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  • Les pèlerins d'Emmaus

    21. (...)

    " De quoi parlez-vous ? " Il n'avait plus la courtoisie de déguiser les questions dont il savait la réponse.

    Les deux voyageurs s'arrêtèrent outrés, outragés presque : "Tu es bien le seul passant du pays qui ne soit pas au courant.

    - Eh bien, dites. "

    Ils eurent honte. On reprit la route. Cléopas finit par répondre qu'il s'agissait 22. d'un Nazaréen qui était venu délivrer Israël et, comme d'habitude, Israël s'était défait de sa chance : " Nos chefs et nos prêtres ont éliminé celui qui usurpait trop bien leur rôle. Ca fait maintenant le troisième jour qu'il est mort et que le monde est retombé dans son ornière. De bonne heure ce matin les femmes sont venues dire qu'il était vivant  et deux de nos camarades sont allés vérifier que la tombe était vide, mais lui, bien sûr, ils ne l'ont pas vu."

    Jésus mesurait leur tristesse. Il aurait dû en effet dormir longtemps avec les dieux dans les principes, mais il n'avait pas su s'y résoudre. Il avait refusé toutes les lois et toutes les raisons, il n'avait accepté que le retour à la source. La mort était une piètre révolution, ses inconsciences pouvaient bien rester souterraines, mais pas cette première fois qu'on a vu, dans l'eau, les nuées du ciel passer sur le monde. Jésus n'avait pas été jusqu'au boutiste, c'était contre son gré qu'il était allé si loin dans la malchance, mais elle l'avait ramené à un matin et il était pris d'une grande douceur en même temps que d'une 23. fièvre mal contenue. Il était attentif à un grain de poussière dans l'air, à une ombre d'odeur qui passe, mais il ne supportait plus guère la lenteur de marche des hommes et leurs ruminations lourdes. Il retrouvait sa promptitude de la mer de Tibériade, la nuit où ses apôtres avaient ramé contre le vent et qu'il avait marché sur les vagues et que la barque qu'il avait touchée  avait instantanément été rendue au rivage d'en face à travers la tempête. Ainsi se mit-il à traverser les Ecritures ; car il n'y a pas tant de choses écrites qu'on le croit, les gros livres ne sont rien ni les oeuvres complètes, mais seuls quelques récits, leur tremblante lumière sur nous, Abraham qui, couché à l'entrée de sa tente, va sombrer dans la sieste en regardant un petit nuage blanc errer au-dessus des sables... " C'était aujourd'hui, dit Jésus. D'ailleurs Abraham n'a pas d'autre fils que ce Nazaréen dont vous parliez. Ceux qui se disent juifs ne le sont pas, ils mentent. 

    Cléopas était désarçonné. " Il nous suffirait, dit-il, que vienne l'heure de Dieu. 24.

    - N'est-elle pas venue déjà ?

    - Mais à venir encore.

    - A quoi bon supputer les époques ? Chaque jour est aujourd'hui.

    (...)

    Ils arrivèrent à Emmaüs. Les deux disciples n'allaient que là, mais le messie en marche ne s'arrête pas à un bourg. Les deux hommes eurent peur. Ils auraient voulu demeurer à Emmaüs sans rompre la conversation. Ils retinrent l'inconnu, ils lui dirent qu'il n'y avait plus d'avenir, que le soleil commençait à redescendre : "Le brin d'herbe rallonge déjà sa mince ombre sur le sol ; les jeunes feuilles des trembles vont frémir jusqu'à la nuit. "

    Le messie voulut bien être las. Pourquoi refuser la sombre paix d'une auberge ?  25. Il s'assit entre ses compagnons. Il se taisait. On entendit le patron grommeler dans la cour. On voyait aller et venir, dans la salle, deux servantes, à moins que ce ne fût la même dont différaient les profils. La table se chargea de godets : olives, feuilles de thym, tiges d'oignon. Le messie se taisait toujours. On apporta le pain. Le messie le prit, le partagea et pâlit : il savait qu'on ne mange que pour la mort. A ce trouble les deux hommes le reconnurent. Mais au moment qu'ils le reconnaissaient, il n'était plus là. Chacun d'eux ne voyait plus que l'autre et la déception de l'autre. Alors ils réglèrent le repas à peine entamé et ils retournèrent vers la ville d'où ils étaient venus. En chemin ils s'aperçurent de ce qu'ils étaient quand Jésus était avec eux et ils redécouvrirent leur propre coeur. (...)

     

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

       

     

  • Jésus marchait sous les étoiles

    7. Jésus marchait sous les étoiles. Il ne se réhabituait à vivre qu'avec précaution. Il ne fréquentait encore que des tombes et son passage en réveillait les hôtes. Si insignifiants qu'ils aient été, ils avaient eu son expérience de naufrage. Ils se levaient prêts à lui faire escorte, mais il les congédiait gentiment, les laissant empotés dans leur résurrection. Beaucoup par une vieille habitude ou pour retrouver leur veuve et leur orphelin voulurent aller en ville, mais les portes étaient fermées et ces revenants qui pouvaient traverser les murs ne l'osaient pas. Ils gardaient dans des replis d'âme le respect de la matière et piétinaient désoeuvrés le long du rempart.

    Jésus errait sous des constellations qui n'avaient jamais tourné si lentement. Il 8. se rappela la nuit où il avait supplié son Dieu entre les oliviers et où les Romains l'avaient mené, les mains liées, chez le pape juif, les astres étaient plus pressés de changer de position. C'était l'ancien monde sans instant et maintenant l'instant était énorme. Il l'avait su dès qu'il s'était assis dans le sépulcre pour délier ses bandelettes. L'angoisse disparue lui avait laissé l' âme démobilisée. Il n'était sorti des ténèbres que pour rencontrer la nuit. Il avait enjambé les corps endormis des gardes que les criailleries juives avaient obtenues d'un colonial pleutre, mais il était délivré des hâtes. Il sentait que vivre n'avait été qu'une aventure raisonnable auprès de la hardiesse de revivre. Merveilleusement mal sûr, il s'égarait à tâtons dans la campagne. A peine si, à la longue, ses regards illuminèrent par-dessous les bribes de nuées qui traînaient dans le ciel. (...)

    Jean Grosjean - Le Messie - Gallimard 1974 

  • Artisanat de la Parole (8) : nous passer la Parole

    Mais le cycle de la Parole s'achève aussi et tout autant sur notre bouche, et c'est ici que nous retrouvons l'oralité. La lectio débouche en effet sur la louange , la confessio laudis qui est une autre manière de rendre à la Parole à sa liberté ; elle débouche aussi sur l'échange que nous nous faisons de la Parole, entre frères, en communauté, et en Eglise. Car nous devons nous parler, nous passer la Parole. La Parole est essentiellement dia-logale, en Trinité et entre nous. C'est tout le sens de la psalmodie alternée, dans la liturgie des Heures, sorte de jeu collectif et rythmique de la Parole qui la fait rebondir entre nous et atteste de façon tout à fait concrète sa transitivité et sa mobilité originelles : la Parole ne se maintient que dans la dia-logie, la stéréophonie et l'altercation, entre les hommes comme entre les anges (...) mais outre l'Opus dei, cette circulation de la Parole, condition indispensable à sa vie, se vérifie aussi dans le dialogue spirituel qui s'établit entre maître et disciple : Père dis-moi une parole de salut ! A cette demande, si coutumière dans la littérature monastique des origines, il n'est pas donné d'autre réponse en substance, qu'une parole de l'Ecriture ; mais il suffit que la Parole soit donnée par un autre pour qu'elle manifeste tout son pouvoir médicinal. La parole n'est pas, n'est jamais notre affaire soloitaire ni privée : l'économie divine veut positivement qu'elle ne nous arrive que par la bienheureuse médiation d'autrui. La Parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l'avez accueillie, non comme parole d'hommes, mais comme ce qu'elle est réellement, la Parole de dieu. Et cette Parole reste active en vous, les croyants. (1 Th 2,13). Au demeurant, le dialogue dont nous parlons ne s'établit pas seulement entre maître et disciple, mais aussi, à l'occasion, entre disciples : nous devons nous porter Parole les uns aux autres. (voir aussi Col 3,16) 

     

    François Cassingena, Lettre sur la Lectio divina  

    F. Cassingena est moine à l'abbaye de Ligugé.

    Ses livres (en particulier Etincelles I, II et III) peuvent être commandés en ligne : http://www.europart-diffusion.com/f/index.php?sp=coll&collection_id=4

  • Artisanat de la Parole (7) : écris !

    Depuis l'organe central, la Parole, entamant la deuxième phase (...) gagne maintenant l'organe donateur qui est la main. Si la Parole ne va pas jusqu'à la main, le cycle n'est pas complet ; cet aboutissement à la main est nécessaire à la plénitude anthropologique de la lectio, puisque aussi bien rien n'est pleinement humain qui ne passe par la main de l'homme. Prêtons alors attention à l'impératif catégorique qui est donné à l'auteur de l'Apocalypse, encore lui : J'entendis une voix me dire, du ciel : Ecris ! (Ap. 14,13) La voix ne dit pas : " regarde ! " ou encore  " écoute ! " mais : " écris !". Ce verset de l' Ecriture nous fait voir l'Ecriture, pour ainsi dire, in fieri, dans l'acte même qui la constitue. Qu'est-ce que le voyant va écrire, en effet, sinon l'Ecriture même ? Et nous, avons-nous songé à l'importance, à la solennité de l'acte physique, matériel et concret d'écrire, dans le processus complet de notre lectio divina ? Pourquoi reste-t-il si souvent si peu de notre lectio dans notre coeur, après que nous l'avons finie ? Parce que nous n'avons rien écrit, parce que nous ne sommes pas allés jusqu'à l'écriture, parce que la Parole ne nous est pas venue en main. Nous avons amputé quelque chose de notre humanité, et c'est pourquoi la Parole n'a pu nous atteindre pleinement. Tout l'homme doit prendre Parole. Le propore de l'Ecriture de Dieu, c'est de susciter la nôtre, comme réponse humaine ; humaine parce que manuelle. Elle répondra, dit Osée de l'épouse-Israël. La main est l'auxiliaire de la mémoire, cette Mémoire dont nous avons souligné à l'envi l'importance. C'est ainsi que le cycle intégral de la lectio va de la Main à la main, de la Main de Dieu à la nôtre, de la Main qui nous écrit de la part de Dieu à notre main qui répond à Dieu... et pour donner à autrui. Réalisons un instant ce qui nous manquerait si les Pères et les géants de la lectio divina n'avaient rien écrit. Ecrire, c'est faire charité. Dans la mesure où elle va jusqu'à mobiliser en nous la main, la lectio atteint d'autre part à la noblesse d'un véritable " travail manuel quotidien", de ce travail auquel Benoît lui-même l'associe  étroitement, puisqu'il traite du travail et de la lectio sous un seul chef : de opera manuum cotidiana (Cf. Reg. Ben., chap. XLVIII) 

      

    François Cassingena, Lettre sur la Lectio divina  

    F. Cassingena est moine à l'abbaye de Ligugé.

    Ses livres (en particulier Etincelles I, II et III) peuvent être commandés en ligne : http://www.europart-diffusion.com/f/index.php?sp=coll&collection_id=4

  • Artisanat de la Parole (6) : par l'oeil, l'oreille et la bouche

    Notre lectio mobilise d'abord des organes récepteurs qui sont l'oeil et l'oreille. L'oeil fait office de " curseur " : il court après le Verbe, il suit Jésus du regard (la lectio est la première forme de la sequela Christi). L'objet ultime de notre vision, alors, ce n'est point le texte, mais la Voix. Prêtons bien attention à la manière dont l'auteur de l'Apocalypse rapporte son expérience : Je me retournerai pour voir la Voix qui me parlait (Ap. 1,12) Je me retournai : c'est l'épistrophè, le mouvement de conversion, le même que celui de Marie-Madeleine dans le jardin du matin de Pâques (Jn 20,16). Pour voir la Voix. Notre lectio demeure un exercice mondain et profane aussi longtemps que nous ne voyons qu'un livre ; c'est la Voix qu'il faut voir, dans une magnifique synesthésie qui suppose bien sûr l'incarnation du Verbe. Et puis, quand nous lisons, il y a l'oreille. Le tout premier mouvement du "cycle" va de notre oeil à notre oreille. Car nous devons entendre immédiatement ce que nous lisons, convertir le visuel en auditif. L'oreille du corps, dans la liturgie où la proclamation de la Parole nous la rend tout aussitôt assimilable par voix auditive (d'où l'importance considérable de la liturgie !). L'oreille du coeur surtout, cette oreille interne qu'amadoue le Psalmiste : Audi, filia (Ps 44,11.vulg.) et saint Benoît après lui : Inclina aurem cordis tui... (Reg. Ben., Prol.) Parmi les organes récepteurs, n'oublions pas non plus la bouche qui murmure la Parole et la rumine ; il y a toute une oralité de la lectio, trop souvent négligée (elle était pourtant familière aux anciens) et qui touche de fort près, au demeurant, à celle de l'Opus Dei. 

    Par l'oeil, l'oreille et la bouche, la Parole gagne l'organe central qui est le coeur. Soyons plus exact : le texte écrit impressionne l'oeil et, passant de l'oeil à l'oreille puis de l'oreille au coeur, il devient Parole. Oui, la première phase du cycle, celle qui va de l'oeil au coeur, consiste en somme dans la transformation de l'écrit en Parole. Cette transformation-là est fondamentale ; c'est même l'industrie majeure qui se pratique dans notre atelier. Nous sommes des transformateurs de l'écrit en Parole. Le lieu propre de la Parole, c'est le coeur, selon ce que le psalmiste dit du juste : La torah de son Dieu est dans son coeur (Ps 37,31), et notre coeur, c'est l'Ecritoire de Dieu, comme il appert du prophète Jérémie : Je donnerai ma torah dans leur dedans et sur leur coeur Je l'écrirai (Jr 31,33 ; voir aussi 2 Co 3,3). En somme, pendant que nous transformons l'écrit en Parole, l'Esprit de Dieu transforme la Parole en Ecrit.     

     

    François Cassingena, Lettre sur la Lectio divina  

    F. Cassingena est moine à l'abbaye de Ligugé.

    Ses livres (en particulier Etincelles I, II et III) peuvent être commandés en ligne : http://www.europart-diffusion.com/f/index.php?sp=coll&collection_id=4

  • Artisanat de la Parole (5) : bûcher sa lectio jusqu'à la blessure du coeur

    Ce serait une illusion de croire que la lectio est quelque chose de facile, de toujours facile. Sa difficulté tient à la difficulté de Dieu même. Certes, et nous le dirons tout à l'heure à l'envi, la lectio relève de l'otium et comporte un caractère très sérieusement ludique, mais elle est aussi un exercitium ; elle est notre Grand exercice, un Exercice qui ne dure pas trente jours seulement, mais tous les jours de notre vie. Nul doute que par bien des aspects la lectio ne fasse partie de toute la dimension ascétique de notre vie et, pour être très cachée, très subtile, cette ascèse de la lectio n'en est pas moins réelle. C'est dans la lectio en effet, en tant qu'activité plénière et synthétique, que se vérifie le critère essentiel de notre vocation : si revera Deum quaerit. L'acquisition d'un minimum d'outils intellectuels et d'une méthode exige sans doute un effort, mais la difficulté majeure réside ailleurs, bien au-delà de tout ce qui apparente la lectio divina à une discipline profane, à ces disciplines profanes qu'elle se subordonne à l'occasion pour n'en prendre que mieux son élan : la vraie difficulté pour nous, c'est de parvenir jusqu'à la difficulté inhérente à l'Ecriture, jusqu'à l'argument, jusqu'à la question, jusqu'au tranchant que chaque parole vive recèle et dont la distraction, la routine, l'inappétence spirituelle émoussent si souvent en nous la perception. Ce qui réclame de nous un effort, c'est d'aller jusqu'à ce débat inévitable de Dieu avec nous, jusqu'à ce point où la Parole nous fait mal et nous arrache un cri qui est tout ensemble d'émerveillement et de douleur : la lectio authentique débouche sur la componction du coeur, le penthos. Notre lectio est paresseuse et rémittente si, pour finir, nous ne nous blessons pas tout de bon avec la Parole, si nous ne nous laissons pas blesser par elle.  

     

    François Cassingena, Lettre sur la Lectio divina  

    F. Cassingena est moine à l'abbaye de Ligugé.

    Ses livres (en particulier Etincelles I, II et III) peuvent être commandés en ligne : http://www.europart-diffusion.com/f/index.php?sp=coll&collection_id=4

  • Artisanat de la parole (4) : régularité d'une pratique

    Parlons maintenant de la régularité. La lectio divina n'est jamais facultative et l'on ne saurait l'ajourner. Il faut s'y tenir coûte que coûte. C'est se condamner à l'anémie que de ne point s'alimenter aujourd'hui ; c'est être vide que n'être pas plein de Dieu tout de suite. L'Ecriture est un journal, notre journal obligé et, à en abandonner tant soit peu la lecture, nous perdons le fil, le fil d'or par lequel nous tenons à la Vie. La régularité de la lectio, même brève, confère à notre vie son armature et sa cohérence. Au demeurant, cette régularité exige-t-elle de nous des efforts surhumains si nous comprenons la lectio, moins comme une présence au bureau, strictement mesurable au chronomètre, que comme une présence habituelle à Dieu et aux choses de Dieu, comme une atmosphère  qui baigne toutes nos activités. Reste que cette présence  habituelle et douce tendrait à s'évanouir et à devenir pure illusion  si l'on ne s'attablait effectivement à la Parole, certis temporibus, comme le prescrit saint Benoît au chapitre du "travail manuel quotidien". La lectio assure en profondeur la stabilité de notre vie, (...). Car la Parole est bel et bien notre Domicile (...) Qui sait si, dans son déroulement historique,  notre vie ne nous réserve pas des déménagements, des exodes, des exils, des hospitalisations, des incarcérations ? Qu'à cela ne tienne ! Où que la volonté du Seigneur nous conduise (...) nous resterons stables dans la Parole ou, plus exactement, nous emporterons partout cette Parole avec nous, comme Abraham emportant d'Ur la Promesse, comme les Hébreux transportant la Tente démontable à travers le désert. Est-ce pour rien que le Seigneur recommande à Moïse de fabriquer une table portative, au autel portatif ? Du moment que nous pouvons reconstituer partout notre atelier, notre camp volant de la Parole, nous n'avons pas sujet de nous plaindre et nous ne sommes nulle part déracinés. La Parole est nomade par nature, itinérante par nature et mobile (Cf. Ex 34, 15-16 ; Ps 147,15 ; Is. 55, 10-11 ; Lc 24,15) : emportons-la partout, pour qu'à son tour elle nous emporte. La fidélité amoureuse à la lectio divina est le plus sûr garant de notre stabilité, de cette stabilité du coeur dans la Parole sans laquelle la stabilité matérielle ne serait que de pure forme.   

     

    François Cassingena, Lettre sur la Lectio divina  

    F. Cassingena est moine à l'abbaye de Ligugé.

    Ses livres (en particulier Etincelles I, II et III) peuvent être commandés en ligne : http://www.europart-diffusion.com/f/index.php?sp=coll&collection_id=4

  • Artisanat de la Parole (3) : dès le matin

    Si la lectio divina est un métier artisanal, comme d'emblée nous l'avons reconnu, nous ne nous étonnerons guère qu'elle en présente tous les caractères, qu'il s'agisse de ses procédés, de son esprit, de l'atmosphère ambiante qu'elle nécessite. Aussi estimons-nous opportun d'insister maintenant sur trois notes intimement solidaires de ce caractère essentiellement "laborieux" de la lectio : la révérence, la régularité, l'effort. De la sorte, nous rentrons peu à peu dans ces considérations plus pratiques que vous êtes certainement impatients d'aborder.

    Commençons par la révérence. Que voulons-nous dire par là ? L'exercice de tout métier manuel, en particulier artisanal, s'entoure d'une sorte de gravité : il n'est que d'en observer les gestes obligés, ritualisés par l'expérience et l'histoire, et la manière dont ils traitent leur matière propre : la terre, la pierre, le bois, le métal, la chair même. Eh bien ! la révérence avec laquelle nous traitons la Parole doit apparaître d'abord dans la préséance concrète et effective que nous lui accordons dans nos journées. Car c'est dans cette Parole-là que, dès le matin, l'on se lève et l'on se lave. Commencer immédiatement par la Parole : voilà ce qui fait un jour noble, un jour "bien élevé", un jour que le Seigneur a fait  (Ps 118,24) ! Un jour immédiatement assis sur la Parole est un jour qui tiendra debout, parce que cette priorité très concrètement accordée à la lectio consolide chaque matin que le bon dieu fait l'orientation foncière de notre vie. Souvenons-nous du  troisième Chant du Serviteur : Il éveille chaque matin, il éveille mon oreille pour que j'écoute comme un disciple. Le Seigneur Yahvé m'a ouvert l'oreille, et moi je n'ai pas résisté. (Is 50, 4-5) La Parole est notre clairon, notre coq et notre Réveille-Matin ! (...) Ressusciter chaque matin à la Parole : voilà une excellente règle d'hygiène. (...) Et puis c'est encore cette Parole que nous devons emporter, le soir, dans notre sommeil ; c'est elle que nous devons mettre sur notre table de nuit. (...)

    Chaque fois que, dans le silence de votre chambre, vous ouvrez le Livre, pensez à la mystérieuse et merveilleuse synchronie qui relie votre geste à celui de l'Agneau ; pensez aussi que chacune des pages de ce Livre - immaculée - est tachée du sang de l'Agneau, car Jésus, dont il ne nous reste pas trace d'écriture (cf. Jn 8,8), n'a jamais rien écrit qu'avec son sang. Tu es digne, Seigneur, de recevoir le Livre et d'en ouvrir les sceaux... (Ap 5,9) Oui, ce Livre-là s'ouvre sur la terre comme au ciel, simultanément.

          à suivre...

    François Cassingena, Lettre sur la Lectio divina  

    F. Cassingena est moine à l'abbaye de Ligugé.

    Ses livres (en particulier Etincelles I, II et III) peuvent être commandés en ligne : http://www.europart-diffusion.com/f/index.php?sp=coll&collection_id=4

     

  • Artisanat de la Parole (2) : de jour et de nuit

     Occupari debent fratres, dit saint Benoît : " les frères doivent être occupés..." La lectio divina est donc, avec le travail manuel, une occupation. Est-ce à dire qu'elle est simplement une occupation parmi d'autres, avec le sens un peu superficiel ou condescendant que l'on donne à ce terme ? Non, elle est l'occupation majeure, fondamentale, fédératrice de toutes les autres, accompagnant et précédant logiquement toutes les autres. Aussi serait-on fondé à parler ici de "pré-occupation". La lectio divina, entendue bien sûr de la manière la moins livresque et la moins sommaire, apparaît alors comme la pré-occupation majeure de notre vie, car dès lors que nous voulons bien la comprendre comme une attention permanente à la parole, comme une orientation foncière de notre être vers la Parole, il ne fait aucun doute qu'elle soit l'activité totalisante - et légitimement totalitaire - de notre vie [...], celle qui confisque à son profit nos énergies les plus secrètes et les plus chères. Il ne s'agit pas de laisser cette occupation-là pour une autre, mais d'assaisonner abondamment de celle-là toutes les autres, mais d'inonder de celle-là toutes les autres. Au demeurant, on attendrait en vain de s'attabler avec fruit à la lectio divina aux heures, parfois réduites, qui lui sont officiellement consacrées, si l'on ne s'entretenait toute la journée de la Parole, si l'on ne mâchait sans cesse quelque verset, quelque scène évangélique, quelque antienne de la liturgie, quelque problème théologique. On ne saurait aborder la lectio dans l'impréparation intérieure. L'attention au Verbe, sous quelque forme qu'Il se déclare à nous, ignore toute solution de continuité.

    Ne soyez pas de petits tâcherons mesquins qui s'estiment quittes lorsqu'ils ont fait leur heure de lectio. Ne comptez pas avec Celui qui ne compte pas avec vous. Bien plus qu'un travail de bureau, et bien avant de l' être en tout cas, notre rapport à la Parole est une aptitude intérieure, une inquiétude constante, une sorte d'ingéniosité, d'agilité toujours en éveil, une fonction vitale, jamais facultative ou intermittente de l'organisme spirituel. Que la Parole du Christ habite en vous abondamment ! (cf Col 3,16) (...)

    La lectio divina ne connaît aucune vacance, aucune relâche. Sur tes remparts, Jerusalem, j'ai posté des veilleurs ; de jour et de nuit, jamais ils ne se tairont (Is 62,6) 

    François Cassingena, Lettre sur la Lectio divina  

    F. Cassingena, ancien de Normal sup, est moine à l'abbaye de Ligugé

    Ses livres (en particulier Etincelles I, II et III) peuvent être commandés en ligne : http://www.europart-diffusion.com/f/index.php?sp=coll&collection_id=4

     

  • L'exode n'en finit pas

    147. (...) Dieu choisit ce qui est humilié en exil. Il intervient pour aider les pauvres, ouvre le passage à travers la mer, accompagne, nourrit et abreuve, éclaire dans le désert jusqu'à la terre promise. L'Eglise est au service des pauvres. Le peuple chrétien est en marche. L'exode n'en finit pas. Sa tentation est toujours de se fabriquer un " veau de métal fondu ". Dieu est le feu du buisson ardent, qui dépouille.

    La [...] Bible nous dit le cheminement d'hommes vivants pécheurs et saints, perdus et sauvés, joyeux et désespérés, révoltés et fidèles. Elle épouse toutes les contradictions humaines dans la discontinuité de l'expérience.

    Les personnages bibliques ne sont pas fixés dans la foi sur une  route balisée. Ainsi David, dans les psaumes, ne cesse de chanter le bonheur de se tenir dans la loi divine. Et cependant il l'oublie et désespère de "redresser son chemin". Deux David s'entrecroisent : celui qui s'avance dans la lumière, allègre et comblé ; celui qui s'effondre, " égaré comme un troupeau perdu", humilié avant de retrouver la vie. " Il boit au torrent, alors il redresse la tête". Le David réel est fait de foi, de désespérance, de douleur et de joie. Le David fidèle n'a pas de modèle : il n'obéit pas à des ordres.

    Et de même Jésus, nous commençons à mieux savoir qu'il n'est pas fixé dans les images organisées pour les dévotions. A peine né il prend place parmi les enfants voués au génocide, exilé en Egypte, mène une vie privée à Nazareth, à peine rompue lors du furtif éclat parmi les Docteurs de la Loi, jusqu'à ce qu'il se 148. sépare et se lève, toujours en marche de la Galillée en Judée (...)

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

    http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/sulivan-j/exode,943271.aspx

  • le pouvoir crucifié

    144. (...) Le pouvoir en Eglise ne peut qu'être crucifié, sans cesse déchiré, renoncé. Mais les hommes d'Eglise disposent d'une autre force : ils ont l'autorité que leur donne la parole, le sacrement et leur propre maîtrise. Cette autorité-là ne se peut exprimer que de façon paradoxale, à contre-courant du pouvoir mondain. Sa source est dans les Evangiles. Notamment en Marc chapitre 10 versets 41 à 45. Ce sont des paroles qui fulgurent en signifiant à jamais tout ce qu'il y a de spirituellement archaïque dans notre mentalité. Tout comme le lavement des pieds, quoique devenu rite, spectacle et folklore, est les geste symbolique du retournement spirituel.

     

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

    http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/sulivan-j/exode,943271.aspx

  • Les délégués de nos démissions

    135. (...) L'anthropologie contemporaine a mis en évidence, quoique sur le mode idéologique, ce que Valéry et Malraux avaient depuis longtemps fortement exprimés : les sociétés et cultures, toutes les créations des hommes sont bâties contre la mort. Les individus passent, trépassent, tandis que les traditions, les lois, les villes demeurent, matrices pour chaque génération qui à son tour travaille à la muraille contre le 136. temps. Ainsi se crée une sorte d'éternité dans la dérive : un royaume à la fois nécessaire et d'illusion qui masque la faille irrémédiable. Il faut cacher la mort, ou la travestir en cérémonie, ce qui est la même chose. Car elle est dissolvante en relativisant tout projet comme toute éloquence ; car elle est scandaleuse parce qu'elle enlève toute prise aux pouvoirs. Pour cela sans doute que Engels, Feuerbach, Marx sont d'une extrême retenue à son sujet, tout comme les doctrinaires politiques de ce temps. C'est qu'elle perturbe toute dialectique. Il est toujours à craindre que l'humour ou la foi opèrent une distanciation. Il importe que les individus qui passent et trépassent soient sérieux, prennent  au sérieux le discours dominant pour oeuvrer à l'entreprise nécessaire et d'illusion. Qu'ils refoulent leur angoisse au moins jusqu'à la retraite. Ce ne sera plus qu'un jeu d'enfant d'utiliser la masse électorale  qu'ils représentent. Les hommes du pouvoir sont là, délégués de la Grande Muraille, nos serviteurs, c'est-à-dire les délégués de nos démissions, chargés de soumettre les citoyens au projet et à leur ambition qui se cache dedans.

    Beaucoup de candidats pour l'emploi. Fameux remède contre le temps, les morsures de la peur. Pour cela qu'on statufie les hommes de gouvernement : ils se sont laissés détruire pour nous. Quand un homme d'action, qui détient quelque autorité vous dit : " Moi, je ne pense jamais à la mort ", c'est que la mort l'habite et fait son oeuvre à travers lui, poussé qu'il est comme une balle dans le canon d'un pistolet. Ou s'il a quelque conscience de la béance irréparable, craignez qu'il ne devienne l'instrument docile de 137. l'orgueil, de la vanité, c'est-à-dire de la mort, en laminant les hommes vivants. 

     

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

    http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/sulivan-j/exode,943271.aspx

  • le christianisme libérateur

    93. (...) un des symptômes majeurs de ce temps est que la libération des hommes passe par l'athéisme. C'est donc que la religion apparaît comme une servitude. La foule des petits et des pauvres qui attendent les miracles ; toute la ferveur des humbles ne peut cacher ce fait. C'est donc que le Dieu adoré et aimé par de nombreux croyants, créateur de liberté et d'amour est tout autre chose qu'un libérateur. Tout cela n'est pas seulement négatif, il est vrai. Les croyants sont ainsi contraints à s'interroger sur le Dieu qu'ils adorent, sur l'annexion qu'ils opèrent 94. pour des fins qui sont leurs. (...)

    95. Le christianisme deviendra libérateur et s'opposera spontanément à tous les faux impértaifs politiques et économiques qui détruisent les hommes dans la mesure où centré sur le coeur de la foi il se libèrera lui-même du dogmatisme et du moralisme bureaucratique et cessera de voir dans la singularité et la diversité des hommes une menace. Ainsi par sa seule densité spirituelle il pourra créer une communion aux frontières moins visibles mais plus réellement universelle, courant ainsi le risque du St Esprit qui unifie.  

     

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

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  • le malheur de la conscience fabriquée

    89. Quand Dieu devient insipide et ne dit plus rien c'est peut-être que l'espace virtuel va s'élargir. Votre chance fut de trouver Dieu mortellement ennuyeux dès votre jeunesse. Longtemps vous vous efforçâtes d'avoir l'air de l'aimer afin de complaire à ceux de votre clan. On a peur de blesser et l'on a un coeur faible.

    Votre chance en même temps fut d'avoir entendu certains versets des évangiles par la voix de votre mère : ils donnaient du bonheur, à l'instant même. Et d'avoir été touché par le Dieu de Pascal, de Jean de la Croix, de Bérulle, de Nietzsche dont les imprécations vous donnaient le désir d'adorer. Vous vous consoliez de répéter des formules claires et stériles du prosélytisme ordinanire en vous abreuvant en secret à ces sources. Tandis que la proximité des petits et des pauvres qui parlent spontanément la langue mystique à 90. travers n'importe quel langage, vous confortait dans votre préférence. Jusqu'à ce que vous vous mîtes quelque peu à l'écart des spécialistes de l'endoctrinement, pour tenter de réconcilier dans l'écriture ce qui était déchiré dans l'expérience sociale. D'une part un langage formel, abstrait, répétitif, psittaciste qui ne tenait que par la soumission ; d'autre part des morceaux de textes bibliques débranchés du souffle qui n'étaient là que pour justifier. Très tôt vous sûtes que le pire fidéisme n'était pas toujours où l'on pensait : il était dans l'attachement aveugle à des formules nécrosées qui, sous couvert de fidélité, affirmaient des croyances étrangères à la vie. (...)

      

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

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  • Deux courants

    74. (...) Deux voies s'offrent au christianisme. Faisons-nous didactique en simplifiant provisoirement. La voie de puissance. Elle fait appel à un savoir, à des lois, à des ferveurs de compensation. Convaincre, entraîner : tout est là. D'où l'importance du spectaculaire qui réchauffe des croyances généralement sèches et catéchistiques. C'est la voie gréco-latine et occidentale.  75. D'autre part la voie d'intériorité. Elle branche plus directement sur le mystère chrétien. C'est la voie palestinienne et sémitique. L' adhésion se dit non dans un langage abstrait mais symbolique d'expérience et de participation. Elle va avec un sens du secret, la méfiance envers ce qui paraît, proclame, entraîne selon les lois de physique psychologique.

    Ces deux courants sont une réalité de l'Occident. Le premier est constitué par la pensée dominante. Il n'exclut pas l'intériorité, il peut même la prôner à condition qu'elle soit au service de "l' establishment " [remarque du rédacteur de ce blog  : je me suis permis de prendre ce mot plutôt que celui " d'établissement" utilisé par Sulivan]. Il se protège ainsi contre toute surprise. Ses ferveurs sont strictement cadrées et somme toute utilitaires. Le second minoritaire croit que l'Eglise elle-même doit consentir à se laisser bousculer par l'événement à travers lequel se manifeste le Saint-Esprit. L'absurde est que ces deux tendances épuisent leurs forces à se neutraliser l'un l'autre, comme il arrive dans les majorités politiques, en apportant ainsi la preuve qu'ils sont plus conduits par des opinions que par la foi.  Si les hommes de liberté spirituelle doivent reconnaître qu'une Eglise sans corps et sans autorité ne peut que se détruire, l'Eglise officielle doit reconnaître que sans le levain anarchique qu'est l'Evangile elle se fige. La foi devient alors une sorte de patriotisme catholique qui tourne sur lui-même avec ses principes en forme de slogans, avant tout soucieux de son image de marque. (...)

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

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  • Parole d'éveil

    65. Christianisme. Le mot divise : comment le contraire serait-il possible ? Il centre tout sur Jésus-Christ et signifie deux choses non contradictoires mais en tension incessante. D'un côté une parole d'éveil, de liberté et de départ ; de l'autre une doctrine, des lois, des pressions sociologiques.

    A quel point Dieu a été arraché à la tyrannie des mécanismes élémentaires à travers Abraham, Jacob, Job, les prophètes pour se révéler le Dieu des Béatitudes et du Magnificat. Pédagogie, lente illumination, réponse à l'attente ou à la protestation des hommes, tout au long de l'histoire biblique jusqu'à Osée, Amos où se dit clairement la tendresse divine et sa préférence pour les petits et les opprimés.

    Croire possible de se servir de l'Ancien Testament pour en dégager des lois, un modèle de civilisation est 66. une aberration malgré la sincérité de son auteur que beaucoup de chrétiens n'ont pas vue dans Le Testament de Dieu de Bernard-Henri Lévy, parce qu'ils baignent eux-mêmes dans les idéologies. Le message biblique n'a de sens que dans une écoute et une expérience spirituelle. Non comme système social ou politique.

    Jésus prend la suite des prophètes, aggrave la déraison au nom d'une raison supérieure, inverse l'ordre naturel des choses. Comment le fait-il ? Non par des idées nouvelles, un projet de société. Les paradoxes évangéliques ne visent pas d'abord le monde, mais chaque conscience particulière.

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

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  • L'Evangile n'est pas fait pour dominer

    59. (...) Les débats d'opinion, au hasard des saisons de la pensée, détournent de cette vérité que la foi ne se défend pas, qu'elle a d'abord à pousser dans son être, en créant son espace... Comme si la terre entière devait être chrétienne ! Le paganisme est le fond naturel. Qui n'a senti sa virulence en lui-même ne saurait être réellement catholique. L'Evangile n'est pas fait pour dominer le monde : il met le monde en jugement avec l'épée de la parole. Le nouveau paganisme ne manque pas de santé. Il faut l'écouter. Il pourrait nous recentrer sur une rigueur. Il ne représente un péril extrême que pour un christianisme mou, fusionniste et confusionniste, tantôt bêlant d'égalitarisme ici, tantôt soucieux de son impérialisme là, opportuniste, globalement embarqué, malgré tant de prophètes baillonnés et tant de communautés marginalisées, dans les impostures démocratiques qu'il craint de dénoncer, et qui donne depuis quelques décennies, notamment par ses hommes politiques les plus en vue, au sourire usé par l'ambition et les compromis un spectacle dérisoire. 60. La contestation la plus fondamentale pourrait nous aider à retrouver une âme, un style. (...)

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

  • Pépites

    50. (...) Les "intégrismes" de toutes natures élargissent le désert spirituel d'Occident. (...)

    52. (...) L'obéissance seule n'a jamais converti personne. On ne peut que proposer dans la liberté : sinon on révèle qu'on est victime soi-même du mal qu'on veut guérir. (...)

    53. (...) Le pardon peut devenir subtile vengeance. L'amour tyrannie. Comment entendrait-il la parole qui invite à sortir puisqu'il a déjà tout accompli. Ses clefs sont au fond du puits. (...)

    54. (...) Qu'on peut aimer chrétiennement pour échapper à la déchirure de l'amour. Qu'on peut servir les pauvres pour s'assurer de sa supériorité. (...)

    68. A l'origine de la foi il y a l'intuition du retournement de toutes choses (...)

    79. Dès la Bible l'athéisme se manifeste :

    " L'insensé a dit dans son coeur : il n'y a pas de Dieu. " [psaume n° ?]

    81-82. Votre attachement au Christ n'impressionne que vous-mêmes et ceux de votre cercle. Car s'attacher c'est être avec lui en ce lieu de détachement, crucifiant qui le rend présent à autrui, à l'ennemi qui vous refuse, à l'incroyant. Consentir à l'exode, laisser bouger sa vie, avoir confiance, c'est à dire foi.

    83-84. Au coeur du christianisme, contre toutes les idées du monde moderne, contre toutes les preuves que sont l'exploitation, l'écrasement, l'insignifiance des individus de la fourmilière, il y a la révélation de la valeur infinie, unique de chaque créature : donc une source de liberté et de grâce pour tout être humain, croyant ou non, de toutes cultures; l'invitation "révolutionnaire" pour chacun à ne ressembler qu'à lui-même et à nul autre.

    86. (...) le monde et l'Evangile sont inconciliables. Je ne prie pas pour le monde.

     

    98-99.Le "deviens ce que tu es" est devenu : Deviens l'homme que tu dois être pour être considéré. On te surveille. Réalise le modèle. C'est ta seule chance pour passer les tests, l'entretien qui va décider de l'embauche. Et capital ! oublie, mon enfant, le refoulement qu'il t'a fallu opérer, et que tu es malheureux malgré tous les plaisirs que te propose la société en échange de ta joie intime.

    99. Le tragique n'est pas qu'un homme meurt et que retombent à la nuit un regard unique, une parole nourrie de l'expérience d'une vie ; le tragique n'est surtout pas qu'il n'ait rien su de l'atome ou des quasars : le tragique est qu'un homme puisse mourir sans avoir eu la moindre idée ni la moindre expérience de la richesse inouie de l'infini du dedans. Les Eglises pourraient aider beaucoup d'hommes à se tenir debout.

    101. N'aggravez pas l'imposture des dictatures et des démocraties douces, en les justifiant pour ainsi dire, qui font régner un ordre prétentieux et puéril qui n'est supportable qu'à cause du confort, de l'argent, de mille gadgets, tout ce qui fait vivre hors de soi.

    102. La foi n'est ni publique ni collective. Elle ne peut que germer dans l'individuel. C'est après qu'elle se manifeste publiquement. Et si l'expression collective peut éveiller la foi : c'est un individu qui la reçoit.

    105. Tout ce qui prétend agir sur des masses pour déclencher des réflexes augmente les ténèbres du monde en assimilant la foi au fonctionnement des opinions.

    167. Jusqu'à ce que l'écriture-parole se soit mise à voir pour moi j'aurai vécu dans la cage des mots non sans un certain bonheur : celui du prisonnier qui sait que les portes vont s'ouvrir. Notamment Marc et Jean me parlaient à l'esprit et au coeur, comme m'atteignaient Nietzsche, Chestov, Rilke qui déblayaient, St Jean de la Croix, Eckhart. Quelle dilatation. Certes l'esthétique avait beaucoup part, mais j'adhérais à la substance des mystères chrétiens en Eglise.

    171. Les hommes du siècle souffrent de prière refoulée.

    185. Les hommes qui ont perdu contact avec leur murmure ou qui le confondent avec les mots du mental-social de fabrication sont des malheureux. Malheur à vous, scribes et pharisiens... "Gnomes aveugles, quelle sève allez-vous recueillir dans ces os secs ?" ainsi que s'exprimait Lin-Tsi devant ses disciples, il y a un millénaire.

    187. Un jour vous vous trouverez devant vos télés muettes et aveugles, disant  : qui nous rendra notre âme ? Vos téléphones à écran, reliés aux banques de données ne sonneront plus. Les ordinateurs de poche ne serviront plus à rien. Rien ne masquera plus l'ennui qui vous aspire.

    204. Tout langage est prière, pont sur l'abscence. Le Livre est toujours à lire, à écouter, à arracher à l'interprétation. Abrupt à chaque fois. Sinon il n'y a qu'arrêt.

    204. " L'homme qui n'est mu que par des affaires extérieures, dit Eckhart, montre qu'il est mort. On vit que dans la mesure où l'on agit par un mouvement intérieur." Mais il ne faut pas trop savoir ce qu'est Dieu.  

    214. Les hommes de ce temps, comme de tous les temps, espèrent une parole personnelle qui les invite "durement" à se situer par rapport à l'inhumanité du monde, aux prétendues fatalités, à l'argent, au bruit des opinions, aux prétentions des pouvoirs qui fabriquent leur information, leur culture, leur jeunesse, leurs retraités, leurs vieillards, leurs électeurs.

     

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980) 

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  • ce qui évangélise

    44. (...) L'Evangile, donc l'Eglise ne peuvent que se faire des ennemis. L'Esprit du monde est à l'inverse de l'esprit de Jésus. Ils ont haï Jésus-Christ. Mais quand l'esprit du monde se mélange à l'esprit de foi cela produit une doctrine molle, une parole tiède qui suscitent aussi bien le refus de ceux qui haïssent le Galiléen que la répulsion de ceux qui pourraient être sensibles à sa voix. Prétendre qu'il suffit de croire et d'aimer est un leurre. Ce ne sont ni les croyances ni les pensées quantitatives et disputantes ni l'amour déclaré qui évangélisent et révèlent : mais leur qualité d'être, 45. quand elles naissent du dedans, d'un accord de l'esprit et de la chair en même temps que d'une grâce.   Si au lieu de tant chercher à produire des sentiments, des mots, des actes en misant sur le fonctionnement des mécanismes psychosociologiques les Eglises avaient visé la rigueur dans l'assentiment intime, elles eussent moins favorisé la complaisance de la "religion fonctionnelle". Peut-être eussent-elles perdu un certain nombre des leurs qu'en apparence, mais elles ne peuvent que "se battre" sur deux fronts : contre la prétention des grands qui exigent et régentent et la trop facile soumission des petits qui suscitent de faux ennemis à la foi ; contre leurs vrais ennemis qui ont choisi l'esprit du monde. (...)

    Jean Sulivan - L'exode - Cerf, 1988 - ISBN 2-204-02895-9 (première édition Desclée de Brouwer 1980)

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  • La symbolique du mal (3) : la connivence existentielle

    156. C'est un fait que la théologie s'est surtout attachée à recenser les dégâts causés par le péché originel dans les individus pris à part, quitte à les relier les uns aux autres par le seul moyen de la génération, c'est-à-dire par le canal d'une transmission biologique. Aujourd'hui, à la suite de certains Pères grecs, nous sommes plus portés à souligner la solidarité humaine : non pas en recourant à l'unité généaolgique (fort improbable, on le sait), mais en indiquant la "connivence existentielle" qui soude les hommes entre eux et conditionne l'exercice de leur liberté. Qu'est-ce à dire au juste ? Nous avons un moyen christologique de le savoir, ou au moins 157. d'en approcher. Nous savons en effet, par la Révélation qui tombe de la croix, que le règne de la disgrâce est l'antithèse du Royaume de grâce. Or, ce Royaume de grâce est une communion dans laquelle le frère est pour son frère un intermédiaire de salut ; car tel est le dessein de Dieu, qui nous offre son amitié par le témoignage de l'autre. Dès lors, la solidarité pécheresse de l'humanité, qui a nom adam, peut être comprise comme un monde mortel, où la communion avec Dieu ne parvient plus par le moyen prévu : la communion fraternelle. Car tout homme, en choisissant délibérément le péché, refuse du même coup d'être pour son prochain un intermédiaire de grâce. C'est le contraire exact de la communauté apostolique, où chaque frère est pour l'autre un vivant évangile. Une telle analogie n'est pas sans mérite; elle réintroduit en effet la réciprocité des consciences, langage si parlant pour nos contemporains.

    André Manaranche - Je crois en Jésus-Christ aujourd'hui - Seuil 1968