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40 jours sur le chemin de la prière : 13e jour

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 C'est dans l'espace créé par le recueillement - nous venons d'en parler - que se manifeste la réalité du Dieu vivant. La prière doit s'efforcer en premier lieu à parvenir à cette réalité ; en second lieu, il lui faut demeurer en face de cette sainte présence et répondre à ses exigences. Nous venons de parler d'effort, et à dessein ; car la prière peut effectivement être cela. Il lui arrive de jaillir du cœur comme un langage vivant ; mais si l'on considère l'ensemble d'une vie humaine et la majorité des hommes, on constate que cette facilité reste exceptionnelle. Le plus souvent elle doit être soutenue par la volonté et par l'exercice ; et la difficulté de cet exercice tient pour une bonne part à ce que la réalité de Dieu n'est pas ressentie. Dans ce cas, celui qui prie a l'impression d'être dans le vide ; tout le reste lui paraît plus pressant, parce que plus tangible. Aussi ce qui importe, c'est de persévérer. Celui qui prétend que la prière ne lui apporte rien, ou qu'il ne s'y sent pas porté par un élan intérieur, ou qu'elle devient artificielle et que pour ces raisons il préfère s'en abstenir,  celui-là abandonne le service de la prière et perd ce qui en fait le sens ; car la persévérance aux heures de vide a un sens tout particulier, 

qui ne peut être remplacé  par aucune prière à un autre moment, si sincère et si spontanée soit-elle. La persévérance manifeste, en effet, que l'on prend la foi au sérieux ; au sens le plus rigoureux, c'est s'appliquer à la prière entièrement et uniquement par fidélité envers Dieu ; c'est parler dans l'obscurité, à celui qui écoute, même lorsqu'il ne se manifeste pas à nous.

Il existe différentes formes du vide intérieur. D'abord celle qui n'est rien d'autre qu'une absence : le fait qu'il n'y ait rien. Mais il existe un autre vide, qui n'est qu'une manière particulière de la présence. Il n'est pas facile de distinguer ces deux formes l'une de l'autre. Il arrive que Dieu semble vraiment ne pas être présent, et on est tenté de se demander s'il ne serait pas plus raisonnable de renoncer non seulement à la prière, mais aussi à la foi ; en réalité, il ne s'agit là que d'une épreuve de la foi ; car "ciel et terre sont remplis de sa Gloire", comme dit le Sanctus. Bien plus, celui qui croit, a reçu la promesse que Dieu n'est pas présent pour lui de la même manière que pour les pierres et les arbres, mais d'une manière particulière ; Dieu est "près de lui" parce qu'il l'aime. Mais la terre est le lieu de l'obscurité ; et l'un des voiles les plus épais qui puissent nous cacher Dieu, c'est ce manque total du sentiment de sa présence. 

Il peut cependant se manifester dans ce vide quelque chose de particulier qui est très lourd de sens et qui ne peut s'exprimer d'aucune autre manière ; au milieu de ce néant apparent, il y a un sens qui s'impose envers et contre tout. Cela arrive plus souvent qu'on ne pense, et il faudrait y prêter plus d'attention. Ce souffle, cette "fine pointe inconcevable" est le témoignage le plus lointain de Dieu sur lui-même. En apparence il n'y a rien, et ce rien est pourtant capable de porter la foi de façon telle qu'elle puisse persévérer. 

Si elle persévère, un jour viendra où ce vide sera rempli. Car Dieu n'est pas seulement idée, image ou sentiments, mais réalité. Et il ne vit pas dans une bienheureuse indifférence, en des hauteurs inaccessibles, Dieu nous aime. Il est le Seigneur libre et puissant. Il n'existe pas de barrières pour lui, pas même celle de notre sécheresse de cœur ; un jour ou l'autre, il se manifestera à celui qui l'attend dans une fidélité persévérante. Si Dieu n'était qu'une idée ou un sentiment, mieux vaudrait alors s'attacher à l'éclat des choses, aux hommes si vivants, à la terre, à sa douceur et à son poids ! Mais il est le Dieu vivant qui a dit : "Voyez, je suis devant la porte et je frappe ; j'entrerai chez celui qui écoute ma voix et m'ouvre sa porte." (Ap 3,20)

Cette réalité de Dieu peut se manifester avec plus ou moins de force, depuis le souffle léger  jusqu'à la puissance  qui submerge  l'homme tout entier. Nous le saisissons  avec ce que notre être a de plus propre, le fond de l'âme, la fine pointe de l'esprit, la partie la plus lumineuse de la vie intérieure. Cette réalité de Dieu est unique et simple, et cependant elle possède la plénitude de tous les attributs. C'est pourquoi les maîtres de la vie spirituelle parlent des sens spirituels : de l’œil, de l'oreille, du toucher, du goût intérieurs; ils entendent par là les différentes manières de saisir la réalité de Dieu.

Toutefois la prière doit rester indépendante de ces expériences. Si Dieu se rend sensible, si celui qui prie est comblé de la plénitude de sa présence, qu'il en manifeste sa reconnaissance à Dieu et qu'il la garde précieusement. Mais s'il lui arrive d'être dans le vide, qu'il persévère en s'appuyant sur la foi nue. Qu'il relise alors les promesses sur lesquelles s'achèvent les sept lettres de l'Apocalypse: touts parlent de la victoire parmi les ténèbres, impossibles à percer, de notre existence terrestre (Ap 2-3), car alors le moment sera venu pour lui de les méditer.  

  

A suivre...

 

Romano Guardini - Initiation à la prière - Éditions du Seuil (1961)

Romano Guardini (1885-1968). Après avoir étudié la théologie à Freising et Tübingen, il rédige un travail de doctorat sur saint Bonaventure. Il enseigne à Berlin, à Tübingen, puis à Munich de 1948 jusqu'à sa mort. En 1965, il refuse par humilité le titre de cardinal que lui propose le pape Paul VI. Il est l'un des plus grands théologiens du XXe siècle.

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