compteur de visite site web

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Le ciel et la terre

    [274] (...)

    S'il est une chose que toutes les expériences faites, depuis Marx et Engels jusqu'aux mouvements alternatifs, ont en commun, c'est qu'on ne peut instaurer le ciel sur la terre. La société comme l'individu demeurent trop ambivalents, trop divisés, trop contradictoires, pour que cette terre puisse être un paradis. En l'an 2000 - date jadis attendue avec optimisme comme le tournant millénaire du progrès humain -, il y aura encore plus de trois cent cinquante millions d'êtres humains (selon l'OCDE) qui souffriront de faim (parce qu'ils n'auront pas les moyens de payer ni de produire leur subsistance) et plus de deux milliards (surtout en Asie du Sud-Ouest et en Afrique noire) qui vivront dans la plus totale pauvreté.  [Le cap du milliard d'êtres humains souffrant de faim a été franchi en 2009 selon les statistiques communiquées par Action contre la faim. Cela fait 1/6 ème de la population mondiale : note du rédacteur de ce blog]. Même si l'on pouvait instaurer des conditions optimales selon les modèles actuels, ni la souffrance et la misère des générations passées ni l'effroyable histoire des culpabilités et des tortures n'en seraient pour autant effacées. Non, il est de plus en plus évident que nous n'aurons jamais le ciel sur terre. D'autant que, de plus en plus, nous faisons de notre terre un "enfer". Cela dit sans aucune ironie de curé, comme s'il était si simple de fonder la croyance théologique au ciel sur les ruines des espérances humaines, comme si, avec une mauvaise joie, nous tirions un profit théologique de l'échec des plans humains. Je dis cela mû par une opinion réaliste de nous-mêmes, en considérant les terribles expériences  de nos possibilités et de nos réalisations, en pensant à la longue histoire des échecs et de la misère de l'humanité. Je dis cela parce que tout nouvel échec des espoirs et des plans humains me concerne et me déçoit.

    - Le ciel de Dieu renvoie l'homme à la terre : l'espérance du ciel doit, pour demeurer humaine, s'enraciner dans la terre;

    Si le ciel consistait à donner des consolations futures, à satisfaire la pieuse curiosité des hommes pour l'avenir, s'il était la projection de désirs et d'angoisses inassouvis, ce serait le produit d'une pure superstition. Le ciel de la foi est tout différent. L'homme visant un avenir absolu est renvoyé au présent : l'espérance de l'avenir de [275] Dieu oblige à interpréter différemment le monde et son histoire et donc à le changer radicalement. (...)

    Ce qu'il y a de spécifique dans l'espérance chrétienne d'un paradis sur terre, c'est qu'elle fait de nous des hommes lucides, préservés et libérés par rapport à nous-mêmes.

    - Nous sommes libérés de la contrainte obsessionnelle de créer le paradis sur terre ; le "happiness now" ne peut pas encore être le mot d'ordre.

    - Nous sommes préservés contre la résignation et le cynisme qui s'installent dès lors qu'échouent les plans grandioses et que s'éteignent les grandes espérances ; le "happiness afterwards" n'est pas notre cause.

    - Nous sommes lucides sur nous-mêmes, sans illusion sur nos [276] capacités, nos possibilités de réalisations, mais également sur nos vraies aptitudes à changer notre pratique. Autrement dit, à la croyance rationaliste selon laquelle il n'y a pas de vraie libération ni de lucidité pour l'homme sans la négation du ciel, sans détacher la terre du soleil, sans gommer l'horizon (Nietzsche), nous, contemporains de la "dialectique des Lumières", nous opposons en toute confiance et sérénité la thèse suivante : seul celui à qui la croyance en un ultime accomplissement  a ôté ses illusions sur lui-même sera capable de changer radicalement cette terre pour la rendre plus humaine et plus habitable.

    Heinrich Heine (...) fut, vers la fin de sa vie, atteint d'une grave maladie qui le cloua huit années durant sur son grabat. il commença alors à réfléchir sur le thème que nous avons traité. (...) [Et Heine écrit : ] : " A certaines heures, surtout quand les crampes me taraudaient par trop douloureusement la colonne vertébrale, le doute me saisissait et je me demandais si vraiment l'homme est un dieu bipède comme me l'avait assuré le bon  professeur Hegel, il y a vingt-cinq ans à Berlin." Sans un mot de ses anciennes critiques contre la religion, un homme des Lumières commence ici, grâce à la foi biblique en Dieu, à devenir lucide sur lui-même. "Oui, je suis revenu à Dieu, comme le fils prodigue après avoir longtemps gardé les porcs chez les hégéliens" écrit Heine dans la postface au Romanzero. La nostalgie du ciel : "Etait-ce la misère qui m'y ramenait ? Peut-être un motif moins misérable. La nostalgie m'envahissait et me poussait par-delà forêts et ravins sur les sentes vertigineuses de la dialectique." Heine en concluait : " Quand on désire un Dieu capable de nous secourir - et c'est bien le principal -, il faut également [277] admettre sa dimension personnelle, plus vaste que le monde et ses attributs sacrés : bonté, sagesse, justice, etc. absolues. L'immortalité de l'âme et notre survie après la mort nous seront alors données par surcroît..." (...)

    [278] Désormais la religion est pour Heine "une indispensable manière de vivre, un comportement adapté à ce qui nous échappe... On ne peut intégrer les conditions de notre existence à nos disponibilités individuelles ou collectives" (Hermann Lübbe) Là se trouve, explique Lübbe, la force historique de la religion judéo-chrétienne, que Heine a vue avant même d'être malade : "Bien avant que la maladie fatale ne l'ait terrassé, Heine a discerné que la raison, qui assure toujours à la religion le dernier mot dans la réponse  aux questions des hommes, est le véritable motif qui a permis le triomphe de la religion judéo-chrétienne sur le panthéon antique. Quel est ce motif ? Le fait qu'on ne puisse maîtriser les conditions de notre vie et d'une vie heureuse - ce qu'on expérimente sinon dans le bonheur, du moins dans la souffrance - est la meilleure réponse que juifs et chrétiens ont su donner à cette expérience." (Lübbe) Conclusion : " Dans un cas extraordinaire, l'oeuvre de Heinrich Heine nous permet donc de reconnaître comment la religion survit à sa critique et comment la piété s'accorde avec une lucidité plus parfaite." (Lübbe).

    C'est aussi dont il s'est agi pour moi dans ces conférences : établir une relation nouvelle entre foi et critique, piété et lucidité, parvenir à la lucidité sur soi-même grâce à une religion purifiée, responsable. La croyance à la vie éternelle a ici un rôle central. (...)

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Seuil 1985

  • A quoi bon espérer en un ciel ?

    [270] (...)

    Je répondrais de façon tout à fait élémentaire : par consentement à la vie, par amour de la vie !

    Cette affirmation a une double portée. Elle ne suggère ni la jouissance superficielle ni une consommation forcenée ; [271] elle suggère - avec le réalisme de Qohélet - une vie vécue dans toute l'ambivalence de la praxis et de l'histoire humaines, sans illusion sur nous-mêmes. Elle suggère donc d'abord un amour de la vie avant la mort : comme souci et comme joie de vivre une vie au milieu de toutes les tensions, les ruptures et les conflits, dans sa varité, sa chaleur, sa plénitude, avec ses profits et ses pertes, avec ses succès et ses échecs. La "résurrection ici et maintenant " dont a parlé Kurt Marti : l'amour pour la vie comme sursaut contre ce qui est mort dans la vie, comme assentiment à la vie et aussi comme création de vie pour les autres. Oui, nous voulons "être heureux sur terre", comme l'a dit Henri Heine (et parfois nous le sommes effectivement), "avec assez de pain...les roses, les myrtes, la beauté et le plaisir, et les petits pois ne manquent pas non plus " Et nous ne songeons pas à vitupérer, au nom de la théologie, la vie terrestre, l'amour terrestre, le bonheur terrestre. Mais, laisserons-nous pour autant le ciel "aux anges et aux moineaux" ? 

    Au contraire : précisément parce que nous aimons la vie, nous ne nous laisserons pas enlever l'espérance que tout ce qui est bon, toute la vie et l'amour ne périront pas dans l'ultime néant. Par conséquent amour pour la vie aussi après la mort, car l'amour de la vie est invisible. Nous ne sommes pas certains d'aller un jour au ciel. Nous sommes sur terre pour vivre sur terre, c'est-à-dire pour vivre ici et maintenant, en hommes, véritablement en hommes, en chrétiens. Mais précisément parce que nous aimons la vie avant la mort, nous espérons en une vie après la mort. C'est pour nous l'alternative majeure. Ou pour mieux dire : nous pouvons - c'est pour nous la grande possibilité, la chance, la grâce -espérer en une vie après la mort. Précisément parce que nous acquiescons ici-bas à la vie, nous ne nous laisserons pas enlever l'espérance d'une vie éternelle ; oui, nous nous opposerons aux puissances de mort, là où la résignation, le désespoir et le cynisme risquent de prendre le dessus.

    L'heure la plus heureuse ne dure pas, vivre c'est toujours et encore souffrir, notre vie finira avant d'être  et sans être comblée. Qui oserait le contester ? Qui pourrait nier que nous-mêmes, si tard que nous mourrions, nous mourrons trop tôt et notre vie restera tronquée ? Que de choses inachevées, imparfaites, inassouvies, que de travaux  inachevés, que de jugements imparfaits, de bonheurs inassouvis. 

    (...) [273] ... une chose est capitale : ce n'est pas parce que nous désespérons de la terre que nous souhaitons aller au ciel, mais tout au contraire: c'est précisément parce que, malgré tout, nous avons fait ici-bas l'expérience du bonheur que nous espérons que celui-ci dure "au ciel". Et cela aussi est vrai : c'est bien parce que nous souhaitons aller au ciel que le désespoir de cette terre n'aura pas le dernier mot. (...)

    Tout ce qui importe, c'est que le ciel et la terre soient considérés dans leur polarité et en même temps dans leur union. Qu'est-ce-à-dire ? C'est dire que de même que la terre n'est pas le ciel et qu'elle doit rester terre, de même le ciel n'est pas la terre et doit rester ciel. De même que l'homme ne doit pas être divinisé, de même il ne faut pas faire de la terre un paradis. Mais cette polarité signifie t-elle que la terre doit être laissée à elle-même , comme on l'a si souvent fait dans les premiers temps "chrétiens", ou bien que le ciel doive être laissé à lui-même, comme on le fait à notre époque moderne ? Non, la polarité implique en même temps un lien nouveau entre ciel et terre. Il s'agit de ne pas oublier le ciel - le Père qui est aux cieux - quand nous parlons de la terre, de ses problèmes, de ses besoins et des ses espérances, et même d'avoir, sur les rapports entre ciel et terre, des idées neuves et un langage nouveau. Et inversement aussi, ne pas parler du ciel sans en tirer les conséquences pour cette terre : " Que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel." Il s'ensuit que celui qui veut parler du ciel dans l'esprit biblique doit obligatoirement parler aussi de la terre et vice versa.

                                                                A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Ed du Seuil 1985

     

  • Le sens de la Résurrection pour nous

    [161] (...)

    Que signifie cette Résurrection de Jésus pour moi ici et aujourd'hui ? Pour conclure très brièvement, je vais exposer cela en trois points.

    1. La Résurrection est une radicalisation de la foi en Dieu. Nous l'avons vu, croire en la Résurrection n'est pas croire à n'importe quelles bizarreries invérifiables ; cela n'oblige pas à croire à quelque chose " de plus " que de croire en Dieu. Non, croire en la Résurrection, ce n'est pas un supplément à la foi en Dieu ; c'est très précisément la radicalisation de la foi en Dieu, l'épreuve radicale que la foi en Dieu doit subir. Pourquoi ? Parce que je ne reste pas à mi-chemin avec ma confiance inconditionnelle, mais, logiquement, je vais jusqu'au bout. Parce que je crois ce Dieu capable de tout, et justement de cet extrême : la victoire sur la mort. Parce que, raisonnablement, j'ai confiance que le créateur tout-puissant qui appelle du néant à l'être est aussi capable d'appeler de la mort à la vie. Parce que j'ai confiance que le créateur du monde et de l'homme - et qui les maintient dans l'être - a encore un mot à dire au moment de la mort, par-delà les limites de tout ce que j'ai expérimenté jusqu'ici ; que le dernier mot lui appartient comme le premier, qu'il est le Dieu de la fin comme celui du commencement, l'Alpha et l'Oméga. Celui qui croit avec un tel sérieux, croit aussi à sa propre vie éternelle.

    2. La Résurrection est une confirmation de la foi en Jésus-Christ. Le chrétien ne croit pas d'abord "à" la Résurrection, au fait passé, mais "au" Ressuscité lui-même, à sa personne présente. Or celui qui a été ressuscité alors n'est autre que le Crucifié. Il ne peut pas y avoir Résurrection sans la Croix. Celui qui pense pouvoir sauter par-dessus la Croix pour la pure béatitude de la Résurrection tombe dans l'aveuglement de tous les illuminés et néo-illuminés de l'histoire du monde. Croire en la Résurrection, ce n'est pas pour des chrétiens, en avoir fini avec la souffrance, avec leur condition, avec les résistances, avec les contradictions, mais seulement être passé par tout cela. La Croix et la Résurrection renvoient donc toujours l'une à l'autre. La Croix ne peut être "surmontée" que dans la lumière de la Résurrection. La Résurrection ne peut être vécue qu'à l'ombre de la Croix. La foi en la Résurrection renvoie donc toujours à celui à qui le long cheminement n'a épargné, ni Croix, ni mort, ni tombeau.

    Annoncer que le Crucifié était vivant n'était rien moins qu'une évidence. Selon Paul, c'était une "folie", un "non-sens", quelque chose d'insensé, purement et simplement. Car c'était, en face [163] du fiasco, espérer contre toute espérance, maintenir que cet homme rejeté, condamné par les autorités légitimes, soi-disant maudit de Dieu, avait malgré tout raison ; et même que Dieu, au nom de qui ce pseudo-messie aurait été écarté, avait accepté et confirmé précisément cet homme. C'était donc dire que Dieu s'était prononcé en sa faveur, pour lui et non pour la hiérarchie des zélateurs qui croyaient à la Loi à la lettre et qui estimaient avoir accompli la volonté de Dieu. Croire en ce Ressuscité à la vie nouvelle, c'est donc redonner sens à la vie qu'il a suivie ; c'est, en un mot, s'engager sur les traces de cet être unique qui m'ordonne d'aller mon chemin, mon propre chemin selon ses indications. Ainsi, rétrospectivement et à la lumière de sa vie nouvelle, passe encore une fois devant moi tout ce pour quoi  ce Jésus de Nazareth a vécu et pour moi, vivant, il reste aujourd'hui encore et tout à la fois celui qui invite, exige et promet.

    Oui, il a raison, quand il s'identifie aux faibles, aux malades, aux pauvres, aux défavorisés et même à ceux qui sont des ratés au regard de la morale ;

    il a raison quand il demande qu'on pardonne sans fin, qu'on se rende service les uns les autres sans tenir compte des hierarchies, qu'on donne sans contrepartie ;

    il  a raison quand il cherche à faire tomber les barrières entre frères et non-frères, entre les plus lointains et les plus proches, entre les bons et les méchants, et cela par un amour qui n'exclut de sa bienveillance ni l'adversaire ni l'ennemi ;

    il a raison quand il veut que les normes et les commandements, les lois et les interdits soient au service des hommes, quand il relativise les institutions, les traditions et les hierarchies par amour pour les hommes ;

    il a raison quand il assigne pour but à la volonté de Dieu, norme suprême, rien que le bien de l'homme ;

    et il a raison avec ce Dieu, son Dieu, qui fait siens les besoins et les espoirs des hommes, qui ne demande pas seulement mais donne ; qui n'opprime pas mais redresse ; qui ne punit pas, mais libère ; qui fait prévaloir sans réserve la grâce sur le droit.

    L'accueil de Jésus dans la vie de Dieu ne nous apporte donc pas la révélation de vérités complémentaires, mais révèle Jésus lui-même. Il a obtenu la confirmation définitive. Par là on comprend aussi pourquoi désormais l'engagement en faveur du règne de Dieu [164]  sur terre, tel qu'il l'a demandé durant sa vie, devient un engagement en sa faveur ; plus précisément, pourquoi l'engagement pour ou contre le règne de Dieu - et en raison de Pâques, d'une manière plus nette - dépendra de l'engagement pour ou contre lui, en qui le royaume de Dieu est déjà commencé et en qui l'attente prochaine est déjà comblée ! Pâques signifie donc aussi que celui qui appelle à la foi est devenu le contenu même de la foi, l'annonciateur est devenu l'annoncé, comme le dit la célèbre formule christologique. Cela signifie que le Jésus anéanti est, en tant qu'élevé maintenant à Dieu, la personnification du message du royaume de Dieu, son résumé symbolique si l'on peut dire. Au lieu de dire comme auparavant "annoncer le royaume de Dieu", on dira après Pâques, de manière de plus en plus nette : "annoncer le Christ". Et ceux qui espèrent dans le royaume de dieu et qui croient en Jésus-Christ se sont tout simplement appelés les "chrétiens". Celui qui a été éveillé à la vie et son Esprit, qui est l'esprit de Dieu, font qu'il est possible d'être chrétien.

    3. La Résurrection est le combat quotidien contre la mort. (...) de même qu'il n'y  a pas seulement une vie après la mort, mais aussi une vie avant la mort, de même il n'y a pas seulement mort à la fin de la vie, mais mort d'hommes pendant la vie. Il y a la mort par isolement entre les hommes, la mort par impuissance et par mutisme, la mort par anonymat et par apathie, la mort par dépérissement et par consommation. (...)

    Croire en la Résurrection 

    - n'est donc pas pousser à un optimisme béat dans l'espoir d'un happy-end ;

    - c'est plutôt attester très pratiquement que, dans ce monde de mort, la vie nouvelle de Jésus a ruiné l'empire universel de la mort, que [165] sa liberté s'est imposée, que sa voie conduit à la vie, que son Esprit, qui est l'Esprit de Dieu, est à l'oeuvre ;

    - c'est prendre le parti de la vie là où la vie est blessée, mutilée, détruite ;

    - c'est s'opposer pratiquement au dépérissement des rapports interhumains et sociaux et retirer à la mort quotidienne son aiguillon par l'entraide spontanée et l'amélioration structurtelle des conditions de vie ;

    - c'est, en anticipant avec confiance le royaume de liberté qui nous est promis, donner aux hommes espoir, force et envie d'agir, de sorte que la mort parmi nous n'ait pas le dernier mot. (...)

    [166] Un poème du pasteur et écrivain suisse Kurt Marti exprime bien ce que signifie l'espérance de la résurrection comme protestation contre la mort :

    Il conviendrait bien à maints seigneurs/Que la mort réglât tout, / Que la seigneurerie des seigneurs, / Que la servitude des serfs / Soient à jamais confirmées. 

    Il conviendrait bien à maints seigneurs / De rester seigneurs pour l'éternité dans leur cher tombeau privé, / Et que leurs serfs restent serfs / Dans leur pauvre fosse commune.

    Mais vient une résurrection / Autre, tout autre que nous ne pensions, / vient une résurrection / Qui dresse Dieu contre les seigneurs / Contre le seigneur des seigneurs : la mort.

    C'est dire que la protestation qui naît de l'espérance de la résurrection est en même temps une protestation contre une société dans laquelle, sans cette espérance, la mort devient un moyen dévoyé de maintenir des structures injustes. Ce n'est pas de subordination  ni de supériorité qu'il est ici question, mais bien de domination et de servitude qui ont un effet mortel aussi bien pour les seigneurs que pour les serfs.

     L'espérance de la résurrection des morts devient ici critique d'une société marquée par la mort, une société où les "seigneurs" - les grands et les petits, les séculiers et les religieux - peuvent impunément exploiter leurs "serfs", impunément parce qu'ils s'érigent eux-mêmes sur cette terre en autorité, en norme, en vérité, de manière à supprimer  toute instance supérieure de justice, toute superio auctoritas. L'espérance de la résurrection réclame cette justice ; elle devient ainsi, pour les   [167] hommes, un ferment critique et libérateur : elle déstabilise les rapports de forces qui, ici et maintenant, se croient définitifs et elle fait apparaître de manière significative des rapports de service diamétralement opposés, où est "élevé" seulemnt celui qui s'est "abaissé", où non seulement l'intérieur doit servir le supérieur mais où le supérieur lui aussi doit servir l'inférieur. (...)

     

    Hans Küng - Vie éternelle ? Ed. du Seuil, 1985

     

  • La résurrection du Christ et la nôtre (2)

    [159] (...)

    Que veut donc dire le Nouveau Testament, par la diversité de ses images et de ses formes narratives, quand il parle de "vie éternelle" ? Prenant pour toile de fond ce vaste matériel, nous pouvons essayer de cerner cette vie par deux définitions négatives et une positive.

    1. Ce n'est pas un retour à cette vie spatio-temporelle. Par résurrection, le Nouveau Testament entend tout autre chose que Friedrich Dürrenmatt dans sa pièce le Météore où il fait (de manière fictive évidemment) revivre un cadavre qui revient à une vie terrestre inchangée. Il ne faut pas non plus assimiler la Résurrection de Jésus aux résurrections de morts de l'Antiquité. Nous les trouvons disséminées dans la littérature ancienne au sujet des thaumaturges (accrédités même par des témoignages médicaux) ; nous les trouvons également par trois fois chez Jésus : la fille de Jaïre (Mc 5,21-43 et par.), le jeune homme de Naïm (Lc 7,11-17) et Lazare (Jn 11).

    Abstraction faite de la crédibilité historique de tels récits légendaires (chose étonnante, Marc et les autres synoptiques ignorent tout de la sensationnelle résurrection de Lazare aux portes de Jérusalem), la Résurrection de Jésus n'a justement rien à voir avec la reviviscence d'un cadavre. Même chez Luc, Jésus n'est pas revenu purement et simplement à la vie biologique, terrestre, pour finalement mourir de nouveau comme les autres ressuscités. Non, la mort n'est pas différée, mais définitivement vaincue. Selon la conception du Nouveau Testament, le Ressuscité a définitivement franchi le seuil ultime qu'est la mort. Il est entré dans une vie [160] céleste, tout autre : dans la vie de Dieu. Pour parler de cette vie, le Nouveau Testament déjà utilise des formules et des images très variées.

    2. Ce n'est pas la continuation de la vie spatio-temporelle. C'est donc quelque chose de tout à fait différent de la vie banale et ennuyeuse, temporelle et intemporelle, du Triptyque de Max Frish. Le simple fait de parler d' <<après>> la mort est trompeur  : l'éternité n'est pas déterminée par un avant et un après. Elle signifie plutôt une vie nouvelle qui outrepasse la dimension de l'espace et du temps pour entrer dans le domaine invisible, impérissable, insaisissable de Dieu. Ce n'est pas un "encore" sans fin : encore vivre, encore agir, encore aller, mais quelque chose de définitivement  "nouveau". Ceci dépasse définitivement et le retour du "meurs et deviens", éternellement le même, de la nature, et celui du mythe sur lequel insiste tant la pensée indienne. Etre définitivement près de Dieu et ainsi avoir la vie qui ne finit pas, voilà ce que veut dire "vivre éternellement".

    3. C'est donc plutôt l'accueil dans la réalité ultime et primordiale. Si l'on ne veut pas parler en images, il faut considérer la Résurrection et l'Ascension (enlèvement, montée au ciel, glorification) comme un seul et même événement en rapport avec la mort, dans l'intimité inimaginable de Dieu. Le message pascal, malgré ses nombreuses variantes, ne dit qu'une chose :

    - Jésus n'est pas mort pour entrer dans le néant. Dans la mort et par sa mort, il est mort pour entrer dans cette réalité insaisissable et incompréhensible, ultime et primordiale que nous appelons Dieu ; il a été accueilli par elle. L'homme ayant atteint la réalité ultime de sa vie, qu'est-ce qui l'y attend ? Non pas le néant (même celui qui croit au nirvâna dirait de même), mais ce Tout qui, pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, est l'unique vrai Dieu. La mort est un passage vers Dieu, c'est un rapatriement dans l'intimité de Dieu, c'est l'accueil dans sa gloire. Qu'avec la mort tout soit fini, seul un athée au sens strict peut le dire. Dans la mort  [161], l'homme est soustrait aux rapports qui l'entourent et le déterminent. Du point de vue du monde, de l'extérieur pour ainsi dire, la mort signifie absence complète de toute relation, rupture de toute relation aux humains et aux choses. Mais du point de vue de Dieu, de l'intérieur pour ainsi dire, la mort signifie une relation tout à fait nouvelle : une relation à Dieu en tant qu'il est la réalité ultime. Dans la mort un avenir nouveau, éternel est offert à l'homme, et à l'homme tout entier, et non à une partie de lui-même. 

    - Un avenir nouveau, non dans notre espace et dans notre temps, ici et maintenant dans ce monde-ci.

    - Mais pas davantage dans un autre espace et dans un autre temps : dans un "au-delà", dans un "en-haut", dans un "hors-de" ou un "au-dessus", dans un "autre monde".

    - Un avenir nouveau tout à fait différent : ce dernier chemin, décisif et tout autre, ne ramène pas l'homme à ce monde quotidien comme le chemin que suivent ceux qui ne sont que cliniquement mort. Ce n'est pas non plus le chemin que suivent les cosmonautes, dans cet univers ou même au-delà. C'est (pour parler tout de même en images) un départ vers l'intérieur : un retour pour ainsi dire vers la raison d'être la plus profonde et vers le sens primordial du monde et de l'homme, vers le mystère inexprimable de notre réalité : de la mort à la vie, du visible à l'invisible, de l'obscurité mortelle à l'éternelle lumière de Dieu. Ce n'est pas une intervention contre les lois de la nature, mais une prise de relais au moment où la nature, en vertu de ses propres lois, s'épuise. 

    Que signifie cette Résurrection de Jésus pour moi ici et aujourd'hui ? 

                                                              A suivre....

    Hans Küng - Vie éternelle ? Ed du Seuil 1985 

  • La résurrection du Christ et la nôtre

    [157] (...)

    Y a-t-il néanmoins alors résurrection corporelle, résurrection de l'homme avec son corps ? - Non et oui. Non, si on entend "corps" au sens physiologique, le corps tel quel, le "cadavre", les "restes". - Oui, si par "corps" on entend ce que le Nouveau Testament appelle sôma, réalité moins physiologique que personnelle elle-même, le Moi lui-même avec toute [158] sa propre histoire - ce que néglige à tort la doctrine bouddhiste de la réincarnation, bien qu'elle insiste sur une corporéité nouvelle (mais terrestre évidemment). Parler de la résurrection du corps c'est donc dire, selon la formule du théologien catholique Franz Josef Nocke, que  "ce n'est pas uniquement le Moi tout nu de l'homme qui est sauvé à travers la mort, ce qui laisserait définitivement de côté toute son histoire terrestre, et rendrait insignifiantes toutes ses relations aux autres humains ; résurrection corporelle veut dire que l'histoire d'une vie et toutes les relations faites au cours de cette histoire parviennent à leur achèvement et appartiennent définitivement à l'homme ressuscité" (cf. F.J. Nocke, Eschatologie, Düsseldorf, 1982, p. 123)

    En d'autres termes, ce n'est pas la continuité de mon corps en sa dimension physique qui est en jeu. Les questions scientifiques comme celle de la persistance des molécules, ne se posent même pas alors. Ce qui est en jeu, c'est l'identité de la personne : ce qui pose donc la question de la signification permanente de toute ma vie et de ma destinée ! "L'amour de Dieu va au-delà des molécules qui se trouvent dans mon corps au moment de ma mort ", dit à juste titre Wilhem Brenning, professeur de théologie catholique. "Il aime un corps marqué par toutes les fatigues, mais aussi par l'insatiable désir de son pèlerinage, un corps qui, au cours de ce pèlerinage, a laissé beaucoup de traces dans un monde devenu humain justement par ces traces... Résurrection du corps veut dire que, de tout cela, rien n'est perdu pour Dieu, parce qu'il aime l'homme. Tous ses rêves il les a recueillis, nul sourire n'est perdu pour lui. Résurrection du corps veut dire que l'homme retrouve près de Dieu non seulement son dernier instant, mais toute son histoire.

    Cette histoire retrouvée en Dieu peut naturellement être considérée comme une histoire accomplie. Car je n'entre pas en Dieu comme un être diminué, amputé spirituellement ou physiquement, mais comme un être complet. Contrairement à ce qu'insinue la pensée indienne, je ne disparais pas en Dieu comme une goutte d'eau dans la mer, justement parce que l'homme n'est pas qu'une goutte d'eau et que Dieu est plus que la mer. En se perdant dans la réalité de Dieu, l'homme se trouve. En entrant dans l'Infini, la personne finie perd ses limites, de sorte que l'opposition actuelle personnel/apersonnel passera dans le transpersonnel. Si la réalité ultime n'est pas le néant, mais ce Tout que nous appelons Dieu, [159] alors la mort est moins destruction que métamorphose, vita mutatur non tollitur, "la vie est transformée, non pas ôtée", est-il dit dans la préface de la messe pour les défunts. Donc non pas une fin (Enden), ni même une mort (Verenden), mais un parachèvement (Vollenden), non pas un amoindrissement, mais un accomplissement, l'accomplissement définitif.

    Que veut dire "vivre éternellement" ?  (...)

                                                          A suivre...

     

    Hans Küng - Vie éternelle ? Seuil 1985

     

  • L'essentiel du message pascal (1)

    [151] (...) Malgré les difficultés qu'il soulève, le message part de quelque chose de simple et vise quelque chose de simple. Les divers témoins du christianisme ancien, les épîtres et les évangiles, les Actes des Apôtres et l'Apocalypse, malgré les dissonnances et contradictions des différentes traditions, s'accordent pour dire que le Crucifié vit pour toujours auprès de Dieu, ce fait étant à la base de nos devoirs et de nos espérances. Les homme du Nouveau Testament sont portés [152] et même fascinés par la certitude que celui qui a été tué n'est pas resté dans la mort, mais qu'il vit, et que celui qui adhère à lui et le suit vivra comme lui. La vie nouvelle, éternelle, de l'Un comme appel et réelle espérance pour tous ! Ce n'est pas un dogme nouveau qui est annoncé ici, mais nous sommes appelés, en marchant à sa suite, à mourir avec le Christ et à ressusciter avec lui selon l'expression de Paul.

    Voilà donc le message pascal et la foi pascale ! Message vraiment bouleversant, "révolutionnaire", très facile à rejeter aujourd'hui comme jadis : " là-dessus nous t'entendrons un autre jour ", disaient déjà quelques sceptiques à l'apôtre Paul sur l'aéropage d'Athènes, selon le récit de Luc (Ac 17,32). Ce qui n'a nullement retardé la marche triomphale du message qui était de façon tout à fait essentielle un message de vie éternelle.

    L'énigme historique de l'apparition du christianisme semble dès lors résolue de manière provocante : d'après des témoignages concordants, c'est Jésus de Nazareth connu et reconnu comme vivant, ce sont les expériences de foi autour de Jésus de Nazareth, qui peuvent expliquer pourquoi sa cause a eu une suite, pourquoi après sa mort, s'est produit un important mouvement se réclamant de lui, pourquoi, après son échec, il y eut un recommancement, pourquoi après la fuite des disciples se créa une communauté de croyants. Le christianisme, dans la mesure où il consiste à professer Jésus de Nazareth comme Christ vivant et agissant, est né à Pâques. Sans Pâques, pas d'évangile, pas un seul récit, pas une épître dans le Nouveau Testament ! Sans Pâques, pas de foi en Jésus-Christ, pas de prédication sur le Christ, pas d'Eglise, pas de liturgie, pas de mission. (...)

    [153] Pour Paul, il ne faut pas séparer la Résurrection de Jésus de l'espérance en la résurrection générale des morts. C'est parce que Jésus, et lui seul, vit et tient de Dieu une importance si singulière pour tous, que tous ceux-là vivront qui s'engageront avec confiance pour lui. A tous ceux qui partagent le destin de Jésus, il est offert de [154] partager la victoire de Dieu sur la mort : ainsi Jésus est le premier parmi les morts (cf. 1 Co 15,20), le premier-né d'entre les morts (cf; col 1,18).

    (...)

    Comment se représenter la résurrection ? Réponse : d'aucune manière ! (...) Ressusciter des morts n'est pourtant pas revenir à l'état antérieur de veille qui est celui de notre vie quotidienne. Il s'agit d'un changement radical en un état tout à fait différent, d'une nouveauté inouïe ; c'est un état définitif : la vie éternelle. Et il n'y a rien à décrire, à représenter, à objectiver. Cette vie éternelle ne serait pas vraiment tout autre si nous étions capables de la dépeindre avec des notions et des images empruntées à notre vie de tous les jours, comme si l'on hypostasiait les voeux et les désirs de la vie quotidienne, dans un ciel décrit en termes paradisiaques. "Ce que l'oeil n'a pas vu, ce que l'oreille de l'homme n'a pas entendu.." (1Co 2,9) (...)

    Totaliter aliter, c'est tout autre chose : notre langage touche ici à ses limites. (...) Le Nouveau Testament lui-même recourt, dans les récits d'apparitions, à de tels paradoxes situés à la limite du représentable : [155] : il ne s'agit pas d'un fantôme, et pourtant on ne peut le saisir, on peut et ne peut pas le reconnaître, il [le Christ]  est visible et invisible, saisissable et insaisissable, matériel et immatériel, soumis et insoumis au temps et à l'espace. (...)

    Quand Paul parle de la résurrection, il n'entend absolument pas parler, comme le font les Grecs, de l'immortalité d'une âme qui devrait être libérée de la prison de son corps mortel. (...)

    [157] (...) Il est donc désormais manifeste que la pensée anthropologique, tant celle de la Bible que celle de nos jours, convergent  pour concevoir l'homme comme une unité physico-chimique, ce qui est d'une importance considérable pour la question d'une vie après la mort. Quand le Nouveau Testament parle de résurrection, ce n'est pas de la survivance naturelle d'une âme-esprit indépendante de nos fonctions corporelles. Il entend plutôt par là - dans la ligne de la théologie juive - la nouvelle création, transformation de l'homme tout entier par l'Esprit de Dieu créateur de vie. L'homme n'est donc pas délivré de sa corporéité (comme l'entend Platon). Il est délivré avec et dans sa corporéité - désormais glorifié, spiritualisée : une nouvelle création, un homme nouveau. Pâques n'est pas une fête de l'immortalité, postulat de la raison pratique, mais la fête du Christ, la fête du Crucifié glorifié.

                                                           A suivre....

      Hans Küng - Vie éternelle ? - Seuil, 1985

     

  • Le Ressuscité

    [149] (...) Qu'il ne s'agit pas d'un événement historique veut dire ceci : la proposition "ressuscité le troisième jour" est moins une donnée historique qu'une assertion théologique ; "trois", si souvent nombre symbolique (...), ne doit pas s'entendre d'une date du calendrier, mais d'un nombre sacré : c'est la date salvifique d'un jour salvifique, tout comme dans le texte d'Osée : " Le troisième jour il nous relèvera" (Os 6,3).

    Dans la mesure où il s'agit d'une entrée dans la vie éternelle de Dieu, au-delà du temps et de l'espace, cette vie ne peut être constatée par les moyens et les méthodes de la recherche historique. La Résurrection n'est pas un acte spatio-temporel. Elle n'est pas un miracle qui transgresserait les lois de la nature  et qu'on pourrait repérer en ce monde-ci ; ce n'est pas non plus une intervention surnaturelle dans le temps et l'espace, qu'on pourrait localiser et dater. Il n'y a rien eu à photographier ni à enregistrer. Ce qu'on peut constater historiquement, c'est la mort de Jésus, puis la foi et le message pascal des disciples ; pour ce qui est de la mort de Jésus et de la foi de ses disciples - l'une et l'autre événements publics - l'historien peut encore les aborder. Mais la Résurrection elle-même - qui n'est pas un événement public - ne peut être appréhendée, objectivée. Ce serait sûrement trop demander à l'historiographie. (...) Ce n'est donc pas un événement historique, mais bien un événement réel. Pourquoi ? Précisément parce que, dans la Résurrection, il s'agit d'une action de Dieu, il s'agit donc d'un événement, non pas purement fictif ou imaginaire, mais réel au sens le plus profond du terme ; et, à vrai dire, uniquement pour celui qui décide de n'être pas un observateur neutre, mais qui s'engage dans la foi. Ce qui s'est passé dépasse les limites de l'histoire. Il s'agit d'un événement transcendant qui part de la mort d'un homme et atteint [150] la dimension universelle de Dieu. (...)

    Non, la foi en la [151] Résurrection, attitude de confiance et d'espérance tout à fait raisonnable, se rapporte à la réalité effective de Dieu lui-même qui, en Jésus, a vaincu la mort. (...) Le message de la Résurrection est donc un témoignage de foi et non pas un produit de la foi. (...) Jésus vit non parce qu'il est annoncé, mais il est annoncé parce qu'il vit.  (...)

    Après ces réflexions, qui visaient non à simplifier mais à condenser, la question se pose : quel est l'essentiel du message pascal ?

                                                          A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Ed du Seuil 1985

  • Pourquoi cherchez-vous parmi les morts ?

    [146] (...) Le plus ancien témoignage pascal ne se trouve pas dans les évangiles. Il se trouve dans les épîtres de Paul, plus anciennes (de toute une génération) que l'évangile de Marc et représentant les documents les plus anciens du Nouveau Testament.

    Dès les années 55-56 en effet, l'apôtre Paul écrivait d' Ephèse, en Asie Mineure, à la communauté qu'il avait fondée à Corinthe. Dans cette première Epître aux Corinthiens, on trouve au chapitre 15, le plus ancien témoignage pascal "transmis" par Paul à la communauté de Corinthe lors de sa fondation et qu'il a lui-même "recu". D'après la langue, l'autorité et les personnes nommées, ce témoignage remonte probablement à la première communauté de Jérusalem. En tout état de cause, son origine se situe entre les années 35 à 45, date à laquelle Paul est devenu chrétien et missionnaire. Paul cite cette profession de foi et y ajoute une liste - que ses contemporains peuvent contrôler - de témoins de la Résurrection, [147] auxquels le Ressuscité "s'est laissé voir", "est apparu", "s'est manifesté", témoins donc trouvés au hasard des rencontres et dont la majorité étaient encore en vie dans les années 55-56.

    On peut constater des différences non seulement par rapport à l'évangile apocryphe de Pierre, mais même par rapport aux récits des évangiles canoniques. 

    Voici ce texte :

    " Je vous ai transmis en premier lieu ce que j'avais moi-même reçu, à savoir :

    que le Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures, qu'il a été mis au tombeau. Qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures, qu'il est apparu à Céphas, puis aux Douze.

    Ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois - la plupart d'entre eux sont encore vivants et quelques uns sont endormis. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et, en tout dernier lieu, il m'est apparu à moi aussi, comme à l'avorton." (1 Co 15, 3-8 ; cf. Ga 1,16 ; 1 Co 9,1)

    Les différences entre le plus ancien témoignage pascal et les récits plus tardifs sont patentes :

    - Les récits de la Résurrection dans les évangiles modifient de plus en plus ce premier témoignage et divergent sensiblement entre eux. Ce plus ancien témoignage pascal a la sobriété d'un procès-verbal.

    - Les récits des Evangiles ont nettement tendance à proposer une peinture légendaire (pour étonner l'auditoire). Paul, dans son témoignage, adopte le style d'une profession de foi ; il se peut qu'elle ait servi de résumé catéchétique, peut-être était-elle à apprendre par coeur lors du catéchisme.

    - Pour illustrer le message pascal, les évangiles mettent l'accent sur le tombeau vide. Chez Paul, par contre (comme aussi en d'autres écrits du Nouveau testamment), le tombeau vide (et les anges) ne [148] sont absolument pas mentionnés ; Paul insiste plutôt sur le fait que Jésus, vivant, a rencontré ses disciples.

    - Et tandis que les récits concernant le tombeau ne sont attestés par aucun témoignage direct, on trouve dans les épîtres de Paul (quelques décennies avant les évangiles) diverses déclarations où il parle lui-même d' apparitions, de manifestations du Ressuscité.

    Ce n'est pas à cause du tombeau vide, mais à cause des "apparitions" ou "manifestations" - sans doute visions ou auditions objectives ou subjectives, en tout cas appels à la prédication comme ceux lancés par les prophètes - que les disciples de Jésus vinrent croire à sa Résurrection pour la vie éternelle. La querelle à propos du tombeau vide est donc une fausse querelle. La discussion théologique a éclairci ce point : il est impossible de vérifier si le tombeau était vide. Des exégètes critiques eux-mêmes admettent comme possible que le tombeau ait été vide. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Un tombeau vide n'est pas par lui-même une preuve de Résurrection. Il peut y avoir beaucoup d'explications (...) Car, quoi qu'on pense de l'historicité du tombeau vide, ni la Résurrection de Jésus ni la nôtre n'en dépendent.

    La reviviscence d'un cadavre n'est pas la condition préalable d'un éveil à la vie éternelle. Ainsi donc, pour Paul aussi, ce qui est capital pour sa prédication (et pour celle des épîtres du Nouveau Testament), ce n'est pas de montrer le tombeau vide, mais de prouver que Jésus est vivant. la foi chrétienne ne fait donc pas appel au tombeau vide, mais à la rencontre avec le Christ vivant en personne : "Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?" (Lc 24,5)

    La Résurrection n'est-elle donc pas un événement historique ? [149] Pour répondre clairement, je dirais : non, ce n'est pas un événement historique, et pourtant c'est un événement réel. Qu'est-ce à dire ?

                                                                               A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? Seuil 1985

     

     

  • La Résurrection dans les Evangiles

    [141] Ecoutons, par contraste, le récit pascal, étonnament bref, du plus ancien évangéliste, Marc, qui, sans doute presque un siècle avant l'Evangile de Pierre, aux environs de l'an 70, a écrit l'histoire suivante où d'évidence la Résurrection elle-même est passée sous silence :

    "Quand le shabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps. Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé. Elles se disaient entre elles : " Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau ? " Et ayant levé les yeux, elles virent que la pierre avait été roulé de côté : or elle était fort grande. Etant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d'une robe blanche, et elles furent [142] saisies de stupeur. Mais il leur dit : " Ne vous effrayez pas. C'est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le Crucifié : il est ressuscité, il n'est pas ici. Voici le lieu où on l'avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu'il vous précède en Galilée : c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit." Elles sortirent et s'enfuirent du tombeau, parce qu'elles étaient toutes tremblantes et hors d'elles-mêmes. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur... (Mc 16,1-8)"

    C'est là que s'achève, de façon assez surprenante, l'évangile selon Marc. Les spéculations au sujet d'une autre finale de son évangile, peut-être perdue, sont oiseuses. Ce que l'évangile originel nous dit de la Résurrection tient dans ces huit versets, et, comparés à l'Evangile de Pierre, ils suffisent à montrer que tout ce qui se passe advient après la Résurrection. Marc se contente de témoigner de la Résurrection ; plus exactement, il annonce le message de la Résurrection qui alors ne produit ni étonnement ni joie "pascale", mais "crainte et tremblement" : "Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur..." cela aussi peut rendre un son peu familier aux oreilles des fidèles, dans l'Eglise catholique du moins, car, des siècles durant, on a tout simplement omis de lire à Pâques cette dernière phrase par laquelle s'achève tout l'évangile, apparemment sous prétexte qu'elle ne convenait pas à la fête de Pâques. Il faut, de plus, observer que tout cela se produit devant quelques témoins, et, qui plus est, devant un groupe de femmes peu crédibles en ce temps-là en fait de témoignage. Le seul nom qui est partout identiquement transmis - même dans les évangiles plus tardifs - est celui de Marie de Magdala (les évangiles synoptiques ne disent pas un seul mot de Marie, mère de Jésus, ni sous la Croix ni dans les récits de la Résurrection) ; selon le tardif évangile de Jean également, Marie de Magdala est la seule qui, par piété, soit allée au tombeau pour oindre Jésus, le dimanche matin.

    Cette réserve des Evangiles canoniques à propos de la Résurrection n'inspire-t-elle pas plutôt confiance dans leur authenticité ? A l'inverse, l'intérêt dont témoignent les apocryphes pour les outrances et le sensationnel ne les rend-il pas plutôt suspects ? En tout cas, les témoignages canoniques sur Pâques ne portent pas sur la Résurrection comme événement, mais sur le Ressuscité comme personne. [143] Témoignages, notons-le bien, et non pas simples rapports. Dans leur ensemble, les récits de Pâques ne sont pas des documentaires neutres dûs à des observateurs impartiaux ; ce sont des témoignages en faveur de Jésus dus à des croyants au plus haut point intéressés et engagés. Ce sont par conséquent des documents moins historiques que théologiques ; non des procès-verbaux ou des chroniques, mais des témoignages de foi. (...)

                                                              A suivre...

    Hans Kûng - Vie éternelle ? Seuil , 1985

  • La résurrection dans l'Ancien Testament

    [122]

    Les plus anciennes, et les seules preuves incontestées en faveur de la résurrection des morts dans tout l'Ancien Testament de langue hébraïque datent du 2 ème siècle (environ 165-164 av. J.-C.) de l'époque de la résistance à l'hellénisation, que le Séleucide Antiochius IV Epiphane essayait d'imposer aux Juifs (interdiction du culte juif, adoration du dieu de l'Empire, Zeus Olympien, et même de l'Empereur dans le Temple). On sait que cette rigoureuse politique d'hellénisation d'Antochius provoqua bientôt, sous la conduite des Maccabées, la révolte du peuple qui finalement s'acheva par la victoire du judaïsme.

    Dans cette crise de l'époque des Maccabées, l'auteur d'apocalypse avait, pour mettre en garde et pour interpréter les signes des temps, pris la place des prophètes des VIII eme - VI eme siècles, époque de la crise également. Tel fut le livre de Daniel, dans lequel la prédication apocalyptique, après plusieurs essais chez les prophètes, atteignit sa pleine dimension. De nos jours, on ne devrait plus mettre en doute que le Livre de Daniel, vu sa langue, sa théologie (angéologie tardive) et sa composition sans unité , n'est en aucune façon le fait d'un visionnaire à la cour babylonienne du VI ème siècle, mais plutôt celui d'un auteur du II ème siècle, justement du temps d'Antochius IV Epiphane. En ce qui concerne la résurrection, il se [123] trouve au dernier chapitre de ce Livre de Daniel (originellement de caractère apocalyptique) un passage qui a été vraisemblablement influencé par des idées perses : " En ce temps se lèvera Michel, le grand prince qui se tient auprès des enfants de ton peuple. Ce sera un temps d'angoisse tel qu'il n'y en aura pas eu jusqu'alors depuis que nation existe. En ce temps-là ton peuple échappera : tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre. Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les,  autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle. Les doctes resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, comme les étoiles, pour toute l'éternité. " (Dan 12, 1-3)

    Il ne fait pas de doute que, en ces temps de persécution - pour l'auteur du Livre de Daniel justement, temps de détresse avant la fin des temps, où hommes, femmes et enfants ont été cruellement persécutés en raison de leur attachement à la Loi -, le vieux problème de la juste rétribution se soit posé avec beaucoup plus d'acuité que pour les générations antérieures, du temps des Ptolémées et de Qohélet. Devant la fidélité de tant de martyrs à leur foi - placés devant l'alternative du reniement ou de la mort -, on devait à plus forte raison se demander : l'injustice se répare t-elle seulement en cette vie ? Quel peut être le sens de la mort des martyrs, quand ceux qui sont fidèles à leur foi n'obtiennent plus de récompense ni en cette vie-ci (ils sont déjà morts), ni dans une autre vie (qui n'est qu'une existence fantomatique) ? Où donc est Dieu avec sa justice ? La réponse de l'auteur d'apocalypse est la suivante : à ce temps de détresse succèdera le temps de la fin, où Israël sera sauvé, et - voilà la nouveauté - où les morts ressusciteront : les témoins de leur foi et leurs persécuteurs. Car les morts, qui ont dormi au "pays de la poussière" , se réveilleront et reviendront à la vie en tant que personnes humaines complètes (et non pas seulement en tant qu'âmes) dans cette vie d'ici-bas qui désormais durera éternellement, sans fin : pour les sages, sous forme d'une vie éternelle ; pour les autres, sous forme d'un éternel opprobre - même si cela n'est pas précisé. 

    Hors de la Bible hébraïque, dans l' Ancien Testament grec (des Septante), on trouve d'autres témoignages de cette espérance en la [224] résurrection si tardivement apparue, en particulier dans le  Second Livre des Martyrs d'Israël qui contient les plus anciens récits de martyres juifs, modèles des Actes de martyres dans l'Eglise. Et précisément dans le célèbre septième chapitre (...)

    A la différence du Livre de Daniel, il n'est manifestement pas question d'une résurrection "eschatologique", d'une [125] résurrection terrestre à la fin des temps, mais - peut-être parce que l'attente prochaine de Daniel n'avait pas été comblée par le récent passé - d'une résurrection transcendante, d'une résurrection céleste d'avant le temps : on pense là à une admission ou à une élévation au ciel après la mort - idée qui, beaucoup plus tard, devait avoir une importance capitale dans la foi en Jésus de Nazareth et en sa résurrection.   (...)

    Cependant, l'argumentation en faveur de la résurrection atteint son point culminant avec les deux discours de la mère qui est présentée davantage comme philosophe que comme mère (...) [126] A la différence de ce qui se passe chez les Egyptiens, où la momie doit rester absolument intacte pour la vie éternelle, la mutilation corporelle et l'anéantissement physique eux-mêmes ne constituent pas des limites pour le Dieu d'Israël. Ces textes de l'Ancien Testament le montrent : la croyance à la résurrection des morts est une conséquence de la foi au Créateur. (...) Pour l'Ancien Testament, en effet, ce n'est pas en raison de son essence spirituelle et de son caractère divin qu'une âme humaine survit, mais c'est plutôt l'homme tout entier qui est ressuscité par l'action de Dieu : par le miracle d'une nouvelle création dont la raison est la fidélité de Dieu à sa créature. (...)

    [128] Nous ne pouvons oublier qu'une part non négligeable des Juifs, fidèles à la Loi, n'acceptaient pas alors la croyance en la résurrection et ne l'acceptent pas encore aujourd'hui. Contrairement au second Livre des Martyrs d'Israël, le premier ne dit mot d'une résurrection des morts ; les héros, que sont les Maccabées, ne récoltent de leur mort prématurée que la gloire et l'honneur et ils continuent de "vivre" uniquement dans le souvenir du peuple. Au temps de Jésus de Nazareth encore, un siècle et demi plus tard, et tout à fait dans le même sens, le groupe des Sadducéens refuse l'idée de résurrection.

                                                      A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Ed du Seuil 1985

  • l'au-delà : la résurrection dans l'ancien testament

    [120] Or les différents passages de l'Ancien Testament qui parlent d'une soi-disant résurrection, ont un sens imagé, métaphorique, et, dans leur contexte biblique, ne peuvent être pris au sens propre.

    Quand donc le prophète Osée dit : " Après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa [121] présence", il n'entend pas par là la résurrection des morts, mais, de façon imagée, la guérison et la santé imminente du peuple d'Israël malade.

    De même, lorsque, dans une vision grandiose, le prophète Ezéchiel (Ez 37, 1-6) voit la reviviscence des ossements desséchés : " La main de Yahvé fut sur moi, il m'emmena par l'esprit de Yahvé, et il me déposa au milieu de la vallée, une vallée pleine d'ossements. Il me la fit parcourir, parmi eux, en tous sens. Or les ossements étaient très nombreux  sur le sol de la vallée, et ils étaient complètement desséchés. Il me dit : " Fils d'homme, ces ossements vivront-ils ?" Je dis :" Seigneur Yahvé, c'est toi qui le sais." Il me dit : "Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : ossements desséchés, écoutez la parole de Yahvé. Ainsi parle le Seigneur Yahvé à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l'esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je tendrai sur vous de la peau, je vous donnerai un esprit  et vous vivrez, et vous saurez que je suis Yahvé" Or, d'après le contexte de cette vision, il est incontestable qu'il n'est pas parlé ici de la résurrection des israélites défunts, mais du retour des déportés de Babylone, sortis du tombeau de leur prison, pour une vie nouvelle au pays d'Israël.

    Ou bien quand finalement la tardive "apocalyse d'Isaïe" parle des morts de Yahvé qui vivront, et les cadavres qui ressusciteront : " Tes morts revivront, tes cadavres ressusciteront. Réveillez-vous et chantez, vous qui habitez la poussière." Ici aussi il s'agirait de la figure d'un salut, de durée illimitée, à venir à la fin des temps, et pas nécessairement d'une vraie résurrection des morts. Cela ressort clairement d'Isaïe 26,14 : " Les morts ne revivront pas, les ombres ne se relèveront pas, car tu les as visités, exterminés, tu as détruit jusqu'à leur souvenir." Tous ces textes emploient donc l'idée de résurrection uniquement comme image, en particulier de la restauration nationale d'Israël. Des phrases isolées dans les Psaumes, dans les Chants du Serviteur de Yahvé et chez Job parlent, elles aussi, quand on les examine de près et, au plus, de façon imagée, d'une résurrection à la vie.

    Mais à l'époque perse, après l'exil à Babylone, parmi les Juifs, on se satisfait de moins en moins de la vieille réponse qui suivait  le principe de l'équivalence et de la rétribution, selon lequel argumentaient [122] aussi les amis de Job, disant que tous les comptes s'appurent pendant la vie entre la naissance et la mort. Cela devenait chaque jour plus évident ; chacun pouvait vérifier quotidiennement que, ni dans la vie du peuple, ni dans celle de l'individu, le bien ni le mal, ne sont suffisamment payés. Au méchant, il arrive souvent du bien, et au bon souvent du mal... Il n'est donc pas étonnant que, dans les deux siècles avant Jésus-Christ - certains textes bibliques parlent aussi de l'éventuelle implication de Dieu dans la détresse et les périls d'un chacun -, ait pu s'imposer de plus en plus nettement l'espoir que - contrairement à ce que pensait le sceptique Qohélet, quelques générations auparavant - on puisse encore attendre une justice totale, une satisfaction jamais obtenue jusqu'alors.

                                                            A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? - Ed du Seuil 1985

  • La conception de l'au-delà chez Qohélet

     [116]

    A l'époque même où l'Inde faisait l'expérience de la souffrance et la vainquait par le renoncement à la vie, vivait au Proche-Orient, en Palestine, un Juif qui était un homme tout aussi réfléchi. Il se nommait  d'un pseudonyme, "Qohélet", que l'on traduit habituellement par "prédicateur", mais que l'on peut traduire aussi par "rassembleur", "chef de rassemblement". Bernard Lang , naguère professeur catholique d'Ancien Testament à Tübingen, a consacré au livre de Qohélet (vraisemblablement composé entre 190 et 180 av. J.C) une belle méditation théologique, à laquelle nous nous tiendrons ici pour commencer.

    L'interprétation de cet écrit est extrêment contestée, au point de vue de la forme déjà - c'est une suite d'aphorismes et de "pensées" sans lien - livre tout à fait inhabituel, au point que beaucoup voudraient le voir exclu du canon de l'Ancien Testament. Il n'est pas étonnant que ce livre ait sans cesse attiré justement les esprits critiques : en 1759, le Parlement de Paris fit brûler sans hésiter la traduction française de Voltaire (dédicacée de façon significative à Mme de Pompadour !). 

    Quoique Qohélet ait probablement été maître de sagesse, il représentait justement l'opposition à cette sagesse traditionnelle (Proverbes; Ben Sirach le Sage) qui, trop optimiste, supposait un Dieu juste et un ordre moral du monde, où la bonne action était récompensée et la mauvaise châtiée, et cela de façon visible et dès ici-bas. Ce prédicateur, plus philosophe que théologien, qui, - Shaw a raison - parlait de Dieu et des hommes comme un Grec plutôt [117] que de Yahvé et des Juifs comme un Juif, appartenait à la classe supérieure, vivait dans une société d'abondance et était devenu profondément sceptique au vu de ce monde totalement douteux : 

    - où ne règne aucune justice décelable, aucun ordre moral, aucune harmonie préétablie ; 

    - où nul Dieu ne manifeste sa grâce dans son gouvernement ni dans ses rétributions ;

    - où le hasard semble gouverner aveuglément et arbitrairement ;

    - où le sort des méchants frappe les bons et le sort des bons profite aux méchants ;

    - où ce n'est pas toujours le plus rapide qui gagne la course, ni le plus courageux la guerre, et moins encore, le plus avisé la richesse, ni le plus droit le succès, mais

    - où n'importe quel malheur peut frapper n'importe qui à n'importe quel moment, et où l'homme ignore son sort.

    Vraiment ce monde est du vent, du néant ! Telle est la constante rengaine de cet homme : " Du vent, rien que du vent, tout est vent." "Vanitas vanitatum" selon la version latine ; " vanités des vanités" chez  Luther. "Vanitas", "vide", "vaine apparence" pourrait-on dire, ce qui rappelle imédiatement le maya indien : tout est "vaine apparence" sans valeur, néant.

    Pour Qohélet aussi, ce réaliste critique, la chose n'est pas moins évidente que pour les Indiens : l'existence de l'homme est un être-pour-la-mort. " Tel qu'il est sorti du corps de sa mère, nu, il devra s'en aller tel qu'il est venu. " A vrai dire, l'homme ne finit pas dans le néant, comme Qohélet le dit sous la plume de Shaw, mais bien dans le royaume des morts, dans la maison des ténèbres où il n'est plus que l'ombre de lui-même : " Soit un homme qui a eu cent enfants et a vécu de nombreuses années, et alors que ces années ont été nombreuses, il ne s'est pas rassasié de bonheur et il n'a même pas de tombeau : je vois que l'avorton est plus heureux que lui. Celui-ci est venu avec le vent et s'en va dans les ténèbres, et dans les ténèbres son nom s'est enseveli. Il n'a ni vu ni connu le soleil : il y a plus de repos pour lui que pour l'autre. Et même si l'homme avait vécu deux fois mille ans sans connaître le bonheur, n'irait-il pas vers le même lieu que l'avorton ? "

    Que faire ? Pour Qohélet aussi c'est la question, mais il y répond [118] tout autrement que les Indiens - qui cherchent à se libérer de la souffrance en se libérant du Moi - autrement aussi que les platoniciens - qui, lorgnant sur l'immortalité de l'âme, dépércient cette vie ici et maintenant. Non, non pas renoncer à la vie, mais jouir de la vie ! Mieux vaut un chien vivant qu'un lion mort ! Ce que Dieu a donné, que l'homme en use. C'est pourquoi il faut célébrer les fêtes comme elles viennent ; épuisons la vie tant qu'il y en a, et oublions la mort qui vient, quoi qu'on fasse, et qui n'épargne ni le sage ni le fou. Car n'y a-t-il pas un temps pour tout ? Pour planter et pour arracher, pour gémir et pour danser, pour aimer et pour haïr, pour enfanter et pour mourir ?

    Dieu est obscur, Dieu est insondable et la réalité impénétrable. Il se peut qu'il y ait un sens à ce monde, à cette histoire, à mon histoire, mais Dieu seul le sait, non l'homme qui est obligé de regarder ce qui se passe dans le monde sans comprendre. (...)

    Livre moderne à bien des points de vue, ce Quohélét avec des thèmes qui nous sont bien connus, avant tout depuis la philosophie de l'existence, depuis Kierkegaard, Heidegger, Jaspers et Sartre. Et même  la situation sociale de départ de ce livre présente d'étranges analogies avec la nôtre.  (...) [119] Dans ce sens, Qohélet est un livre dangereux en ce qu'il conforte le système par son appel à un scepticisme éclairé, très peu stimulant pour l'action, qui ne pouvait convenir qu'à des gens cultivés, et par son appel à un sens du plaisir qui ne pouvait convenir qu'à des nantis et non au petit peuple qui, dans sa lutte pour vivre et survivre, avait de tout autres soucis.

    Qohélet malgré tout, dans sa mélancolique jouissance d'ici-bas, est fort éloigné de la superficielle théologie de rétribution qui avait cours alors, et d'après laquelle tout se règle en cette vie; il est très éloigné du moralisme (souvent puritain) de la littérature de sagesse, qui en était un des éléments, comme de toute joyeuse espérance dans l'au-delà (...)

    Même pour Quohélet tout n'est pas fini avec la mort. Car selon la vieille conception israélite, les morts continuent à vivre. Assurément ils végètent plus qu'ils ne vivent (...)

    [120] Le monde inférieur des anciens israélites, c'est le shéol (ce qui veut probablement dire : "absence de pays") qu'on imaginait comme un espace clos sous le disque terrestre, lieu de ténèbres et de silence, de langueur et d'oubli, où les humains sont condamnés à une existence fantomatique. A vrai dire, ils ont tous encore conservé leur rang et leur état antérieur : le roi porte encore sa couronne, le prophète son manteau, le soldat son équipement ; tous, cependant, ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes, sans communion entre eux, sans communion avec Dieu. Pays triste, sans joie, sans retour.... 

                                                             A suivre...

    Hans Küng - Vie éternelle ? Seuil - Janvier 1985