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  • Le quart d'heure de prière (1/2)

    Entretien  du père Thomas Philippe sur la prière (5 octobre 1974)

     

    Nous avons tous beaucoup de difficultés à être fidèles à la prière. Quand l'Esprit Saint se donne très fort à nous, prier est encore relativement facile, mais perséverer dans la prière est peut-être une des choses les plus exigeantes et les plus rudes de notre vie spirituelle...

    Pour un vieux prêtre comme moi, qui ai pu suivre des personnes depuis très longtemps, il est frappant de voir que celles qui ont toujours été fidèles à la prière, malgré beaucoup de bouleversements, ont tout de même contribué à ce que l'Esprit Saint puisse faire son oeuvre en elles. Mais ce n'est pas du tout le cas quand il y a eu des éclipses trop fortes dans la prière. Bien sûr, la miséricorde de Dieu peut toujours agir et ressaisit souvent, mais il faut comme un véritable recommencement. C'est pourquoi il est très important de voir comment être fidèle à la prière.

    Chaque jour...

    Pour la fidélité à la prière, la première chose qui est nécessaire est de donner chaque jour un moment au bon Dieu : cinq, dix, quinze minutes, un peu plus si on peut, mais l'important est que chaque jour il y ait ce moment où l'on s'attarde près de Dieu.

    Dans les desseins de Dieu, il est certain que le jour forme une unité naturelle dans notre vie, un petit tout concret. Il y a le jour et la nuit, ces divisions ne sont pas du tout artificielles... Il faut donc avoir chaque jour une vraie rencontre avec Dieu, du moins en faire l'effort.

    Et si nous voulons vraiment répondre à ce que le bon Dieu attend de nous dans sa pédagogie divine, il ne faut pas que cette prière soit simplement une formule. Une prière récitée, c'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas suffisant. C'est tout à fait différent de saluer une personne rapidement sur la route, en continuant son chemin, et de s'arrêter pour lui parler, ne serait-ce que cinq minutes... Nous pouvons faire partie d'un groupe de prière, c'est excellent, mais cela ne remplacera jamais ce petit quart d'heure de prière que nous devons tous avoir ; au contraire, cela exigera encore davantage de nous la prière personnelle.

    Nous sommes avant tout des personnes. Dans une communauté, même dans la communauté la plus intime, dans la famille, dans le couple, cette prière individuelle, personnelle, est indispensable pour chacun.

    Il est important de voir aussi que ce petit quart d'heure de prière doit être distinct de la messe. Par exemple, le prêtre qui célèbre sa messe tous les jours le fait comme serviteur. S'il ne réserve pas au moins un quart d'heure de sa journée pour une prière personnelle, gratuite, comme marque d'amitié à Jésus, sa vie intérieure sera en danger. Et ce n'est pas la messe dite tous les jours qui la sauvera.

    C'est la même chose pour nous tous. Certes, il faut aller à la messe tous les jours quand on en a la possibilité. Mais il sera toujours nécessaire, si nous voulons progresser dans la vie intérieure et répondre à l'appel de Jésus, d'avoir un moment de prière personnelle.

     

    Ne pas douter de l'appel de Jésus...

    Dans notre rencontre quotidienne avec Jésus, il est très bon de faire des actes de foi et d'espérance pour lui dire que nous croyons à son amour, en nous rappelant toutes les grâces que nous avons reçues. Cela nous empêche justement de nous mettre à douter de l'appel de Dieu.

    Le manque de confiance, le doute, sont des dangers qui nous guettent facilement dans la prière. Ces petits doutes qu'on laisse : "après tout, est-ce que c'était si fort que cela ?... Est-ce que c'était vraiment un appel ? " Ces petites questions qui au premier abord ne semblent pas méchantes, grandissent si vite, si on les laisse s'installer, et un jour on s'aperçoit qu'on doute réellement de l'appel de Dieu. 

    Or c'est capital pour notre vie intérieure car cet appel de Dieu était le début d'une vocation, le début d'une amitié avec Jésus, les premières grâces où Dieu nous avait manifesté qu'il voulait avoir avec nous des relations directes et personnelles

    Il faut maintenir sa foi en cet appel, revenir tous les jours près de Dieu, s'attarder près de Lui, Lui redire :

    " Je crois, bien que je sois dans la sécheresse complète, bien que tout extérieurement semble aller à l'encontre. Si j'écoutais mon imagination, si je me mettais à raisonner, j'aurais l'impression que je ne suis pas du tout appelé, mais je veux croire..." 

    Quand on fait cette prière toute simple, on s'aperçoit presque toujours qu'au moins une grâce de foi nous est donnée. Dans la prière, c'est peut-être ce qu'on découvre le plus : la foi, ce que c'est que la foi...

    Et il ne faut pas hésiter à ce que notre acte de foi soit très concret, en nous rappelant tel moment où l'Esprit Saint s'est donné particulièrement à nous, alors que nous priions avec telle ou telle personne, par exemple.

    J'ai toujours pense qu'un des rôles essentiels du prêtre est de nous rappeler les grâces que nous avons reçues et dont il a pu être témoin et confident. Nous oublions très facilement les grâces reçues, parce qu'elles ne marquent pas la mémoire ou la raison, mais touchent directement le coeur... Le prêtre, ou quelquefois un ami, a un rôle capital pour être ce témoin et ce soutien de notre foi et de notre espérance.

    Le joug léger

    Dès que le bon Dieu s'est un peu révélé à nous, même d'une façon qui reste très voilée, la première chose à faire est donc de chercher chaque jour à avoir ce rendez-vous avec Lui. Notre progrès dans la vie intérieure dépendra énormément de notre fidélité à ce petit quart d'heure de recueillement. C'est la première chose absolument indispensable.

    Quand Jésus parle du bon serviteur "fidèle dans les petites choses", quand il demande de prendre son joug, qui est léger, Jésus ne pense t-il pas à cette prière ? Donner un quart d'heure, ou même cinq minutes à Dieu chaque jour, on ne peut pas dire que ce soit un joug tellement pesant...On donne bien plus de temps au soin de son corps, chaque jour, et il s'agit ici du soin de notre coeur, de notre âme !

    La double finalité de la prière

    Pour mieux voir comment bien profiter de ce minimum de prière que nous tacherons de donner chaque jour à Dieu, il est important de rappeler la double finalité de la prière :

    1 - La prière sanctifie. La prière constitue notre vraie personne, en tant qu'elle se distingue de l'individu et du "moi". La prière est un acte de foi où nous prenons conscience que notre véritable personne est à la ressemblance de Dieu, et se constitue dans ses relations mêmes avec le Père, le Fils, l'Esprit Saint.

    2 - D'autre part, il faut savoir que Dieu veut se servir de notre personne dans son gouvernement divin. Nous avons un rôle à jouer par la prière pour tout l'ensemble de l'univers. Ce n'est pas de la présomption de le croire. Nous n'avons pas le droit de nous désintéresser de l'ensemble du monde. Tous les hommes sont nos frères.

    Pour nous encourager à être fidèles à ce petit quart d'heure de prière quotidien, le premier point de vue  peut nous aider beaucoup : nous savons que nous ne pourrons jamais trouver notre véritable personne, notre véritable identité, en dehors de la prière.

    (...)

    Pour certains, la prière sera surtout une intimité avec Jésus, un coeur à coeur avec Jésus. Après les avoir pris près de Lui, cependant, Jésus leur fait comprendre qu'ils ne doivent pas se désintéresser de leurs frères. Et c'est Jésus Lui-même qui leur apprend ce très grand mystère de notre nature humaine : nous sommes tous solidaires les uns des autres.

    D'autres au contraire, pensent naturellement à leurs frères dans la prière, et cela les aide à rester près du bon Dieu, de penser à leur responsabilité vis-à_vis des autres, de ceux qui souffrent, et de prier pour eux.

    Les vocations seront différentes suivant chacun, mais de toutes manières ces deux aspects doivent exister dans notre petit quart d'heure de prière donné à Dieu chaque jour.

                                                                          A suivre...

     

     Le quart d'heure de prière - P. Thomas Philippe - Ed St Paul, 1994

    (Le P. Thomas Philippe (+) est à l'origine de l'Arche avec Jean Vanier)

     

  • Chemin vers Pâques (5)

    [21]

    Et devenir Dieu, ce n'est pas seulement être transformé dans son être par une participation à la Nature divine, c'est aussi être revivifié, et pour ainsi dire "réanimé" dans sa vie par une participation à la Vie divine. Car l'homme est un être vivant, et la refonte de son être par la grâce de la divinisation ne peut qu'être ordonnée à la divinisation de sa vie et de son agir ; d'ailleurs en Dieu tout est Un, Nature et Vie s'identifient, et la participation à l'une implique la participation à l'autre. Ainsi, dire que l'image prédestine l'homme à devenir Dieu, c'est dire qu'elle le prédestine à vivre de la vie de Dieu, à connaître et à aimer dans la Lumière et l' Amour de Dieu, à jouir de la Joie de Dieu. Et ici, encore, il ne peut s'agir seulement d'une vie analogue à la Vie divine et vécue à part ; seul Dieu vit divinement, et pour que la créature participe à sa Vie, il faut pour ainsi dire que la Vie divine devienne comme intérieure à la vie de l'homme, la compénètre et la suscite par son jaillissement même au plus profond de l'être humain, recréé précisément pour être capable d'une telle "réanimation".

    Or Dieu vit de Dieu. Dieu vit de la vision éternelle de la Lumière, de la Beauté, de la Vérité divines ; Dieu vit de l'amour pur et mystérieusement libre de ce qu'Il est, de cet Amour qu'Il est Lui-même ; Dieu vit de la joie de se posséder Lui-même , Richesse inépuisable de vie bienheureuse.  Et donc vivre de la vie de Dieu, c'est voir Dieu, c'est être en communion avec Lui dans l'amour, c'est Le posséder et jouir de Lui [22] dans une relation dont l'intimité dépasse sans mesure ce que nous pouvons en percevoir.

    Dieu a créé le monde pour que beaucoup - à savoir les êtres faits à son image - se réjouissent de sa Lumière. "Jouir de Dieu" [On ne peut être que gêné d'une telle expression qui comporte, en français, une nuance péjorative de retour sur soi; Il faudrait pouvoir rendre, sans en altérer la pureté, le sens riche et fort de l'expression latine frui Deo, si courante dans la tradition occidentale, spécialement la tradition augustinienne - note du P. Claude Richard] c'est là finalement la raison de la création à l'image. "La vie de l'homme - la vie éternelle et bienheureuse pour laquelle l'homme a été fait et qui est la gloire de Dieu - c'est de voir Dieu ", disait saint Irénée (Adv. haer, IV, 20,7), et saint Macaire d'Egypte précisait : " Au moyen de l'image, la Vérité lance l'homme à sa poursuite." Plus tard, et résumant toute la Tradition patristique, Guillaume de Saint-Thierry le redira : "Si Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, c'est pour nous permettre de Le contempler et de jouir de Lui, Lui que nul ne saisit par la contemplation qu'à proportion de sa ressemblance avec Lui " (Cf. sur le Cantique des Cantiques. Liminaires, I.)

    (...)

    L'homme, selon le mot cher à la tradition occidentale, est "capable de Dieu" (St Augustin, De Trinitate XIV, 4,6) : par nature, il est tel qu'il peut recevoir Dieu, être transformé en Dieu, être vivifié par Dieu, voir Dieu et jouir de Dieu. On pourrait définir la nature profonde de cet être créé à l'image de Dieu en disant que l'homme, c'est "Dieu en creux".

    Ainsi, l'homme ne s'accomplira vraiment et ne trouvera son vrai bonheur que quand il sera plein de Dieu, quand il lui sera semblable et jouira éternellement de Lui.  Et tel est le salut de l'homme : dire que l'homme [23] s'accomplira et ne trouvera son vrai bonheur qu'en Dieu, c'est dire que son salut n'est que dans la divinisation.

    Pour les Pères, d'ailleurs, l'identification du salut et de la divinisation allait de soi, du fait que dans le contexte de la pensée grecque l'immortalité était considérée comme la caractéristique et le propre de la divinité (voi aussi Sg 2,23), et qu'il n'est évidemment pas de salut pour l'homme en dehors d'une vie immortelle. Cette équivalence est manifeste par exemple dans la formulation du Symbole de Nicée : là, les Pères ont affirmé que le Fils de Dieu s'est fait homme "pour notre salut", eux qui ont toujours professé que Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu.

     A suivre...

     

     Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.