraît la personne aimée. Mais voilà, l'être aimé, nous le voyons, en le voyant, nous ne reconnaissons, et en le reconnaissant, nous l'aimons; Tandis que Dieu "personne ne L'a jamais vu ". Cela veut-il dire que nous Le sentons ?

    C'est précisément à ce stade, au moment où nous devons exprimer l'essentiel, donc l'inexprimable, que se révèlent la pauvreté, l'insuffisance des mots. Il est absolument évident que les termes "sentiments, ressentir" peuvent traduire tellement d'humeurs, d'états d'âme différents, qu'à partir de là nous ne pouvons pas bâtir la foi, ni la déduire. Il s'agit bien d'un "sentiment", mais d'un sentiment profondément différent de tous les autres, et qui leur est totalement étranger. Car au sujet des sentiments on peut dire ce qu'on dit souvent des goûts : "Ils ne se discutent pas" ! Une chose plaît à l'un, une autre à d'autres. L'un sent d'une certaine façon, tandis qu'un autre sent différemment. Si notre foi n'est qu'un de ces sentiments éphémères, si elle ne dépend que de nos émotions passagères, alors effectivement on ne peut pas en discuter. Ceux qui luttent contre la foi, veulent la réduire justement à un "sentiment", à une émotion subjective. Les uns disent qu'ils croient dans le mystérieux chiffre 13 qui porte malheur, d'autres en des formules magiques, des incantations ou [22] bien en l'eau bénite, etc. Il s'ensuit que, derrière cette foi, il n'y a aucune connaissance solide (car "Dieu, personne ne L'a jamais vu"), ni même aucun sentiment cohérent, car les sentiments sont fondés sur des dispositions émotionnelles d'un individu donné. Pour cette raison, je le répète, le terme sentiment est insuffisant, ou bien il doit alors être précisé, purifié de tout ce qui, en lui, est étranger à la foi en tant que telle.

    En quoi consiste la particularité absolument unique de ce sentiment que nous appelons la foi ? C'est évidemment dans le fait qu'elle est une réponse, et toute réponse suppose la présence de celui à qui on répond et atteste en même temps aussi cette présence. La foi est une réponse, non seulement de l'âme, mais de l'homme dans sa totalité, de tout son être, qui soudain a entendu, perçu quelque chose, et qui se livre entièrement à cet élan qu'il a ressenti.

    Dans le langage chrétien on peut exprimer cela ainsi : "la foi vient de Dieu", c'est-à-dire de Son appel, de Son initiative. Elle est toujours une réponse à Dieu, don de soi à Celui qui se donne Lui-même. Comme le formule de façon admirable Pascal, "Dieu nous dit : tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas déjà trouvé".  C'est parce que la foi est une réponse, un mouvement en retour, qu'elle reste aussi une recherche, une soif, une aspiration. Je cherche  en moi-même, dans mon expérience, dans mes sentiments, une réponse à la question : pourquoi je crois ? Et je ne la trouve pas.

    Que représente Dieu pour moi ? Est-ce une explication du monde, de la vie ? Non, car pour moi, il est évident que premièrement, ce n'est pas grâce à ces explications que je crois en Lui, et deuxièmement, ma foi en Dieu n'explique justement d'une façon rationnelle tous les mystères, toutes les énigmes du monde. Il m'est arrivé plus d'une foi de me retrouver près du lit d'un enfant mourant dans d'atroces douleurs. Pouvais-je, alors, expliquer quoi que ce soit à ceux qui m'entouraient, démontrer, justifier comme on dit, religieusement, cette souffrance et cette mort ? Non, je pouvais seulement dire : Dieu est là, Dieu existe, et confesser, à travers les douloureuses questions terrestres, toute l'infinitude de cette présence. Non la foi n'est pas le fruit de la nécessité d'une explication. Mais d'où vient-elle alors ? De la peur des souffrances d'outre-tombe, de la crainte d'une élimination totale, d'un besoin [23] égoïste, farouchement enraciné en moi, de ne pas disparaître. Non, car les raisonnements philosophiques les plus savants au sujet de l'au-delà me paraissent un balbutiement d'enfant.

    Que puis-je donc savoir sur tout cela ? Que puis-je dire aux autres ? Ce n'est pas parce que je désire une vie au-delà de la mort, une certaine éternité, que je crois en Dieu ; mais je crois en la vie éternelle, parce que je crois en Dieu. Alors, à la question qui prime sur toutes les autres : pourquoi je crois ? Je ne peux répondre qu'une seule chose : c'est parce que Dieu m'a donné cette foi, et me la donne constamment. Il me l'a donnée justement comme un don, comme un présent : c'est ce qu'attestent la joie et la paix, totalement affranchies des événements de ce monde et de cette vie, que je ressens en moi. Je n'en fais, hélas,  pas toujours l'expérience, voire rarement ; parfois, dans ces moments où le mot Dieu cesse d'être un mot, pour devenir un lieu où coulent des torrents de lumière, d'amour, de beauté, où coule la vie même.

    " Joie et paix dans l'Esprit Saint" , disait l'apôtre Pierre, et il n'existe pas d'autres mots, car lorsqu'on croit et que l'on vit de cette foi on n'a plus besoin de mots : ils deviennent presque impossibles à formuler... Mais alors on est en droit de me poser la question : pourquoi certains croient-ils, alors que d'autres ne croient pas ? Y a-t-il une sélection, des élus ? Pourquoi y a-t-il ceux qui ont cru et qui ont perdu la foi ? ce sont des questions vraiment importantes, fondamentales.

                                                             à suivre...

    Alexandre Schmemann - Vous tous qui avez soif - Ed YMCA-Press - F.X de Guibert  - Paris 2005 - ISBN : 2-85065-xxx-x & 2-7554-0032-3