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saintes-maries-de-la-mer

  • Les enfants de Sara-la-Kâli (10)

    Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

    "La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

     

    Dix jours aux Saintes...

     

    Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

     

    Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

     

    61

    Depuis leur arrivée en Europe, les Gitans ont toujours trouvé des protecteurs éclairés parmi l'élite intellectuelle et dans l'aristocratie. En Camargue, ils conquirent l'amitié du dernier grand seigneur de Provence : Folco de Baroncelli-Javon. Celui-ci avait entrepris de rendre vie à cette pauvre terre camarguaise, qui sombrait dans la misère et l'oubli. Il avait permis, notamment, la sélection des races camarguaises de chevaux et de taureaux, et si bien chanté Les Saintes-Maries-de-la-Mer que chacun, dans l'antique cité, le tenait pour un sauveur providentiel. 

    Baroncelli se lia d'amitié avec un Gitan influent, Coucou, de son vrai nom Manuel Baptiste, à qui son exceptionnelle intelligence avait valu une grande autorité sur tous ses frères de race. Quand Coucou avait parlé, nul ne se permettait de discuter.

    62 Il était reçu au mas du marquis, le "Simbeu", en compagnie des belles dames de la région, naïvement flattées de partager la table d'un si intéressant personnage. Or Coucou souffrait de voir les Gitans, et surtout la pauvre Sara, tenus à l'écart des fêtes de mai. C'est ainsi qu'en 1935, le marquis de Baroncelli, le félibre José d'Arbaud et le peintre Hermann Paul firent le siège de l'archevêque d'Aix et obtinrent de haute lutte l'autorisation, pour les Gitans, de sortir Sara en procession jusqu'à la mer.

    Un petit Gitan, portant une croix trop lourde pour lui, précédait cet étrange défilé qu'escortaient la " Nation gardiane " à cheval et un groupe d'Arlésiennes en costume. Pas un prêtre n'y assistait car Sara, bien que la tradition la tienne pour la servante des Saintes Maries, ne figure pas au martyrologe romain et son culte n'a jamais reçu de consécration liturgique. La procession de Sara, si elle mit les Gitans à l'honneur, contribua encore un peu plus à les écarter des cérémonies officielles. " On allait voir défiler les Gitans ", reconnaît un vieux saintois, " comme les Blancs d'Afrique du Sud vont voir danser les Zoulous..." 

    Vint la guerre de 1940. Le racisme nazi fit périr dans les camps de concentration des centaines de milliers de Gitans. Entre les barbelés, des prêtres, des religieuses, des laïcs se glissèrent, au péril de leur vie, pour apporter aux internés un message de fraternité et d'espoir. Il en naquit, la paix revenue, une aumônerie catholique tout entière consacrée aux Gitans et aux Tsiganes qui , à partir de 1953, prit spirituellement en charge leur pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

    63 (...) Le plus récent historiographe du pèlerinage, le chanoine Mazel, ancien curé-doyen des Saintes-Maries en donne la version suivante : " Dans la crypte de l'église, on voit  la statue de sainte Sara, son autel, ses reliques ; les Bohémiens l'honorent comme leur patronne, spécialement le 24 mai. D'après eux, elle était une des leurs, originaire de la région, la première convertie par les saintes, et leur servante... Attirés par le célèbre pèlerinage des Saintes-Maries, ils y auraient trouvé des reliques de Sara l’Égyptienne, apportées là anciennement. Cette sainte, vierge et abbesse d'un grand couvent de Libye, est fêtée par l’Église  le 14 juillet. Ayant déjà connu en Orient la dévotion à sainte Sara, tout heureux de retrouver ses reliques, ils l'auraient adoptée comme patronne et auraient associé 64 son culte à celui qu'ils venaient rendre aux Saintes Maries." Le conditionnel est prudent car cette hypothèse ne résiste pas à l'examen. Ce qu'on appelle la "tradition gitane" n'est généralement que le reflet, répercuté par les Tsiganes, de ce qu'on vient de leur apprendre ! Sara est absolument inconnue dans le monde  et son nom n'évoque quelque chose que pour les Gitans qui ont séjourné en France, ou en Europe occidentale. Et comme il est plus que douteux que les Gitans soient jamais passés par l’Égypte, leur dévotion pour Sara demeure inexpliquée.

    La présence de Sara aux côtés des Saintes Femmes connaît, selon les auteurs, deux versions. Pour les uns, elle était la servante des deux Marie et aurait volontairement partagé leur exil. Pour d'autres (dont  " l'école " de Baroncelli), c'était une autochtone, Gitane ou non, établie avec les siens sur les rivages de la Camargue. La Bible n'en fait pas mention, bien que le nom apparaisse à diverses reprises. (...)

    65 Ce que l'on sait de certain, c'est que la dévotion à Sara commença, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, bien avant que les Gitans ne la fassent leur. Jean de Venette, carme de Paris, termina en 1357 un poème de plus de seize mille vers intitulé : " histoire des Trois Maries "

    A suivre...

     

     

  • Les enfants de Sara-la-Kâli (9)

    Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

    "La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

     

    Dix jours aux Saintes...

     

    Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

     

    Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

     

    53

    L'arbre si chargé soit-il de fleurs rares et de fruits abondants, ne doit pas nous masquer la forêt. Cent fois répercuté, amplifié, magnifié par la radio, le cinéma, la télévision, le pèlerinage gitan des 24 et 25 mai ne saurait nous faire oublier que Les Saintes-Maries-de-la-Mer sont, depuis plus de dix siècles, d'abord un pèlerinage languedocien et provençal. Ni sa légende ni son histoire ne font la moindre place aux Bohémiens jusqu'à une date relativement récente. Il nous faudra donc quitter le peuple du Voyage avant d'aborder la tradition camarguaise, bien antérieure à son apparition sur les bords du Petit Rhône. Que ce ne soit pas sans avoir tenté, cependant, de comprendre sa présence en ce delta où la terre, le ciel et la mer se confondent.

    Il est entendu, une fois pour toutes, que les Gitans viennent aux Saintes-Maries-de-la-Mer " depuis un temps immémorial". Ce n'est qu'une façon de dire qu'on ignore à quelle date ils ont commencé à fréquenter le sanctuaire. Chantre inspiré de la 54 Camargue dont il reste une figure inoubliable, le marquis de Baroncelli avait résolu l'énigme en poète épris du mythe atlantéen. Selon lui, les Gitans étaient, avec les Peaux-Rouges, les Basques, les Égyptiens et les Bretons, des survivants de l'Atlantide. Fuyant devant les invasions ibères, ils seraient arrivés en Camargue, y important ainsi les derniers chevaux sauvages. Ce seraient donc, en quelque sorte, des autochtones, les "plus vieux Européens" comme les Peaux-Rouges sont "les plus vieux Américains".

    Ce curieux amalgame s'explique assez aisément : le marquis était fasciné par les Indiens d'Amérique, dont une délégation avait séjourné en Camargue. Il entretint une correspondance très suivie avec le chef White Horse, le seul qui écrivait à peu près correctement en anglais. On assure qu'il conduisit même, certain jour de mai, plusieurs Peaux-Rouges à la procession de Sara.

    Pour lui, l'étrange attirance des Gitans pour le pays des salicornes s'expliquait donc aisément : " Bien longtemps avant le christianisme, lorsqu'ils erraient librement sur tous les rivages de la Méditerranée, ils avaient déjà ici leur port d'attache, leur temple vers lequel ils revenaient périodiquement, probablement à l'époque où le soleil monte le plus haut dans le ciel. Mais un rameau de la race est demeuré sur place depuis les origines, gardien du temple et du pèlerinage. Et c'est l'une d'elles, Sara, qui fera la liaison avec le christianisme. C'est pourquoi ils viennent toujours. Ici a été baptisée leur race." ("Les bohémiens et Les Saintes-Maries-de-la-Mer"  Revue d'Arles, 1941)

    Toute une lignée de poètes provençaux a chanté l'histoire de Sara, prêtresse de Mithra et princesse bohémienne, qui se serait rendue au-devant de la barque des Saintes "commandant un bateau de trente rames" et l'aurait remorquée jusqu'au rivage. (...)

    55 ... la tradition provençale assure que Sara et les siens furent les premières personnes converties au christianisme par la cohorte des exilés de Terre sainte. Elle trouve une justification dans le fait, historiquement attesté, que l'oppidum Râ, qui s'élevait à l'emplacement actuel des Saintes-Maries, était habité par des Égyptiens, des Crétois, des Phéniciens et des Grecs qui, par le fleuve, pénétraient à l'intérieur des terres. Mais des Gitans ?

    L'origine du peuple gitan demeura longtemps une énigme. Les noms qu'ils se donnèrent eux-mêmes au moment de leur arrivée en Europe occidentale prêtèrent longtemps à confusion. Ils se disaient "Égyptiens" et on les prit pour tels. Mais ils étaient également porteurs de lettres de recommandation de Sigismond, roi de Bohême ; et l'usage s'établit de les appeler "Bohémiens".

    On sait maintenant que la vérité est tout autre. L'étude attentive des divers dialectes tsiganes a permis d'établir que tous avaient une origine commune ; et qu'elle était indienne. On localise aujourd'hui le départ de leurs migrations entre les rives de l'Indus et les confins de l'Afghanistan. La "préhistoire" du peuple gitan n'en présente pas moins encore un certain nombre d'obscurités. On ne sait ni quand ni pour quelles causes il a quitté sa patrie d'origine, pour s'enfoncer toujours plus loin vers l'Ouest. 

    On les trouve en Grèce en 1322, en Valachie à partir de 1370. 56 Et, en 1419,  la première troupe atteint la France. Le 22 août, elle se présente devant la petite ville de Châtillon-sur-Chalaronne, où elle reçoit un accueil généreux. Les archives de la ville d'Arles gardent la trace de leur passage dans la cité provençale en avril 1438. Ce qui les situe à dix lieues des Saintes-Maries-de-la-Mer dix ans avant la découverte des reliques des saintes et de celles de Sara (...)

    Il est probable, en revanche, que dès le XVe siècle certains groupes tsiganes se rendaient aux célèbres foires de Beaucaire. On peut supposer qu'ils "descendaient"  jusqu'en Camargue à l'occasion des pèlerinages. Mais de ces visites, il ne subsiste aucune trace. Le fait est d'autant plus insolite  que leur présence est mentionnée, vers la même époque, en d'autres lieux de dévotion. On sait que les premiers Tsiganes arrivèrent en Europe occidentale avec le titre, usurpé ou non, de pénitents et de pèlerins. Ils participèrent pendant plus d'un siècle au grand pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Un mandement de 1508 les autorise à traverser le duché de Bretagne pour aller prier au Mont-Saint-Michel et, en 1594, une petite bohémienne est miraculeusement guérie à Notre-Dame des Ardilliers, près de Saumur.   On trouve encore plusieurs documents montrant des " gens de Bohème " en route vers le sanctuaire de sainte Reine, en Bourgogne. Comment croire qu'aux Saintes-Maries-de-la-Mer, leur venue n'eût pas attiré l'attention ? 

    Comme on voudrait être démenti ! Mais, aux archives paroissiales, aucun acte ne laisse deviner, avant le début du XIXe siècle, une appartenance au groupe gitan. Et les premiers qui attirent l'attention sont pour le moins douteux. (...)

    57 Le premier témoignage écrit que nous possédions sur leur participation aux festivités saintaises est de Frédéric Mistral. Racontant sa visite en Camargue en 1855, il écrit : "L'église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays d'Arles, d'infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce sont d'ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, mais exclusivement à l'autel de Sara qui, d'après leur croyance, serait de leur nation" (Mémoires et Récits, 1906)

    Le "Journal" soigneusement tenu à jour par les curés des Saintes de 1861 à 1939, et conservé au presbytère, ne nous est pas d'un plus grand secours. En 1862 cependant, le desservant, relatant la bénédiction des nouvelles statues des Saintes Maries, note en passant : " Les Bohémiens, qui ont été en trop grand nombre peut-être, ont fait éclater des transports de joie qui ont surpris tout le monde."

    A suivre...

     

     

  • Les enfants de Sara-la-Kâli (8)

     

    Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

    "La fête du 25 mai est, liturgiquement, celle de Marie-Jacobé. Celle de Marie-Salomé se célèbre le 22 octobre, ou le dimanche le plus proche de cette date." (M. Colinon)

     

    Dix jours aux Saintes...

     

    Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

     

    Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

     

     47

     Le 25 au matin, le village a les traits tirés. On les aurait à moins. Mais les pèlerins sont parés pour la grand-messe quand, entre les créneaux du donjon, s'ébranle l'envolée des cloches. Des routes d'Arles et d'Aigues-Mortes convergent des centaines de voitures bondées de ferveurs nouvelles. Et l'église déborde de fidèles quand, la messe dite, le grand portail s'ouvre pour la procession à la mer.

    Ce n'est plus tout à fait la ruée d'hier. L'abondance des gardians à cheval y est sans doute pour quelque chose. La foule est aussi moins dense : peut-être un millier de personnes, où les Gitans sont en nette minorité. Ce sont pourtant quatre des leurs qui, traditionnellement portent sur leurs robustes épaules la barque d'où émergent à peine Marie-Jacobé et Marie-Salomé, engoncées jusqu'au cou des vêtures successives de la piété bohémienne. Et c'est le même long chemin que la veille, jusqu'à la plage où le clergé monte sur un bateau de pêcheurs décoré de rubans et de fleurs. 

    Mgr de Provenchères [1904-1984] s'avance jusqu'à la proue, d'où il domine l'arc-de-cercle des gardians sur leurs petits chevaux aussi blancs que l'écume, l'escorte des Gitans tenant haut la nef des Saintes, et la foule à peu près également répartie entre la mer qui lui vient à la ceinture et la plage où elle attend que les rites s'accomplissent. Le prélat lève très haut le "Saint Bras" qui renferme des reliques des Saintes Maries. Le reliquaire d'argent bénit la mer et l'assistance. La foule se signe, puis le cortège se reforme et reprend le chemin de l'église, où son retour est accueilli par le frémissement des cloches lancées à toute volée et le chant du "Magnificat". 

    A peine a-t-on pris le temps de déjeuner qu'on se retrouve bien vite à l'église pour la remontée des châsses. Quel Provençal, quel Languedocien de bonne race voudrait manquer pareil rendez-vous ? Des familles de Nîmes et de Lunel ont amené leurs fauteuils pliants et s'installent aux avant-postes. Des matrones 48 prévoyantes ont investi des rangées entières de bancs et montent bonne garde, écartant sans pitié les intrus. On s'interpelle d'une travée à l'autre : "Où elle est Ninette ?"..." Henri, viens ! Je t'ai gardé une place !"

    Les Gitans vont et viennent dans la nef, s'arrêtant devant le puits. Ils y plongent un seau muni d'une chaine, le remontent et en remplissent des bouteilles. En se dirigeant vers la crypte de Sara, ils embrassent poliment, sur les deux joues, les statues des Saintes déposées à l'entrée des marches. Certains posent sur leurs têtes une main respectueuse. On se tasse un peu pour faire place à un groupe d'étudiants qui arrive d'Avignon à pied. On se désigne du doigt deux cavaliers venus de Paris à cheval. Les conversations cessent cependant quand l'officiant  entonne les premiers cantiques : " O grandes Saintes Maries" et "Courons aux Saintes-Maries", que l'assistance  reprend avec ardeur, et dont l'intensité redouble à l'entrée de Monseigneur l' archevêque. L'allocution traditionnelle, dite " Adieu aux Saintes ", apporte un répit passage. Les matrones en profitent pour moucher les marmots et tirer d'incroyables boites métalliques des bonbons qu'elles font circuler à la ronde.

    A mesure que la cérémonie s'avance, un mouvement se dessine dans la foule. On se presse tout contre les châsses qui vont bientôt repartir, comme pour les protéger, les garder encore un peu avec soi. Pourtant, l'inéluctable arrive : les machinistes amorcent la descente des câbles, qu'on passe autour des coffres sacrés. Et la lente remontée commence. Les fidèles chantent à pleine voix, avec parfois comme des sanglots étouffés : 

              O Saintes de Provence

              Nous vous tendons les bras...

    et, dans le même instant, cent bras se dressent pour les toucher encore, caresser le bois enluminé, s'agripper au dernier rebord.

    49 C'est fini ; elles sont maintenant hors de portée. Sans respect humain, des femmes, des hommes même laissent couler leurs larmes. A mesure que les câbles gagnent la chapelle haute, les machinistes en détachent un à un les bouquets que les familles saintoises conserveront précieusement jusqu'à l'an prochain. Un Pater, un Ave Maria et les châsses ont atteint la haute fenêtre, devant laquelle elles s'immobilisent. Elles resteront là une semaine, au terme de laquelle le rideau de fer se refermera sur elles. 

    Mgr de Provenchères bénit maintenant les pèlerins. Il a une intention spéciale pour les Gitans, auxquels il s'adresse en ces termes : " Chers Gitans, tous les pèlerins des Saintes devraient être vos amis. Car vous avez droit au respect et à l'amitié. N'est-ce pas normal qu'au moins une fois par an, les Gitans se sentent à l'aise dans une église ? Tous les jours, j'évoque pour vous, avec vous votre patronne sainte Sara, en même temps que les saintes Maries Jacobé et Salomé "...

    Quelques matrones scandalisées murmurent : " Eh bé !... Eh bé ! "... Pour elles, quoi qu'on dise et qu'on fasse, les Fils du Vent ne seront jamais de la paroisse ! Mais, après être allées processionnellement embrasser le saint Bras, elles chanteront de tout leur cœur le vieux chant de ralliement : " Prouvençau e catouli " ! En souhaitant sans doute, secrètement, que les Grandes Saintes les protègent, entre autres malaventures, du mauvais œil des  " Romanichelles "...

     

      A suivre

  • Les enfants de Sara-la-Kâli (7)

    Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

     

    Dix jours aux Saintes...

     

    Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

     

    Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

     

     43

    Nous voici  parvenus au bord de la mer. Les chevaux y entrent les premiers et forment un demi-cercle. Sara les suit, sur les épaules de ses porteurs. Puis, dans un élan irrésistible, la foule gitane entraînant les curieux sur son passage. Les jeunes Gitanes ont de l'eau jusqu'aux genoux, mais ne font pas un geste pour relever leurs longues robes. Comme les hommes, elles sautent joyeusement sur place, poussent des cris et frappent dans leurs mains, sans que personne puisse expliquer le sens de cette exaltation. Puis tout le cortège fait demi-tour et, sous l'ardent soleil de mai, reprend le chemin de l'église. Il s'effiloche tout au long du parcours, chacun s'écartant au moment où il passe devant ses caravanes. Quand Sara regagne la crypte, elle n'a plus autour d'elle qu'une centaine de fidèles, que deux heures de marche et de cris n'ont pas épuisés. Longtemps encore, elle recevra visites et hommages, l'humble servante devenue reine d'un peuple aussi étrange qu'elle. 

    Jusqu'à minuit, les gitans ne cesseront de pénétrer dans l'église, pour y accomplir une série de dévotions au déroulement presque immuable. La première halte s'effectue devant la barque des Saintes Maries, dont les statues jumelles commencent à ressembler à celle de Sara et à disparaître sous les vêtements dont les parent les Gens du Voyage. Une vieille Gitane, portant sur le bras deux somptueux manteaux brodés de paons bleus et or, est là depuis plusieurs minutes. Elle est trop âgée et trop faible pour se hisser sur la pierre d'autel et atteindre les saintes. Un jeune Boumian grimpe à sa place et attache les vêtements, prenant grand soin d'en arranger les plis avant de redescendre. La vieille tend la main, la pose sur chacune des Saintes puis la porte dévotement à ses lèvres.

    D'autres Gitans traversent la nef, les bras chargés de cierges énormes. arrivés devant les châsses, ils s'arrêtent, déposent leur fardeau et étreignent à pleins bras les coffres jumeaux. Longuement, ils y posent un bouquet de feuillages qu'ils remporteront avec eux. Puis ils gagnent, d'un pas assuré, la crypte de plus en plus enfumée.

    44 Leurs cierges allumés, ils s'approchent de la statue et, à tour de rôle, embrassent son visage bruni. Puis ils entreprennent  de se photographier mutuellement avec elle. Un tout jeune garçon, d'un geste spontané et touchant, saisit la robe de Sara et l'étreint contre son cœur. Quand c'est au père de poser, il passe un bras presque tendre autour du cou de Sara et son visage prend un air d'intense gravité. C'est vraiment la "photo de famille", et le plus sceptique s'avoue attendri et ému. 

    Avant de quitter la crypte, la mère de famille glisse subrepticement dans le coffret préparé à cet effet un objet invisible. Ce réceptacle des intentions laisse deviner, à travers une vitre jaunie, quelque-uns de ses secrets. Il y a là, entassés les uns sur les autres, des fragments de vêtements, des mouchoirs, des mèches de cheveux, beaucoup de petites photos, des pansements encore maculés de sang, des brassières d'enfants et des dizaines de messages, griffonnés sur un bout de papier déchiré ou soigneusement tracés au dos de cartes de visite. Et l'on a le cœur étreint à la pensée de toutes ces misères humblement confiées, de tant  de détresses et d'espoirs déposés là par tant de mains anonymes et ferventes, de tant de confiance et d'amour. 

    Au moment où j'émerge avec la famille de la fournaise souterraine, une étrange agitation attire tous les regards vers le fond de l'église. On entend des appels étouffés, des vagissements, des trépignements, sur lesquels se plaquent par instants des  accords de guitare. On tape dans ses mains, on rit sans retenue, on jacasse en dialecte. Impossible de s'y tromper : ce sont des Gitans rassemblés pour venir faire baptiser leurs nouveaux-nés. Qu'ils aient la foi démonstrative et joyeuse ne saurait que choquer que les chrétiens moroses !

    Le petit groupe s'approche du maître-autel et s'installe au premier rang des bancs du chœur. Entre deux invocations et deux gestes liturgiques, les guitares retentiront parfois encore, égrenant quelques notes en cascade. C'est que le baptême est, pour les Gitans, un acte essentiel. Avant d'avoir reçu l'onction sainte, l'enfant n'est pas tout à fait, à leurs yeux, un être humain ; 45 on n'est pas sûrs qu'il ait une âme. Le baptême, par une vertu quasi magique, va le préserver des maladies et le mettre à l'abri des ruses et des esprits mauvais. 

    Mais il faut très vite corriger cette interprétation primitive et utilitaire. Comme tous les pèlerinages gitans, celui des Saintes-Maries-de-la-Mer est aussi pour certains l'occasion d'un retour sur eux-mêmes et de secrètes conversions. Loin de la foule et du bruit, des prêtres, des religieuses, des laïcs s'en vont dans les caravanes faire le catéchisme et préparer le peuple errant à la réception vraie des sacrements. Que cela porte fruit, comment en douter devant une scène comme celle-ci ?

    Un papa gitan, moustaches en croc et regard de feu, contemple le cierge qu'il tient à la main, au-dessus de l'enfant baptisé. Comme pour lui-même, il commente : " Tu vois, on allume un cierge pour éclairer la route qui nous mène à Jésus." Et pour appuyer son affirmation, il ajoute d'une voix vibrante : " Que je meure à l'instant si je ne dis pas vrai !"

    Une religieuse, témoin de la scène, murmure à mon oreille :

    - Voilà la foi gitane en marche. A travers un peu de superstition, ils aiment les Saintes et Sara de tout leur cœur, un peu comme nous autrefois quand la Vierge masquait souvent le Christ. Combien de temps nous a-t-il fallu pour évoluer, à nous qui avons des paroisses ? Devant eux, qui sont à peine évangélisés, je me sens parfois bien tiède...

    Les Gitans, il est vrai, se sentent peu à l'aise à l'église, à moins qu'ils ne s'y retrouvent entre eux seuls. A la veillée de ce soir, qui est celle du pèlerinage régional, on en verra très peu se mêler aux gadjé. Peut-être, au fond de leur âme collective, subsiste-t-il quelque souvenir du temps où on les reléguait dans la crypte, eux les suspects, les malvenus, les inconnus dans la maison du Père...

    Pourtant, ce soir encore, l'église-forteresse est pleine. Ici et là, des Arlésiennes en costume jettent dans la grisaille anonyme de la foule une note claire et traditionnelle. Comme toujours aux Saintes, le pieux rassemblement prend tout de suite un air de 46 famille. On entre, on sort, on s'interpelle, on papote joliment avec le bel accent du cru. Ce devait déjà être ainsi jadis, quand la veillée du 24 mai durait toute la nuit. 

    A suivre...

     

  • Les enfants de Sara-la-Kâli (6) : vers la mer

    Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

    Une semaine aux Saintes par ce beau livre de Maurice Colinon.

    Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

    Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

     

    suite du post du 23 mai

     

    39 Suspendues entre ciel et terre, les châsses descendent imperceptiblement. Quand les grands coffres enluminés sont enfin à trois mètres de la table, c'est la bousculade 40, la ruée. Le plus long des cierges les a touchés ! Puis un enfant, lancé à la volée, tente de s'y accrocher avant de retomber en riant dans les bras de son père extasié. Et je songe à la phrase de Jean-Louis Vaudoyer, spectateur fasciné de ces rites surprenants : " Est-il irrespectueux de croire une seconde, dans cette église nue comme une grange, qu'on est en train de descendre une malle de famille du grenier ? "

    Les châsses sont maintenant parvenues à portée des petits Gitans juchés sur les épaules ou tendus à bout de bras, qui s'aident des ferrures et des cordages pour se hisser jusqu'à elles. Un petit groupe de femmes vêtues de noir guide en tremblant la main d'un aveugle jusqu'à ce qu'à tâtons il effleure à son tour les coffres aux peintures naïves. Les Gitans ont définitivement investi la place et se bousculent pour gagner les premiers rangs dans un tumulte d'acclamations et de prières. Car, chez eux, la tradition veut que quiconque touche les châsses avant qu'elles ne se soient posées verra son vœu exaucé. Puis, la houle bohémienne déferle vers la table où désormais les Saintes reposent, jusqu'à demain.

    Pendant ces vingt-quatre heures où le ciel touchera la terre, ils ne cesseront de venir, par familles entières, embrasser les reliquaires enluminés, y frotter des objets divers, y déposer des bébés. Beaucoup s'arc-boutent tout contre les châsses, les étreignant de leurs bras, collant leur joue contre le bois peint, murmurant des prières naïves ou de douloureuses confidences, indifférents aux curieux, aux photographes, à tout ce qui n'est pas leur sublime et singulier colloque. Et l'on se surprend à marcher sur la pointe des pieds, saisi de respect devant cette foi gitane si directe, si abandonnée et qui ne se pose pas de questions.

    La cérémonie terminée, mille voix clament le vieux cantique " Prouvençau e catouli " et, quand s'ouvre enfin le grand portail, on aperçoit déjà sur place les gardians à cheval venus, comme chaque année depuis 1935, pour escorter jusqu’à la mer la procession de Sara. Sara, à son tour justifiée, réhabilitée, sortie pour quelques heures de son humble obscurité  et entraînant derrière elle, en grand tumulte et en grand apparat, son peuple éperdu 41 de fierté. Elle la servante, la trop brune, la suspecte, la voici exaltée sur un pavois de fleurs, portée à bras d'hommes à travers les rues écrasées de soleil, avec pour escorte d'honneur le clergé, les gardians et les Arlésiennes en costumes de fête. La longue marche commence. 

    On ose à peine parler de procession devant cette cohue qui s'engouffre dans les rues étroites aux pavés disjoints, avec des ralentissements imprévisibles et des galopades soudaines. On dirait bien plutôt une promenade de famille, comme si on avait voulu, par une attention délicate, emmener la grand-mère revoir tous ces lieux chargés pour elle d'attendrissants et très chers souvenirs.

    On a beaucoup dit de Sara qu'elle avait des allures d’idole païenne. Comment le savoir ? On la devine à peine, dissimulée qu'elle est sous l'accumulation des robes et des manteaux qui l'engoncent jusqu'aux yeux et lui donnent une obésité dont les Gitans semblent ravis. Elle en porte plus de cinquante dont chacun représente une offrande, un sacrifice, l'accomplissement d'un voeu. Robes de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, manteaux de soie, de lamé, de tissu broché rehaussé d'or et de dentelles, dont on la revêt un peu par ostentation sans doute, mais surtout pour être assuré qu'elle pensera à vous et exaucera votre voeu. La tête elle-même est couronnée d'un amoncellement de diadèmes. Ce sont ceux des jeunes Gitanes mariées dans l'année, et qui sont venues lui en faire offrande, dans un geste de piété filiale. 

    Le service d'ordre gitan, main dans la main, fait la chaîne pour contenir à grand-peine les curieux. Autour de la statue , qui oscille par-dessus une forêt de  têtes, des prêtres et des religieuses s'efforcent de créer une atmosphère de piété plus classique. On chante l'Ave Maria, on récite  des bribes de chapelet, on crie surtout à tue-tête : " Vive sainte Sara ! " La cohorte reprend aussi à sa manière un vieux cantique provençal, dont on a à peine modifié les paroles. " Prouvençau e catouli " 42 est devenu, pour la circonstance : " Li Gitan soun catouli " Folklore si l'on veut, mais folklore inoubliable. Il est impossible de douter que ce délire est, à sa manière, une façon de prier et qu'en marchant vers la mer, ce peuple marche aussi vers Dieu. 

    Ne nous abusons pas : tous les Gitans ne viennent pas aux Saintes-Maries-de-la-Mer pour implorer Sara. Un certain snobisme de l'incroyance n'a pas épargné ceux des bidonvilles du Midi de la France, ni les "parvenus" insérés dans la vie sédentaire. Quand la procession de Sara passe entre les caravanes, il est des Boumians qui ne daignent même pas lever les yeux, et poursuivent ostensiblement leur partie de cartes. Je ne jurerais pas qu'il en va autrement des Saintois eux-mêmes, plus nombreux aux terrasses des cafés qu'aux cérémonies religieuses...

    (...) Il y a quelques années, un petit Gitan fut mortellement brûlé à Albaron, sur le chemin du pèlerinage. Le clan l'enveloppa dans une couverture et l'amena  jusqu'aux Saintes, où on le veilla toute la nuit, autour du grand feu de deuil, au milieu des plaintes et des lamentations. Quand passa la procession de Sara, toutes les femmes du clan se détournèrent et lui présentèrent le dos, pour montrer qu'elles la tenaient pour responsable de ce grand malheur.

     

    A suivre...

     

     

  • Les enfants de Sara-la-Kâli (4)

    Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

    Une semaine aux Saintes par ce beau livre de Maurice Colinon.

    Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

    Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

     

    suite du poste du 22/05

     

    (...) 27 Dans les rues du village maintenant envahi par les touristes, des nuées de petits Gitans mendigotent avec effronterie. Ils se composent des attitudes pour apitoyer le gadjo. Mais, munis ou non d'une nouvelle piécette, ils se remettent à rire et à chanter, en arpentant les trottoirs d'un air conquérant. On dira  ce que l'on voudra : c'est une rude race que celle-là ! 

    Pourtant, les vieux Saintois soupirent : " Le pèlerinage n'est plus ce qu'il était. Ce ne sont plus de vrais Gitans." Les " vrais " Gitans, à leurs yeux, c'étaient les Caraques, les Boumians, maquignons pour la plupart, que l'on connaissait et qui avaient pignon sur  rue dans la région ; les Maille, les Lombard, les Matthieu, les Baptiste, les Rey qui venaient chaque année en voisins et que le marquis de Baroncelli ne dédaignait pas de recevoir à sa table. Ceux aussi, à la rigueur, dont les roulottes multicolores et les attelages pittoresques composaient, pour les esthètes, un tableau à la Van Gogh le long de l'étang des Launes  ou sur les bords de la Méditerranée. Il n'y a plus jamais de roulottes aux Saintes. Ou plutôt si, il en reste une, mais bien cachée là-bas vers le bac du Sauvage, sur le terrain municipal où l'on parque, derrière le tombeau du Marquis, les nomades indésirables. Étrange roulotte, en vérité. Au-dessus de  la porte d'entrée, une pancarte porte cette inscription : " Fraternité  des Petites Sœurs de Jésus " - " Vannerie-Rempaillage ".

    Les Petites Soeurs nomades mettent, pour se distinguer des autres, un foulard rouge sur la tête. Autre signe caractéristique jeunes ou vieilles, sous le soleil ou sous la pluie, devant les gestes d'amitié comme en face des rebuffades, elles ne cessent jamais de rire.

    L'une des " anciennes " explique :

    - Celui que nous considérons comme notre fondateur, le frère Charles de Jésus (Père de Foucauld) a vécu en nomade toute une période de son existence. Il désirait la venue au Sahara 28 de sœurs demi-nomades allant de campement en campement, et vivant de préférence parmi les populations les plus pauvres et les plus abandonnées. C'est dans cette pensée que la Fraternité des Petites Soeurs fut fondée en 1939 auprès des nomades du Hoggar. Après eux, ce furent les Gens du Voyage qui attirèrent les Petites Soeurs. Et c'est ici, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, que nous prîmes le premier contact avec les Gitans lors du pèlerinage de mai 1948, présidé par Mgr Roncalli, le futur pape Jean XXIII.

    L'année suivante, elles revenaient. En roulotte ! Une robuste et rustique " verdine " passablement encombrante, avec ses six mètres de long, ses deux mètres cinquante de large et ses roues à bandages ! après un bref essai " sur le voyage ", il fallut se résigner à la laisser aux Saintes, où elle est toujours. La messe y fut célébrée pour la première fois le 25 mai 1949 par Mgr de Provenchères, archevêque d'Aix, qui laissa aux Petites Soeurs le saint sacrement. Il est revenu bien souvent, depuis, se mêler aux Rom et aux Sinti, aux Manouches et aux Gitans, ses paroissiens des printemps saintois...

    En 1957, une caravane plus petite, plus maniable, prit la relève. On l'a vue circuler un peu partout dans le Midi et le Sud-Ouest, suivant à la belle saison le circuit des travaux saisonniers et stationnant l'hiver aux abords des villes où des gitans " en panne " connaissent les conditions de vie les plus misérables : Montauban, Toulouse, Lézignan, Perpignan...

    Peu à peu, d'autres Petites Soeurs nomades ont partagé la vie des Gitans d'autres pays : les Manouches des camps de Hollande en 1958, les Gitans du lamentable bidonville de Malaga en 1959, les Sinti et les Tsiganes yougoslaves parcourant l'Italie en 1965, les Rom qui vivent sous la tente dans les faubourgs de Santiago-du-Chili en 1966, les "Voyageurs" d'Irlande (ou Tinkers) du camp municipal de Dublin en 1972.

    - Elles vivent comme nous, commente un vieux Manouche qui n'en revient pas. C'est leur foi qui commande çà et c'est bien !

    Dans la pureté de leur cœur, les Petites Soeurs n'ont pas voulu "jouer aux nomades", mais le devenir entièrement. 29 Elles vivent de la confection de corbeilles et de paniers qu'elles s'en vont vendre de porte en porte ou sur les marchés, comme leurs compagnes gitanes. Elles ont voulu, comme les plus pauvres des nomades, avoir l'infamant carnet anthropométrique que les itinérants partagent avec les repris de justice et qui, jusqu'en 1969, devait être visé dans chaque commune, à l'arrivée et au départ, c'est-à-dire pratiquement tous les jours alors que celui des criminels avérés n'était contrôlé que tous les deux mois. Il fallait voir l'embarras des policiers et des gendarmes devant ces religieuses devenues volontairement, comme leurs sœurs du Voyage, des parias légaux.

    Pauvres parmi les pauvres, nomades parmi les nomades, les Petites Soeurs de Jésus sont le perpétuel sourire de l’Église au milieu des déshérités, des mal-aimés, des éternels errants, les Fils de la Route et du Vent. Il leur arrive de rêver au jour où, du cœur du monde gitan, des Romnia ou des Manouches viendront rejoindre leur Fraternité, pour qu'elles puissent dire enfin en toute vérité : " Nous autres, filles du Voyage."

    Aux Saintes, les caravanes les plus misérables, celles des besogneux qui ont dû, pour arriver en ce bout du monde, travailler ou  mendier leur pain tout le long du chemin, viennent se blottir autour de la leur, comme pour quêter aide et protection. On prépare ensemble la soupe du soir, avec des légumes récupérés à la fin du marché des riches. On s'assied tous en rond pour conter  les épisodes, drôles ou tragiques, de la malaventure quotidienne. On écoute les grandes et belles histoires dont on ne sait même pas toujours qu'elles s'appellent : l’Évangile.

     

    A suivre...

     

     

     

     

  • Les enfants de Sara-la-Kâli (1)

    Chaque année en mai, les Tsiganes viennent aux Saintes, en pèlerinage pour vénérer leur Sainte, Sara la Noire. Ce temps fort est marqué (tous les 24 mai) par la procession de la statue de Sara portée jusqu'à la mer.

    10 jours aux Saintes avec Maurice Colinon.

    Texte extrait du livre de Maurice Colinon  : " Les Saintes Maries de la Mer " Éditions SOS, 106 rue du Bac, 1975 - ISBN 02.7185.0792-6

    Né à Château-Thierry en 1922, Maurice Colinon a mené parallèlement une double carrière de journaliste et d'essayiste. Reporter dans un hebdomadaire à grand tirage, il est parti à la découverte de l'occultisme, du spiritisme, de la guérison buissonnière et des sectes. En 1955, il pénètre enfin dans l'univers insolite des gitans, et devient leur chroniqueur et leur ami. Vice-président national de " Notre-Dame des Gitans " et directeur de la revue " Monde Gitan ", ce fidèle pèlerin des Saintes-Maries-de-la-Mer nous ouvre le chemin.

     11

    Sur un chemin de pierres sèches, à l'ombre d'un bosquet, les caravanes se sont arrêtées. Vu de la route nationale, elles doivent ressembler à trois escargots blanchâtres posés sur une touffe de verdure. Yanko le Manouche a détaché sa vieille 404. Les frères, les neveux, les cousins sortent des autres voitures, pour se dégourdir les jambes, tandis que les femmes s'en vont chercher du bois mort pour le feu du soir.

    - On a bien roulé, dit Yanko. A ce train-là, on sera aux Saintes demain avant midi.

    En un rien de temps, la vie de campement s'organise. On a sorti les tables et les chaises pliantes. Un garçon gratte de la guitare tandis que les filles plument un poulet tout en échangeant, en manouche, des propos dont le sens m'échappe. Et quand, enfin, s'allument les branchages accumulés au centre de la 12 clairière, tout le monde s'approche, le cercle de famille se resserre. Étonnante faculté qu'ont ces nomades impénitents de recréer, où qu'ils se trouvent, leur petit univers pittoresque et chaleureux, qui ne ressemble à aucun autre.

    Il n'est pas de campement bohème sans un grand feu. C'est lui qui accompagne et rythme toute la vie des Fils du Vent. C'est le feu de bois qui imprègne toute la cuisine manouche ; le feu du soir, qu'on allume même en plein été, pour le plaisir, à l'heure où s'éveillent les souvenirs ; et le grand feu de deuil, qui ne s'éteint pas de la nuit, près duquel les hommes restent graves et silencieux, à veiller le défunt qu'entoure le grésillement des cierges. 

    Ce soir, quelque part au sud de Montélimar, le clan de mon ami Yanko demeurera longtemps, mangeant, fumant, racontant des histoires du temps passé, version moderne mais étrangement ressemblante de la " Halte des Bohémiens " que grava Jacques Callot au temps lointain où, comme moi, il s’aventurait à voyager en compagnie des pèlerins du clair de lune.

    Loin des villes où une étrange humanité accepte de vivre captive, bien rangée dans des casiers superposés, nous sommes ceux qui dorment chaque nuit sous un ciel nouveau. Cet anachronisme, cette hérésie, ce scandaleux contraste : les nomades. Moi, pour quelques jours. Mes amis, pour toute leur vie, comme l'étaient les parents de leurs pères et comme le seront, si Dieu le veut, les enfants de leurs enfants.

    Ils n'ont pas, en ce monde, un seul pied carré dont ils puissent dire : " J'y suis chez moi." Pas, dans leur existence, un seul jour dont ils sachent à l'avance de quoi il sera fait. Ils sont le peuple errant, sans ambition, sans calcul, sans projets. Ils sont les Gitans, voilà tout.

    Chaque halte est un hasard, sa durée est imprévisible. si le village leur refuse du travail, si les gendarmes les chassent, ils s'en iront plus loin. Jusqu'où ? Ils l'ignorent. On verra. Leur vie ballottée, pourchassée est ainsi faite que, même installés à leur aise, ils semblent toujours guetter le signal d'un nouveau départ.

    13 Misérables aujourd'hui, ils seront peut-être riches demain. Mais ce ne sera pas pour longtemps. L'argent sitôt gagné, est dépensé, donné, jeté au vent. A chaque jour suffit sa peine. Ce soir, ils chantent. Mais qu'un étranger s'approche et ils se tairont soudain. Ne pas faire de bruit, passer inaperçus, se serrer entre soi en guettant le malheur qui rôde, telle est leur vie.

    Cet étrange destin, qui a imprégné leur âme et leur corps, ils voudraient parfois l'expliquer. Mais en vain. Leur seule certitude, c'est qu'ils appartiennent vraiment à un autre univers que le nôtre. (...)

    Le miracle est que, depuis cinq siècles qu'ils sillonnent notre pays, ils aient conservé leur langue ancestrale, leurs légendes transmises de père en fils, leurs traditions et jusqu'à leur recette de cuisine !

    Et moi, qu'est-ce que je fais avec eux ? Rien. Je suis. Nulle merveille là-dedans. Ils sont accueillants jusqu'à l'imprudence. Tout homme traqué, errant, désemparé trouve chez eux une hospitalité sans curiosité importune. Il entre dans la famille, et y reste aussi qu'il s'y trouve bien.

    Bianca, la femme de Yanko, explique en attisant les braises :

    - Chez nous, tu sais, les caravanes sont toujours ouvertes. Un voyageur ne veut pas être enfermé. Il ne veut pas non plus enfermer les autres au dehors. Dans certaines régions, on voit des écriteaux à l'entrée des maisons : " Chien méchant " ou " Défense de pénétrer ". Est-ce que les gens qui habitent là-dedans tiennent tellement à être toujours seuls ? On ne le envie pas. On les plaint.

    Le frère de Bianca approuve. Il est marchand forain et, pour se mettre en règle avec la loi, il a acheté un terrain et y a fait bâtir une maison. Il a entreposé ses marchandises dans les belles pièces toutes neuves ; lui continue à habiter dans sa caravane, au fond du jardin !

    Je suis, depuis dix ans " adopté " par cette famille ; des Manouches comme je les aime, où se côtoient des musiciens 14 réputés, des gens du cirque, des rémouleurs et d'humbles vanniers. Nous avons pèleriné ensemble, bien des fois, du joli petit sanctuaire de la Sainte Aubierge, près de Coulommiers, aux grandes processions gitanes de Lourdes. D'avoir tant prié côte à côte, nous sommes devenus frères et secrètement complices.

    Avant de connaître les Gitans, on imagine volontiers qu'ils sont païens, ou professent quelques croyances bizarres. Mais, dès le premier contact, on s'aperçoit qu'ils ont une âme profondément religieuse, qu'ils prient souvent, à leur manière, et qu'ils se veulent, à leur manière aussi, fervents catholiques.

    On les voit rarement à l’Église, c'est vrai. Les aléas du nomadisme y concourent avec la mauvaise volonté des curés, souvent plus empresser à les chasser du sanctuaire qu'à leur parler du bon Dieu. A ce peuple sans paroisses, il reste les pèlerinages. C'est chez eux une vieille tradition. Les premiers qui arrivèrent chez nous, en 1419, se présentèrent comme " pauvres pèlerins ". ils étaient munis de lettres du pape Martin V (authentiques ou non) qui leur ouvrirent un temps les portes des couvents et des châteaux. Tout chrétien se crut tenu de leur apporter aide et protection. 

    Pendant tout le Moyen-Age, ils participèrent au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Au XVIe siècle, on les vit se rendre en troupes au Mont-Saint-Michel. En 1594, une petite " Bohémienne " fut miraculeusement guérie à Notre-Dame-des-Ardilliers, à Saumur. Et, au XVIIIe siècle, beaucoup fréquentèrent le sanctuaire d' Alise-Sainte-Reine, en Bourgogne.

    Voyageurs impénitents, ils ont aujourd'hui, en France, une bonne vingtaine de pèlerinages bien à eux, hauts en couleurs et riches en ferveur, qui sont autant de haltes bienfaisantes sur leur route sempiternelle. Il ne me manquait, avec le clan de Yanko, que d'avoir fait la route vers les Saintes-Maries-de-la-Mer. Nous y voici. J'en marque quelque étonnement, car la vieille église camarguaise, familière aux Gitans du Midi, n'est que peu fréquentée par les Manouches, venus des pays germaniques. 

     

     

    A suivre...