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vertu naturelle

  • Charité et amitié

    [186] (...) Sans l'expérience de l'union avec Dieu, nous ne pouvons percevoir la différence qui existe entre nos sentiments naturels d'amitié et la charité surnaturelle. Pourtant, chacun croit savoir et pouvoir dire en quoi consiste la charité ; et ce faisant, on joue à celle-ci un mauvais tour. Pour vous mon frère, ne cherchez pas, pour en tirer satisfaction, en quoi consiste la charité, cherchez plutôt où elle se trouve, pour aller en prendre. Mieux encore, puisqu'elle ne vient que par un don gratuit, essayez de savoir qui la donne, et comment faire pour vous attirer pareil don. Aussi, commencez par faire, au gré de vos temps libres, mais sans trop tarder, commencez par faire, toujours à genoux évidemment, cinq mille heure d'oraison - un simple rodage, rien de plus. Que voulez-vous : en tout domaine, celui qui en revient sait autrement les choses que celui qui n'y est pas allé ! Ensuite, vous deviendrez circonspect : vous ne croirez plus que la charité fuse à tout instant dans le comportement du chrétien ; que, par la vertu d'une simple intention, elle se trouve là pour transformer toutes nos actions en autant d'actes d'amour. Vous penserez que, peut-être, une vertu d'un si haut prix nécessite une certaine économie, sous peine de n'en donner que de fausses imitations. Vous saurez surtout qu'il n'y a pas de charité sans référence à Dieu aimé le premier. 

    Dieu nous offre de partager sa vie éternelle bienheureuse. Une telle offre ne peut venir, de toute évidence, que d'en haut. Or tout notre amour pour Dieu se fonde uniquement sur cette offre venue [187] d'en haut. C'est pourquoi notre amour lui-même ne peut venir que d'en haut, comme l'offre qui le suscite. Par conséquent l'amour pour Dieu qui nous survient ainsi ne nous est pas naturel, et surclasse la capacité de toute nature humaine.

    Autre point de vue, avec même conclusion : quand on aime quelqu'un, c'est sans raison. On l'aime parce qu'il nous plaît, autrement dit, parce qu'on l'aime. Mais Dieu, parce qu'il est invisible, et de toute façon hors de nos perceptions, ne peut nous plaire. Nous ne pouvons donc l'aimer que par un attrait que lui-même place, tout fait, surajouté, en notre coeur.

    Ainsi, ce qui est constitué par du pur surnaturel vient tout entier de Dieu. Or l'amour que nous donnons à Dieu appartient au domaine du pur surnaturel. C'est pourquoi cet amour n'existe pas en dehors de la vertu  surnaturelle de charité; et celle-ci est nécessairement infuse, c'est-à-dire donnée directement par Dieu lui-même. 

    On minimise toujours la charité en parlant d'elle comme d'une vertu naturelle. Alors qu'elle se place bien au-delà, à tout point de vue, même au point de vue de la force de notre attachement. La passion naturelle peut certes aller jusqu'à la véhémence, jusqu'à l'obsession. Mais là, précisément, se montre son insuffisance : elle sait donc que son objet défaillira, de par ses limites de créature, et que le temps lui arrachera par lambeaux cet objet. Au contraire, la charité, même au degré le plus ardent, même envahissante, reste tranquille, car elle est assurée de tout : de la durée éternelle de son Objet ; de la beauté inépuisable de celui-ci ; et même de la fuite du temps qui, bien loin de lui ravir son Objet, le rend plus proche et plus désiré. Par suite, si la passion encombre, la charité pour Dieu libère.

    [188] Mais ces effets contraires n'apparaissent pas dès le commencement. Sinon, qui voudrait se livrer à la passion ? Qui voudrait se refuser à la charité ? Si la charité outrepasse notre nature, il n'y a pourtant pas occasion de nous décourager, car Dieu veut nous donner cette charité. Si elle ne nous vient pas avec notre nature, elle vient avec les dons de notre surnature, et nous n'y perdons rien. (...)

    Quand nous disons à Dieu : "Je vous aime", nous pourrions au moins de temps en temps ajouter : "Et je vous remercie". Car aimer Dieu est un don de Dieu, le don qui change tout parmi nos attachements et dans nos possibilités.   

     

      Père Jérôme, Ecrits monastiques, Ed du Sarment, 2002 ISBN - 2-866-79343-9