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  • Prier les psaumes ? (2) une Parole vivante

    81 (suite) Dans la plupart des cas cependant, cette profondeur cachée a peu d'importance. Pour plus de clarté, il est même souhaitable que les tonalités inconscientes du mot vibrent le moins possible. Mais dans d'autres cas c'est le contraire qui s'impose. Le mot doit retrouver sa pleine richesse. Il ne remplit son rôle, on voudrait dire sa vocation, qu'en surprenant l'auditeur avec toutes ses nuances possibles, conscientes et inconscientes. Celui-ci doit être investi de fond en comble par le mot, se laisser toucher et interpeller à tous les niveaux de son être humain. C'est le cas par excellence dans la poésie. En poésie, chaque mot atteint la plénitude de sa force vitale. Il est chargé, à en éclater, du souffle d'une expérience humaine dont il rend témoignage et qu'il transmet. Il ne s'agit nullement d'interpréter et de peser des concepts. Le mot prégnant de vie est en effet capable de susciter une vie nouvelle en quiconque lui prête une silencieuse docilité.

    Le poète est un vrai faiseur, au sens étymologique du mot, un créateur. Il se tient tout près du Créateur. Dieu a créé par sa Parole. Chaque poète, en donnant à chaque mot humain sa pleine vigueur, est appelé à achever la création de Dieu dans les choses dont il parle, ou dans les hommes pour qui il parle. Parce que toute parole d'homme a quelque chose à faire avec la parole créatrice, tout poème est proche de la prière. Toute parole est ainsi appelée à devenir prière. "Je voudrais aimer si profondément les mots que chacun me devînt une prière" (Pierre Emmanuel). Le dernier fruit, le fruit le plus mûr d'une parole, loin au-delà de tout poème, c'est finalement une prière.

                                                                                   A suivre...

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • Prier les psaumes ? (1) une réponse à la Parole

    79. Le processus décrit dans le chapitre précédent, et qui se déroule entre le coeur et la Parole, a depuis longtemps porté ses fruits dans les psaumes. Dans ce chapitre-ci, une étude à part sur l'origine et sur la prière des psaumes en fournira la meilleure illustration.

    Ce sera aussi la réponse devenue difficile de nos jours : comment, aujourd'hui encore, prier les psaumes ?

    Depuis l'Eglise primitive, les psaumes occupent dans la prière des croyants une place privilégiée, que cette prière soit liturgique ou privée. Cette prédilection pour les psaumes est passée, sans problème, du judaïsme au christianisme et a traversé de nombreux siècles. Même dans le bréviaire renouvelé, les psaumes occupent toujours une place importante. Mais ce privilège n'est plus incontesté. Beaucoup éprouvent des difficultés à prier les psaumes. Si fortement même que certains y voient le problème le plus grave de l'office actuel.

    On peut parler à coup sûr d'une crise : elle était devenue inévitable depuis que nous avons de la peine à sentir la force spirituelle contenue dans les mots des psaumes. Tant que nous récitions les psaumes 80. en latin, la difficulté n'était pas immédiatement évidente. Derrière le rideau de la langue morte , bien des choses pouvait se cacher.

    Avec l'irruption de la langue vivante, le rideau a été levé et le psaume soudain réveillé. Du moins en partie, dans la rudesse assez brutale de sa parole humaine. Le psaume nous a été restitué à neuf, et cette nouveauté inattendue a offusqué. La langue frappe si peu, les images rendent un son étrange ou surranné, les sentiments sont si frustres et si grossiers. De l'Eglise, il n'est pas question ; de l'Esprit, si peu ; et pas du tout de Jésus et de sa résurrection. Pour se familiariser de nouveau avec la prière des psaumes , il ne suffit pas d'adapter les mots, images et langage, aux normes d'aujourd'hui. Cette adaptation est certes très souhaitable, mais on en reste à un arrangement superficiel, à une retouche de l'aspect extérieur de la Parole. On reste toujours accroché au "vêtement de la lettre", au risque de laisser échapper le souffle de vie de la Parole, son pneuma. On travaille sur le brou, tandis que l'amande reste hors d'atteinte.

    Toute parole humaine est une parole vivante. Le mot le plus humble, proféré par un homme, naît d'une expérience vitale, et demeure inspiré par le souffle de vie de celui qui l'a prononcé. Aussi est-il élastique et souple. Le même mot peut exprimer des nuances diverses et nous interpeller à plusieurs niveaux. Dans le langage ordinaire et surtout dans le langage scientifique, chaque mot évoque une seule signification, précise et bien circonscrite. Mais en soi, de par sa nature, chaque mot est insondable. Il  81 possède une profondeur qui ne peut être que progressivement explorée et communiquée.

                                                                        A suivre...

    André Louf - Seigneur apprends-nous à prier - Ed. Lumen Vitae - ISBN 2-87324-000-8

  • cette belle science des approches

    210 (...) Qu'on l'admette ou non, l'union de l'homme avec Dieu, les conditions et les exigences de cette union constituent une science. Il faut donc consentir à se laisser enseigner quelques petites principes normatifs et intangibles relatifs à cette science. Il ne servirait de rien de vouloir tout inventer par soi-même. En outre, dans la vie spirituelle, 211 comme dans le travail manuel ou le sport, posséder un peu de technique relève l'intérêt qu'on y porte et procure plus de sécurité. On ne peut aller à la recherche de Dieu par n'importe quels moyens, ni dans n'importe quelle direction. Or, il y a présentement une mésestime vis-à-vis de la spiritualité comme science, au profit de l'étude quasi exclusive de la Bible. Essayons de raisonner le cas.

    J'ai commencé à lire quotidiennement l'Ecriture sainte bien des années avant que cette pratique ne se répande. Durant vingt-cinq ans, je l'ai lue annuellement d'un bout à l'autre. J'ai reçu de cette lecture, cela va sans dire, des bienfaits, des encouragements et des connaissances, autant que j'en peux porter. Néanmoins, je suis arrivé  aux deux constations que voici : d'abord l'Ecriture sainte ne peut, à elle seule, fournir le léger support dont a besoin l'oraison non discursive. Ensuite, l'Ecriture sainte ne suffit pas pour nous instruire de tout ce qu'il est nécessaire de savoir touchant la vie intérieure. Bien des notions indispensables ne peuvent s'acquérir que par la théologie dogmatique et la doctrine des maîtres spirituels. Pour les décisions à prendre au cours d'une vie de prière, et pas seulement dans les débuts, notre esprit à besoin de principes clairement formulés, que d'autres esprits ont tirés de leur expérience et de leur réflexion. Précisément, les plus qualifiés parmi les amis de Dieu, aidés, sans aucun doute, par un charisme divin, nous ont laissés d'excellentes cartes routières, et d'utiles notices d'entretien pour les différents types de voitures. Faute de connaître ces notices et ces cartes, nous ne saurons jamais assez explicitement le voyage que Dieu veut nous faire faire, ni comment et par quels chemins le suivre. Aussi risquerions-nous bien des retards, des accidents de route, et surtout, le pire de tous : (212) abandonner en plein parcours (...)

    (213) (...) C'est pourquoi je vous souhaite de désirer ce beau savoir, cette belle science des approches de Dieu et de son amitié.  

     

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

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  • Durer dans la prière

    203. "Ce fantastique effort de la prière de tous les jours" (Saint-Exupéry, Carnets).

    Vous, Antoine de Saint-Exupéry, qui avez écrit cette phrase, faisiez-vous donc partie des amis de la prière ? En tout cas, merci pour ce mot si compréhensif. Mais pourquoi "fantastique effort" ? Parce que ce n'est pas une petite chose que de durer, par ce moyen qui ne rassasie pas 204 notre sensibilité, dans un amour pour un objet qui, lui-même, ne touche en aucune manière notre sensibilité. Seule la grâce divine de la charité théologale nous attache à Dieu. Or, ce n'est pas une mince affaire que de rester attentif, chaque jour, pour demander cette grâce, et pour l'accueillir.

    Fantastique effort, cette prière qui continue, alors que les sentiments et aspirations de l'âme se dessèchent. Fantastique, cette patience de l'homme contre le silence de Dieu. Fantastique, cette poursuite d'un amour qui ne vient pas, et qui semble ne jamais vouloir venir. Fantastique, ce pauvre boiteux qui ne quitte pas le Tout-Puissant, et marche du même pas.

    Fantastique effort, que de supporter ce poids des stations à genoux ! Mais non, ne parlons pas de cela, et n'exagérons pas ! Si nous ne portions jamais d'autre poids que celui-là, quelle allégresse ! Nous irions sûrement à l'extrême de nos possibilités, et les mélodies chanteraient d'elles-mêmes dans notre âme !

    "Et maintenant, dit le Seigneur, si tu aimes le fantastique, tu sais, enfant, ce qu'il te reste à faire ?" Hélas ! mon Seigneur et Maître, si vous m'attirez dans cette voie, vous allez me rendre bizarre dans mon propre milieu !" Accepte, enfant, le ridicule attaché à une vie de grandes prières. Sache seulement apprécier, selon les certitudes de la foi, les possibilités secrètes que t'offre une telle vie. J'aime les coeurs qui choisissent. Et pour t'aider à choisir, écoute la leçon d'un petit apologue (adapté d'après Les Sentences des Pères du désert) . "Voici un chien qui aboie et galope avec ardeur sur une piste où il a vu et senti le gibier. d'autres chiens des fermes voisines, voyant courir leur congénère, se mettent derrière lui en aboyant et galopant de confiance. mais ceux-ci n'ont ni vu ni senti le gibier, et, très vite, ils se demandent ce qu'ils font là, derrière cet 205 enragé, et ils abandonnent. Seul le premier poursuivra jusqu'au bout, jusqu'à la saisie, parce qu'il a une expérience qui manque aux autres. Ce chien te paraît-il ridicule dans sa poursuite ? Alors toi, demande-toi qui donc, dans ton aventure personnelle, joue le rôle de gibier".

    Puisqu'il s'agit de durer dans la prière, pratiquons soit la prière vocale, lentement répétée (oraisons, chapelet), soit l'oraison contemplative, ou un libre mélange des deux. Seules, en effet, ces formes de prière peuvent obtenir le résultat recherché : exciter la vertu de foi juste assez pour lui permettre  de veiller, supporter sans perte les longues étapes, exercer l'amour peu senti, infusé par Dieu. Les autres formes de prière (oraison discursive, énumération de demandes) ne servent guère, si même elles ne gênet pas. (...)

    Lorsque la prière personnelle atteint une certaine fréquence, il n'y a plus lieu de chercher si elle est fervente ou non. Assiduité signifie ferveur; et fidélité sauve tout.

    Je mène ma vie de prière bien mal ? Peu importe, je continue. Mieux vaut continuer qu'abandonner. J'aime Dieu bien mal. Continuez. Mieux vaut continuer que cesser. (...)

    206. Lorsqu'on connaît la pauvreté de sa propre prière, on éprouve le besoin d'y mettre au moins la quantité. Et lorsqu'on y met la quantité, on commence à obtenir vraiment ce qu'on espère. Quel que soit le moment de votre existence où vous êtes arrivé, il vous est encore possible d'ajouter un moment de prière à ceux que vous avez déjà faits, fussent-ils innombrables. Vous avez ainsi toujours devant vous une oeuvre essentielle, une possibilité, la plus ferme des diverses possibilités dont je vous entretiens dans ces pages.  

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

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  • Car toujours dure longtemps

    202. (...) Ecoutons le reproche adressé par le Seigneur à ceux qui se prétendent ses fidèles :

    "Votre amour ressemble à la nuée matinale,

    A la rosée qui se dissipe de bonne heure." (Osée 6,4)

    Autrement dit : vous commencez, et vous ne durez pas ; vous venez, et vous repartez. Assiduité d'un matin, ou tout au plus d'un jour !

    Il n'est pas difficile, en effet, de dire : " Je t'aime." La difficulté commence quand on dit : "pour toujours", et surtout lorsqu'il s'agira de le réaliser. Car "toujours" dure longtemps. Tant que l'attrait exercé par l'aimé demeure vif, on reste attaché à lui sans effort ni peine. Mais pour que l'attrait ne diminue pas à mesure que se révèlent "les réalités de l'existence", celui qui aime devrait pouvoir le renouveler, pour le maintenir au moins dans sa teneur initiale. Artifice de l'amour ? Non, mais tout simplement vérité. Car ce qui hier vous attirait avec raison mérite de vous attirer encore aujourd'hui, si vous avez la force de vous élever du caprice à la fidélité, des récriminations aux 203 mélodies.

    Personne ne voudrait dire : " Je ne puis aimer "; mais chacun risque d'en arriver, un jour  ou l'autre, à dire : "Je ne puis plus l'aimer." Car, pour aimer toujours un même objet, il faut avoir une source au fond de l'âme. Il faut, à la fois, la force de se souvenir et la force de créer. Il faut inventer chaque jour ce qui doit durer chaque jour. Aimer peut être, parfois, une faiblesse; mais durer dans l'amour ou l'amitié est toujours une générosité, une victoire.

    "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu " : ce précepte n'ordonne rien de particulièrement ardu. Mais que, durant toute la durée de notre existence, chaque jour il s'impose, toujours pareil, voilà qui devient un tour de force. Pour réussir ce tour de force, peut-être suffirait-il de très peu ? Comme il en faut très peu pour entretenir un feu de bois dans la forêt. Pourtant ce peu dépasse nos forces. Si donc l'attrait de l'amitié divine perd de sa vivacité, si la noire malice de la monotonie nous accable, il n'y a qu'un moyen de dépasser le plat et de se remmetre dans la montée : la prière. Par conséquent, pour durer dans l'amitié divine, il faut durer dans la prière.

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

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  • La prière du disciple (2)

    [200] Si l'on aime et si l'on veut être aimé, avant tout il faut passer son temps près de l'ami, sous ses yeux, à portée de la voix. Face à face, ou côte à côte, mais tout proche. Vous direz : quand la proximité se prolonge, n'arrive t-il pas qu'elle décoive et qu'elle lasse ? Les coeurs épais, peut-être, parce qu'ils ne savent ni créer ni offrir ; les coeurs qui ne savent que consommer. Mais ceux-là, qui viendraient-ils faire dans la vie contemplative ?

    L'amour et l'amitié ont une même exigence principale : la présence mutuelle. L'un et l'autre redoutent un même mal : l'absence, celle-ci ressentie à la fois comme un chagrin et comme un dommage. Sans doute un coeur exceptionnel sait-il compenser toutes les conditions défavorables ; mais mieux vaut encore s'assurer les conditions favorables. L'épouse idéale du capitaine au long cours, dont l'amour pour son époux ne diminue pas avec l'absence, n'existait probablement qu'à de très rares exemplaires. Je parle du siècle passé, du temps des grands voiliers, des voyages à longueur d'année. Chez les âmes plus communes, attendre et différer tarit bien des attraits, bien des offrandes, bien des élans.

    Si l'on veut donc avoir la chance de partager avec la personne [201] aimée l'instant du sourire, l'instant du regard profond, l'instant de la sincérité, il s'agit de se trouver présent le plus souvent possible. Il importe surtout de se trouver là, dans l'instant où le coeur ami, plein de joie ou rempli de tristesse, cherche à proximité une accueillante fidélité. Il me plaît que saint Jean ait senti cela, qu'il ait été attiré au pied de la Croix uniquement par l'amitié. Si donc on veut avoir part aux temps forts de la communion mutuelle, il faut être toujours présent. Dès lors, à quoi bon se charger, même au profit de celui dont on désire l'amitié, d'une besogne qui nous éloigne de lui ? Aucun exploit, aucun sacrifice, accomplis pour l'aimé, mais loin de lui, ne vaudront la simple présence aimante. (...) Un jour gagné pour la présence mutuelle, une heure même, ou le plus court instant, tout vaut, en raison de l'intimité. Tout vaut pourvu que l'on soit ensemble, ou - puisqu'il s'agit de l'amitié divine - pourvu que l'on soit recueilli devant Dieu. L'exigence principale de l'amour surnaturel pour Dieu se conforme à l'exigence principale de l'amitié humaine. Elle justifie pleinement la prière contemplative, continuée, soutenue, telle que la pratiquent [202]  les amis de Dieu. Prière de longue présence. Car il est impossible d'aimer  en charité et de sacrifier pour longtemps la présence mutuelle.

    Mon Dieu, parce que vous m'avez fait religieux, daignez favoriser ma présence devant vous. Daignez m'agréer comme ami à plein temps.

     

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

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  • la prière du disciple (1)

    198. (...) L'amitié comporte toujours une part réservée au seul ami, à l'exclusion de toute autre présence ; cela résulte de la profondeur des échanges mutuels. L'amitié est donc, nécessairement, pour une part, un monde clos. En cela elle se distingue de la camaraderie. Or cette loi régit également l'amitié de l'homme avec Dieu : cette amitié comporte nécessairement une part d'union personnelle, que rien de communautaire ne pourra jamais supplanter. De même, dans l'amitié qui descend de Dieu vers l'homme, il y a toujours une part incommunicable à autrui.  La qualité même de l'amitié exige cette réserve, et d'autant plus lorsque cette qualité approche de l'infini. Car certaines réalités ne changeront jamais de nature : un trésor sera toujours le bien propre de celui qui sait où il se cache  et comment l'atteindre, un grand et véritable amour ira toujours d'un unique à un unique. Même lorsqu'un seul objet doit appartenir à tous, comme il arrive quand c'est Dieu qu'on aime, même dans ce cas, mon amour pour Dieu est strictement mien. Et Dieu lui-même est mien.

    Mais après tout cela, que donnons-nous à Dieu ? S'il faut des échanges mutuels, où se trouve la part que nous apportons, en vertu de laquelle il y aura enfin réciprocité ?

    Ce que nous donnons à Dieu ? Rien que nous n'ayons 199 d'abord reçu. Dieu, en effet, est notre Créateur, et son action nécessaire s'étend à tout ce qui existe en nous et par nous, jusqu'au moindre élan de notre âme. Cependant, si vous y tenez, et pour que vous ne soyez pas trop déçu, disons que nous donnons quelque chose à Dieu : le choix que nous faisons de lui pour Bien suprême et pour ami. Au vrai, ce choix lui-même nous l'avons reçu, mais librement, en vertu de la subtile toute-puissance de la Cause première. Et c'est tout ! 

    Ne pensez pas, cependant, que ce petit choix, ce petit don que nous versons au fonds commun de l'amitié soit peu de chose. Si vous voulez en juger, imaginez les deux hypothèses que voici : durant cinquante ans, vivre côte à côte avec quelqu'un qui vous a vraiment choisi avec la fibre de son coeur ; ou vivre dans les mêmes conditions avec quelqu'un qui vous exclut totalement. Faites le détail et le total de la différence, et vous mesurerez ce que représente le choix que fait un coeur. Ce choix, personne ne peut l'obtenir de nous si nous ne le faisons pas spontanément. Or voilà que nous voulons le porter sur Dieu ! Une fois de plus, je trouve  ici une justification de l'oraison contemplative. Car, lorsqu'on a choisi Dieu, on conserve son temps à Dieu. Et combien d'éliminations ce choix entraînera t-il par la suite ; préférence que nous admettons aux dépens de nos préférences. Qui se laisse prendre dans l'engrenage de la prière contemplative le veut bien ; il le veut bien parce qu'il a choisi Dieu. Mais, par défaut de ce choix, la vie paraîtrait vide à certains coeurs humains. (A suivre...)

     

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

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  • A propos du dernier livre de Frédéric Lenoir

    Le dernier numéro du magazine "Le Monde des religions" de novembre-décembre 2010, pages 78 et suivantes, retranscrit le débat entre  Frédéric Lenoir (auteur d'un livre paru en avril 2010 et intitulé "Comment Jésus est devenu Dieu") et le théologien Bernard Sesboüé qui explique pourquoi il a publié le " Christ, Seigneur et Fils de Dieu" :

    Bernard Sesboüé : " J'ai d'abord voulu écrire ce livre en réaction à la médiatisation du vôtre [celui de Frédéric Lenoir]. J'ai trouvé cette dernière à la fois un peu facile et agressive, car la caricature de deux de vos affirmations y était mise en relief. Un : "Jésus n'a jamais prétendu être Dieu. Deux : s'il n'y avait pas eu les empereurs au IV ème siècle, le christianisme serait un peu vieille lune. Cela m'a rappelé le Da Vinci Code (...) "

    Voilà tout est dit. Je vous invite à lire cet échange très intéressant dans ce magazine.

    Personnellement je retiendrai de cet article la remarque (p.81)  du P. Sesboüé : " Le propre de la foi chrétienne consiste non pas à annoncer que Dieu existe mais à annoncer qu'il s'intéresse à l'homme ; que Dieu se penche sur lui et d'une manière particulièrement émouvante sous la forme d'un homme, qui affronte la condition humaine jusqu'à la mort. Au coeur de la foi chrétienne, il y a donc cette conviction que le Christ est le visage de Dieu. Voyant le Christ, nous voyons ce que c'est qu'être Dieu. Et à travers lui, nous sommes en communion avec Dieu. Si vous avez raison, et que Jésus n'est pas Dieu, l'édifice de la foi, l'édifice de notre communion avec Dieu s'effondre. Si Jésus n'est pas vrai Dieu, alors moi qui suis en communion avec Jésus, je ne suis pas en communion avec Dieu."

    Effectivement, chaque mot pèse très lourd quand on aborde la christologie. Et les conséquences sont infinies pour la foi des chrétiens.

    Chacun est libre d'écrire sa vie de Jésus-Christ mais il doit préciser que sa réflexion est strictement personnelle et n'est en aucun cas la Parole de l'Eglise sur le Christ. Seulement la parole d'un homme, en recherche.    

     

    Références des livres :

    "Christ, Seigneur et fils de Dieu" - Bernard Sesboüé, éd. Lethielleux 2010.

    autres livres du P. Sesboüé :

    http://search.alapage.com/search?a=15641648-0-0&s=bernard+sesbo%C3%BC%C3%A9&adv=0&x=54&y=3

    "Comment Jésus est devenu Dieu" - Frédéric Lenoir - éd. Fayard 2010

  • Charité et amitié

    [186] (...) Sans l'expérience de l'union avec Dieu, nous ne pouvons percevoir la différence qui existe entre nos sentiments naturels d'amitié et la charité surnaturelle. Pourtant, chacun croit savoir et pouvoir dire en quoi consiste la charité ; et ce faisant, on joue à celle-ci un mauvais tour. Pour vous mon frère, ne cherchez pas, pour en tirer satisfaction, en quoi consiste la charité, cherchez plutôt où elle se trouve, pour aller en prendre. Mieux encore, puisqu'elle ne vient que par un don gratuit, essayez de savoir qui la donne, et comment faire pour vous attirer pareil don. Aussi, commencez par faire, au gré de vos temps libres, mais sans trop tarder, commencez par faire, toujours à genoux évidemment, cinq mille heure d'oraison - un simple rodage, rien de plus. Que voulez-vous : en tout domaine, celui qui en revient sait autrement les choses que celui qui n'y est pas allé ! Ensuite, vous deviendrez circonspect : vous ne croirez plus que la charité fuse à tout instant dans le comportement du chrétien ; que, par la vertu d'une simple intention, elle se trouve là pour transformer toutes nos actions en autant d'actes d'amour. Vous penserez que, peut-être, une vertu d'un si haut prix nécessite une certaine économie, sous peine de n'en donner que de fausses imitations. Vous saurez surtout qu'il n'y a pas de charité sans référence à Dieu aimé le premier. 

    Dieu nous offre de partager sa vie éternelle bienheureuse. Une telle offre ne peut venir, de toute évidence, que d'en haut. Or tout notre amour pour Dieu se fonde uniquement sur cette offre venue [187] d'en haut. C'est pourquoi notre amour lui-même ne peut venir que d'en haut, comme l'offre qui le suscite. Par conséquent l'amour pour Dieu qui nous survient ainsi ne nous est pas naturel, et surclasse la capacité de toute nature humaine.

    Autre point de vue, avec même conclusion : quand on aime quelqu'un, c'est sans raison. On l'aime parce qu'il nous plaît, autrement dit, parce qu'on l'aime. Mais Dieu, parce qu'il est invisible, et de toute façon hors de nos perceptions, ne peut nous plaire. Nous ne pouvons donc l'aimer que par un attrait que lui-même place, tout fait, surajouté, en notre coeur.

    Ainsi, ce qui est constitué par du pur surnaturel vient tout entier de Dieu. Or l'amour que nous donnons à Dieu appartient au domaine du pur surnaturel. C'est pourquoi cet amour n'existe pas en dehors de la vertu  surnaturelle de charité; et celle-ci est nécessairement infuse, c'est-à-dire donnée directement par Dieu lui-même. 

    On minimise toujours la charité en parlant d'elle comme d'une vertu naturelle. Alors qu'elle se place bien au-delà, à tout point de vue, même au point de vue de la force de notre attachement. La passion naturelle peut certes aller jusqu'à la véhémence, jusqu'à l'obsession. Mais là, précisément, se montre son insuffisance : elle sait donc que son objet défaillira, de par ses limites de créature, et que le temps lui arrachera par lambeaux cet objet. Au contraire, la charité, même au degré le plus ardent, même envahissante, reste tranquille, car elle est assurée de tout : de la durée éternelle de son Objet ; de la beauté inépuisable de celui-ci ; et même de la fuite du temps qui, bien loin de lui ravir son Objet, le rend plus proche et plus désiré. Par suite, si la passion encombre, la charité pour Dieu libère.

    [188] Mais ces effets contraires n'apparaissent pas dès le commencement. Sinon, qui voudrait se livrer à la passion ? Qui voudrait se refuser à la charité ? Si la charité outrepasse notre nature, il n'y a pourtant pas occasion de nous décourager, car Dieu veut nous donner cette charité. Si elle ne nous vient pas avec notre nature, elle vient avec les dons de notre surnature, et nous n'y perdons rien. (...)

    Quand nous disons à Dieu : "Je vous aime", nous pourrions au moins de temps en temps ajouter : "Et je vous remercie". Car aimer Dieu est un don de Dieu, le don qui change tout parmi nos attachements et dans nos possibilités.   

     

      Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

  • règle de saint Benoît

    (...) 141 Comme je l'ai déjà noté, dès l'entrée en communauté, une ambiance nous saisissait, celle créée par une référence habituelle à la Sainte Règle, la Règle de saint Benoît. Et cette référence venait d'abord et naturellement du Père Abbé, Dom Chautard, dès le premier entretien avec lui, dès les premières auditions de ses allocutions au chapitre. Il ne présentait pas la Règle de saint Benoît comme un règlement de maison, mais comme le manuel fondamental de nos aspirations religieuses et des conditions de notre réussite, comme le livre où nous trouverions définitivement notre identité. En contrepartie, cette sainte Règle, inspiratrice de l'orientation de la communauté, conférait à tous, même aux plus novices, une dignité immédiate : celle de "chercheur de Dieu". Un jeune homme peut se faire moine "s'il cherche vraiment Dieu". Cette citation, tirée de la sainte Règle, je l'ai entendue de la bouche de Dom Chautard dès les premières heures de mon arrivée, et ensuite, un nombre incalculable de fois, mêlée à un nombre incalculable d'autres citations. Il citait d'ordinaire  le texte de la Règle en latin; et le latin de saint Benoît, en effet, abonde en formules qui décrivent, en trois ou quatre mots, une attitude spirituelle fondamentale et résolue. 

    Dom Chautard vivait, si j'ose dire, au coeur de la sainte Règle. Il se montrait, sincèrement, son serviteur et son admirateur, avant d'être, par fonction, son interprète. Aussi pour lui, comme pour nous ses fils, ce fut un digne couronnement de son enseignement et de ses exemples 142. lorsque, en 1931, je crois, un moine, jeune encore, prieur de l'abbaye de Chimay, vint nous prêcher la retraite annuelle. Ce moine s'appelait Dom Godefroid Belorgey.

    A cette époque, les prédications se donnaient dans notre actuel scriptorium. Au milieu de la salle, il y avait une chaire surélevée de deux marches, et les religieux prenaient place devant cette chaire , sur des bancs disposés en travers, entre la chaire et le fond. Les prédicateurs aiment, paraît-il, avoir un auditoire bien rassemblé.

    Lorsque je vis, assis dans cette chaire, ce moine de belle prestance, noblement drapé dans une belle coule blanche, ce qui nous changeait des jésuites  en soutane noire que nous avions entendus les années précédentes, lorsque je le vis promener sur nous un regard tranquille et faire face à notre auditoire, avec la perspective de trois instructions par jour pendant une semaine, je devinai que quelque chose d'essentiel allait se passer. Et, en effet, il y en eut beaucoup plus et beaucoup mieux que tout ce que j'attendais. J'avais appris déjà que la Règle de saint Benoît est une source de doctrine spirituelle  ; et voilà qu'elle devenait un océan. 

    Il y avait, à cette époque, dans l'abbaye de Chimay, un véritable renouveau de la spiritualité enseignée par saint Benoît, et sous l'égide de l'Abbé, Dom Anselme Le Bail, ce renouveau s'exprimait dans une doctrine   et devenait ainsi communicable. Ce furent les thèmes et les consignes de cette doctrine que nous ont transmis, avec une conviction et un talent émouvants, le Prieur  de Chimay. 

    Je suppose qu'il dut commencer par commenter le texte qui, selon l'école de Chimay, donne la clef de toute la spiritualité bénédictine, cette première parole de Dieu à celui qui fut son premier ami en la terre, le patriarche Abraham : " Marche en ma présence, et tu seras parfait" ; c'est-à-dire : " Marche en ma présence", et tout est dit ; car dès 143. lors, tout se mettra en sa juste place, tout ira vers ton Bien  suprême : tes espoirs, tes désirs, tes actions; ta capacité d'aimer. Que Dom Belorgey était passionnant à écouter, et persuasif ! Quelle harmonie profonde entre son enseignement et ses aspirations monastiques de toujours !

    A l'issue de la conférence dans laquelle il avait expliqué le quatrième degré d'humilité, c'est-à-dire l'aridité dans l'oraison, sa signification, sa valeur d'épreuve et de gräce, et la nécessité de la persévérance, Dom Chautard attendit que le prédicateur eût quitté la salle, puis, se levant, il nous dit à tous d'une voix grave et pénétrée d'émotion : " Voilà ce que j'attendais depuis lontemps. Mes enfants, voilà ce qu'il faut retenir et pratiquer. Tout le sens de notre vie est là." Pareille approbation est unique dans la carrière de Dom Chautard. (...)

    Je ne puis exposer ici cet enseignement immense et attirant, mais je puis dire l'effet que j'en ressentis, en écoutant Dom Belorgey : la conviction et la joie de bénéficier d'une merveilleuse aubaine. Si la Règle de saint Benoît possède pareille plénitude, si elle enseigne cette spiritualité-là, celle 144. que montrait Dom Belorgey, c'est pour moi une chance inestimable d'être instruit et guidé par elle. (...)

    Bien souvent, depuis, j'ai pu comparer, par des lectures, cette doctrine de saint Benoît avec d'autres doctrines spirituelles. Celles-ci présentent volontiers une prédominence psychologique : analyse du moi, de ma sensibilité, de mes égoïsmes et de mes conflits. Analyse culpabilisante. Pitié ! ne faisons pas de la vie intérieure un complexe de plus ! Cette psychologie ne fait pas avancer d'un pas vers notre grand Dieu. Nous avons bien plutôt besoin de regarder le chemin qui mène à Lui, et pour cela qu'on nous montre ce chemin. "En avant ! Allons, faites ce petit parcours, sous le regard de Dieu. Voilà, c'est bien ! Voyez comme c'est facile sous le regard de Dieu. Et voilà l'esprit de saint Benoît : faire du chemin vers Dieu et avec Dieu, du chemin, et encore du chemin. (...)

    145. (...) Une règle religieuse, qui prétend guider la vie spirituelle doit remplir plusieurs conditions : elle doit se fonder sur les Saintes Ecritures; elle doit être ferme; elle doit conduire jusqu'au but; elle doit enfin avoir la garantie de l'expérience des anciens, et donc avoir, sans faillite, traversé les siècles. Ces conditions ne sont-elles pas remplies par la règle de saint Benoît ? Vraiment, aucune règle de vie ne m'aurait aussi profondément engagé et soutenu, cette règle telle qu'elle fut si efficacement expliquée par des maîtres comme Dom Chautard et Dom Belorgey.

     

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

  • dans la monotonie de tous les jours

    69. (...) " Durant ce mois de janvier où Père Jérôme mourut, nous lisions, au réfectoire, la vie de saint séraphim de Sarov, du Père Lassus, dominicain.

    Plusieurs frères dirent : " C'est comme Père Jérôme..."

    La réponse est celle-ci : oui et non !

    70. Le starets Séraphim, c'est un saint selon le génie russe, slave. Il avait des visions, des locutions intérieures, il lisait dans les coeurs ; il était visité, consulté, considéré, connu. Rien de cela chez Père Jérôme, c'est une sainteté tout en nuances et en effacement, selon le génie de notre vocation cistercienne proprement occidentale. Père Jérôme parlait peu, se livrait moins encore ; le cercle de ses proches était volontairement restreint : sa communauté, ses fils spirituels, ses élèves, sa famille, sa nièce Anne, quelques amis, des religieuses et des prêtres. 

    A tous, il ne parlait que de ce qu'il vivait : Jésus-Christ.

    Il ne disait que Jésus-Christ. C'est-à-dire la prière, la lecture des livres saints; la charité fraternelle la plus immédiate, la plus silencieuse et la plus discrète, donc la plus efficace.  

    Mais surtout la prière. La prière à haute dose, devant le Saint-Sacrement, qui a été toute sa vie. Il a vécu cela avec infiniment d'intelligence et de souplesse dans la monotonie des jours qu'il n'a jamais voulu casser, car il savait trop bien que cette monotonie n'est pas un obstacle à la vie spirituelle mais qu'elle est, bien au contraire, le ressort caché de la rencontre authentique avec Dieu.

    Cette route interminable, plate et longue, de la vie chrétienne la plus exigeante avec ses épreuves variées - et elles ne lui ont pas manqué -, il l'a vécue durant presque soixante ans  et il y a trouvé le bonheur et la joie. Il en a si bien puisé qu'il a su en trouver pour lui-même et en donner à ceux qui venaient à lui, tant qu'ils en ont maintenant en surabondance...

    Il y a aujourd'hui parmi les chrétiens une pénurie de Pères spirituels. On préfère recourir au psychologue, au psychiatre ou aux groupes d'échanges. C'est pourtant d'un Père spirituel que les moines ont le plus besoin. Non seulement les moines, 71. mais tout homme qui veut vivre vraiment. Hélas ! il ne faut pas croire que ceux qui se présentent à la porte des monastères (ou d'autres communautés) trouveront immédiatement, et en grand nombre, des hommes capables de les conseiller et de les guider. Il ne suffit pas de passer pour un spirituel patenté pour l'être; tout au contraire, l'une des caractéristiques les plus sûres, la garantie d'un Père spirituel authentique, c'est d'être enfoui au coeur même du milieu dans lequel il vit : papillon qui se confond avec la feuille ou l'écorce sur laquelle il est posé et que seul l'oeil averti distingue (...) 

    Cette vie d'intimité avec le Christ n'est pas l'exclusif des moines dans le monastère, elle est offerte par Dieu à tous les baptisés. Certes, le moine  y est invité par un appel radical, mais chaque chrétien, avec l'eau de son baptême, reçoit une invitation analogue :

    Ne rien préférer à jésus

    Suivre inconditionnellement Jésus

    Se lier étroitement à Lui.

    Si aujourd'hui, hommes et femmes - sous la conduite d'un Père spirituel, à cause  des embûches du chemin - osaient retrouver cette route terrible et facile, facile et terrible, du même coup, ils retrouveraient la paix du coeur et le bonheur.

    "Votre coeur se réjouira et votre joie, nul ne vous l'ôtera" Jean 16,22

     

    Père Nicolas, moine de Sept-Fons, disciple du Père Jérôme dans

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

  • comme un saumon hors de l'eau

    [60] (...) Frère, un saumon qui frétille au soleil, transpercé par le harpon qui le maintient hors de l'eau, ne se demande pas si le harpon est tenu ou non par une main, et par quelqu'un qui est plus puissant que lui. Durant de longues [61] années j'ai été comme ce saumon, et je sais bien que ce n'est pas une puissance créée qui tenait le harpon, ni le hasard qui menait avec moi un jeu si bien calculé.

    Depuis, je suis revenu au bon gros régime de la foi : la marche avec les solides brodequins cloutés. Je sais aussi que, tout compte fait, ce régime constitue la plus grande des grâces. Ceux qui n'ont pas connu la situation du saumon s'ennuient parfois de la marche à pied : ils ont bien tort...! Et pourtant !

    Petit frère, je ne me gonfle pas ; surtout pas devant vous. Je suis bien médiocre, et j'en ai vive conscience. Mais je ne veux que répondre à votre poème, non me confesser. En gros, j'ai tenu dans cette intimité certaine, par une prière, rarement facile, mais fidèle. J'étais construit pour la fidélité. Bien sûr, et cela fait une différence énorme, je sais que ma prière ne tombe jamais dans le mou, je sais que mes stations à l'église ne sont jamais inutiles ; je sais qu'il y a, de la part de Dieu vivant, attention, intérêt envers ma prière, et, si je puis dire, oeuvre commune à Lui et à moi, pour le règne de Dieu. Ma persévérance va de soi, elle est facile, encourageante; bien que ma prière soit une suite d'efforts pour répéter mes quelques formules, et que j'aie, tous les soirs, bien mal aux genoux. Je sais que, selon les habitudes du Seigneur, je ne dois plus recevoir les grâces par grosses vagues déferlantes comme autrefois ; au régime ordinaire, je dois pouvoir tenir.

    Par une réaction naturelle, je cherche à entrer en rapport avec d'autres, qui ont vécu de telles aventures. j'en ai rencontré. Il suffit de peu de paroles pour être merveilleusement encouragé.

    Par contre, lorsque j'entends dire : " Ces oraisons prolongées, ça ne sert à rien", je sais que c'est  [62] par là que tout commence et que tout se maintient, puisque Dieu veut une amitié, et que la Présence est la loi de l'amitié. (...) Notre vocation est de connaître Quelqu' un, de savoir lui parler, de pénétrer ses projets sur les hommes et de les faire nôtres. Or ce Quelqu'un ne se laisse pas traiter comme une chose ! Mais si on est généreux envers lui, il donne un bonheur personnel que rien d'autre ne donne. (...)

    Lettre au frère Nicolas (extrait) du 6 mars 1976

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9

  • sur le modèle d'un tableau de Picasso

    51. (...) Picasso vient de mourir. On lui décerne déjà le titre de "grand" et je crois qu'il y a droit. Parce que grand artiste, il a "senti" la conformation de l'esprit moderne. L'homme moderne pense les choses, les reconstruit dans sa tête, d'une certaine façon, mais généralement inconsciente. Picasso a "rendu", sur toile, la façon de penser de nos contemporains. Et cette façon de penser déforme toutes les belles créations de Dieu ! Car il n'y a pas de doute, c'est sur le modèle d'un tableau de Picasso que bien des époux imaginent leur foyer, que bien des professeurs organisent les études, que bien des intellectuels bâtissent leur philosophie, que des politiciens conduisent la politique, que des supérieurs religieux dirigent leurs communautés, que des théologiens enseignent la théologie ! Ce que je connais de l'oeuvre de Picasso - peu, il est vrai ; on lui attribue environ treize mille toiles ! - me la fait admettre comme une satire ou une mise en garde, tragique !

    [Extrait de la lettre au frère Nicolas du 11 avril 1973]

     

    Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9