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  • Thérèse de Lisieux et la Grande Guerre (1)

    Textes tirés du livre : " Thérèse de Lisieux ou La Grande Saga d'une Petite Soeur " Auteurs : Bernard GOULEY - Rémi MAUGER - Emmanuelle CHEVALIER - Editions Fayard 1997

     

    LISIEUX S'EN VA T'EN GUERRE

    73

    1er août 1914 : le tocsin sonne dans toutes les églises de France. Dans les villes, des affiches ornées de deux petits drapeaux tricolores croisés fleurissent sur les murs. Sur les places des villages, les gardes champêtres battent le tambour pour lire l'ordre de mobilisation générale. La veille, l'Allemagne a 74 déclaré la guerre à la France. La catastrophe est européenne : l'Angleterre, la Russie et l'Autriche-Hongrie sont de la partie. Lisieux vit cette journée dans la fièvre, comme le rapporte Le Lexovien : " Rien n'aurait pu faire croire à la gravité de l'heure, samedi [1er août] sur le marché de Lisieux, à voir la foule habituelle de cultivateurs, de marchands et d'acheteurs se livrer à son tranquille négoce. A peine remarquait-on une abondance anormale de volailles qui s'enlevèrent à des prix excellents pour les clients, mais évidemment un peu bas au gré des fermières. Un peu moins de chalands aussi autour des boutiques de colifichets et d'objets d'une inutilité plus ou moins luxueuse. Par contre tous les magasins d'épicerie et tous les marchands de victuailles en général ne connurent point une minute de répit. Mais ce fut la Banque de France qui détint le record de l'empressement. Toute la journée, un planton de police canalisa la foule qui s'écrasait sur le trottoir, l'admettant à l'intérieur de la banque par petits paquets d'une dizaine de personnes. Tout ce monde venait échanger ses billets de banque de 100 et de 50 francs contre les coquettes et commodes petites coupures de 20 et de 5 francs...

    Depuis le matin, le bruit courait sous le manteau que l'ordre de mobilisation allait sans doute être affiché à l'issue du Conseil des ministres. Effectivement, à 4 h 30 un employé des PTT affichait dans le vestibule de l'hôtel des postes de Lisieux un petit carré de papier portant cette simple et précieuse indication : " Le premier jour de la mobilisation sera le dimanche 2 août." Quelques minutes après, un télégramme de service annonçait que les communications postales et télégraphiques avec l'Allemagne et l'Autriche étaient interrompues. L'apparition du petit papier attira en un clin d’œil, on le comprend, une foule sans cesse renouvelée devant le bureau de poste. Chose véritablement symptomatique, mais qui n'était pas pour nous surprendre, la population lexovienne accueillit 75 cette nouvelle avec un calme extraordinaire et presque souriant...

    Les prescriptions rigoureuses de l'état de siège nous interdisent de rendre compte des conditions dans lesquelles se sont effectués à Lisieux la mobilisation et les premiers départs. Sans faillir à notre devoir nous pouvons dire que jamais peut-être spectacle n'a été plus réconfortant ni de nature à donner une plus haute idée du caractère français. 

    Calmes, résolus, sans fanfaronnades inutiles, les soldats s'en vont "comme s'ils allaient à un concours de musique", disait devant nous un vieux médaillé. Les femmes se montrent dignes compagnes de tels hommes. Leur tendre cœur a bien quelques sanglots vite réprimés, mais elles se souviennent qu'il y eut en France des femmes qui se sont appelées Geneviève, Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette. Elles essuient leurs yeux et regagnent le foyer où le devoir maternel les attend.

    Le mardi 3 août vers midi, un convoi de troupes stationne en gare de Lisieux. Sur le quai voisin arrive le train de Deauville. A bord, des chanteurs et des musiciens revenant des casinos de la Côte fleurie. Comme les soldats chantaient, un musicien des Concerts Colonne, M. Bizet, sort son cornet à piston et joue La Marseillaise, ainsi que les hymnes anglais et russe. "Des ovations indescriptibles, commente Le Lexovien, saluèrent chacune de ces auditions...M. Bizet réclama alors le silence et annonça que M. Payan, basse chantante de l'Opéra, allait interpréter La Marseillaise... Les derniers refrains furent repris en chœur par les soldats. Puis une acclamation formidable s'éleva..."

    L'unanimité des Français est réelle en ces jours - émaillée malgré tout de quelques incidents. Dans la colonne voisine, le même journal en cite trois, provoqués par des individus apparemment peu patriotes :

    Route de Dives un ivrogne ayant crié : " Vive l'Allemagne, à bas la France !"fut immédiatement appréhendé, roué de coups et on eut juste le temps de le pousser dans une auto qui le conduisit à la gendarmerie. Quelques instants plus tard un lynchage plus sérieux s'est produit Grande Rue. Un individu bien connu dans la ville, 76 un nommé Troles, ayant proféré au cours d'une querelle quelques cris injurieux, fut immédiatement victime de la fureur populaire. Il allait être tué sur place si un gendarme et un sergent de ligne ne s'étaient interposés...

    Une scène analogue se renouvela le soir à 8 heures. Un Breton insoumis qui avait manifesté contre la France fut l'objet de représailles immédiates. Entouré, frappé, traîné, il ne dut son salut qu'à l'intervention d'une patrouille qui le conduisit, baïonnette au canon, à la caserne Chazot.

    A part ces "bavures", qui sont le fait de marginaux et d'une foule surexcitée, la mobilisation se déroule parfaitement. Pendant la première quinzaine d'août, fermiers augerons, ouvriers du textile, bourgeois du centre-ville ou de Pont-l'Evêque, souvent accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, se présentent en flots ininterrompus à la caserne Delauney, centre mobilisateur de la région situé au nord de la ville [ce quartier abrite maintenant des HLM construits dans les années 1970]. On les habille et on les dirige vers les dépôts régimentaires. 

    Beaucoup partent la fleur au fusil. Les gouvernements, les états-majors, les peuples eux-mêmes croiront pendant une dizaine de semaines que la guerre sera courte, qu'il suffira de peu de temps pour vider la querelle, pour purger la tension qui existe en Europe depuis plusieurs années. L'exaltation de l'été 1914 ne laisse rien présager du tragique des mois et des années qui vont suivre.

    Pour les Français, la gravité de la situation n'apparaît pas avant la fin août. Le commandement publie le fameux communiqué " De la Somme aux Vosges" qui, pour la première fois, montre l'ampleur de la retraite française. Encore le public ne connaît-il pas le chiffre des pertes : 300 000 hommes en août et en septembre. En octobre, alors que le front se fige peu à peu et que la guerre de position s'installe, chacun prend conscience que le conflit sera long et affreusement meurtrier. 77 En première ligne, les soldats découvrent l'horreur et le dégoût de la vie dans les tranchées, les interminables marmitages d'artillerie, les attaques sous le feu des mitrailleuses et des barrages d'artillerie.

     

    A suivre...

    prochain post : "Thérèse est là..."

     

     

     

     

     

     

     

     

  • L'Eglise et l'Islam (5)

    Je vous propose la suite du texte d'Alain Besançon, extrait de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

    158

    Nicolas de Cues ou la recherche du point sublime

    Dans les paysages montagnards, les guides touristiques signalent le point d'où le panorama se découvre dans sa plus grande ampleur et dans sa splendeur la plus vertigineuse : c'est le " point sublime ".

    C'est celui qu'a recherché Nicolas de Cues. " A mon retour de Grèce, écrit-il à la fin de la Docte Ignorance, sur mer, et sans doute par un don du père des lumières, de qui vient tout don excellent, j'ai été amené à embrasser des choses incompréhensibles d'une façon incompréhensible dans la docte ignorance, en dépassant ce que les hommes peuvent savoir des vérités incorruptibles [...] Mais dans sa profondeur, tout l'effort de l'esprit humain doit se porter là, afin de s'élever à cette simplicité où coïncident les contradictoires. " Il a donc eu une intuition mystique dont il cherche à rendre compte rationnellement, en s'appuyant sur Proclus et la mystique néo-platonicienne. Un contemporain, maître en théologie et recteur de Heidelberg, Nicolas Wenck, accusa le Cusain de nier le principe de 159 contradiction posé par Aristote comme le principe régulateur de toute la philosophie (note de l'auteur : voir l'introduction et le commentaire de François Bertin à Trois traités sur la docte ignorance et la coïncidence des opposés, Paris, Ed. du Cerf 1991)

    Par sa doctrine de la "coïncidence des opposés ", le Cusain, selon Wenck, se soustrait d'avance à la critique, puisque un argument ne peut être rejeté par un autre et qu'aucune déduction logique ne peut plus être  opposée validement à une affirmation quelconque. Si, porté au "maximum", le centre du cercle coïncide avec la circonférence, pourquoi tout ne coïnciderait pas avec Dieu en tant que maximum absolu auquel rien ne s'oppose ? Nicolas de Cues se défendit de cette accusation de panthéisme en distinguant le plan de la raison discursive d'avec la vision "supramentale" qui seule autorise une connaissance immédiate, synthétique et donne l'intuition de la coïncidence des opposés. Le centre et la circonférence ne coïncident pas dans la vision rationnelle, mais seulement à travers un "passage à la limite ", une " transsomption ", un transport mystique, quoique d'une mystique rationalisée. C'est pourquoi Nicolas invoque l'autorité du Pseudo-Denys et reproche à son adversaire " d'avoir craint d'entrer dans la ténèbre qui consiste dans l'admission des contradictoires".

    Il faut avouer que nous sommes tout près du sublime kantien. Avec, toutefois, une différence essentielle : la raison n'est pas débordée et au sein de la "ténèbre", Nicolas transporte avec lui un savoir reçu. L'ignorance reste docte. Un peu de théologie affirmative subsiste (précairement, il est vrai) à côté de la théologie négative. Il continue de distinguer, au sein de la coïncidence des opposés, le divin de l'humain, les trois Personnes dans l'Un divin, les deux natures dans le Christ, la droite doctrine des hérésies. Il ne se laisse pas tout à fait enivrer par son symbolisme mathématique et passe la limite avec un bagage. Dans le sublime l'âme sait à l'avance que ce qu'elle intuitionne est hors de portée. Ce vide, ce rien final qui l'émeut, est paradoxalement plus orgueilleux que l'humble "presque rien" de la docte ignorance.

    La " Paix de la foi " (De pace fidei) fut donc écrit l'année de la chute de Constantinople et en pleine offensive turque 160 dans les Balkans. Les chances d'une action concertée de l'Europe étaient minces et le Cusain prône une politique de simple résistance. Dans une lettre à Jean de Ségovie (1454), il écrit en effet : " Si nous choisissons d'attaquer par une invasion en armes, nous devons craindre, en usant de l'épée, de périr par l'épée. Ainsi donc, seule la défensive est sans péril pour le chrétien."

    L'ouvrage commence par une vision. Le "voyant" (qui est Nicolas) comprend qu'on peut "facilement trouver un certain accord " entre les bons esprits de diverses religions et ainsi établir une " paix perpétuelle en matière de religion ". Il est transporté en un "haut lieu d'intellection". Un ange (plus exactement une "puissance") supplie le Roi du Ciel de montrer sa "face" de telle sorte que tous sachent  "qu'il n'est qu'une religion unique dans la diversité des rites". Les hommes désirent la vie éternelle, laquelle n'est autre que la vérité que cherche l'intellect, et cette vérité qui nourrit l'intellect c'est le Verbe. Le Verbe fait chair prend alors la parole et confirme : " Comme la vérité est une et qu'il n'y a pas de libre intelligence qui puisse manquer de la saisir, toute la diversité des religions sera ramenée à une seule foi orthodoxe." C'est donc par voie de déduction abstraite, de raisonnement théologique irréfutable que le Cusain pense forcer la conviction des hommes d'une autre foi. Il pense fonder rationnellement - en passant, selon les principes de la Docte Ignorance, par la considération de l'infini - la Trinité à partir de l'Un divin, l'Incarnation et tous les mystères jusqu'aux sacrements. A partir de l' infini divin, il croit à une identité fondamentale de toutes les religions qui n'ont qu'à être "expliquées", c'est-à-dire développées, pour révéler la "Ur-Religion" et les "Ur-Dogmen" sous-jacents. 

    Le Roi du Ciel convoque à Jérusalem une sorte de concile où sont représentées toutes les nations et les religions de la terre. A savoir : un Grec (l'orthodoxie schismatique), un Italien, un Arabe (l'islam), un Indien (le polythéisme), un Chaldéen, un Juif, un Scythe, un Français, 161 un Persan (l'islam, derechef, sans qu'il soit fait mention de son chiisme éventuel ; la Perse ne devint officiellement chiite qu'en 1502), un Syrien, un Espagnol, un Turc, un Allemand, un Tartare (le paganisme dans sa plus grande simplicité), un Arménien (sans allusion au monophysisme), un Bohémien, un Anglais. Les premiers ont pour interlocuteur le Verbe lui-même qui les convainc de la Trinité dans l'Unité divine : les suivants sont entretenus par Pierre, sur la réalité de l'Incarnation, la divinité du Christ, l'union hypostatique des deux natures. Paul explique aux derniers la justification d'Abraham par la foi, l'authenticité des commandements, la valeur des sacrements.

    La teneur et la validité de l'exposition théologique de Nicolas n'est pas dans mon sujet. En bref, l'argument part de la reconnaissance dans toutes les religions, soit explicitement, soit implicitement, de l'existence de Dieu, souverain et présent dans toute la diversité des cultes. Honorer Dieu, c'est honorer la cause première, la cause parfaite qui doit nécessairement être Une, Égale à elle-même et en parfait lien d'amour avec cet Égal. Puisque tous les hommes, consciemment ou non, posent Dieu, ils posent nécessairement l'Un, l’Égal et le Lien, autrement dit la Trinité sainte. L'homme qui est fini aspire à l'infini et dans Jésus Christ le fini et l'infini se rencontrent, l'humanité et la divinité sans confusion ni séparation. Par des raisonnements du même type, qui doivent beaucoup, selon Nicolas, à Richard de Saint-Victor, et sans doute tout autant à Proclus, on prouve, contre le Coran, mais d'accord avec Avicenne (du moins selon le Cusain), la nature spirituelle du Paradis, la supériorité de la foi sur les œuvres, la vraie signification du baptême et de l’Eucharistie. 

    Bien que le propos de Nicolas vise une concordance cachée de toutes les religions avec le dogme chrétien, c'est, comme l'époque l'exige, l'islam qui se trouve au centre de la cible. C'est pourquoi, quand le "Verbe" déclare : " Vous êtes d'accord sur la religion du Dieu unique, que vous présupposez tous, du fait même que vous faites profession d'être des amis de la sagesse", cette confession initiale de l'Unicité divine recueille aussitôt l'approbation du musulman. Cette entrée de matière est faite pour lui.

    D'autres titres recommandent l'islam à la considération du Cusain. En effet, le musulman confesse que Jésus est 162 la Sagesse, puisqu'il est le Verbe de Dieu. C'est en effet l'expression employée par le Coran. Toutefois, le musulman ne peut reconnaître que Dieu ait un fils, "car le fils serait un autre Dieu que le Père" et l'islam ne tolère pas que l'Unique ait des "associés". Il ne reconnaît pas non plus  la divinité de l'homme Jésus. Mais le fait que Jésus occupe parmi les prophètes un rang aussi éminent est compté à mérite. "Paul" souligne : " Tu as entendu, dit-il au Tartare, que non seulement les Chrétiens  mais les Arabes confessent que le Christ est le plus élevé de tous ceux qui furent ou qui seront en ce siècle ou dans l'autre, et qu'il est la face de toutes les nations." De même, si les musulmans nient que le Christ ait été "crucifié par les juifs", il semble que "ce soit par respect pour le Christ qu'ils parlent ainsi, car pour eux des hommes comme les juifs n'avaient aucun pouvoir sur le Christ". 

    Le mode déductif de son exposé scolastique à partir de l'axiome du Dieu unique était le seul que Nicolas pouvait envisager dès l'instant  qu'il s'adressait à des musulmans qui ne reconnaissent pas l'autorité de la Bible. Cet exposé abstrait et strictement rationnel pouvait plaire, espérait-il, à des sages musulmans nourris de la meilleure philosophie comme celle d'Avicenne. Mais cela le condamne à abandonner le plan de l'histoire du Salut tel justement qu'il se compose et se contemple à travers les deux Testaments. Il se trouve ainsi prisonnier de l'anhistorisme musulman avec pour seule arme la philosophie, ou seulement sa philosophie particulière. Si irréprochable que soit sa théologie, il l'a vidée de toute substance, l'a désincarnée au point de la réduire à un système   et de perdre de vue l'abime qui sépare la conversion au Dieu vivant de l'adhésion à un schéma théologique. La "ténèbre" où celui-ci conduit risque de ressembler à la nuit dont parle Hegel, "où toutes les vaches sont grises".

    Comme on pouvait s'y attendre, cette déviation du sens chrétien au contact de l'islam amène à une distanciation avec Israël. Que pour eux Jésus-Christ soit Verbe de Dieu, qu'il soit "ressuscité des morts" (ce qui est faux puisque l'islam affirme qu'il n'a pas été crucifié), "qu'il ait créé des oiseaux avec de la boue et fait beaucoup d'autres miracles" donne aux musulmans une proximité de la vraie doctrine dont les juifs sont plus éloignés. Le Persan dit : " Il sera plus difficile 163 d'amener les juifs que les autres à cette croyance puisqu'en ce qui concerne le Christ, ils n'admettent rien expressément". Et "saint Pierre" répond : "Ils ont dans leurs Livres saints tout ce qui concerne le Christ ; mais, suivant le sens littéral, ils ne veulent pas comprendre. Cette résistance des juifs n'empêchera pas l'accord. Car ils sont en petit nombre et ne pourront troubler par les armes le monde entier."

     

    Nous avons cité trois témoins d'importance : un saint, un empereur, un cardinal de l’Église romaine. Le premier décrit sans chercher à convertir, mais plutôt à empêcher la conversion rapide des chrétiens de Syrie. Le deuxième et le troisième sont animés d'un espoir missionnaire. Manuel a affaire à un musulman en chair et en os : il doit se défendre et expliquer sa religion. Le Cusain propose une matrice de pensée logique, si indubitable qu'elle doit conduire, non pas exactement à la conversion, mais à la prise de conscience que sous toute religion et principalement sous l'islam gît la présupposition du dogme chrétien. Les deux derniers échouent et leur échec les conduit, tout comme saint Jean Damascène, à monologuer et à exposer apodictiquement la religion chrétienne. Or, si impeccable que soit cet exposé, il conduit à une sorte d'excentration du christianisme comme si, par l'effort pour se rapprocher et se faire comprendre de l'islam, il subissait une discrète et inconsciente déformation. Il faut donc nous demander pourquoi et tâcher de comprendre sinon l'islam, du moins ce qui, du point de vue chrétien et pour le christianisme, est en lui une source de malentendu.

     

  • L'Eglise et l'Islam (4)

    Je vous propose la suite du texte d'Alain Besançon, extrait de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

    155

    Manuel II Paléologue ou les trois lois

    L'empereur ayant dû s'avouer vassal du sultan, Manuel, son fils, fut contraint de passer deux hivers à Ancyre avec un corps expéditionnaire byzantin auprès de l'armée de Bajazet, en 1390 et 1391. Il eut au moins ce réconfort de loger chez un homme de savoir, très considéré dans son peuple, lettré, et qui voulut s'enquérir de la foi chrétienne. Ce sont donc des entretiens qui eurent bien lieu, que Manuel, devenu empereur, entreprit de consigner. Cet ouvrage est en grande partie inédit, mais Théodore Khoury a procuré une édition savante et commentée de la Controverse n° 7. Elle se déroule de la façon suivante :

    Manuel commence : il s'agit d'établir un ordre de précellence entre les lois de Moïse, de Jésus, de Mahomet. La loi de Moïse a une origine divine, prouvée par les miracles qui ont accompagné et suivi sa promulgation. La loi de Mahomet est moins bonne. Par exemple , le djihad selon lequel les hommes ont le choix entre la conversion, la mort ou l'esclavage est manifestement contraire à la volonté divine qui ne se plaît pas dans le sang et qui veut amener les hommes à la foi par la persuasion et non par la violence. La loi de Mahomet ne vaut pas la loi de Moïse, laquelle est de beaucoup inférieure à la Loi du Christ.

    A quoi le musulman répond que la Loi du Christ est en effet belle et bonne et meilleure que celle de Moïse. Mais elle est trop dure, trop lourde, trop élevée et donc impraticable par les hommes. C'est pécher par excès que de devoir aimer ses ennemis, rechercher la pauvreté, supporter la virginité, contraire à la raison et à notre nature d'êtres corporels. Dieu ne peut créer l'être humain mâle et femelle, lui avoir prescrit de se multiplier et promulguer une loi contraire propre à faire disparaître le genre humain. La Loi de Mahomet tient la voie moyenne entre les déficiences de la loi mosaïque et les excès de celle du Christ. Or le milieu, 156 la modération est synonyme de vertu. Donc si la Loi de Moïse est bonne, celle du Christ, meilleure, celle de Mahomet est tout en haut de l'édifice et le couronne.

    A cela Manuel répond classiquement : il faut distinguer les préceptes imposés à tous les hommes et les conseils adressés aux plus parfaits. Les serviteurs sages et fidèles aux préceptes obtiendront leur récompense, qui est d'ailleurs de pure grâce. Les parfaits, par la pratique des conseils, aspirent à la filiation. Comment le musulman peut-il affirmer que les Lois de Moïse et du Christ sont d'origine divine donc bonnes, et en même temps, à cause de leurs déficiences, qu'elles sont mauvaises ? 

    Comme le musulman observe qu'on n'est toujours pas au clair sur la précellence des trois Lois, l'empereur lui assène son argument fondamental : " Ta Loi s'oppose indubitablement à la nôtre et se rapproche de celle de Moïse." " Les articles de l'ancienne Loi que le Sauveur a pour ainsi dire abrogés en les transformant de fort épais et corporels en plus divins et en spirituels, Mahomet, lui, les a retenus." " Il est facile de constater qu'il fait donc revivre à sa guise les prescriptions de l'ancienne Loi qui avaient pour ainsi dire vieilli", comme l'abstention de consommer de la viande de porc, la permission d'épouser plusieurs femmes, de les répudier. Bref, "la Loi plus récente suit totalement la plus vieille". En outre, non seulement Mahomet a pillé la Loi de Moïse, mais il l'a corrompue, faisant comme les voleurs de chevaux qui tondent le poil, retouchent les oreilles et leur fabriquent un faux signalement. Mahomet a dérobé aux deux Lois qui l'ont précédé, les a liées ensemble et composé quelque chose de "bigarré et de désordonné". " Si le Sauveur, en ajoutant à l'Ancienne Loi, comme à une peinture, les couleurs qu'il fallait, lui a accordé la perfection, que diras-tu de celui qui essaye de les effacer et de gâter la beauté du tableau ?"

    Manuel II a voulu manifestement un dialogue véritable et a saisi avec joie l'ouverture que lui proposait le sage musulman. Il espérait le convertir. Las ! c'est bientôt la désillusion. D'abord il ne peut employer l'argument scripturaire, puisque le musulman ne reconnaît pas la valeur des documents antérieurs au Coran. Ensuite celui-ci a foi dans la mission de Mahomet tandis que Manuel considère ouvertement le prophète comme un imposteur. Puisque  dans 157 cette controverse il s'agit de morale, les interlocuteurs ne peuvent s'entendre : l'islam ignore le péché originel. Le croyant musulman ne cherche pas à imiter la perfection divine, absolument hors d'atteinte. Mais puisque Dieu a condescendu à donner une Loi, la perfection consiste à l'imiter  formellement et exactement, à se réjouir des " facilitations de la religion " et de l'absence de rigueur accordée par cette Loi. La foi suffit à sauver et à faire entrer le croyant au paradis, lequel est l'idéal de la vie agréable telle qu'on peut l'imaginer ici-bas.

    Si bien que le dialogue est un dialogue de sourds et se réduit finalement au monologue du Basileus. Manuel connaît les discours anti-musulmans de son grand-père Cantacuzène et le traité de Ricoldo da Monte Croce. Il expose la foi chrétienne conformément à la bonne orthodoxie. Sur l'Ancienne Loi, il ne s'écarte pas de l'enseignement paulinien : Moïse a légiféré pour un peuple qui avait besoin de la dure pédagogie de cette Loi. Le Christ n'est pas venu pour l'abolir mais pour l'accomplir. Il se garde donc de parler de cette Loi dans les termes méprisants qu'emploie le musulman.

    Cependant il a accepté de poser le problème sur le terrain offert par le musulman. Il a cédé inconsciemment sur le point  que les trois Lois peuvent être disposées sur le même plan intemporel et synoptique. Il oblitère ainsi la continuité organique du christianisme avec Israël, qui passe moins par la notion de Loi que par la notion d'Alliance, le christianisme n'étant pas autre chose que l’extension aux Nations des privilèges et des bénédictions contenues  dans l'Alliance de Moïse, dont la première est d'ailleurs la Thora et dont "l'accomplissement" est apporté par le Messie issu de David qui scelle avec son peuple une "Nouvelle Alliance". L'islam ignore l'Alliance. Il n'y a donc que des Lois, apportés par Moïse qui est musulman, par Jésus qui est musulman [!!], lois déformées par la falsification des Écritures opérée par les juifs et les chrétiens, et rétablies dans leur perfection définitive et leur authenticité par Mahomet, le plus grand et le dernier prophète. Le musulman est habilité à comparer les trois Lois, à mesurer les avantages de chacune, à trouver plus douce et plus adaptée à la condition humaine la loi du Coran. Le chrétien, en le suivant sur ce terrain, ne peut faire qu'il ne fasse subir à sa foi une discrète 158 déformation. Cette déformation passe par le spiritualisme platonicien familier à Byzance : la loi juive est matérielle, la loi chrétienne spirituelle, ce qui porte toujours avec soi une nuance marcionite. Si bien que son argument le plus fort contre l'islam est qu'il revient à la Loi des juifs.

    Cette impasse où s'est fourvoyé Manuel II n'a cessé depuis d'être fréquentée et particulièrement à l'époque moderne. On s'y engage chaque fois qu'on met sur le même plan juifs, chrétiens et musulmans. Alors la comparaison tourne au détriment des juifs et à l'avantage de l'islam, qui comme le christianisme est universel, qui honore Jésus et la Vierge, et dont certaines dispositions semblent en progrès littéral sur la Thora. Chaque fois que l'on prononce une formule comme " les trois monothéismes ", ou " les trois religions du Livre ", on fait en direction de l'islam un pas de plus, pas que Manuel s'était pourtant refusé de faire mais qui était dans la logique de son trébuchement initial.

     

    A suivre....

    prochain post : Nicolas de Cues ou la recherche du point sublime

     

     

     

  • L'Eglise et l'Islam (3)

    Je vous propose un texte d'Alain Besançon, extraites de son livre : "Trois tentations dans l’Église" paru en 2002 aux éditions Perrin (ISBN : 2-262-01952-5). Voici des extraits tirés des pages 145 à 222 (livre format poche).

    152 (suite)

    Le second texte s'intitule "Controverse entre un musulman et un chrétien". Il ne s'agit pas d'une véritable controverse, mais d'un petit manuel à l'usage des chrétiens, leur permettant de répondre victorieusement à l'argumentation musulmane. Deux points sont principalement abordés, la question du libre arbitre et la question christologique. Les musulmans n'étaient pas au clair à l'époque (et, selon maints spécialistes, ne le sont toujours pas aujourd'hui) sur le rapport entre le déterminisme absolu et la liberté de l'homme, l'un et l'autre pouvant se référer au Coran. Jean met le doigt sur la contradiction entre la prédestination absolue et la justice divine : si l'homme n'est pas responsable , il n'est pas coupable et ne peut donc être puni : preuve que le Coran n'est pas un livre révélé [ne vient pas de Dieu, n'a aucune origine divine]

    Pour le chrétien, continue le Damascène, les choses créées ont leur consistance et leur loi. Une fois l'homme créé, il engendre un autre homme conformément à sa nature. Pour le musulman, il n'y a pas de loi naturelle. A chaque instant de la croissance de l'homme, un acte créateur de Dieu est nécessaire, le même acte créateur qui a formé le premier homme. A la notion de loi naturelle, le musulman substitue celle d'une "habitude" de Dieu. Il a ainsi l'habitude de faire se lever le soleil. Le miracle, qui serait par exemple la nuit en plein jour, n'est qu'un simple "changement d'habitude" de la part de Dieu. La capacité de l'homme à procréer est pour le Damascène un fondement de la liberté de l'homme.

    Le Christ est-il Dieu ? Le Coran appelle le Christ "Esprit et Verbe de Dieu". Alors de deux choses l'une : si le Verbe est créé, 153, Dieu, avant sa création, était-il sans Esprit et sans Verbe ? Si, au contraire, le Verbe est incréé, alors le Christ est Dieu. Le musulman désarçonné garde le silence. Un peu plus tard, il aurait répondu, car l'islam avait trouvé la parade, que le Verbe de Dieu n'est pas une personne, mais un livre éternel, le Coran. Mais Jean Damascène insiste déjà sur la distinction qu'il convient d'opérer dans les Écritures entre inspiration et révélation, et sur la nécessité d'interpréter  allégoriquement les anthropomorphismes qui s'y trouvent. Enfin, Jean répond aux contestations musulmanes du mode d'union de l'humain et du divin dans la personne du Christ, lesquelles prenaient appui sur les disputes intra-chrétiennes.

    Il valait la peine de s'attarder un peu sur ce premier témoin qu'est le Damascène. Il fondait une tradition, qui fut suivie par la majorité des chrétiens curieux de l'islam : Pierre le Vénérable, Ricoldo da Monte Croche, et j'ajouterai Raymond Lulle dans son Livre du gentil et des trois sages. Le Damascène connaît l'islam et ne commet pas d'erreurs notables à ce sujet. Devant l'islam sommairement  exposé, il pose les affirmations du dogme chrétien. Il ne s'agit pas d'une véritable discussion, d'un "dialogue", dans lequel le chrétien s'ouvrirait à l'autre religion. Il se contente d'exposer apodictiquement la sienne, et de rejeter l'islam, non pas tant parce qu'il le juge "inférieur", mais parce qu'il n'est pas vrai et ne peut l'être puisqu'il ne reçoit pas les dogmes chrétiens fondamentaux. L'attitude du Damascène est franchement méprisante : il juge l'islam comme un tissu d'absurdités et écarte d'un revers de main vainqueur ses pitoyables arguments. La controverse se termine sur ces mots : "Le musulman fort surpris et déconcerté, n'ayant plus rien à répliquer au chrétien, se retira à court d'objections." Il se comporte comme un chrétien cultivé du XIXe siècle  devant la Révélation de Joseph Smith et les débuts des mormons. Raymond Lulle, lui, du moins au moment où il écrit son livre (1275), car il ne faut pas oublier qu'il mourut des pierres lancées sur lui par les musulmans, est plein de zèle missionnaire. Mais son livre subtil n'est pas autre chose que l'exposition de son système propre d'explication du christianisme. On n'y aperçoit pas la moindre "ouverture", bien qu'il décerne au docteur musulman, comme au docteur juif, un grand degré de 154 sagesse et que le ton soit d'un remarquable irénisme. Le ton seulement, car on doute que Lulle, si plein de son système et si intimement chrétien, soit entré même superficiellement dans l'esprit de l'islam. Son islam, il l'a rêvé à partir de sa foi chrétienne.

    Dans le genre du rejet pur et simple, on peut citer la Somme contre les gentils (I,6) où saint Thomas d'Aquin résume, avec sa densité et sa clarté coutumières, la polémique anti-musulmane de son temps, peut-être de tous les temps : "Mahomet a séduit les peuples par ses promesses de voluptés charnelles au désir desquelles pousse la concupiscence de la chair. Lâchant la bride à la volupté, il a donné des commandements conformes à ses promesses, auxquels les hommes charnels peuvent obéir facilement. En fait de vérités, il n'en a avancé que de faciles à comprendre par n'importe quel esprit médiocrement ouvert. Par contre, il a entremêlé les vérités de son enseignement de beaucoup de fables et de doctrines les plus fausses. Il n'a pas apporté de preuves surnaturelles, les seules à témoigner comme il convient en faveur de l'inspiration divine, à savoir quand une œuvre visible qui ne peut être que l’œuvre de Dieu prouve que le docteur de vérité est invisiblement inspiré. Il a prétendu au contraire qu'il était envoyé dans la puissance des armes, preuves qui ne font point défaut aux brigands et aux tyrans. D'ailleurs, ceux qui dès le début crurent en lui ne furent point des sages instruits des sciences divines et humaines, mais des hommes sauvages, habitants des déserts, complètement ignorants de toute science de Dieu, dont le grand nombre l'aida, par la violence des armes, à imposer sa loi à d'autres peuples. Aucune prophétie divine ne témoigne en sa faveur : bien au contraire, il déforme les enseignements de l'Ancien et du Nouveau Testament  par des récits légendaires, comme c'est évident  pour qui étudie sa loi. Aussi bien, par une mesure pleine d'astuces, il interdit à ses disciples de lire les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament qui pourraient le convaincre de fausseté. C'est donc chose évidente que ceux qui ajoutent foi à sa parole croient à la légère."

     

    A suivre...