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Une initiation à la vie spirituelle (11)

Sens du péché et action de grâces (suite)

La démarche qui précède n’est pas encore suffisante, car bien souvent il nous arrive, sans avoir voulu ces effets, de poser des actes dont les conséquences proches ou lointaines sont désastreuses. Bien plus, cherchant à unir des hommes entre eux sur le plan familial, politique, économique, etc., avec les meilleures intentions et une grande bonne volonté, nous aboutissons parfois à des résultats opposés. Peut-être sommes-nous coupables d’ignorance et de maladresse, mais puisque nous avons agi pour le mieux, dans les circonstances présentes et  avec les moyens dont nous disposions, nous ne pouvons penser avoir commis un péché, car nous n’avions aucune volonté consciente de mal faire. Si donc pourtant les actes que nous avons posés ont brisé des liens au lieu d’en créer, c’est que la source des divisions est plus profonde que notre vouloir et que notre jugement, qu’elle est en nous à un niveau où nous ne la percevons pas et qu’en un sens elle nous dépasse.

 

 

 

Ce qui est plus grave encore, c’est que les divisions existent avant l’intervention de l’homme ; elles l’entourent de toutes parts et se trouvent répandues dans l’univers sous toutes les formes possibles. Il est même un secteur où elles règnent sans que la liberté semble en être l’origine, celui de la nature et des relations hostiles que celle-ci entretient avec l’humanité. Devant de telles difficultés, il paraît nécessaire de chercher ailleurs qu’en l’homme le principe d’un mal aussi aveugle que répandu.

Le dogme chrétien du péché originel donne à ces questions une réponse décisive. Mais l’erreur est peut-être de le lire dans une optique différente de celle de l’Église qui le transmet, et de ne pas saisir ensuite son lien avec l’existence personnelle. Reçue comme toutes les données de la Révélation, qui ont pour but de sauver l’homme en lui révélant la vérité de son être jusque-là cachée, c’est-à-dire en dévoilant à ses yeux ce dont est faite sa nature, cette explication de l’origine pécheresse de l’homme est capable de l’éclairer et de l’aider à surmonter ce mal qui est enraciné en lui. Tant qu’il ne tiendra pas compte de ce dogme dans sa vie, il ne pourra pas acquérir le sens du péché. Il faut donc s’arrêter un moment pour en découvrir la signification.

« Certainement, écrivait Pascal, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant ! sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme » (Pensées 434). Le récit de la chute ne nous est donc pas offert pour nous donner une connaissance ou une compréhension intellectuelle du péché d’Adam, pour nous faire saisir cette faute comme une histoire lointaine et sans intérêt actuel, mais pour que ce fait premier nous rende intelligible notre existence. C’est d’ailleurs ce que suggèrent les exégètes qui tentent d’exposer comment ce récit a pu voir le jour. Il ressemble, disent-ils, aux mythes des autres religions qui cherchent à expliquer la réalité humaine et l’expérience quotidienne. Partant de cette vie qu’ils connaissent, les auteurs des mythes s’efforcent d’en déduire ce qui s’est passé à l’origine pour que la destinée humaine ait une signification et un sens. Dans leur psychologie d’écrivains et dans leurs réflexions, les auteurs inspirés n’ont pas suivi un autre cheminement, mais, guidé et illuminé par l’Esprit, au lieu d’exprimer une part seulement de la vérité en la mêlant à des erreurs et à des imaginations aberrantes, ils ont saisi l’origine de notre race pécheresse avec une exactitude et une sobriété inégalables, apportant ainsi sur la réalité humaine une lumière totale. Animés de la force purificatrice et unifiante de l’Esprit Saint, ils ont formulé parfaitement, en langage symbolique, le fait historique premier qui rend compte de l’état présent de l’homme.

Dans ces conditions, nous n’avons pas à demander : « Pourquoi y a-t-il eu un péché originel ? », car c’est là une question abstraite qui nous sort de notre condition d’homme pour nous faire juges de notre destin, au lieu de l’accepter tel qu’il est, de le prendre à notre compte pour le vivre de notre mieux. Pareille interrogation ne comporte pas de réponse, car elle supposerait que l’homme, tout en demeurant dans l’histoire, la transcende et en domine le principe. La seule formule que nous devions et puissions prononcer est la suivante : « Comment le récit du péché originel éclaire-t-il ma situation présente ? » Ce faisant nous utilisons ce dogme comme une lumière qui nous a été transmise en vue de notre salut et nous nous plaçons exactement dans l’axe d’une Révélation qui dévoile l’homme à lui-même pour le délivrer de l’esclavage dans lequel il souffre.

Sans entrer ici dans une exégèse détaillée des premiers chapitres de la Genèse, on peut du moins souligner que le péché originel apparaît comme le type de tout péché. Par ce qu’Adam et Ève ont refusé de se soumettre à l’injonction divine, ils prennent peur et s’enfuient de devant la face de Yahvé. Mais cette séparation consommée entre Dieu et l’homme, à cause de la volonté d’indépendance de ce dernier, provoque aussitôt la séparation de l’homme et de la femme (« Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus… Ton désir te portera vers lui et lui dominera sur toi ») et celle de ces deux êtres avec la nature (« Maudit soit le sol à cause de toi… Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front… Tu enfanteras dans la douleur »). Nous retrouvons donc ici à la fois la définition classique du péché personnel, comme offense fait à Dieu et comme volonté de se suffire, mais en même temps nous voyons reliés les caractères de l’expérience du péché : refus de l’amour, le péché devient source des divisions qui conduisent jusqu’à la mort. De plus se trouve intégrée maintenant l’hostilité de la nature par rapport à l’homme, dont l’individu ne pouvait se dire la cause. Lors donc que nous considérons la faute d’Adam et d’Ève, le péché prend toute sa dimension et, dans les ténèbres qu’il engendre, il revêt toute la clarté possible : Adam, c’est-à-dire l’Homme, se séparant de Dieu, en pleine conscience, se sépare également, et dans le même acte, de son semblable et du monde où il était placé. La division de l’homme d’avec Dieu est donc la cause de la division de l’homme d’avec l’homme et de l’homme avec la nature ; et cela a pour conséquence de le diviser lui-même et de l’empêcher d’agir dans la lumière et la liberté.

On objectera que cette description ne peut guère contribuer à une découverte du sens du péché, car la faute originelle a beau être le type de tout péché, il n’en reste pas moins qu’elle m’est extérieure. Mais, sans compter tout d’abord qu’il est très éclairant pour moi de voir la signification et la portée de tout rejet de Dieu, qui, pour être dans mon cas plus faible et de moindre conséquence, garde cependant la même structure, il n’est pas évident que je sois si étranger au péché d’Adam. La théologie distingue nettement le péché personnel, acte posé par l’individu, et le péché originel, attaché à la nature humaine, de telle sorte qu’il est en chacun un état qui dépasse et englobe les actes particuliers, et qui participe au péché d’Adam. Le premier homme nous est donc en quelque sorte intérieur et cela, même après le baptême, par la présence de cette propension au mal que l’on appelle la « concupiscence ». Cependant, nous pouvons toujours objecter que nous n’avons aucune part de responsabilité dans le forfait commis par Adam et pas davantage dans sa transmission. En ce sens, le péché originel nous demeure étranger et nous ne faisons que le subir par contrainte.

Cependant, pareille attitude, loin de nous délivrer des misères qui pèsent sur nous, va bien plutôt les aggraver. Nous entrons ici dans une perspective religieuse déconcertante, qui seule toutefois peut nous permettre de respecter ce dogme et de le faire passer dans nos vies. Se désolidariser du mal universel qui habite le monde, c’est entrer dans le processus qui conduit au péché ; au contraire, le prendre à notre compte, c’est suivre une marche inverse pour aboutir à la justice de la grâce. Lorsqu’Aaron se voit interroger par Moïse, alors qu’il vient de consommer l’idolâtrie par la fabrication du veau d’or, il rejette la faute sur le peuple : « Tu sais toi-même combien ce peuple est enclin à mal faire » (Ex 32,22). La réaction de Moïse est tout opposée : il n’est pas responsable, puisque tout s’est passé en son absence, et c’est lui pourtant qui monte vers Yahvé et tente d’obtenir le pardon (Ex 32,30). Après son péché, Aaron se comporte exactement comme le premier homme qui avait accusé Eve (Eve à son tour accusant le serpent). Le mouvement propre au pécheur est de refuser la responsabilité et, pour expliquer ses méfaits, d’en appeler à une contrainte venue du dehors. À l’inverse, le juste assume et revendique le poids d’une faute qu’il n’a pas commise. D’un côté, le pécheur s’éloigne de ses semblables et augmente donc les divisions, de l’autre le juste cherche à les réduire au niveau où les circonstances le placent, en acceptant les conséquences du péché.

Se révolter contre l’existence d’un mal qui nous est imposé avant même que nous en n’ayons pris conscience, ou penser que nous ne sommes pour rien dans le désordre général, c’est se couper des autres, prendre ses distances à l’égard de l’espèce humaine, chercher à se tirer seul d’embarras sans porter sa part des maux ; c’est finalement commettre déjà et de nouveau le péché de suffisance et d’indépendance qui caractérise la faute d’Adam. Dès lors que je demande pourquoi il y a du mal et que je me scandalise qu’il y en ait, je me place en dehors du péché et du mal, pour m’en faire juge ; ainsi non seulement je sors de ma condition, mais je me montre à mon tour pécheur, refusant de me rendre solidaire des autres et, sous prétexte de vérité et de pureté, accentuant les séparations et les divisions. Car, pour nous hommes de la race d’Adam, vouloir sortir du mal sans d’abord le reconnaître en nous, c’est jouer à l’innocence et tenter d’obtenir le salut en n’ignorant notre état : c’est donc refaire le péché d’Adam.

 

A suivre…

« Une initiation à la vie spirituelle » - François Roustang

DDB, coll Christus, 1961

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