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Prier avec le P. Guardini : 22e jour

C'est devant ce Dieu aussi que nous devons porter ces grands intérêts de la communauté : les décisions de l'histoire, les besoins de la nation, les misères du temps. Chacun est responsable de l'ensemble du monde. La mesure de nos possibilités effectives et de nos activités est le plus souvent très petite ; mais par la prière chacun peut prendre dans son cœur tout l'ensemble et le porter là où est le maître suprême des destinées. Dieu ne force pas l'homme, car il l'a créé libre. Il ne le conduit que par le jeu de la liberté. Mais les portes de la liberté s'ouvrent en deux endroits : 

 

dans l'action elle-même, et dans la prière d'amour qui porte devant Dieu l'intérêt commun. 

Mais ce caractère naturel et sacré de la demande peut aussi être mis en question. Il peut arriver que l'homme trouve difficile cette prière, peut-être même impossible, à certaines périodes, et qu'il ait à en refaire l'apprentissage. 

Le cours de la vie apporte des déceptions. Il se peut que dans une grande détresse on ait prié, et qu'on croie n'avoir pas été exaucé. On s'est senti abandonné ; on a cherché Dieu et on ne l'a pas trouvé... De plus, l'homme s'endurcit avec le temps, il se repose sur ses propres forces et cherche à se contenter  de ce qu'il peut atteindre. Tout cela décourage la prière, et fait que le cœur la trouve insensée... C'est alors que la foi doit être plus forte que le sentiment. Il faut que l'homme se convainque de l'amour de Dieu et prie cet amour même lorsque le cœur pense que cela n'a pas de sens. S'il persévère, il s'apercevra qu'il est exaucé, mais peut-être d'une manière tout différente qu'il ne s'y attendait.  

Il se peut encore qu'on ait le sentiment que Dieu est indifférent et qu'il ne se préoccupe pas de l'homme, qu'il vit dans un univers lointain, tandis que l'homme se heurte à l'expérience terrestre qui est sans issue. Celui qui a beaucoup souffert risque de tomber en de telles pensées, surtout s'il n'a pas, comme on dit, la main heureuse et que tout semble lui résister ; s'il appartient à ces catégories d'êtres lourds, tourmentés, pour qui tout semble tourner mal. Ceux-là, en réalité, ont besoin d'un climat d'amour humain, qui leur montrerait que les choses ne sont pas comme ils  le pensent. Tant que cet amour lui manque, l'homme doit s'en tenir à la foi qui lui dit que Dieu l'aime, et recommencer sans cesse à vivre dans cette foi. 

L'homme peut aussi avoir l'impression que Dieu est irréel, qu'il n'est qu'une idée pieuse, une atmosphère sacrale, quelque chose de beau, mais de lointain et de fuyant qui n'a pas sa place  dans la réalité de la vie... Dans ce cas l'homme doit apprendre que Dieu est l'être réel, plus réel que les choses, vivant et puissant.

Evidemment, il faut se donner du mal pour arriver à cette certitude, qui ne s'obtient pas seulement avec l'intelligence, mais avec le cœur. Il faut se dire que l'esprit peut s'aveugler, le sentiment s'émousser, le cœur se remplir d'amertume, et il faut chercher sérieusement et honnêtement un point d'appui qui soit au-dessus de tout cela.

Dieu est réel ; mais sa réalité est d'une nature très élevée. C'est lui qui a créé les choses et les puissances qui nous entourent, qui les a établies dans leur forme véritable, dans l'être réel. Il ne fait pas , en quelque sorte, concurrence à cet être en exigeant  une ouverture par où passer. Tout ce qui existe constitue le "monde", c'est-à-dire un système  de relations plein de sens, sans lacunes ; Dieu respecte tous ses droits. Il a le respect de la véritable  grandeur qui ne se met pas impatiemment  en valeur. Il fait confiance au cœur de l'homme, et attend qu'il sache reconnaître la réalité divine dans les choses, derrière elles, au-dessus et au-delà d'elles ; et l'homme en est capable s'il en a la volonté. 

L'homme qui a fait connaissance avec la dureté inexorable de l'existence peut aussi avoir l'impression que Dieu est faible en face du monde. Tout semble se passer comme par une sorte  de nécessité. Les lois de la nature sont inexorables, l'histoire est faite d'événements qui ont  leurs conséquences, et ces conséquences à leur tour deviennent causes. La vie de chacun est liée aux conditions extérieures, aux capacités intérieures et au passé. Il semble que dans tout cela il n'y ait plus de place pour l'action, le don, le secours de Dieu, et que la demande soit ridicule... Mais ici encore l'homme a beaucoup à apprendre. Il faut qu'il se rende compte que si son expérience contient une part de vérité, celle-ci n'est que limitée.

Cette conception des choses amène la mort de la foi enfantine qui, par plus d'un aspect, est apparentée aux contes des fées, et elle donne naissance à l'attitude de l'adulte, qui a affaire avec la réalité. Dans une certaine mesure cette expérience est bonne ; mais elle peut aussi devenir destructive, si elle durcit et emprisonne l'homme. Il faut donc qu'il considère que la réalité, avec les lois qui la commandent, reste dans la main de Dieu, et que Dieu aime l'homme et veut entrer en accord avec son cœur et sa volonté. S'il y réussit, la liberté de l'homme devient le point de départ d'une transformation du monde. Car le monde n'est pas achevé ; il s'accomplit par l'attitude intérieure de l'homme, de chaque homme, de celui dont il s'agit dans chaque cas. Pour chacun le monde est différent, suivant ses attitudes et sa conduite. C'est ici que l'on peut faire l'expérience de l'action de Dieu ; et la demande est - avec la disponibilité et l'obéissance - ce mouvement où l'effort de l'homme cherche sans cesse à reprendre contact avec Dieu. 

Pour l'expérience courante ce sont les objets matériels qui semblent la vraie réalité, les événements du monde semblent avoir la vraie puissance, et tout se passe comme s'ils diminuaient la réalité de Dieu et sa puissance.  J'ai donc à me plonger dans la pensée de la réalité éternelle et infinie de Dieu et à me rendre compte que tout n'existe et ne subsiste que par lui et devant lui. Je dois réfléchir à l'activité de Dieu et me dire qu'il ne travaille pas comme un homme qui prend un outil et s'en sert, mais qu'il agit de mille manières différentes et mystérieuses à travers l'être même des choses qui sont à son service.

Mais le point où Dieu applique son action directement, c'est le cœur de l'homme, sa volonté et son amour vivants. L'orgueil qui veut vivre par ses propres forces, peut, lui aussi, fermer le chemin de la demande, comme aussi la fierté qui se replie sur elle-même après une déception, ou encore la susceptibilité qui a honte de demander. L'homme trop fier ne veut pas prier ; cependant il lui faut reconnaître que son attitude est dangereuse. La fierté est un endurcissement qui détruit tout. Nous vivons de la grâce de Dieu  et la vérité aussi bien que l'humilité consistent à le reconnaître et à agir en conséquence. L'homme orgueilleux devra en faire l'apprentissage ; mais il lui faudra apprendre en même temps que sa conception de la générosité et de l'aide de Dieu est fausse. Il a oublié que Dieu respecte l'homme. Sur ce point, une certaine forme de piété a fait beaucoup de mal. C'est celle qui croit glorifier Dieu en abaissant l'homme. Quand elle parle de la miséricorde de Dieu, on dirait qu'il s'agit d'un riche qui jette une aumône à un mendiant. Tout un vocabulaire sacré : amour, bonté, grâce, exaucer, aider, donner, est empoisonné par un mépris et une condescendance qui ne peuvent que révolter un homme qui a le sens de l'honneur. La vérité est tout autre. L'homme n'est pas méprisable. Il a péché, et nous sentons ce que cela signifie lorsque nous jetons un regard sur l'histoire de l'humanité déchue,sur notre histoire, et lorsque nous essayons de vivre quelque peu ce que le Christ a souffert pour ce péché. Tout cela est exact ; et cependant  tout cela n'anéantit pas la dignité originelle dans laquelle l'homme a été créé ; c'est même elle qui donne à la faute son caractère terrible. Ainsi tout ce qui de Dieu vient à l'homme est signe d'un grand respect, et tout ce qui va de l'homme à Dieu doit contenir ce que le respect de Dieu rend possible la dignité. C'est pourquoi la demande a quelque chose de digne, et si elle est exaucée cela ne va pas contre l'honneur. 

La prière de demande est de tous les temps. Elle ne convient pas seulement au temps de la détresse, elle est un appel constant à sa puissance créatrice et à sa grâce sanctifiante. C'est bien pour cela qu'elle implique toujours cette condition : " non pas selon ma volonté, mais selon la vôtre " (Jn 26,39). Nous ne savons pas si ce que nous demandons dans notre détresse est bon. Nous ne savons pas si l'orientation que nous voudrions donner  à une situation donnée est la bonne. Notre vie ne ressemble pas au travail d'un commerçant ou d'un architecte, qui font des plans et ensuite s'y conforment. Notre vie n'est faite qu'en partie de ce que nous voyons et comprenons ; la plus grande part  appartient au secret de Dieu. La prière de demande doit tenir compte de cela. Aussi est-elle disposée à accepter tout ce que Dieu juge bon. 

N'oublions pas non plus que dans toute demande, est contenue la volonté de celui qui  la fait ; et pas seulement la bonne volonté, le désir justifié de l'être et de la vie, ni l'effort  en vue de l'action et de la création, mais aussi la mauvaise volonté, l'égoïsme qui considère sa propre existence comme le centre du monde et voudrait tout soumettre à ses exigences. Cette volonté anime aussi la demande qui est adressée à Dieu ; pour que cette demande soit valable devant le Dieu Saint, Seigneur de toutes choses, il faut qu'elle se soumette à son jugement, et soit prête à être écartée ou transformée par lui. Au fond de toute demande il y a la demande des demandes : "Que votre volonté soit faite", et cela non seulement parce qu'elle est irrésistible et inévitable, mais parce qu'elle est vraie et sainte et contient tout ce qui mérite d'être. 

Disons enfin que la prière de demande ne s'adresse pas seulement à la justice suprême, à la puissance, à l'ordre, mais à l'amour du Dieu vivant. Or l'amour est liberté ; il est sans rien d'antérieur, don et création ; c'est à cela que la demande doit donner le champ libre. Cette prière n'a rien d'autre à faire valoir que sa détresse, son besoin, son appel pour que l'amour de Dieu agisse et crée, sans autre cause que lui-même. " Que votre volonté soit faite et non la mienne" signifie en définitive : "Que votre amour agisse."  

 

   

A suivre...

 

 

Romano Guardini - Initiation à la prière - Éditions du Seuil (1961)

Romano Guardini (1885-1968). Après avoir étudié la théologie à Freising et Tübingen, il rédige un travail de doctorat sur saint Bonaventure. Il enseigne à Berlin, à Tübingen, puis à Munich de 1948 jusqu'à sa mort. En 1965, il refuse par humilité le titre de cardinal que lui propose le pape Paul VI. Il est l'un des plus grands théologiens du XXe siècle.

                                                                      

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